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Histoire du cabinet des Tuileries, depuis le 20 mars 1815, et de la conspiration qui a ramené Buonaparte en France... (Troisième édition, corrigée et augmentée) / [Par J. Lingay.]

De
103 pages
Chanson (Paris). 1815. France (1815, Cent-Jours). XII-92 p. ; In-8 °.
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HISTOIRE
DU CABINET
DES TUILERIES.
TROISIÈME ÉDITION.,
IMPRIMERIE DE CHANSON.
HISTOIRE
DU CABINET
DES TUILERIES,
DEPUIS LE 20 MARS ISI5,
ET
DE LA CONSPIRATION
QUI A RAMENÉ BUONAPARTE EN FRANCE.
Suspicione M ejuit errabit sud et ropiet ad tm
quod erit commune. stulti nudabil animi
conscientiam.
PHOED. FABUL., lib. 3, IO PROLI
- ÉDITION,
-~ .7.
X CORFI^GÉE ET AUGMENTEZ.
A PARIS,
CHEZ
CHANSON, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
RUE ET MAISON DES MATHURINS , iqQ IO ;
DELAUNAY, LIBRAIRE, AU PALAIS-ROT AL ;
ET LES MARCHANDS DE NOUTIIUT^T.
1815.
AVERTISSEMENT.
L'EMPRESSEMENT avec lequel le public a
accueilli cet ouvrage est la meilleure preuve
de l'intérêt qu'il a inspiré. Deux éditions
successives ont été épuisées en moins de
trois semaines, et cependant aucune feuille
périodique n'a parlé de ce livre, qui n'a
pas même été annoncé dans le Journal de
la Librairie. Aussi sommes-nous beaucoup
plus flattés de la distinction qu'il a obtenue
que des éloges qu'on aurait pu lui prodi-
guer par anticipation, bien que ces éloges,
qui excitent la curiosité, procurent quel-
quefois un débit plus rapide des. ou-
vrages.
Nous avons lu tout ce qui a été écrit,
depuis deux mois, sur les causes de la ré-
volution du 20 mars, et sur l'anarchie qui
l'a suivie, et, nous sommes forcés de
l'avouer, nous n'avons trouvé aucune bro-
chure ( dont plusieurs sont cependant
Ti
très - recommandables par l'intention des
auteurs et par leur mérite particulier) qui
donnât des détails satisfaisans sur le ma-
tériel de la conspiration. En nous déter-
minant à faire paraître cette troisième édi-
tion, nous avons rassemblé et choisi les
matériaux que nous avons pu nous pro-
curer, pour la rendre plus intéressante
encore. Mais, comme nous n'avons jamais
eu, en publiant cet ouvrage, d'autre in-
tention que de faire le bien, sans nuire
(lirectement à qui que ce soit, nous n'avons
pas cru devoir déférer au d''sir des per-
sonnes qui auraient voulu que nous eus-
sions fait nominativement connaître les
acteurs qui ont figuré dans cette épouvan-
table tragédie qui a bouleversé l'Europe.
Nous ne voulons point nous ériger en
juges, même à l'égard des coupables, ni
devenir les instrumens de vengeances par-
ticulières.
Nous sommes aussi très-fâchés que les
lettres dont nous avons été obligés de nous
servir, comme représentatives des noms,
aient donné lieu à des équivoques qUit
vij
nous sommes loin de favoriser : mais il
n'était point en notre pouvoir d'éviter ces
amphibologies. Tous les mots d'une langue
se composent de lettres : leurs différentes
combinaisons forment seules la variété
des noms. Chacun a donc pu, selon ses
passions ou son intérêt, croire reconnaître,
sous tel ou tel voile, les personnages qui
étaient l'objet de sa haine ou de son res-
sentiment, sans que nous devions pour
cela être responsables des faux jugemens
qui auraient pu être portés. Nous décla-
rons seulement que nous étant trouvés
dans plusieurs salons où étaient ces pré-
tendus devineurs, qu'une maligne curiosité
faisait rechercher, parce qu'ils avaient,
disaient-ils, la vlef du Cabinet des Tuile-
ries. Nous les avons presque toujours vu
prendre l'échange sur nos véritables in-
tentions. Au reste l'histoire des révolutions
humaines, présentant les tableaux dès
vices et des vertus, laisse toujours de nou-
velles applications à faire à chaque catas-
trophe qui surviennent ici-bas. Rien ne
ressemble davantage aux proscriptions, de
yiij
Robespierre que celle de Marius et de
Sylla; et plusieurs pages de Tacite et de
Suetorte pourraient trouver place dans les
annales de notre histoire moderne, parce
.que le cœur de l'homme, partout le même,
doit toujours offrir les mêmes résultats.
, L'AvertissementA placé à la tête de la
première édition, prouvera que nous pen-
sions, lorsque nous la publiâmes, comme
nous pensons maintenant. Nous allons le
transcrire en totalité, parce qu'il fait con-
naître le plan de l'ouvrage.
L'ouvrage que nous donnons aujourd'hui
au public peut être considéré comme la
collection méthodique de tout ce qui a été
imprimé à Gand, à Bruxelles et à Vienne,
sur la conspiration tramée à Paris, et
comme le résultat des différens rapports
qui ont été faits à Sa Majesté en avril der-
nier. Nous avons donc cru rendre service
au public de mettre au jour, en coor-
donnant les faits, tout ce qui a rapport à
cette affreuse trahison.
Des amis désintéressés du Roi et de la
cause légitime, qui ont long-temps gémi
;
ix
sur les sourdes menées des brigands qui
s'agitaient sous le règne le plus pacifique,
pour renverser la monarchie ; ces témoins
oculaires, dont on n'a pu se méfier, nous
ont donné de très-grands renseignemens
sur les choses et les personnes.
