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Histoire des désastres de l'Algérie, 1866-1867-1868, sauterelles, tremblement de terre, choléra, famine, par l'abbé Burzet,...

De
109 pages
impr. de E. Garaudel (Alger). 1869. In-16, 112 p..
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HISTOIRE
DES
DÉSASTRES DE L'ALGÉRIE
1866.1867-1868
^AUT&ÈULES. — TREMBLEMEMT DE TERRE
ag^M C~> \ CHOLERA . — FAMINE
***■" Jf par
J-J^^L'AtoTbé JBXJK.ZET
CIJRÉ DE CHEBLI (ALGERIE)
MEMBRE DE L'ASSOCIATION SCIENTIFIQUE DE FRANCE
ALGER
IMPRIMERIE CENTRALE ALGÉRIENNE.— USINE A VAPEUR
EUG. GARAUDEL
1869
A MONSIEUR LE GENERAL JUGE
Officier de l'Ordre Impérial delà Légion d'honneur, chevalier de
l'Ordre des SS. Maurice et Lazare, commandeur de l'Ordre du
Christ, etc., etc.
MONSIEUR LE GÉNÉRAL,
En écrivant VHistoire des désastres de l'Algérie, de 1866
a 1868, j'ai voulu vous présenter, réunis en un seul volume,
les malheurs de notre Colonie algérienne pendant ces'trois années,
avec tous les détails dont j'ai été témoin moi-même et ceux que
j'ai puisés à des sources publiques.
BURZET.
I
SAUTERELLES
I
Invasions des Sauterelles
Les sauterelles sont, en général, connues de tout
le monde. Leur vol est peu étendu. Il en est cepen-
dant parmi elles qui, sans être mieux organisées
que les autres, ont les ailes plus développées ;
ce qui leur permet d'entreprendre des courses loin-
taines. Aussi leur a-t-on donné le nom de saute-
relles voyageuses. Elles habitent quelques contrées
méridionales de l'Orient, le sud de l'Egypte, de la
Tunisie, de l'Algérie, du Maroc, sur les confins du
désert, où, sous certaines influences favorables à
leur propagation, elles se multiplient quelquefois
d'une manière prodigieuse.
Lorsque leur nombre, devenu trop considérable,
a épuisé toute la végétation du pays où elles vivent,
ne trouvant plus de quoi satisfaire leur appétit vo-
race, elles émigrent en bandes incommensurables,
toutes ensemble comme à un signal donné. Dans
leurs voyages aériens, elles s'aident ordinairement
de l'action du vent. Cependant on les voit quel-
quefois lutter directement contre le vent, ou bien
louvoyer lorsque le vent est contraire, se dirigeant
toujours vers le Nord, où leur instinct leur fait
pressentir une nourriture abondante.
Dans ces migrations, elles volent à une assez
grande hauteur, si rapprochées les unes des autres
qu'elles produisent parfois l'effet d'un épais nuage;
d'autres fois 1, on dirait une neige abondante tour-
billonnant dans les airs et tombant à gros flocons
sur la terre. Leur arrivée dans une contrée fertile
la change tout-à-coup en un désert aride; leur pas-
sage réduit souvent des régions entières à la disette
la plus affreuse. Leur mort même n'est pas un bien-
fait; car leurs corps amoncelés, échauffés par le
soleil, ne tardent pas à entrer en putréfaction, et
leurs exhalaisons occasionnent parfois des maladies
contagieuses qui font d'innombrables victimes par-
mi l'espèce humaine. Aussi les peuples ont consi-
gné dans les pages de leur histoire, les funestes in-
vasions de ces insectes dévastateurs.
La Bible, c. X de l'Exode, rapporte que pour la
septième plaie d'Egypte, Dieu, par l'entremise de
Moïse, fit venir des sauterelles sur tout le pays
d'Egypte, qu'elles couvrirent entièrement par leur
— 9 -•
nombre ce même pays où elles avaient été ame-
nées par un vent d'Orient, et d'où elles furent enle-
vées par un vent d'Occident, lorsque le Pharaon
qui régnait alors, eut promis de laisser partir le
peuple israélite. Le prophète Joël fait, chapitres 1
et 2, une description saisissante de l'invasion des
sauterelles, Le nom à'Àrbet, était celui sous lequel
les Hébreux désignaient ces insectes. Au rapport
de Pline, il existait dans quelques contrées de la
Grèce, une loi qui enjoignait aux habitants de dé-
truire ces insectes sous les trois états d'oeuf, de larve
et d'insecte parfait. Dans l'île de Lemnos en parti-
culier, chaque citoyen devait fournir dans l'année
une certaine quantité de criquets. Et si la Grèce',
où ils portaient le nom à'acris, eut anciennement
à souffrir des ravages de ces insectes, des faits sem-
blables ont encore été observés plus récemment. On
parle de légions romaines employées à la destruc-
' tion des sauterelles, qui, chez les Latins, portaient
le nom de locusta, dans le Nord de l'Afrique. Le
Nord de l'Afrique et l'Orient semblent avoir été de
tout temps les deux pays les plus exposés aux atta-
ques de ces ennemis de l'espèce humaine ; et Oré-
tius nous apprend qu'en l'an 800, tout vestige de
végétation disparut de la surface de la terre par
leur présence. Les auteurs de cette destruction fu-
rent ensuite entraînés dans la mer, et leurs corps,
rejetés sur les côtes, répandaient une odeur aussi
infecte qu'auraient pu le faire les cadavres d'une
nombreuse armée. On prétend même, sur le rap-
port de St-Augustin, qu'une peste, occasionnée par
une semblable cause, détruisit dans le royaume de
Numidie et dans .es parties voisines, une popula-
tion de huit cent mille hommes. Mais l'Afrique ne
fut pas la seule partie du o-l ^e aue désolèrent les
— 10 —
sauterelles ; l'Europe eut également son tour. —
L'an 170 avant l'ère chrétienne, d'innombrables
masses de ces orthoptères auraient dévasté tous les
champs des environs de Capoue. Tout le Nord de
l'Italie et le Midi de la Gaule l'auraient été égale-
ment l'an 181 de notre ère. On cite une apparition
de ces insectes qui eut lieu en Italie, dans l'année
591 après J.-C; et l'odeur qu'exhalèrent les cor-ps
amoncelés enleva, dit Mouffet, un nombre prodigieux
d'hommes et debestiaux dans le territoire de Venise,
envahi par ces insectes : il se déclara aussi une fa-
mine qui fit périr, dit-on, trente mille hommes. —
En 1600, ce fut le tour de la Russie méridionale,
de la Pologne et de la Lithuanie ; la Moldavie, la
Valachié, la Transylvanie, la Hongrie et de nou-
veau la Pologne furent inondées, pendant les années
1747 et 1748, par de semblables bandes de cri-
quets. — L'année suivante, 1749, ils pénétrèrent
jusqu'en Suède, et l'on raconte que Charles XII,
étant en Bessarabie, se crut assailli par un ouragan
accompagné d'une, grêle effrayante, lorsqu'une
nuée de sauterelles s'abattit sur son armée, cou-
vrant à la fois hommes et chevaux, et l'arrêta dans
sa marche : telle fut, dans cette invasion, la prodi-
gieuse quantité de criquets, qu'on les a comparés à
la chute de la neige ou bien à un nuage de fumée
qui se déployait rapidement, et tout, dans les pays
où ils se montrèrent, eut bientôt l'aspect de la plus
affreuse désolation. Après avoir détruit les herbes
et les plantes les plus tendres, ils s'attaquèrent aux
feuilles des arbres et jusqu'à leur écorce. La Tran-
sylvanie fut de nouveau dévastée en 1780, et,
quoique l'on employât quinze cents personnes à re-
cueillir les oeufs des sauterelles et que chacune d'elles
en remplît un sac, on ne remarqua cependant point
— 14 —
de diminution dans leur nombre l'année suivante.
En 1780, le royaume du Maroc éprouva les rava-
ges terribles de ces criquets, qui y occasionnèrent
une famine affreuse; les pauvres erraient, dit-on,
par la contrée pour déterrer les racines des plantes,
et cherchaient même dans la fiente des chameaux les
grains d'orge qui n'avaient pas fermenté pour s'en
nourrir ; les chemins et les rues des villes étaient
jonchés de cadavres. — Barrovv et Levaillant, cha-
cun de leur côté, dans leurs voyages au Sud de
l'Afrique, parlent de semblables calamités arrivées
de temps en temps, de 1784 à 1797. —D'après
Jakson, en 1799. les criquets voyageurs couvrirent
toute la surface de la terre, de Mogador à Tanger;
toute la région qui confine au Sahara fut ravagée,
tandis que de l'autre côté de la rivière El-Kos, on
ne vit aucun de ces insectes. Quand le vent vint à
souffler, ils furent poussés dans la mer, puis rejetés
à la côte, et occasionnèrent par leur infection une
peste qui désola une grande partie de la Barbarie.
