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Histoire descriptive et pittoresque de Saint-Domingue : Haïti / par M. de Marlès

De
238 pages
A. Mame (Tours). 1862. Haïti (île) -- Histoire. 235 p., titre gravé, pl. ; in-16.
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BIBLIOTHÈQUE
DES
JÉCOLES CHRÉTIENNES
J'.ry» '-- APPROUVAI
.Jëuâ^' ^AR Mm L'ËVEQUE DE NEVERS
HISTOIRE
DESCRIPTIVE ET PITTORESQUE
DE
SAINT-DOMINGUE
(Haïti)
PAR M. DE MARLËS
NOUVELLE ÉDITION
TOURS
A» MAME ET C», IMPRIMEURS-LIBRAIRES
1863
HISTOIRE
DE L'ILE
SAINT-DOMINGUE
INTRODUCTION
Timon le Misanthrope (1) disait souvent : «Quand
vous traitez avec un individu, eût-illa réputation du
plus honnête homme, du monde, fut-ce Aristide en
personne, tenez-vous en garde contre lui comme si
vous traitiez avec un fripon; souvent même encore
vous serez dupe. » Ce propos de Timon n'était pro-
duit que parle sentiment aveugle de haine qu'il
éprouvait pour leshommes; malheureusement l'ex-
périence a prouvé plus d'une fois que ce conseil eût
été bon à suivre. Pour avoir donné trop légèrement
sa confiance, M. Duménil, ancien négociant million-
naire, avait subi des pertes énormes. Plein de can-
deur et de probité, se sentantincapable de tromper,
il ne pouvait pas croire qu'il y a dans le monde des
fourbes adroits qui spéculent sur la bonne foi des
autres, et qui réussissent. Dépouillé par des faillites
(1) Timon, originaire d'un bourg de l'Attique, connu par sa haine,
vraie ou affectée, contre l'espèce humaine, vivait dans le Ve et le
vi« siècle avant Jésus-Christ, environ cent ans après Aristide, que ses
vertus etsa prohité avaient Tait surnommer te Juste par les Athéniens.
"2 HISTOIRE
plus ou moins frauduleuses, par des emprunts, par
des vols, et finalement par l'enlèvement de sa caisse,
il ne conserva de son immense fortune qu'une mai-
son de campagne à laquelle se trouvaient attachés
plusieurs arpents de terre, à quelques lieues de
Paris, sur les bords de la Seine, dans une position à
la fois riante et pittoresque.
Après avoir mis ordre à ses affaires, payé tous ses
créanciers et recueilli quelques débris, il partit pour
sa campagne avec l'intention d'y passer quelques
années, dans l'espérance d'améliorer et d'augmen-
ter à force de travail et d'économie cette partie de
son patrimoine heureusement sauvée du naufrage.
Sa famille l'accompagna ; elle se composait de sa
femme, de son fils et de sa fille, Adolphe et Aglaé;
le premier âgé de dix-huit ans, la seconde de seize.
Ils avaient reçu l'un et l'autre une éducation bril-
lante, etM. Duménilcraignitpendant quelque temps
qu'habitués au tumulte et aux distractions de la
capitale, ils ne se défendissent pas de l'ennui d'une
vie calme et paisible, mais monotone et triste. Cette
crainte n'était pas fondée, ou du moins ce que le bon
père redoutait pour ses enfants n'arriva pas; ils
avaient reçu d'excellents principes de religion et de
morale, ils aimaient le ttavail, et ils savaient très-
bien que, pour qui s'occupe utilement, les heures
passent vite.
La famille Duménil n'était pas d'ailleurs tout à fait
privée de société. Le notaire du village, qui joignait
aux connaissances de son état la vieille probité et
DE SAINT-DOMINGUE. 3
la bonhomie des champs; le curé, homme d'une piété
solide et d'une érudition peu commune ; deux ou
trois voisins jouissant d'une réputation intacte et
d'une aisance honorablement acquise, se rendaient
souvent chez M. Duménil pour y passer la veillée.
La conversation n'avait rien de bien piquant, mais
elle était instructive. Un de ces visiteurs surtout, le
chevalier de Gange, était toujours le bien venu d'A-
dolphe et de sa soeur. Il avait beaucoup voyagé,
beaucoup vu, beaucoup observé, et comme il s'ex-
primait facilement et avec un choix d'expressions
qui annonçaitun esprit cultivé, onnese lassait point
de l'écouter. Disons seulement que, connaissant ses
avantages, il s'emparait volontiers de la conversa-
tion, dont il semblait d'ailleurs qu'on lui abandonnât
avec plaisir le monopole. Il était bien loin toutefois
de s'ériger en tyran, comme certaines gens qui, parce
qu'ils ont quelques connaissances superficielles ou
qu'ils savent tourner et polir une phrase, veulent
que tout le monde les écoute, et n'écoute qu'eux,
tandis qu'eux n'écoutent jamais personne.
« Vous êtes bien aimable, lui dit un soir, en le
voyant entrer, M" 16 Duménil, d'être venu nous voir
par le temps qu'il fait. Nous parlions de vous tout à
l'heure, mes enfants et moi, et quand nous enten-
dions le vent souffler avec tant de violence, nous
disions que nous serions privés aujourd'hui du plai"
sir de vous posséder.
— Si vous aviez pour moi, répondit lé chevalier,
moins de bienveillance, vous pourriez en effet trou*
4 HISTOIRE
ver quelque mérite à ma visite, car le temps est
affreux, et je plains fort les pauvres marins qui en
ce moment sont en mer et près de nos côtes; mais
l'accueil que vous me faites ici est toujours si enga-
geant, si flatteur, que le plaisir de vous voir est
devenu pour moi un besoin que je dois satisfaire,
quelque temps qu'il fasse. En sortant de chez moi,
j'ai manqué d'être renversé ; et sans la carriole du
voisin, très-heureusement arrêtée devant sa porte et
à laquelle je me suis retenu, le tourbillon, je crois,
m'enlevait. Cela m'a rappelé ces coups de vent ter-
ribles qui régnent sur la mer des Antilles, et déso-
lent Cuba, Saint-Domingue, la Jamaïque...
— Est-ce que vous connaissez aussi tous ces
pays-là? dit en l'interrompant le jeune Duménil;
oh ! qu'on est heureux d'avoir voyagé !
— Si je les connais ! apprenez, mon jeune ami,
que j'ai passé à Saint-Domingue plusieurs années,
et que j'ai eu plus d'une fois l'occasion d'éprouver
ces coups de vent dont je vous parlais tout à l'heure.
— Oh ! qu'on est heureux d'avoir voyagé ! répéta
tout bas Adolphe, de manière pourtant que son père
l'entendît.
— Bon ! dit M. Duménil en riant, voilà notre ami
de Gange qui donne à mon fils le désir de voir Saint-
Domingue ; et cependant il n'est guère possible au-
jourd'hui de lui procurer ce plaisir. Les choses ont
bien changé de face depuis que le chevalier a quitté
ce pays; la révolte des nègres a tout bouleversé, et
ce serait peu la peine de traverser les mers pour
DE SAINT-DOMINGUE. 5
voir Une république noire, comme dit notre ami.
Mais j'imagine un terme moyen, et, s'il est adopté,
nous serons tous contents. Nous aurons à peu près
vu Saint-Domiugue sans avoir eu les inconvénients
et les dangersdu voyage. Que noire ami veuille bien
nous faire part de tout ce qu'il a vu ou appris dans
cette île pendant le séjour .qu'il'y a fait, et je suis
sûr d'avance, mes chers enfants, que ces récits vous
intéresseront.
— Vous plaisantez, mon cher Duménil : est-ce
qu'il m'est possible ?... Mais c'est presque une his-
toire que vous me demandez.
— Et bien, je vous mets en frais de mémoire, voilà
tout; ce n'est pas la mémoire qui vous manque...
—C'est le jugement peut-être: bien obligé, reprit
le chevalier, interrompant M. Duménil, qui avait
l'air de s'applaudir de sa petite saillie.
— Allons, nion cher ami, répliqua M. Duménil,
soyons de bon compte. Vous n'avez pas moins d'en-
vie de nous parler de Saint-Domingue que nous n'en
avons, nous tous, de vous entendre.
— Ah ! je vous en prie, Monsieur le chevalier, dit
Adolphe en lui serrant affectueusement les mains;
vous savez combien ma soeur et moi nous aimons à
vous entendre.
—Petitflatteur ! dit le chevalier; déjà,déjà,voyez-
vous? Allons, soit : je vous dirai l'histoire de Saint-
Domingue comme je la sais. A demain donc.
— A demain? reprit Adolphe: pourquoi pas au-
jourd'hui ?
6 HISTOIRE
— Pourquoi pas tout de suite? cela vaudrait
mieux/n'est-ce pas?
— Je ne dis pas non.
— Ni moi, dit Aglàé.
— C'est cela; creusez<-vous la tète et laissez l'es-
tomac vide pour faire plaisir à mademoiselle et à
monsieur son frère.
-—-Qu'à: cela ne tiemie, ditltfr Duménil ; j'ai au-
jourd'hui par extraordinaires un petit dîner qui, je
pense, ne sera pas trop mauvais. Vous allez sans
façon le partager.
— J'ai lu dans un savant auteur qu'un dîner sans
façon est une perfidie.
— C'est égal; vous en courrez la chance, Je vais
envoyerche?vous ^p cjil'on ne vous attende pas.»
JDe chevalier fit un geste imi signiflaït : Je vous
obéis, je me résigne. Et Adolphe, tout joyeux, disait
à sa soeur: « N'ai-je pasbien fait de dire aujour-
d'hui, quand on nous renvoyait à demain ?»
CHAPITRE ï
Des Antilles; vents aliiès-, Saint-Domingue ou Haïti ; moeurs, usages
des anciens habitants.