On ne nous taxera. point, j'espère, d'avoir
été excités par aucun ressentiment, ni d'a-
voir voulu assouvir des vengeances parti-
culières , puisque nous ne connaissons
ceux qui figurent dans ce livre, que par
la trop malheureuse célébrité qu'ils se
sont eux-mêmes donnée. Si, parfois, on
remarque dans le cours de l'ouvrage un
peu de chaleur dans le récit des infamies
que - nous devons faire connaître, c'est
qu'il n'a pas toujours été facilé aux rédac-
teurs de ces doèumens de retenir leur in-
lia dignation, ayant à parler, d'une part, du
meilleur des Princes, et de l'autre, des plus
perfides des sujets. Cependant nous ne
dissimulerons pas que nous n'avons point,
à beaucoup près, fait usage de toutes les.
notes qui sont entre nos mains ; que nous
avons atténué, autant que possible., les
x
circonstances du crime, à l'égard de quel-
ques hommes que nous n'avons pas voulu
perdre totalement dans l'opinion ( i), parce
que le repentir peut leur laisser encore un
moyen de réconciliation pour l'avenir, etx
parce qu'une meilleure conduite pourra
peut-être leur mériter le pardon de leurs
fautes. Heureux le Roi, s'il ne s'entoure
pas encore une fois, trop vite et trop
connamment, de ces hommes pour qui la
trahison est dégénérée en habitude! Nous
aurions pu faire connaître les pièces mater-
rielles que nous n'avons fait qu'efueu-
rer, par une charité dont ces Messieurs
n'ont pas donné l'exemple pendant la durée
de leur règne de quinze semaines.
Nous avions d'abord eu le projet de
donner la vie des individus qui ont con-
tribué à la conspiration, ce qui aurait fait
perdre une foule d'anecdotes curieuses sur
beaucoup de gens qui n'y ont figuré que
secondairement et par contre-coup, et c'eût
(i) C'est pour cela que nous ne les avons pas tou%
nomrnés. -
xi
été une biographie plutôt qu'une histoire
- de la conspiration que le public désire
connaître. Les faits, trop épars, n'auraient
* plus présenté d'ensemble, et, par consé-
quent, l'intérêt aurait été de beaucoup af-
- faibli/Nous avons préféré, pour ne pas
interrompre trop souvent le récit, de ren-
voyer dans les notes, qui se trouvent à la
fin du texte, la partie biographique.
Cette histoire est divisée en trois Pé-
riodes bien distinctes. La première Période,
qui s'étend depuis le commencement de la
conspiration jusqu'au débarquement de
Buonaparte, peut être appelée la Période
de la Préparation.
La deuxième, qui s'étend depuis le dé-
barquement de Buonaparte jusqu'à son
entrée à Paris, pourrait s'appeler la jPe-
riode de t Espérance.
La troisième, qui s'étend depuis l'arri-
vée de Buonaparte jusqu'à sa chute, peut
être désignée sous la dénomination de
Période d'Action.
Ceux qui ne trouveront pas suffisans
les détails que nous donnons sur les indi-
xij
vidus, pourront recourir au Dictionnaire
des Jacobins, à la première édition de la
Biographie secrète de 1 8o5, au Cabinet de
Saint-Cloud, à une Année de Buonaparte
à l'île d'Elbe, à l'Histoire du siège de
Lyon, aux Tables du Moniteur, par Beau-
champ , et autres ouvrages publiés ou
réimprimés en ISI4, dont nous avons
nous-mêmes fait usage.
HISTOIRE SECRÈTE
DU CABINET
DES TUILERIES.
PREMIÈRE PÉRIODE.
IL y a beaucoup de personnes qui rapportent
la naissance de la conspiration anti-royale à
l'entrevue que Buonaparte eut à Fontaine-
bleau, le 2 avril 1814, avec plusieurs de ses
affidés, entre autres avec ce maréchal qui a
ouvert plus tard la carrière de l'infamie, en
déshonorant l'armée. Il n'est pas possible de
dire quel degré d'espérance pût concevoir
alors Buonaparte ; mais il est très-certain que
ce fut bien peu de temps après l'arrivée du
Roi à Paris, que l'on commença à tramer la
conspiration qui devait, avant onze mois, y
ramener le tyran. Incertains de savoir quelle
serait la forme du Gouvernement royal, les
conspirateurs n'osèrent rien tenter sous le
Gouvernement provisoire. Ils cherchèrent seu
(2 )
lement, pendant cette espèce d'interrègne qui
leur laissait la faculté de pénétrer dans tous
les ministères qui se trouvaient encore rem-
plis de leurs satellites, à s'assurer de ceux
dont ils pourraient avoir besoin plus tard;
à tâcher de les faire maintenir dans leurs
emplois, et à se conserver eux-mêmes dans
les leurs. Mais l'enthousiasme excessif que
l'arrivée du Roi excita dans toutes les classes
de la population, ralentit un peu leurs cou-
rages abattus. Ils désespérèrent un instant
lorsqu'ils virent le Roi, qu'ils s'étaient figuré
extrêmement facile, ne point accepter dans
son intégrité la Constitution du Sénat ; l'impro-
bation du public pour cet acte informe et
vénal les obligea à suspendre toutes dé-
marches, jusqu'après la ratification du traité
de Paris.
Ilsreprirentleur infâme travail en juin 1814.
L'évacuation des alliés, le retour dt.s prison-
niers, presque tous dévoués à Napoléon, qui
les avait sacrifiés, la réorganisation de nos
troupes éparses, ranimèrent leur audace. L'es- -
poir que les militaires avaient eu que l'on.
conserverait à la France une partie de ses
premières conquêtes, cet espoir déçu fut le
premier véhicule employé par la faction pour
répandre du mécontentement, sous le masque
(3)
du patriotisme et de l'amour-propre national
offensé.
