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Histoires d'amour, par Élisa de Mirbel (Bonne Decazes)

De
181 pages
P. Germain (Paris). 1852. In-8° , 205 p..
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CHMITT 1965
HISTOIRES
D'AMOUR
PAR
ÉLISA DE MIRBEL.
Il y a plusieurs remèdes qui guérissent
de l'amour
LA ROCHEFOUCAULD.
PARIS,
PAUL PERMAIN, ÉDITEUR,
Rue Mazarine, 30.
1852.
HISTOIRES D'AMOUR.
Paris. — Imp. LACOUR et comp., rue Soufflot, 46.
HISTOIRES
D'AMOUR
PAR
ÉLISA DE MIRBEL.
Il y a plusieurs remèdes qui guérissent
de l'amour....
LA ROCHEFOUCAULD.
PARIS,
PAUL PERMAIN, EDITEUR, RUE MAZARINE, 30.
1852.
1851
CHAPITRE PREMIER.
I.
Un coeur qui s'éveille.
« Connaissez-vous la terre où le cyprès et le myrthe
servent d'emblêmes aux actions humaines ;
Où la rage du vautour et l'amour de la tourterelle plon-
gent les hommes dans la douleur?
Connaissez-vous la terre de l'oranger et de la vigne, où
les fleurs ne cessent d'éclore et le soleil d'être chaud ;
Où les aîles des zéphyrs, allourdies de parfums, battent
doucement sur des champs de roses;
Où l'olive et le citron sont les plus beaux fruits; où la
voix du rossignol n'est jamais muette ;
Où les teintes du ciel et de la terre, quoique différentes,
sont égales en beauté ;
Où l'azur de la mer est plus foncé qu'ailleurs ;
Où les jeunes filles sont suaves comme les guirlandes
qu'elles tressent;
En un mot, où tout est divin, excepté l'homme? »
_ 8 —
— Ne trouvez-vous pas, maman, dit Lucy en posant son
livre, que Byron, en décrivant la Grèce, a fait le portrait
de la Corse?
— De la Corse? Où se trouve, je vous prie, cette île in-
connue?
Lucy épanouit, dans un sourire, ses lèvres colorées
comme la pourpre d'une grenade, et répondant à la ques-
tion géographique :
— Entre la Gorgonne et la Capraja, maman, vis-à-vis
l'embouchure de l'Arno.
— A merveille, Lucy, votre institutrice a bien rempli
sa tâche ; mais, tout en indiquant la position topographi-
que de la Corse, vous ne me dites pas ce qui vous met si
bien au fait de ses moeurs et de ses coutumes.
— Mais ici, à Pise, où nous sommes depuis trois mois,
n'est-on pas, par suite du voisinage, renseigné sur la Corse
aussi bien que si on la visitait?
— Cela vous plait à dire. Nous sommes bien face à face
avec cette île, mais, que je sache, personne à Pise n'a la
vue assez perçante pour admirer ses vignes et ses oliviers
le nez assez long pour respirer ses rosiers et ses orangers,
elles intuitions assez développées pour comprendre les
haines et les amours de ses habitants.
— Maman, vous persifflez toujours.
— Vous nommez persifflage le rappel à la question.
Lucy ne disait mot et ses doigts roulaient et déroulaient
incessamment le bout de sa ceinture.
— Expliquez-vous, ma chère, reprit lady Brownring.
— Vous ne disconviendrez pas qu'ici on entend sans
cesse parler de la Corse, dit Lucy?
— A Livourne, j'en conviens, il arrive fréquemment des
bateaux de Bastia ; mais, à Pise, qui s'occupe de la Corse?
— Tout le monde.
— Tout le monde, vraiment? demanda la mère plus at-
tentive.
— 9 —
— Oui, sans doute, si bien que je connais la Corse
comme si je l'avais habitée.
A cette réponse, lady Brownring posa sa tapisserie, et
son regard perçant et inquisitif, s'arrêta sur Lucy, jolie
miss, fraîche, nette et élégante, arrivée à l'âge des
amours.
— Ah ! je comprends, fit-elle après cette inspection
et en reprenant sa tapisserie, hier soir, vous avez dansé
chez le grand duc, avec un petit Corse noir, maigre et
jaune ; il vous aura donné des renseignements précis sur
son île.
— Monsieur Tanni ressemble prodigieusement à Bona-
parte, premier consul, reprit la jeune fille évidemment
choquée du portrait de son danseur.
— Il n'en est pas plus joli garçon pour cela.
— Sa famille est alliée à celle de l'empereur, continua
Lucy.
— Comme, en Ecosse, un laboureur est parent des
Stuart.
— Vous êtes injuste, la parenté de M. Tanni avec Na-
poléon est très proche.
— Le fait-elle riche?
— Non, M. Tanni m'a dit que toute sa fortune se com-
posait d'une cabane fixée au flanc d'une montagne et de
quelques pieds de châtaigners.
