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Histoire populaire de la terreur blanche ; par A. de Rolland

128 pages
A. Sagnier (Paris). 1873. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8°.
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HISTOIRE POPULAIRE
DE LA
TERREUR BLANCHE
MAGNY EN VEXIN (S. ET O.). — IMP. O. PETIT.
HISTOIRE POPULAIRE
DE LA
TERREUR BLANCHE
PAR
A. DE ROLLAND
PARIS
LIBRAIRIE ANDRÉ SAGNIER
9, RUE VIVIENNE, 9
1873
AVANT-PROPOS
En écrivant l'histoire trop peu connue de la restau-
ration des frères de Louis XVI sur le trône prétendu
légitime de France, et celle de la véritable orgie
réactionnaire qui, pendant quinze longues et tristes
années, en fut la conséquence ; en donnant à cette
histoire un mode de publication qui lui permette de
pénétrer partout, dans l'atelier et dans la chaumière,
aussi bien qu'au sein de la bourgeoisie, l'auteur a eu
un but qu'il ne cherche aucunement à dissimuler.
Au lendemain de chaque révolution, alors qu'un
établissement monarchique quelconque succombe,
écrasé par son origine, accablé par le poids de ses
fautes, et que l'esprit démocratique fait nécessairement
un pas de plus vers le progrès et la liberté, les calomnies
les plus invraisemblables et les plus monstrueuses, les
inventions les plus grossières et les plus grotesques,
6 AVANT-PROPOS
surgissent tout à coup — uniquement pour « sauve-
garder l'ordre, la propriété, la religion et la famille. »
En réalité, ce sont les intérêts de castes et de
dynasties qui se sentent menacés, qui comprennent
que, malgré tout, la lumière se fait peu à peu, que
l'esprit d'examen, par conséquent d'indépendance et
de liberté, gagne chaque jour du terrain et que l'heure
approche où les véritables principes républicains,
cessant d'être des théories abstraites et persécutées,
deviendront des lois absolues, incontestables et incon-
testées, appliquées non-seulement à la France, mais à
l'Europe entière.
En attendant, entre mille manoeuvres monarchiques
très-fructueusement pratiquées depuis des siècles et
dans toute leur floraison à l'heure présente, il en est
une spéciale, qui consiste à charger la Démocratie et la
République de toutes les turpitudes, de tous les crimes,
de toutes les horreurs possibles. Il ne se passe pas de
jour sans que les journaux prétendus conservateurs
ne présentent la forme républicaine comme illégale et
illogique, essentiellement démagogique et sanguinaire.
Sans vouloir tenir compte des circonstances et des
événements, les faits qui suivirent la chute de la
monarchie en 4792 et la chute de l'empire en 1870-71,
sont les arguments victorieux et irréfutables, s'il faut
les en croire, à l'aide desquels ils combattent l'établis-
sement définitif, pacifique et légal de la République.
N'est-ce pas le moment de démontrer à ces cheva-
liers du trône et de l'autel que ni la Terreur ni la
AVANT-PROPOS 7
Commune n'ont à se reprocher des violences et des
calamités semblables à celles qui suivirent le rétablisse-
ment de la royauté en 1814 et 1815?
Exténuée, amoindrie, ruinée par l'homme du 18 bru-
maire, la France se trouva livrée, pieds et poings liés,
aux fureurs des princes et à l'avidité des émigrés qui
rentraient dans les bagages des Cosaques. Cent mille
fonctionnaires destitués, soixante-dix mille citoyens
incarcérés, des conseils de guerre, des cours prévôtales
et des exécutions partout, des massacres épouvantables
d'hommes, de femmes et d'enfants à Marseille, à Nîmes,
à Avignon, dans tout le Midi, des procès de presse,
des lois empruntées au moyen-âge, des impôts au-dessus
des forces de la patrie, en un mot la terreur et l'escla-
vage le plus absolu, tel est le bilan des deux restau-
rations dont le peuple a fait justice en 1830.
Certes, pour mettre à nu l'esprit monarchique dans
toute sa hideur, il n'est pas nécessaire de recourir à
l'histoire des siècles passés, aux dragonnades, à la
Saint-Barthélemy, à la sainte inquisition. Ce que nos
pères ont vu et souffert doit suffire à nous servir d'en-
seignement, en présence des menées qui troublent et
agitent le pays, paralysent ses forces et le conduisent
aux bords de l'abîme.
Toutes les commotions politiques, toutes les révo-
lutions ont leurs heures de trouble et de souffrance.
Le travail de l'activité humaine, de l'enfantement de la
liberté, est laborieux et terrible. Ceux qui emploient à
le retarder tous leurs efforts et toute leur astuce, n'en
8 AVANT-PROPOS
sont que plus coupables et méritent d'être signalés à
l'opinion publique.
Sans la conspiration monarchique qui grandit chaque
jour et nous menace d'une décadence rapide, d'une
ruine définitive et prochaine, nous n'eussions pas
entrepris ce travail. Mais il est temps de mettre le
peuple en garde contre les dangers qui s'accumulent
sur sa tête. Si les leçons de l'histoire devaient demeurer
lettre morte pour nous, il ne nous resterait plus qu'à
nous résigner humblement au sort de la malheureuse
Pologne.
Le retour de la royauté, ce serait d'abord la pros-
cription et la ruine, puis l'amoindrissement successif de
la patrie et l'épuisement final dans l'agonie la plus
douloureuse.
Que le lecteur juge — par les événements de 1814 à
1830 — de ce que rêvent pour la France les prétendus
conservateurs de 1873, et que le pays retrouve enfin
assez de fermeté et de sagesse, de prudence et de volonté
pour se sauver par la République !
Paris, Juin 1813.
PREMIERE PARTIE
SOMMAIRE
L'Empire en 1812. — Bonaparte rêve des conquêtes nouvelles. —
Le blocus continental lui sert de prétexte.— La Russie prévoit
la guerre. — Traité d'alliance avec la Suède. — Paix avec la
Turquie.— Bonaparte franchit le Niémen le 25 juin. — Organi-
sation et effectif de la grande armée.— Entrée à Wilna. — Les
Russes évitent la bataille à Witebsk. — Ils évacuent Smolensk. —
Bataille de la Moskowa. — Continuation de la retraite des Russes.
— Entrée de l'armée française à Moscou. — Incendie de Moscou.
— Bonaparte offre vainement la paix. — Il ordonne la retraite.—
La retraite se change en déroute après le passage de la Bérézina.
— Les derniers débris repassent le Niémen. — Surexcitation de
l'Allemagne. — La Prusse conclut un traité offensif et défensif avec
la Russie. — Elle déclare la guerre à la France. — La coalition.
L'Autriche déclare la guerre à la France. — Les batailles de
Leipzig. Défaite et déroute de l'armée française. — La rive droite
du Rhin est évacuée.— Invasion de la France. — La campagne
de France. — Entrée des empereurs de Russie, d'Autriche
et du roi de Prusse à Paris. — Documents officiels
et pièces justificatives.
HISTOIRE POPULAIRE
DE LA
TERREUR BLANCHE
L'heure du châtiment arrive à grands pas. L'Empire va
crouler.
Cet empire si laborieusement élevé par un soldat de for-
tune, par un homme possédé du génie de la destruction,
mais à coup sûr dépourvu de toute conviction et de tout
scrupule, par le violateur de la constitution et des lois,
par l'assassin de la première République, par le triste
héros du 18 brumaire (9 novembre 1799); cet édifice,
bâti sur des monceaux de cadavres, arrosé de flots
de sang humain, va disparaître presque d'un seul coup,
ébranlant l'Europe entière par sa chute et livrant la France
aux fureurs de la plus longue et de la plus impitoyable de
toutes les réactions.
Et cependant jamais pouvoir n'avait paru plus formi-
dable, plus solidement établi ! Bonaparte, arrivé au comble
de ses voeux, pouvait se croire le maître absolu de l'Eu-
12 HISTOIRE POPULAIRE
rope, le chef d'une longue et puissante dynastie, l'émule,
tout au moins, d'Alexandre, de César et de Charlemagne.
La paix de Vienne (14 octobre 1809), si dure pour l'Au-
triche, semblait, aux yeux des observateurs superficiels,
avoir à tout jamais assuré l'avenir. Depuis près de trois
ans, elle permettait à l'Europe de respirer en paix, et à
Bonaparte de travailler à la consolidation de son trône et à
l'organisation de son immense empire.
Et comme il travaillait, cet enfant de la Révolution qui
se croyait au-dessus des événements , et s'efforçait d'ou-
blier et de faire oublier son origine !
Tout lui réussissait à souhait.
Le 16 octobre 1809, un sénatus-consulte, voté par son
Sénat complaisant, — le même Sénat qui dans quelques
années votera non moins unanimement sa déchéance, —
prononçait son divorce avec Joséphine de Beauharnais
dont il s'était servi de marchepied.
Le 2 avril 1811. il épousait l'archiduchesse Marie-Louise
d'Autriche et entrait ainsi dans la famille des monarques,
princes et princesses de droit divin.
Le 20 mars 1811, il lui naissait un fils auquel il don-
nait pompeusement le titre de « roi de Rome. »
Que pouvait-il désirer de plus ? Quel cerveau en délire
aurait pu faire semblable rêve ? Quelle autre main que la
sienne aurait pu changer ce rêve en réalité ?
Sauf l'Espagne qui luttait avec désespoir pour son indé-
pendance, — point noir dont il affectait de se peu soucier,
— l'Europe entière tremblait à sa voix.
Le 10 janvier 1810, d'un froncement de sourcil il avait
réuni la Hollande à son empire. Il en fut bientôt de même
du Valais, des territoires de la Confédération du Rhin voi-
sins de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, des villes hanséa-
tiques, du duché d'Oldenbourg, d'une partie du royaume
DE LA TERREUR BLANCHE 13
de Westphalie, auquel avait été réuni tout le Hanovre. La
Catalogne lui appartenait jusqu'à l'Ebre.
Ses frontières allaient des rives du Tibre à celles de
l'Elbe, des Pyrénées à la Baltique, de la Méditerranée
au Danube. Rome était la seconde et Amsterdam la troi-
sième capitale de cet immense État qui ne comprenait que
quarante-quatre millions de sujets, mais qui embrassait
dans sa sphère les trois quarts du continent européen et
dont l'autorité s'étendait en réalité sur près de cent mil-
lions d'hommes !
Si, à cette époque, Bonaparte eût moins songé à satis-
faire son insatiable ambition, s'il s'était convaincu que
l'on ne fonde rien par la force, s'il eût essayé de se
réconcilier avec la liberté qu'il avait trahie et enchaînée,
peut-être son oeuvre lui eût-elle en partie survécu. Mais
il haïssait d'instinct la Révolution de laquelle il tenait
tout, comme les malfaiteurs haïssent les honnêtes gens,
et, sachant bien qu'il fallait occuper et épuiser les peuples
soumis à son joug, pour leur ôter le temps de la réflexion
et de l'organisation, il rêvait de conquêtes nouvelles. Il
lui fallait l'Europe entière, peut-être davantage encore, et
il songeait à aller forcer la Russie dans ses steppes et ses
glaces. Le blocus continental dont il poursuivait si pas-
sionnément la réalisation insensée lui servit de prétexte.