Le peuple de Paris, le plus crédule et le
plus facile à séduire, répéta ces bruits, qui
furent bien vite accrédités et répandus par
les agens que la coterie stipendiait déjà ; en
sorte que le dernier des chiffonniers se croyait
'blessé dans la reddition d'un territoire que
nous avions pris sans raison, il y a quelques
années, à nos voisins. On blâma hautement le
comte d'Artois de n'avoir point conservé les
places fortes, et de ne s'être pas opposé à ce
que les alliés s'en emparassent : ce qui veut
dire, en d'autres termes, qu'il aurait dû em-
pêcher les alliés de pénétrer en France, où ,
par les nombreuses fautes de Buonaparte, ils
venaient pour rétablir les Bourbons sur le
trône.
Quelque publicité accordée au culte, la
célébration du dimanche ordonnée, comme
cela se pratique partout, excepté en France,
furent un second grief ajouté au premier. La
coterie fut bien aise de recruter en un seul
coup, à son parti, les juifs, les athées et
les protestans. On ridiculisa ensuite les émi-
grés (i) *, les membres de la famille royale.
* rcues à la fin du texte de l'ouvrage, où se trouvent placées
- les notes par ordre de nnmétw.
( 4 )
Des aboyeurs apostés au Corps législatif
criaient sans cesse à la violation de la Charte,
Ils agitaient des questions propres à troubler
la nation et à inquiéter les acquéreurs de
domaines nationaux, que le Roi n'a jamais
eu l'intention de rechercher en aucune ma-
nière. M. DumolaFd, surnommé Dumolard-
Tribune, ou le Verbe éternel, tant il parlait
fréquemment et long-temps pour faire de
l'éffet, disserta sur la liberté de la presse,
et dit que si on ne l'accordait pleine et "en-
tière, et sans aucune réserve, ce serait cou-
vrir la statue de la liberté cVun voile de
plomb (2). C'est ainsi que s'écoulèrent les
mois de juin et de juillet. On travaillait à
indisposer, à refroidir l'esprit public; mais le
plan d'attaque ne fut méthodiquement tracé
qu'au mois de septembre suivant.
Lorsque l'extrême bonté du Roi fut: con-
nue , on pensa qu'on pourrait agir plus li-
brement : chaque acteur prit un rôle déter-
miné ; mais ils continuèrent encore pendant
quelque temps à agir en masse.
On corrompit des journalistes, et bientôt
l'on vit paraître -des articles tranchans sur
l'autorité royale et la souveraineté du peuple.
Dans les uns on raisonnait sérieusement,
tandis que dans d'autres on cherchait, par un
( 5 )
a
ridicule amer et très-adroitement semé, à dé-
considérer la cour et les ministres, en affec-
tant toujours de professer un respect absolu
pour tout ce qui émanait du Roi (3). Cette
perfide menée passa en système chez tous les
factieux, qui commencèrent dès-lors à ac-
cabler le Roi d'éloges, afin d'avoir le droit
de déprimer plus à leur aise les autres mem-
bres de la famille royale, parce que le projet
de la plupart des conjurés , qui a changé
bien souvent depuis, était de faire assassiner
Louis XVIII pour proclamer la république ,
ou offrir la couronne ànin prince d'une bran-
che collatérale, qui, très-certainement, ne
l'aurait pas acceptée. C'était pour atteindre ce
but qu'on parlait sans cesse de la nullité des
Bourbons, de l'éternelle légéreté du comte
d'Artois, des boutades du duc de Berri, de
l'inconduite du duc d'Angoulême, et de sa
mésintelligence avec Madame, qu'une piété
extrême rendait, disaient-ils, accessible à
tous les préjugés (4).
Des hommes de tous les partis, des femmes
prostituées, le rebut de la société, furent ac-
cueillis dans cette infâme coalition du crime
contre la vertu. Les faibles furent attirés par
des promesses, et les hommes honnêtes tom-
bèrent dans les embûches qu'on leur avait
(6 )
préparées, parce que les élémens les plus hé--
térogènes devaient, par un raffinement infer-
nal j concourir à élever. l'édifice. impie de la
rébellion, Divers cQmités: se formèrent, et
chacun avait son caractère, selon le quartier
où il se trouvait placé, et le genre des habitués
qui y étaient admis. Ici, c'était en apparence
un royalisme, pur, et l'espionnage le plus sub-
til profitait de-la confiance des gens de bien.
Là, c'était un mélange de mécontentement
et de fidélité.:;on exprimait des regrets de ne
point voir les choses;aller parfaitement bien.
Ailleurs, on blâmait alternativement la fai-
blesse ou la rigueur du Roi, et, vers la fin,
on parlait de son injustice et de sa dissimula-
tion. On chargea des littérateurs aux ciseaux
d'exhumer - du Moniteur de 1790 quelques
extraits des calomnies qu'on y avait insérées
sur le Roi, à l'occasion du marquis de Fa-
vras, pour ressayer si ce genre réussirait ; mais
les tribunaux, qui firent.de suite justice de
ces astucieux compilateurs, les privèrent
d'un moyen assuré de travailler l'opinion. Il
ne restait plus qu'à brouiller les faits, obscur-
cir et dérfaturer le bien; cela fut facile, comme
on le concevra, lorsqu'on connaîtra la mar-
che et l'espèce des collaborateurs.
Une partie des conspirateurs devait jouer
( 7 )
2.
des rôles publics et scandaleux, tandis qu'une
portion qui n'était pas la moins utile au parti,
flottant dans une région moyenne, allait agir
dans l'ombre.
Dans la première classe, on plaça une femme
célèbre par son impudicité, dont cependant
quelques vils Amphitryons avaient fait un ange
de vertu. Cette femme est mademoiselle H.,
- qui*a été successivement connue, selon les ,
circonstances, sous différentes dénomina-
tions. Elle fut chargée de la partie du scan-
dale, et l'on se rappelle qu'elle n'y a pas mal
réussi, puisqu'elle est parvenue, au moyen
d'un procès insignifiant,- à occuper, pendant
cinq mois, le public.