— Si la fortune de votre favori est celle d'un gueux,
son aveu, du moins, est celui d'un honnête homme.
— Quand on est noble de coeur et noble de naissance,
a-t-on a regretter le manque de fortune?
— Plus que jamais, ma chère, la noblesse du coeur rend
grand et généreux, et celle de la naissance s'allie tristement
à la pauvreté. Du reste la noblesse de M. Tanni peut, mieux
qu'une autre s'arranger de la misère. La Corse est un pays
de hoberaux, orgueilleux et mendiants.
— Elle a produit Napoléon.
— 10 —
— C'est faire à S. M. encore bien de l'honneur, reprit
l'Anglaise aristocrate. L'empereur a jetê, sans doute, un
assez grand éclat pour illustrer à jamais sa famille; mais
cette famille s'est montrée telle, depuis sa mort, qu'on
doit le considérer lui-même comme un météore, une de
ces clartés éphémères qui paraissent et s'éloignent sans
laisser de traces.
— Malheureusement, ce que vous dites est vrai. Cepen-
dant les Bonaparte sont anciens ; à San-Miniato et à Flo-
rence nous avons vu des tombeaux remontant au moyen
âge, où leur nom est inscrit ; d'ailleurs, par sa mère,
M. Tanni descend d'une des familles grecques qui habitent,
depuis des siècles, le sud de la Corse.
— Vous en savez bien long sur le nobiliaire de cette
île, reprit lady Brownring, et si jamais vous devenez maî-
tresse de pension, cette instruction pourra vous servir.
Quant à M. Tanni, puisque vous êtes de ses amis, ce serait
un bon conseil à lui donner, que de l'engager à ne pas
chercher à redorer son blason avec des souverains.
— Oh ! chère maman, que dites-vous là? Est-ce que si
M. Tanni allait en Angleterre, il ne trouverait pas une
foule de jeunes personnes belles et riches qui voudraient
l'épouser?
— Peut-être; toutes les jeunes filles de la vieille Angle-
terre n'ont pas la prudence de leurs mères, et volontiers
elles sacrifient à la vanité.
— Songez-donc, ma mère, que l'empereur a résisté à
nos forces invincibles !
— Vous parlez comme à Astley theater. D'ailleurs, le
conquérant abattu ne possède plus que quelques pieds de
terre — l'espace occupé par son cercueil ; peu importe
l'histoire ancienne quand il s'agit du présent. J'ajouterai
encore que M. Tanni doit avoir le caractère féroce que vous
supposez à ses compatriotes.
— Mais, chère maman, justement c'est ce caractère qui
les rend aimables.
— 11 —
Lady Brownring rit de bon coeur de la conclusion,
Lucy, un peu confuse, reprit :
— Du moins les Corses ne sont-ils pas monotones et
ennuyeux comme nos Anglais.
— Il y a des Anglais fort insignifiants, mais d'autres ont
du mérite.
— Jamais ils ne sont jaloux.
— Et nos procès en crirn-con?
— Horrible ! fit Lucy.
— C'est de la bonne jalousie, cependant.
— Ignoble jalousie ! reprit la jeune fille.
— Moins désagréable que le stylet, dit la mère.
— Non, certainement.
— Cependant, pour une coquette, ce jeu-là pourrait
bien être sérieux, reprit lady Brownring.
Lucy reçut l'épigramme, et répondit :
— On se trompe en m'accusant d'être coquette, car la
fureur des Corses ne me ferait pas peur, tandis que je suis
très effrayée de l'humeur débonnaire des Anglais.
— Vous aimeriez le coup de poignard ?
— Je ne dis pas non. Revenir à la vie en se sentant
l'ojbet d'une pareille passion, quelle ivresse !
— Quel ennui !
— Sans doute que les douleurs d'une grave blessure
doivent amener quelques moments de découragement,
mais le souvenir du sentiment qui a produit cette souf-
france la calme bien vite.
— Vous parlez de l'ennui qui succède ; moi, je parle de
l'ennui qui précède.
— Je ne comprends pas.
— Un homme qui aime au point de frapper l'objet de
son amour doit être un vrai pastor fido.
— Eh bien?
— Eh bien ! tout le talent de Guarini n'a pu rendre le
personnage amusant, même en vers, et en prose il as-
somme, surtout les femmes d'esprit.
— 12 —
— Oui, dit Lucy avec une moue charmante; vous vou-
lez toujours louer mon esprit aux dépens de mon coeur.
— Je veux, ma chère enfant, ce que le bon Dieu a voulu ;
vous avez peu de sensibilité ; je n'y puis rien.
Il y eut entre la mère et la fille un moment de silence.
Lady Brownring était assidue à l'ouvrage, et, comme la
rapide transition d'ombre et de rayons qui précède l'orage,
la pâleur et la rougeur se succédaient sur les traits de
Lucy.
— Ma mère! dit-elle timidement.