Ses prétentions vis-à-vis de la Suède devinrent intolé-
rables. Effrayée, la Suède se hâta de se jeter dans les bras
de la Russie et de conclure avec elle un traité d'alliance.
De son côté, la Russie, qui, depuis longtemps, sentait
venir l'orage et s'apprêtait activement à lui résister, s'em-
pressa de signer la paix avec la Turquie, avec laquelle
elle était en guerre, afin d'avoir toutes ses forces dispo-
nibles. Elle répondit par des refus énergiques aux ultima-
tums insolents de Bonaparte, et celui-ci partit de Paris,
14 HISTOIRE POPULAIRE
le 9 mai 1812, pour la Pologne , afin d'y organiser son
plan d'attaque.
Le sort en était jeté ! Une nouvelle guerre, une guerre
terrible, allait ensanglanter l'Europe, qui, frémissante et
inquiète, se demandait quel serait le résultat de cette lutte
formidable entre les deux colosses. La fortune continue-
rait-elle à favoriser Bonaparte ? Et si elle continuait,
quand donc sonnerait l'heure de l'affranchissement, de
l'indépendance et de la liberté ?
Certes, c'était une belle, une grande armée que celle
avec laquelle Bonaparte franchit le Niémen les 23, 24 et
25 juin 1812 ! Il avait pris à la France tout ce qui lui res-
tait de sang et d'argent ; mais il faut bien dire que la chair
à canon lui coûtait peu. Ce qui importait avant tout et
par-dessus tout, c'est que ce véritable fléau de l'Europe
pût satisfaire sa vaste ambition et courir à la réalisation
de ses projets chimériques, en semant partout sur son
passage la dévastation, la ruine et la mort. Les veuves et
les orphelins ne le préoccupaient pas. Moins il y aurait
d'hommes, moins il entendrait de murmures et de plain-
tes, moins il aurait à redouter les conspirations contre sa
puissance et sa vie.
Cette grande armée était divisée en quinze corps com-
mandés par des rois, des princes et des maréchaux. Elle
se composait, en franchissant le Niémen, de cinq cent
mille Français, Italiens, Allemands, Polonais, Suisses,
Espagnols, Hollandais et Portugais. Mais, lorsque toutes
les troupes eurent rejoint leurs corps, Bonaparte compta
comme effectif total six cent quarante mille hommes et
treize cent soixante-douze bouches à feu.
Quelles merveilles l'homme des Pyramides, de Marengo,
d'Austerlitz, n'allait-il pas accomplir avec des forces
DE LA TERREUR BLANCHE 15
aussi formidables pour l'époque ! Quel bras serait assez
puissant pour l'arrêter !
Il ne savait pas, — il ne voulait pas savoir,— lui qui avait
foulé aux pieds toute justice, qu'il arrive toujours une
heure où la conscience humaine outragée reprend ses
droits... et sa force. Il ne se rendait pas compte du travail
que la Révolution française avait opéré dans l'esprit de
chaque peuple; il ne se disait pas qu'il était un objet
d'exécration pour l'Europe entière ; il courait à sa perte,
entraînant la France avec lui.
De cette grande armée et de cet immense empire, en
moins de quinze mois, il ne devait plus rien rester.
Il n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage de faire ici
l'histoire détaillée de cette campagne dont les résultats
furent si désastreux pour la France. Nous nous bornerons
à en noter les principaux faits chronologiques, parce qu'il
est nécessaire de bien connaître les dernières convulsions
du premier empire pour se rendre un compte exact de
l'atrocité de la réaction, lorsque les Bourbons nous furent
ramenés. Cela est nécessaire aujourd'hui surtout, parce
qu'à la suite des désastres du second empire nous sommes,
à nouveau, menacés d'une réaction monarchique tout
aussi cruelle que celle dont nos pères ont conservé le
triste souvenir.
Les mêmes causes produisent presque toujours inva-
riablement les mêmes effets. L'homme de brumaire devait
fatalement aboutir à Waterloo, à la double invasion étran-
gère, pour livrer ensuite le pays aux fureurs monarchi-
ques et cléricales. De même, le triste héros du 2 décem-
bre 1851 devait tomber dans le bourbier de Sedan, en
laissant la France exténuée en proie aux armées prus-
siennes et à toutes les revendications des partisans des
régimes politiques irrévocablement déchus. Il y a dans
16 HISTOIRE POPULAIRE
cette double et sévère leçon, dans ces deux châtiments
épouvantables, des enseignements qu'un peuple ne peut
méconnaître, sous peine d'être en pleine voie de déca-
dence. Nous y reviendrons bientôt. Continuons, en atten-
dant, à suivre de loin la marche de cette grande, belle et
formidable armée, qui ne tardera pas à être vaincue et
livrée à une dissolution mêlée d'horreurs dont le récit le
plus animé ne pourra jamais donner qu'une faible idée.
Comme nous l'avons dit plus haut, l'armée française
termina d'opérer sans difficulté le passage du Niémen le
25 juin 1812. Le 28, elle entra à Wilna sans rencontrer de
résistance. Et elle continua sa marche en avant contre un
ennemi qui se repliait sans cesse et contre un hiver qui
s'approchait à grands pas.
Le plan de Koutousoff, qui commandait l'armée russe,
était en effet d'éviter avec soin une bataille décisive, de se
retirer lentement et d'attirer l'ennemi toujours plus avant
dans l'intérieur d'un pays où les ressources ne tarderaient
pas à lui manquer, et où il rencontrerait un ennemi invin-
cible auquel il ne s'attendait pas.
Bonaparte, au contraire, avait rêvé une marche prodi-
gieuse et rapide en avant, une rencontre générale, une
grande bataille qu'il devait gagner et après laquelle il en-
trait en conquérant dicter ses conditions et signer la paix
à Moscou. Mais pour cela il lui fallait atteindre son adver-
saire, qui s'obstinait à se dérober devant lui. Même à
Witebsk, la grande armée ne put déterminer les Russes à
accepter le combat. Ils évacuèrent la ville et battirent en
retraite sur Smolensk, que Bonaparte prît le 17 août, après
une lutte fort coûteuse mais non générale.
Cependant, le 7 septembre, Bonaparte atteignit les
Russes, et ce jour-là eut lieu la sanglante bataille de la
Moskowa. Elle dura onze heures consécutives. Les pertes
DE LA TERREUR BLANCHE 17
furent énormes ; quarante mille hommes de chaque côté
furent mis hors de combat, — sans résultat décisif, — après
quoi Koutousoff, fidèle à sa tactique, continua sa retraite
vers le nord.
A ce moment déjà les vivres commençaient à manquer
à l'armée française ; les provisions étaient épuisées, et les
convois arrivaient lentement. Le découragement gagnait
peu à peu ces soldats de toutes nations, entraînés si loin
de leur pays, et qui ne pouvaient se défendre de jeter un
long et mélancolique regard en arrière.
Bonaparte comprenait aussi de son côté — trop tard
malheureusement — tout ce que sa position avait de
grave, mais il ne pouvait plus retourner en arrière sans
s'exposer à une défaite certaine'. Il poursuivit donc rapi-
dement sa marche sur Moscou, où il espérait trouver des
approvisionnements énormes lui permettant de reposer
son armée et d'y passer l'hiver.
Il y arriva bientôt.
Le 14 septembre, il fit son entrée dans la vieille capitale
de la Russie. Il n'y trouva rien. La ville était compléte-
ment abandonnée. Les habitants eux-mêmes avaient fui,
en emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Seuls les
plus pauvres étaient restés, non par défaut de patriotisme,
mais au contraire parce que, sous la direction de Ros-
topchine, ils avaient une sinistre et terrible mission a rem-
plir.
En entrant dans cette ville morne, silencieuse, déserte,
dans laquelle on apercevait seulement la nuit quelques
ombres glisser le long des murailles sombres, Bonaparte
dut sans aucun doute mesurer l'étendue de la faute qu'il
avait commise. Le châtiment commençait pour lui, et cer-
tainement l'empereur, qui s'était cru jusque-là invincible,
dut aussi songer que l'expiation du crime commis par le
18 HISTOIRE POPULAIRE
général républicain l'attendait, inflexible et fatale. Cepen-
dant rien n'était encore perdu. Avec des approvisionne-
ments qu'il tirerait de tous côtés, il pouvait passer là
l'hiver et attendre le retour du printemps.
Ce dernier espoir allait lui être enlevé.
Le farouche patriotisme des Russes était disposé à tous
les sacrifices plutôt qu'à subir le joug de l'étranger.
Bientôt des incendies partiels éclatèrent sur différents
points de la ville sans qu'on pût en découvrir les auteurs;
puis le feu fut mis au Kremlin, que Bonaparte s'était
donné la satisfaction d'habiter et qu'il dut évacuer, puis
la ville entière ne fut bientôt plus qu'un monceau de
ruines fumantes.
Et l'hiver exceptionnellement prématuré cette année-là
faisait déjà sentir ses rigueurs ! Et la faim torturait nos
soldats !
Il fallut bien se rendre à l'évidence et se soumettre.
Bonaparte offrit la paix. Les Russes firent traîner les né-
gociations pendant quatre semaines et la refusèrent défi-
nitivement.
Alors la retraite commença.
Quelle retraite !
Cette grande armée, livrée à la faim et au froid, harcelée
par les Russes, qui avaient repris l'offensive et ne lui
laissaient ni trêve ni merci, fut bientôt désorganisée.
Cependant elle fit encore bonne contenance jusqu'à Smo-
lensk, où elle avait compté prendre quelque repos. Mais
cet espoir fut déçu. Les Russes arrivaient, arrivaient tou-
jours, en hordes innombrables, la forçant à fuir constam-
ment devant eux. Le matériel, les chevaux, tout était
abandonné, et chaque jour des milliers d'hommes se cou-
chaient dans la neige pour ne plus se relever.
Bonaparte, lui, avait pris les devants, laissant la con-
DE LA TERREUR BLANCHE 19
duite de l'armée à ses généraux. Mais il n'y avait plus ni
ordre ni discipline, et, après le passage de la Bérézina, où
elle faillit être anéantie, il n'y eut plus de grande armée.
Le 11 décembre 1812, les derniers débris repassèrent le
Niémen. En moins de six mois, cet empire si péniblement
construit, auquel Bonaparte avait travaillé pendant treize
ans, était mortellement atteint. Tous les peuples soumis à
sa domination renaissaient à l'espérance, et la France
épuisée, sachant trop déjà ce que la gloire des monar-
ques coûte aux peuples, se demandait avec effroi quels
malheurs nouveaux allaient fondre sur elle.
