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Histoire du bataillon mobilisé d'Elbeuf, 5e bataillon de la 1re légion de la Seine-Inférieure / par un officier du bataillon

115 pages
Impr. de Vve Guibert (Caudebec-lès-Elbeuf). 1871. In-16.
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HISTOIRE
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BATAILLON MOBILISÉ D'ELBEUF
HISTOIRE
DU
MXAILLON MOBILISÉ
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ILLON DE LA lre LÉGION
de la Seine-Inférieure
PAR UN OFFICIER DU BATAILLON
CAUDEBEG-LÈS- ELBEUP
IMPRIMERIE DE VEUVE GUiBERT, RUE DÉ LOUVIERS.
1871.
A MES FRÈRES D'ARMES
Souvent, pendant nos marches, vous m'avez
demandé de racconter les incidents de notre
petite odyssée, lorsque la fin de la guerre,
que nous savions tous prochaine et inévitable,
nous aurait rendus à nos familles et à notre
foyer.
Je vous l'avais promis, j'ai tenu parole. J'ai
rétracé, plutôt pour vous, que pour ceux qui n'y
ont pas assisté, tous les faits, tous les événe-
ments auxquels le bataillon d'Elbeuf a pris part,
avec les impressions du moment. Le tout a été
publié par r Industriel Elbeuvien dans une série
d'articles adaptés aux besoins d'un journal, où
l'histoire est tenue de s'astreindre aux allures du
roman, tout en restant fidèle à la vérité.
Cédant à vos instances, je réunis ces articles en
brochure après y avoir apporté quelques modi-
fications ulsignifianteS.
— (5 —
J'ai peu cité de noms propres, vous me l'aviez
tous défendu. J'ai dû cependant, pour rendre
hommage à la vérité, citer souvent celui de notre
commandant.
J'imite donc votre réserve, et mettant à part
tout amour-propre d'auteur, certain que vous me
gardez un bon souvenir, je signe :
UN OFFICIER DU BATAILLON,
1 1
HISTOIRE
DU
BATAILLON MOBILISÉ
D'ELBEUF
Aujourd'hui que les Prussiens ont évacué la
Normandie, le moment est venu pour ceux qui
ont pris part, soit aux opérations militaires, soit
aux administrations civiles de notre région pen-
dant la période de l'occupation, de retracer briè-
vement les faits accomplis. Ces documents mul-
tiples serviront à écrire l'histoire générale de cette
campagne 1870-71 qui restera tristement célèbre
pour toute la France, mais qui, il faut l'espérer,
n'est que le premier acte d'un drame dont nous
devons laborieusement préparer les péripéties et
le dénouement.
Ce qui intéresse particulièrement le canton
— 8 —
d'Elbeuf se résume en trois choses ; l'histoire de
son bataillon de mobiles renfermé dans Paris ;
celle de son bataillon de mobilisés ; enfin celle de
l'occupation intérieure par l'ennemi.
Acteur dans les faits et actes du bataillon mo-
bilisé, nous croyons devoir livrer aux historiens
présents et futurs ce que nous avons vu, laissant
à d'autres chroniqueurs de bonne volonté le soin
de retracer les deux autres points de vue de notre
histoire contemporaine et cantonale.
L'arrivée des Prussiens à Gisors avait mis sur
pied les gardes nationales sédentaires de Rouen
et d'Elbeuf; ce motif, avait encouragé les deux
villes à hâter, à leurs frais, l'équipement et l'ar-
mement de leurs gardes mobilisés. Le départe-
ment étant venu en aide à la ville d'Elbeuf, elle
avait constitué et cantonné à Alisay 4 compagnies
qui firent pendant un mois un service assez péni-
ble, quoique peu dangereux. Pendant ce temps
l'organisation du bataillon cantonal était poussée
avec activité ; il était composé d'environ 1,000
hommes, déduction faite des réfractaires s'élevant
au moins à 200, dont beaucoup n'avaient pas été
les derniers à crier : aux armes ! tout en n'ayant
aucune disposition à marcher.
Ces 1,000 hommes se répartissaient en 12 com-
pagnies : 7 pour Elbeuf ; — 2 pour Caudebec, --
— 9 —
4 pour Saint-Pierre ; — 1 pour Orival et Lalonde
et 1 pour toute la presqu'île. Les officiers et les
délégués élus dans chaque compagnie avaient
choisi pour chef de bataillon M. Goujon, ancien
adjudant de l'armée, ayant 14 ans de services, et
décoré de la médaille militaire, qui avait accepté,
quoique marié et âgé de plus de quarante ans.
Le 20 novembre le bataillon fût définitivement
constitué.- Le 25 il fut envoyé à Louviers, et dès
le lendemain, sur l'ordre du général Briant, les 7
compagnies d'Elbeuf, les seules qui fussent à peu
près équipées, partaient pour Vernon menacé par
les Prussiens. Elles y trouvèrent le 41e de marche
composé des mobiles de l'Ardèche, qui, avec quel-
ques francs-tireurs, escarmouchaient chaque jour
contre les avant-postes et les éclaireurs enne-
mis.
Les 5 compagnies restées à Louviers y complé-
taient leur équipement et leur instruction sous
les ordres du capitaine Dautrême. Malheureuse-
ment, à Vernon comme à Louviers, l'armement
était insuffisant, étant composé de fusils à piston
de divers calibres, dont quelques-uns n'avaient
même pas de cartouches en nombre suffisant.
A Vernon la ville d'Elbeuf avaient envoyé 4
pièces d'artillerie Witworth en acier rayées, avec
un détachement recruté parmi les volontaires
-10 -
qu'elle avait payés jusqu'à ce jour de ses propres
deniers.
* Le 1er décembre était arrivé. Les sorties de
Ducrot sur la Marne répandaient partout la fièvre
patriotique. Chacun voyait l'heure finale, l'heure
du triomphe approcher. Gambetta, ministre de IlL
guerre, lançait ses ordres aux généraux, cornue
des proclamations, à la face du monde entier ; il
télégraphiait à Briant : « Ramassez tout ce que vous
« avez de forces et marchez sur Paris---»
L'intendance faisait ses malles à Rouen pour se
transporter à Vernon ; nos avant-postes devaient
faire un mouvement en avant vers Mantes ; le 4
décembre une reconnaissance était ordonnée pour
connaître la position exacte de l'armée ennemie
et la colonne dirigée .par le commandant Goujon
se heurtait à Chaufour contre quelques cavaliers
Hanovriens. Mais les événements devaient ap-
prendre à nos gouvernants que l'art de la guerre
est fait de surprises, et qu'il est souverainement
imprudent de dévoiler à l'adversaire ses intentions
et ses plans.
Les Prussiens occupaient Amiens. Manteuffel
hésitait à pousser plus loin que cette place, in-
quiété par les mouvements de Faidherbe, qui
toujours battu et toujours menaçant se tenait
constamment sur ses flancs. A la nouvelle de la
— il —
sortie de Ducrot, il poussa brusquemment sur
Rouen, arrêtant par un mouvement tournant
toute poursuite tentée vers Paris ; ce fut comme
un coup deioudre.
