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Histoire de Théophile-Malo de La Tour d'Auvergne (Corret), premier grenadier de France, rédigée d'après sa correspondance et les documents les plus authentiques, par A. Buhot de Kersers...

De
229 pages
Lefort (Lille). 1873. In-8° , XVI-232 p. et pl..
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A. BUHOT DE KERSERS
HISTOIRE
DE THÉOPHILE HALO
DE LA TOUR D'AUVERGNE
(COURET)
P R M M I F. R C. R E N A 1) 1 K R DE Fit A .\ C E
rédigée d'après sa Correspondance et les DocMinents les plus authentiques
LIBRAIRIE DE J. UFOP.T, ÉDITEUR
A LILLE * *•' I A PARIS
rue C'harlns de Muyssarr.,./2i i rue des Saint. - Pères, 30
^S^HalSTOIRE
DE THÉOPHILE MALO
DE LA TOUR D'AUVERGNE
(CORRET)
PREMIER GRENADIER DE FRANCE
In-E». 2e sons.
A LA MEME LIBRAIRIE :
Envoi franco à domicile contre timbres-poste joints à la demande.
Guerriers les plus célèbres; par M. de Montrond. in-12. » Sa
Oodcfroi de Bouillon ; par H. Prévault. in-12. . . 1 »
tes Vertus militaires ; par J. Aymard. in-12. . . » 75
nu Gucsclin, d'après Guyard de Berville. in-12. . 1 »
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Olivier de CHssora, connétable; par J. E. Roy. in-12. . » 7.5
Christophe Colomb ; par le même, in-12 . . . » 85
Pierre d'Aubusson, grand-maîlre de Rhodes, in-12. . » 85
fernand Cortcz , ou la Conquête du Mexique, in-12. . » 75
Boyard, d'après Guyard de Berville. in-12. . . » 85
drillon, surnommé le brave; par M, de Montrond. in-12. 1 »
Henri IV jugé par ses actes, ses paroles et ses écrits, in-12. » 60
»o Rantzau (maréchal), et la guerre de Trente ans. in-12. » 85
Jfean Sobiçski, roi de Pologne, in-18. . . . » 30
Coudé, surnommé le Grand; par J. E. Roy. in-12. . . 1 »
Turennc, d'après Raguenet. in-12. . . . . » 85
Vauban ; par J, E. Roy. in-12. ...... 1 »
Villars (maréchal); par le même, in-12. . . . » 75
Jlean-Bart; par Maxime de Montrond. in-12. . . » 60
Charles le Bon, comte de Flandre, in-18. . . » C0
Charles de Blois, et notice sur Louis de Blois. in-12. . » 75
François Philibert, soldat au régiment de Vexin. in-18. » 30
le Général Drouot; par J. de Gaulle, in-18. . . » 30
■.es Français à Rome en 1849 et 1850. in-18. . . » 60
le Capitaine Prurost : souvenirs de Crimée, in-12. . » 75
Ce Siège de Sébastopol ; par J. Aymard. in-12. . » 75
Souvenirs de l'armée d'Orient ; par le même, in-12. . » 75
le Général de la IHoricière; par M. de Montrond. in-12. » 85
|^u fila TOI RE
\ 'J- -, Â.CJ» THÉOPHILE MALO
DE LFIUR D'AUVERGNE
(CORRET)
PREMIER GRENADIER DE FRANCE
RÉDIGÉE D'APRÈS SA CORRESPONDANCE ET LES DOCUMENTS LES PLUS AUTHENTIQUES
PAR A. BUHOT DE KERSERS
ancien élève de l'Ecole polytechnique.
DEUXIÈME ÉDITION
Rien ne saurait jamais affaiblie en moi les
sentiments qnie j'ai toujours eus pour l'honneur
et mes devoirs. Lettre de Bade, 1782.
LIBRAIRIE DE J. LEFORT
IMPRIMEUR, ÉDITEUR
LILLE
srue Charles de Muyssart, 24
PARIS
rue des Saints - Pères, 30
Propriété et droit de traduction réservés.
INTRODUCTION
Lorsque l'on étudie l'histoire des hommes célèbres qui,
par leurs qualités supérieures, ont, à divers titres, foreé l'ad-
miration de la postérité, on reconnaît qu'il en est beaucoup
dont la vie privée, portée à la connaissance du lecteur, n'au-
rait provoqué de sa part que le mépris ou l'exécration. Cette
observation, vraie en général, et qu'il serait facile de jus-
tifier par un grand nombre d'exemples, s'applique princi-
palement aux personnages qui, s'étant illustrés dans la car-
rière des armes, n'ont que trop souvent terni par l'ambition
ou la cruauté la gloire qu'ils avaient acquise sur le champ de
bataille. Il est donc heureux pour l'auteur qui doit retracer
les belles actions d'un guerrier que sa rare valeur et son .
intrépidité à toute épreuve ont conduit à l'immortalité, de
pouvoir montrer, en entrant dans les détails les plus étendus
-sur son caractère et sur ses moeurs, que son. héros, lors
même que le destin ne l'eût pas élevé sur la scène brillante
à laquelle il dut sa principale renommée, ne s'en serait pas
•moins concilié les suffrages de ses concitoyens par les dons
les plus précieux du coeur et de l'esprit. S'il est, en effet,
VI INTRODUCTION
quelques personnes qui ne savent pas encore que La Tour-
d'Auvergne, avant de se distinguer dans les guerres de la.
révolution, s'était déjà fait remarquer avantageusement par
sa grandeur d'âme et sa générosité, par la noblesse de ses
sentiments, et surtout par une excessive délicatesse qui n'était
égalée que par sa modestie, elles n'ignorent pas du moins-
que, mettant à profit les loisirs que lui laissait la vie de
garnison à laquelle, malgré tous ses efforts, il ne se vit que
trop longtemps condamné, il étudia dans les différentes pro-
vinces de France, et même chez les nations étrangères, les
rapports que les divers idiomes pouvaient avoir entre eux, et
qu'il a publié les Origines gauloises, livre qui, dès son
apparition, fut accueilli avec une distinction méritée.
Si La Tour d'Auvergne n'avait possédé que cette valeur-
brillante qu'il déploya contre l'ennemi, et qui répandit tant..
d'éclat sur son nom, à une époque fertile en illustrations
militaires; s'il n'avait été qu'un général célèbre parmi tant-
de généraux que la révolution fit éclore, nous eussions laissé-
à d'autres le soin de redire ses exploits. Mais, au récit de ses-
vertus privées, à la lecture de cette correspondance où se révèle,,
avec tout le charme d'une confiance sans limites, le beau carac-
tère qui devait un jour le faire atteindre à la plus haute renom-
mée , où se peint avec tant de simplicité l'homme sage et mo-
deste, le guerrier intrépide dont l'âme frémissait impatiente aux.
seuls mots de gloire et de patrie; en acquérant des preuves mul-
tipliées de son amour pour l'étude, de la persévérance avec
laquelle il poursuivait ces savantes recherches qui formaient
son seul délassement quand il avait apporté dans tous les
exercices que commandait son grade une exactitude qui était à
ses yeux le premier devoir du soldat ; pénétré d'admiratioa
INTRODUCTION VII
pour cette bravoure qui triomphait de tous les obstacles, pour
ses grandes qualités, sa vaste érudition, nous nous sommes
résolu à écrire cet ouvrage, persuadé que notre héros pré-
sentait un modèle à suivre, tel qu'il s'en rencontre rarement
dans l'histoire, non-seulement aux militaires, dont il est le
plus parfait modèle, mais encore à tous ses concitoyens, qui
ne sauraient manquer de puiser à cette source féconde les plus
nobles comme les plus généreuses inspirations.
La carrière militaire de La Tour d'Auvergne se partage en
deux parties distinctes. La première, depuis son entrée au
service, à la sortie de l'école militaire de la Flèche, jusqu'à
la révolution, comprend un intervalle de vingt-trois ans, de
1767 à 1790; la deuxième, de 1790 à 1800, époque de
sa mort, renferme sept campagnes, dont une en Savoie,
deux dans les Pyrénées, deux sur le Rhin, une en Helvétie ,
et la dernière en Bavière, où il ne fut, hélas! que six jours,
étant tombé, à peine arrivé au camp, sous la lance d'un
hussard autrichien.
Le plan de cette histoire se trouve ainsi naturellement
indiqué.
Elle sera divisée en quatre livres.
Le premier contiendra la vie de notre héros depuis sa nais-
sance jusqu'à son entrée au service, en 1767.
Nous rapporterons dans le deuxième, entièrement com-
posé d'après les documents autographes de La Tour d'Au-
vergne , différentes circonstances de sa vie privée.
La troisième partie dira ses brillants faits d'armes pendant
les guerres de la révolution.
Enfin, dans le quatrième, nous examinerons son livre des
Origines gauloises, et nous essaierons de mettre le lecteur
VIII INTRODUCTION
à même d'apprécier le travail sérieux auquel a dû se livrer
l'auteur, et les nombreuses connaissances qui lui furent
nécessaires pour atteindre le but qu'il se proposait dans cet
important ouvrage.
Les historiens se partagent généralement en deux classes.
Les uns, aussi instruits que consciencieux, faisant profession
d'une complète neutralité, pensent avoir satisfait à leurs obli-
gations lorsqu'ils ont raconté avec la plus scrupuleuse exac-
titude les faits parvenus à leur connaissance, en s'abstenant
à leur égard de toute réflexion. D'autres, au contraire, croient,
avec raison, que s'ils doivent avant tout rester constamment
fidèles à la vérité, ils ne sont point, par ce motif, con-
damnés à supprimer les observations qui naissent sous leur
plume, dans le cours de leur travail, et ne reculent pas
devant la prévision d'agir sur l'esprit du lecteur. Ici deux
écueils sont à redouter. Et d'abord l'auteur peut manquer
de sagacité, et alors il nous induira involontairement en
erreur. Souvent aussi, ne se proposant d'autre but que celui
de présenter les personnages sous la couleur qui lui convient
de leur donner, il inventera, il supprimera ou modifiera les
diverses circonstances de manière à faire prévaloir son opinion.
Cette dernière méthode est, sans contredit, la plus condam-
nable. Rien, en effet, ne saurait excuser l'écrivain qui, s'an-
nonçant comme le peintre impartial des temps qu'il retrace,
ne se sert de son talent que pour propager le mensonge et
la calomnie, et mettre la passion à la place de la vérité. Mais
on ne doit pas se dissimuler aussi que l'historien qui, se
bornant au rôle de simple narrateur, par impuissance ou
pusillanimité, n'ose pas exprimer son avis, sinon à chaque
instant et sans aucun discernement, au moins lorsqu'il rap-
INTRODUCTION IX
porte quelque événement d'une grave importance; celui-là
manque à ses devoirs, qui sont non-seulement d'orner la mé-
moire de ses lecteurs, mais encore d'éclairer leur conviction
•et de former leur jugement. S'il n'a pas confiance dans ses
lumières et dans les inspirations de sa conscience, qu'il brise
sa plume et renonce à des fonctions dont il n'est pas digne.