Quand ce fléau eut cessé, les ravages des criquets
furent suivis d'une abondante récolte.
Le nom scientifique des sauterelles voyageuses
est criquet. En Algérie, on désigne sous le nom de
sauterelle, cet insecte à son état partait ; et on ap-
pelle criquet cet insecte depuis son éclosion jus-
qu'à sa dernière transformation.
II
Invasion des sauterelles en Algérie, en 18G6
La plaine de la Mitidja se déroulait en un im-
mense tapis de verdure émaillé des fleurs les plus
— 12 —
brillantes et les plus variées. La végétation était
dans toute sa splendeur. Les blés, déjà en épis, don-
naient les plus belles espérances. Les lins étalaient
leurs pétales aux couleurs d'un bleu tendre; on au-
rait dit, de loin en loin, un lac paisible reflétant
l'azur des cieux dans ses ondes immobiles. Les
colzas dressaient, sur de vastes espaces, leurs hau-
tes tiges d'un vert pâle, couronnées de nombreuses
fleurs dorées. La vigne montrait ses premiers rai-
sins, dont la vue épanouissait le sourire sur les lè-
vres constamment desséchées dans ces climats par
uue soif sans cesse renaissante. Toutes les cultures \
s'annonçaient sous les plus heureux auspices. Le
colon trouvait un doux repos à ses durs labeurs, en
contemplant ces richesses qu'il allait cueillir à plei-
nes mains, lorsqu'un bruit sinistre, parti des con-
fins du désert, se répandit avec la rapidité de
l'éclair dans toute la colonie. Les sauterelles avaient
commencé leurs migrations vers le Nord. Les pluies
d'hiver avaient été peu abondantes dans le Sud.
La terre ne s'était couverte que d'une rare végéta-
tion, Après avoir dévoré jusqu'au dernier brin
d'herbe, les sauterelles allaient demander leur pâ-
ture aux contrées moins arides, moins désolées.
. Le 13 avril, elles fondaient sur Boghar, en lé-i
gions innombrables. Leurs ravages furent aussi
prompts que désastreux. On aurait cru que la faux
ou un troupeau affamé avait dévasté le sol sur le-
quel se jetaient comme une avalanche les nuées
compactes de ces insectes.
Ces champs riches d'orge et de blé, seul espoir
les Arabes de la montagne, la veille encore, pro-
mettaient un abondant produit ; le lendemain, ils
étaient privés complètement de leurs récoltes, et
— 13 —
n'offraient plus que l'image dfc la plus affreuse
dévastation.
Les sauterelles, poursuivant leur marche irrésis-
tible vers le Nord, s'avançaient en colonnes serrées,
répandant partout la même désolation, les mêmes
ravages. Sur tous les points où elles se fixaient,
elles déterminaient des dégâts irréparables, en
broutant l'herbe et les céréales jusqu'à la racine,
de sorte que, à la place de cette splendide végéta-
tion dont la campagne était partout parée à cette
saison avant leur arrivée, on ne voyait plus après
elles qu'un sol triste et dénudé de culture.
Le 22 avril, leurs bataillons épais franchissant \
les cîmesde l'Atlas, planaient sur les vastes champs
delaMitidja.Les colons instruits aux premiers jours
de leur marche envahissante, des ravages qui mar-
quaient partout leur passage, s'étaient néanmoins
bercés de l'espoir d'échapper à leur désastreuse
visite; ou du moins ils pensaient pouvoir préserver
leurs récoltes de leur voracité. Mais à la vue de
leurs masses profondes, tourbillonnant dans les airs
à la hauteur où s'élèvent communément les hiron-
delles, semblables à une poussière épaisse agitée en
tous sens par un vent impétueux, ils furent frappés
de stupeur.
Ces bandes immenses se développèrent peu à
peu dans l'espace, menaçantes et affamées sur unel
étendue de plus de 50 kilomètres de largeur. S'a-
baissant d'heure en heure, elles ne tardèrent point
à s'abattre dans la plaine, et à se jeter sur les récol-
tes pour assouvir leur faim.
Les colons contemplaient, désespérés, les évo-
lutions de ces insectes petits, faibles, mais si re-
doutables par leur nombre prodigieux. Ils les
voyaient arriver, arriver toujours, se succédant sans
— 14 —
interruption, volant dans les champs, s'élevant ou
se posant à des intervalles très-rapprochés, soit
pour manger, soit pour réparer leurs forces épui-
sées. Cette première impression de stupeur ne tarda
point à se dissiper, et les colons, quoique peu con-
vaincus du succès, De voulurent point laisser dévo-
rer, paisibles spectateurs, les fruits de leurs fatigues-
et de leurs sueurs. Ils se précipitent dans les champs-
hommes, femmes, enfants, tous courent, vont et
viennent partout où les sauterelles s'abattent, et les
forcent à fuir vers des lieux où elles seront moins-
troublées dans leurs repas.
Cette chasse commencée vers les 10 heures du
matin, dura jusqu'à 5 heures du soir. A ce moment
les ailes des sauterelles mouillées par l'humidité de
l'air, ne leur permirent plus de voler. Alors on les
vit se réunir en tas dans les champs non cultivés ;
le sol présentait en certains endroits une couche de
ces insectes de plusieurs centimètres d'épaisseur.
Les broussailles ne laissaient apercevoir aucune
feuille, et les arbres en étaient tellement surchar-
gés que souvent des branches d'olivier cassèrent
sous leur poids.
Dans les cultures d'où elles n'avaient pas été
chassées, elles grimpaient sur les tiges de blé, le
long des plantes de maïs, sur les feuilles des pom-
mes de terre, et les dévoraient avec une effrayante
avidité. J'ai compté jusqu'à deux cents sauterelles
sur une seule tige de colza.
Le lendemain vers 9 heures, le soleil ayant sé-
ché leurs ailes mouillées de rosée, les sauterelles
reprirent leur vol. Les colons, encouragés par le
succès de la veille, se remirent à l'oeuvre, et à mesure
que les nouvelles bandes arrivaient aussi nombreu-
ses que les premières, suivant toujours leur marche
— 45 —
vers le Nord, se levant, se posant également par
intervalles, ils les chassaient devant eux comme
des nuages de poussière jusqu'à 5 heures du soir ;
à ce moment encore l'humidité ne permit plus à
ces insectes de voler.
Pendant dix à quinze jours, les colons, aidés des
soldats que l'Administration avait, envoyés à leur
secours, eurent à lutter contre ces ennemis dont les
énormes avalanches qui s'avançaient et grossis-
saient toujours comme des flots vivants et dévasta-
teurs.épouvantaient et confondaient l'imagination.
III
Chasse, destruction, ravages des sauterelles
Pour préserver les récoltes des ravages des sau-
terelles, on employa toutes sortes de moyens. Il
fallait les empêcher de s'abattre sur les champs ou
les chasser dès qu'elles s'étaient posées. Oriallu-f
mait de grands feux de paille ou de broussaille de
manière à faire le plus de fumée possible, on y
ajoutait quelquefois du soufre; on sonnait les
cloches à toute volée; les enfants armés de longs
roseaux qu'ils agitaient avec un chiffon au bout,
ou munis d'ustensiles de cuisine qu'ils frappaient
les uns contre les autres, gardaient les jardins. Les
hommes montaient à cheval, se réunissaient par
groupes de cinq à six et munis soit de longs ro-
seaux, soit de fouets, soit d'objets retentissants, se
lançaient à travers champs chassant devant eux
les nuées de sauterelles qui allaient exercer plus
— 16 —
loin leurs ravages. J'ai vu des femmes portant des
.ceintures de grelots courant, sautant à travers
leurs cultures pour les préserver de la destruction.
Dans ce va-et-vient continuel de poursuites inces-
santes contre ces insectes dont les masses se renou-
velaient sans discontinuer, on ne cessait de pousser
des cris perçants qui se répondaient de tous les
points de cette vaste plaine. On tirait des coups de
fusil, ailleurs on battait du tambour, on sonnait du
clairon, les RR. PP. jésuites de Boufarick faisaient
gronder les canons de Sébastopol, don du maréchal
Pélissier. C'était un concert immense, étourdissant
des sons les plus discordants et les plus étranges.
Je ne crois pas que les sauterelles aient l'ouïe
bien délicate, mais leur vue est assez perçante.