A la suite de ce désastre si foudroyant et si complet, les
alliés sur lesquels Bonaparte croyait pouvoir compter se
hâtèrent de se séparer de lui, en attendant l'heure de le
combattre à leur tour. La neutralité du contingent prus-
sien fut déclarée ; les Autrichiens et les Saxons regagnè-
rent leurs frontières, et l'Europe attendit anxieuse la
fin de ce drame sanglant.
De toutes les nations vaincues par Bonaparte, nulle
n'avait été plus humiliée, plus mise à contribution que
la Prusse. Aussi la surexcitation y devint générale. Cha-
cun s'arma contre la domination étrangère. L'armée russe
avait repris sa marche au mois de février 1813. Le 16 mars,
après avoir conclu avec la Russie une alliance offensive
et défensive, la Prusse déclara la guerre à la France. Les
préparatifs en furent faits avec un enthousiasme indes-
criptible, tant la fermentation était générale, tant la haine
pour le nom de Napoléon était grande. Cette haine, légi-
time à l'égard de Bonaparte, injuste à l'égard du peuple
français, ne fut pas assouvie par les deux invasions de
1814 et de 1815 et par l'amoindrissement du territoire
national. Nous devions en subir en 1870 les tristes consé-
20 HISTOIRE POPULAIRE
quences ; nous en supportons et nous en supporterons
longtemps encore les déplorables effets.
Si l'Empire était moralement vaincu, il n'était pas en-
core complétement terrassé. Pendant le répit qui lui fut
nécessairement laissé, Bonaparte avait fait les plus gigan-
tesques armements. Tant que la France aurait dans ses
veines une goutte de sang, il comptait bien l'employer à
son profit. Peu lui importait que la nation pérît ; ce qu'il
voulait, c'était sauver son trône. Aussi avait-il levé par
avance plusieurs classes de la conscription et conduit en
Allemagne une armée relativement nombreuse. A la fin
d'avril, il avait 120,000 hommes disponibles, sans comp-
ter ceux qui étaient disséminés dans les forteresses.
Le 4 juin, sous la médiation de l'Autriche, qui, elle
aussi, préparait sa revanche et voulait prendre part à la
curée, l'armistice de Bloeswitz fut prorogé jusqu'au
16 août.
Pendant ce temps, la Suède accéda à la coalition.
L'Angleterre s'engagea à fournir des subsides, et le
12 août l'Autriche déclara la guerre à la France.
Les hostilités recommencèrent le 17 août par Blücher,
qui commandait les Prussiens en Silésie. Mais ce ne fut
qu'une série d'engagements insignifiants, destinés à tenir
en alerte l'armée française. En réalité les alliés lou-
voyaient, attendant des forces considérables pour pou-
voir s'organiser d'une façon formidable, afin d'en finir
d'un seul coup avec « l'ennemi acharné de la paix et du
repos de l'Europe». De fait, Bonaparte, qui s'était violem-
ment substitué à la République, qui avait trahi et cons-
tamment combattu les principes de la Révolution dont il
était sorti, pouvait-il être qualifié autrement?
Enfin, les armées ennemies se trouvèrent en présence
sous les murs de Leipzig et une bataille terrible eut lieu ,
DE LA TERREUR BLANCHE 21
une bataille qui dura trois jours (16, 17, 18 octobre 1813)
et dans laquelle étaient engagées les destinées de l'Al-
lemagne et de la France. Malgré les efforts surhumains de
notre armée, Bonaparte fut vaincu. Le 19, il ordonna la
retraite, qui se changea bientôt en déroute et en une
débandade générale. Du coup, l'Allemagne entière fut
affranchie du joug de l'étranger et toute la rive droite du
Rhin fut évacuée.
Alors, les coalisés s'apprêtèrent à envahir notre malheu-
reux pays. Ils avaient une armée d'un million d'hommes,
et contre elle la France ne pouvait plus que se débattre
dans les dernières convulsions.
La grande armée coalisée franchit le Rhin, le 21 dé-
cembre 1813 , à Bâle, dont la neutralité fut violée malgré
toutes les protestations.
L'armée de Blücher traversa le fleuve, le 1er janvier, à
Caub et à Manheim.
L'armée autrichienne était en marche et, de son côté,
Wellington, après la bataille de Vittoria, avait franchi la
Bidassoa et pénétré sur le sol français. Sur tous les côtés
à la fois, le sol de la patrie était foulé aux pieds par les
hordes étrangères.
C'est alors que commença cette campagne de France,
dont les stratégistes font tant d'honneur à Bonaparte.
Sans doute, il déploya une grande activité, une habileté
incontestable, et remporta quelques avantages à Champ-
Aubert, à Nangis et à Montereau. Mais ces succès mêmes
lui rendirent son arrogance passée. Les alliés étaient ou
semblaient disposés à la paix ; il afficha des exigences
intolérables et rendit toutes les tentatives inutiles.
A ce moment encore, il espérait conserver son trône et
reconquérir sa puissance. La France resta sourde à son
appel; elle était complétement épuisée, et, ne l'eût-elle pas
22 HISTOIRE POPULAIRE
été, qu'elle n'eût pas voulu suivre plus longtemps celui
qui avait trahi, trompé, constamment opprimé le peuple.
Pendant tout son règne, Bonaparte s'était appliqué à
étouffer tout esprit d'indépendance et de liberté. Il avait
foulé aux pieds toutes les conquêtes de 1789, et, despote
comme il y en eut peu, il avait traité la France en pays
conquis, pour aboutir, après un épuisement total, à l'in-
vasion complète du pays. Comment pouvait-il espérer que
ce qui restait d'hommes valides se lèverait pour lui con-
server sa couronne?
L'abandon n'était que justice, — une justice bien douce
en somme et bien tardive. Après de longues' années, l'at-
tentat de brumaire portait ses fruits.
Si, un an plus tard. Bonaparte put s'échapper de l'île
d'Elbe, revenir à Paris et ressaisir pour quelques jours la
couronne, ce n'est pas à l'affection du peuple et de l'ar-
mée qu'il faut l'attribuer, mais bien, comme on le verra
plus tard, aux fautes inqualifiables des Bourbons, à l'inso-
lence des émigrés.
Le 30 mars, Paris ouvrit ses portes aux alliés.
Le lendemain, l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse et
l'empereur de Russie firent leur entrée dans la capitale de
la France !
II
Nous avons apprécié ainsi qu'il convenait, selon nous,
l'oeuvre détestable du premier empire. Il était nécessaire,
au point de vue de la moralité, de la justice et de l'exac-
titude inexorable des faits, de démontrer qu'en se substi-
DE LA TERREUR BLANCHE 23
tuant criminellement à la République et en rétablissant la
monarchie à son profit Bonaparte ne pouvait aboutir
qu'à un précipice dans lequel il engloutirait le pays avec
lui. Il était indispensable, surtout, après l'avoir suivi pas
à pas pendant les dernières années, de montrer en quel
état il laissait la France, afin que l'on comprît comment le
rétablissement des Bourbons devint possible, — restaura-
tion essentiellement factice et transitoire, dernière con-
vulsion qui ne devait durer que quinze ans, — moins de
quinze secondes dans la vie d'un peuple, — du droit divin
prétendu, de la monarchie légitime et cléricale.
Au 31 mars 1814, l'épreuve de l'empire est concluante.
Que reste-t-il de quinze ans d'esclavage, d'absolutisme,
de bruyantes victoires, de conquêtes immenses? Le pays
n'a plus de forces, plus d'hommes, plus d'argent. Ses
frontières sont envahies sur tous les points; les soldats
étrangers campent insolemment sur notre territoire dont
ils sont les maîtres ; les souverains alliés habitent nos
palais, paradent sur nos boulevards, et l'arbitre des desti-
nées de la France, c'est l'empereur Alexandre, czar de
toutes les Russies !
A ceux qui ont si volontiers fait le sacrifice de la liberté
à ce que l'on appelle et la gloire », que reste-t-il d'Auster-
litz, d'Iéna, de Friedland, de Wagram et de vingt autres
batailles? Des champs parsemés de cadavres, des millions
de veuves et d'orphelins qui pleurent. Que reste-t-il de
la France ? Pas un pouce de terrain qui ne soit à la merci
de ses ennemis !
C'était le cas, pour les prétendants de la famille des
Bourbons, tout en disjoignant les intérêts de la France
des ambitions de Bonaparte, de faire preuve de patrio-
tisme et de protester contre l'occupation du pays. Mais
les frères de Louis XVI, lequel avait appelé à si grands
24 HISTOIRE POPULAIRE
cris la coalition étrangère, les meneurs de l'émigration,
de l'armée de Condé et des conspirations de Coblentz, les
hommes qui avaient déchaîné la guerre civile en Vendée
et en Bretagne, et qui dans chaque citoyen français ne
voyaient qu'un régicide, ces hommes, uniquement préoc-
cupés de leurs ambitions et de leurs désirs de vengeance,
étaient les plus humbles serviteurs des ennemis de la
France, et se roulaient honteusement aux pieds des enva-
hisseurs dont ils avaient si longtemps mendié l'appui et la
collaboration. Un moment ils avaient compté sur Bona-
parte. Le général qui avait trompé, trahi la République
pour mieux l'étouffer ensuite, ne pouvait être que très-
méritoire à leurs yeux. Ils eussent accepté toutes ses con-
ditions, pourvu qu'il consentît à jouer le rôle de Monck, à
les rétablir sur le trône, — sauf à partager avec lui le pou-
voir et les dernières ressources de la France.
Bonaparte préféra tout garder pour lui. Il était bon, du
reste, qu'il montât successivement tous les degrés de
l'échelle pour être précipité du sommet dans le gouffre,
pour que sa chute fût plus profonde et plus épouvantable.
Telle devait être la terrible leçon dont avaient besoin les
peuples et les monarques Ce que voyant, les Bourbons
se remirent à attendre silencieusement et à conspirer dans
l'ombre. S'ils tâchaient de se débarrasser de Bonaparte
par l'attentat, ils s'efforçaient en même temps d'attirer
tous les maux sur la France, d'exciter contre elle toutes
les coalitions, toutes les convoitises et toutes lès haines
de l'étranger. Que leur importait, pourvu qu'ils rentras-
sent en possession de ce qu'ils prétendaient être leur pro-
priété,— territoire, bêtes et gens ?