Cela n'empêchait point que cette Princesse
ne présidât très-régulièrement son club, où se
réunissaient les femmes et maîtresses des mi-
nistres et conseillers d'Etat, qui de-vaient jouer
un rôle dans la grande-tragédie. Ces réunions
avaient lieu tous les dimanches à Saint-Leu,
près de la petite maison de débauche de M. de
Saint-Jean-d'An gely,. dans la belle vallée de
Montmorency. On rendait compte aux grands
faiseurs desjxavaux de la semaine. R***, B444,
CB*44y R*44, D444 T444, S*** , C*** , EE444, A44* ,
LT444 , F*** , RR444 , SMX444, L444, M*** , H*** y
et beaucoup d'autres recruteurs, ne man-
( 8 )
quaient point de s'y trouver. Chacun des
convives était chargé d'amener un adepte,
que l'on catéchisait pendant deux ou trois di-
manches , et que l'on initiait ensuite s'il était
trouvé digne. Celui-ci', à son tour, était invité
à en embaucher d'autres, et, de proche en
proche, la réunion devint si nombreuse, qu'il
fut jugé prudent et nécessaire d'établir plu-
sieurs succursales.
C'est ainsi que le malheureux Quesnel y fut
amené dans une soirée de l'été dernier. Trop
vertueux pour adhérer à aucune proposition
déshonorante et pour trahir sa conscience,
la demi-confidence qu'on lui avait faite in-
quiéta fortement les conjurés, on décida, en
comité secret, qu'il fallait s'en débarrasser, et
le soir même il fut jeté dans la Seine. Cet as- 1
sassinat, dont on a été long-temps à recher-
cher la cause, n'a point été inexplicable pour
ceux qui l'ont ordonné, mais les perquisi-
tions que la Police molle et inexpérimentée
de ces temps fit faire, pour en reconnaître les
auteurs, furent inutiles. Ils frémirent cepen-
dant , et ils se promirent de ne plus employer
désormais un pareil moyen pour faire taire
ceux qui leur inspiraient des craintes. C'est ce
motif qui m'empêche He fournir des détails
circonstanciés sur la "disparîtioll de beaucoup
( 9 )
de personnes qui sans doute ne leur offraient
pas plus de garanties que l'infortuné gé-
néral.
On est étonné, j'en suis sûr, de l'audace des
conjurés ; mais on le sera bien davantage ,
lorsqu'on saura qu'ils jouaient le rôle de pro-
tecteurs pour servir leurs créatures, et que ,
par l'extrême faiblesse des gens en place, qui
voulaient, disaient-ils, tout concilier, ils ob-
tenaient , pour leurs complices, les faveurs
les plus signalées. Erreur funeste ! qui avait
le double désavantage d'indisposer, ou au
moins de refroidir les vrais amis du Roi,
et d'augmenter l'audace des traîtres. La Bé-
doyère, qui était destiné à jouer un grand
rôle dans la conspiration ? obtint du Roi,
par la profonde impéritie d'un ministre, la
croix de Saint-Louis le titre de colonel du
septième régiment de ligne, etc.
Toutes les femmes attachées à l'état-major-
général de la vertueuse H*** partaient de
Saint-Leu le dimanche, comme un essaim de
frelons, et inondaient les ministères : heu-
reuses quand elles ne rencontraient d'autres
obstacles pour réussir, qu'à faire, avec un com-
mis de bureau, l'échange de leurs faveurs ba-
nales ! Chacune avait son emploi déterminé :
on peut le leur assigner, puisqu'elles n'ont
( 10 )
point craint elles-mêmes d'en faire publique-
ment l'aveu. �
Madame MB. recevait chez elle à jour -
fixe; et pendant que son mari faisait des
courses nocturnes pour rattraper sa s.;..
d'Et.,. la rusée duchesse cherchait à devi-
ner les secrets de la cour. Elle prenait assez
adroitement un air de bonhomie pour mieux
séduire les royalistes qu'elle attirait chez elle;
et ce stratagème ne lui a malheureusement
que trop réussi, surtout envers ce bon M. de
Grammont, qu'elle appelait son entonnoir,
parce qu'il avait l'imprudente confiance de
lui communiquer toutes ses pensées.
Madame de TL. avait un autre dépar-
tement ; elle était chargée, par le parti,
de haranguer les soldats, de traiter et d'ac-
cueillir les demi-soldéa; d'entretenir le bon
esprit dans les casernes de Paris et de la ban-
lieue y et de répandre, le plus abondamment
possible , le prétendu acte de protestation de-
Marie - Louise contre l'abdication de Buona-
parte, qui ne pouvait, y est-il dit, abdiquer
que pour lui-même. Madame la comtesse at
eu la satisfaction de réussir parfaitement dans
sa pénible mission. On dit même que ses dis-
cours/ont excité parfois de l'enthousiasme
cfôus Je çoeu,r d,es guerriers fidèles, tant l'amour
( M )
de la patrie a de charmes, quand il est inspiré
par une jolie femme ! ! !
Madame RD***, qu'on a si justement nom-
mée la trompette de Buonaparte, était chargée
de faire quelquefois la contre-marche.
Madame C., dite de Y., ramassait dans
le monde les épigrammes et les malignités,
dont on tirait parti dans les journaux et
dans les salons.
Madame É. de L. (5) faisait l'office de sœur
quêteuse.
La femme de D*** , avec sa sœur UIL,
mariée à DN. de l'Institut, se donnaient aussi
bien des mouvemens pour le succès du grand
œuvre.
Madame NMH. était la colporteuse des
ordres de tout le parti ; elle courait dans les
environs de Paris ; elle marchandait les terres
seigneuriales, s'enquérait s'il y avait des rede-
vances, quels étaient les droits du seigneur,
etc., etc. C'est à quelques coureuses de cette
espèce, et à des mal-intentionnés, qu'on doit
la naissance et la rapide propagation du pré-
tendu rétablissement des dîmes et des droits
féodaux (6).