Lorsque leursailesne soni pas humides, il est très-
difficile de les prendre, à cinq ou six mètres de
distance, elles fuient l'approche de l'homme. J'ai
constaté qu'un long roseau, g'arni d'un chiffon que s
l'on agite, est un des meilleurs moyens pour les
chasser devant soi : il est à remarquer que lorsqu'un
certain nombre de sauterelies.se lèvent, des bandes
entières s'envolent en même temps, suivent la mê-
me direction, comme si elles obéissaient à un appeL
Chaque soir, chaque matin, on mettait à profit
les moments où les sauterelles étaient incapables
de voler et de fuir pour les détruire. Dans certains
endroits, on passait sur les tas qu'elles formaient
des rouleaux pesants qui les écrasaient. On entou-
rait de paille les broussailles, les arbres qu'elles
couvraient ; on y mettait le feu, et on les brûlait
ainsi par milliers. On en remplissait des sacs que
l'on portait à l'Administration qui, pour encoura-
ger cette destruction, les payait jnsqu'à dix centi-^(
mes le kilo. Dans la commune de Douera seule on
- 17 -
^-en détruisit environ cent quintaux métriques en qua-
tre jours ; ce qui, d'après les calculs, représentait
dix millionsse.pt cent dix mille insectes, que l'on se
hâta d'enfouir dans des fosses profondes. ;
Enfin les sauterelles avaient disparu. Après des
fatigues, des efforts inouïs, les colons purent se
reposer et mesurer l'étendue de leurs pertes. Un
assez grand nombre avaient réussi à sauver une bon-
ne partie de leurs récoltes. Et cependant les dégâts |
étaient considérables. Les colzas avaient disparu
presque partout dès les premiers jours. Les hari-
cots, les pommes de terre n'avaient pu échapper
à la dévastation. Les maïs, les patates, les bettera-
ves, les lins étaient conservés. Les avoines, les
orges n'avaient pas trop souffert ; les Arabes seuls-rm
qui n'avaient pas fait la chasse avaient vu leurs
céréales mangées jusqu'à la racine. Les tabacs
n' avaient pas été attaqués. La plus grande partie
des vignes étaient intactes ; les olivier?, les oran-
gers et autres arbres à fruits n'avaient que peu de
mal.
Hélas ! tout n'était pas fini. On avait bien chas-
sé les sauterelles, mais elles étaient allées plus loin
préparer de nouvelles calamités aux colons. On en
avait bien détruit des quantités considérables, mais
il en était resté des masses innombrables dont la
reproduction devait causer encore des ravages
plus funestes.
IV
Durée de la vie des sauterelles ; Ponte; Incubation,
Eclosion. Mues des criquets.
Dans leurs migrations vers le Nord, les saute-
— 18 —
relies ne cherchent pas seulement à apaiser leur
faim, elles obéissent aussi à l'instinct de propaga-
tion. D'un appétit vorace pendant la durée de leur
vie qui est de dix jours environ, quelquefois de
quinze"et même de vingt, suivant la quantité plus
abondante ou plus rare de nourriture qui hâte leur
existence, ou la fait traîner en longueur, aussitôt
après la fécondation, elles ne mangent plus ; quel-
ques heures, un jour au plus, et elles meurent. Le
mâle que l'on distingue à sa couleur jaune a ac-
compli toute sa destinée ; la femelle d'une couleur
violacée-vineuse, emploie ses derniers moments
à pondre les oeufs qui doivent reproduire l'espèce.
Elle enfonce d'abord la partie postérieure de son
corps dans le sol. Pour rendre cette opération plus
facile, elle choisit un terrain sablonneux. Elle
dépose dans ce trou, à dix centimètres de profon-
deur, 80 à 90 oeufs. Si la terre est trop dure, la
ponte urgente, elle les dépose à une moins gran-
de profondeur, à la surface même, mais ce n'est
que l'exception.
Les oeufs sont pondus réunis en une sorte d'épi ;
ils sont accolés les uns aux autres par une matière
agglutinante, sorte de vernis animal, qui recouvre
la masse entière et qui, souvenl enduit l'intérieur
du canal souterrain où ils sont déposés.
Les oeufs fraîchement pondus sont d'un beau
jaune ; ils deviennent de plus en plus gris, à aspect
terreux, avec le temps ; alors ils ressemblent assez
bien pour la forme, la couleur et presque la gros-
seur à un grain de blé.
Enfouis à cette profondeur de dix centimètres,
ces oeufs sont à l'abri des atteintes de beaucoup
d'animaux qui en feraient leur nourriture ; et le
sable, échauffé par le soleil, favorise leur incuba-
— 19 —
tion qui est de dix-huit jours en moyenne. Après
ces dix-huit jours naissent les criquets. A leur éclo-
sion, ils ressemblent pour la forme à l'insecte par-
fait, sauf le manque d'ailes et la couleur qui est
noire. Les criquets grossissent et subissent succes-
sivement quatre mues ou transformations qui
durent chacune de huit à neuf jours, avant d'arri-
ver à la dernière qui ramène l'état parfait, Ce qui
fait une durée de trente-deux à trente-six jours
pour cette période de leur existence non ailée. Leur
couleur varie à chaque mue ; ils sont noirs d'abord,
puis gris avec des bandes longitudinales blanches,
puis jaunes avec des bandes brunes. Ce n'est qu'à
la quatrième mue que les rudiments des ailes ap-
paraissent.
Du trente-deuxième au trente-sixième jour,
suivant que la nourriture a été plus ou moins
abondante, ils subissent la cinquième mue ou der-
nière transformation. On voit alors le criquet, au
moment de quitter sa dernière dépouille pour
prendre les formes parfaites, devenir immobile ; la
teinte rosacée qui se montrait sur le jaune s'accen-
tue davantage. Enfin la peau de -la tête se fend
et toutes les partiesdel'insecte se dégagent successi-
vement comme si elles sortaient d'un étui. Les
ailes d'abord chiffonnées et humides, se lissent peu
àpeu et sèchent. Vingt minutes suffisent pour cette
métamorphose complète. Dès ce moment, l'insecte
devenu apte à se reproduire est arrivé au terme de
son développe aient. Les sauterelles nouvelles sont
d'un beau rose au commencement. Faibles d'abord
elles ne tardent pas à essayer leurs ailes et à pren-
dre leur vol. Elles s'appendent aux arbres voisins ;
et dès qu'elles sont sûres de leurs mouvements,
elles se répandent en essaims nombreux sur les
— 20 —
propriétés environnantes, et couronnent de leur
teinte rosée tous les arbres qui apparaissent com-
me une plantation de lauriers-roses en fleurs.
Pendant trois jours, elles ravagent les champs
voisins des lieux où elles ont opéré leur dernière
transformation. Moins affamées à cause de leur fai-
blesse, elles font moins de dégâts ; cependant à
cause de cette même faiblesse, une fois installées
dans une vigDe ou une culture quelconque, il est
difficile de les en chasser.
Enfin, on les voii s'ébranler par légions distinc-
tes, s'élever en masses compactes, monter très
haut et partir pour aller où les porte le'.-.r instinct
renouveler les ravages de leurs mères.
V
Invasions, chasse, destruction des criquets.
La plaine de la Mitidja renferme beaucoup de
terrains légers, sablonneux, formés, avec le temps
par les rivières qui la traversent du Sud au Nord,
et dont les bords eux-mêmes présentent partout
un sable fin et profond. Les collines et les mame-
lons du Sahel sont aussi composés de terres sablon-
neuses. De nombreux monticules de sable mobile
s'étendent le long de la mer. Tous ces lieux of-
fraient donc aux sauterelles un sol facile et propice
pour la ponte de leurs oeufs.
Les Arabes racontent que le Kalife Omar, à sa\
table de famille, vit tomber une sauterelle, et il lut
sur son aile : « Nous pondons 99 oeufs, si nous en
• — 21 —
pondions 100, nous dévasterions le monde. » Nous
avons vu que chaque femelle n'enfouit que 80 à 90
oeufs ; ce chiffre est déjà énorme, vu le nombre in-
calculable de sauterelles échappées à la destruction.
Aussi, bientôt tous les terrains un peu sablonneux
cachèrent dans leur sein une infinité de ces germes
fécondés.