Aussi lorsque le pays, déjà depuis si longtemps courbé
sous le poids d'un despotisme qu'il supportait à grand'-
peine, vit arriver avec effroi l'heure des revers, grande
DE LA TERREUR BLANCHE 25
fut la joie, bruyant fut l'enthousiasme dans le camp de la
réaction. Ce ne furent plus à Hartwell, — résidence de
Louis XVIII, — que fêtes continuelles, qu'intrigues sans
fin. On allait donc enfin mettre à la raison ce peuple
ingrat et cruel qui avait secoué le plus doux des escla-
vages, qui avait osé emprisonner, juger, condamner et
exécuter le plus innocent de tous les souverains, sur
lesquels, du reste, Dieu seul avait autorité! Et comme l'on
se vengerait des misères de l'émigration ! Et comme l'on
réduirait cette bourgeoisie vaniteuse qui s'était substituée
insolemment à la noblesse ! Et comme la populace repren-
drait cet état de bête de somme qui était le seul qui lui
convînt !
C'est ainsi que raisonnaient à l'étranger des Français qui
avaient abandonné le pays pour se mettre au service de
la réaction monarchique. Et, dès la fin de 1812, ces excel-
lents patriotes se mirent en rapport avec tous les mécon-
tents, de façon à organiser la révolution et la guerre civile
à l'intérieur pendant que l'ennemi nous attaquerait à
l'extérieur. Toute l'année 1813 fut activement employée
à ces machinations ; des comités légitimistes, et cléricaux
surtout, — car le patriotisme des uns et des autres se vaut,
— furent établis dans toutes les grandes villes, et, le
1er janvier 1814, Louis XVIII, prenant déjà le titre de roi,
remerciait la Providence de nos malheurs, en appelait à
l'émeute et publiait le manifeste suivant :
« Français,
« Le moment est enfin arrivé où la divine Providence
semble prête à briser l'instrument de sa colère. L'usurpa-
teur du trône de saint Louis, le dévastateur de l'Europe,
éprouve à son tour des revers. Ne feront-ils qu'aggraver
les maux de la France, et n'osera-t-elle renverser un pou-
26 HISTOIRE POPULAIRE
voir odieux que ne protégent plus les prestiges de la vic-
toire?
« Quelles préventions ou quelles craintes pourraient
aujourd'hui l'empêcher de se jeter dans les bras de son
roi, et de reconnaître, dans le rétablissement de sa légi-
time autorité, le seul gage de l'union, de la paix et du
bonheur que ses promesses ont tant de fois garantis à ses
sujets opprimés?
« Ne voulant, ne pouvant tenir que de leurs efforts le
trône que ses droits et leur amour peuvent seuls affermir,
quels voeux seraient contraires à ceux qu'il ne cesse de
former? Quel doute pourrait-on élever sur ses intentions
paternelles?
« Le roi a dit dans ses déclarations précédentes, et il
réitère l'assurance que les corps administratifs et judi-
ciaires seront maintenus dans la plénitude de leurs attri-
butions, qu'il conservera leurs places à ceux qui en sont
pourvus, et qui lui prêteront serment de fidélité ; que les
tribunaux, dépositaires des lois, s'interdiront toutes pour-
suites relatives à ces temps malheureux dont son retour
aura scellé pour jamais l'oubli ; qu'enfin le code, souillé
du nom de Napoléon, mais qui ne renferme en grande
partie que les anciennes ordonnances et coutumes du
royaume, restera en vigueur, si l'on en excepte les dispo-
sitions contraires aux dogmes religieux, assujettis long-
temps, ainsi que la liberté du peuple, aux caprices du
tyran.
« Le Sénat, où siégent les hommes que leurs talents dis-
tinguent à si juste titre, et que tant de services peuvent
illustrer aux yeux de la France et de la postérité, ce corps
dont l'utilité et l'importance ne seront bien reconnues
qu'après la restauration, peut-il manquer d'apercevoir la
destinée glorieuse qui l'appelle à être le premier instru-
ment du grand bienfait qui deviendra la plus solide
comme la plus honorable garantie de son existence et de
ses prérogatives ?
« A l'égard des propriétés, le roi, qui a déjà annoncé
l'intention d'employer les moyens les plus propres à con-
cilier les droits et les intérêts de tous, voit les nombreuses
DE LA TERREUR BLANCHE 27
transactions qui ont eu lieu entre les anciens et les nou-
veaux propriétaires, rendre ce soin presque superflu. Il
s'engage maintenant à interdire aux tribunaux toutes
procédures contraires auxdites transactions, à encou-
rager les arrangements volontaires, et à donner lui-même,
ainsi que sa famille, l'exemple de tous les sacrifices qui
pourront contribuer au repos de la France et à l'union
sincère des Français.
« Le roi a garanti à l'armée la conservation des grades,
emplois, solde et appointements dont elle jouit à présent ;
il promet aussi aux généraux, officiers et soldats qui se
signaleront en faveur de sa cause, inséparable des inté-
rêts du peuple français, des récompenses plus réelles, des
distinctions plus honorables que celles qu'ils ont pu
recevoir d'un usurpateur toujours prêt à méconnaître ou
même à redouter leurs services. Le roi prend de nouveau
l'engagement d'abolir cette conscription funeste qui
détruit le bonheur des familles et l'espérance de la
patrie.
« Telles ont toujours été, telles sont encore les inten-
tions du roi. Son rétablissement sur le trône de ses ancê-
tres ne sera pour la France que l'heureuse transition des
calamités d'une guerre que perpétue la tyrannie aux bien-
faits d'une paix solide, dont les puissances étrangères ne
peuvent trouver la garantie que dans la parole du souve-
rain légitime.
« Hartwell, comté de Buckinghan, le 1er janvier 1814.
« LOUIS. »
Louis XVIII, qui était l'aîné de la famille, qui devait
en cette qualité succéder à Louis XVI et qui avait du reste
plus d'astuce et de fourberie que ses frères, sentait bien
qu'il fallait faire « patte de velours ». Il sentait qu'il était
tellement humiliant de rentrer en France à la queue des
chevaux cosaques, que des allures à la Louis XIV ou à la
Bonaparte seraient complétement déplacées et le tueraient
à force de ridicule.
28 HISTOIRE POPULAIRE
C'est la note qu'il inspira à son frère le comte d'Artois,
qui fut depuis Charles X, et dont l'esprit borné rêvait
purement et simplement le retour de la féodalité.
Ce prince prédestiné, du reste, devait porter quinze ans
plus tard le dernier coup à la légitimité. Se conformant
donc aux injonctions de son frère, il se borna jusqu'au
31 mars 1814 à parler de pardon et d'oubli. La proclamation
qu'il publia au camp prussien à Vesoul, le 27 février, en
est une preuve. La voici :
PROCLAMATION DE MONSIEUR, FRERE DU ROI.
« Nous, Charles-Philippe de France, fils de France,
MONSIEUR, comte d'Artois, lieutenant général du royaume,
etc., etc., à tous les Français, salut.
« Français ! le jour de votre délivrance approche. Le
frère de votre roi est arrivé parmi vous. C'est au milieu de
la France qu'il veut relever l'antique bannière des lys,
et vous annoncer le retour du bonheur et de la paix,
sous un règne protecteur des lois et de la liberté pu-
blique.
« Plus de tyran, plus de guerre, plus de conscription,
plus de droits réunis. Qu'à la voix de votre souverain, de
votre père, vos malheurs soient effacés par l'espérance,
vos erreurs par l'oubli, vos dissensions par l'union dont il
veut être le gage.
« Les promesses qu'il vous renouvelle solennellement
aujourd'hui, il brûle de les accomplir et de signaler, par
son amour et ses bienfaits, le moment fortuné qui, en lui
ramenant ses sujets, va le rendre à ses enfants. VIVE LE
ROI !
« Vesoul, 27 février.
« Signé: CHARLES-PHILIPPE.
« De par Son Altesse Royale:
« Signé . le comte FRANÇOIS D'ESCARS. »
DE LA TERREUR BLANCHE 29
Les mêmes observations s'appliquent au document sui-
vant :
PROCLAMATION DE S. A. R. LE DUC D'ANGOULÊME
AUX BORDELAIS.
« Français,
« Depuis que je suis en France, j'ai été vivement ému
des témoignages d'amour que j'ai reçus du peuple au nom
du frère de Louis XVI dont j'ai les pouvoirs. Je m'em-
presse de vous assurer que les descendants d'Henri IV
n'ont rien de plus à coeur que votre délivrance et votre
bonheur.
«J'étais surtout impatient de vous exprimer, Bordelais,
ma vive reconnaissance du touchant accueil que j'ai reçu
dans une ville où j'ai vu éclater le vrai caractère français
qui faisait ma plus douce espérance.
« Ce ne sont pas les Bourbons qui ont attiré sur votre
territoire les puissances alliées. Elles s'y sont précipitées
pour préserver leurs États de nouveaux malheurs ; comme
elles sont convaincues qu'il n'y a de repos pour les peuples
et pour la France que dans une monarchie tempérée, elles
ouvrent les voies du trône au successeur de saint Louis.
« Ce n'est que par vos voeux que le Roi, mon oncle,
aspire à être le restaurateur d'un gouvernement paternel
et libre. Jusqu'à cette époque il ne veut rien innover
dans la forme de votre administration. Comme lui, satis-
fait de vos voeux et de votre amour, je déclare que rien ne
sera changé par moi. Seulement j'aime à vous répéter que
ma plus consolante mission est de proclamer, au nom du
Roi, qu'il n'y aura plus de conscription ni d'impôts
odieux; que la liberté des cultes sera maintenue; que le
commerce et l'industrie, véritables sources de la prospé-
rité publique, seront encouragés ; qu'il ne sera porté au-
cune atteinte à la propriété des domaines qu'on appelait
nationaux. Des princes français n'ont pas besoin de don-
ner leur parole à la bravoure française qu'elle ne reverra
jamais enlever ses récompenses et ses honneurs.
« Si je n'ai pas dû retenir le premier élan de vos âmes,
30 HISTOIRE POPULAIRE
je dois vous conjurer, ô Français, de vous abstenir de
tout esprit de parti, et d'éviter ainsi un malheur pire en-
core que la tyrannie.
" Que tous les fonctionnaires publics exercent leurs
emplois, que la justice soit rendue par les mêmes magis-
trats qu'auparavant. Je les conjure de payer à leur patrie
la dette la plus sacrée, celle de rendre la justice et d'ad-
ministrer. Je ne leur demande pas de nouveaux serments.
Le premier besoin du peuple est d'être gouverné. Si les
juges, si les administrateurs restaient absents, s'ils expo-
saient ainsi leur pays à l'anarchie, il faudrait bien pour-
voir à leur remplacement. Mon coeur serait bien plus sa-
tisfait de voir tous les fonctionnaires civils continuer
leurs charges sans défiance et préparer ainsi le bonheur
de la patrie pour le moment où la paix consolera la terre.
« Bordeaux, 15 mars 1814.
« Signé: LOUIS-ANTOINE.
« Et plus bas :
« Signé : le comte ETIENNE DE DAMAS. »
De ces pièces, et de beaucoup d'autres que nous pour-
rions citer, il résulte bien clairement que la conspiration
monarchique, impuissante par elle-même, comprenant
bien la répugnance dont elle était l'objet en France, s'est
alliée aux envahisseurs étrangers contre le pays auquel-
elle prétendait s'imposer. Et encore faut-il dire qu'elle n'a
réussi à relever le « trône de saint Louis » qu'en trom-
pant l'empereur Alexandre.