A ces premiers emplois se réunissaient une
foule de nymphes qui servaient de doublures,
et qui ont fait tous les sacrifices possibles pour
(' 12 )
arriver au but. On a remarqué parmi ces
dernières une dame A. de M., qui, la première,
a eu l'honneur de porter la violette symbo-
lique, etc., etc.
C'est aux intrigues d'une femme marquante
dans le parti, que l'auteur du cabinet de Saint-
Cloud a dû la célébrité dont il a joui pendant
quelques mois, et le public, la privation de lire
un livre où, à côté de quelques inexactitudes,
il y a de très-grandes vérités, qu'il aurait été
bien important de rendre publiques, pour
fixer l'opinion sur tous les coryphées du Buo-
iiapartisme et de la terreur. Mais la victoire
fut encore pour eux, et ils s'applaudirent de
voir, par un ordre émané de 1 autorité, leurs
turpitudes ensevelies dans l'ombre.
Tout allait au gré de leurs désirs. La com-
munication commençait à s'établir assez ré-
gulièrement avec l'île d'Elbe ; le grand homme
envoyait ses projets, on les discutait, et ils
lui étaient de nouveau soumis. L'impunité
était telle , qu'il eut lui-même un instant la
fantaisie de venir à Paris, animer, par sa pré-
sence , l'ardeur des conjurés; mais cela fut
jugé imprudent et inutile à-la-fois. Il fallut ,
à défaut du maître, se contenter du valet,
et Bertrand arriva, chargé des pouvoirs de
S, M. I. et R.
( i3 ;
Joseph s'était mis en vedette en Suisse, et
demeurait au château de Prangin, dans le
pays de Vaud. C'était le point intermédiaire
de communication entre Paris et Porto-
Ferrajo.
Lucien vendait ses poèmes à Rome èt à
Paris, pour mieux détourner l'attention. Ce
brigand qui , par dix années de retraite ,
avait fait croire qu'il n'approuvait point les
crimes de son frère, est venu se vautrer de-
vant nous, dans tous les excès de la plus
dégoûtante turpitude, et nous prouver qu'il
n'y a rien de bon dans cette exécrable fa-
mille.
Il fallait tâter l'opinion, et s'assurer, par un
coup beaucoup plus hardi que les autres, jus-
qu'où irait la faiblesse du Gouvernement. On
jeta les yeux sur Renaud, comme un assez bon
écrivain; mais quelle influence pourrait exer-
cer sur l'opinion un homme généralement
méprisé ? On pensa aussi à M*** ; mais il
était trop bête pour pouvoir rien faire d'u-
tile. A***, B***, D***, TJB**\ M4**, et tous
les autres faiseurs de rapports au conseil
d'Etat, ne furent pas trouvés capables ; on
leur préféra Carnot, le fanatique Carnot, qui,
par un caractère sombre et farouche, s'est fait
une réputation de droiture dont il n'a pas
( i4 )
toujours donné la preuve, pendant qu'il a-été- ,
l'un des cinq tyrans de la France.
Il se chargea donc de faire une apologie du
régicide, galimatias inintelligible, où, par-
tant d'un faux principe, ce mauvais raisonneur
tombe dans tous les travers d'une logique er-
ronnée. N'importe, quelque défectueux quefût
cet ouvrage , il convenait aux conspirateurs,
parce qu'il était la véritable pierre de touche
qui devait servir à fixer irrévocablement leurs
idées sur la marche à tenir. Le comble de l'au-
dace était de l'adresser au Roi. On n'avait osé
le proposer à l'auteur; mais le bouc émissaire-,
qui se doutait bien d'avance qu'il ne risquait
rien, fit le Romain en cette circonstance : il
signa son mémoire , et en envoya un exem-
plaire à ce Roi si bon , qui aurait dû, pour
éviter bien d'autres crimes, faire enfouir l'au-
teur dans un cachot, à la seule vue de son
pamphlet séditieux.
Les conspirateurs conçurent plus que ja-
mais de grandes espérances : aussi leurs réu-
nions devinrent à-peu-près publiques. Il se
forma de nouveaux clubs. On dédoubla ceux
qui existaient déjà. Un noyau du club NSO***
devint le germe du club de la rue de Vaugi-
rard, et une partie du club TL*** (7) donna
naissance au club ILCN**. Enfin, m -*
( 15 )
LA. C. d. l' et les autres gros digni-
taires , qui croyaient devoir se ménager
davantage, se rendaient nuitamment à Nan-
terre, où de longues files de voitures arri-
vaient régulièrement deux fois par semaine ,
vers neuf heures du soir. Le président de ce
club important rènouvelait toujours aux affi-
liés l'avertissement de ne jamais parler du Roi
qu'avec le plus grand respect, mais de glisser
incontinent quelques traits mordans contre
le système actuel de gouvernement; d'avoir
soin d'entretenir dans la classe moyenne le
goût des idées militaires, de parler toujours
delà gloire t des armes françaises, des aigles,
de Plionneur, de l'avancement, de la victoire,
et d'avoir enfin sans cesse à la bouche les sept
ou huit mots accrédités; mais on recomman-
dait aussi le plus grand silence sur la personne
de Buonaparte, afin de ne point réveiller le
soupçon. Ce ne fut qu'en octobre 1814, qu'é-
prouvant le besoin de parler souvent dei" ce
héros, on sentit la nécessité d'un déguise-
ment convenu. Un auteur, qui n'est pas
toujours original, inventa la dénomination
de père la Fiolette, sous laquelle il fut
depuis désigné, et qu'on préféra à celle de
Jèan de lepée, qui lui avait-été donnée à l'île
d?Elbë par ses grognards, dans la crainte que
C 16 )
cet argot, trop facile à deviner, ne réveillât
des soupçons. Dès le mois de décembre les
officiers portaient des toasts, aux dîners de
Véry et du Cadran-Bleu, en l'honneur de la
violette qui revient au printemps. Mais le vul-
gaire de l'armée, les soldats et les sous-offi-
ciers , n'ont commencé à connaître ce père
la Violette qu'à la fiii de février.