« J'étais à peu près de l%e d'Adolphe, curieux de
moii naturel, àiàiant la.yaiiété, d'un caractère facile^
d'humeur un pp légère., J'avais In beaucoup de
voyages, et cette lecture attrayante fit naître en moi
DE SAINT-DOMINGUE. 7
le désir de voyager pour mon compte. Mon père
m'appela un jour dans son cabinet. « Mon enfant,
me dit-il, tu n'ignores pas qu'en m'enlevant mes
droits seigneuriaux de toute espèce, la révolution
m'a complètement ruiné. Heureusement j'avais pu
te donner quelque instruction ; elle ne te sera pas
inutile, car il n'est pas de situation dans la vie que
l'instruction ne puisse adoucir ou améliorer. Depuis
quelque temps je t'observais , parce que je cher-
chais à connaître tes goûts. Tu as celui des voyages;
eh bien ! tu partiras : dans trois jours tu vogueras
en pleine mer...
— En pleine mer ! m'écriai-je.
— Oui, mon ami, reprit mon père; quand on
n'est pas riehe on ne voyage guère pour son seul
plaisir, il faut diriger ses pas de manière qu'auprès
de l'agrément se trouve l'utilité. Le commerce ma~
ritime peut offrir l'un et l'autre. »
Le discours de mon père ne me satisfit que mé-
diocrement. J'aimais bien les voyages, mais le com-
merce ne me plaisait guère; il fallait pour cela un
genre d'études que je n'avais point faites; et puis je
sentais que les embarras, les détails du négoce, ne
se concilieraient pas facilement avec mes penchants.
Dès mon enfance, comme le plus jeune de trois
frères que nous étions, j'étais entré dans l'ordre de
Malte, et, moyennant dispense, j'avais été reçu
chevalier de minorité, de sorte que je m'étais regardé
comme destiné à porter l'épée et la croix de Saint-
Jean de Jérusalem. La révolution avait, il est vrai,
8 HISTOIRE
dérangé mes calculs ; mais j'avais conservé le désir
de servir dans la marine. Je m'en ouvris à mon père,
qui me répondit qu'il ne prétendait pas forcer mes
inclinations, et qu'il allait s'occuper de moi. Trois
semaines après cet entretien, j'étais en uniforme de
garde-marine ou plutôt d'aspirant (I) sur un vaisseau
du roi, qui ne tarda pas à faire voile pour Saint-Do-
mingue. 11 transportait au Cap-Français le nouveau
gouverneur de la partie française de l'île. C'était un
ancien officier d'un mérite distingué, qui me témoi-
gna beaucoup de bienveillance, et me proposa même
de m'attacher à lui en qualité d'aide de camp; mais
ce n'était pas là ce qu'il fallait à mon humeur vaga-
bonde; je voulais courir le monde, voir sans cesse
des objets nouveaux; avec cela un petit levain d'in-
dépendance dans l'esprit : et je voyais le bonheur
dans la vie d'un capitaine devaisseau,roisur sonbord
et parcourant tour à tour les cinq parties du monde.
Pour dissiper cette douce illusion, je n'eus besoin
que d'une leçon ; la tempête me la donna. Après
quelques jours de navigation, nous étions entrés
dans la région des vents alizés, et je trouvais, tant
la mer était belle et la marche du vaisseau douce et
unie, que le voyage sur terre le plus agréable, dans
la meilleure voiture, avec les meilleurs chevaux
(on ne connaissait pas alors la vapeur, ou du moins
on ne l'avait pas encore substituée à nos robustes
(1) On appelait autrefois gardes-marine les jeunes gens qu'on des-
tinait à devenir marins. Au commencement de la révolution, on leur
donna le nom d'aspirants. Après le régime impérial, ce nom se chan-
gea en celui A'ilèves.
DE SAINT-DOMINGUE. 9
normands ), ne valait point, pour la commodité,
cette délicieuse manière de glisser, pour ainsi dire,
sur la surface des eaux, grâce aux vents alizés qui
enflent doucement vos voiles. »
Ici le chevalier s'arrêta ; il s'aperçut que le frère
et la soeur chuchotaient en le regardant; il devina sur
leurs lèvres une question, et dans leur physionomie
embarrassée la timidité qui les empêchait de la faire.
« Qu'est-ce donc, mes amis ? leur dit-il d'un ton
affectueux; qu'avez-vous à me dire? »
Adolphe se hâta de répondre : « C'est ma soeur,
qui voudrait savoir ce qu'on entend par des vents
alizés.
— Ah! Monsieur, ne l'écoutez pas, dit Aglaé en
rougissant. C'est lui qui me priait de vous le de-
mander.
— Je vous fais donc bien peur à l'un et à l'autre,
reprit le chevalier en riant. Tenez, mes bons amis,
quand je dirai quelque chose que vous n'entendrez
pas, ne craignez nullement de me questionner.
« Les vents alizés régnent constamment entre les
tropiques sur l'océan Atlantique, sur la mer du Sud,
sur l'océan Indien. Dansnolrehémisphèreilssoufflent
d'abord du nord-est, et prennent d'autant plus d'est,
qu'ils s'approchent davantage des côtes de l'Amé-
rique ; dans l'autre hémisphère le veut vient du sud-
est,, et, comme de notre côté, il prend de l'est à
mesure qu'il court à l'occident. Ces vents soufflent
avec la plus grande persévérance de l'est à l'ouest,
et dans là région qu'ils parcourent on n'éprouve ni
1*
10 HISTOIRE
fortes tempêtes, ni calmes qui désespèrent; c'est ce
qui rend la navigation fort agréable entre les tro-
piques , lorsqu'on s'abandonne à ces vents, c'est-à-
dire lorsqu'on veut suivre la même direction.
Vous voudriez savoir maintenant, sans doute,
d'où vient aux vents alizés cette uniformité constante,
tandisquedans nos climats le vent est si variable, que
souvent dans un jour il change dix fois de direction;
et je vous répondrai qu'on a beaucoup raisonné et
déraisonné là-dessus, suivant qu'on tenait pour Co-
pernic ou pour Ptolémée. Maintenant que nous n'a-
vons plus la prétention de nous croire au centre du
monde, et que nous voulons bien permettre à la
terre, tournant sur elle-même, de tourner encore
autour du soleil, au lieu de vouloir que le soleil
tourne autour d'elle, on s'accorde assez générale-
ment à regarder ce phénomène comme produit par
l'action du soleil sur l'atmosphère, combinée avec
le mouvement de rotation de la terre sur son axe.
Je voudrais bien pouvoir vous expliquer tout le
système du savant Hadley ; mais cela nous mènerait
trop loin. Qu'il me suffise de vous dire que l'action
efficace du soleil entre les tropiques échauffe prodi-
gieusement l'atmosphère, raréfie l'air, le dilate et,
le rendant plus léger, le force à monter dans les
régions supérieures; que le déplacement de cette
masse d'air forme un vide que l'air qui se trouve au
delà des tropiques vient remplir, tant du côté du
nord que du côté du sud; que la terre, dans son
mouvement de l'ouest à l'est, emporte nécessaire-
DE SAINT-DOMINGUE. 11
ment avec elle l'atmosphère qui l'environne ; mais
que les parties de la masse d'air qui se précipitent
vers l'équateur pour remplir le vide que la chaleur
du soleil y a formé, arrivant en sens contraire au
mouvement de rotation, et se heurtant les uns contre
les autres, opposent à ce mouvement qui les en-
traîne une résistance qui les empêche de tourner
aussi vite que la partie correspondante de la terre;
ce qui produit uncourant d'air qui paraît aller en sens
Contraire de la terre, c'est-à-dire de l'est à l'ouest.
Ce que je vous dis là n'est pas très-facile à com-
prendre, mais une expérience bien simple que vous
pouvez faire à l'instant vous expliquera mieux que
mes paroles la manière dont le phénomène s'opère.
Posez, vos deux mains l'une sur l'autre, la gauche
sur la droite, puis, tenant vos deux bras en avant,
faites quelques pas devant vous. Maintenant doutez-
vous que vos deux mains suivent la même direc-
tion? Non, direz:vous, car nos deux mains doivent
suivre nécessairement la même route que notre
corps. Eh bien, tout en marchant, faites glisser len-
tement votre main droite sous la gauche : qu'avez-
vous éprouvé? un léger frottement qui du bout des
doigts est remonté jusqu'au poignet, tout pareil à la
sensation que vous recevriez si, tenant votre, main
droite immobile, vous promeniez votre main gauche
par-dessus. »
Et aussitôt Adolphe et Aglàé répétèrent dix fois
l'expérience, jusqu'à ce qu'Adolphe s'écriât : « Oh !
je conçois très-bien à présent comment la terré,
12 HISTOIRE
tournant de l'occident à l'orient, éprouve le frotte-
ment en sens contraire de cette partie de l'almo-
spère qui ne tourne pas aussi vite qu'elle.
— Je puis donc, dit le chevalier, reprendre mon
récit. Nous étions partis de Brest le 3 juin, et nous
entrâmes dans la mer des Antilles le 7 juillet. Deux
cent quarante à deux cent quatre-vingts kilomètres
nous séparaient encore de Saint-Domingue. C'était
là que nous attendait l'ouragan avec ses tourbillons,
qui soulevaient d'énormes colonnes d'eau, pour les
laisser retomber dansl'abîme avec un bruit effrayant;
avec ses rapides éclairs, qui se reflétaient sur le dos
des vagues émues ; avec ses épouvantables coups de
tonnerre, qui, sur notre bord, faisaient trembler les
plus intrépides; avec ses rafales de vent, de pluie,
de grêle, qui tantôt poussaient notre vaisseau comme
les feuilles de la plaine fuyant devant l'aquilon,
tantôt nous inondaient de torrents d'eau plus re-
doutables encore que les flots qui nous ballottaient.