L'on se demande à quoi vraiment tiennent les desti-
nées des peuples, et le coeur se soulève de dégoût en
assistant aux petites intrigues qui précédèrent le réta-
blissement de la monarchie. Ce fut un escamotage de bas
étage qui explique très-bien la popularité que devait, —
DE LA TERREUR BLANCHE 31
malgré ses fautes et. ses crimes de lèse-nation, — recon-
quérir bientôt Bonaparte.
Pendant qu'il luttait contre l'invasion, dans les plaines
de la Champagne, ceux qu'il avait comblés de ses faveurs
se détachaient de lui et le trahissaient au profit de la légi-
timité. L'ancien évèque d'Autun, Talleyrand, sur le
compte duquel nous aurons à revenir, se fit le principal
artisan de la réaction, et ses coadjuteurs furent Fouché,
l'abbé Louis, l'abbé de Pradt, archevêque de Malines et
aumônier de Napoléon, l'abbé de Montesquiou, et, à leur
suite, tout ce Sénat dont la lâcheté révolta l'Europe en-
tière. L'action du clergé ne pouvait pas faire défaut alors
qu'il s'agissait de l'abaissement et de l'esclavage de la
France.
Ces restaurateurs dépêchèrent à Alexandre un ancien
soldat de l'armée de Condé, Vitrolles, qui devint le négo-
ciateur, le chargé d'affaires de la royale maison de Bour-
bon, pour laquelle Alexandre avait jusque-là fort peu
montré de sympathie.
Alexandre, tout illuminé qu'il était, se rendait un
compte exact de la situation et des aspirations de la
France.
Il disait à Vitrolles :
— Rétablir cette dynastie, c'est ouvrir carrière à des
vengeances terribles. D'ailleurs personne n'y songe ; au-
cune voix ne les appelle. Quelques émigrés, qui viennent
nous dire à l'oreille que leur pays, qu'ils ne connaissent
plus, est royaliste, représentent-ils l'opinion publique ?
Savent-ils seulement ce qu'est et ce que désire cette opi-
nion?
A quoi Vitrolles répondait :
32 HISTOIRE POPULAIRE
— Sire, ce n'est pas dans les provinces que les parti-
sans des Bourbons peuvent donner la mesure de leurs
forces; c'est à Paris, centre de l'opinion royaliste, foyer
de toutes les résistances au gouvernement de Napoléon.
Le jour où les troupes alliées paraîtront sous les murs de
la capitale, les nombreux royalistes qu'elle renferme ne
craindront pas de se montrer et le mouvement contre
Napoléon éclatera général, irrésistible.
Alexandre ne pouvait contenir son mépris pour cet
homme qui demandait avec tant d'insistance l'envahis-
sement complet de son pays. « Au moins, disait-il, êtes
vous bien sûr de ce que vous m'affirmez ?
— J'en réponds sur ma tête, » répondit hardiment
Vitrolles.
Et voilà comment, sur les pressantes supplications de
l'ambassadeur de Louis XVIII, du complice de la honteuse
défection du Sénat, les troupes alliées poussèrent jusqu'à
Paris, qu'elles souillèrent une première fois de leur pré-
sence. Cette honte était le don de joyeux avénement du
frère de Louis XVI.
Mais après la capitulation du 31 mars, lorsque les sou-
verains alliés firent leur entrée solennelle et triomphale
dans Paris, Alexandre reconnut à la morne attitude du
peuple, qui ne criait pas, lui : « Vivent nos bons amis les
alliés ! » qu'il avait été la dupe de l'intrigue monarchique.
Il s'en plaignit vivement, et le soir il y eut conseil chez
Talleyrand. Le roi de Prusse, Alexandre, le prince de
Schwarzemberg représentant l'empereur d'Autriche, le
duc de Dalberg, les comtes de Nesselrode et Pozzo di
Borgo, y assistaient.
C'est là que fut rédigée cette fameuse déclaration des
puissances alliées dont voici le texte :
DE LA TERREUR BLANCHE 33
« AUX FRANÇAIS.
« Les armées des puissances alliées ont occupé la capi-
tale de la France. Les souverains alliés accueillent le voeu
de la nation française.
« Ils déclarent :
« Que, si les conditions de la paix devaient renfermer
de plus fortes garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaîner
l'ambition de Bonaparte, elles doivent être plus favora-
bles lorsque, par un retour vers un gouvernement sage,
la France elle-même offrira l'assurance de ce repos.
« Les Souverains proclament en conséquence :
« Qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon Buonaparte
ni avec aucun membre de sa famille;
« Qu'ils respectent l'intégrité de l'ancienne France,
telle qu'elle a existé sous les rois légitimes ; ils peuvent
même faire plus, parce qu'ils professent toujours le prin-
cipe que, pour le bonheur de l'Europe, il faut que la
France soit grande et forte ;
« Qu'ils reconnaîtront et garantiront la Constitution que
la nation française se donnera. Ils invitent par consé-
quent le Sénat à désigner sur-le-champ un Gouvernement
provisoire qui puisse pourvoir aux besoins de l'adminis-
tration et préparer la Constitution qui conviendra au peu-
ple français.
« Les intentions que je viens d'exprimer me sont com-
munes avec toutes les puissances alliées.
« Signé : ALEXANDRE.
« Par S. M. L: le secrétaire d'État,
» Comte DE NESSELRODE.
« Paris, 31 mars 1814. »
Les mots : « ni avec aucun membre de sa famille », que
nous avons soulignés avec intention, n'existaient pas
dans le texte primitif. Ce fut Talleyrand qui, après une
vive discussion, les obtint d'Alexandre et donna ainsi une
3
34 HISTOIRE POPULAIRE
dernière preuve « d'attachement » à celui dont il avait été si
longtemps le favori et le valet.
Une fois la régence écartée, Talleyrand marchant droit
à son but proposa de rappeler les Bourbons.
— Mais, objecta encore le représentant de l'Autriche,
nulle part, sur aucune des routes, dans aucun des vil-
lages, dans aucune des villes que nos troupes ont tra-
versées, elles n'ont entendu un voeu de cette nature. La
population, au contraire, s'est montrée partout hostile, et
dans l'armée tous les soldats, vétérans ou conscrits, ont
constamment témoigné pour Napoléon et pour la cause
impériale le dévouement le plus absolu.
Talleyrand insista.
— Voilà qui est décidé, répliqua Alexandre, mais ce
n'est pas à nous, étrangers, à précipiter Napoléon. Nous
pouvons encore moins appeler les Bourbons. Qui se char-
gera de prononcer ces deux décisions ?
— Sire, répliqua Talleyrand, je me fais fort d'obtenir le
concours du Sénat.
— Allez donc ! dit Alexandre avec regret.
Et maintenant, que ceux qui veulent se rendre compte
de la bassesse du Sénat et de l'audace des conspirateurs
monarchiques, lisent avec soin le document officiel qui
suit :
SÉNAT CONSERVATEUR
Séance du vendredi 1er avril 1814, après midi, présidée
par S. A. S. le prince de Bénévent, vice-grand-élec-
teur.
La séance est ouverte à trois heures et demie par la lec-
ture du procès-verbal de celle du 28 mars dernier.
Le Sénat en adopte la rédaction.
DE LA TERREUR BLANCHE 35
S. A. S. le prince vice-grand-électeur, président, prend
ensuite la parole en ces termes :
« Sénateurs,
« La lettre que j'ai eu l'honneur d'adresser à chacun de
vous, pour les prévenir de cette convocation, leur en fait
connaître l'objet. Il s'agit de vous transmettre des propo-
sitions ; ce seul mot suffit pour indiquer la liberté que
chacun de vous apporte dans cette assemblée. Elle vous
donne les moyens de laisser prendre un généreux essort
aux sentiments dont l'âme de chacun de vous est remplie,
la volonté de sauver votre pays et la résolution d'accourir
au secours d'un peuple délaissé. Sénateurs, les circons-
tances, quelque graves qu'elles soient, ne peuvent être
au-dessus du patriotisme ferme et éclairé de tous les
membres de cette assemblée, et vous avez sûrement senti
tous également la nécessité d'une délibération qui ferme
la porte à tout retard, et qui ne laisse pas écouler la
journée sans rétablir l'action de l'administration, ce pre-
mier de tous les besoins, par la formation d'un Gouver-
nement dont l'autorité, formée pour le besoin du moment,
ne peut qu'être rassurante. »
Le prince vice-grand-électeur ayant cessé de parler,
diverses propositions sont faites par plusieurs membres.
La matière mise en délibération, le Sénat arrête :
1° Qu'il sera établi un Gouvernement provisoire, chargé
de pourvoir aux besoins de l'Administration et de pré-
senter au Sénat un projet de Constitution qui puisse con-
venir au peuple français ;
2° Que ce Gouvernement sera composé de cinq mem-
bres.
Procédant ensuite à leur nomination, le Sénat élit pour
membres du Gouvernement provisoire : M. de Talleyrand,
prince de Bénévent, M. le sénateur comte de Beumonville,
M. le sénateur comte de Jaucourt, M. le duc Dalberg, con-
seiller d'État, M. de Montesquiou, ancien membre de
l'Assemblée constituante.
36 HISTOIRE POPULAIRE
Ils sont proclamés en cette qualité par le prince vice-
grand-électeur, président.
S. A. S. ajoute que, l'un des premiers soins du Gouver-
nement provisoire devant être la rédaction d'un projet de
Constitution, les membres de ce Gouvernement, lorsqu'ils
s'occuperont de cette rédaction, en donneront avis à tous
les membres du Sénat, qui sont invités à concourir de
leurs lumières à la perfection d'un travail aussi impor-
tant.
Il est ensuite arrêté que l'acte de nomination du Gou-
vernement provisoire sera notifié au peuple français par
une adresse des membres de ce Gouvernement.
Quelques sénateurs demandent que cet acte contienne
l'exposé des motifs qui ont déterminé le Sénat et rendu
sa réunion indispensable.
D'autres membres demandent, au contraire, que ces
motifs fassent partie de l'adresse qui sera publiée par les
membres du Gouvernement provisoire.
Le Sénat adopte cette dernière proposition.
Un membre propose d'arrêter en principe et de charger
le Gouvernement provisoire de comprendre en substance
dans son adresse au peuple français :
1° Que le Sénat et le Corps législatif seront déclarés
partie intégrante de la Constitution projetée, sauf les mo-
difications qui seront jugées nécessaires pour assurer la
liberté des suffrages et des opinions ;
2° Que l'armée, ainsi que les officiers et soldats en
retraite, les veuves et officiers pensionnés, conserveront
les grades, honneurs et pensions dont ils jouissent ;
3° Qu'il ne sera porté aucune atteinte à la dette publi-
que;
4° Que les ventes des domaines nationaux seront irré-
vocablement maintenues ;
5° Qu'aucun Français ne pourra être recherché pour les
opinions politiques qu'il a pu émettre ;
6° Que la liberté des cultes et des consciences sera
maintenue et proclamée, ainsi que la liberté de la presse,
sauf la répression légale des délits qui pourraient naître
de l'abus de cette liberté.