La coterie, qui, à force d'intrigues et de
manèges, avait déjà obtenu tant de succès-
dans les nominations des employés civils et
militaires, jouit d'un grand triomphe, quand
elle fut parvenue à faire confier le ministère
de la guerre à un homme qui a prouvé, par
sa conduite, qu'on aurait pu faire un meilleur
choix (8).
, Dès ce moment, tout fut bouleversé dans
ce ministère. Le. plus grand titre à l'exclu-
sion des emplois était un attachement sin-
cère au Roi. Le ministre feignait de s'occuper
beaucoup, il obligeait les commis à tra-
vailler dix heures par jour. On éloignait les ré-
gimens les plus fidèles des postes où ils au-
raient pu être utiles, et on plaçait ceux dont le-
commandement était confié à des créatures de
Buonaparte, dans les points les plus impor-
tans. Les conspirateurs n'ont pas cessé de
travailler ardemment au renversement du
( '7 )
trône, de concert avec Ney (9), S""******Jf. (10),
LH444 (ii), DMV4*4 (12), M*** , ïD444 (i3).
Toujours attentifs à ce qui pouvait con-
courir au but de la conspiration, ils multi-
pliaient le nombre des fautes que les adeptes
ne manquaient point dans le mor. de d'attribuer
au Roi. La demi-solde, par exemple, qui a
excité les plus universels murmures, n'était-
elle pas le résultat de la plus perfide combi-
naison, en ce sens, que le mécontentement
du soldat et l'épuisement du trésor se trou-
vaient réunis, pour une dépense inutile? Car,
en effet, quel est le Gouvernement qui a
payé la demi-solde à des soldats qui ne ser-
vent plus? Que demandaient la plupart des
militaires français qu'on avait arrachés forcé-
ment à leurs familles, si ce n'est d'y rentrer
paisibles et de se livrer à leurs professions?
Est-ce que Louis XIV a payé une demi-solde
lorsqu'il licencia sa nombreuse armée ? Est-ce
que le directoire , dans une hypothèse à-peu-
près semblable, paya une demi-solde à l'ar-
mée française revenue de l'Italie et de l'Alle-
magne? Non , sans doute; mais il paya d'une
autre manière toute la solde en entier, ainsi
que l'arriéré. par la banqueroute de l'an 8.
Croit-on que, si Buonaparte eût, à la place de
Louis XVIII, signé le traité de Paris, on au-
( 18 )
rait vu des demi-soldes? Ah ! qu'on, ne s'y
trompe point; il aurait agi envers son armée,
trop nombreuse, comme il le fit à Jaffa en-
vers les malheureux pestiférés. La mitraille et
le poison l'auraient acquitté en un instant; il
ne faut,- pour lever tout doute à cet égard,,,
que se rappeler sa conduite à Moscou, en Es-
pagne, en Egypte, à la Bérésina, àLeipsick,
à Charleroi, après la funeste bataille de Mont-
Saint-Jean, où il na pas hésité de rompre les
ponts qui le séparaient de son armée, pour
se sauver isolement. * :
Ce n'est donc point parce que le Roi n'a
pas payé la solde entière qu'on pourrait se
permettre de le blâmer, mais seulement parce
qu'il a payé inutilement la demi-solde à une
infinité d'individus qui, habitués à mener une
vie oisive et indépendante, se refusaient au
travail, comptant sur un salaire qu'ils ne mé-
ritaient point, qui était un tort manifeste fait
aux braves que des blessures reçues au champ
de l'honneur mettaient hors d'état de gagner
leur vie, et qui avaient droit à des pensions
ou à l'admission dans des maisons de re-
traite. - -
Le projet prenait de plus en plus de la con-
sistance; mais, pour devenir plus méthodi-
ques, les meneurs proposèrent d'avoir, dans
( 19 )
toutes les corporations, des hommes sûrs qui
pussent, ad hoc, élaborer l'esprit public, et
tâcher de le tourner à bien.
Le fameux M*** (14) se chargea de
la partie judiciaire, et il trouva bien vite
dans les tribunaux des satellites capables de
favoriser amplement les désirs de MM. de
Saint-Leu.
HT***, avocat général à la C. de C.,
profita très-adroitement de ses derniers mo-
mens d'exercice.
Le régicide G*** de l'A.. travaillait le Tri-
bunal de première instance avec la Cour
dite Impériale, et *** avait pour départe-
ment 1. C. d.. C., aidé par le greffier TG***,
qui espérait sans doute que la réorganisation
d'un nouveau bureau de domaines des émi-
grés lui serait aussi avantageux que celui qu'il
a exploité autrefois avec son ami BY.
*** avait les droits réunis, où il conservait
encore une grande influence.
HT*** avait la loterie ;
Le régicide HE***, les domaines.
D'autres s'étaient chargés de la police mo-
rale , de ces recherches qui nuisent infini-
ment plus qu'un espionnage découvert. On
pouvait se reposer sur eux. t J
Le fougueux SMX***, impatient de voir
( 20 )
l'instant arriver, fit, sur la personne du Roi,
un essai qui faillit à tout perdre ; mais la co-
terie répara cette avanie, et il fut acquitté ,
grâce aux pièces négatives qu'on inventa , et
aux dîners qu'on s'empressa de donner.
On se tnéfiaÍt aussi deRovigo (15), ce jeune
Seïde dont l'ardeur, n'étant pas toujours bien
calculée, pouvait être plus nuisible qu'utile
au parti. On lui recommanda, sur toute chose,
d'introduire le plus possible, dans la pôlice,
de ses anciens agens. Il a eu la consolation de
les y voir presque tous maintenus, ayant pour
chef de file l'exécrable Pâques 6), qui était
parvenu assez adroitement à se fourrer chez'
les MM. de Polignac, dès leur arrivée à Paris.