La défense de Rouen n'avait jamais été prise au
sérieux. Tous les corps qui eussent pu former une
armée de secours étaient dissiminés dans la Seine-
Inférieure et dans l'Eure. Près de 40,000 hommes
sans cohésion, sans canons et sans intendance,
attendaient une direction qui ne vint point.
Les "corps qui furent appelés, arrivèrent sur le
théâtrè de Faction sans ordres et sans chefs. Les
généraux savaient la partie perdue et essayaient
à peine de sauver les apparences. Ce qui advint à
Buchy et à Rouen, d'autres que nous se charge-
ront de le publier.
Ce que nous devons dire à la honte des chefs
supérieurs, c'est que le bataillon d'Elbeuf et le
44me de marche envoyés à Vernon, y restèrent
oubliés comme des enfants perdus. Si celui qui
écrit ces lignes ne s'était pas trouvé en mission à
Rouen au milieu de la débâcle, et n'avait pas rejoint
son bataillon pour tenir son chef au courant des
événements, peut-être 4,000 hommes eussent été
cernés et forcés de se rendre. Nous devons dire ce-
pendant que pendant la journée du 5 décembre et
au moment'où le mouvement de retraite était com-
-12 -
mencé, des pères de famille d'Elbeuf, peu confiants
dans la sollicitude du général Briant, avaient en-
voyé un message qui tenait le chef de bataillon
au courant de la situation.
Le lundi 5 décembre au matin, le lieutenant-
colonel Thomas, du 41me de marche décida qu'il y
avait lieu d'abandonner Vernon et de se retirer
sur Louviers. Le bataillon d'Elbeuf dût le suivre.
Cette décision ne put-être exécutée que le soir,
car il fallut le temps de réquisitionner des vivres,
les hommes étant sans argent.
Depuis le 1er décembre le capitaine-trésorier
n'avait pas encore jugé à propos de fournir la
solde, et il avait quitté Rouen avec la caisse de la
légion, abandonnant à son sort le bataillon d'El-
beuf.
La municipalité de Vernon toujours pleine d'é-
gards et de bonne volonté, s'imposa de nouveaux
sacrifices pour nourrir nos soldats.
Alors commença une marche de nuit, une étape
de huit lieues pour des soldats improvisés, dou-
blement pénible parce que c'était une retraite ;
car ceux qui ont passé par les vicissitudes du
métier des armes savent que les soldats fatiguent
davantage à marcher en arrière, qu'à pousser en
avant. A deux heures du matin, la colonne arri-
vait à Louviers. La prévoyance du commandant
-13 -
Goujon avait fait partir en avant un officier chargé
de préparer les logements, et nos hommes purent
tous prendre dans un lit quelques heures de repos.
Les malheureux mobiles de l'Ardèche couchèrent
à la belle étoile sur la terre gelée, ou accroupis
sur le seuil des portes des maisons de Louviers.
Le mardi 6 décembre à 8 heures du matin ; il
fallut repartir, et le bataillon au grand complet,
ayant rallié les cinq compagnies rurales, prit la
route du Neubourg.
Une angoisse indicible serrait les cœurs en
quittant cette ville de Louviers, voisine et sœur
d'Elbeuf. Nous étions sans renseignements précis
sur la direction prise par l'armée de Briant, et sur
la position de l'ennemi.
Nous savions seulement que les gardes natio-
nales d'Elbeuf et de Caudebec-lès-Elbeuf avaient
été demandées par le télégraphe, et que tous nos
concitoyens étaieut bravement partis au premier
appel, les uns en uniforme, les autres en paletots
ou en blouses; les uns armés dit fusil à piston, les
autres de fusils à pierre de tous calibres, sans
vivres, sans argent, sans cartouches. Oui, ils
étaient partis au premier son de la générale, sim-
plement, comme cela ; ridicules peut-être, mais à
coup sûr sublimes !
Ce peuple ne demandait pas à vaincre, il de-
— 44 —
mandait à combattre ! Il demandait à ses généraux
de lui montrer l'ennemi, et là de le laisser faire :
œil pour œil, dent pour dent. Ce peuple n'est pas
mort, malgré ses désastres. Il vit — il vivra;
pourvu qu'il sache de sa main puissante écarter
de lui les ambitieux qui le trompent, et les déma-
gogues qui le volent.
Le soleil de décembre brillait sur nos têtes ;
c'était, hélas ! le même que le soleil d'Austerlitz.
Les paysans accouraient en foule, regardant avec
stupeur cette longue colonne, traînant avec elle
ses bagages, ses canons et ses vivres. Les mobiles
de l'Ardèche s'éparpillaient par petites bandes
dans les fermes, ou s'asseyaient sur les talus de la
route, insoucieux de la compagnie et du régiment
qui n'avaient guère souci d'eux.
La ville du Neubourg nous reçut avec hospita-
lité; mais encombrée par cette grande quantité de
troupes, elle ne put faire pour nous tout ce qu'elle
aurait voulu. Nous n'en devons pas moins remer-
cier M. Lenoble, maire, qui s'est montré, à trois
reprises différentes, plein de bon vouloir et de
patriotisme.
La municipalité nous fournit des vivres et'nous
donna des nouvelles. L'armée de Briant s'était
retirée vers Pont-Audemer ; les gardes nationales
d'Elbeuf et du Canton étaient désarmées ; enfin
— 15 —
un corps ennemi de quatre mille hommes était
annoncé à Elbeuf.
Un désir immodéré de marcher sur notre ville
natale s'était emparé des chefs et des soldats;
chacun avait combiné son petit plan de campagne,
et avait rêvé 4e lui épargner la souillure de l'oc-
cupation, grâce aux concours des gardes natio-
nales sédentaires. La nouvelle de leur désarme-
ment fut une cruelle déception.
Le commandant Goujon décida donc qu'il se
dirigerait sur Pont-Audemer par Brionne et Mont-
fort pour rejoindre son corps d'armée, et le mer-
credi 7 décembre nous disions adieu aux habitants
du Neubourg pour commencer cette nouvelle
étape.
Le lieutenant-colonel Thomas, se considérant
comme de l'armée de l'Eure, emmenait le 41me à
Serquigny, où il réquisitionnait un train qui l'em-
portait à toute vapeur à Lisieux; Thomas ai-
mait, dit-on, les grasses garnisons, les bons hôtels,
le vin du crû.
Il laissait volontiers à ses chefs de bataillon le
soin des opérations militaires. Fort heureusement
pour l'honneur du 41me, ceux-ci étaient de braves
soldats qui n'étaient point avares de leur personne,
et conduisaient eux-mêmes leurs hommes au feu.
Nous arrivons donc seuls à Brionne où nous
- 16 —
déjeunons, et nous continuons notre route sur
Montfort, le long de cette vallée de la Risle si
coquette, même dépouillée de sa verdure. Vers
le soir, des nuages sombres enveloppent soudain
l'horizon, et la neige, ce blanc linceul des armées
en déroute, tombe en abondance, arrêtant la
marche des hommes et des bagages, et doublant la
fatigue de ces trois journées d'étapes successives.
La colonne fait son entrée à Montfort dans l'obs-
curité, attendue par la petite population de ce
bourg qui, M. de St-Vulfran, son maire, et
M. Létorey, son adjoint en tête, accueille nos
soldats à bras ouverts, et leur fait un instant
oublier les misères qui les accablent.