Conformément à ces principes, dans les deux premiers
livres, relatifs à la vie privée de La Tour d'Auvergne, l'auteur
s'est presque toujours abstenu d'observations et de commen-
taires, au moins inutiles. Mais, parvenu à l'époque de la
révolution, il aurait été coupable de ne pas exprimer son
opinion sur cet événement, le plus remarquable peut-être de
l'histoire de France. Aussi, dans l'exposé qui ouvre le troi-
sième livre, en retraçant rapidement les causes et les con-
séquences de cette commotion violente qui a renversé nos
anciennes institutions et donné naissance à l'état de choses
qui nous régit aujourd'hui, n'a-t-il pas hésité à apprécier,
d'après ses convictions, les faits principaux qui l'ont signalée,
et au premier rang desquels il faut placer l'émigration et le
courage déployé par les braves et loyaux soldats de Condé
en faveur d'un monarque infortuné que leurs impuissants
efforts ne purent arracher à l'échafaud.
Jusqu'à la révolution, La Tour d'Auvergne ne put obtenir
d'être employé activement. Il sollicita vainement la permission
d'aller en Amérique, et ne réussit pas mieux dans les dé-
marches qu'il fit afin d'être envoyé à Mahon rejoindre le corps
d'armée qui, sous les ordres du duc de Crillon, général en
chef des troupes de France et d'Espagne, assiégeait celte
forteresse, alors au pouvoir des Anglais, qui la possédaient
depuis soixante-dix ans. Il fut obligé, pour satisfaire à l'ar-
X INTRODUCTION
deur qui le portait à servir son pays, de profiter d'un congé
de semestre et de s'y rendre en quelque sorte furtivement;
il parvint ainsi à prendre part à une expédition qui, au lieu
d'avoir sur son avancement l'heureuse influence qu'il devait
en attendre, d'après le témoignage flatteur que rendit à son
sujet le duc de Crillon, lui occasionna, au contraire, les plus
grands ennuis. Cependant il eut le bonheur, après son retour
forcé en France, d'apprendre que les efforts de nos soldat»
avaient été couronnés de succès, et les Anglais contraints
d'abandonner cette place importante.
Ce brillant fait d'armes est d'autant plus remarquable que
la Grande-Bretagne est le peuple de l'Europe contre lequel la
France a eu le plus souvent à lutter, et que, par une
déplorable fatalité, la politique artificieuse de nos ennemis a
presque toujours, depuis le dix-huitième siècle, réussi à
terminer les hostilités à leur avantage. L'auteur de la Rivalité
de la France et de l'Angleterre a regardé sa tâche comme
accomplie après l'expulsion des insulaires, sous Charles VIL
En effet, à partir de cette époque et pendant près de deux
siècles, une trêve apparente a régné entre les deux peuples;
mais il faut l'attribuer à diverses causes spéciales. Et d'abord,
les querelles sanglantes, qui, sous les bannières de la rose-
rouge et de la rose blanche, divisèrent les maisons de Lan-
castre et d'York et couvrirent l'Angleterre de ruines, s'op-
posèrent à ce que les habitants de ces contrées, livrées à
toutes les horreurs de la guerre civile, pussent s'occuper de
ce qui se passait chez nous. Sous Henri VIII et sous Elisabeth,.
le haut degré de puissance auquel Charles-Quint s'était élevé,.
en inspirant à l'Europe des craintes fondées, l'obligea à se-
réunir contre ce colosse qui la menaçait de son joug de fer..
INTRODUCTION XI
Mais la faiblesse et l'incapacité des successeurs de ce grand
homme ne leur permirent pas de continuer l'oeuvre de la
monarchie universelle dont il avait posé les bases. D'ailleurs,
Richelieu, dirigeant ses efforts les plus énergiques contre la
maison d'Autriche, eut bientôt fait disparaître toute inquié-
tude à cet égard. Aussi, lorsque Mazarin , couronnant, par
une heureuse habileté, l'ouvrage de son prédécesseur, eut,
dans les traités de Westphalie, qui mirent fin à la guerre
de trente ans, changé l'organisation de l'Allemagne et trans-
porté à la France la supériorité qu'il arrachait à l'Empire, les
sentiments hostiles qui germaient dans le coeur de nos voisins
ne tardèrent pas à se rallumer, et le passage de la race des
Stuarts sur le trône de la Grande-Bretagne put seul en arrêter
l'explosion. En effet, la mollesse et la puérilité de Jacques Ier,
les infortunes, jusqu'alors inouïes, qui accablèrent Charles 1er;
ce prince si accompli et qui aurait régné avec tant de gran-
deur et de gloire s'il n'eût porté sur le front le signe fatal
dont le Ciel avait marqué sa malheureuse famille; l'indolence
et l'égoïsme de Charles II et son amour pour les plaisirs;
enfin la conduite insensée de son successeur, prolongèrent
pendant quelque temps encore un état de paix qu'avaient
cependant troublé à différents intervalles les incursions des
Anglais sous Louis IX et François Ier, la prise de Calais sous
Henri II, et, plus récemment, le secours inutilement amené
aux Rochellois par Buckingham. On ne doit pas oublier non
plus que le parlement, alarmé des succès de la France en
Hollande, avait forcé Charles II à retirer les troupes envoyées
à Louis XIV contre cette nation.
Mais depuis que Guillaume de Nassau, en usurpant le trône
de son beau-père , eut réchauffé la haine naturelle de nos en-
XII INTRODUCTION
nemis de toute l'ardeur de son ressentiment personnel, les deux
peuples purent être considérés comme étant en état d'observa-
tion, sinon d'hostilité permanente; et l'Angleterre, ayant re-
connu que, même en admettant la supériorité de sa marine,
ses forces de terre étaient hors d'état de rivaliser avec les nôtres,
a suivi une marche dont elle ne s'est jamais départie et que le
succès a justifiée. Aussitôt que la guerre est déclarée, elle
s'efforce de réunir tous les souverains de l'Europe, comme en
un seul faisceau, contre la France, dont elle leur fait redouter
les ambiteux desseins en même temps qu'elle les remue au
moyen du levier si puissant des subsides. Ainsi, tandis que
ses vaisseaux nous enlèvent nos colonies, elle nous place, sur
le continent, dans la désastreuse nécessité d'avoir à combattre
une multitude de peuples dont aucun pris isolément ne serait
redoutable. On sait en effet quel était l'épuisement de notre
malheureuse patrie lorsque la paix d'Utrecht vint terminer la
guerre de la succession, pendant laquelle Louis XIV, aux
infortunes qui l'accablèrent, opposa une constance et une fer^
meté bien plus honorables à nos yeux que les qualités brillantes
qui jetèrent tant d'éclat sur les premières années de son règne.
Aussi le traité conclu à cette époque , quoique très-onéreux ,
parut-il encore trop avantageux pour la France , à raison des
tristes circonstances où elle était réduite; et il présente, dit
le maréchal de Villars chargé de défendre comme diplomate
les intérêts de sa patrie qu'il avait sauvée à Denain , cette sin-
gularité remarquable, que. nous reçûmes la loi de l'Angle-
terre et que nous la dictâmes à l'Empire. Plus tard, quand
le duc d'Orléans, dans l'intérêt personnel de ses droits au
trône, dont il n'était séparé que par un obstacle bien frêle,
s'étant mis à la solde du ministère britannique, rompit,
INTRODUCTION XIII
comme première condition de cette alliance, les rapports de
famille qui unissaient la France à l'Espagne, ouvrage de
Louis XIV et le bienfait le plus précieux de ce grand roi,
la guerre, qui fut la conséquence de la conduite du régent,
aurait pu nous être funeste, si Aîbéroni eût trouvé dans son
souverain l'énergie nécessaire pour seconder les vastes desseins
que son génie avait conçus.
Dans les premières années de Louis XV, le cardinal de
Fleury, ministre honnête et laborieux, conservant jusqu'à la
plus extrême vieillesse un esprit lucide et une saine raison,
mérite d'être cité avec honneur, surtout lorsqu'on le compare
à ses successeurs; mais, par déférence pour l'Angleterrev
craignant de voir les embarras d'une guerre nouvelle, qu'il
ne put d'ailleurs éviter, troubler au déclin de sa vie un repos
dont son grand âge lui faisait sentir tout le prix, il fit à la
France un tort irréparable en laissant notre marine dans un
triste état d'infériorité.
Il serait trop pénible de rappeler ici les honteux traités qui,
après lui, livrèrent successivement à notre éternelle rivale
toutes nos colonies; mais nous devons dire que les successeurs
de Guillaume, les turpitudes du règne de Louis XV, et la cor-
ruption des différents ministères auxquels il confia le pouvoir,
furent la principale cause des revers qui accablèrent notre patrie
à une époque où une multitude de faits d'armes brillants mais
isolés témoignaient de la bravoure française, où nos marins,
obligés de lutter, avec le désavantage du nombre, contre les
forces britanniques, soutenaient avec tant de courage et de
gloire l'honneur de notre pavillon. Quand Louis XVI, de l'avis
de ses ministres, et contrairement à son opinion personnelle,
embrassa ouvertement la cause de l'indépendance américaine,
XIV INTRODUCTION
dans la guerre avec la Grande-Bretagne, qui fut le résultat
immédiat et prévu de notre conduite en cette circonstance,
la France dut les avantages remportés par nos marins à son
alliance avec l'Espagne et au traité célèbre connu sous le
nom de pacte de famille, dont le renouvellement a toujours
éprouvé, de la part de l'Angleterre, un obstacle invincible.
Elle ne peut oublier, en effet, qu'à l'époque du siège de
Mahon, alors que les armées combinées de France et d'Es-
pagne lui reprenaient l'île de Minorque, les vaisseaux des
deux nations, réunis au nombre de soixante-six, menaçaient
Plimouth, tandis que cent mille hommes, campés sur les
côtes de Bretagne et de Normandie, attendaient inutilement
le signal d'une descente qui inspirait à nos voisins plus de
crainte que la flottille qui, vingt ans plus tard, paradait dans
les ports de Boulogne, d'Ambleteuse et d'Etaples.
Si, dans le traité de 1783, les conditions ne furent pas aussi
favorables à la France qu'on eût dû l'espérer d'après les succès
obtenus par nos armes, il faut l'attribuer à la pusillanimité
du ministère; mais on doit reconnaître que cette guerre fut,
de toutes celles que nous avons soutenues depuis deux siècles
-contre la Grande-Bretagne, la seule qui se soit terminée sans
que la France ait éprouvé quelque grand désastre maritime ;
et ne pas oublier que les deux flottes alliées, restées pendant
quelques jours maîtresses de la Manche, avaient menacé l'An-
gleterre d'une invasion qui n'a été contrariée que. par des
motifs que l'histoire n'a pas encore dévoilés. En présence de
pareils faits, lorsque l'on considère combien la France acquiert
de force quand, rassurée sur ses frontières du Midi, elle
peut diriger tous ses efforts vers les bords du Rhin, et qu'on
se rappelle que la guerre acharnée, à laquelle donna naissance
INTRODUCTION XV
l'infâme guet-apens de Bayonne, entraîna la chute de l'em-
pire, on ne peut s'expliquer qu'il se soit trouvé des Français
assez aveuglés par l'esprit de parti pour soutenir dans la Pénin-
sule un gouvernement fondé sur l'abolition de la loi salique,
secondant ainsi les ambitieux desseins des nations étrangères,
heureuses de trouver un jour, dans un de leurs princes assis
sur le trône d'Espagne, un auxiliaire puissant de leurs projets
hostiles contre la France.