Un empoisonneur fameux, dont le nom
rappelle tous les crimes et fait bouillir d'in-
dignation , se tenait en vedette à C*** , d'où
il faisait passer au conseil ses précieuses
notes , parce qu'il aurait été imprudent
qu'un personnage aussi généralement connu'
fût demeuré à Paris. Mais combien ce mi-
sérable s'est dédommagé depuis qu'il a re-
pris son premier emploi, et qu'il a pu, à
l'aide du fer et du poison, faire disparaître
ceux qu'il se reprochait d'avoir épargné !
On assure que, dans le court espace de trois
mois, il a été admirablement servi par des
(2t )
3
concierges de prison exercés à-adcûîtiistfèfy
avec zèle, les préparations de sa pharmacie :
vile canaille que la faiblesse du Roi avait con-
servée, mal- à-propos, dans des postes où ils
n'ont cessé de mal faire.
La police de Paris était faite par R *** (17),
qui feignait de s'occuper de chimie dans l'an.
cien logement de son ami ***, qu'il avait,
pour cause, - échangé contre le bel hôtel
qu'il occupait jadis rue de Lille. Il recevait là
tous les sycophantes qui lui fournissaient
chaque jour leur contingent de crimes.
LLE*** (18), chef de bureau "de la police
générale s'entendait avec R44* pour tous les -
détails de l'espionnage et les relations à l'ex-
térieur.
A444 était le chef des insurrectionnels de
l'Institut ; une chose qu'on se refuserait à
croire - si elle n'était évidemment démon-
trée, c'est que ce sont les conspirateurs eux-
mêmes qui ont provoqué le renvoi des régi-
cides , de l'Institut et des tribunaux , pour
avoir un motif de plus pour crier; car on n'y
pensait point, et le Roi, surtout, moins que
personne.
RCS444 devait aller dans le département
de l'Hérault, mais on pensa qu'il pourrait
être plus utile à Paris; ce prince demeura
( « )
donc au milieu des siens, et S. Exc. Mgr de
PCL*** se retira aux îles d'H. avec sa
belle-fille, c'était plus près de l'île d'Elbe.
L*** (ro) n'a pas été probablement sans
utilité aux corsinistes; mais je n'ai pu savoir,
au juste , quelle espèce de service il leur
a rendu, et je dois à l'obligation que je me
suis imposée de ne rien hasarder , de me
taire sur son compte.
L'infatigable TU*** (20) faisait à lui seul
autant que tous les autres. On ne saurait
concevoir combien il était ardent. Il fit le
voyage d'Italie pour procurer des fonds à la
coterie, et il eut un plein succès : une col-
lecte de vingt millions , des rapports sûrs
établis avec Naples et l'île d'Elbe, tous les
factieux de l'Italie prévenus du complot ; tels
furent les résultats de cet utile voyage.
M. de Blacas (21) était, depuis long-temps,
l'objet de tous les sarcasmes. On - imagine
bien que les corsinistes se servirent, avec
beaucoup d'avantage, de l'occasion que sa pré-
sence et la continuité de sa faveur leur don-
naient de murmurer hautement, quoiqu'on
ne puisse pas se dissimuler que M. de Blacas
lui-même n'ait puissamment agi dans leur
vue, et ne les ait servis en ce sens, qu'en-
touré et influencé., sans le savoir, par la co-
( 23 )
3.
terie, on lui avait fait commettre de bien
graves fautes en l'engageant à conseiller au
Roi de supprimer plusieurs roues de la lo-
terie , de conserver l'exercice des droits réu-
nis, de tolérer les maisons de jeu, de préfé-
rer, afin de se les attacher, les Buonapar-
tistes à tous les autres , pour les emplois pu-
blics, en faisant prodiguer, sans motifs , des
décorations à des personnes insignifiantes,
ce qui indisposait ceux qui les avaient reçues
pour des services réels ; en parvenant à ins-
pirer au Roi des soupçons et des craintes sur
des sujets fidèles , etc.
La joie fut grande dans le parti, quand on
vit M. Dandré occuper le ministère de la po-
lice; non que ce ministère se soit, je pense,
prêté à favoriser les conspirateurs, mais.parce
qu'ils prétendaient qu'il était infiniment au-
dessous de son travail. Je ne peux point mç
permettre de porter un jugement définitif
sur le talent de M. Dandré ; j'aime à croire
plutôt que son zèle. n'a pas toujours été se-
condé. On pourrait seulement lui reprocher,
çomme une très-grande faiblesse, d'avoir été
souyent chez les habitués de Saint-Leu, qui
lui avaient fait la réputation de bon fyommç,
dénomination sous laquelle il était connu
parmi eux. Réal disait - que le bon homme
( 24 )
ïi entendait tien à son nouveau métier , et
assurait à une personne que M. Dandré re-
cherchait là société des anciens employés du
ministère, pour faire son éducation en ma-
tière de police. Il rapportait aussi qu'un jour
étant, je crois, chez Talien, voulant mystinef
complètement M. Dandré, et s'amuser un
instant de son embarras , il lui demanda ce
qu'il ferait si l'Empereur sollicitait une per-
mission pour venir en France; que le mi-
nistre repondit : Je la refuserais, à moins que
le Roi ne m'ordonnât de la délivrer ; et que
Réal ajouta: Mais si c'était pour cause de ma-
ladie?—Je Tâccorderais Sans hésiter, dit alors
M. Dandré. Je ne crois pas en totalité à ce
Conte, dont oh a fait des gorges chaudes de-
puis trois mois ; mais je sais que le système
de trahison, qui ne négligeait rien , n'avait
pas oublié l'arme cruelle du ridicule. On di-
sait à Saint-Leu, que M. Dandré ressemblait
plus qu'on ne le pensait à M. Williaume ,
qu'il était fort bon pour faire des mariages
et des raccommodemens.