Je pourrais bien vous faire ici la description d'une
magnifique tempête. Il y a tant de gens qui en rem-
plissent leurs romans, et qui n'ont jamais vu la mer,
si ce n'est peut-être dans les marines de Joseph
Vernet, que je pourrai bien, moi, qui ai manqué d'y
périr, décrire tant bien que mal ce que j'ai vu. Je
dis tant bien que mal, car, en vérité, quand on a la
mort sous les yeux et qu'elle se présente sous mille
formes effroyables, on ne songe guère à considérer
en détail le spectacle terrible auquel ou assiste,
dans la pensée de le décrire un jour. Heureux, mes
DE SAINT-DOMINGUE. \3
amis, celui qui, dans ces tristes moments de terreur
et d'angoisse, peut élever sou âme à Dieu sans re-
mords et avec le repentir sincère de ses fautes ! Pour
moi, je confesse que, me croyant dévoué à la mort,
j'invoquai du fond de mon coeur la miséricorde di-
vine. Je devais à mon père des sentiments de religion
qui ne m'ont jamais abandonné, et qui, je l'espère,
m'accompagneront au tombeau, et je sentis dans
cette circonstance combien la résignation d'un chré-
tien aux volontés du Ciel peut lui donner de véritable
courage. Je l'éprouvai surtout lorsque le vaisseau,
pris par une énorme vague et porté à une grande
hauteur, retomba pesamment dans l'abîme qu'avait
creusé la vague en s'élevant. Je me crus à mon der-
nier moment, je fermais les yeux en me recomman-
dant à Dieu. Quand je les rouvris, nous étions sauvés.
Notre capitaine était nn homme de coeur et de tète.
Il avait vigoureusement lutté contre la tempête.
Monté sur le pont, il s'était attaché au pied du grand
mât, afin de n'être pas emporté par les lames qui
de temps à autre passaient sur le vaisseau ; de là, sa
voix de stentor, que le bruit du tonnerre ne pouvait
couvrir, formulait ses commandements, et les vieux
marins, dociles à cette voix qui semblait commander
à la tempête, les exécutaient en silence et avec con-
fiance ; car plus d'une fois cette même voix les avait
conduits au port. Il en fut de même en cette occa-
sion ; le vaisseau, sauvé par d'habiles manoeuvres,
arriva sur la côte de Saint-Domingue après soixante-
douze heures de tempête.
14 HISTOIRE
Nous entrâmes dans la baie de Caracal, l'ancien
Puerlo-Real (Port-Royal) des Espagnols, où Chris-
tophe Colomb avait placé sa troisième colonie, à
douze kilomètres environ de la ville du Cap. Nous
apprîmes, en arrivant, que l'ouragan avait renversé
des maisons au Cap dans plusieurs bourgades de la
côte, déraciné ou brisé des arbres séculaires, arrêté
ou bouleversé le cours des rivières, détruit de fond en
comble des habitations, causé en un mot de grands
désastres. Je vous ai dit que j'étais d'humeur légère
et changeante. Autant j'avais pris avec plaisir l'uni-
forme de garde-marine, autant je désirais mainte-
nant le quitter; la tempête m'avait brouillé sans
retour avec les voyages sur mer et l'habit de marin.
Le nouveau gouverneur voulut être mis à terre
aussitôt qu'on eut jeté l'ancre; et, comme je me pré-
sentai devant lui pour le saluer avant son départ, il
nie demanda si je persistais toujours dans mes pro-
jets de servir dans la marine. Je lui répondis assez
gauchement, car cette question m'embarrassa. Toute-
fois, m'étant un peu remis, je dis que j'avais fait de
sérieuses réflexions; que mon père n'avait cédé qu'à
regret au désir que j'avais montré d'entrer dans le
service de la marine, et que je me repentais main-
tenant de n'avoir pas suivi ses conseils. Le gouver-
neur ne me laissa pas le temps d'en dire davantage,
et s'adressant aussitôt au capitaine : « Monsieur, lui
dit-il, je vous enlève le chevalier de Gange. J'ai be-
soin d'un jeune officier pour me l'attacher en qualité
d'aide de camp, et je trouverais difficilement, je
DE SAINT-DOMINGUE. 15
crois, à Saint-Domingue l'occasion de faire un bon
choix. » Le capitaine fit un signe d'assentiment, et,
le soir de ce même jour, je me trouvai installé, au
Cap-Français, dans l'hôtel du gouverneur.
J'étais tout étonné, je l'avoue, de ce qui m'arri-
vait, et je ne comprenais pas trop comment j'avais
pu m'attirer la bienveillance du gouverneur, ni com-
ment il avait eu le droit, que le capitaine lui-même
avait reconnu, de changer ma destinée, et de me
transformer de garde-marine en officier de terre ;
car, en arrivant au Cap, le gouverneur m'annonça,
au nom du roi, que j'étais sous-lieutenant. Tout cela
me semblait un rêve; mais je le trouvais agréable,
et je m'y livrais sans plus de réflexion. Ce ne fut
qu'au bout de quelques jours que j'appris du gou-
, verneur qu'il était ancien ami de mon père, et que
tout était arrangé d'avance pour que d'une ou d'autre
manière je fusse obligé de rester à Saint-Domingue.
Me voilà donc habitant de cette île fameuse que
Colomb découvrit dans son premier voyage; et,
comme mon emploi d'aide de camp, véritable siné-
cure, bénéfice sans charges, ne m'occupait que fort
peu, j'employai mon temps à m'instruire de tout ce
qui concernait le pays et ses habitants anciens et
nouveaux. Il y avait dans l'hôtel du gouverneur une
bibliothèque qui me fut d'un grand secours; je fis
des extraits; je parcourus les lieux que je trouvais
décrits dans mes livres, et de cette manière je par-
vins en peu de temps à connaître tout ce que Saint-
Domingue offre d'intéressant. C'est donc le résultat
16 HISTOIRE
de mes lectures, de mes promenades et des rensei-
gnements qui m'ont été donnés, que je vais vous
offrir aussi fidèlement que ma mémoire me le per-
mettra.
J'appris d'abord d'Antoine Herrera, écrivain exact
et judicieux, que le nom d'Antilles avait été donné
à cet archipel, dont Saint-Domingue fait partie,
parce que, d'après une vieille tradition populaire,
qu'il regarde au surplus comme fabuleuse, on mar-
quait d'ordinaire sur lescartes marines une ile située
à quatre-vingts myriamètres à l'ouest des Açores,
laquelle était désignée sous le nom à'Antille, proba-
blement la fameuse Thulé des anciens et des poètes.
Suivant cette tradition, l'île portait encore le nom
d'île des Sept-Villes, parce que sept évoques, s'étant
embarqués avec beaucoup de chrétiens d'Espagne <
pour se soustraire à la domination des Arabes, furent
poussés par les vents sur les rivages de cette île, où
ils abordèrent, et où chacun bâtit une ville. « Il est
très-vraisemblable, ajoute Herrera, que les pre-
mières terres que découvrit Christophe Colomb re-
çurent le nom d'Antilles parce qu'on les trouva à
peu près placées au point où les anciens géographes
supposaient l'ancienne Antille. » D'autres écrivains
ont prétendu que le nom d'Antille vient d'un mot
grec (àvft) ou d'un mot latin (ante) qui signifie à
l'opposite, devant, avant, soit parce qu'elles sont
opposées au continent, soit parce qu'on les ren-
contre avant d'y arriver.
Saint-Domingue est à peu près au centre de l'ar-
DE SAINT-DOMINGUE. 17
chipel ; elle a quatre-vingt-cinq myriamètres de long
de l'est à l'ouest, sur une largeur moyenne de quinze.
D'après sa situation entre le 18e et 20e degré de lati-
tude, on pourrait croire que les chaleurs y sont exces-
sives pendant les six mois que le soleil passe au nord
de l'équaleur; mais les vents alizés, qu'on appelle
aussi brise de mer, rafraîchissent l'atmosphère; toute-
fois, comme ils ne se font guère sentir sur les côtes
que lorsque le soleil monte sur l'horizon d'environ
40 degrés, ce qui n'a lieu que vers les neuf heures
du matin, le commencement de la journée est
presque toujours chaud et pesant. Cette brise dé-
croît à mesure que le soleil baisse ; elle tombe après
le coucher de,cet astre; ce qui n'a lieu au surplus
que sur les côtes, car, en pleine mer, le vent, comme
je vous l'ai dit, souffle constamment de l'est.
Ce qui contribue encore à diminuer la chaleur, ce
sont les pluies abondantes qui tombent dans la sai-
son que nous appelons été ; mais, tout Bn produisant
quelque fraîcheur, ces pluies engendrent une humi-
dité dont les effels sont très-fâcheux. La viande la
plus saine ne se conserve pas vingt-quatre heures,
les fruits s'y pourrissent si on les cueille mûrs, et,
si on les cueille avant leur maturité, ils n'ont point
de saveur et se gâtent de même, bien qu'un peu plus
tard. Le pain se moisit en deux à trois jours; au
bout d'un à deux mois, les vins s'aigrissent;, dans
une nuit le ferse charge de rouille, et ce n'est qu'avec
bien de la peine qu'on peut conserverie riz, le maïs,
les fèves, d'une année à l'autre pour les semer.
18 HISTOIRE
De même que dans l'Inde, l'île offre deux climats
différents : quand la partie du nord est inondée par
les pluies, la partie du sud n'en a presque point;
c'est que l'île est traversée dans le sens de la lon-
gueur par une haute et grande chaîne de mon-
tagnes, dont les sommets s'élèvent jusqu'à la hauteur
de 2,800 mètres, et que les nuages chargés d'eau
qui viennent du nord, arrêtés par ces sommets, sont
obligés de se résoudre en pluies. A peine si quelques
vapeurs légères, traversant les montagnes, vont ré-
pandre quelques gouttes d'eau sur les terres placées
au delà du versant méridional; mais, le mois d'avril
venu, c'est tout le contraire, et des torrents d'eau
y tombent des nuages, poussés par la brise, qui est
alors dans toute sa force, tandis que sur la côte sep-
tentrionale plusieurs semaines se passent sans pluie;
par une sorte de compensation, pourtant, la saison
des pluies est toujours suivie de brouillards et de
rosées abondantes.
Quant à l'ordre des saisons, leshabitants de l'ouest
et du sud appellent hiver le temps des orages, depuis
avril jusqu'en novembre. Ceux du nord appellent
hiver les trois mois de novembre, de décembre et
de janvier; mais ni les uns ni les autres n'ont de
printemps ou d'automne.