Les colons, qui avaient arraché une partie de
leurs récoltes à la voracité des sauterelles, furent
bientôt prévenus des nouveaux dangers qui allaient
surgir du sein-de la terre. L'Administration tou-
jours vigilante les engag'ea vivement à faire périr
ces oeufs si menaçants pour un avenir très pro-
chain. Elle offrit même des primes pour cette des-
truction* Certaines municipalités payèrent jusqu'à
5 francs le kilo les oeufs des sauterelles ; on compte
cent douze mille oeufs dans un kilo. APhilippeville,
du 28 mai au 1ur juin, c'est-à-dire en quatre jours,
près de douze quintaux métriques de ces oeufs
furent ramassés. 'Ces douze quintaux, jetés à la
mer, représentaient le chiffre fabuleux de cent
vingt-huit millions quatre cent soixante-quatre mille
criquets détruits en germe.
Dans certaines localités, on labourait les ter-
rains suspects pour mettre les oeufs à découvert,
puis on passait des rouleaux pour les écraser.
Malgré ces : précautions, bientôt se répandit le
bruit sinistre que les criquets venaient d'éclore sur
une infinité de points à la fois. Les colons se mon-
trèrent d'abord peu inquiets de ces nouveaux venus
ils étaient si petits. Un insecte noir qui se mouvaità
pe'ne,gros comme une fourmi,ne paraissait pas bien
redoutable. Hélas! les criquets grandirent ; comme
les sauterelles, ils se réunirent en groupes et se je-
tèrent sur les lieux couverts de verdure. Bientôt,
massés en bandes innombrables, ne volant pas
parce qu'ils étaient encore dépourvus d'ailes, mais
marchant lentement, sautillant parfois, ils par-
tirent de toutes les directions, de tous les points de
la contrée. Ils avançaient en bataillons serrés
souvent d'une longueur considérable ; nul obstacle
ne les arrêtait, ni can aux, ni rivières, ni mu-
railles; ils grimpaient, ils nageaient, ils franchis-
saient toutsans dévier deleur direction première, se
développant par un mouvement de roulement ana-
logue à celui d'une vague ou d'une toile sans fin.
J'ai vu une colonne de ces criquets, large déplus
de trois mèUes, descendant un terrain légèrement
en pente, semblable à une nappe d'eau qui coule
lentement. C'était près d'une gare du chemin de
fer ; un fossé plein d'eau ne les arrêtait pas ; ils
sautaient, nag-eaient, arrivaient à l'autre bord,
remontaient le talus du chemin de fer, et s'en-
gageaient s'ir la voie, la couvrant dans toute
sa largeur. Suivant l'expression du prophète Joël,
on aurait dit une cavalerie en marche. La tête de
la colonne était à plus de 6 kilomètres et l'on ne
voyait pas encore la fin. Ils grimpaient sur,les
. murs de la maison du garde barrière et la garnis-
saient jusqu'à la toiture. On ne pouvait ouvrir
la porte ou les fenêtres sans voir aussitôt la maison
inondée de ces terribles envahisseurs. Le petit
jardin attenant à la gare, couvert d'arbustes et de
fleurs, avait disparu en moins de deux heures sous
leur dent vorace. Tout le temps que dura cette
avalanche, les locomotives furent armées de balais-
qui dégagaient les rails sur leur passage.
On n'entendit bientôt parler que de leurs ravages,
effrayants. Il fallut combattre ce nouvel ennemi.On
mit en oeuvre toutes sortes de moyens pour les dé-
— 23 —
truire. On creusait sur leur route des trous larges
et profonds ; les bords étaient garnis de plaques de
fer blanc. Les criquets sautaient dans le trou et ne
pouvaient remonter ; dès qu'ils l'avaient rempli, on
les recouvrait de terre.
Lorsqu'ils traversaient les canaux, le courant les
■entraînait assez loin avant qu'ils pussent at-
teindre le bord ; on profitait de cette circonstance
pour les recueillir avec des cribles et on en rem-
plissait des sacs que l'on portait à l'administration
qui les payait d'abord 2 fr. 50 puis 5 francs le
quintal métrique. A Médéah, trente soldats en
avaient ramassé, en trois jours, trente-six quintaux
430 criquets, âgés d'environ huit jours, pèsent 40
grammes ; ce qui donne 17,200 par kilog. et
1,720,000 par quintal. Ainsi trente hommes, en
trois jours, en avaient détruit soixante-deux mil-
lions .
On avait reconnu qu'il était aisé de diriger leur
colonne dans une certaine limite sur un point ou
sur un autre. Cette particularité fut mise à profit ;
s'il se trouvait une broussaille assez grande près de
la route qu'ils suivaient, on se réunissait pour
les amener en cet endroit ; alors ils s'entassaient
sur la broussaille, et on y mettait ensuite le feu.
C'était surtout le soir et le matin que l'on em-
ployait le feu pour les détruire. La fraîcheur de la
nuit semblait engourdir les criquets qui se grou-
paient en tas de quatre à cinq mètres de larg-eur,
ou bien ils grimpaient sur les arbres qu'ils enva-
hissaient de manière à ne laisser apercevoir ni
feuilles, ni branches, ni tronc. Ils restaient ainsi
jusqu'au lever du soleil. On étendait de la paille
sur les criquets, on en faisait des tas sous les arbres
et on y mettait le feu. Cet amas d'insectes était
— 24 —
quelquefois d'une telle épaisseur que beaucoup de
ceux qui étaient sous les autres n'étaient pas brûlés.
A Rivoli, le sol était jonché de criquets ainsi
brûlés sur une étendue de plus de dix mille mètres
carrés, et sur une épaisseur qui atteignait en
quelques endroits vingt centimètres. On évaluait
à soixante quintaux la totalité des criquets détruits
en deux jours dans cette seule localité,
Dans l'arrondissement de Blidah, la masse de
ces insectes était tellement considérable que les
soldats ou les colons en détruisaient en moyenne
cinquante à soixante quintaux, c'est-à-dire, plus
de cent millions par jour.
Je crois que si on avait partout employé un
moyen facile dont j'avais usé, on se serait épargné
beaucoup de peines et de dégâts On aurait prévenu
la ponte d'une myriade de ces-insectes dévastateurs.
Dès l'arrivée des sauterelles, soir et matin, au
moment où elles ne pouvaient plus voler, je con-
duisais une vingtaine d'enfants chargés de ra-
masser chacun cent femelles. Chaque enfant
ramassait ainsi deux cents femelles par jour ; ce
qui donnait un total énorme de quatre cent mille
oeufs ou criquets en germe détruits chaque jour par
vingt enfants sans fatigue et sans frais.
L'époque encore la plus favorable et la moins dis-
pendieuse pour détruire les criquets est aux pre-
miers jours de leur éclosion. Il faut surveiller les
endroits sablonneux. En naissant, les criquets ont
l'instinct de se réunir en bandes. Le soir, ils se
groupent dans des anfractuosités du sol, sous des
touffes d'herbes, de broussailles, en masses com-
pactes, immobiles pendant le froid et l'humidité
delà nuit. Vu leur petitesse, ils tiennent d'abord fort
peu de place, vingt centimètres carrés tout an plus.
— 25 —
Alors on jette sur eux quelques poignées de paille
et on les brûle facilement par milliers, avant qu'ils
aient commencé leurs ravages.
Pendant le jour, à cause encore de leur petitesse,
ils marchent en colonnes très peu étendues,s'avan-
cent très lentement, et comme on peut facilement
les diriger, on fait un tas de paille et on les y
amène, ils ontbientôt tous disparu dans les flam-
mes. Ce moyen facile et peu dispendieux aux
premiers jours de leur naissance, devient fatiguant
et très coûteux lorsqu'on les a laissé grandir.
J'ai rencontré un jour, sur les bords de l'Har-
rach, un de ces groupes que je conduisis à la ri-
vière comme un troupeau de moutons, croyant les
noyer ; entraînés par le courant, ils regagnèrent le
bord un peu plus bas. Aucun, j'en suis sûr, ne
manquait à l'appel.
VI.
Ravages des criquets
Les criquets sont d'une voracité telle qu'ils se
dévorent entr'eux. S'il en est qui dans la marche
deviennent invalides par un accident quelconque,
ils les mangent impitoyablement. On peut facile-
ment en faire l'expérience ; il suffit de prendre un
de ces insectes, de lui couper une patte et de le
jeter au milieu des autres, cinq ou six se précipi-
tent aussitôt sur lui et le dévorent en un clin d'oeil.
Leurs ravages sur les récoltes sont beaucoup
plus terribles que ceux des sauterelles. A mesure
qu'ils grandissent et qu'ils passent par leurs diffé-
— 26 —
rentes mues, leur voracité devient de plus en plus-
effrayante. Dans certaines localités, où l'on avait
préservé les principales cultures des dégâts des
sauterelles, il ne fut pas possible de rien arracher
à leur dévastation. Dès qu'ils paraissaient sur un
point, en moins d'une demi-heure, il n'y avait plus
ni feuilles, ni écorce sur les arbres envahis.