Discréditer/les gens en place, ébranler la
confiance que le Gouvernement avait en eux,
ainsi que la nation; répandre des contes ab-
surdes dans le public; voilà, vers les derniers
temps, l'occupation des conjurés, celle qui
( 25 )
ne leur a pas été la moins profitable. Toutes
les classes ont passé successivement à cette
lanterne magique, Les prêtres ont été l'ar-
rière-garde de ce scandale. On se rappelle en-
core les bruits qui ont circulé pendant tout
l'hiver sur différens curés de Paris et des
environs.; la prétendue mystification du
curé de Saint-Eustache, qui avait, dit-on,
acheté une pierre très-commune pour un dia-
mant de a3,ooo fr.; l'histoire du curé de Saint-
Roch, et la cacophonie arrivée au sujet des dé-
bris de mademoiselle Raucour, mauvaise copie
de celle qu'on lit, il y a quelques années, à la
même église, pour mademoiselle Chameroy.
Ici finit toute la théorie de la conspiration :
il ne restait plus, maintenant que la partie
morale était organisée, qu'à trouver l'argent
nécessaire ; et l'on va voir avec quelle ardeur
chacun se saigna.
Les collaborateurs principaux de cette
oeuvre infâme sont au nombre de quarante-
deux , comme ils l'ont eux-mêmes, avoué à
une époque où ils Ait cru pouvoir s'en faire
honneur sans danger. Cependant, pour que
notre ouvrage ne ressemble point à une table
de proscription r nous ne les ferons pas con-
naître nominativement. Nous rendrons seule-
ment justice, comme nous l'avqns fait jusqu'à
( 26 )
présent, à ceux qui ont fait de plus généreux
efforts.
On trouvera toujours en tête lUlIe H.,
lorsqu'il s'agira de sacrifices à faire pour la
prospérité du régime impérial. Nous ne pou-
vons dire au juste quelle est la somme qu'elle
a versée, mais on admirera son dévouement
quand on saura, qu'épuisée par les dépenses
énormes qu'elle a faites tout l'été pour choyer
les convives de Saint-Leu, elle a vendu ses
diamans et ses meubles les plus précieux pour
faire un don proportionné à son zèle (22).
TU. revient, comme je l'ai dit, de l'Italie
avec environ 20,000,000 fr., formés des dons
de Murât et de tous les autres brigands de ce
pays-là. Lucien et Monsignor Fesch avaient
x mis aussi quelque chose dans la bourse.
Buonaparte fit vendre à Livourne tout ce
qui avait quelque valeur, et ne paya plus
personne à l'île d'Elbe (23) ; Bertrand apporta
toute cette ifnance à Paris.
Mr l'Ar.Q. donna'3,ooo,ooa. o't
Les sénateurs impériaux et fidèles firent à
eux tous 14,000,000. a
Certains conseillers d'Etat, qui n'osaient
croire à un prochain retour, se firent remar-
quer par leur extrême parcimonie; on n'a
( 27 )
pu savoir au juste si leur don a été de 14 ou
1,700,000 fr. (24).
La vertueuse P. C. versa 3oo,ooo fr.,
produit de ses quêtes, sur lesquelles on as-
sure toutefois qu'elle avait prélevé un petit
courtage.
TS*** versait tout ce qu'il volait au minis-
tère de la guerre; aussi prions-nous le lec-
teur de ne pas nous demander quel a été son
contingent.
Ceux des maréchaux de France, qui ser-
vaient la bonne cause, environ 5,000,000.
Les regicides entre eux > échauffés parC.
5,ooo,ooo.
A cela, ilfaut ajouter ce que donnèrent une
foule de personnes obscures, mais pensant
bien, auxquelles on avait fait un appel dans
le cas où il serait nécessaire de seconder les
vues impénétrables de S. M.
Un agent bien fidèle, bien sûr ( ce n'était
pas Renaud. ), fut chargé de cet or qui ailait
opérer de si grands, prodiges. On en laissa
une partie à Paris, pour préparer les voies, et
déjà, huit jours avant l'arrivée de Buona-
parte, on payait publiquement les criées. On-
a pu s'assurer de cela pendant les, deux ou
trois jours qui ont précédé le départ du Roi :
les aboyeurs, qui n'avaient pas reçu les ins-
( 28 )
tructions suffisantes, qui criaient prématuré-
ment et hors de propos, étaient assommés à
coups de parapluies. Ce fut le dimanche au
matin seulement que les poumons eurent leur
libre exercice, et le lundi on fut rassasié des
cris mille fois répétés (2 5 de vive l'Empereur I
vive la garde ! vive Marie-Louise ! vive le roi
de Rome ! vive la reine Hortense! vive M. LU
tard (26) !
S. A. S. monseigneur le P. de P., à qui
un message avait annoncé où en étaient les
choses, crut de la prudence d'ordonner que
toutes réunions fussent suspendues, jusqu'à
la connaissance du débarquement de César.
Le petit L (2y) fut donc chargé d'avertir
tout le monde, même M. qui était alors
caché dans une maison, rue Cassette, près la
rue du Colombier ; et l'on attendit impatiem.
ment depuis le 17 février jusqu'au jour for-
tuné où l'on eut connaissance du débarque-
• ment. ,
Tout se passa bien, Il n'y eut que ce diable
de Nain Jaune (28 , qui, toujours curieux de
montrer de l'esprit, fit prématurément des
• allusions sur le débarquement de Buonaparte
à Cannes. Il le fit sans doute pour s'inscrire
à temps et prouver, par cette mystique con-i
fidence faite au public, qu'il était dans le se*
( 29 )
eret de la conspiration, ce dont personne n a
.dou té. On a bien tâché plus tard de raccommo-
der cela dans un numéro postérieur, parce que
les conspirateurs ne voulaient pas que l'on dé-
couvrît aussitôt que le retour du grand homme
n'avait tenu qu'aux menées de quelques sé-
ditieux. Il fallait, au contraire, l'attribuer à
un bonheur spécial, attaché à la personne de
Napoléon, à l'intervention de la Divinité, qui
le protège, à l'amour des Français pour lui, etc.