Toutes ces causent réunies rendent le climat très-
malsain pour les Européens qui arrivent. Le visage
perd sa couleur, l'estomac s'affaiblit, les forces s'é-
puisent par la transpiration trop active; le sang se
corrompt; et, tandis qu'en Europe on recherche
DE SAINT-DOMINGUE. 19
les boissons rafraîchissantes quand on souffre de la
chaleur, à Saint-Domingue on désire les boissons
fortes et spiritueuses. Aussi les Européens n'y vieil-
lissent pas. Mais, pour être juste, il ne faut pas
•accuser le climat de produire de plus grands maux
qu'il n'en cause réellement. Les Européens y ont
souvent ruiné leur santé par le peu de soin qu'ils
ont pris de la ménager, par l'abus des liqueurs
fortes, par les excès en tout genre. On sait que les
anciens insulaires vivaient très-longtemps, et encore
aujourd'hui les nègres y sont forts et robustes. Les
Espagnols, qui habitaient la partie dite espagnole,
y jouissaient aussi d'une santé vigoureuse, parce
que trois cents ans de séjour les avaient accli-
matés.
Une chose que j'ai remarquée bien souvent et qui
m'a toujours paru bien extraordinaire, c'est que les
plus grands arbres ne poussent leurs racines qu'ho-
rizontalement, de sorte qu'au heu de s'enfoncer pro-
fondément dans la terre, on les trouve toujours à
la surface du sol ; mais en revanche elles sont très-
nombreuses et s'étendent à une grande distance
autour du tronc. Les racines du figuier ont jusqu'à
vingt-trois mètres de long. On dit que, lorsque Co-
lomb rendit compte à la reine Isabelle de cette cir-
constance, elle lui répondit en hochant la tète :
« J'ai bien peur qu'il n'en soit des hommes de ce pays
comme des arbres, et qu'ils ne manquent de con-
stance et de solidité. » Ces mots n'étaient dictés que
par une raison d'analogie, et au fond ils contenaient
20 HISTOIRE
une grande vérité : les Américains, en général, pré-
sentèrent à leurs vainqueurs une sorte de race dé-
générée bien au-dessous de la race européenne.
Pour ne parler que des habitants de Saint-Do-
mingue ou de Haïti (1) (c'est le nom que cette île
portait au moment de la découverte ), ils étaient
de taille médiocre, avaient le teint fort basané, la
peau rougeâtre, les traits du visage hideux, les na-
rines ouvertes, les cheveux longs, l'oeil hagard, le
front extrêmement petit. Il faut vous dire, mes amis,
que leur couleur venait du rocou, dont ils se frot-
taient, plus encore que des ardeurs du soleil des
tropiques, et que pour ce qui est de la forme apla-
tie et presque carrée de leur tête, elle venait du soin
qu'avaient les mères, aussitôt qu'un enfant était né,
de lui serrer le haut de la tête entre deux ais. Il en
résultait souvent que les os du crâne, ainsi compri-
més, rentraient en quelque sorte en eux-mêmes ; ce
qui les rendait si durs, que bien souvent il est ar-
rivé aux Espagnols de casser leurs épées en frappant
du tranchant sur la tète de ces insulaires.
Ces sauvages ne portaient pas de vêtements ; ils
étaient d'une complexion faible et sans vigueur,
tristes et nonchalants par tempérament, très-sobres,
mangeant fort peu, haïssant le travail, ne s'inquié-
tant nullement de l'avenir, passant leur vie. dans
l'inaction. Ils avaient d'ailleurs unnaturel fort doux,
(1) Haïti, dans le langage des naturels, signifiait terre montagneuse,
à cause des grandes chaînes de montagnes qui traversent l'île dans sa
longueur.
DE SAINT-DOMINGUE. 21
des goûts simples, s'amusant de bagatelles comme
les enfants; ignorants sur tout, ne montrant nul
désir de savoir ni d'apprendre.
Ils ne possédaient ni écriture, ni signes qui en
tinssent lieu, comme les Mexicains, les Péruviens,
les Chinois, les Égyptiens; mais, semblables à nos
anciens bardes, ils renfermaient l'histoire de leurs
princes dans des espèces de romances qui avaient
nécessairement un caractère fort monotone; car ces
peuples se faisaient rarement la guerre entre eux,
et ils étaient trop éloignés des Petites-Antilles pour
avoir aucune invasion à craindre. Ces romances se
chantaient toujours sur le même air ; les paroles
seules étaient différentes, car on les changeait à
la mort du prince régnant; de sorte que ces annales
chantées ne s'étendaient jamais bien loin. Aussi n'a-
vaieut-ils aucunes notions ni de leurs ancêtres ni de
leur origine. Toutes les questions que leur firent les
Espagnols n'aboutirent qu'à obtenir une seule ré-
ponse, savoir que les premiers hommes sont sortis
de leur île. Voici de quelle manière : Les premiers
hommes étaient enfermés dansdeux cavernes situées
au milieu des montagnes ; à l'entrée de ces cavernes
étaient des gardiens qui, s'étant un jour endormis,
laissèrent leurs prisonniers sortir. Le Soleil, irrité,
changea les gardiens en pierres, et les hommes en
arbres, en plantes, en grenouilles et en toutes sortes
d'animaux; quelques-uns pourtant restèrent dans
leur forme primitive, et peuplèrent toute la terre.
Suivant une autre tradition, le soleil et la lune sont
22 HISTOIRE
aussi sortis de ces cavernes; les insulaires y allaient
en pèlerinage (1).
Les chansons étaient toujours accompagnées de
danses. Dans les fêtes publiques, les chants et la
danse avient lieu au son du tambour. Ce tambour,
que le prince ou cacique seul avait droit de battre,
consistait en un tronc d'arbre arrondi en cylindre,
percé dans le milieu d'une ouverture carrée. Vous
pouvez vous faire aisément une idée du son har-
monieux d'un pareil instrument en frappant avec
un bâton sur une bûche fendue.
Outre le chant et la danse, ces insulaires avaient
un jeu pour lequel ils étaient passionnés. C'était le
jeu du batos, sorte de balle faite d'une pâte de
racines et d'herbes bouillies, laquelle devenait, en
séchant, poreuse et légère, ce qui lui permettait
de bondir comme nos ballons de crin. Les joueurs,
séparés en deux bandes au moyen d'Une ligne qu'il
n'était pas permis de franchir, se renvoyaient le ba-
tos avec la tête, les épaules, les hanches, le coude
et surtout le genou ; il leur était défendu de se servir
de la main ou du pied, comme c'est l'usage à Paris.
Le nombre des joueurs n'était pas limité, mais d'or-
dinaire ce nombre était égal des deux côtés. II arri-
(1) On croit que la caverne où Ton se rendait en pèlerinage était
celle qu'on voit dans l'ancien quartier Dondo, à vingt-quatre à vingt-
huit kilomètres du Cap-Français, lai-ge et haute d'environ cinquante
mètres, nerecevantdcjour que par l'entrée, qui a quatre à cinq mètres
de haut et autant de large, et par une ouverture qui existe à la voûte,
d'ailleurs très-régulière. Il y avait autrefois deux idoles dans cette
grotte, le soleil et la lune. On y voit eucore beaucoup de génies gra-
vés dans le roc
DE SAINT-DOMINGUE. 23
vait souventque deuxbourgades voisines se défiaient
à ce jeu. La victoire se célébrait par une danse géné-
rale, où vainqueurs et vaincus finissaient par s'eni-
vrer de fumée de tabac. Cela n'était pas long; car
ces iusulaires ne se mettaient à fumer que lorsque
la danse les avait épuisés de fatigue. Quand ce mo-
ment était venu, on étendait des feuilles de tabac à
demi sèches sur des charbons mal allumés ; on pre-
nait ensuite un tuyau fourchu par un bout en forme
d!F; on plaçait le pied de ce tube sur le tabac, et les
deux branches de la fourche dans les narines, de
manière que la fumée ne tardait pas à monter au
cerveau. Chacun restait ou était laissé à la place où
l'ivresse l'avait renversé; il n'y avait d'exception
que pour le cacique, que l'on apportait dans sa
case.
Ici le chevalier interrompit son récit pour ré-
pondre à une question d'Aglaé, qui croyait que c'é^
tait seulement en France que l'on faisait usagé de
cette méchante drogue qu'on appelle tabac.
« Vous avez raison, mon enfant, de l'appeler mé-
chante drogue, car cette plante est d'une odeur forte
et désagréable, d'une saveur acre, brûlante, nau-
séabonde, de propriété irritante, purgative, narco-
tique, et l'on dit aussi fébrifuge. Eh bien ! maigre
toutes ces mauvaises qualités, le tabac fut reçu en
France avec enthousiasme, quand notre ambassa-
deur à Lisbonne, M. Nicot, l'eut rapporté de cette
ville et offert à la fameuse Catherine deMédicis. Qui
aurait pu s'imaginer alors que le tabac, en poudre
24 HISTOIRE
ou en fumée, deviendrait d'un usage à peu près uni-
versel, et qu'il serait presque de bon ton de s'infecter
mutuellement de sa puante fumée et de convertir les
salons en estaminets ?
Je reviens à la demande que vous m'avez faite.
Le tabac croissait naturellement, à l'époque de la
découverte, tant dans les grandes Antilles que dans
plusieurs contrées de l'Amérique du Sud, notam-
ment dans le Brésil. Les insulaires de Haïti ou Saint-
Domingue appelaient cette plante cohiba; ils don-
naient le nom de tabaco au tube dont ils se servaient
pour fumer. C'est du nom de cette espèce de pipe
que les Européens ont formé celui de tabac.
Quant aux moeurs des- anciens insulaires, s'il
faut en croire l'historien Oviédo, qui a passé la plus
grande partie de sa vie en Amérique, uniquement
occupé à chercher des documents certains pour son
Histoire du Nouveau Monde, elles étaient fort dis-
solues. Le mariage était pourtant chez eux un vé-
ritable contrat qui obligeait les époux à des devoirs
réciproques; mais la polygamie était permise, et un
homme pouvait avoir autant de femmes qu'il en pou-
vait nourrir. Il était pourtanlassezrarequ'unhomme
eût plus d'une épouse.