Tel n'était pas le système suivi par les Bourbons de la
branche aînée, pénétrés des principes d'une sage politique,
qui seule pouvait rendre la France redoutable aux puissances
du Nord. Au reste, par une fatalité singulière, La Tour d'Au-
vergne , après avoir bravé les risques d'une disgrâce pour
aller faire ses premières armes à Mahon, en faveur de l'Es-
pagne, et s'être vu plusieurs fois sur le point d'entrer au
service de Sa Majesté Catholique, acquit, quelques années plus
tard, sa plus grande gloire militaire dans les Pyrénées, en
•combattant les troupes de cette nation.
On sait que notre héros, qui s'appela d'abord Corret de
Kerbeauffret, ne fut reconnu comme appartenant à une branche
de la maison de La Tour d'Auvergne qu'à l'âge de trente-sept
ans, par un acte émané de la chancellerie du duc de Bouillon,
en date du 20 mai 1780; pièce que l'on trouvera à la fin de
cette histoire. On eût donc commis un anachronisme en lui
donnant, dans ses premières années, un nom qu'il ne fut
autorisé à porter qu'à l'époque que nous venons d'indiquer,
et qu'il ne s'est jamais attribué auparavant, comme l'attestent
et sa correspondance et les documents les plus authentiques.
On connaît maintenant le plan de celte histoire et les prin-
cipes qui ont présidé à sa rédaction ; heureux si, en exécutant
LIVRE PREMIER
Naissance de Corret. — Sa famille. — Preuves de sa noblesse. — Antiquité
et situation de la ville de Carharc. — Position sociale d'Olivier de Corret. —
Beautés du pays qui vit naître notre héros. — Son entrée au collège de
Quimper. — Son goût pour l'étude des langues. — Admission de Corret à
l'école de la Flèche.
Rives fortunées de l'Armorique, au pied desquelles
vient expirer la rage des flots soulevés par les vents,
vous qu'une triple ceinture de granit protège contre la
vaine fureur de l'étranger, réduit, par l'impossibilité de
franchir ces remparts inaccessibles, à l'impuissance de
2
38 LA TOUR D'AUVERGNE
vous nuire ; paysages enchanteurs de la Cornouaille, aux-
quels une nature riche et sévère donna cet aspect impo-
sant , cette heureuse variété qui vous permet de rivaliser
avec les sites les plus renommés de la France et de l'Italie ;
terre favorisée des dieux, que parent à la surface de riches
moissons, de fertiles pâturages, des forêts nombreuses et
touffues, et dont les flancs. renferment ces mines iné-
puisables qui versent sur tous les points de la France
les métaux les plus utiles à la fois et les plus précieux ;
c'est au milieu de vous, c'est dans ces contrées si remar-
quables sous tant de rapports et dont les habitants semblent
participer au caractère de grandeur et de force empreint
par la Providence sur tous les lieux d'alentour, que
devait naître ce héros, auquel ses qualités privées, son
oourage à toute épreuve et sa rare érudition ont acquis
une renommée impérissable.
Thêophile-Malo Corret de Kerbeauffret, que les guerres
des premières années de la révolution ont rendu si célèbre
sous le nom de La Tour d'Auvergne, vint au monde le
23 décembre 1743, auprès de Carhaix, petite ville située
dans la partie de la Bretagne connue sous le nom de Cor-
nouaille ; elle appartient aujourd'hui au département du
Finistère.
Il descendait, ainsi qu'il le prouva facilement de la ma-
nière la plus authentique, de la maison de Bouillon, par
Henri de Corret, fils naturel d'Adèle de Corret et de
Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, de-
venu , par son mariage avec Charlotte de La Mark, soeur
et seule héritière de Guillaume Robert, duc de Bouillon
et prince souverain de Sedan et Raucour. Henri de Corret
était donc frère de Frédéric-Maurice de La Tour et du
maréchal de Turenne.
LIVRE
19
On est d'abord surpris de voir cette branche de la mai-
son de Bouillon venir s'établir en Bretagne où rien ne
semblait l'appeler; mais Catherine Henriette, princesse de
La Tour d'Auvergne, ayant épousé Amaury de Goyon,
seigneur de la Moursaye et comte de Quintin, Henri de
Corret crut devoir suivre sa destinée avec sa femme, née
Dupuis de la Galamperie, et depuis ce moment, sa famille
n'a pas cessé d'habiter cette province.
Pour démontrer combien est fausse l'assertion des his-
toriens qui prétendent que les Corret n'avaient conservé
aucune trace de leur illustre origine, il suffit de faire
observer le soin avec lequel ils conservèrent leur généa-
logie et la noblesse des alliances qu'ils ont contractées.
Ainsi Mathurin, fils de Henri, se fixant dans la patrie
adoptive de son père, se maria dans l'ancienne maison
du Quélenec, à laquelle appartenaient les barons du Poux.
La femme d'Olivier, fils de Mathurin, fut Jeanne Lucrèce
Salaûn, dame du Retz, veuve, en premières noces , du
baron de Penandreff-Kêranstrex.
De celte union naquirent deux fils : Théophile , dont
nous écrivons la vie, et Thomas, auquel il sera fait quel-
quefois allusion dans cet ouvrage, et qui, loin de partager
les goûts de son frère pour la carrière des armes, vécut
plusieurs années à Paris dans la retraite la plus austère.
Il mourut jeune ; son portrait, qui paraît avoir été peint
lorsqu'il n'avait encore que quinze ou seize ans, lui
donne une physionomie très-agréable et qui, sous beau-
coup de rapports, rappelle celle de Corret. Le Premier
Grenadier de France n'ayant point laissé de postérité, la
branche masculine des La Tour d'Auvergne Corret est
éteinte.
Olivier laissa en outre une fille, Marie-Anne-Michelle,
20 LA TOUR D'AUVERGNE
mariée à M. Limon du Timeur, avocat à Guingamp, avec
lequel Corret entretint une correspondance dont est ex-
trait, presque en totalité, le deuxième livre de cette-
histoire.
Jeanne-Lucrèce Salaiin épousa, en troisièmes noces,-
M. de Billonnois, dont elle eut une fille, Henriette, qui
se trouvait ainsi la demi-soeur de Corret. Aussi remar-
quable par sa beauté que par son esprit, elle était digne
en tout de son frère, qui la chérissait tendrement. Il eut
le malheur de la perdre dans un âge peu avancé, sans
qu'elle se fût mariée, et ce fatal événement jeta sur sa
vie une teinte de tristesse dont il ne triompha jamais
entièrement.
La terre de Kerbeauffret, dont Corret porle le nom sur
l'état de service émané des bureaux de la guerre, offre
peu d'importance. Elle est sitiuêe dans les environs de
Carhaix; du reste, elle n'appartient plus à la famille,
étant passée, par voie d'acquisition, dans une maison
étrangère.
Il est, sans doute, bien peu intéressant, d'après les
moeurs de l'époque actuelle, de rechercher si, avant sa
reconnaissance par le duc de Bouillon, Corret était regardé
comme appartenant à l'aristocratie. Cependant, pour être
exact, nous devons dire que , d'après les titres conservés
dans la famille, ce fait ne saurait être révoqué en doute;,
ainsi, par exemple, à la mort d'Olivier de Corret, les
partages eurent lieu suivant les formes usitées dans la
noblesse ; au reste, son admission à l'école militaire de
la Flèche doit mettre fin à toute incertitude à cet égard.
Nous ne pousserons donc pas plus loin une discussion dont. •
nous sommes les premiers à reconnaître la futilité. Car
ce n'est pas à ces vaines distinctions, mais bien à ses.
LIVRE 1 - 21
qualités personnelles que Corret doit son illustre renom-
mée , puisqu'elles auraient suffi, quelle qu'eût été l'obs-
curité de sa naissance, pour rendre son nom immortel.
La ville de Carhaix s'attribue une origine fort ancienne,
et ses prétentions à cet égard paraissent fondées. Quelques
ultrà-savants veulent en trouver une mention dans Pline
et dans Pomponius Mêla, qui placent Kéris au milieu des
terres à une distance de plusieurs lieues de la mer. Notre
héros rapporte trois opinions à ce sujet, et il les réfute
toutes. Ce n'est ni Vorganium, capitale des Osimiens, ni
Kéris qui, du temps du roi de Bretagne Grallon, suivant
les légendaires, fut submergée pour les crimes de ses
habitants, ni la ville qui reçut le nom d'une princesse
fameuse par ses débauches, à'Ahès ou (ÏAché, fille du
roi Grallon, ou d'un autre roitelet nommé Conan-Mériadec.
Il attribue la dénomination de Carhaix au préfet, des
Gaules Aétius, vainqueur d'Attila dans les champs catâ-
laniques, lier Aétius, Ker-Aes, ville d'Aétius, Aetia
civitas. Elle dut, d'après cette explication, son origine
au camp baraqué de ce général, qui paraît devoir être
rangé parmi ces établissements d'hiver appelés castra
stativa. A l'appui de son opinion, il parle d'une voie
publique dont on trouve les restes dans les environs, et
que l'on connaît sous le nom de Hoiichou-Aes, Chemins ,
d'Aétius. Il la croit de construction romaine , mais il faut
avouer qu'elle ne ressemble guère aux travaux du même
genre que nous ont laissés les maîtres du monde. Au reste,
on peut repousser cette objection , en faisant observer que
les chefs militaires ayant mis les paysans en réquisition
afin d'ouvrir ces routes, les Bretons s'étaient servis, pour
leur confection, des procédés du pays où cet art était
encore dans l'enfance.
22 LA TOUR D'AUVERGNE
Quoiqu'il en soit, ce qui ne saurait être contesté, c'est
qu'on y a trouvé des briques larges et épaisses de forme
romaine , des bronzes, des compartiments en marbre , des.
débris de colonne, des médailles d'empereur en or et en
argent, découvertes qui ajoutent le plus grand poids au
système que nous venons d'exposer.
Carhaix, quelle que soit l'dntiquité de son origine, est
une pelite ville irrégulièrement bâtie, sur un point cul-
minant, dans une espèce de presqu'île formée par l'Hyère
qui, après avoir décrit vers le nord un vaste cercle autour
d'elle, vient au midi se jeter dans la rivière d'Aulne :
on trouve dans ses environs des eaux minérales, dont la
découverte est due à des observations continuées dans une
même famille, avec autant de persévérance que de saga-
cité, pendant trois générations.
Le père du Premier Grenadier de France était avocat ;
mais, malgré la distinction méritée attachée à ce titre ,
surtout avant la révolution, son fils, après sa recon-
naissance par le duc de Bouillon, fit entendre à son beau-
frère que lui-même avait rempli ces fonctions avec une
distinction méritée, qu'il était inutile, dans le contrat de
mariage de madame de Kersausic , sa fille, de rappeler ces
diverses circonstances.