DE LA TERREUR BLANCHE 37
Ces différentes propositions, appuyées par plusieurs
membres, sont mises aux voix par le prince vice-grand-
électeur, président, et adoptées par le Sénat.
Un membre demande que, pour concilier l'adoption de
ces propositions avec la confiance due aux membres du
Gouvernement provisoire qui vient d'être établi, l'adresse
au peuple français, que feront les membres de ce Gouver-
nement, énonce qu'ils sont chargés de préparer une
Constitution telle qu'il ne soit porté aucune atteinte aux
principes qui font la base de ces propositions.
Le Sénat adopte cet amendement.
Le Sénat s'ajourne à ce soir neuf heures pour entendre
et adopter la rédaction définitive du procès-verbal et pour
en signer individuellement l'expédition.
M. le sénateur comte Barthélemy, ex-président du
Sénat, est désigné pour présider en l'absence du prince
vice-grand-électeur qui ne pourra se trouver à cette
séance.
Ces délibérations prises le prince vice-grand-électeur
lève la séance.
Les président et secrétaires
Prince DE BÉNÉVENT,
Comte DE VALENCE, DE PASTORET.
A la séance du soir, le procès-verbal est adopté, et le
Sénat s'empresse d'envoyer le message suivant au Gou-
vernement provisoire nouvellement élu.
MESSAGE DU SÉNAT AU GOUVERNEMENT PROVISOIRE
Messieurs les membres du Gouvernement provisoire,
Le Sénat me charge de vous prier de faire connaître
dès demain au peuple français que le Sénat, par un décret
rendu dans sa séance de ce jour, a déclaré la déchéance
de l'empereur Napoléon et de sa famille, et délie, en con-
38 HISTOIRE POPULAIRE
séquence, le peuple français et l'armée du serment de
fidélité. Cet acte vous sera adressé dans la journée de
demain, avec ses motifs et ses considérants.
J'ai l'honneur de vous saluer.
Le président du Sénat,
Signé: BARTHÉLEMY.
Paris, 2 avril 1814, à neuf heures et demie du soir.
Sur quoi, ce Gouvernement provisoire, né de la lâcheté,
de la corruption et de la trahison, rédigea immédiatement
l'adresse suivante, véritable acte d'accusation, qu'il con-
vient de ne pas oublier :
« Français,
« Au sortir des discordes civiles, vous avez choisi pour
chef un homme qui paraissait sur la scène du monde avec
les caractères de la grandeur. Vous avez mis en lui toutes
vos espérances ; ces espérances ont été trompées. Sur
les ruines de l'anarchie il n'a fondé que le despotisme.
« Il devait au moins, par reconnaissance, devenir Fran-
çais avec vous : il ne l'a jamais été. Il n'a cessé d'entre-
prendre, sans but et sans motif, des guerres injustes, en
aventurier qui veut être fameux. Il a, dans peu d'années,
dévoré vos richesses et votre population.
« Chaque famille est en deuil ; toute la France gémit :
il est sourd à nos maux. Peut-être rêve-t-il encore à ses
desseins gigantesques, même quand des revers inouïs
punissent avec tant d'éclat l'orgueil et l'abus de la vic-
toire.
« Il n'a su régner ni dans l'intérêt national ni dans
l'intérêt même de son despotisme. Il a détruit tout ce
qu'il voulait créer, et recréé tout ce qu'il voulait détruire.
Il ne croyait qu'à la force; la force l'accable aujourd'hui,
juste retour d'une ambition insensée.
« Enfin celte tyrannie sans exemple a cessé ; les puis-
DE LA TERREUR BLANCHE 39
sances alliées viennent d'entrer dans la capitale de la
France.
« Napoléon nous gouvernait comme un roi de bar-
bares ; Alexandre et ses magnanimes Alliés ne parlent que
le langage de l'honneur, de la justice et de l'humanité. Ils
viennent réconcilier avec l'Europe un peuple brave et
malheureux.
« Français, le Sénat a déclaré Napoléon déchu du trône :
la patrie n'est plus avec lui ; un autre ordre de choses
peut seule la sauver. Nous avons connu les excès de la
licence populaire et ceux du pouvoir absolu ; rétablissons
la véritable monarchie en limitant par de sages lois les
divers pouvoirs qui la composent.
« Qu'à l'abri d'un trône paternel, l'agriculture épuisée
refleurisse ; que le commerce chargé d'entraves reprenne
sa liberté; que la jeunesse ne soit plus moissonnée par
les armes avant d'avoir la force de les porter ; que l'ordre
de la nature ne soit plus interrompu, et que le vieillard
puisse espérer mourir avant ses enfants. Français, rallions-
nous ; les calamités passées vont finir et la paix va mettre
un terme aux bouleversements de l'Europe. Les Augustes
Alliés en ont donné leur parole. La France se reposera de
ses longues agitations et, mieux éclairée par la double
épreuve de l'anarchie et du despotisme, elle trouvera le
bonheur dans le retour d'un gouvernement tutélaire.
" Signé : le prince DE BÉNÉVENT,
le duc DALBERG,
François DE JAUCOURT,
BEURNONVILLE,
MONTESQUIOU.
« Par le Gouvernement provisoire :
« Signé : DUPONT (de Nemours),
Secrétaire général. »
Voici maintenant le dernier acte de cette ignoble Assem-
blée. Nous continuons à copier textuellement les docu-
ments officiels.
40 HISTOIRE POPULAIRE
Séance du dimanche 5 avril 1844
( Présidence de M. le comte Barthélemy ).
La séance est ouverte à midi par la lecture du procès-
verbal de la séance précédente.
Le Sénat approuve.
Il approuve pareillement la rédaction du procès-verbal
relatif AU TRANSPORT ET A LA RÉCEPTION DU SÉNAT CHEZ
S. M. L'EMPEREUR DE RUSSIE.
A l'occasion de ce dernier procès-verbal et de l'assu-
rance donnée au Sénat par l'empereur Alexandre de déli-
vrer tous les Français prisonniers de guerre dans ses Etats,
le Sénat, PROFONDÉMENT TOUCHÉ DE CET ACTE MAGNANIME,
qui doit rendre tant d'infortunés à leurs familles, arrête
que le Gouvernement provisoire sera invité à prendre
toutes les mesures nécessaires pour accélérer leur retour.
L'Assemblée arrête également de consacrer dans ses re-
gistres le souvenir d'une si grande magnanimité.
L'ordre du jour appelle la rédaction définitive du décret
rendu dans la séance d'hier.
M. le sénateur comte Lambreschts, chargé de cette
rédaction, en présente le projet. Il est, après deux lectures
successives, renvoyé à l'examen d'une commission spé-
ciale formée des sénateurs Barbé-Marbois, de Fontanes,
Garat et Lanjuinais. Les commissaires se retirent pour
cet examen dans la salle du conseil. La séance est sus-
pendue jusqu'à leur retour.
A quatre heures, la séance est reprise. M. le sénateur
Lambreschts donne lecture du projet revu et adopté par
la commission spéciale. Ce projet, mis aux voix par M. le
président, est adopté par le Sénat dans les termes sui-
vants :
Le Sénat conservateur,
Considérant que, dans une monarchie constitutionnelle,
le monarque n'existe qu'en vertu de la Constitution ou
du pacte social ;
DE LA TERREUR BLANCHE 41
Que Napoléon Buonaparte, pendant quelque temps d'un
gouvernement fermé et prudent, avait donné à la nation
des sujets de compter pour l'avenir sur des actes de sa-
gesse et de justice; mais qu'ensuite il a déchiré le pacte
qui l'unissait au peuple français, notamment en levant
des impôts, en établissant des taxes autrement qu'en vertu
de la loi, contre la teneur expresse du serment qu'il avait
prêté à son avénement au trône, conformément à l'article
53 de l'acte des Constitutions du 28 floréal an XII ;
Qu'il a commis cet attentat aux droits du peuple lors
même qu'il venait d'ajourner sans nécessité le Corps
législatif, et de faire supprimer comme criminel un rap-
port de ce corps, auquel il contestait son titre et sa part à
la représentation nationale;
Qu'il a entrepris une suite de guerres en violation de
l'article 50 de l'acte des Constitutions, du 22 frimaire
an VIII, qui veut que la déclaration de guerre soit propo-
sée, discutée, décrétée et promulguée comme des lois ;
Qu'il a inconstitutionnellement rendu plusieurs décrets
portant peine de mort, nommément les deux décrets du
5 mars dernier, tendant à faire considérer comme natio-
nale une guerre qui n'avait lieu que dans l'intérêt de son
ambition démesurée;
Qu'il a violé les lois constitutionnelles par ses décrets
sur les prisons d'Etat ;
Qu'il a anéanti la responsabilité des ministres, confondu
tous les pouvoirs et détruit l'indépendance des corps ju-
diciaires ;
Considérant que la liberté de la presse, établie et con-
sacrée comme l'un des droits de la nation, a été constam-
ment soumise à la censure arbitraire de sa police, et
qu'en même temps il s'est toujours servi de la presse pour
remplir la France et l'Europe de faits controuvés, de ma-
ximes fausses, de doctrines favorables au despotisme et
d'outrages contre les gouvernements étrangers ;
Que des actes et rapports entendus par le Sénat ont
subi des altérations dans la publication qui en a été
faite;
Considérant qu'au lieu de régner dans le seul but de
42 HISTOIRE POPULAIRE
l'intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français, aux
termes de son serment, Napoléon a mis le comble aux
malheurs de la patrie, par son refus de traiter à dés con-
ditions que l'intérêt national obligeait d'accepter et qui
ne compromettaient pas l'honneur français ;
Par l'abus qu'il a fait de tous les moyens qu'on lui a
confiés en hommes et en argent ;
Par l'abandon des blessés sans pansements, sans se-
cours, sans subsistances ;
Par différentes mesures dont les suites étaient la ruine
des villes, la dépopulation des campagnes, la famine et
les maladies contagieuses ;
Considérant que, par toutes ces causes, le gouverne-
ment impérial établi par le sénatus-consulte du 28 floréal
an XII a cessé d'exister, et que le voeu manifeste de tous
les Français appelle un ordre de choses dont le premier
résultat soit le rétablissement de la paix générale, et qui
soit aussi l'époque d'une réconciliation solennelle entre
tous les Etats de la grande famille européenne ;
Le Sénat déclare et décrète ce qui suit :
ART. 1er. Napoléon Buonaparte est déchu du trône et le
droit d'hérédité établi dans sa famille est aboli.