Cependant l'ennemi est proche, il faut veiller.
Quatre compagnies gardent les issues du bourg et
assurent le repos de leurs camarades. Cette mer
sure de sécurité rigoureuse fat toujours maintenue
dans le bataillon, et il dût à cette excellente pré-
caution de n'être jamais surpris.
Le commandant demande des instructions à
Pont-Audemer par le télégraphe qui fonctionne
toujours; mais le télégraphe bat la campagne et
parle prussien, français, tout cela mélangé, en
mots et phrases inintelligibles ; c'est à croire que
les Allemands sont déjà maîtres du chef-lieu d'ar-
rondissement. Au contraire, ce sont les employés
-17 -
2
de Pont-Audemer qui nous croient Prussiens, et
hésitent à nous répondre. Il est impossible de leur
arracher aucun renseignement sur l'armée de
Briant, sinon qu'elle a traversé Pont-Audemer,
que la ville est épuisée et ne peut nous recevoir,
ni nous nourrir.
D'un autre côté, le maire de Montfort ignore
la position de l'ennemi dont la tactique est, lors-
qu'il opère en campagne, de laisser tout entrer
dans ses lignes, et rien en sortir. Il faut pourtant
éclaircir cette incertitude dangereuse et obtenir des
renseignements à tout prix ; alors deux personnes
se dévouent : M. Merma, porte-drapeau du ba-
taillon, et une femme de Montfort dont nous re-
grettons de ne pas connaître le nom. Cette dernière,
parfaitement au courant des localités, se charge
de conduire au milieu de la nuit l'officier déguisé
en paysan. M. de St-Vulfran prête un cheval et
une voiture, et les voilà partis tous deux, au milieu
de périls inconnus, vers Bourg-Achard, où nous
croyons que les Prussiens sont en force.
Grâce à leur déguisement, à leur sang-froid,
surtout à la présence de cette femme .courageuse,
et peut-être aussi grâce à la neige, leur voyage
s'effectua sans encombre, et nous eûmes le len-
demain matin les renseignements les plus précis.
Cinq mille hommes occupaient Bourg-Achard
-18 -
et l'avant-garde composée de soixante cavaliers
avait dépassé Routot également occupé. L'ennemi
suivait la route parcourue par l'armée française,
espérant recueillir derrière elle quelques trainards.
Nous diriger vers Pont-Audemer eût été une témé-
rité, car la route suit la rive droite de la Risle, et
elle est partout dominée par des hauteurs qui en
font un véritable coupe-gorge, ou l'ennemi nous
eût cernés à son aise. Il fallait changer de route et
éviter un conflit qui, eu égard à l'infériorité de
notre effectif et de notre armement, ne pouvait
être que désastreux.
Le 8, au matin, nous nous séparons, en les
remerciant avec effusion, des autorités et des bons
habitants de Montfort qui nous ont fait un si cor-
dial accueil ; passant la Risle, nous gravissons la
côte qui mène aux plateaux, au milieu d'un oura-
gan de bise et de givre, qui aveugle les hommes,
gèle le sang dans les veines, et arrache les pre-
mières plaintes physiques que l'énergie morale
avait jusqu'alors comprimées. Les chevaux de
l'artillerie brisent leurs traits et s'abattent sur le
terrain glissant. Les voituriers de réquisition,
partis du Neubourg la veille, hésitent à marcher
plus avant au milieu de cette température sibé-
rienne, sur une route non frayée, et il faut em-
ployer la menace pour les forcer d'avancer.
-19 -
Parmi toutes les vicissitudes de la campagne
cette matinée du 8 fut, sans contredit, le moment
le plus critique. La discipline en souffrit cruelle-
ment, car, avec nos mobilisés, elle s'obtenait par
la raison et non par la crainte; et tous étaient
comme affolés au milieu de cette réunion de maux
de tous genres.
Vers onze heures du matin, le bataillon disloqué
et occupant sur la route une lieue de longueur, le
commandant en tête et à pied comme ses soldats,
entrait à Lieurey, où un officier d'avant-garde
avait été envoyé commander des vivres et des
moyens de transport pour les bagages et les éclo-
pés. Mais le maire de Lieurey était fait d'une autre
étoffe que les maires de Vernon, Neubourg et
Montfort. Récemment élu par Gambetta, il prati-
quait les théories de son maître et eût volontiers,
comme lui, mis en application ce vers du poète :
(qui n'avait jamais été mobilisé.)
Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes.
Il fallait à ces mille hommes exténués et sans
solde des voitures pour transporter les sacs et les
malades ; le maire de Lieurey n'en voulait point
donner, et cependant tous les chevaux du bourg
étaient inoccupés dans les écuries ; il fallait du
pain et de la viande pour les nourrir, et le maire
— m —
n'en voulait point donner malgré la bonne vo-
lonté des boulangers et des bouchers qui offraient
leurs services. Cet homme était donc sans cœur?
non ! Ce pouvait être un brave homme personnel-
lement; mais c'était un incapable. Chargé de fonc-
tions qu'il ne connaissait pas, il était assez dis-
posé à aider de ses ressources personnelles. nos
soldats, et nous pensons qu'il l'a fait; mais il
était au-dessus de ses forces morales, comme
administrateur, d'affronter la responsabilité de
mesures impopulaires envers ses citoyens réquisi-
tionnés, et il eut préféré voir mourir cent hommes
de fatigue que de perdre dix voix aux futures
élections.
A-t-il été quelque peu fusillé par les Prussiens
qui lui ont rendu visite après nous ? nous l'igno-
rons. Ce petit accident lui sera certainement
arrivé s'il a montréavec eux le quart de la mau-
vaise volonté dont il faisait preuve pour une
troupe française; mais ces maires intraitables
avec leurs concitoyens étaient généralement
flexibles et obéissants devant l'ennemi.
Nous espérons donc, sans en éprouver une
satisfaction démesurée, qu'il ne lui est rien arrivé
de fâcheux.
Nous restâmes à Lieurey trois heures pour
prendre un repos indispensable et attendre les
— 21 —
voitures qui n'étaient fournies qu'incomplètement
et à regret. Des actes répréhensibles y furent
commis par quelques-uns de nos soldats, et notre
impartialité d'historien nous oblige d'avouer que
si nous n'avons pas emporté un bon souvenir de
Lieurey, notre bataillon doit également y avoir
laissé un souvenir peu favorable. Des vols à main
armée furent accomplis dans les basses-cours par
des soldats de l'artillerie dont quelques-uns,
volontaires et mariés, ne marchaient qu'à contre-
cœur, et donnaient l'exemple de l'indiscipline.
Le chef de bataillon ferma les yeux pour ne pas
sévir en cour martiale contre les coupables, qui
avaient d'ailleurs pour excuse, sinon pour raison,
le dénuement et la faim. Cet esprit d'indiscipline
était tel dans l'artillerie d'Elbeuf, qu'au Havre où
les deux batteries se rejoignirent plus tard, le
commandant Mouchez, également indulgent, se
décida à les licencier pour ne pas avoir à les fu-
siller.