Olivier de Corret prit un soin particulier de l'éducation
du jeune Théophile, qui dut à ses leçons, et à celles de
sa mère, femme d'un mérite supérieur et d'une rare beauté,
les principes solides que l'on doit regarder comme la source
des hautes qualités qui l'ont rendu si célèbre.
L'enfance de Corret s'écoula au milieu des merveilles
dont la Providence semblait avoir pris plaisir à entourer
son berceau. C'est, en effet, dans les environs de Carhaix
que se trouve la chute de l'Aulne, connue dans ces con-
LI V R E I 23
trées sous le nom de Cascade de Saint-Berbaultd, et qui
aurait aujourd'hui une célébrité qu'elle mérite à tant de
titres, si elle avait été visitée par quelque touriste. Mais
aussi, comment supposer qu'un élégant de la Chaussée-
d'Anlin ou de la Nouvelle-Athènes, qui s'arrache aux
plaisirs de la capitale pour glisser rapidement, et avec tout
l'agrément possible, sans oublier le confortable, à travers
les pays qu'il se propose d'explorer, abandonne la calèchef
qui l'a mollement traîné sur les grandes routes, pour
venir, par des sentiers impraticables, et où jamais voiture
suspendue n'a pénétré, admirer un phénomène qu'étaient
loin de lui promettre les lieux sauvages qui l'environnent,
mais que le bruit sourd et lointain des eaux aurait pu faire
soupçonner à un voyageur moins pressé et plus attentif?
Que dans la saison des pluies, qu'après un violent orage,
il renonce quelques instants à courir la poste pour suivre
à pied, ou sur une modeste monture, un chemin étroit
et tortueux, bordé de terres arides et mal cultivées, où
se rencontrent à peine quelques pauvres chaumières, et
bientôt une forte pente le conduira au fond d'un vallon
que les hautes montagnes qui l'entourent avaient jusque-là
dérobé à ses regards, mais où les beautés d'un ordre
supérieur le dédommageront amplement des fatigues du
trajet. Aux déserts qu'il vient de parcourir, succéderont
de vertes prairies au milieu desquelles serpente la rivière
d'Aulne, dont le cours paisible et sinueux en cette partie
semble rendre plus formidable encore le tumulte effrayant
qui annonce le voisinage de la cascade. A peine , en effet,
a-t-on fait quelques pas dans cette direction, que l'on s'ar-
rête à la vue d'un torrent blanchissant d'écume, qui, se
précipitant d'un point placé à près de deux cents pieds au-
dessus de l'observateur, bondit avec fracas à travers une
24 LA TOUR D'AUVERGNE
quantité innombrable de rochers dont la résistance, se
répétant sur un espace de plus d'un quart de lieue, aug-
mente^ chaque instant la fureur des vagues mugissantes,
tandis que des intervalles que ces masses énormes laissent
entre elles s'élancent des milliers de gerbes éblouissantes
qui, s'élevant à de prodigieuses hauteurs, présentent un
spectacle que nul autre lieu peut-être ne saurait reproduire.
Pour ajouter à l'effet de cette immense cataracte, perdue
au sein d'une contrée presque inaccessible, la nature l'a
encadrée dans un paysage délicieux. Les rives de l'Aulne,
profondément encaissées, sont couronnées de bois épais et
touffus, dont le feuillage, d'un vert foncé, fait ressortir
encore la blancheur des ondes écumantes, et à travers
lesquelles on aperçoit les ruines d'un vieux manoir qui,
par les détails bien conservés de son architecture, mérite
tout l'intérêt des amateurs de constructions antiques et
remarquables, quoique l'aplatissement de l'ogive des croi-
•sées ne permette pas de faire remonter l'origine de cet
édifice à une époque très-éloignêe. Du sommet des tou-
relles de forme arrondie, placées aux quatre angles du
parc, et formées de pierres de taille, chacune de l'épais-
seur du mur, que ne relie aucune espèce de mortier, l'oeil
embrasse une grande étendue de pays, tandis que l'on
aperçoit à ses pieds la chapelle de Saint-Herbaultd. Devant
la principale porte du château, s'élève une vasque circulaire
d'un seul bloc de granit de douze pieds de diamètre, sou-
tenue sur un balustre de même nature. La disposition de
cette immense coquille porterait à croire qu'elle recevait à
son centre un jet d'eau, quoiqu'on ne puisse indiquer dans
les environs aucune source placée de manière à confirmer
cette hypothèse/En contournant l'ancienne enceinte mar-
quée par des massifs en maçonnerie d'une teinte grisâtre,
LIVR E 1 25
derniers vestiges de sa splendeur passée , l'on descend à
l'église qui mériterait seule le voyage. Après avoir tra-
versé le bourg, composé de trois ou quatre maisons de
l'aspect le plus misérable , le premier objet qui frappe les
regards est une croix de pierre, dont la partie supérieure,
dépassant tout ce que nous connaissons en ce genre,
représente Notre-Seigneur entre les deux larrons, l'un pré-
cipité par le démon dans les enfers, l'autre porté au ciel
par un ange. Plus de douze statuettes, parmi lesquelles
on remarque la sainte Yierge et saint Jean-Baptiste , sont
aux pieds de Jésus-Christ, tandis qu'un groupe d'esprits
célestes, formant une auréole brillante au-dessus de la
tête du Dieu qui meurt pour nous, semble annoncer la
gloire qui doit suivre son dernier sacrifice. L'église possède
deux porches : l'un d'eux est entouré d'une myriade de
têtes différentes de saints ; autour de l'autre serpente une
treille dont les grappes et le feuillage sont travaillés avec
un arl que la plume ne saurait rendre. Dans l'intérieur, on
contemple avec admiration la partie supérieure de la boi-
serie qui décore le choeur, sculpture qu'on ne peut s'éton-
ner assez de trouver dans cette solitude, et qui ne dépa-
rerait pas nos plus belles cathédrales. Si l'on s'en rapporte
à la tradition, elle était autrefois exécutée en cuivre, et le
gouvernement, s'en étant emparé, la remplaça par cette
imitation, pour prévenir les plaintes des habitants des
communes voisines, incapables vraisemblablement d'appré-
cier la perte qu'ils avaient faite. Enfin, si l'on a le cou-
rage démonter sur la plate-forme du clocher, monument
qui n'est pas sans mérite, mais qui réclame une réparation
urgente, l'on jouira d'une vue moins étendue peut-être que
celle que l'on a eue du château, mais plus variée. Tels
sont les sites enchanteurs que notre description rapide
26 - LA TOUR D'AUVERGNE
n'a pu qu'effleurer, mais que le voyageur n'abandonne
jamais qu'à regret. Ils ne sont pas les seuls qui, dans
cette contrée , sont dignes d'attirer son attention, et il
serait coupable de s'éloigner avant d'avoir visité le Huelgoët
et ses environs, situés à quelque distance vers le nord , et
où l'attendent de nouveaux prodiges.
Le bourg, d'ailleurs de peu d'importance, est déjà lui-
même remarquable par sa position pittoresque, assez sem-
blable à celle d'un village de Suisse. Jeté au milieu d'une
chaîne de collines arides, il s'élève en amphithéâtre sur
le bord d'un vaste étang, dont les eaux, au moyen d'un
long terrassement, sont dirigées sur la mine ; une petite
partie seulement, tombant d'une hauteur considérable, après
avoir fait tourner la roue d'un moulin, s'échappe à travers
des milliers de rochers qui, par leur disposition bizarre,
rappellent ceux de Saint-Herbaultd, dont ils n'offrent d'ail-
leurs qu'une bien faible exquisse. L'agglomération de quel-
ques-uns d'entre eux est connue, dans le pays, sous le
nom de Ménage de la Vierge, titre qui ne nous a point
paru suffisamment justifié, tandis que, sur un sommet voi-
sin , un bloc isolé, que, malgré ses énormes dimensions,
la moindre impulsion suffit pour mettre en mouvement,
s'appelle, avec plus déraison, le Rocher branlant. Jusqu'à
ce moment l'auteur a pu donner une idée, quoique bien
imparfaite, des objets qu'il s'est efforcé de décrire ; mais
il avoue son impuissance à retracer les charmes que la na-
ture s'est plu à répandre sur le vallon qui, du Huelgoël,
conduit à la mine féconde , dépositaire de tant de trésors.
Les deux rives, qui semblent se réunir à leur base, sont
couvertes de taillis, au-dessus desquels des masses de
granit montrent, de distance en distance, leur cime nue
et desséchée. Les bords du canal alimentaire, suspendu
1 ' LIVRE I 27
horizontalement sur le flanc droit du coteau, forment dans
le bois une promenade délicieuse, telle qu'on en cherche-
rait vainement peut-être dans nos cités les plus renommées.
Tandis, en effet, qu'on le parcourt d'un pas tranquille,
l'on entend bouillonner, à une grande profondeur au-des-
sous de soi, les ondes impétueuses du ruisseau se brisant
avec fureur contre les obstacles dont son lit est obstrué,
et formant, par l'irrégularité de son- cours, le plus heureux
contraste avec celte eau limpide dont on se plaît à suivre
les mille contours, et qui coule paisible et pure sous un
dôme impénétrable aux rayons du soleil. Si, cédant à l'attrait
irrésistible que présente le fond de la vallée, l'on se ha-
sarde sur la pente rapide qui sépare les deux bras de la
rivière, on admire à chaque pas, à travers les arbres,
des groupes de rochers dont plusieurs ont paru assez
remarquables pour mériter une désignation particulière.
Ainsi, ces blocs immenses, qui, par leur réunion , for-
ment une vaste caverne dans laquelle on ne saurait
pénétrer qu'en rampant par une étroite ouverture presque
inaperçue, doivent le nom de Grotte du Larron à une
anecdote dont l'exactitude ne paraît pas contestée. Cet autre,
qui s'avance en promontoire au-dessus du torrent et
dont le sommet est couvert de mousse, par sa position,
au milieu d'un paysage agreste, rappelle à l'imagination
les sites célèbres que la muse de lord Byron a chantés :
c'est le Rocher de Manfred. Enfin l'abîme où les eaux
s'engloutissent complètement sous une voûte de granit pour
ne reparaître qu'à trois cents pas plus loin, est appelée le
Gouffre, et l'on ne saurait, sans émotion, entendre ra-
conter, sur ces terribles bords, l'histoire touchante de
cette jeune dame qui succomba victime de la terreur subite
que lui fit éprouver l'aspect effrayant d'un phénomène
28 LA TOUR D'AUVERGNE
dont elle n'avait pu soupçonner la majestueuse horreur.
Telles et plus nombreuses encore sont les beautés ré-
pandues sur ces lieux enchantés, bien propres à inspirer
le génie, et qui produisent sur le voyageur, ébloui de
tant de merveilles, une impression que rien ne saurait
effacer de sa mémoire. Nous pourrions décrire aussi les
galeries souterraines dont on extrait chaque année des
quantités considérables de plomb et d'argent; mais ces
détails seraient sans intérêt; car, à l'exception de la ma-
chine célèbre construite à une profondeur de deux cents
pieds, avec autant de persévérance que de talents, par
l'habile ingénieur qui dirige les travaux des deux mines
d'Huelgoët et de Poullaouen, elles ne présentent aucune
particularité que l'on ne rencontre souvent sur une plus
grande échelle dans les autres exploitations du même
genre.