C'étaient toujours les femmes qui se chargeaient
de rendre aux morts les derniers devoirs. Elles com-
mençaient par envelopper le corps de larges bandes
de coton; elles le descendaient ensuite dans une
fosse profonde, où elles avaient soin de placer tout
ce que le défunt avait eu de plus précieux ou qu'il
DE SAINT-DOMINGUE. 25
avait le plus aimé. Le cadavre n'était pas étendu de
son long, mais on le mettait assis sur un banc;
on recouvrait ensuite la fosse d'on toit épais de bois
et'Je feuillage, et l'on chargeait ce toit de terre. Cette
inhumination était accompagnée de chants et de
diverses cérémonies religieuses, dont Oviédo ne
donne pas le détail. 11 dit seulement qu'avant de
descendre les corps des caciques dans la tombe, on
les vidait avec soin de toutes les parties molles, et
qu'on les desséchait ensuite au feu. Il ajoute que
c'était en ce moment qu'on composait le romance,
qui, outre l'éloge du défunt, marquait tout ce qui
était arrivé de plus remarquable SOHS son règne.
Les funérailles des caciques duraient quinze à
vingt jours, et avant que les invités se séparassent
on leur distribuait tout ce qui restait des effels du
défunt. Quelquefois on obligeait une ou deux de ses
femmes à s'enterrer avec lui : quelquefois aussi,
mais plus rarement, elles le demandaient comme
un droit et un honneur; le plus souvent on les lais-
sait maîtresses de disposer d'elles.
Les insulaires n'étaient pas cultivateurs : on n'a
trouvé chez eux aucun instrument d'agriculture ;
leur seule industrie consistait à mettre le feu aux
herbes de leurs prairies; ils remuaient ensuite lé-
gèrement le sol avec un bâton afin de mêler la cendre
avec la terre, et ils semaient leur maïs. Le feu était
encore leur instrument de chasse. Ils l'appliquaient
aux quatre coins d'une prairie lorsqu'ils soupçon-
naient qu'il y avait du gibier, et dans fort peu de
<9
26 HISTOIRE
temps ils y trouvaient à demi grillées les pièces de
gibier qu'elle renfermait; toute autre espèce de
chasse leur était à peu près interdite, parce qu'ils
étaient fort maladroits à tirer de l'arc.
Ils se servaient, pour allumer du feu, de deux
morceaux de bois sec, l'un dur et compact,
l'autre poreux et léger; celui-ci, taillé en fuseau,
dont le bout était reçu dans un trou pratiqué à
l'autre. En faisant tourner rapidement cette espèce
de fuseau, comme on fait tourner le moulinet dans
le chocolat, on parvenait à produire du feu. C'était
aussi avec le feu qu'ils creusaient leurs pirogues. Ils
choisissaient un arbre, allumaient du feu autour
du tronc et sur les racines pour le faire mourir, puis
ils le laissaient sécher sur pied ; quand l'arbre était
suffisamment desséché, ils y mettaient le feu pour
l'abattre, et ils le creusaient ensuite par le même
moyen, enlevant les charbons avec une sorte de
hache en pierre fort dure.
Ils ne faisaient pas de l'or le même cas que les
Espagnols; mais ils. ne laissaient pas de rechercher
avec soin les grains qu'ils trouvaient à la surface du
sol, parce qu'ils les aplatissaient pour en faire des
pendants pour leurs narines. On prétend même qu'ils
regardaient ce métal comme sacré, car ils n'allaient
jamais le recueillir qu'après s'y être préparés par
des pratiques religieuses.
Le gouvernement de ce peuple était despotique;
le pouvoir des caciques était absolu, mais il était
bien rare qu'ils en abusassent* Le droit de régner
DE SAINT-DOMINGUE. 27
était héréditaire. Si un cacique mourait sans enfants,
sou titre passait à ceux de ses soeurs, à leur défaut à
ceux de ses frères. Pouf que les enfants d'un cacique
pussent lui succéder, il fallait que leur mère con-
sentît à s'enterrer avec le défunt. Elle n'y était pas
forcée, mais si elle refusait le sacrifice de sa vie, on
la regardait comme épouse infidèle ou adultère. Les
insulaires avaient très-peu de lois, et comme ils
avaient peu de besoins, et que les grands crimes y
étaient inconnus, ces lois étaient peu sévères. Le vol
passait pour un crime irrémissible, et il était puni
de mort. Ils étaient généreux et hospitaliers.
Quand il survenait quelque différend entre deux
caciques, ce qui n'arrivait guère qu'au sujet de la
pêche, on cherchait à le terminer par transaction
afin de ne pas répandre le sang. Ce n'était qu'à la
dernière extrémité qu'ils se décidaient à faire la
guerre. Leurs armes étaient d'ailleurs fort peu
meurtrières; c'étaient des bâtons larges de deux
travers de doigt, terminés en pointe par une extré-
mité, et portant à l'autre une espèce de poignée ou
de garde. Ils avaient aussi des javelots d'un bois
fort dur, qu'ils lançaient avec beaucoup d'adresse.
Ceux de la côte orientale faisaient usage d'arcs et
de flèches; mais, comme je l'ai dit, ils n'étaient
pas fort habiles tireurs.
Les habitants d'Haïti s'adonnaient à la chasse aux
filets et à la pêche; chasseurs et pêcheurs réservaient
pour le cacique ce qu'ils prenaient de meilleur. Leur
nourriture ordinaire se composait de maïs, de pa--
28 HISTOIRE
tates et de cassave. Quelques herbes aromatiques
leur servaient d'assaisonnement. Leurs forêts pro-
duisaient des fruits en abondance ; ils y avaient re-
cours quand leurs récoltes étaient mauvaises. Leurs
habitations, comme celles de la plupart des sau-
vages, n'étaient pour l'ordinaire que des cases ou
cabanes rondes construites en pieux ou palissades,
dont l'intervalle était rempli par des roseaux artiste-
ment entrelacés et garnis d'une espèce de bourre
ou filasse qui croît sur les arbres.
La religion de ces insulaires ne consistait qu'en
quelques pratiques superstitieuses. Leurs idoles
étaient de deux sortes : les unes représentaient des
animaux malfaisants, tels que crocodiles, serpents,
crapauds, etc. ; les autres avaient des formes hu-
maines extrêmement hideuses. Ces idoles, qui s'ap-
pelaient Chemis ou Zemès, étaient de pierre, de
craie ou de terre cuite. Ils en plaçaient dans tous les
coins de leurs habitations, ils en peignaient même
l'image sur leurs corps. Ils leur attribuaient des
fonctions différentes : les unes présidaient à la
chasse, à la pèche, aux récoltes, etc.; les autres
réglaient les saisons, les vents, les pluies, etc.:
chacune avait un culte particulier.
Ces Zemès rendaient des oracles, mais c'était
grâce à l'adresse et à la fourberie de ceux qui pos-
sédaient ces idoles privilégiées. Fernand Colomb
dit, dans la Vie de son père, que cinq ou six Espa-
gnols, étant entrés un jour dans l'habitation d'un
cacique, y virent un Zemès qu'entouraient plu-
DE SAINT-DOMINGUE. 29
sieurs insulaires, et qui faisait beaucoup de bruit,
parlant à haute voix et avec des intonations fortes
et menaçantes dans la langue du pays, qu'ils n'en-
tendaient pas. Les Espagnols, soupçonnant de la
fraude, brisèrent la statue, et aperçurent un long
tuyau dont une extrémité assez évasée donnait dans
la tête de l'idole, l'autre aboutissait à un coin de la
case couvert d'un épais feuillage, où un homme ca-
ché soufflait ses paroles dans le tube, faisant dire
ainsi au dieu tout ce qu'il voulait, ou 'plutôt ce qui
convenait au cacique. Celui-ci, ajoute Fernand
Colomb, conjura les Espagnols de ne rien dire de
ce qu'ils avaient vu, et leur avoua qu'il employait
ce stratagème pour maintenir ses sujets dans l'obéis-
sance et se faire payer un tribut.
Les ministres du culte ou prêtres des Zemès.s'ap-
pelaient hdios; ils avaient une autre manière de
faire entendre l'oracle saos le secours de la parole.
Quand un individu voulait consulter le dieu, il com-
muniquait sa demande au bulios, qui la transmettait
immédiatement au Zemès; après quoi il avait l'air
d'écouter avec beaucoup d'attention et de recueille-
ment. Si, après avoir reçu la réponse du Zemès,
réponse que lui seul entendait, il prenait un air
satisfait, et qu'il se mît à chanter ou à danser, la
réponse était regardée comme très-favorable, et le
consultant se remplissait de joie. Si, au contraire ,
le prêtre prenait l'air triste et soucieux, où s'il
venait à répandre des larmes, le consultant s'aban-
donnait à la douleur; et, pour apaiser le courroux
30 HISTOIRE
du Zemès, il faisait de nouvelles offrandes. Les
bulios jouissaient d'un grand crédit, et le peuple
était persuadé qu'ils avaient de fréquents entretiens
avec les dieux, apprenant d'eux les choses les plus
cachées, lisant dans l'avenir, etc.
Comme chez la plupart des peuples sauvages, les
prêtres étaient aussi médecins ; mais ce n'était pas
toujours sans danger qu'ils exerçaient les fonctions
de ce dernier titre ; car, si le malade venait à mourir
dans leurs mains, on coupait les ongles et les che-
veux du défunt, on les mêlait au jus de certaines
herbes, et on lui versait ce mélange dans la bouche,
en le priant de dire si c'était par la faute du bulios
qu'il était mort. Il est évident que le mort nepouvait
pas répondre; on attachait un sens à des signes ex-
térieurs, tels que l'altération plus ou moins prompte
du cadavre, le développement de taches livides ; et
si la prétendue réponse du mort était à la charge du
médecin, celui-ci courait grand risque d'être im-
molé à l'aveugle fureur des parents.
Au reste, on n'en venait à cette extrémité que
lorsque le médecin avait été dénoncé, par des con-
frères jaloux', comme un faux bulios ; car dans les
cas ordinaires le bulios médecin était toujours res-
pecté , et les insulaires savaient fort bien que tous
les hommes sont sujets-à la mort, qui tôt ou tard
les saisit.