ART. 2. Le peuple français et l'armée sont déliés du ser-
ment de fidélité envers Napoléon Buonaparte.
ART. 3. Le présent décret sera transmis par un mes-
sage au Gouvernement provisoire de la France , en-
voyé de suite aux départements et aux armées, et proclamé
incessamment dans tous les quartiers de la capitale.
Les président et secrétaires, BARTHÉLEMY ;
Comte DE VALENCE, DE PASTORET.
Il restait encore à cette Assemblée, qui sera toujours
une des hontes de la France, à voter une constitution
nouvelle par laquelle « le peuple français appellerait
librement au trône» Louis-Stanislas-Xavier de France,
dit « le Bien-Aimé». C'est ce qu'elle fit le 6 avril, sur la
proposition du Gouvernement provisoire.
DE LA TERREUR BLANCHE 43
Voici le texte de cette oeuvre hybride dont il ne devait
presque rien subsister :
CONSTITUTION
Le Sénat conservateur, délibérant sur le projet de constitution qui
lui a été présenté par le Gouvernement provisoire, en exécution de
l'acte du Sénat du 1er de ce mois ; après avoir entendu le rapport
spécial d'une commission de sept membres;
Décrète ce qui suit :
Art. 1er. Le Gouvernement français est monarchique et héréditaire
de mâle en mâle, par ordre de primogéniture.
2. Le peuple français appelle librement au trône de France Louis-
Stanislas-Xavier de France, frère du dernier Roi, et après lui les autres
membres de la maison de Bourbon dans l'ordre ancien.
3. La noblesse ancienne reprend ses titres. La nouvelle conserve
les siens héréditairement. La Légion d'honneur est maintenue avec ses
prérogatives. Le Roi déterminera la décoration.
4. Le pouvoir exécutif appartient au Roi.
5. Le Roi, le Sénat et le Corps-Législatif concourent à la formation
des lois. Les projets de lois peuvent être également proposés dans le
Sénat et dans le Corps-Législatif.
Ceux relatifs aux contributions ne peuvent l'être que dans le Corps-
Législatif.
Le Roi peut inviter également les deux corps à s'occuper des objets
qu'il juge convenables.
La sanction du Roi est nécessaire pour le complément de la loi.
6. Il y a cent cinquante sénateurs au moins, et deux cents au plus.
Leur dignité est inamovible et héréditaire de mâle en mâle par pri-
mogéniture. Ils sont nommés par le Roi.
Les sénateurs actuels, à l'exception de ceux qui renonceraient à la
qualité de citoyens français, sont maintenus et font partie de ce nombre.
La dotation actuelle du Sénat et des sénatoreries leur appartient. Les
revenus en sont partagés également entre eux, et passent à leurs suc-
cesseurs. Le cas échéant de la mort d'un sénateur sans postérité
masculine directe, sa portion retourne au trésor public. Les sénateurs
qui seront nommés à l'avenir ne peuvent avoir part à cette dotation.
7. Les princes de la famille royale et les princes du sang sont de
droit membres du Sénat.
On ne peut exercer les fonctions de sénateur qu'après avoir atteint
l'âge de majorité.
8. Le Sénat détermine les cas où la discussion des objets qu'il traite
doit être publique ou secrète.
44 HISTOIRE POPULAIRE
9. Chaque département nommera au Corps-Législatif le même nombre
de députés qu'il y envoyait.
Les députés qui siégeaient au Corps-Législatif lors du dernier ajour-
nement, continueront à y siéger jusqu'à leur remplacement. Tous
conserveront leur traitement.
A l'avenir, ils seront choisis par les colléges électoraux, lesquels
sont conservés, sauf les changements qui pourraient être faits par une
loi à leur organisation.
La durée des fonctions des députés au Corps-Législatif est fixée à cinq
années. Les nouvelles élections auront lieu pour la session de 1816.
10. Le Corps-Législatif s'assemble de droit chaque année le 1er oc-
tobre. Le Roi peut le convoquer extraordinairement, il peut l'ajourner,
il peut aussi le dissoudre, mais dans ce dernier cas, un autre Corps-
Législatif doit être formé, au plus tard dans les trois mois, dans les
colléges électoraux.
11. Le Corps-Législatif a le droit de discussion. Les séances sont
publiques, sauf le cas où il juge à propos de se former en comité
général.
12. Le Sénat, le Corps-Législatif, les colléges électoraux et les as-
semblées de canton élisent leur président dans leur sein.
13. Aucun membre du Sénat ou du Corps-Législatif ne peut être
arrêté, sans une autorisation préalable du corps auquel il appartient.
Le jugement d'un membre du Sénat ou du Corps-Législatif, accusé,
appartient au Sénat.
14. Les ministres peuvent être membres soit du Sénat soit du
Corps-Législatif.
15. L'égalité de proportion dans l'impôt est de droit. Aucun impôt
ne peut être établi ni perçu s'il n'a été librement consenti par le Corps-
Législatif et par le Sénat. L'impôt foncier ne peut être établi que pour
un an. Le budget de l'année suivante et les comptes de l'année précé-
dente sont présentés chaque année au Corps-Législatif et au Sénat, à
l'ouverture de la session du Corps-Législatif.
16. La loi déterminera le mode et la quotité du recrutement de l'armée.
17. L'indépendance du pouvoir judiciaire est garantie. Nul ne peut
être distrait de ses juges naturels. L'institution des jurés est conservée,
ainsi que la publicité des débats en matière criminelle. La peine de
la confiscation des biens est abolie. Le Roi a le droit de faire grâce.
18. Lés cours et tribunaux ordinaires actuellement existants sont
maintenus; leur nombre ne pourra être diminué ou augmenté qu'en
vertu d'une loi. Les juges sont à vie et inamovibles, à l'exception des
juges de paix et des juges de commerce. Les commissions et les tribu-
naux extraordinaires sont supprimés, et ne pourront être rétablis.
19. La cour de cassation, les cours d'appel et les tribunaux de
première instance proposent au Roi trois candidats pour chaque place
DE LA TERREUR BLANCHE 45
de juge vacante dans leur sein. Le Roi nomme les premiers présidents
et le ministère public des cours et des tribunaux.
20. Les militaires en activité, les officiers et soldats en retraite, les
veuves et les officiers pensionnés conservent leurs grades, leurs hon-
neurs et leurs pensions.
21. La personne du Roi est inviolable et sacrée. Tous les actes du
gouvernement sont signés par un ministre. Les ministres sont respon-
sables de tout ce que ces actes contiendraient d'attentatoire aux lois, à
la liberté publique et individuelle, et aux droits des citoyens.
22. La liberté des cultes et des consciences est garantie. Les minis-
tres des cultes sont également traités et protégés.
23. La liberté de la presse est entière, sauf la répression légale des
délits qui pourraient résulter de l'abus de cette liberté. Les commis-
sions sénatoriales de la liberté de la presse et de la liberté individuelle
sont conservées.
24. La dette publique est garantie.
Les ventes des domaines nationaux sont irrévocablement maintenues.
25. Aucun Français ne peut être recherché pour les opinions ou les
votes qu'il a pu émettre.
26. Toute personne a le droit d'adresser des pétitions individuelles
à toute autorité constituée.
27. Tous les Français sont également admissibles à tous les emplois
civils et militaires.
28. Toutes les lois actuellement existantes restent en vigueur,
jusqu'à ce qu'il y soit légalement dérogé. Le code des lois civiles sera
intitulé : Code civil des Français.
29. La présente constitution sera soumise à l'acceptation du peuple
français dans la forme qui sera réglée. Louis-Stanislas-Xavier sera
proclamé Roi des Français aussitôt qu'il aura juré et signé par un acte
portant : J'accepte la Constitution, je jure de l'observer et de la faire
observer. Ce serment sera réitéré dans la solennité où il recevra le
serment de fidélité des Français.
Signé : Le prince de Bénévent, président.
Le comte de Valence, de Pastoret, secrétaires.
Le prince archi-trésorier, les comtes Abrial, Barbé-Marbois, Em-
mery, Barthélemy, Beldersbuch, Berthollet, Beurnonville, Cornet,
Carbenara, Legrand, Chasseloup, Chollet, Colaud, Davous de Grégory
Decroix, Depère, Dembarrère, Dhaubersart, Destutt-Tracy, d'Harville,
d'Hédouville, Fabre (de l'Aude), Ferino, Dubois-Dubois, de Fontanes,
Garat, Grégoire, Herwyn de Nevele, Jaucourt, Klein, Journu-Aubert,
Lambreschts, Lanjuinais, Lejeas, Lebrun de Rochemont, Lemercier,
Meermann, de Lespinasse, de Montbadon, Lenoir-Laroche, de Malle-
ville, Kedon, Hoger-Ducos, Pere, Tascher, Porcher de Richebourg,
46 HISTOIRE POPULAIRE
de Ponté-Coulant, Saur, Rigal, Saint-Martin de Lamotte, Sainte-
Suzanne, Siéyes, Schimmelpenninck, Van-duen-van-de-Gelder, Van de
Poll, Venturi, Yaubois, duc de Valmy, Villetard, Vimar, Van-Zuylen
Van-Nyevelt.
Mais, si anodines que fussent ces conditions incapables
de sauver l'honneur du Sénat, Louis-Stanislas, conseillé
par les émigrés, refusa tout d'abord de les accepter. Assuré
du succès, il déclara fièrement qu'il prendrait possession
du trône sans engagement préalable.
Alexandre fut obligé d'intervenir. On convint qu'au lieu
de recevoir du Sénat la constitution, le roi la donnerait.
Grave question d'étiquette. Mais, lorsqu'il s'agit de signer
la déclaration convenue, Louis-Stanislas s'y refusa.
— Si je jurais la constitution, dit-il à Talleyrand, vous
seriez assis et je serais debout !
L'esprit de Coblentz, cet esprit funeste qui devait avoir
une si fatale influence sur les destinées de la France, est
tout entier dans cette orgueilleuse réponse. Les Bourbons
n'avaient rien oublié et rien appris — ce que, du reste,
ils s'empressèrent de démontrer.
Talleyrand, la cheville ouvrière de toute cette basse et
odieuse intrigue, effrayé de la résistance nouvelle du Roi,
courut en informer Alexandre, lequel, fatigué de ces
tergiversations, écrivit laconiquement :
« Si la déclaration n'est pas signée, on n'entrera pas
dans Paris. »
On signa.
La commission acheva son travail pour lu 4 juin, jour
où eut lieu l'ouverture des Chambres et la promulgation
solennelle de la charte. C'est ainsi que la France, sans
avoir été consultée, sans même s'en être trop douté, fut
dotée du gouvernement légitime, constitutionnel et
régulier que nous allons bientôt voir à l'oeuvre.