A deux heures, la tête de colonne effectua son
départ pour Thiberville ; chacun suivit suivant
ses forces physiques et morales. A minuit, il y
avait encore des hommes à Lieurey. Une partie
des vivres réquisitionnés arriva à destination ;
une autre partie ne parvint point, soit que le
maire de Lieurey ne l'eût pas envoyée, soit que
— 22 —
les voituriers de réquisition eussent changé de
direction, et repris la route du logis avec leur
chargement.
L'administration municipale de Thibervillenous
fit un accueil bienveillant. Dans ce bourg impor-
tant, nos soldats trouvèrent un repos auquel ils
étaient en train de s'abandonner avec délices,
quand un nouveau contre-temps vint les assaillir.
Au milieu de la nuit le tocsin se met à sonner à
toute volée, et ses lugubres vibrations, nous ar-
rachant au sommeil, semblent nous annoncer un
péril imminent. Chacun s'habille à la hâte et sai-
sit ses armes. Ce n'est rien. C'est un moyen expé-
ditif et primitif de rassembler les mobilisés du
Calvados qui sont logés en ville et dans les envi-
rons, et auxquels l'ordre de partir vient d'arriver.
Maudissant, en dormeurs égoïstes, cet ingénieux
moyen de transmettre des ordres et de sonner
l'assemblée, nous reprenons notre somme. inter-
rompu.
Combien furent ce jour-là présents à l'appel,
c'est ce que nous ne saurions dire. Toujours est-
il que le départ n'eut point lieu le matin comme
à l'ordinaire, et que cette halte inusitée n'était
pas sans nous étonner, quoique agréablement,
surtout après le départ précipité des mobilisés du
Calvados.
— 23 —
Le motif de cette inaction provenait de l'absence.
d'ordres. Le commandant Goujon, trouvant qu'il
avait assez reculé, était disposé à s'arrêter en
rencontrant du renfort; mais le rappel des corps
qui se trouvaient à Thiberville avant nous, indi-
quait suffisamment que les chefs supérieurs n'en-
tendaient point faire de cette ville un centre de
résistance. Il demanda donc au général Lauriston,
commandant le Calvados, des instructions, décla-
rant que si le 9 à midi il n'en avait pas reçu, il
continuait sa route vers Lisieux. A midi, aucune
réponse n'étant parvenue, le bataillon prit la
direction de cette ville; mais à mi-chemin un
gendarme apporta l'ordre de retourner à Thiber-
ville et là d'attendre de nouvelles instructions.
Les iogements de la veille furent donc repris, et
nous y passâmes une deuxième nuit fort tran-
quille, malgré l'apparition des Prussiens à Mont-
fort, et, d'après quelques rumeurs, à Lieurey
même.
A trois heures du matin, l'ordre arriva enfin de
partir immédiatement pour Bernay, et le rappel
(non le tocsin), fut sonné pour réveiller tous nos
hommes. A cinq heures, la colonne se mit en
marche en bon ordre et reposée ; chacun reprenait
courage en voyant que la retraite était finie, et
qu'une direction quelconque présidait à nos des-
— 24 —
'tinées. L'étape était courte, ce qui contribuait
encore à égayer le soldat ; la neige couvrait tou-
jours la terre, mais le temps était devenu plus
clément. Le pire était que les soulier^ de la dé-
fense nationale, exténués comme de véritables
conscrits par ces marches continuelles, lâchaient
pied, au propre et au figuré. Mais comme les sol-
dats de l'armée d'Italie descendant des neignes
des Alpes et contemplant les splendeurs de Milan,
nos soldats espéraient trouver à Bernay, devenu
préfecture de l'Eure, vivres, équipements, armes,
et surtout de l'argent, ce qui leur manquait le
plus depuis Vernon.
Leur espoir ne devait pas être trompé. Arrivés
à Bernay le matin, nous envoyons de suite une
compagnie pour surveiller la route de Brionne
qui était la plus menacée ; des rapports dignes de
foi attestent que quatre cavaliers prussiens y ont
paru, mais ont immédiatement tourné bride. La
situation devenait plus claire et la pointe de l'en-
nemi paraissait s'arrêter à l'occupation de la Seine-
Inférieure. Les mobiles de l'Eure se trouvaient
également à Bernay, repliés de Beaumont et Ser-
quigny. La recette générale de l'Eure était éva-
cuée sur Gaen, mais la recette particulière de
Lisieux fournit la solde de nos troupes, et le sys-
tème des réquisitions de vivres fut abandonné à
— 25 —
dater du 12, pour être remplacé par la solde de
1 fr. par jour. Les mobiles des Landes arrivèrent
renforcer le petit noyau d'armée. Thomas lui-
même fut obligé de revenir avec le 41e de marche,
et le capitaine de frégate Guilhermi fut mis à la
tête de toutes ces forces comme commandant la
subdivision de l'Eure.
C'était un bon vieillard, chargé d'années et de
rhumatismes, ayant plus d'une fois affronté la
mort sur le pont de' sa frégate, mais singulière-
ment choisi pour diriger une campagne d'hiver,
où les hommes jeunes et vigoureux succombaient
à la rigueur de la saison ; il avait voulu refuser ce
poste; mais le Ministre de la guerre avait ordonné,
et en soldat, il avait dû obéir.
Un conseil de guerre fut tenu auquel assistèrent
tous les chefs de corps, de l'Eure, de l'Ardèche,
des Landes et d'Elbeuf. Il fut décidé que la vallée
de la Risle serait choisie comme ligne stratégique
de défense, et que les hauteurs qui la dominent
seraient occupées par les mobiles de l'Eure, de
l'Ardèche et des Landes, les mobilisés mal armés
devant rester à Bernay en réserve. Les disposi-
tions furent prises en conséquence. L'Ardèche,
occupa Brionne ; l'Eure, Serquigny, et les Landes,
les points intermédiaires.
Au préalable, les mobiles de l'Eure échangèrent
— 26 —
leurs fusils à tabatière contre des Snider, et notre
bataillon reçut ces fusils à tabatière qui étaient
retirés à d'autres comme étant d'une infériorité
reconnue. Nos hommes furent peu flattés de la
préférence, malgré les qualités tant vantées au
début de la guerre de ce fusil transformé.
Soit défaut inhérent à la nature de l'arme, soit
imperfection du travail, les fusils à tabatière
qui nous furent donnés crachaient presque tous—
les ressorts étaient trop faibles, — les cartouches
ne tombaient qu'avec l'aide de la baguette, et la
portée du tir n'était pas sensiblement supérieure
à celle du fusil rayé.
Quelques paires de chaussures, et quelques
effets de campement furent aussi délivrés. Mais ce
qui fut pour nous la plus grande satisfaction, ce
fut de recevoir des lettres et des amis d'Elbeuf,
bonne fortune que nous dûmes à la distance re-
lativement rapprochée, et à notre séjour un peu
prolongé. Bernay était devenu tête de ligne, et
tous les fournisseurs de draps ou vêtements pour
le Gouvernement y apportaient d'Elbeuf, à tra-
vers les lignes prussiennes, leurs ballots à desti-
nation de Bordeaux. Le bataillon prit, pendant
cette petite garnison, une cohésion que sa forma-
tion hâtive n'avait pas encore permise. Le res-
pect des chefs et des devoirs qui incombent au
— 27 —
soldat, l'effacement passager de toutes les affec-
tions et de toutes les habitudes ordinaires, pour ne
songer qu'aux soucis de la vie militaire, tout cela
fut appris en quelques jours. Il n'était pas jusqu'à
nos misères passées qui n'eussent déjà donné un
cachet de vieux grognards à ce millier d'hommes
enlevés depuis trois semaines au foyer domes-
tique.