Les insulaires d'Haïti avaient quelque idée de
l'immortalité de l'âme et de l'autre vie : ils croyaient
à des récompenses dans un paradis que chaque peu-
DE SAINT-DOMINGUE. 31
plade plaçait dans son canton. Là ils devaient re-
trouver leurs parents, leurs amis et leurs femmes,
et mener avec eux une vie de délices. Quelques-uns
de ces insulaires plaçaient ce séjour des âmes vers
le lac Tiburon, qu'entourait une vaste plaine toute
couverte de mameys, espèce d'abricotier dont le
fruit est très-bon : c'était de ce fruit que les âmes se
nourrissaient dans le paradis. Aussi s'abstenait-on
de toucher aux mameys, quoique leur fruit fût très-
bon, afin de ne pas priver les âmes de leur nourri-
ture. Quant aux peines réservées aux méchants,
personne n'en parlait.
L'île entière, à l'arrivée des Espagnols, était divi-
sée en cinq États indépendants, gouvernés chacun
par un cacique ou souverain particulier. La vue de
ces étrangers ne surprit pas les Haïtiens autant qu'on
aurait dû le croire, «e qui venait, dit-on, d'une
tradition existante dans l'île : qu'il arriverait dans
peu des hommes ayant du poil au menton, qui met-
traient les Zemès en pièces etaboliraient leur culte ;
que ces hommes porteraient à leur ceinture des in-
struments avec lesquels ils partageraient un homme
en deux, et qu'ils dépeupleraient l'île en peu de
temps. Cette prédiction avait rempli d'effroi tous les
coeurs, et l'on en composa un romance, un chant
funèbre qu'on chantait à certains jours.
32 HISTOIRE
CHAPITRE II
Christophe Colomb. — Découverte de l'île d'Haïti.
On ne peut justement contester à Christophe
Colomb la gloire d'avoir découvert toutes les An-
tilles et la côte voisine de l'Amérique. Ne pouvant
la lui ravir, des écrivains envieux ont prétendu la
diminuer. Ils ont réuni tout ce qu'ils ont pu trouver
dans l'antiquité de notions relatives à l'existence
d'un autre monde, ils y ont ajouté tout ce qu'a pu
fournir d'indices l'histoire du moyen âge, et ils ont
dit : Christophe Colomb avait lu Sénèque ^ avait lu
Platon, avait lu des relations modernes, avait hé-
rité des papiers d'un pilote de ses amis et du secret
de ses découvertes, et c'est sur toutes ces données
qu'il conçut le projet de son voyage.
Il est vrai que Sénèque le Tragique, dans sa Médée,
paraît annoncer la découverte future d'un nouveau
monde; que Platon , dans son Timée, parle d'une
île située au delà des colonnes d'Hercule, laquelle
était d'une grande étendue et fut submergée par les
eaux de la mer à la suite d'un violent tremblement
de terre ; qu'au delà de cette île, qu'il nomme Atlan-
tide, Platon place un grand nombre d'îles plus pe-
tites, et, après cet archipel, un grand continent
plus Yaste que l'Europe et l'Asie ensemble : qu'enfin
il ajoute qu'au delà de ce continent est la vraie mer.
DE SAINT-DOMINGUE. 33
Il est encore certain que d'anciens auteurs out fait
mention d'un navire carthaginois qui, vers l'an 400
avant l'ère chrétienne, s'enfonça dans la mer, entre
le midi et le couchant, sans avoir d'autre guide que
l'étoile du nord, et, après une longue navigation,
aborda à une île déserte, abondante en pâturages,
coupée de belles rivières, couverte d'arbres magni-
fiques; que tant d'avantages, joints à la douceur du
climat, engagèrent plusieurs matelots à rester dans
cette île; que les autres étaut retournés à Carlhage,
le sénat les fit tous mettre à mort, afin d'ensevelir
dans un éternel oubli cette découverte.
On dit encore que, lorsqu'on découvrit l'île de
Corvo, la plus occidentale des Açores, on y trouva
une statue équestre de terre cuite, sur un piédestal
de la même matière ; que sur le piédestal étaient
gravés des caractères qu'il ne fut pas possible de
déchiffrer; quele cavalier était vêtu comme lesAmé-
ricains qui n'étaient pas absolument nus, et qu'il
montrait du doigt l'occident, comme pour indiquer
qu'il y avait des hommes et des terres de ce côté.
Enfin on a prétendu qu'un bâtiment chargé de
vins d'Espagne pour l'Angleterre, obligé de céder à
la violence des vents, avait été poussé à l'occident ou
plutôt au sud-ouest, et qu'il avait pris terre, suivant
les uns, à une île, suivant les autres, à la côte de
Feraambuco au Brésil ; que le pilote, revenu à peu
près seul de ce voyage, mourut au bout de quelque
temps chez Colomb, son ami, auquel il légua ses
papiers contenant le journal de son voyage.
2*
34 HISTOIRE
A tout cela on répond qu'il est très-probable que
Christophe Colomb, né dans un village et de fort basse
extraction, élevé pour le métier de marin, n'a jamais
lu ni Platon, ni Sénèque, ni les auteurs qui parlent
du navire carthaginois; que la prétendue découverte
du cavalier de terre cuite de l'une des Açores ne peut
donner qu'un indice trop vague pour devenir le fon-
dement raisonnable d'un voyage de découvertes avec
espoir de réussir; que, pour ce qui concerne le pilote
biscayen, portugais ou andalous, car on le fait tan-
tôt l'un, tantôt l'autre, outre que Colomb s'est tou-
jours récrié contre ces suppositions, on sait qu'il ne
passa jamais l'équateur, chose que d'abord il aurait
dû faire s'il avait voulu suivie la route prétendue de
ce pilote.
Ce qui put donner à Colomb l'idée qu'un autre
monde existait à l'occident, ce fut d'apprendre par
les rapports qui se publièrent après la découverte
des Açores et des Canaries, qu'après des coups de
vents d'ouest, on trouvait souvent sur la côte de ces
îles des fragments de bois étrangers, des roseaux
d'espèce inconnue et même des cadavres qu'on re-
connaissait à beaucoup de signes n'appartenir ni à
l'Europe ni à l'Afrique. D'ailleurs Colomb avait lu la
relation de Marco-Paulo où il est question d u Cathay,
qui n'est pas autre chose que la partie septentrio-
nale de la Chine. Il savait assez d'astronomie et de
cosmographie pour être convaincu que la terre est
ronde, et qu'en poussant toujours à l'occident il
finirait par rencontrer les terres de l'Asie, et peut-
DE SAINT-DOMINGUE. 35
être l'île abondante en or que Marco-Polo appelle
Cipango, et qu'on croit être le Japon. Il connaissait
parfaitement l'art de prendre la latitude en haute
mer au moyen de l'astrolabe, ce que personne avant
lui n'avait fait ; et de quelque côté qu'il dirigeât sa
course, il ne pouvait jamais lui arriver pire que
d'être obligé de retourner sur ses pas.
Je ne vous dirai pas tout ce que Colomb eut à
souffrir de peines, de fatigues, de désagréments,
à Gênes, à Lisbonne, à Madrid, avant qu'on le mît
en état d'entreprendre son voyage. Ce ne fut qu'au
bout de six ans, et lorsque, ne comptant plus sur
l'Espagne, il allait se rendre en France auprès de
Charles VIII, que la reine Isabelle consentit à traiter
avec lui aux conditions qu'il avait proposées, et dont
la principale était sa nomination à la charge d'amiral
et de vice-roi perpétuel de toutes les mers, îles et
terres fermes qu'il découvrirait, réversible à ses
héritiers. Ce traité fut signé par la reine Isabelle et
le roi Ferdinand, dans le camp de Sainte-Foi, après
la reddition de la ville de Grenade, dernier asile de
la puissance des musulmans en Espagne.
Colomb partit de Palos, petit port de mer de l'An-
dalousie à quatre-vingts kilomètres de Séville, le
3 août 1492. On lui avait donné trois caravelles,
petits bâtiments à voiles latines, portant ensemble
cent vingt hommes d'équipage et des vivres pour
un an. Pendant quelques jours le courage des Cas?-
tillans se soutint assez bien. A deux cents myria-
mètres des Canaries, on avait vu beaucoup d'oi-
36 HISTOIRE
seaux de différentes espèces, ce qui avait fait pré-
sumer que la terre n'était pas éloignée. Plus loin la
surface des eaux parut couverte d'herbes qui sem-
blaient nouvellement détachées de la terre ou des
rochers, et cette circonstance rendit plus vive l'espé-
rance que l'aspect des oiseaux avait d'abord fait naî-
tre. Mais bientôt on ne vit plus ni herbes ni oiseaux :
l'eau et le cielde tous les côtés. Alors quelques-uns
de ceux qui s'étaient volontairement engagés se
mirent à se lamenter et à déplorer leur infortune.
Peu à peu le découragement gagna les aulres. Les
caravelles étaient entrées dans l'aire des vents alizés;
elles voguaient rapidement vers l'ouest; mais ces
vents qui soufflaient de l'est avec tant de constance
ne leur fermeraient-ils pas le retour en Espagne?
Les plus mutins ouvrirent l'avis de reprendre le che-
min de l'Espagne, après avoir jeté Colomb à la mer.
Colomb ne se dissimula pas toute la grandeur du
péril, mais sa prudence ne l'abandonna point; et
tantôt par de douces paroles ou par des espérances
bien ménagées, tantôt en leur parlant de la gloire
et des richesses qui les attendaient, quelquefois en
usant à propos de son autorité, il vint à bout de
calmer l'effervescence des esprits; cependant quel-
ques jours après les murmures recommencèrent : ils
devinrent même si violents, qu'il fut obligé de propo-
ser une transaction qui fut acceptée, o Si d'ici à trois
jours, dit-il à son équipage, la terre ne se montre
point, je me mettrai à voire disposition. » On lui ré-
pondit qu'on voulait bien encore lui donner les trois
DE SAINT-DOMINGUE. 37
jours qu'il demandait; mais que, ce terme expiré,
on virerait de bord.