Mais, si une personne étrangère à ces contrées ne peut
voir cet heureux pays avec indifférence, quel souvenir ne
dut pas laisser dans l'âme sensible de Corret le spectacle
des beaux lieux témoins de ses premières années. Aussi,
ni les événements divers qui troublèrent son existence, ni
le tumulte des camps, ne lui firent oublier les champs de
la Bretagne. Sa pensée se reportait sans cesse vers eux,
et ses ouvrages sont pleins de réminiscences de sa patrie.
Il publia d'ailleurs sur Carhaix une notice du plus grand
intérêt, où il exposait plusieurs projets relatifs à la pros-
périté de sa ville natale, et dans laquelle il faisait res-
sortir l'importance, trop peu appréciée par le gouverne-
ment, des mines de Poullaouen et d'Huelgoët, situées
dans le voisinage.
Corret, au sortir de l'enfance, fut envoyé au collège
de Quimper. Quoique cet ancien établissement, qui jouit
LIVRE I
29
d'une réputation aussi honorable que méritée, ne puisse
être mis au rang de nos. premières maisons d'éducation,
il fut de tout temps renommé pour l'enseignement de la
langue latine. Corret s'y fit remarquer par son application
et l'élégance de ses compositions littéraires; et si ce
n'est pas là qu'il reçut les premières notions des langues
orientales, il y puisa du moins, pour ce genre d'études,
un goût qui ne l'a jamais abandonné.depuis, et qui devait
le porter à faire un jour, à cet égard, de profondes
recherches. Il s'y familiarisa aussi avec l'idiome breton ou
celtique, par son contact habituel et forcé avec des élèves
dont le plus grand nombre , venus du fond des campagnes,
n'avaient à leur arrivée que ce seul moyen de se faire
entendre de leurs condisciples. Le dialecte en usage dans
la Cornouaille y est peut-être moins correct que dans le
Léon, où cette langue paraît s'être conservée avec la plus
grande pureté; mais il y a subi moins d'altération que
dans les autres parties de la Bretagne. Il est probable, au
reste, que si les événements avaient conduit, dès son jeune
âge, Corret dans un collège où le français seul eût été
parlé, il aurait bientôt oublié un langage qu'il n'aurait plus
vu en honneur et auquel il n'aurait pas été obligé de
recourir. Tant il est vrai que nos premiers pas dans la vie
ont sur notre destinée une influence qu'on ne saurait pré-
voir et qui décide souvent de notre avenir. Un fait bien
remarquable aussi est le peu de progrès qu'a faits la langue
française dans le fond de la Bretagne, où nous pouvons
attester que des milliers d'habitants vivent et meurent à un
âge très-avancé, non-seulement sans en avoir prononcé,
mais même sans en avoir compris un seul mot. Nous
doutons, au reste, que les écoles primaires dont on a doté
nos communes modifient cet état de choses. Et d'abord,
30 LA TOUR D'AUVERGNE
il n'est pas trop facile d'obtenir de nos paysans qu'ils y
envoient leurs enfants ; et d'un autre côté, il faut l'avouer,
cette institution, dont on se promettait de si heureux ré-
sultats, est loin de produire les fruits qu'on en attendait,
par suite du peu de soin que l'on a apporté dans le choix
des instituteurs. Sachant que le gouvernement tient sur-
tout à flatter cette manie de progrès qui est à l'ordre du
jour du programme de juillet, nos préfets se sont em-
pressés de placer un grand nombre de maîtres, heureux
d'avoir une longue nomenclature à produire, et ne se sont
pas d'ailleurs montrés difficiles à l'égard du mérite. Dans
la plupart des bourgs, on ne saurait assister sans une
sensation pénible à ces classes d'où doivent jaillir tant de
lumières pour la génération naissante, et où l'on reconnaît
avec regret que ces hommes destinés à faire pénétrer l'ins-
truction dans les classes les plus reculées de la société
possèdent à peine les premiers éléments des sciences qu'ils
veulent enseigner. Aussi la situation de nos campagnes,
en dépit des rapports mensongers qui attestent le con-
traire, est-elle bien peu changée depuis dix ans, et, pour
obtenir les résultats que l'on ambitionne, il faudrait ap-
porter dans cette partie de l'administration une attention
dont on se dispense trop facilement, et surtout ne placer
que les sujets qui, après un examen consciencieux , offri-
raient les qualités nécessaires pour remplir les fonctions
importantes auxquelles ils sont appelés.
Lorsque Corret eut terminé ses humanités, ses parents
témoignèrent le désir de le voir se livrer à l'étude da
droit. Mais, animé des nobles sentiments que lui avaient
transmis ses ancêtres, il montra pour la carrière des armes
un penchant tellement prononcé , qu'on ne crut pas devoir
le contrarier ; ils provoquèrent en conséquence et obtinrent
LIVRE
31
son admission à l'école royale militaire de la Flèche, dont
sa naissance lui ouvrit facilement les portes.
Dans cette nouvelle position , Corret se distingua telle-
ment qu'on put déjà prévoir qu'il serait un jour compté
au nombre de nos officiers les plus instruits et les plus
braves. Pour exciter l'émulation, une croix de mérite était
décernée au sujet qui s'était fait le plus remarquer par sa
bonne conduite et son application ; ce fut Corret qui l'obtint,
annonçant par ce premier triomphe la gloire qu'il pourrait
acquérir sur un plus vaste théâtre. Mais combien ne voit-on
pas de jeunes gens démentir dans le monde les heureuses
espérances qu'avait fait concevoir leur conduite au collège !
tant il existe de causes susceptibles de neutraliser les dis-
positions favorables d'un élève, et de s'opposer à ce qu'il
réalise les conséquences qu'on avait prématurément déduites
de ses débuts ! Et d'abord , s'il n'a dû ses succès qu'à des
efforts extraordinaires au moyen desquels il a triomphé
de lui-même, délivré des entraves qui l'enchaînèrent si
longtemps, il peut, pour des motifs de santé ou par toute
autre raison , ne plus se sentir la force de persévérer dans
la voie pénible qu'il s'était si courageusement frayée. Quel-
quefois aussi les passions, qui sommeillaient au fond de
son âme, se réveillent et viennent, en exerçant sur lui
leur funeste empire, anéantir le brillant avenir que pro-
mettaient ses premières années. Tel ne fut pas Corret.
Heureusement partagé de la nature, il conserva toujours
cet attachement à ses devoirs, cette exactitude dans le
service , dont il avait puisé les éléments à l'école militaire,
et qu'il mettait lui-même au nombre des obligations les
plus importantes du soldat. C'était au reste une conséquence
forcée du genre de vie qu'il avait adopté. Continuellement
occupé d'études abstraites qui absorbaient tous ses mo-
32 LA TOUR D'AUVERGNE
ments, il lui eût été difficile d'atteindre au but qu'il se
proposait, s'il n'avait réglé son temps de manière à l'uti-
liser le plus possible. Ainsi, en obtempérant avec ponc-
tualité aux prescriptions sévères de ses supérieurs, se
trouvait-il libre de consacrer le reste du jour aux travaux
qui avaient pour lui tant de charmes. Mais n'anticipons pas
sur ces particularités de sa vie, que nous retracerons avec
plus de détails, et bornons-nous à conclure de ce qui
précède, que lorsqu'on a contracté de bonne heure des
habitudes d'ordre et de régularité, on peut espérer de ne
pas s'en écarter dans un âge plus avancé. On ne saurait,
par conséquent, trop exhorter les jeunes gens qui se des-
tinent à l'état militaire, à se soumettre avec résignation à
tous leurs exercices. Ils n'auront plus tard qu'à se féliciter
de cette docilité , puisqu'elle sera un gage presque assuré
de leur exactitude à venir. Trop fréquemment, en effet,
l'on se persuade que l'insubordination et le désordre sont
une preuve de bravoure, parce qu'ils témoignent du
courage avec lequel on affronte les punitions; mais cette
opinion prend sa source dans une erreur grave : il arrive
souvent que de mauvais élèves deviennent de médiocres
officiers, et que la débauche et l'inconduite, fruits des
mauvais penchants qu'ils n'ont pas réprimés à l'école, et
dont un grand nombre voudraient trop tard, hélas ! pou-
voir se défaire, ne leur laissent que d'inutiles remords
et un long repentir.
LIVRE II
Admission de Corret dans les mousquetaires noirs. — Il est nommé lieu-
tenant au régiment d'Angoumois. — Aventure de Marseille. — Portrait de
M. Du Timeur. — Le régiment d'Angoumois est envoyé successivement à
Avignon, à Montauban et à Huningue. — Blessure grave de Corret. — Son
séjour à Plombières. — Ses démarches pour être reconnu par le duc de
Bouillon. — Il se rend à cheval de la Bretagne à Navarre. — Accident qu'il
éprouve. — Il part pour Paris. — Il se rend à son régiment. — Ses souf-
frances. — Ses attentions pour sa famille. — Son empressement à profiter
d'un congé de semestre pour se rendre au siège de Mahon. — Motifs de sa
disgrâce. — Il est obligé de se rendre à sa garnison. — Il demande vainement
à servir sous le duc de Crillon. — Nobles sentiments de La Tour d'Auvergne
au milieu des contrariétés qu'il éprouve. — Son projet de servir en Espagne.
— Sa bienfaisance et sa sensibilité. — Ses connaissances littéraires et son
talent pour la peinture. — Mort de son frère. — Il est nommé capitaine
par rang d'ancienneté. — Il demande et obtient la reconnaissance de sa soeur
par le duc de Bouillon. — Il effectue son voyage en Espagne. — Réflexions
diverses.
Après avoir préludé, ainsi que nous l'avons vu , par
une conduite distinguée à l'école militaire, à la haute
renommée à laquelle il devait atteindre un jour, le jeune
Corret fut admis, le 3 avril 1667, dans les mousquetaires
noirs. Il n'y resta pas longtemps, car, le 1er septembre
de la même année , le ministre lui accorda une sous-lieu-
8
3.4 LA TOUR D AUVERGNE
tenance dans le régiment d'Angoumois infanterie, et, le
21 mai 1771, il fut élevé au grade de lieutenant. Il existe
un portrait de lui que nous avons vu et qui paraît se
rapporter à cette époque. Il est. représenté revêtu d'un
uniforme blanc, à revers bleus ou vert foncé. Ses traits,
de l'expression la plus agréable, respirent la douceur et
la fierté. Ces avantages, ainsi que le fait remarquer l'un
de ses biographes , à une époque surtout où, plus encore
peut-être qu'en aucun autre temps, les militaires, voués
à la défense de leur patrie, se croyaient appelés à cueillir
des lauriers dans une carrière moins redoutable, auraient
pu n'être pas sans inconvénient, si des principes solides et
un goût prononcé pour les études sérieuses ne l'avaient de
bonne heure préservé des écueils que la légèreté et la
dissipation eussent semés sous ses pas. Une partie de sa
correspondance pendant douze ans, de 1774, époque à
laquelle il n'avait que trente et un ans, à 1786, ne ren-
ferme pas un mot, un seul mot, que pût désavouer la
plume la plus sévère, et fait présumer au contraire, de
sa part, une grande régularité de moeurs, à laquelle d'ail-
leurs les divers écrivains qui ont donné quelques détails
sur sa vie se sont plu à rendre un complet hommage.