Le peuplier, l'abricotier, le figuier, le cédratier,
l'oranger, l'olivier même, attaqués par les criquets,
ne présentaient bientôt plus que des squelettes aux
ossements blanchis. Sur les arbres à fruits, ils
rongeaient les fruits et ne laissaient sur l'arbre
que les noyaux. Aucune récolte ne résistait à leur
faim. Là où verdoyaient les champs de tabac et de
maïs, il n'y avait bientôt plus pour l'oeil attristé
que nudité et désolation. Les vignes qui laissaient
encore naguère courir sur le sol leurs pampres
chargés de fruits, n'étaient plus que d'informes
troncs bizarrement contournés. Tout était dévoré
par cette affreuse vermine qui accomplissait ram-
pante et silencieuse son oeuvre de destruction. Cet
affreux état de choses pouvait se traduire par ces
deux mots : disette, famine. Au.milieu de ce bril-
lant soleil d'été, l'oeil attristé ne voyait partout
que le spectacle froid et désolé de la campagne aux
jours d'un hiver rigoureux et glacé.
Dans les maisons, où les criquets s'introduisaient
par la toiture quand ils ne pouvaient arriver par
la porte et les fenêtres que l'on tenait hermétique-
ment fermées, ils dévoraient jusqu'aux rideaux.
VIL
Disparition des sauterelles
Les bandes immenses de sauterelles qui partent
du désert s'étendent quelquefois sur des espaces
de plus de 80 kilomètres de largeur. Pendant leur
migration, il en meurt des quantités considérables
arrivoes au terme de leur existence. D'autres, en-
traînées par la violence des vents, sont précipitées
dans les rivières où elles se noient. J'ai compté
jusqu'à deux cent cinquante de ces insectes passant
chaque minute, sur une surface de cinquante cen-
timètres, dans un canal où ils s'étaient noyés.
Leurs corps sont dévorés par les animaux , ou bien
on est obligé de les enfouir, autrement ils infectent
l'air et préparent des épidémies meurtrières.
Nous avons dit que leur marche tend d'une r«a-
nière irrésistible vers le nord. C'est à cette circons-
tance surtout que l'on doit d'être complètement dé-
livrés de leurs bandes incalculables. Entraînées
par la force des vents, elles sont en général portées
' au large, et elles tombent dans la mer où elles se
noient. Un vaisseau fut retenu, en 1811, par un
calme complet à deux cents milles des îles Cana-
ries, qui étaient la terre la plus voisine, et se
trouva enveloppé par une nuée de grosses saute-
relles. II s'éleva un léger vent du nord-est, et en
. même temps, il tomba une quantité innombrable
de ces insectes qui couvraient le pont, les hunes et,
en un mot, toutes les parties du bâtiment sûr les-
uelles elles purent se poser. Loin d'être épuisées,
— 28 —
comme on aurait pu le croire, elles s'élançaient
en l'air au moment où l'on pensait n'avoir qu'à les
prendre ; le vent fut très faible durant une heure
entière, et les sauterelles ne cessèrent pendant ce
temps de tomber sur le navire. Une quantité con-
sidérable se noya dans la mer, où on les voyait
flotter de toutes parts. Nul doute que les poissonc-
n'en dévoreut des milliers, mais leur nombre est si
grand que la mer en rejette sur ses bords des
masses dont les cadavres amoncelés engendre-
raient par leur putréfaction des miasmes pestilen-
tiels, si on ne les enfouissait pas à une certaine pro-
fondeur.
Beaucoup d'animaux mangent les sauterelles,
les oiseaux, les lézards, les cochons, les chiens, les
chats en font une grande consommation dans les
basses cours; les poules, les canards, les oies se pré-
cipitent avidement sur celles qui passent à leur
portée.
L'homme même ne les dédaigne pas. Nous
voyons St-Jean dans le désert se nourrir de miel
sauvage et de sauterelles.
On disait un jour au Kalife Omar: — Que
pensez-vous des sauterelles?— « Que j'en voudrais
un plein panier. » Un jour elles lui manquèrent. A
grand peine un serviteur lui en trouva une, et re-
connaissant et charmé, il s'écria : Dieu est grand !
Quelques peuplades arabes font de ces insectes,
un objet de nourriture et de commerce; ils les ra-
massent en g-rand nombre, les font sécher et servir
à former une espèce de pain destiné à suppléer aux
récoltes peu abondantes, et ces denrées figurent
même sur les marchés. Dans certaines contrées,
les enfants et les femmes les enfilent en chapelets,
pour les vendre. " .
— 29 —
Suivant quelques voyageurs, on fait rôtir les
sauterelles sur des charbons ardents, après leur
avoir enlevé les pattes, les ailes, et, dit-on, les in-
testins. Un homme peut en manger deux cents
dans un repas. Il y a plusieurs manières d'assai-
sonner ces insectes ; il paraît que celle qui en fait
un mets délicat consiste à les faire d'abord bouillir
dans l'eau, et à les faire frire dans le beurre.
L'opinion de ceux qui ont mangé des sauterelles
varie sur le plus ou moins de saveur et de goût
que leur présente ce mets. La plupart des Euro-
péens qui en ont fait usage disent qu'il est loin
d'être savoureux. J'ai mangé moi-même des sau-
terelles crues, elles ont un certain goût de crevettes,
j'ai goûté aussi des criquets cu:ts, je neJeurai
trouvé aucune saveur.
On a prétendu que l'usage journalier de cet ali-
ment occasionnait plusieurs maladies ; mais quel-
ques voyageurs, loin de dire que ces insectes
peuvent faire mal, assurent que leur usage en-
graisse l'homme.
VIII
Secours aux victimes des sauterelles
Dès le commencement de l'invasion des saute-
relles, l'Administration envoya contre ces ennemis
d'une nouvelle espèce tous les soldats des garni-
sons. Ces hommes faits à tous les métiers, à tous
les travaux rendaient de grands services en aidant
les colons à chasser les sauterelles de leurs cultures,
et surtout en détruisant des quantités considé-
— 30 —
rables de ces insectes. Ils débarrassèrent les cours
d'eau, les canaux, quelquefois obstrués, encombrés
par les masses qui s'y étaient noyées, et dont les
corps en putréfaction pouvaient infecter les eaux.
Ils creusèrent aussi des fossés quelquefois d'une
très grande longueur pour enfouir ces corps et
prévenir, s'il eût été possible, les exhalaisons per-
nicieuses qui avaient autrefois fait de si nom-
breuses victimes.
A la nouvelle des désastres occasionnés parce
fléau, des souscriptions s'ouvrirent en Algérie et
enFrance pour venir en aide aux victimes, et ap-
porter un dédommagement aie ur s pertes si énormes.
Les Arabes, à l'arrivée des sauterelles, s'étaient
mis fort peu en peine de les chasser de leurs blés,
de leurs tabacs. C'eût été trop fatiguant, trop pé-
nible pour leur paresse. Nonchalamment couchés
sur la terre nue, ou étendus sur une mauvaise natte
de paille, ils trempaient de temps en temps leurs
lèvres dans leur tasse de café ; à travers les lentes
bouffées de fumée qu'ils aspiraient de leur pipe à
long tuyau, ils regardaient indifférents les saute- '
relies s'abattre du matin au soir sur leurs maigres
cultures. Si on leur demandait pourquoi ils ne tra-
vaillaient pas à les chasser, ils répondaient : « Celui
qui a envoyé les sauterelles, les fera partir, c'était
écrit, mektoub. » J'en ai vu un qui, prenant entre
ses doigts une des premières arrivées et l'appro-
chant de ses lèvres, lui dit sérieusement : « Je
ne te fais point de mal, je te rends la liberté, ne me
fais pas de mal à moi. » Et il s'accroupit plein de
confiance, croyant avoir ainsi conjuré le fléau. Le
lendemain tout son blé était dévoré.
Quelques-uns d'entre eux cependant, voyant les
Européens réussir à préserver leurs récoltes, vou-
— 31 —
lurent suivre leur exemple. Ils montraient dans
cette occupation autant de mollesse que dans leurs
autres travaux. Ils allumaient quelques feux ; ils
agitaient des broussailles, secouaient les pans de
leur burnous et poussaient quelques cris. Il y eut
même des femmes arabes qui parcoururent leurs
champs en faisant entendre la note aiguë et mono-
tone de leurs you you prolongés, et qui essa-
yèrent de chasser par leurs cris et gestes ces insec-
tes destructeurs. Ils sauvèrent ainsi un peu de leurs
blés, de leurs tabacs; mais ces travailleurs furent le
très-petit nombre.