DE LA TERREUR BLANCHE 47
Pendant que toutes ces intrigues avaient lieu entre les
conspirateurs monarchiques et étrangers, les émigrés
s'attachaient à faire disparaître tout ce qui pouvait rap-
peler le règne de Bonaparte. C'est ainsi qu'ils essayèrent
de déboulonner la colonne Vendôme. C'est à eux, royalistes
du droit divin, qu'appartient cette première idée, contre
laquelle ils devaient si bruyamment protester plus tard.
Ne pouvant réussir leur oeuvre assez tôt pour l'entrée de
la famille royale, ils se contentèrent d'enlever la statue de
Bonaparte et de lui substituer un immense drapeau blanc.
Ce fut J.-B. Launay, fondeur de la colonne, qui fut
chargé de l'opération sous menace de mort, ainsi que le
constate l'ordre suivant, que nous relevons dans une
publication de l'époque et qui est excellent à méditer :
En exécution de l'autorisation donnée par nous à M. de Mont-
badon de faire descendre, à ses frais, la statue de Bonaparte, et
sur la déclaration dudit sieur de Montbadon, que M. Launay, demeurant
à Paris, n° 6, place Saint-Laurent, faubourg Saint-Denis, auteur
de la fonte des bronzes du monument de la colonne, est seul capa-
ble de faire réussir la descente de cette statue ;
Ordonnons audit M. Launay, sous PEINE D'EXÉCUTION MILITAIRE,
de procéder sur-le-champ à ladite opération qui devra être terminée
mercredi 6 avril, à minuit.
Au quartier général de la place, le 4 avril 1814.
Le colonel aide de camp de S. M. l'empereur de Russie, com-
mandant la place.
Signé : DE ROCHECHOUART.
Le dit ordre scellé en marge ; en tête est écrit :
A exécuter sur-le-champ : Signé : PASQUIER.
Pour copie conforme :
LAUNAY.
La statue fut descendue le vendredi saint, 8 avril, à six heures du
soir, sans le moindre accident.
Bonaparte n'était pas resté inactif à Fontainebleau. Il
avait essayé de tous les moyens pour conserver la cou-
48 HISTOIRE POPULAIRE
ronne, sinon pour lui, au moins pour son fils. Mais, en
présence de la trahison de ceux sur lesquels il devait le
plus compter, il se résigna à abdiquer, ce qu'il fit en ces
termes :
« Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur
Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la
paix en Europe, l'empereur Napoléon, fidèle à son
serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses héritiers
aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacri-
fice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à
faire à l'intérêt de la France.
« Fait au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.
« NAPOLÉON. »
Ainsi finit l'Empire — car l'épisode des cent-jours n'en
fut plus que la dernière et fugitive étincelle, — et ainsi
commença le règne de Sa Majesté Louis XVIII, par la
grâce de Dieu roi de France et de Navarre.
Nous aurons à examiner ce que coûta cette restauration;
— voyons d'abord quelles conditions territoriales nous
imposèrent les étrangers dans le traité de Paris du
30 mai 1814. Cet acte — le premier que signa Louis
Stanislas — est d'une importance trop capitale pour que
nous ne le mettions pas en entier sous les yeux de nos
lecteurs. Le voici :
TRAITÉ DE PAIX
AU NOM DE LA TRÈS-SAINTE ET INDIVISIBLE TRINITÉ
Sa Majesté le roi de France et de Navarre, d'une part,
et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de
Bohême, et ses alliés, d'autre part, étant animés d'un égal
désir de mettre fin aux longues agitations de l'Europe et
DE LA TERREUR BLANCHE 49
aux malheurs des peuples, par une paix solide, fondée
sur une juste répartition de forces entre les puissances,
et portant dans ses stipulations la garantie de sa durée;
et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de
Bohême, et ses alliés, ne voulant plus exiger de la France,
aujourd'hui que, s'étant replacée sous le gouvernement
paternel de ses rois, elle offre ainsi à l'Europe un gage de
sécurité et de stabilité, des conditions et des garanties
qu'ils lui avaient à regret demandées sous son dernier
gouvernement, leurs dites Majestés ont nommé des plé-
nipotentiaires pour discuter, arrêter et signer un traité
de paix et d'amitié ; savoir :
Sa Majesté le roi de France et de Navarre, M. Charles-
Maurice Talleyrand-Périgord , prince de Bénévent,
grand aigle de la Légion d'honneur, grand-croix de l'Ordre
de Léopold d'Autriche, chevalier de l'Ordre de Saint-André
de Russie, des Ordres de l'Aigle-Noir et de l'Aigle-Rouge
de Prusse, etc., son ministre et secrétaire d'Etat des
affaires étrangères ;
Et S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de
Bohême, MM. le prince Clément-Venceslas-Lothaire de
Metternich-Vinnebourg-Ochsenhausen, chevalier de la
Toison d'or, grand-croix de l'Ordre de Saint-Étienne,
grand aigle de la Légion d'honneur, chevalier de l'Ordre
de Saint-André, de Saint-Alexandre-Newski et de Sainte-
Anne de la première classe de Russie, chevalier grand-croix
des Ordres de l'Aigle-Noir et de l'Aigle-Rouge de Prusse,
grand-croix de l'Ordre de Saint-Joseph de Wartsbourg, che-
valier de l'Ordre de Saint-Hubert de Bavière, de celui de
l'Aigle d'or de Würtemberg et de plusieurs autres,
chambellan, conseiller intime actuel, ministre d'Etat des
conférences et des affaires étrangères de S. M. I. et R.
apostolique;
4
50 HISTOIRE POPULAIRE
Et le comte Jean-Philippe de Stadion Thannhaussen et
Warthausen, chevalier de la Toison d'or, grand-croix de
l'Ordre de Saint-Étienne, chevalier de l'Ordre de Saint-
André, de Saint-Alexandre-Newski et de Sainte-Anne de
la première classe, chevalier grand-croix des Ordres de
l'Aigle-Noir et de l'Aigle-Rouge de Prusse, chambellan,
conseiller intime actuel, ministre d'Etat et des conférences
de S. M. I. et Apostolique;
Lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs
trouvés en bonne et due forme, sont convenus des
articles suivants :
Art. 1er. — Il y aura, à compter de ce jour, paix et amitié
entre S. M. le roi de France et de Navarre, d'une part, et
S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême,
et ses alliés, de l'autre part, leurs héritiers et successeurs,
leurs Etats et sujets respectifs à perpétuité; les hautes
parties contractantes apporteront tous leurs soins à
maintenir, non-seulement entre elles, mais encore, autant
qu'il dépend d'elles, entre tous les Etats de l'Europe, la
bonne harmonie et intelligence si nécessaire à son repos.
II. — Le royaume de France conserve l'intégrité de
ses limites, telles qu'elles existaient à l'époque du 1er
janvier 1792. Il recevra en outre une augmentation de
territoire comprise dans la ligne de démarcation fixée par
l'article suivant.
III.— Du côté de la Belgique, de l'Allemagne et de
l'Italie, l'ancienne frontière, ainsi qu'elle existait le 1er
janvier 1792, sera rétablie, en commençant de la mer du
Nord, entre Dunkerque et Nieuport, jusqu'à la Méditer-
ranée entre Cagnes et Nice, avec les rectifications
suivantes :
DE LA TERREUR BLANCHE 51
1° Dans le département de Jemmapes, les cantons de
Dour, Merbes-le-Château, Beaumont et Chimay resteront
à la France; la ligne de démarcation passera, là où elle
touche le canton de Dour, entre ce canton et ceux de
Boussu et Paturage, ainsi que, plus loin, entre celui de
Mesbes-le-Château et ceux de Binch et de Thuin.
2° Dans le département de Sambre-et-Meuse, les cantons
de Valcour, Florennes, Beauraing et Gedinne appartien-
dront à la France ; la démarcation, quand elle atteint ce
département, suivra la ligne qui sépare les cantons préci-
tés, du département de Jemmapes et du reste de celui de
Sambre-et-Meuse.
3° Dans le département de la Moselle, la nouvelle démar-
cation, là où elle s'écarte de l'ancienne, sera formée par
une ligne à tirer depuis Perle jusqu'à Fremersdorf et par
celle qui sépare le canton de Tholey du reste du départe-
ment de la Moselle.
4° Dans le département de la Sarre, les cantons de Saar-
bruck et d'Arneval resteront à la France, ainsi que la
partie de celui de Lebach qui est située au midi d'une
ligne à tirer le long des confins des villages de Herchen-
bach, Ueberhohen, Hilsbach et Hall (en laissant ces diffé-
rents endroits hors de la frontière française), jusqu'au
point où, près de Querselle (qui appartient à la France),
la ligne qui sépare les cantons d'Arneval et d'Ottweiler
atteint celle qui sépare ceux d'Arneval et de Lebach ; la
frontière de ce côté sera formée par la ligne ci-dessus
désignée, et ensuite par celle qui sépare le canton d'Arne-
val de celui de Bliescatel.
5° La forteresse de Landau ayant formé, avant l'an-
née 1792, un point isolé dans l'Allemagne, la France con-
serve au delà de ses frontières une partie des départements
52 HISTOIRE POPULAIRE
du Mont-Tonnerre et du Bas-Rhin, pour joindre la forte-
resse de Landau et son rayon au reste du royaume.
La nouvelle démarcation, en partant du point où, près
d'Obersteinbach (qui reste hors des limites de la France),
la frontière, entre le département de la Moselle et celui du
Mont-Tonnerre, atteint le département du Bas-Rhin, sui-
vra la ligne qui sépare les cantons de Wiessembourg et
de Bergzabern (du côté de la France), des cantons de
Pirmasens, Dahn et Anweiler (du côté de l'Allemagne), jus-
qu'au point où ces limites, près du village de Wolmers-
heim, touchent l'ancien rayon de la forteresse de Landau.
De ce rayon, qui reste ainsi qu'il était en 1792, la nou-
velle frontière suivra le bras de la rivière de la Queich,
qui, en quittant ce rayon, près de Queihheim (qui reste à
la France), passe près des villages de Mereinheim,
Knittelsheim et Belheim (demeurant également français),
jusqu'au Rhin, qui continuera ensuite à former la limite
de la France et de l'Allemagne.
Quant au Rhin, le halveg constituera la limite, de ma-
nière, cependant, que les changements que subira par la
suite le cours de ce fleuve n'auront à l'avenir aucun effet
sur la propriété des îles qui s'y trouvent. L'état de pos-
session de ces îles sera rétabli tel qu'il existait à l'époque
de la signature du traité de Luné ville.
6° Dans le département du Doubs, la frontière sera rec-
tifiée de manière à ce qu'elle commence au-dessus de la
Rançonnière, près de Loche, et suive la crête du Jura,
entre le Cerneux-Péquignot et le village de Fontenelles,
jusqu'à une cime du Jura située à environ sept ou huit
mille pieds au nord-ouest du village de la Brevine, où elle
retombera dans l'ancienne limite de la France.
7° Dans le département du Leman, les frontières entre

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