Son régiment était en garnison à Marseille, lorsque eut
lieu l'une de ces scènes malheureuses, plus fréquentes
alors qu'aujourd'hui, et qui prenaient leur source dans le
mépris profond que professait le corps des officiers pour
la classe bourgeoise, exclue presque entièrement des
grades supérieurs de l'armée. Cet événement, exagéré,
comme il arrive presque toujours, par les gazettes étran-
gères , et par la voix, souvent trompeuse, de la renom-
mée , eut en France le plus grand retentissement, et nous
donne une première preuve de l'intrépidité de Corret et
LIVRE II <*D
de sa susceptibilité pour l'honneur du corps auquel il
appartenait.
Le dimanche 9 janvier 1774, plusieurs officiers du ré-
giment étant au spectacle dans la loge qui leur était spé-
cialement affectée, l'un d'eux se leva pour recevoir un
chevalier de Malte, du régiment de Bourbon, et lui offrît
sa place. Il resta à peine deux ou trois minutes, le dos
tourné au parterre, et encore dans un entr'acte. Cepen-
dant le public, qui, depuis le commencement de la soirée ,
s'était montré fort bruyant, et avait déjà insulté plusieurs
personnes des premières et des secondes loges, crut devoir
prendre cet officier pour point de mire de ses plaisan-
teries, et, entre autres propos, tous d'une grande in-
solence , osa crier : A bas l'uniforme ! Ces paroles ne
parvinrent pas aux oreilles des intéressés, qui en auraient
tiré une prompte vengeance ; mais, le lendemain , quelques
officiers, étrangers au corps, ayant prétendu que les
•clameurs du parterre s'adressaient au régiment d'Angou-
mois et qu'eux-mêmes avaient été sur le point de des-
cendre pour venger l'honneur de leurs épaulettes, il fut
convenu que le mercredi suivant, 12, quelques officiers
prendraient dans la loge, pendant les entr'actes, l'attitude
qui avait irrité la susceptibilité des Marseillais. Corret alla
se placer au parterre avec plusieurs des ses camarades, et
la présence des militaires de ce grade , contint pendant les
trois premiers actes, les cinq ou six cents personnes qui
s'y trouvaient ; mais elle intrigua le capitaine du quartier,
chargé de la police , qui, s'adressant à Corret, assis à ses
côtés, lui demanda si son dessoin était de troubler le
spectacle : Non, répondit-il, telle n'est pas notre intention ;
mais comme MM. les préposés à la police s'en acquittent
très-mal, nous venons ici, monsieur, pour y veiller, et
36 LA TOUR D'AUVERGNE
pour tâcher de découvrir les insolents qui, d'après ce que
l'on nous a rapporté, ont osé manquer aux égards que
commandaient les grades dont nous sommes revêtus. Notre
homme ne répliqua rien, et ces messieurs allaient re-
monter dans leur loge, lorsqu'au moment où Corret ache-
vait de parler, une rumeur sourde se fit entendre au
parterre, et plusieurs personnes s'excitèrent hautement à
serrer les uniformes, tandis qu'un autre s'écria que le
dimanche d'auparavant ils n'auraient pas seulement osé
élever la voix. Quand les militaires se virent pressés si
vivement, avec une imprudence que leur position pouvait
cependant, jusqu'à un certain point, rendre excusable,
ils tirèrent leur épée pour se mettre en défense et ne pas
se laisser accabler par le nombre ; mais, à cette vue, le
plus grand effroi saisit le parterre, et le public se préci-
pitant en masse *par des issues trop étroites pour livrer
passage aux flots de spectateurs qui cherchaient leur salut
dans la fuite, il en résulta une confusion, cause des plus
grands désordres, et par suite de laquelle un musicien se
cassa une jambe en voulant se sauver de l'orchestre. Bref,
au bout de quelques instants, les militaires demeurèrent
maîtres du champ de bataille.
Le capitaine du quartier monta sur le théâtre et engagea
le reste des assistants à ne concevoir aucune inquiétude,
leur indiquant, d'après ce qu'il avait appris de Corret,
la véritable cause du tumulte qui venait d'avoir lieu. Les
militaires revinrent dans leur loge, et le spectacle se pro-
longea pendant une heure et demie avec le plus grand
calme. Lorsqu'il fut terminé, les officiers, prenant sous
leur protection les six soldats de garde au parterre, s'avan-
cèrent intrépidement au milieu des groupes menaçants
qui, au nombre de plus de quatre mille personnes, en-
LIVRE II 37
«ombraient la rue; mais, à l'aspect fier et résolu de cette
petite troupe, leur courroux s'exhala en vaines exclama-
tions, et la soirée se passa sans autre événement.
Corret et douze autres officiers furent décrétés de prise
de corps à cette occasion, et mis aux arrêts dans la cita-
delle. Il envisagea, dès le premier moment, les consé-
quences que cet incident, dont la justice locale s'était
emparée, pouvait avoir pour sa liberté et pour sa for-
lune ; car il prit la précaution d'envoyer tout de suite
à M. Limon Du Timeur, son beau-frère, une procuration
relative à la vente de ses biens avec un blanc-seing. Jamais
confiance ne fut mieux placée. Avocat distingué, et fils
d'un homme remarquable lui-même par son talent et sa
capacité, M. Limon Du Timeur, qui avait épousé Marie-
Anne-Michelle Corret de Kerbeauffret, joignait à une
.grande érudition et à l'intégrité la plus éprouvée toutes
les qualités du coeur et de l'esprit. Il resta de bonne heure
à la tête d'une 'fortune assez considérable pour le pays
qu'il habitait,. et sut l'augmenter encore par l'ordre et
l'intelligence qu'il apporta dans la direction de ses affaires.
Animé d'une foi vive et sincère, il accomplissait dans toute
leur rigueur, et quoique parvenu à un âge très-avancé , les
prescriptions les plus austères de la religion. Aussi est-il
mort presque en odeur de sainteté, et a-t-il laissé une
mémoire encore vénérée dans la ville qu'il aida souvent
de ses hautes lumières et de ses vastes connaissances, et
qu'il a constamment édifiée par la régularité de ses moeurs
et la pureté d'une vie écoulée tout entière dans la pra-
tique des plus douces vertus.
Loin de fléchir devant sa triste destinée, sans chercher
-à se dissimuler les dangers de sa position, Corret, avec
une fermeté d'âme qui ne se démentit jamais, n'éprouva
88 LA TOUA D'AUVERGNE
pas le moindre regret de la conduite qu'il avait tenue, et
se consolait en pensant qu'il n'avait fait qu'obéir aux lois
de l'honneur, unique mobile _ de foules les actions de sa
fie.
Mais ses sombres pressentiments ne se réalisèrent pas f
et 1© parlement d'Aïs ayant cassé le décret de la séné-
chaussée de Marseille comme entaché de participation et.
de partialité, quatre officiers seulement furent renfermés,
par ordre du. ministre, dans k citadelle âe Nîmes. Assez.
heureux, malgré le rôle qu'il avait joué, pour ne pas
lire du nombre,, Corret en fut quitte pour la part contri-
butive qu'il dut fournir afin d'apaiser les plaintes du
musicien auquel une terreur panique avait, ainsi que-
nous l'avons dît, occasionné une grave blessure.
Néanmoins le régiment fut changé de garnison et en-
voyé I Avignon, puis ensuite à Honlauban, où 1 se
trouvait encore, lorsque la perte que fit il. Du Tûneur
d'une soeur chérie, fournit à Corret une occasion de mettre-
il évidence la noblesse et la liontl de ses sentiments. 1
était difficile „ en effel, d^exprîmer d'une «aaîër© plss
ttïicçliiilii la paît fall prenait ait malheur de sot heaii-
fiteï ; peur bien Fendre de «tsaîiilalîtes îoefjressiiffins, il
faut te ésprouver. Amssii Ha felte fa.ll M adressa âws
mit» diretialaittee ©st-dfc m& modèle de cette éJwpOEïe
t|ii pat in oagmur et qpe ï'wt is'Mfeeataiilt Heoe faînaameiit
ijiiiitef,
An m«s fe stftfflsalsir© 4ÏÎS, 1 êfjMinwa à Hniiîigne s.
<&k msa. t^rnsmi a» tomiailt afars., «■ aeeïleit tarrilhfe
ffciit tes aises mt marais «lit pas Mas «oenniffis „ m&sm fui
s)Mta paaar teij<aiii& sa. sanUlL Il sa êtaïlt liîsoellti -«se jshik-
(lame te iasï-wwîîte ©tt ioes> âwiltif s alto®» ëmm fcs swàm.
B&Mt « peia is jaunis à FëML te finis; ïrëte, HÈIÊM pmte
1.1 Y H E II 39
à d'horribles souffrances, il envisagea la mort, qu'il
croyait prochaine, avec la sécurité que peut seule donner
une conscience exempte de remords, ne s'affligeant qu'à
la pensée de la peine qu'un tel événement pourrait causer
aux personnes qu'il laisserait après lui, et surtout à sa
mère, à.laquelle il s'efforça de cacher le danger de sa
situation. Les médecins qu'il avait fait venir, à grands
frais, de'Bâle, n'ayant pu apporter aucun soulagement à
sa blessure , il se décida , d'après leur avis, à partir pour
Plombières.
Cette petite ville, située dans les Vosges, partage avec
quelques autres localités une. célébrité fondée sur les
vertus sanitaires attribuées aux eaux thermales. Mais,
comme les étrangers qu'on y voit affluer chaque année
paraissent attirés bien plus par les plaisirs de tout genre,
qui sont considérés comme l'accompagnement obligé de ces
illustres réunions, que par l'influence salutaire des bains
qu'on y prend, un personnage important ou une femme à
la mode ne peut émettre l'intention de s'y rendre sans
qu'on soit porté à considérer l'annonce d'un semblable projet
comme servant à voiler une mission diplomatique ou un
voyage d'agrément. Cette manière de voir peut être vraie à
quelques égards. Cependant il ne faudrait pas en faire une
application trop générale, et certes le malheureux Corret, se
traînant à Plombières à l'aide d'un petit chariot fait exprès,
dans lequel il était étendu de toute sa longueur sur deux
matelas, et éprouvant d'horribles douleurs à chaque se-
cousse de son grossier équipage , peut être regardé comme
une preuve évidente avec laquelle un certain nombre de
malades y viennent chercher leur guérison. Ses débuts ne
furent pas heureux. A son arrivée, il faisait encore usage
de ses deux jambes, mais à la vérité, ajoute-t-il, comme
40 LA TOUR D'AUVERGNE
un homme dont la poitrine vient battre presque sur les
genoux. Au sixième bain, il lui devint impossible de mar-
cher, quoique ses maux , du reste, éprouvassent un faible
soulagement. A tous les ennuis causés par la triste position
dans laquelle il se trouvait, éloigné de sa famille et de ses
amis, et livré seul, sans aucune connaissance, aux soins équi-
voques d'une femme mercenaire, venait se joindre un embar-
ras extrême résultant d'une gêne pécuniaire presque conti-
nuelle. Bien qu'il ne fût pas entièrement sans fortune, le
genre de vie que lui imposait son grade, sa générosité na-
turelle , et le mauvais état de sa santé , le laissaient dans
un état de dénûment qui lui inspirait des plaintes fréquentes,
et dont il ne sortait que par les secours que lui envoyait
son beau-frère avec autant de promptitude que de délica-
tesse. M. Du Timeur s'était en même temps, heureusement
pour Corret, constitué le régisseur de ses biens, qu'il
administrait avec cette sagacité admirable qu'il apportait
dans la gestion de ses propres affaires. Mais, lorsque
Corret se trouvait trop arriéré vis-à-vis de son complaisant
banquier, il exprimait le désir de vendre ses propriétés
pour se libérer. Nous ne pensons pas que ce voeu, fré-
quemment renouvelé, ait été rempli. Cependant, peu de
jours après son arrivée à Plombières, il fut assez heureux
pour recevoir la visite de quelques officiers étrangers à son
corps, et qui, attirés d'abord chez lui par sa réputation,
ne tardèrent pas à continuer, par attachement, les attentions
qu'il n'avait dues d'abord qu'à un sentiment naturel de
générosité. Ils admiraient surtout son calme inaltérable,
quoique ses maux fussent arrivés au point de lui faire
désirer la mort comme le seul terme de ses souffrances.