Les sommes provenant des souscriptions furent
indistinctement réparties entre les Européens et les
Arabes qui durent voir dans cette générosité la lé-
gitime récompense de leur paresse, ou plutôt l'o-
bligation que semblaient vouloir s'imposer leurs
vainqueurs de les entretenir dans les douceurs de
leur far niente habituel.
II
TREMBLEMENT DE TERRE
i.
Cause des tremblements de terre.
La terre, qui nous paraît si ferme et si stable à
sa surface, éprouve, dans certaines circonstances,
des secousses plus ou moins violentes qui l'agitent
et l'ébranlent sur des espaces quelquefois très-éten-
dus. La force de ces commotions est souvent assez
— 34 —
puissante pour déplacer des masses énormes ;
former des exhaussements, creuser des abîmes, ren-
verser en quelques secondes des édifices, des villes
entières. Les savants ont assigné plusieurs causes
à cet étrange phénomène, connu sous le nom de
Tremblement de terre. Les uns prétendent que ce
sont les premières manifestations d'un volcan en
voie de formation. Les autres disent que ce sont
les derniers signes de vie d'un volcan qui s'éteint.
Il en est qui les regardent comme le résultat de
volcans, même lointains, en activité ou surle point
de projeter au dehors de nouvelles matières. On
attribue encore les tremblements de terre à des
éboulements produits par l'infiltration des eaux,
dans des cavernes immenses qui existeraient dans les
profondeurs du sol.
Quelles que soient les véritables causes de ces
perturbations, parfois si désastreuses, nous ferons
remarquer que, depuis les premiers âges du monde
jusqu'à nos jours, toutes les contrées du globe, et
principalement les terres voisines de la mer, ont
été sujettes à ces accidents terribles. Quatre siècles
environ avant l'Ere Chrétienne, Aristote décrivait
ainsi leurs effets : « Tantôt la terre est soulevée de
haut en bas, tantôt il y a un mouvement d'ondu-
lation dans le soi, comme des vagues qui se propa-
geraient dans leterrain devenu fluide. Tantôt le
choc souterrain précipite les objets dans le même
sens ; tantôt il les lance dans les deux sens opposés.
D'autres fois le mouvement se fait en rond, et les
masses atteintes tournent sur elles-mêmes. Il y a
les grandes et les petites oscillations qui font ondu-
ler lentement le sol ou qui l'agitent à coups pressés
t saccadés. »
— 35 —
IL
Principaux tremblements de terre en Algérie
Nous ne mentionnerons pas tous les tremble-
ments de terre dont les peuples ont consacré le sou-
venir dans leurs annales. D'après les notes histo-
riques, depuis l'an 90 de l'ère Chrétienne seule-
ment, plus de trois mille deux cent quarante-neuf
tremblements de terre ont été ressentis dans les
contrées de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique qui
forment le bassin de la Méditerranée. Le nord de
l'Afrique a été très 'souvent éprouvé par ces com-
motions qui produisirent quelquefois d'immenses
désastres. St-Augustin dit que par un grand trem-
blement de terre, il y eut cent villes renversées
dans la Libye. De violentes secousses ont bien des
fois agité le sol de l'Algérie. Nous citerons les prin-
cipales et les plus récentes.
1716. Le 3 février, Alg'er éprouva un violent
tremblement de terre. Plusieurs maisons furent
renversées et leurs habitants écrasés soùs les dé-
combres. La population, épouvantée s'enfuit dans
la campagne. Le 26, nouvelle commotion presque
aussi forte que la première, qui endommagea la
plupart des maisons de la ville demeurées intactes.
A partir de ce moment jusqu'à la fin de juin, les se-
cousses se succédèrent sans interruption. Un grand
nombre de maisons de campagne autour d'Alger
s'écroulèrent.
1790. Depuis un an environ, la partie du litto-
ral, comprise entre Mers-el-Kebir et Mostaganem,
était agitée par des secousses plus ou moins pro-
fondes . Dans la nuit du 8 au 9 octobre, une ter-
rible commotion bouleversa la ville d'Oran et la
banlieue. Les trois quartiers de la ville basse, la
vieille Kasba, la Plaza et la marine, furent renver-
sés dans l'espace de quelques secondes. Mille à
douze cents personnes périrent. Les secousses con-
tinuèrent jusqu'au mois de janvier de l'année sui-
vante.
! 1819. Au mois de mars, plusieurs secousses,
précédées d'un bruit souterrain, se firent sentir à
Oran et à Mascara. Elles se succédèrent pendant
plus d'une heure. A Oran, il n'y eut que quelques
édifices légèrement lézardés, mais à Mascara,
toutes les maisons furent renversées. Le nombre des
personnes qui demeurèrent ensevelies sous les
ruines fut considérable.
1825. Le 2 mars, par un beau temps, à 7 heures du
matin, on éprouva à Blidah une secousse de trem-
blement de terre qui dura de 15 à 20 secondes.
Cette ville et deux villages voisins furent entière-
ment renversés. À la première nouvelle du dé-
sastre, le ministre de la guerre s'y transporta avec
un bon nombre d'hommes de sa milice, et y fit
conduire des vivres e1#des instruments propres à
remuer la terre pour sauver ceux qui seraient sous
les décombres. Des Arabes furent requis pour aider
à déblayer ces ruines. On pressait le travail
surtout où l'on entendait des cris. On put retirer
peu de monde vivant de dessous les décombres. On
sauva un enfant trouvé entre sa mère et sa soeur
écrasées. L'enfant, âgé de quatre mois, avait son
doigt à la bouche en guise du sein de la mère à
jamais tari. L'agha fit transporter un grand nombre
de tentes nour donner un abri à cette malheureuse
- 37 —
population, et lui fit faire une distribution régu-
lière de vivres. Tous les effets retirés des décombres
furent portés en un même lieu, et l'on menaça tous
les voleurs de la potence ; en un seul jour on en
pendit cent quatre.
A Alger, cette secousse du 2 mars fut moins vio-
lente. Toute la ville fut dans l'agitation, redoutant
une seconde commotion qui pouvait faire bien des
victimes. Le lendemain, à 9 heures du soir, de nou-
velles secousses se fireDt sentir dans l'intervalle
d'une heure et demie. Dès lors, lafrayeur s'empara
des plus intrépides ; comme on connaissait les dé-
gâts que le tremblement de terre avait occasionnés
àBlidah, dont les maisons étaient basses, tous les
habitants redoutaient d'être ensevelis à Alger,
dont les maisons étaient très élevées, et où il n'y
avait aucune place pour se mettre à l'abri des dé-
combres. Peu de personnes dormirent la nuit. Dès
le grand matin, on voyait les habitants errer çà et
là, la plus grande consternation peinte sur leur fi-
gure. Lé Dey fit élargir tous les esclaves qui
étaient à la chaîne, et mettre en liberté les prison-
niers pour dettes. Les synagogues et les mosquées
se remplirent des gens qui s'efforçaient de fléchir la
colère du ciel par leurs prières. Hors des portes, on
ne voyait que de g-ens en fuite ; malgré la pluie des
hommes, femmes, enfants, vieillards s'éloignaient
en larmes, et cherchaient un asile incertain dans
les champs et les jardins. Le vicaire apostolique
alla se réfugier chez le Consul de Sardaigne. Le
plus petit jardin dans les environs d'Alger était
peuplé de vingt à trente réfugiés. Les juifs fuyaient
avec plus de précipitation que les maures. Dans la
nuit du 5 au 6, on ressentit quelques nouvelles se-
cousses, mais moins fortes que les précédentes et
— 38 —
sans qu'elles produisissent aucun dégât, pas plus
que les autres.
1839. Le 14 avril, à 2 heures 5 minutes du soir,
on entendit à Alger un bruit souterrain, suivi
presqu'immédiatement par un ébranlement géné-
ral des édifices et des maisons. La secousse dura 2
ou 3 secondes, et fut plus violente dans le haut de
la ville que dans la partie basse. Quelques maisons
s'écroulèrent, mais elles menaçaient ruine depuis
longtemps. A Constantine, cette secousse se fit for-
tement sentir ; à Oran, on n'éprouva rien.
1846, Depuis le 3 novembre jusqu'au 8 décem-
bre, Cherchell fut ébranlé par des commotions
presque continuelles. Cette longue convulsion com-
mença par une forte secousse qui' arriva le 3 no-
vembre, à 4 heures et demie du matin. A 8 heures,
il y en eut une seconde, mais faible. Le lendemain
matin, à peu près à la même heure que la veille,
les habitants de Cherchell furent éveillés par un
violent ébranlement, suivi d'une seconde comme
tion plus faible à 8 heures et demie comme la veille
Ces différentes secousses furent accompagnées d'un -
bruit semblable à celui que produit le roulement
d'une voiture sur des cailloux. Du. 5 novembre au
8 décembre, on compta plus de trente commotions.