Colomb n'avait demandé un terme si court que
parce qu'il avàitremarqué depuis quelque temps des
indices de terre. Déjà il trouvait fond avec la sonde,
et la nature du sable ou de la vase qu'il ramenait lui
donnait de grandes probabilités du voisinage de la
terre. Dès le second jour, les indices devinrent plus
significatifs : c'étaient des morceaux de bois façonné,
des roseaux fraîchement coupés; ou vit un arbuste
épineux avec son fruit ; le matin, d'ailleurs, on sen-
tait plus de fraîcheur, et pendant la nuit les vents
changeaient souvent. Le soir de ce même jour (c'é-
tait le 11 octobre), après la prière, Colomb avertit
l'équipage que cette nuit même il comptait voir la
terre; en conséquence il donna l'ordre qu'à minuit
les voiles- fussent carguées, et indiqua des signaux
pour queles bâtiments se retrouvassent s'ilsvenaient
à être séparés par un coup de vent. Sur les dix-
heures du soir, Colomb aperçut à l'horizon de la
lumière ; il le fit remarquer à deux de ses gens, et
peu de temps après, la nuit étant fort claire, il leur
fit voir la terre. Au point du jour, la terre parut
visiblement aux yeux de toutl'équipage, qui aussitôt
entonna le Te Deum.
Après cet acte religieux, tous allèrent se jeter aux
genoux de Colomb pour lui demander pardon des
chagrins qu'on lui avait causés ; en même temps on
le salua des noms d'amiral et de vice-roi; et, passant
tout d'un coup de la haine brutale à un sentiment
38 HISTOIRE
passioué d'admiration, cet étranger, cet aventurier
ambitieux, que, deux à trois jours avant, ils trai-
taient avec le plus grand mépris, ils le regardaient
maintenant comme un homme presque divin; on ne
trouvait pas de termes assez lorts pour exprimer la
haute opinion qu'on avait de son génie, de sa sagesse
et de son courage. ,
La première terre vue par Colomb était une île
d'environ soixante kilomètres de long, que ses ha-
bitants appelaient Gwmhani. Le rivage était cou-
vert de sauvages qui montraient la plus grande sur-
prise. loeCqpiiane (1) s'étant avancée jusqu'à terre,
Colomb descendit le premier, l'épée d'une main, l'é-
tendard de Castille de l'autre. Les commandants des
autres caravelles le suivirent de près, de même que
leurs équipages, et tous ensemble allèrent, comme
avaient fait les hommes de la Capitane,j>ïètev ser-
ment de fidélité à leur amiral et vice-roi. La prise
de possession eutlieu ensuite au nom delà couronne
de Castilje, avec les formalités requises, enprésence
du notaire royal, Rodrigue Exovedo, Ensuite on
pknta une croix sur le rivage, et après l'avoir adorée
avec les plus grands sentiments de religion, on y
pava les armes de CastiUe. ,,
fout cela se passait sous les feux des sauvages,
qui regardaient d'un air étonné, mais tranquille.
Ce nefutqu'au moment où ils virentlenotaira écrira,
que, saisis d'une frayeur subite dont on ne devinait
(1) Nom que portait la caravelle montée par Colon*,
DE SAINT-DOMINGUE. 39
pas la cause, ils prirent la fuite de tous les côtés. Les
Espagnols coururent après eux, et en atteignirent
quelques-uus, auxquels ils firent des caresses et des
présents. Cette conduite rassura tous les autres, qui
revinrent en foule et se rendirent assez familiers. On
leur fit plusieurs questions par signes, cette langue
universelle que tous les hommes entendent; mais
tout ce qu'on put apprendre d'eux, c'était que leur
île s'appelait Guanakani et faisait partie du groupe
connu sous le nom de Lucayos, nom donné aujour-
d'hui à toutes les îles qui sont au nord et à l'ouest
des grandes Antilles, jusqu'au canal de Bahama. En
venant à bord des trois navires, les naturels appor-
tèrent des perroquets et du coton; on leur donna en
échange de petites sonnettes qu'on leur attacha au
cou et aux jambes, et d'autres bagatelles qui les
transportaient de joie, de sorte qu'en peu d'instants
les navires se trouvèrent remplis de coton et de per-
roquets qui faisaient un vacarme horrible.
Ce qui fit le plus de plaisir aux Espagnols, ce fut
de voir que tous ces sauvages portaient de petites
plaques d'or suspendues à leurs narines ; ils don-
nèrent à entendre qu'ils les tiraient d'un pays situé
au sud, ce qui engagea Colomb à chercher ce for-
tuné pays. Après avoir passé devant plusieurs petites
îles où il ne s'arrêta pas, où il ne fit du moins que
très-peu de séjour, il arriva à une grande terre que
les habitants des autres îles qui avaient voulu le
suivre désignaient par le nom de Cuba, Comme son
bâtiment avait besoin d'être radoubé, il entra dans
40 HISTOIRE
un port qui lui parut commode (i). 11 profita du
séjour qu'il dut y faire pour envoyer à la décou-
verte, ignorant encore s'il était dans une île ou sur
un continent.
Il chargea de cette exploration deux hommes
très-intelb'gents, qui, s'étant avancés dans l'inté-
rieur des terrés l'espace d'environ quatre-vingts
kilomètres, ne crurent pas devoir aller plus loin.
Ils rapportèrent à Colomb qu'ils avaient trouvé sur
leur route beaucoup de villages, et que partout les
habitants les avaient reçus comme des hommes des-
cendus du ciel; qu'ils leur avaient donné à manger
des racines qui, cuites sons la cendre, avaient le
goût démarrons (c'étaient des patates); que le pays
était fort beau, mais qu'ils n'y avaient rien vu de
bien particulier; qu'ayant cherché à savoir si leur
pays produisait dé l'Or, les habitants avaient dési-
gné un certain canton, «ans en indiquer la position
précise; mais qu'ils leur avaient fait entendre qu'il
s'en trouvait beaucoup dans un pays qu'ils Mon-
traient à l'orient, et qu'ils nommaient Bohio (2).
Plusieurs habitants de Cuba, séduits par les pré-
sents que leur avaient faits les deux Espagnols, les
suivirent jusqu'à leurs bâtiments, qui ne leur cau-
sèrent pas moins d'étonnemènt et d'admiration qu'à
ceux de Guanahani. Il assurèrent l'amiral qu'il trou-
verait beaucoup d'or dans cette région, où ils offri-
(1) Celui de Baracoa, vers la pointe orientale de l'Ile.
(2) Ce nom n'est pas celui d'un pays; il servait à désigner une terre
où se trouvaient beaucoup de villages.
DE SAINT-DOMINGUE. 41
rentmème de l'accompagner, ce quïljaccepta d'au-
tant plus volontiers qu'il avait le dessein de faire
apprendre le castillan à quelques-uns de ces insu-
laires afin qu'ils pussent lui servir plus tard d'in-
terprètes.
Le mauvais temps contraria l'amiral à sa sortie
de Baracoa ; il fut obligé de chercher un abri dans
un port voisin qu'il appela Sainte-Catherine, parce
que c'était ce jour-là la fête de cette sainte ( 25 no-
vembre). Depuis quatre jours une de ses caravelles,
très-bonne voilière, s'était séparée de lui. Son com-
mandant voulut profiterde cet avantage pour arriver
Je premier à cette terre qu'on leur avait dépeinte
comme si riche en or. Cependant Colomb trouva
au port de Saiute-Catherine plusieurs habitants de
la terre dont on lui avait parlé sous le nom de Bohio,
mais que ces insulaires déclarèrent s'appeler Haïti.
Ils dirent que leur pays abondait en or, qu'on le
trouvait surtout en grande quantité dans un canton
nommé Cibao. Ce nom réveilla les premières idées
que l'amiral avait conçues d'après la relation de
Marco-Polo, et il se crut arrivé au Cipango de ce
voyageur célèbre. 11 se prépara donc à partir, et il
prit sur son bord ces mêmes insulaires d'Haïti, qui
lui promirent de le conduire à Cibao.
De la pointe orientale de Cuba à l'île d'Haïti, il
n'y aque soixante-douze à quatre-vingts kilomètres.
L'amiral franchit cet intervalle du 5 au 6 décembre.
Il, prit terre près d'un cap qui formela pointe occiden-
tale de la côte nord d'Haïti. Le port où il entra reçut
42 HISTOIRE
de lui le nom de Saint-Nicolas, en l'honneur du
saint que l'Église fête ce jour-là.
CHAPITRE III
Colomb prend possession de l'Ile d'Haïti, à laquelle il donne le nom
A'lie Espagnole. — Son départ pour l'Espagne.
L'amiral voulait d'abord passer quelques jours au
port Saint-Nicolas pour y laisser reposer ses équi-
pages ; mais il était inquiet d'une part sur le sort de
la caravelle égarée, et d'autre part ses guides lui
dirent que, pour aller à Cibao, il fallait pousser beau-
coup plus à Test. Il suivit cette indication, passa
devant une île qu'il appela la Tortue, parce qu'elle
lui parut avoir la forme d'une carapace de tortue, et
fut contraint par le mauvais temps d'entrer dans un
port qu'il nomma la Conception, et que les Fran-
çais ont appelé plus tard Port de l'Écu.Be là il en-
voya six hommes reconnaître l'intérieur du pays. Ces
hommes, à leur retour, rapportèrent qu'il n'était pas
possible de voir un plus beau pays. Un oiseau qu'il
entendit chanter lui rappela le ramage du rossignol;
les poissons que ces pêcheurs prirent lui parurent
semblables à ceux que fournissent les côtes d'Es-
pagne ; il comptait d'ailleurs y trouver des mines
d'or; ce fut sur ces divers motifs qu'il donna le nom
à'lie Espagnole à cette terre si désirée.