Enfin, l'une des dames chanoinesses de Remiremont s'étant
intéressée à lui, il fut transporté dans la maison qu'elles
LIVRE II
41
possédaient à Plombières, et, d'après leur recommandation
expresse, traité avec tous les soins et tous les égards pos-
sibles.
Il reçut, dans cette triste circonstance , les témoignages
les plus vifs et les plus empressés d'affection et de tendresse
de la part de M. et Mme Du Timeur, et l'expression de
ces sentiments, dont il appréciait toute la sincérité , fut un
grand adoucissement à ses douleurs. Cependant, au bout
d'un mois, il éprouva un mieux décisif ; il marchait avec
des béquilles et sans boiter d'une manière difforme. Sentant
l'espoir renaître dans son coeur, il vit, avec une satisfaction
plus facile à concevoir qu'à exprimer, qu'il pourrait encore
rester au service, après avoir, pendant quelque temps,
éprouvé la crainte de se voir forcé d'y renoncer lors même
qu'il recouvrerait ses forces. Au- moment où il se trouvait
malade à Plombières, ayant une soeur souffrante en Bre-
tagne, il s'inquiétait bien plus de sa santé que de ses
propres maux, s'informant, avec la plus grande anxiété,
des moindres changements survenus dans son état, et
n'étant complètement rassuré que lorsqu'il eut appris
d'elle-même son entier rétablissement. Au reste , ses
lettres sont remplies des expressions les plus vives et les
plus sincères de sa reconnaissance pour la manière géné-
reuse et digne avec laquelle son beau-frère l'obligeait et
par les excellents procédés dont il avait continuellement
à se louer de sa part. Ce fut vers la même époque que,
répondant à quelques compliments qui lui étaient adressés
par sa soeur, et dont les circonstances qui mirent plus tard
son beau caractère sur un plus vaste théâtre font aujourd'hui
apprécier toute la justesse, il lui dit, avec une noble mo-
destie , qu'il était bien loin de s'en croire digne, et qu'il
ne se reconnaissait que les qualités du coeur, dont il se
42 LA TOUR D AUVERGNE
flattait avec raison de donner des preuves dans toutes les
occasions.
Mais sa blessure n'était pas entièrement guérie; car,
au mois d'avril 1779, son régiment se trouvant en gar-
nison à Bêfort, il fut de nouveau obligé de solliciter, pour
aller aux eaux, un congé qu'on lui accorda en lui conser-
vant ses appointements; circonstance que nous mentionnons
comme une preuve de l'estime dont il jouissait auprès de
ses chefs. Il eut le bonheur, en effet, dans cette garnison,
de mériter la bienveillance du major de son régiment,
homme d'ailleurs renommé par sa sévérité, mais qui avait
su apprécier l'inflexibilité de son caractère, sa franchise
et sa loyauté.
Cependant l'exactitude que Gorret apportait dans l'ac-
complissement de ses devoirs militaires et les souffrances
presque continuelles auxquelles il était en proie, ne lui
faisaient pas perdre de vue le principal objet, de ses désirs,
et il ne négligeait aucun moyen d'obtenir du duc de Bouil-
lon que ce prince le reconnût comme descendant d'un fils
naturel de Henri de la Tour d'Auvergne, prince souverain
de Sedan et Raucour. Sa requête ne pouvait être présentée
dans des circonstances plus favorables. Le duc actuel de
Bouillon , séparé de sa femme, indisposé contre une grande
partie de sa famille par suite de discussions d'intérêt et de
fortune, devait être flatté de voir un officier jouissant
d'une réputation aussi distinguée attacher autant de prix
à prouver qu'il appartenait, quoique d'une manière in-
directe, à la maison dont i! était le chef, à une époque
surtout où les principes philosophiques qui germaient dans
toutes les têtes, et aussi, il faut bien l'avouer, le désordre
et l'inconduite de plusieurs familles anciennes, effaçaient
chaque jour le prestige de grandeur et de gloire qui avait
LIVRE II
43
jusqu'alors protégé la noblesse, et diminuaient le respect
que l'on portait à ses membres. Aussi la demande de
Corret fut-elle accueillie- avec la plus grande bienveillance ,
comme le constate l'acte important (1) qui lui assure d'une
manière irréfragable le droit de porter ce nom illustre
auquel il devait ajouter une gloire nouvelle , et qui reçut
dans sa personne un éclat dont il n'avait pas brillé depuis
le maréchal de Turenne.
Afin de faire comprendre les formes royales affectées
dans cette pièce, nous croyons devoir donner ici quelques
détails destinés à expliquer ce que pourrait avoir de bizarre
en apparence le style dans lequel elle est rédigée.
En 1591, Henri IV, pour reconnaître les services que
lui avait rendus Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de
Turenne, lui fit épouser Charlotte de la Mark, héritière
de la principauté de Sedan et du duché de Bouillon, ré-
compense qui réunissait plusieurs avantages. Par cette
alliance, Henri éloignait Turenne des terres considérables
qu'il possédait dans le Limousin et les provinces limitrophes,
où la multitude de ses vassaux le rendait redoutable ; et,
en opposant au duc de Lorraine un adversaire actif et in-
fatigable , il assurait cette frontière contre toute agression
étrangère. Mais ce monarque ne vit pas le danger qui
pouvait résulter un jour, pour la France, de la possession
de cette importante forteresse par un politique aussi habile,
que sa position à l'extrémité du royaume mettait à même
d'entrer facilement en relation avec les ennemis de l'Etat.
C'est, en effet, ce qui arriva , lorsque, par la conversion
de Henri à la religion catholique, Bouillon devint le chef
du parti protestant. En 1601 , il prit part aux intrigues de
Biron, et lorsqu'elles eurent échoué, il fut obligé de se
(i) Voir à la fin du 4" livre.
44- LA TOUR D'AUVERGNE
sauver en Allemagne, où il se représenta comme persé-
cuté, à raison de sa religion, par un prince trop faible,
ajoutait-il, pour oser le combattre. Henri se vit donc forcé
de marcher contre un sujet ingrat et rebelle, réduit bientôt
à implorer son pardon. Ainsi en 1606, c'est-à-dire en
moins de quinze ans, Bouillon se mit dans le cas de perdre
la souveraineté dont il était redevable à ce bon prince , qui,
au lieu de la lui retirer, comme le conseillait Sully,
se borna à y mettre une garnison française.
Loin de profiter de la leçon qu'il avait reçue, Bouillon
se retrouva, en 1613, à la tête des factions qui troublèrent
si fréquemment la régence de Marie de Médicis. I! parvint
à son but, en devenant l'homme nécessaire à la reine, au
traité de Sainte-Menehould, passé, en 1614, entre cette
princesse et les mécontents. Il voulait être premier mi-
nistre , mais voyant Marie plus irritée de l'obligation où
elle s'était trouvée de recourir à lui que reconnaissante
du service qu'il prétendait lui avoir rendu , il se tourna
vers le parlement ; « et s'il n'est pas, ajoute Anquetil,
le premier qui ait eu l'art de remuer ce corps et de
lui tracer une marche propre à servir les desseins des
autres, on peut du moins le citer comme un modèle,
puisque ses manoeuvres consignées dans les mémoires du
temps sont parvenues jusqu'à nous. Mais après avoir poussé
le parlement dans la voie qu'il lui avait tracée et l'avoir
amené sur le point de faire la guerre à la reine avec des
chances de succès, prévoyant qu'alors la reine serait de
nouveau forcée d'implorer son secours, il vit le parlement,
effrayé de sa réussite et de l'idée d'être la cause de la guerre
civile, s'arrêter sur le bord du précipice, malgré les insi-
nuations de ses agents.
Il manqua donc son but et se tenait depuis assez long-
LIVRE II
45
temps à Sedan dans une tranquillité apparente, sans aucune
liaison avec la reine-mère, du gouvernement de laquelle
il avait été mécontent, quand, par les intrigues des par-
tisans de cette princesse, il prit part, en 1613, à la conju-
ration qui, avec l'aide du duc d'Epernon, fit sortir la
reine du château de Blois.
Il mourut en 1625.
C'est d'un fils naturel de ce prince que descendait
Corret.
Son fils Frédéric-Maurice ne se montra pas plus sage;
car, en 1641, il s'unit avec le duc d'Orléans et le comte
de Soissons, que ses conseils entraînèrent, presque malgré
lui, à faire la guerre à Louis XIII. Après la bataille de
la Marsée , que les confédérés gagnèrent, mais où périt le
comte de Soissons, le cardinal de Richelieu, ravi de se
trouver aussi miraculeusement délivré du danger auquel
cette victoire l'avait exposé , lui accorda des conditions
plus avantageuses qu'il n'aurait osé l'espérer. Mais il ne
tarda pas à porter la peine de sa révolte. Car, malgré sa
résolution de rester en paix et de ne pas exposer de nou-
veau une principauté qu'il s'était vu sur le point de perdre,
il céda à l'appât du poste de premier ministre que lui
proposait Cinq-Mars, et entra dans la conspiration que le
grand écuyer, après s'être, à sa sollicitation, assuré l'appui
des Espagnols, trama contre Richelieu. Il commandait les
Français en Italie, et fut le second exemple, sous ce
règne, d'un général pris à la tête de l'armée dont il était
le chef.
Enfermé d'abord dans la citadelle de Cazal, et quoique
plus coupable que Cinq-Mars et de Thou, qu'il avait en-
traînés à recourir aux ennemis de la France et qui périrent
sur l'échafaud, il racheta sa vie par l'abandon de sa prin-
46 LA TOUR D'AUVERGNE
cipauté, dont il fut dépossédé sans retour en 1642, année
à partir de laquelle son nom cesse de figurer dans les
archives de Sedan. Quoique le traité, par suite duquel il
échangea sa souveraineté contre plusieurs beaux domaines
situés en France, ait été convenu à cette époque, il ne
fut signé qu'en 1652. Ainsi le fils du vicomte de Turenne
perdit la souveraineté de Sedan, cinquante ans après
qu'elle eut été donnée à son père par Henri IV, espace de
temps pendant lequel cette place avait été presque conti-
nuellement entre leurs mains un instrument de trouble et
un asile assuré pour tous les mécontents.