La plus forte fut celle du 22. Comme les deux pre-
mières secousses, elle fut suivie de plusieurs autres
plus faibles dans la journée. Le phénomène ne cessa
complètement que le 9 décembre. Il avait duré
trente-cinq jours.
1851. Du 22 au 24 novembre, on ressentit dans
la province d'Oran plusieurs tremblements de terre.
A Mascara, le 24, à 9 heures et demie du matin, on
éprouva une violeute commotion. Les mouvements
du sol étaient comparables au tangage et au roulis
— 39 —
d'un vaisseau. Il y en eut trois successifs. On en-
tendit en même temps une longue et sourde déto-
nation, semblable à une mine qui éclate. Toutes
les maisons françaises furent plus ou moins endom-
magées, trois s'écroulèrent. On n'eut à déplorer la
mort de personne ; deux ou trois chevaux seule-
ment furent écrasés. Les animaux étaient frappés
de stupeur ; on vit des chiens sauter par les fenê-
tres.
1856. Du 21 au 25 août, on ressentit aussi plu-
sieurs secousses dans la province de Constantine.
A Philippeville, le 21, l'Eglise, l'Hôtel du com-
mandant supérieur de l'hôpital militaire furent
fortement lézardés. On dut par prudence faire
évacuer les casernes.
A Bône, on ne ressentit qu'une faible commotion.
A Djidjelli, dès la première secousse, la popula-
tion avait abandonné' la ville. Il ne périt que trois
personnes qui n'avaient pas voulu fuir avec les
autres habitants, mais la ville fut ruinée à peu près
entièrement.
À Bougie, il y eut quelques maisons ébranlées.
Le' 24 et le 25, les secousses se renouvelèrent à
Philippeville, elles ne causèrent aucun dégât,
-quelques plafonds seulement tombèrent ou se fen-
dirent ; mais à Collo et à Djidjelli, elles renversè-
rent les maisons qui avaient résisté aux premières
commotions.
A Alger, on ressentit quelques légères secousses
dans la soirée du 21 et dans la matinée du 22.
— 40 —
III.
Tremblement de terre, du 2 janvier 1867.
L'année 1866 avait sonné sa dernière heure,
emportant avec elle le souvenir néfaste des saute-
relles qui avaient attristé ses plus beaux jours.
1867 venait de commencer. Blidah, la petite rose,
posée au sein d'une forêt d'oranger de la plus luxu-
riante verdure, la Chiffa, joji village sur la rivière-
de ce nom, Mouzaïaville, El-Afroun, Bou-Roumi,
Ameur-el-Aïn, colonies de la première heure, dé-
roulant au pied de l'Atlas, leurs plaines d'une, admi-
rable fécondité, avaient vu le 1er janvier s'écouler
au milieu des félicitations mutuelles de leurs popu-
lations heureuses des jours nouveaux que leur
ouvrait une année nouvelle. L'enfant, joyeux des
douceurs que lui apportait ce jour si longtemps
désiré, avait prodiguéses baisers et ses caresses à sa
mère bien-aimée, et la mère, riche des souhaits et
des voeux de son enfant, avait pressé tendrement
sur son sein l'objet de son amour, en invoquant sur
lui un long avenir de joies et de bonheur. Au milieu
de ces douces espérances, au milieu de ces étreintes
plus douces encore, pouvait-elle penser qu'elle
serrait dans ses bras un cadavre du lendemain?
La journée du 1er janvier avait été calme, la
nuit qui avait suivi avait été plus calme encore.
Que de souriantes illusions, que de rêves dorés
devaient être en quelques instants ensevelis sous de
sanglants décombres.
Le 2 janvier, dès le point du jour, rien ne faisait
— 41 —
pressentir un malheur, une catastrophe. Les heures
marchaient lentement au bruit monotone du ba-
lancier mesurant par ses mouvements cadencés le,
cours du temps et de la vie. L'instant fatal arrive.
J'étais dans ma chambre, lorsqu'un léger trémous-
sement du plancher m'annonce un tremblement de
terre. Ayant déjà souvent ressenti d'autres secous-
ses dont les effets s'étaient toujours bornés à quel-
ques oscillations peu violentes, je ne m'effraye
point; j'éprouve même une certaine satisfaction
de pouvoir observer et étudier encore une fois cet
étrange phénomène. Je regarde ma montre ; il était
7 heures 15 minutes. Mais le mouvement devient
tout-à-coup d'une violence inouïe. Je sens la
maison pencher subitement et revenir aussitôt sur
elle-même. Le plancher tressaille vivement sous
mes pieds: des trépidations terrible? l'agitent en tous
sens. Le bruit strident des tuiles qui s'entrecho-
quent et se brisent, les craquements horribles de
toutes les charpentes qui s'ébranlent et se dislo-
quent violemment se mêlent aux grondements des
détonations souterraines dont les roulements sourds
et sinistres se prolongent dans le lointain. Je me
précipite vers la porte, gênée dans ses mouvements
par les secousses réitérées, elle résiste à ma pression.
Enfin elle s'ouvre ! mais les oscillations ont cessé.
Un calme immense a succédé à cette effrayante
convulsion de la terre. Un silence profond, silence
qui a quelque chose de froid qui glace l'âme, suc-
cède à ce fracas horrible, à ces voix étranges de
toute la nature dans l'épouvante. Je regarde ma
montre ; la secousse avait duré 15 secondes ! ! !
Je descends dans la rue; toute la population s'y
trouvait groupée ça et là, sous l'impression de la
consternation la plus vive. Tous les visages pâlis
— 42 —
par l'effroi portaient l'empreinte d'une émotion pro-
fonde. Cependant on se rassure un peu ; on se ra-
conte ses impressions, ses frayeurs. L'un avait vu
le clocher pacifier comme un homme ivre sur sa
base peu solide ; l'autre avait vu les arbres incliner
si violemment qu'il avait cru que la racine allait
sortir de terre. L'autre sur le point de tomber, en-
traîné par la violence de la secousse, avait voulu
prendre un platane pour appui et le platane avait
fui devant son étreinte.
Je parcours le village. Les maisons étaient plus
ou moins lézardées, mais il n'y avait aucun malheur
à déplorer. Les horloges dont le mouvement était
de l'est à l'ouest avaient continué de marcher,
tandis que toutes celles dont le mouvement était du
nord au sud s'étaient arrêtées.
De nouvelles secousses beaucoup plus faibles que
la première se manifestèrent à 7 heures 20 minutes,
à 7 heures 27 minutes, à 9 heures 20 minutes et à
9 heures 27 minutes.
A 9 heures 30 minutes, la commotion fut assez
violente. Je me trouvais en ce moment dans la rue,
tâchant de rassurer la population de plus en plus
effrayée par la multiplicité des secousses Tout-à-
coup, du sud-ouest, retentit un bruit immense
comme le roulement d'un grand nombre de cha-
riots entraînés par des chevaux lancés dans une
course furibonde. Une bande d'oiseaux, fuyant de
toute la vitesse de leurs ailes passe sur nos têtes
avec la rapidité de l'éclair. La terre tremble. Tous
les visages ont pâli d'effroi ; pas un cri ne s'échap-
pe de toutes ces poitrines oppressées, de toutes ces
Douches dont les lèvres sont glacées par l'épou-
vante. Le sol violemment ébranlé s'agite sous les
pieds comme les flots d'une mer en fureur. Les
— 43 —
jambes fléchissent sous ces tressaillements sacca-
dés de la nature en proie à cette nouvelle convul-
sion. Mais déjà tout était de nouveau rentré dans
le calme. La commotion avait duré 7 secondes.
A 3 heures 40 minutes du soir, une légère oscil-
lation se fit encore sentir. Ainsi se passa pour nous
la journée du 2 janvier, sans malheurs, sans acci-
dents graves à déplorer. Ailleurs, hélas! que de
larmes versées ! que de sang répandu !
Nous laisserons parler les témoins oculaires de
ces douleurs.
IV.
Désastres occasionnés par le tremblement de terre
du 2 janvier 1867.
Blidah.