DE SAINT-DOMINGUE. 43
Les insulaires témoignèrent d'abord peu de con-
fiance à ces étrangers si différents d'eux, et ce ne
fut qu'au bout de plusieurs jours qu'on put prendre
quelques-uns d'entre eux. Le traitement qu'on leur
fit, les présents dont on les chargea, les habits dont
on couvrit une de leurs femmes, qui, moins agile que
ses compagnes, n'avait pu fuir avec elles, les firent
passer à l'excès contraire. Le lendemain un nombre
infini d'insulaires se rendirent au port, ils portaient
sur leurs épaules la femme qu'on avait habillée; ce
peuple parut à Colomb un peu plus blanc que les
autres insulaires; mais les individus étaient plus pe-
tits, moins robustes, plus doux, tout aussi laids. On
lui confirma tout ce qu'on lui avait dit de Cibao.
Dès que la mer fut navigable, l'amiral fit voile
vers l'est. En traversant le canal qui sépare la Tor-
tue de l'Espagnola, il aperçut un port où il entra,
et qu'il appela Valparaiso, tant le lieu lui parut
délicieux. Les Français l'ont appelé Port de Paix.
Deux à trois jours après, il mouilla dans un port
qu'il nomma Saint-Thomas, et que les Français
ont appelé Baie de l'Acul. Les Espagnols y furent
reçus comme des êtres surnaturels. Le cacique de
Marien, qui demeurait près d'un port connu plus
tard sous le nom de Port du Cap-Français, ayant
entendu parler de ces étrangers dont on racontait
des merveilles, envoya une députation à leur chef
pour le prier de se rendre auprès de lui. Il lui fit
offrir en même temps une ceinture bordée d'os de
poisson travaillés en guise de perles, et d'un mas-
44 HISTOIRE
que recouvert de lames d'un or très-pur. Colomb
répondit aux députés qu'il irait incessamment voir
leur maître. 11 était en ce moment indisposé, de
sorte qu'il se relira dans sa chambré pour se repo-
ser, après avoir bien recommandé à son pilote de
ne pas quitter le gouvernail ; mais le pilote,
croyant n'avoir aucun danger à courir, se fit rem-
placer par un marin sans expérience ; négligence
fatale qui causa la perte de la caravelle : elle échoua
sur un banc de sable. Colomb se réveilla en sur-
saut, et fit tous ses efforts pour dégager son na-
vire; mais le mal était irréparable; et il ne fut pas
possible de leremettre à flot : il s'entr'ônyrit, et ce
ne fut pas sans peine qu'on parvint à sauver l'équi-
page et la meilleure partie de la cargaison. Le ca-
cique, informé de cet accident, envoya du secours
aux Espagnols, et il se rendit lui-même auprès d'eux
avec ses frères.
La caravelle qui faisait route avec le capitaine re-
cueillit tout, ce qu'on put sauver.du naufrage. Le
caçiquefit presser de nouveau l'amiral de l'aller voir,
ce que celui-ci promit de faîredès qu'il aurait réparé
le malheur qu'il venait d'éprouver; et, comme le
«acique trouvait le temps long, cédant à son impa-
tience, il se rendit lui-même auprès de l?amîral,
auquel il offrit ses services. Il lui. donna même une
grande quantité d'or, s'eagageant à lui en faire ap-
porter de Cibao autant qu'il en voudrait. Les sujets
du cacique, à l'exemple de leur souverain, fourni-
rent de l'or aux Castillans en échange d'objets sans
DE SAINT-DOMINGUE. 45
valeur, tels que des fragments de poterie, de verre,
de faïence. Encore ces insulaires étaient-ils si con-
tents de leur marché, qu'aussitôt que l'échange
avait eu lieu, ils s'enfuyaient à toutes jambes de
peur que les Espagnols ne se ravisassent.
Ce fut alors que Colomb, voulant consolider sa
prise de possession de l'Ile Espagnole, résolut de
bâtir une forteresse dans les États de ce cacique, au-
quel il fit quantité de présents qui, sans avoir une
grande valeur, parurent infiniment précieux à ce
prince ; et non-seulement il obtint de lui la faculté de
bâtir une forteresse, mais encore il causa au cacique
la plus vive joie, en lui annonçant qu'il laisserait
dans cet établissement, qui prit le nom de Puerto-
Réal (entre la baie del'Acul et le Cap-Français), une
partie de ses gens, tandis qu'il irait lui-même en
Espagne chercher des marchandises.
Colomb, en effet, ne tarda pas à partir pour l'Eu-
rope. Ce qui le détermina, dit-on, à un départ aussi
précipité, ce fut d'avoir appris par quelques insu-
laires qu'on avait vu rôder sur la côte de l'est un
navire semblable. Il ne douta point que ce ne fût la
caravelle qui s'était séparée de lui ; il envoya aussi-
tôt sa chaloupe à la recherche de la Pinta (c'était le
nom de cette caravelle), et, comme on ne put la
trouver, il pensa que son lieutenant infidèle était
parti pour l'Espagne afin d'y porterla première nou-
velle de la découverte de ce nouveau monde et de
s'en attribuer la gloire. Quant au naufrage de la Ca-
pilane, on prétendait qu'il avait été concerté avec
46 HISTOIRE
son pilote* «fin d'avoir un prétexte plausible pottr
laisser dans i?île une partie de ses gens.
Avant de s'éloigner, il exhorta lesEspagnols qu'il
laissait dans l'île à se conduire de manière à con-
server la bonne intelligence entré eux et les natu-
rels; il leur recommanda de rester toujours unis,
leur laissa des vivres, des munitions, et tout ce qui
lui restait de marchandises ; reçut du cacique un
riche présent en or et en càssave, et prit à son bord,
à la prière de ce prince, plusieurs insulaires parmi
lesquels se trouvait un parent de ce dernier.
L'amiral sortit de Puerto-Realle 4 janvier 4493,
et il prit d'abord krouteder«*t> afin de reconnaître
toute la côte septentrionale et méridionale de 111e.
Quand il passa devant l'embouchure de la rivière
Yaqué, qu'on lui dit véûir dési montagnes deCibào,
et qu'il eut reconnu que le sable sur lequel coulent
ses eaux renfermait des paillettes d'or, il; ne douta
plus que l'île d'Haïti ne fût réellement là Cipango
du voyageur vénitieni On cjoit même qu?il n'est
jamais bien revenu de cette opinion.
Deux jours après son départ, l'amiral découvrit"là
caravelle qu'il avait crue perdue. Lès deux bâtiments
ne tardèrent pas à se rejoindre* Lé capftàiiiè s'éx-
cnsa d'avoirquitté l'amiral sur le mauvais temps qui,,
l'y avait contraint. La fausseté de cette ^allégation
était évidente ; mais Colomb était trop- satisfait dé
se trouver délivré de ses inquiétudes an sujet de ce
bâtiment, pour ne pas accueillir lès excuses du ca-
pitaine ; il se contenta de lui demander ce qu'il avait
DE SAINT-DOMINGUE. 47
fait depuis leur séparation. Le capitaine répondit
qu'il avait parcouru la côte de l'est, et que partout
où il s'était arrêté il avait échangé toutes ses mar-
chandises contre de l'or; qu'il avait retenu pour lui
la moitié de cet or, et partagé le reste entre les
hommes de l'équipage. Il paraît, au reste, que le
capitaine fut obligé par l'équipage à rejoindre l'ami-
ral ; l'inégalité du partage, où il gardait pour lui la
moitié du profit des échanges, avait excité des mur-
mures ; il craignit que ses gens ne se portassent à des
violences, et il fit entendre qu'on s'en rapporterait
là-dessus à ce que dirait l'amiral. Celui-ci crut à
propos d'ajourner cette discussion, et l'on continua
pendant trois cent vingt kilomètres à explorer la côte
septentrionale jusqu'à son extrémité orientale. Là,
les caravelles tournèrent au sud, et après une courte
traversée elles se trouvèrent dans une vaste baie
que les naturels désignèrent sous le nom de Sama-
na, nom qu'elle porte encore. L'amiral la fit visiter
par sa chaloupe. Les Espagnols, bien accueillis
partout, ramenèrent quelques naturels qui parurent
désirer voir de près les deux caravelles qu'ils aper-
cevaient de loin. Questionnés par Colomb au sujet
des habitants des îles dé l'est, dont le cacique de
Marien lui avait parlé comme d'anthropophages,
ils lui dirent que, outre leur île et ces mangeurs
d'hommes, il y avait encore une autre terre qu'ils
nommèrent Boriquen (c'est l'île de Porto-Rico); que
dans cette contrée il y avait de l'or, mais moins beau
que celui de Cibao* Le oacique de Samana vint en-
48 HISTOIRE
suite à bord, et il fut si bien reçu par Colomb, que
plusieurs de ses sujets témoignèrent le désir d'aller
voir le pays de ces étrangers. Colomb reçut tous
ceux qui voulurent s'embarquer.
Le 16 janvier les deux caravelles passèrent à la
vue de Boriquen, et l'on découvrit même quelques-
unes des Petites-Antilles. Après une heureuse navi-
gation de plusieurs jours survint une longue tem-
pête , dont je ne vous parle qu'à cause de la précau-
tion que prit l'amiral, croyant le nan frage inévitable,
pour que le souvenir de ses découvertes ne périt pas
avec lui. Il écrivit en quelques lignes les principaux
événements de son voyage, et il renferma cet écrit
dans un baril bien hermétiquement fermé qu'il jeta
à la mer. Ce baril, dout on n'a jamais entendu parler,
dut être porté par les courants à quelque plage dé-
serte, ou jeté sur des écueils. Toutefois la tempête
s'apaisa, et la caravelle de Colomb aborda sans acci-
dent à l'ile de Sainte-Marie, une des Açores, appar-
tenant aux Portugais. Le gouverneur de cette île, de
même que tous ceux des possessions Portugaises,
avait l'ordre secret d'arrêter Colomb, s'il revenait
de son expédition; il envoya aussitôt complimenter
Golomb, lefaisant en mêmetemps inviter à descendre
à terre. L'amiral se méfia de cette offre ; il n'envoya
à terre que quelques-uns de ses gens, qui furent
arrêtés. Colomb menaça de canonnerla ville, ce qui
obligea le gouverneur à lui renvoyer ses Espagnols.
Dès le commencement de la tempête, la Pinta,
séparée par les vents de la CapUane, n'avait plus

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