Le sang-froid et la patience nous étaient venus
— nous allions en avoir besoin.
Le vendredi 16, dans l'après-midi les rumeurs
les plus graves circulent. Thomas envoie de Brion-
ne la nouvelle que les Prussiens marchent sur
cette ville au nombre de 15,000 hommes avec 45
pièces de canon. Le général Guilhermi et tout
l'état-major sont en émoi. Seuls les Elbeuviens,
qui ont reçu de leur ville natale des nouvelles
toutes contraires, ne s'effraient point. Cependant
l'ordre est donné de sonner, le samedi 17, le rap-
pel à 4 heures, et de se tenir prêts à partir à 5
heures du matin, sans doute pour marcher à l'en-
nemi s'il avance réellement sur Bernay et secou-
rir Thomas et le 41e. Mais, comme les preux
chevaliers, Thomas ne veut pas être secouru, par
une raison toute simple : c'est qu'à 9 heures du
soir, il lève le camp sans tambour ni trompette (et
qui plus est, sans prévenir son général) peu eu-
— 28 —
rieux de s'assurer par lui-même si les Prussiens
sont réellement 15,000, et s'ils possèdent 45
pièces de canon.
Sa retraite entraîne les autres mobiles et à 7
heures du matin le bataillon d'Elbeuf représente
seul l'armée de l'Eure pour tenir tête aux forces
ennemies si elles existent réellement.
Nous nous trompons, il y avait encore une an-
tre force militaire, très-bruyante sinon très-bel-
liqueuse, c'était la garde nationale de Bernay;
elle voulait que Bernay fût défendu et avait em-
voyé une délégation au général pour lui- signifier
qu'il ne quitterait pas la ville et qu'il était pri-
sonnier des habitants. Le général, sans s'émou-
voir, leur expose la situation dans laquelle la
retraite de Thomas a mis sa ligne de défense;
l'impossibilité de résister avec les 1,000 hommes
qui lui restent aux 15,000 hommes annoncés ; au
surplus, dit-il, prisonnier des Prussiens, ou des
Français, cela m'est égal ; le capitaine de frégate
accoutumé à être mieux obéi, était visiblememt
découragé ! En vain le commandant Goujon lui
offre de l'emmener avec son bataillon, et tiemt
tête à la cohue des gardes nationaux ameutés à
l'Hôtel-de-Ville. Le général persiste à rester et
donne l'ordre au commandant Goujon de partir
pour Thiberville et Lisieux.
— 29 —
Depuis trois heures nous attendions sur la place
d'armes ce qui serait fait de nous. A 8 heures, sur
des ordres formels, les tambours et les clairons son-
nent le départ. Nous défilons devant l'Hôtel-de-
Ville, dont la place est obstruée par une foule com-
pacte de bourgeois et de gardes nationaux en uni-
forme. Une douzaine de gendarmes destinés à
servir d'escorte à Guilhermi qui s'est enfin décidé
à partir couvrent la façade de cet édifice avec les
hommes de garde que nous avons laissés au poste,
et qui doivent former notre arrière-garde. Nous
commençons à gravir la côte, lorsque des coups
de feu se font entendre. Un gendarme arrive à
bride abattue annoncer au commandant de gen-
darmerie; qui nous accompagne avec deux bri-
gades, que le général a été tué par des gardes
nationaux au moment ou il se préparait à monter
à cheval.
Le bataillon fait halte. De bouche en bouche
la nouvelle se propage dans les rangs, où ce sinis-
tre crépitement de la fusillade a déjà semé la
stupeur. Le fantôme de la guerre civile nous
apparaît menaçant. Il existe aussi dans nos com-
pagnies, comme partout, de ces éléments impurs
que le joug seul de la discipline courbe à l'obéis-
sance, et nous entendons tout haut l'éloge des
assassins qui viennent de tirer sur le général.
-30 -
Pauvre France! quiconque parmi tes enfants
n'a jamais su obéir; quiconque n'a jamais connu
ce patriotisme sincère qui fait, avant le sacrifice
de la vie, celui souvent plus difficile de ses ins-
tincts, de son orgueil et de sa raison; quiconque
a porté dans ses flancs un cœur de lièvre; tous ces
éléments, lâches, raisonneurs et indisciplinés qui
n'ont point osé combattre, ont toujours, pour
exploits singuliers, insulté ou assassiné leurs
chefs. Qu'il est noble, en effet, de s'abriter der-
rière une foule, et là de presser la détente d'un
fusil braqué sur un vieillard !
C'étaient des patriotes, diront quelques-uns
capables de les imiter. Non c'étaient des meur-
triers et des lâches ! Quand l'ennemi menaça sé-
rieusement et plus tard la ville de Bernay,
cinquante gardes nationaux seulement se pré-
sentèrent pour marcher à l'ennemi et y marchèrent
malgré leur petit nombre.
Nous garantissons d'avance que les assassins
de Guilhermi n'étaient pas parmi ceux-là.
Mais heureusement le général n'était pas mort.
Sa blessure même était légère. Voici ce qui
était arrivé. Descendant de l'Hôtel-de-Ville pour
rentrer à son hôtel, le général est assailli sur le
trottoir par quelques forcenés qui le poussent, le
tiraillent, le frappent, à coups de pied, à coups de
— 31 —
poing, sans égards pour son grade, et sans res-
pect pour son âge. Un caporal du poste, M. Henri
Mècre de la 4e compagnie, se précipite au-devant
diLgénéral pour le protéger et l'arracher des mains
de ces misérables ; à ce moment les coups de feu
retentissent, tirés les uns sur Guilhermi, les au-
tres sur les fenêtres de la Sous-Préfecture où sont
les autorités de Bernay. Le caporal Mècre et le
général sont tous deux blessés. Le premier a la
cuisse traversée par une balle qui frappe ensuite
le général au pouce et le blesse aussi à la cuisse.
Le général tombe évanouï. Effrayés' de leur
exploit, les émeutiers disparaissent, et le général
est transféré chez lui pour y recevoir les soins
que nécessite son état.
Le caporal Mècre est transporté à l'Hospice, et
bientôt il est évacué sur Caen par un train spécial
avec tous les malades et blessés militaires.
Le commandant de gendarmerie revient à nous,
et rapporte une partie de ce que nous venons de
raconter. Ordre est donné de continuer la route.
L'étape s'accomplit sans incident. Arrivés à Thi-
berville à midi, nous y trouvons Thomas installé
avec le 41e de marche, et il s'avance vers nous
avec empressement, porteur d'une dépêche télé-
graphique, signée du général Lauriston, ainsi
— 32-
conçue : « Ordre à toutes les troupes qui ont quitté
Bernay d'y rentrer sans délai.»