Le 2 janvier, Blidah se réveillait à peine. L'hor-
loge de la ville marquait 7 heures 15 minutes. Une
détonation sortie des entrailles de la terre et suivie
d'une oscillation qui remue et disloque, de la base
au sommet, toutes les maisons, tous les édifices,
jette la terreur dans tous les esprits. Les habitants
éperdus eurent le temps de fuir, à peine vêtus, dans
les rues, sur les places publiques et de voir encore
leurs maisons vaciller et chanceler sur leurs bases.
La violence de la commotion fut telle que des per-
sonnes furent renversées, et qu'elle détermina des
dégâts considérables dans toutes les maisons. Cette
première secousse fut suivie de quelques autres
beaucoup plus faibles jusqu'à 9 heures 27 minutes.
A 9 heures 30 minutes, une nouvelle secousse
presque aussi violente, plus rapide que la première,
— 44 —
fit frémir et crier tout le monde ; la terre, pendant
quelques secondes, sembla bouillonner et les
maisons se balancer comme une flotte sur les ondes
agitées. Les dégâts s'accrurent au point que per-
sonne n'osa plus rentrer dans les maisons.
Prévenue par le Télégraphe, l'Administration
supérieure s'empressa d'envoyer d'Alger des tentes
sous lesquelles presque toute la population, déser-
tant les maisons, bivouaqua toute la nuit, malgré
une pluie battante.
A l'extérieur des habitations, l'oeil ne constatait
que des lézardes, mais à l'intérieur, la gravité des
dégâts se manifestait par des cloisons renversées,
des plafonds effondrés, des crevasses béantes, in-
quiétant indice de la grandeur du péril.
La CliilTa.
La commotion avait été assez violente à la Chiffa
pour faire crouler de larges pans de murs et ren-
verser quelques maisons, sans toutefois ensevelir
aucune victime sous leurs décombres. C'était là le
commencement de la désolation.
MOTizaï avilie
Le 2 janvier, écrivait un habitant de Mouzaïa-
ville, comme il avait.plu toute la nuit, j'étais resté
au lit plus tard que de coutume. A sept heures du
matin, je venais de m'éveiller ; ma femme dormait
— 45 —
à. mes côtés. J'entends un bruit sourd venant de
loin et approchant toujours comme les vagues de la
mer dans une tempête. Mon lit se trouve tout-à-
coup vivement et brutalement secoué; les murs
de ma maison s'agitent comme des hommes ivres :
« Tremblement de terre ! m'écriai-je. J'appelle ma
femme, elle persiste à dormir, je ne puis l'aban-
donner, et pourtant le dang-er est imminent.
« A la g-arde de Dieu ! m'écriai-je de nouveau, en
jetant mon oreiller sur la tête de ma femme, et je
me blottis dans le coin du mur.
Le mur s'écroule ; le toit tombe sur le sol, et je
me trouve en plein air, intact et sans frayeur. Je
cherche mon épouse; elle était couverte de moel-
lons qui l'avaient réveillée ; elle poussait des cris
plaintifs.En un clin d'oeil, j'ai enlevé les pierres,
et ma femme se précipite avec moi dans la rue.
Quelle scène de désolation s'offre alors à notre
vue! Ce n'est pas notre maison seule qui s'est
écroulée, ce sont toutes les maisons du village, et
cela en trois secondes !
Partout j'entends des cris qui déchirent le coeur !
Les familles crient au secours ; les blessés enfouis
sous les décombres poussent des gémissements
affreux ! Une poussière épaisse obscurcit l'air. Je
cherche mon petit-fils ; je constate avec douleur
qu'il a cessé de vire et que sa mort a été instan-
tanée. Je cours dans le village ; partout mêmes
malheurs, mêmes cris, même spectacle. J'arrive
chez le beau-père de ma fille ; tout le monde est
sauvé, excepté ma petite-fille, âg'ée de huit mois :
elle est ensevelie, dans son berceau, sous les ruines
de la maison ; après une heure de travail et
d'anxiété, on la retire vivante et sans blessures. »
« C'est au milieu de la consternation générale
des restes de ce qui fut la population de Mouzaïa-
ville que je vous écris, dit un témoin de ce drame
sinistre, sous un hangar, car il ne reste pas une
seule habitation de notre pauvre village qui
comptait, il n'y a pas encore quarante-huit heures,
plus de cent soixante-quinze maisons. L'église est
seule debout mais lézardée, crevassée comme une
forteresse bombardée. Une minute à peine a suffi
pour faire de ce charmant pays un amas de ruines,
qui suintent le sang et d'où partent encore les
cris des blessés et les gémissements des mourants.
« Par hasard, je m'étais levé de grand matin
pour aller aux champs. Je rentrais au village,
lorsque, tout-à-coup, je sens la terre trembler sous
mes pas. Au même moment, un nuage dépoussière
masque le village d'où partent des cris affreux,
dominant par instants un bruit confus d'un carac-
tère indéfinissable. C'étaient les maisons qui ve-
naient de s'abîmer sur leurs habitants et dont les
débris s'entrechoquaient dans un véritable chaos.
« Les personnes épargnées par le fléau, sous le
coup d'une folle terreur, prirent d'abord la fuite.
Mais cette première et inévitable concession faite
à la faiblesse humaine, le sentiment du devoir
reprit son empire, et chacun, oubliant que le
danger subsistait imminent, se portait au secours
des malheureux ensevelis sous les décombres. Le
mari ivre de douleur, arrachait avec une ardeur
convulsive les pierres et les débris de charpente
sous lesquels gîsait sa femme dont les plaintes
étouffées arrivaient déchirantes jusqu'à son oreille.
La mère, à genoux, se tordait les mains de déses-
poir devant l'impuissance dé ses efforts à écarter
les ruines qui recouvraient son enfant dont les gé-
missements devenaient de plus en plus faibles et
— 47 —
étouffés... Cependant, après de longues heures
d'un travail pénible et difficile, toutes les victimes
furent retirées du milieu de ces murs renversés,
de ces toitures effondrées. Hélas ! quelle désolation !
quel spectacle ! Les uns pleuraient sur des cadavres
dont les chairs pantelantes ruisselaient d'un sang
encore tout fumant. Les autres gémissaient sur des
blessés dont les membres avaient été écrasés, dont
le corps tout meurtri était couvert de plaies larges
' et béantes. C'était navrant d'entendre les cris de
douleur de ces infortunés trop nombreux, hélas '
sans linge pour essuyer ou pour panser leurs bles-
sures, abandonnés sous la pluie, mal couverts par
les quelques lambeaux de vêtements qu'on avait pu
arracher des décombres. Ajoutez à ce triste tableau
les gémissements de toutes les familles, demi-nues,
sans pain et grouillant dansn l'eau qui tombait à
torrents, par un froid subit et excessif. A droite, à
gauche, s'offrait aux reg-ards épouvantés un spec-
tacle lugubre, saisissant d'horreur. Près de qua-
rante cadavres gîsaient dans la boue, attendant
l'heure de la sépulture. »
Une jeune femme avait été trouvée étouffée avec
son jeune enfant dans les bras. Une autre femme
avait eu sa petite fille tuée sur son sein par la chute
d'une poutre ; la mère n'avait reçu qu'une très
forte contusion à la poitrine. C'est son enfant qui
l'avait sauvée.
A la première nouvelle de cette catastrophe,
l'Administration envoyait d'Alger des tentes, des
vivres et des vêtements ; des troupes étaient immé-
diatement parties de Blidah pour aider au sauve-
tage des victimes.
— 48 —
Bou-Roumi
. Le village de Bou-Roumi offrait le même spec-
tacle de désolation que Mouzaïaville. La plupart
des maisons étaient ras de terre ; il ne restait que
des pans de murs chancelants de tous côtés. Quatre
enfants avaient été écrasés, et on comptait plus de
douze blessés.
El-Afroun
« Vers 7 heures du matin, raconte un témoin
oculaire du désastre d'El-Afroun, j'entrais dans la
maison Bombeaty, quand soudain la terre trem-
ble comme un saule agité par le vent : les oscilla-
tions se produisent comme un va et vient, les murs
se détachent, et tout cela presque aussi vite que
la pensée. J'ai à peine le temps de franchir la porte,
que la maison s'écroule instantanément.
« J'assiste à un spectacle des plus navrants ; en
moins de deux secondes, toutes les maisons dispa-
raissent; sur plus de cent, une seule est restée
debout! je me trouve enveloppé par un nuage de
poussière provenant de nos constructions démo-
lies. Je croyais à. un de ces affreux cauchemars
d'un mauvais sommeil. Hélas ! les cris douloureux
que j'entends de la maison Bombeaty et de tout
le village m'apprennent que ce n'est point un rêve,
mais bien une réalité M. Vital, surveillant aux
travaux du chemin de fer, réveillé en sursaut par

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