Quant au duché de Bouillon qui donna son nom au vain-
queur de Jérusalem, il fut plusieurs fois pris et repris par
les Liégeois et les seigneurs de Sedan. Enfin, en 1641, il y
eut une convention entre les états de Liège et Frédéric-Mau-
rice de La Tour, qui s'obligea de remettre Bouillon et de
renoncer à tous ses droits moyennant la somme de
150,000 florins qui lui furent payés en 1653. Mais l'é-
vêque de Liège ayant pris parti contre la France dans la
guerre de 1672, notre armée s'en empara en 1676. Le
roi fit don de cette principauté à son grand chambellan,
■Godefroy-Maurice de La Tour, fils de Frédéric et neveu
du vicomte de Turenne , pour la posséder sous sa protec-
tion. Par suite des traités désastreux de 1815, elle fait
-partie du grand-duché de Luxembourg. La capitale est
petite mais jolie; elle est défendue par un château de
quelque importance, situé sur une élévation commandée
par les hauteurs voisines. Les rois de France y tenaient
garnison et nommaient le chef militaire du duché. Ce petit
Etat, enclavé entre la principauté de Sedan et les terres du
Luxembourg, a quatre lieues de long sur deux de large.
Outre la ville de Bouillon, il contient onze paroisses et
LIVRE II
47
neuf gros villages ; en tout vingt et une paroisses ou com-
munes. Il possédait une cour souveraine séant à Bouillon,
pour juger les différends qui naissaient entre les habitants
de la principauté, et le duc avait en outre à Paris, où il
résidait, un conseil chargé d'examiner par appel et révision
les arrêts de sa cour. Il se composait, indépendamment du
duc qui le présidait, de sept conseillers, d'un secrétaire ,
de trois procureurs et de deux huissiers.
Le nom des ducs de Bouillon parut pour la dernière fois
dans nos troubles politiques en 1649, où Frédéric-Maurice
vint à Paris avec le prince de Condé et le duc de Lon-
gueville, et fut l'un des trois lieutenants généraux du
prince de Conti, nommé généralissime de l'armée de la
Fronde. Enfin, en 1651 , il s'attacha au parti de la cour.
Son fils Godefroy-Maurice fut nommé, dans la suite, grand
chambellan , et on a vu comment Louis XIV récompensa
plus tard son dévouement par le don du duché de Bouil-
lon, que son père avait précédemment vendu à l'êvêque
de Liège.
Depuis cette époque, les ducs de Bouillon , satisfaits des
droits honorifiques dont ils étaient en possession dans leur
principauté et comblés de richesses, ont été sujets pai-
sibles de la couronne, occupant de grandes charges à la
cour et jouissant, au sein de leurs vastes domaines, de
l'existence brillante à laquelle les appelaient leur haute
fortune et leur illustre naissance. On voit aussi, par ce
qui précède, qu'en affectant, dans les pièces officielles
émanées de leur chancellerie et relatives au duché de
Bouillon , les formes employées par le roi de France dans
ses édits et lettre/s patentes, ils ne faisaient, à la rigueur,
qu'user d'un droit qui leur appartenait, sans s'apercevoir
qu'ils avaient le malheur de rappeler involontairement à
48 LA TOUR D'AUVERGNE
l'esprit du lecteur ce bon roi d'Yvetot si connu dans l'his-
toire.
Quoi qu'il en soit, le duc alors régnant, comme il si-
gnait, écrivit à Corret, en date du 23 octobre 1779, une
première lettre en réponse à la demande qu'il lui avait
adressée et où il lui donne.le titre de La Tour-Corret. On y
lit en marge, de la main de M. Du Timeur, que M. Corret
n'avait jamais porté jusqu'alors le nom de La Tour qui lui
est donné pour la première fois par il. le duc de Bouillon.
Plus tard, une deuxième lettre de ce prince l'autorisa à se
faire inscrire dans l'état militaire sous le nom de La Tour-
d'Auvergne-Corret, et à prendre les armes de sa maison
avec la barre d'illégitimité; décision qui fut ratifiée dans
le diplôme que nous avons mentionné , en date du 20 mai
1780. Depuis ce moment, notre héros signa toujours La
Tour d'Àuvergne-Corret, et ne fut plus connu que sous
le. nom de La Tour d'Auvergne qu'il devait rendre si cé-
lèbre et par lequel nous le désignerons désormais.
Vers la fin de 1779, il obtint un congé qu'il alla passer
chez son beau-frère, à Guingamp, charmante petite ville de
la basse Bretagne, où demeurait M. Du Timeur, et qui,
par conséquent, était devenue pour La Tour d'Auvergne
une seconde patrie. Au mois d'avril 1780, il crut devoir
se rendre au château de Navarre, où résidait le duc de
Bouillon, dont cette magnifique terre était la propriété,
comme dépendance du comté d'Evreux, l'un des biens con-
cédés à ses ancêtres par le traité d'échange. L'héritier des
Turenne y tenait un état de maison vraiment royal, et y
avait ses grands officiers et sa cour. La Tour d'Auvergne
n'eut qu'à se louer de l'accueil plein de bienveillance du
prince, qui l'autorisa à faire porter à ses domestiques la
livrée de sa maison , et le présenta à la brillante société
LIVRE II 49
réunie au château sous le nom de La Tour d'Auvergne-
Corret, jadis, ajouta-t-il, Ardennois, maintenant enté
sur une souche bretonne. Il paraît qu'à cette époque notre
héros, brûlant du désir de se distinguer dans la carrière
militaire, avait le dessein de s'expatrier, et qu'il y re-
nonça d'après l'espérance que lui donna le duc de Bouillon
de lui procurer un service actif en Tappuyant auprès du
ministre et comme son parent et comme un homme pour
lequel il éprouvait la plus grande estime.
Hélas 1 triste condition de la nature humaine 1 Au mo-
ment même où La Tour d'Auvergne, comblé des faveurs
d'un prince qui semblait fier de le compter au nombre
des membres de sa famille, jouissait, au sein de la
plus délicieuse résidence, d'une considération que l'on
accordait autant à son mérite personnel qu'au nouveau
rang qu'il allait occuper dans le monde, il gémissait en
proie à d'horribles douleurs qu'avait occasionnées un écart
trop brusque de son cheval, sur lequel il était militaire-
ment venu de Bretagne en Normandie. Cependant, quelle
que fût son incommodité, comme elle l'obligeait à marcher
d'une manière embarrassée et ne lui permettait de s'asseoir
qu'avec la plus grande peine, il était bien moins tour-
menté peut-être par ses souffrances que par la crainte de
paraître ridicule aux yeux de cette noble compagnie, à'
raison de la gêne continuelle dans laquelle il semblait se
trouver devant elle. Aussi disait-il, en plaisantant à ce sujet,
que cet événement lui avait occasionné bien moins de con-
tusion que de confusion.
En quittant Navarre, il se rendit à Paris, porteur de
lettres de recommandation pour M. de Sartines et le mar-
quis d'Usson, colonel du régiment d'Angoumois. Il vou-
lait faire la route à cheval; mais, à Mantes, il fut obligé
50 LA TOUR D'AUVERGNE
de prendre une voiture. Le principal but de son voyage
était de voir un frère qu'il avait dans la capitale et qui,
livré à la plus extrême dévotion, y vivait dans une grande
retraite. Ici une réflexion se présente naturellement à l'esprit.
Corret n'était qu'au quatrième degré descendant de Henri
de La Tour d'Auvergne : comment se fait-il qu'il ait été
le premier de sa famille reconnu par les ducs de Bouillon,
et que, dans l'acte qui constate sa naissance , il ne soit fait
mention ni de son frère ni de sa soeur ? Nous savons que
le premier, véritable cénobite au milieu de Paris, pouvait
être considéré comme étranger aux événements d'un monde
dont il s'était entièrement retiré, et qu'à l'égard de ma-
dame Du Timeur, cette omission fut réparée en 1786, à
l'époque du mariage de sa fille. Mais l'absence de ces deux
noms dans cette pièce importante n'en est pas moins
remarquable, et l'on ne saurait l'expliquer qu'en admet-
tant, comme nous l'avons dit, que le duc de Bouillon,
bien plus frappé des qualités de Corret que de la validité
de titres qu'en toute circonstance, et surtout dans sa haute
position, on peut toujours discuter avec des chances
de succès, s'était empressé de reconnaître les liens de
parenté qui l'unissaient à un officier, aussi distingué et
pour lequel, dans toute autre occurence, il n'aurait pas
montré autant de facilité.
La Tour d'Auvergne avait aussi à Paris un oncle très-
âgé, qui s'était retiré chez les Dames de l'Enfant-Jésus,
et auquel la famille payait une pension. Quoique notre
héros fût dans un état de gêne presque continuel, il
n'omettait jamais de le visiter et de lui offrir des secours
souvent bien considérables eu égard à sa position pécu-
niaire; mais il ne réussissait pas toujours à les lui faire
accepter. Cette fois, par exemple, il échoua complètement.
LIVRE II 51
"Sa générosité, dans celle circonstance, était d'autant plus
remarquable que, malade assez gravement des suites de
sa blessure, et ruiné , comme il le dit, par les visites du
médecin et du chirurgien, il était réduit à se panser lui-
même, ignorant quand il pourrait partir et la nature du
véhicule auquel il serait obligé de recourir. Cependant son
courage surmontant tous les ennuis de sa position, il
trouva la force de remettre à son colonel la lettre du duc
de Bouillon, et put s'apercevoir à l'instant même de l'im-
pression favorable qu'elle avait produite sur son esprit.
Il fut forcé, par suite des souffrances qu'il éprouvait,
'd'acheter une voiture pour se rendre à son régiment, qui
tenait toujours garnison à Béfort; il voyageait tranquille-
ment, traîné par son cheval, mode( de transport très-
ifavorable à sa santé, lorsqu'à vingt lieues de Paris il reçut
l'avis du départ subit de quatre cents hommes de son
corps, formant le contingent qu'il devait fournir aux troupes
qu'on allait embarquer. A cette nouvelle, l'espoir d'être
du nombre des élus lui fit oublier ses douleurs. Dans la
crainte de perdre un seul moment, malgré l'augmentation
énorme de frais qui en résultait el les inconvénients que
celte nouvelle manière de voyager devait avoir pour sa
blessure, n'écoutant que son ardent désir d'entrer dans
une carrière active, il prit la poste, laissant sa voiture et
son cheval à une personne qu'on lui indiqua, pour les
ramener à Béfort. Mais, à son arrivée, il apprit qu'il
n'était pas désigné pour partir. Comme le détachement
se rendait à Brest, il recommanda aux prévenances de
son beau-frère, à leur passage à Guingamp, les officiers
qui le commandaient; attention qui fait connaître les termes
bienveillants dans lesquels il se trouvait avec eux. Au
reste, il reçut une preuve bien touchante de l'affection

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