Le général Lauriston, informé des événements
s'était immédiatement rendu de Lisieux à Bernay
pour prendre la direction des opérations militaires;
là, il avait reçu des renseignements authentiques
qui lui avaient péremptoirement démontré que la
retraite de Thomas n'était qu'une panique, et que
la ligne de la Risle n'était ni tournée, ni forcée ;
de là, cette dépêche à toutes les troupes de Bernay.
Le commandant Goujon prend connaissance de
la dépêche, et déclare qu'il va s'y conformer,
après avoir fait déjeuner ses hommes dont la
plupart sont à jeun. Thomas proteste; mais heu-
reusement nous ne sommes pas sous ses ordres,
et d'ailleurs arrivé avant nous et connaissant la
dépêche avant nous, que n'est-il parti ? Il ne vient
pas, dit-il, de Bernay, mais de Brionne, et l'ordre
ne le concerne pas. Interprétation prudente qui
ne nous surprend pas, et qui flatte peu les soldats
de l'Ardèche, déjà de vieilles connaissances pour
nous.
Après que nous avons promptement déjeuné,
les clairons et les tambours sonnent l'assemblée.
Les rangs du bataillon se forment sur la place;
mais quand le chef de bataillon tire son épée et
commande par le flanc gauche pour reprendre la
— 33 —
3
route parcourue le matin, alors le soldat, qui n'y
comprend rien, murmure, et quelques rumeurs se
font entendre dans les rangs.
0 baïonnettes intelligentes ! Combien étaient
imbéciles ceux qui vous ont inventées ! Vous êtes
une des causes de nos désastres. Le soldat fran-
çais veut penser et veut savoir.
Etant donné que la guerre est l'homme à l'état
sauvage, l'homme revenant à la barbarie, le vrai
soldat, c'est la bête fauve disciplinée qui, sur un
signe, tue et meurt. Mais chez nous, on a voulu
faire la guerre raffinée, la guerre civilisée. Cent
citoyens inconnus les uns aux autres ont été
réunis en compagnie et invités à choisir parmi
eux des officiers et des sous-officiers qui, naturel-
lement, n'ont pas tous été des modèles. A leurs
chefs, même les meilleurs, les soldats pouvaient
dire et ne s'en privaient guère : « Qui t'a fait ce
que tu es ? »
Donc les baïonnettes intelligentes (et il y en
avait parmi nous) trouvaient incompréhensible de
partir de Bernay le matin pour y retournenle soir.
D'aucuns entendaient peut être au fond de leur
cœur une voix secrète qui leur disait que les Prus-
siens pourraient s'y rencontrer.
Le commandant, étonné de ces clameurs, s'é-
crie : « Allons, mes amis, consolez-vous; nous ne
— 34 —
battons plus en retraite, nous marchons au-devant
des Prussiens ! »
Cette consolation n'était peut-être pas du goût
pie tout le monde; mais les lâches était en infime
minorité, et les baïonnettes intelligentes, satis-
faites de l'éclaircissement, se turent. Les mobiles
de l'Ardèche nous regardèrent partir en grondant
contre leur colonel. Cette vaillante jeunesse a lar-
gement payé dans notre région sa dette à la pa-
trie; elle avait de bons officiers recrutés parmi les
premières familles du pays. Des liens de sympa-
thie s'étaient -formés entr'eux et nous par une
estime mutuelle. Que n'eussent-ils pas accompli
avec un bon chef?
Une pluie battante nous tomba sur le dos pen-
dant quatre heures consécutives. Nous recueil-
lîmes en passant quatre compagnies qui avaient
été chargées d'élever des retranchements pour
couvrir avec une batterie du Calvados la route de
Lisieux. A la nuit pleine, nous défilons dans les
rues de Bernay aux acclamations des habitants
qui crient : vivent les elbeuviens ! vivent les mo-
bilisés! Ces sentiments d'allégresse font battre
nos cœurs, malgré les motifs égoïstes qui leur
donnent naissance. Le peuple de Bernay était
heureux de revoir l'uniforme français, après avoir
craint de voir ce jour même l'uniforme prussien.
— 35 —
Mais les habitants de Bernay étaient également
heureux de retrouver cette garnison de huit ou
dk mille hommes qui, depuis longtemps, répan-
dait chez eux F abondance et la vie. Les mobiles
et les mobilisés avaient, en effet, la poche assez
bien garnie, et le commerce de détail de Bernay
a recueilli, par leur présence, une moisson, dont
la perte prévue pouvait avoir allumé les colères
du matin, et la réapparition, l'allégresse du soir.
Cette moisson devait finir, par la faute des
habitants de Bernay eux-mêmes.
L'état-major abandonna cette ville, dont l'aven-
ture de Guilhermi lui rendait le séjour désagréable,
pour se transporter à Brionne et surveiller plus
directement les opérations.—Le bataillon, dont la
conduite et la discipline avaient été remarquées,
fut envoyé, dès le lendemain 20 décembre, à
BeaumesniL, d'où il détacha une compagnie à
Corneville, et deux à Serquigny pour surveiller la
forêt de Beaumont. - La ligne de la Risle fut de
nouveau occupée. Rien de bien saillant ne mar-
qua notre séjour dans ces parages, sinon la récep-
tion cordiale que nous firent les autorités et les
habitants.—M. Bénard, maire de Beaumesnil,
M. Bouché, juge de paix, M. le comte de Maistre,
propriétaire de l'antique domaine des Montmo-
rency se multiplièrent pour soulager nos soldats.
— 36 —
Une grand'garde découvrit dans une ferme une
charrette chargée de fusils cachés dans la paille,
et nous sûmes plus tard que ces fusils provenaient
du désarmement de la garde nationale de Beau-
mont. Pendant un séjour de quatre jours, des exer-
cices répétés habituèrent nos hommes à leurs
nouvelles armes ; la discipline fut strictement
maintenue, grâce à quelques vigoureux exemples.
Une brigade de gendarmerie fut spécialement
affectée au service des dépêches et de l'ordre
pour le bataillon.
Le général Roy étant arrivé prendre le com-
mandement des forces de l'Eure, des opérations-
actives furent résolues, et des mouvements de
troupes sur toute la ligne indiquèrent que nous
allions bientôt prendre l'offensive, et aller cher-
cher l'ennemi au lieu de l'attendre constamment.
Le 24, les neuf compagnies cantonnées à Beau-
mesnil se rendent à Beaumont-le-Roger.
Nous trouvons ce bourg dévasté et dépeuplé,
une grande partie des habitants l'ayant aban-
donné.— Les portes de la rue qui vient de la gare
sont incendiées, les fenêtres brisées, — chaque -
planche et chaque volet restant sont marqués à la
craie de ces inscriptions allemandes qui ont le
don de nous agacer les nerfs toutes les fois que
nous les rencontrons.
— 37 —
Les Prussiens se sont donné, en cet endroit,
une orgie de pillage, de vol et de soulographie.
Quelques jours auparavant, seize cavaliers prus
siens débouchent brusquement dans la rue qui
sépare la côte du cours de la Risle.—Les francs-
tireurs sont dans les cafés, et l'ennemi trompé
entre en pleine sécurité. De droite, de gauche, les
francs-tireurs sortent avec leurs armes et leur feu
roulant couche à terre hommes et chevaux. Une
tentative désespérée en sauve quatre qui se pré-
cipitent par un sentier à pic et l'escaladent.
Cet exploit accompli, les francs-tireurs, suivant
fusage, décampent, et le corps d'armée prussien
fait irruption dans Beaumont. Ce malheureux
bourg resta livré à leur colère pendant quelques
heures, et la horde Teutonique ne s'arrêta qu'abru-
tie d'excès de tous genres. L'ivresse était telle
qu'ils buvaient à bouteille pleine, et qu'un d'eux
avala, sans s'en douter, une bouteille d'huile à
brûler.
Ils devaient expier, le lendemain, à Goupillières,
cette orgie monstrueuse, et les mobiles bretons se
chargèrent d'envoyer de vie à trépas bon nombre
d'ivrognes, qui durent mourir sans avoir retrouvé
leur raison.
De Beaumont, le commandant Goujon informé
des plans du général Roy, lui écrit pour demander
— 38 —
de mettre son bataillon en première ligne ver6
Elbeuf, attendu que, connaissant parfaitement les
localités, il rendra de meilleurs services. Cette
demande est accordée, et le 26, le commandant
Goujon se rend à Amfreville, avec huit compa-
gnies.
Le 27, il reçoit l'ordre de faire une reconnais-
sance vers Saint-Ouen-du-Tilleul où des patrouilles
ennemies sont signalées chaque jour. Cette recon-
naissance a lieu avec les huit compagnies dont le
chef de bataillon dispose, et par un froid de dix
degrés et deux pieds de neige, nos éclairéurs aper-
çoivent quelques cavaliers prussiens qui battent
prudemment en retraite vers Lalonde.
Les huit compagnies couchent à Thuit-Signol,
et le commandant retourne de sa personne à
Amfreville où le rejoignent les quatre compagnies
restées en arrière.
Les ordres du général Roy arrivent le 28.
La part du bataillon dans le mouvement offensif
qui se prépare est de former l'extrême droite et
d'occuper Lalonde, où de nouvelles instructions
seront envoyées. Le mouvement est exécuté le 29,
et les avant-postes ennemis abandonnent ce vil-
lage pour se replier dans la forêt. Ce jour même, le
commandant Goujon reçoit l'avis que l'attaque est
décidée pour le lendemain 30, que pour le renfor-
— 39 -
cer le général lui envoie cinq compagnies de
l'Ardèche, les francs-tireurs de l'Eure, et quatre
obusiers de montagne ; avec ces forces, il a pour
mission de s'emparer des hauteurs d'Orival et de
s'y maintenir.
Le commandant Goujon prend ses mesures en
conséquence.
Les francs-tireurs sont chargés de former l'avant-
garde. Les mobiles de l'Ardèche la gauche, et le
bataillon le centre et la droite.
L'attaque est indiquée pour neuf heures du
matin, mais au moment de partir, le général Roy
prévient que les attaques de gauche vers la Maison-
Brûlée et Château-Robert n'auront lieu qu'à une
heure, et qu'il faut attendre, pour agir simultané-
ment sur toute la ligne:
Avant d'entamer le récit de ce qui s'est passé
sur les hauteurs du Pavillon, les 30 et 31 décembre,
il nous paraît utile d'entrer dans quelques expli-
cations au sujet du mouvement tenté par le géné-
ral Roy, mouvement dont beaucoup de nos conci-
toyens n'ont pas paru comprendre l'opportunité.
Dans la guerre, quiconque envisage les détails
risque de s'abuser; ce qu'il faut voir, c'est l'en-
semble. A cette époque la situation intérieure était
loin d'être belle, mais ce qui était surtout en péril,
c'était Paris. La capitale agonisait. Ses chefs
-40 -
avaient définitivement renoncé à hriser le cercle
de fer qui les enserrait; ils n'attendaient plus rien
que du dehors. A l'intérieur de grandes armées
étaient en formation, mais les services les plus
urgents y faisaient défaut. Intendance, équipages,
artillerie, fusils même, tout y manquait, sauf les
hommes. Cependant, il fallait combattre pour
sauver l'honneur.
IL.n'est pas douteux que l'attaque du général
Roy n'eût été combinée avec deux autres atta-
ques : celle de Faidherbe vers Amiens, celle de
l'armée du Havre vers Rouen. — Le général
Roy, avait de huit à dix mille hommes; Faidherbe,
trente mille hommes ; il y en avait encore trenle
mille au Havre, commandés par nous ne savons
qui. Il y avait Mouchez, commandant supérieur;
Peletingeas, général, et Ramel, sous-préfet, ce
dernier, ami de Gambetta, et comme tel, faisant
peu de cas de ses ordres, ce qui n'est flatteur ni
pour l'un, ni pour l'autre. Or, les Prussiens à
Amiens, Rouendet environs ne dépassaient pas le
nombre de cinquante mille hommes. Ils avaient à
garder des communications très-étendues au
milieu de populations hostiles, et sous une tem-
pérature meurtrière. Si le plan d'ensemble eût
été exécuté et si les trois corps d'armée se fussent
portés en même temps à l'attaque, peut-être eus-
— 41 —
sions-nous recueilli un succès. Faidherbe combat-
tit à Pont-Noyelle. Roy à Château-Robert et
Orival. Seuls les trente mille hommes du Havre
ne marchèrent pas. Ils partirent cependant ; mais
arrivés à Saint-Romain ils furent rejoints par
Ramel qui les fit détourner en disant : J'ai
déjà désobéi quatre fois à Gambetta; je lui déso-
béirai ltien encore une fois.
Cette inaction permit aux Prussiens de nous
battre les uns après les autres, et la ligne d'Amiens,
que l'armée du Havre eût dû intercepter, servit
à transporter en wagon dix mille hommes de ren-
fort qui nous tombèrent sur les bras le 4 janvier.
Mais n'anticipons pas.
Le vendredi 30 décembre à midi, nous quittons
au milieu d'un ouragan de neige le village de
Lalonde pour gagner la forêt. Les francs-tireurs
ont replié les postes prussiens qui occupaient le
Pavillon. Les mobiles de FArdàftie se rendent au
Rond-Point; le bataillon longe la frite qui domine
la Seine. L'ennemi est retranché dans les maisons
du Gravier, et quatre cents hommes occupent la
gare de-Saint-Aubin avec cinq pièces d'artillerie.
Les Prussiens sont rassemblés autour d'un grand
feu allumé au pied du remblai de la voie ferrée, et
.non loin d'un petit tunnel où les Conseillers mu-
nicipaux d'Elbeuf sont en train de verser au
— 42 —
colonel prussien les 20,000 fr. d'amende infligés à
la ville pour un coup de feu tiré sur leurs senti-
nelles ; leur présence, nous l'ignorons complète-
ment.
Les quatre obusiers sont mis en batterie der-
rière des bourrées pour les dissimuler à l'ennemi ;
des abattis d'arbres sont faits pour couvrir la
gauche et les troupes sont déployées en une longue
ligne de tirailleurs qui fait face à la Seine, et au
remblai du chemin de fer.
Vers une heure et demie, la fusillade éclate du
côté de la Maison-Brûlée; des cavaliers prussiens
arrivent par le pont demander du renfort; alors,
afin d'occuper l'ennemi et de l'empêcher de porter
ses forces ailleurs, le chef de bataillon donne
l'ordre à l'artillerie d'ouvrir le feu, et deux pièces
sont pointées sur la batterie prussienne, deux sur
la masse de soldats qui entoure le feu du bivouac.
Les quatre détonations éclatent en même temps.
Quel coup de théâtre ! L'ennemi stupéfait court
çà et là en poussant des cris rauques et discordants.
Malheureusement nos petits obusiers produisent
peu d'effet. La fusillade pétille, aussi sans résul-
tats appréciables. Les fusils à tabatière ont une
portée insuffisante. Seuls les chassepots, dont une
trentaine de nos soldats sont armés, couchent
quelques ennemis dans la neige. Une nouvelle
-43 -
décharge d'artillerie démonte une des pièces alle-
mandes et tue ou blesse les artilleurs. Ceux-ci ré-
pondent enfin après s'être reculés hors de la portée
de nos faibles pièces et nous entendons pour la
première fois cette formidable artillerie qui n'a
point volé sa réputation.
Une seule pièce est chargée de nous répondre,
et sans notre position stratégique, elle nous eût
fait payer chèrement notre témérité.
Le Pavillon est atteint trois fois avec une préci-
sion remarquable, et l'état-major est forcé de l'éva-
cuer.
Mais le terrain plus élevé sur le bord de la hau-
teur nous est un rempart naturel, et tous les obus
frappent la cime des arbres. Quelques-uns vont
tomber dans le village même de Lalonde.
Les curieux se rassemblent au calvaire de la
côte Saint-Auct; l'ennemi y dirige un obus qui
disperse brusquement la foule.
Pendant ce temps la fusillade augmente vers le
Nouveau-Monde où une colonne prussienne dé-
bouchant par la route de Oissel, est venue s'em-
busquer.
Des tirailleurs, las de leur inaction et entraînés
par un officier aussi brave qu'imprudent, rêvent
de s'emparer du pont à la baïonnette et, malgré
-44-
les ordres contraires, sortent du bois pour exécu-
ter leur dessein.
Le commandant Goujon prévenu, court répri-
mer cet élan inconsidéré, et l'événement prouve
que cette escapade eût mal tourné, car une grêle
de balles ramène ce détachement dans la forêt,
et le commandant reçoit à cet instant une balle
qui lui traverse le mollet gauche.
Il est quatre heures ; la nuit avance rapidement.
Afin de ne pas effrayer les hommes, le comman-
dant traverse à pied les lignes et se rend à F am-
bulance établie au Pavillon où il se fait panser,
et d'où il dicte son rapport au général.
Grâce à des positions incomparables les pertes
sont presque nulles : — Un franc-tireur tué, le
chef de bataillon et un mobilisé blessés. Mais le
succès n'est pas ce qu'il eût dû être, et l'infériorité
de l'armement annule tous les avantages. — 50 à
60 Prussiens à peine, dont un capitaine blessé à
mort, sont hors de combat, tandis qu'avec une
seule pièce d'artillerie rayée, il eût été facile de
les détruire tous. Ah ! que nous avons regretté les
pièces d'Elbeuf qui étaient alors inactives au Ea-
vre. — Que nous avons maudit également ces
fusils à tabatière qui ne pouvaient même pas lan-
cet leurs balles au delà du fleuve ! C'est là aussi
qu'il nous a été donné d'apprécier quelles difficul-
— 45 —
tés il y a pour une armée à faire la guerre dans
son pays.-Les Prussiens étaient retranchés dans
les maisons du Gravier, et au lieu de tirailler avec
eux, il nous eût été facile de les rôtir en incendiant
leurs refuges ; si nous eussions été en Prusse,
nous n'eussions pas hésité un instant, mais en
France et dans notre canton même !
Les conseillers municipaux d'Elbeuf n'étaient
pas à leur aise au milieu de ce combat. Ils arborent
un drapeau blanc et s'avancent sur le pont pour
gagner la route d'Orival ; mais ignorant leur pré-
sence, et pensant que les Prussiens emploient ce
subterfuge pour mettre le feu à leurs mines, puis-
que leur canon tonne toujours, nous tirons sur le
drapeau et ceux qui le portent.
Force leur est de rétrograder. — Nous appre-
nons le soir ce curieux incident.
Des volontaires sont venus d'Elbeuf nous ap-
porter leur concours, et nous citons notamment
MM. Willaume, brigadier des sergents de ville, et
Edmond Mickiewitz, négociant, qui ont combattu
dans nos rangs. 1
La journée est finie et chacun raconte ses im-
pressions personnelles autour des grands feux qui
illuminent la forêt et dont la chaleur neutralise à
peine la température glaciale d'un hiver sibérien.
Les plus braves avouent qu'une première affaire
— 46 —
est une source d'émotions poignantes, et que la
matière se révolte au sifflement des balles et aux
explosions des obus. Combien, dans les premières
minutes de ces transes suprêmes, ont embrassé in-
térieurement tous ceux qui leur sont chers et dit
un dernier adieu à la vie! Ce n'est qu'avec le
temps et peu à peu, que le sang-froid et le calme
reparaissent, surtout dans les natures d'élite où
l'orgueil et la force morale compriment les batte-
ments du cœur.
Le peu de résultats des coups portés par l'en-
nemi dans cette circonstance contribua à rassu-
rer les courages.
Peut-être en eut-il été autrement si nous eus-
sions vu nos camarades tomber autour de nous.
L'attaque de la Maison-Brûlée et de Château-
Robert avait également réussi. Le général, qui
l'avait dirigée en personne, y reçoit le rapport du
commandant Goujon lui annonçant le succès du
jour et sa blessure. Le général lui adresse le len-
demain la lettre suivante :
« Bourgtheroulde, le 31 décembre 1870.
« Mon cher commandant,
« Je n'ai que des éloges à vous adresser sur la
manière dont vous avez conduit l'affaire, et je
— 47 —
vous en exprime toute ma satisfaction. Votre
blessure me fait regretter d'être privé des services,
pendant-quelque temps du moins, d'un officier de
votre mérite. -
« Je vous demanderai de vouloir bien complé-
ter votre rapport en me disait à combien vous
estimez les pertes de l'ennemi.
« Recevez, mon cher commandant, l'assurance
de mes sentiments affectueux,
« Général Roy. »
Le 31 décembre, la direction du bataillon passe
au capitaine adjudant-major Klerian, et la direc-
tion générale au capitaine Reboulet de l'Ardèche.
Les francs-tireurs recommencent leurs escar-
mouches au point du jour.
Leur lieutenant, M. Buée, du Neubourg, qui
s'est imprudemment avancé, tombe frappé mor-
tellement. - M. Simon, directeur de l'ambulance
elbeuvienne se présente pour relever son corps ;
mais malgré le drapeau blanc à croix rouge qu'il
déploie, il est accueilli par une grêle de balles et
forcé de rétrograder. — Le cadavre du brave franc-
tireur ne fut enlevé que le soir.
Les mobiles de l'Ardèche, qui composaient la
réserve la veille, sont de grand'garde aujourd'hui.