— Eh bien ! fit lady Brownring. — Mais, avant de par-
ler, avancez-moi mes ciseaux.
Lucy obéit, puis elle s'écria, en se jetant au cou de lady
Brownring:
— Ma mère, ma bonne mère, j'aime M. Tanni.
— Amour de tête, ma chère enfant, reprit la respec-
table dame sans s'émouvoir. Je vous connais ; vous avez de
la fantaisie, des idées qui peuvent vous rendre originale,
mais, quant à la passion, elle vous sera toujours interdite.
— Faudra-t-il donc que je meure pour vous convaincre
du contraire?
— Gardez-vous en ; cela ne me prouverait rien.
On le voit, lady Brownring estimait les choses à leur
juste valeur, mais elle aimait sa fille; de plus, elle était
malade, ce qui rend chancelante la plus ferme volonté,
puis sa fortune était assez considérable pour qu'elle pût
accepter un gendre sans richesse, et voyant d'ailleurs que
le fidèle poignard de M. Tanni était un ornement que sa
fille pouvait croire sans péril imité du costume d'Othello,
elle finit par consentir à un mariage si passionnément dé-
siré par Lucy et si ardemment espéré par Tiburce Tanni.
C'était le plus digne garçon du monde que-ce petit cousin
de Napoléon; il était enchanté de palper une dot, mais il
n'eût rien fait de contraire à l'honneur pour en devenir
possesseur. Ce sentiment de délicatesse, fort rare chez
tous les hommes, fut apprécié par lady Brownring, qu
- 13 —
accepta si complètement le choix de sa fille, qu'à celle-ci
elle disait souvent :
— La fantaisie vous a bien servi, ma chère Lucy ;
M. Tanni est un galant homme, avec un jugement droit,
qui, j'en suis convaincue, saura vous rendre heureuse.
Puisse le caprice ne jamais vous jouer un plus mauvais
tour que celui-là !
L'hiver qui suivit cette heureuse union, lady Brownring
succomba à l'affection chronique qui l'avait amenée à Pise,
hôpital général des invalides anglais ; au moment de mou-
rir, elle recommanda sa fille à Tiburce.
— Défiez-vous de sa tête, lui dit-elle; si jamais vous
aviez à vous plaindre d'elle, rappelez-vous que celle qui,
trop peu de temps, vous aima comme une mère, vous a,
sur son lit de mort, demandé l'indulgence pour la pauvre
enfant.
Tanni promit, et jamais promesse ne fut faite plus faci-
lement.
— Bonne mère, dit-il, j'aime tant Lucy, et elle me
montre tant d'affection ! Comment pourrais-je jamais avoir
quelque chose à lui pardonner?
— Peu de chose, — rien, — reprit la mourante avec
son sourire toujours fin et spirituel. — Une illusion. —
Le serpent qui perdit Eve n'était-il pas une chimère?
CHAPITRE DEUXIÈME.
II.
Ce que femme veut.
Lucy pleura sa mère en portant le plus correct des
deuils; néanmoins elle n'exagéra pas cette juste douleur.
Comme l'avait dit lady Brownring, sa fille devait rester
étrangère aux excès de la passion ; elle le prouva d'ailleurs
en se montrant épouse irréprochable.
Cependant cette conduite ne laissait pas que d'être
méritoire. L'Italie est une terre fatale à la fidélité conju-
gale, et M. Tanni ne se donnait guère le souci de conjurer
le péril ; l'affection qu'il avait pour sa femme était tendre
et sincère, mais elle était dépouillée de l'inquiète jalousie
qu'on attribue aux gens du midi; aussi était-il démontré
à Lucy, comme l'avait bien vite reconnu sa mère, que le
fidèle poignard de Tiburce était un inoffensif ornement
incapable de changer la monotonie d'une vie heureuse.
Nous ne voulons pas diminuer le mérite de Lucy, mais
nous ne pouvons non plus l'exalter aux dépens de la vé-
rité, et nous sommes forcés de dire que sa rigide conduite
avait pour principe la coquetterie.
— 18 —
Oui, la coquetterie, ce défaut que blâment les mères et
les maris, est la plus sûre sauvegarde de la chasteté; com-
ment, en effet, lorsqu'on aspire aux suffrages de tous, se
contenter d'être louée et adorée par un seul, et secrète-
ment encore ! Lorsqu'une femme a fait un choix, là foule
qui l'entoure se dissipe et la réduit au tête-à-tête.
Quel ennui pour une coquette !
Lucy promena son ennui de Florence à Rome, de Rome
à Naples, de Naples à Venise, et vice versa, quatre ans du-
rant, à la suite desquels elle se trouva à Livourne.
C'était au printemps, et cette course, que ne pouvait
encore justifier les bains de mer, avait pour motif un cousin
de Lucy, le commodore James Brownring, qui était venu
jeter l'ancre dans le port de Livourne. Ce marin, chef de
la famille, était un véritable John Bull, qui n'avait jamais
inspiré ni ressenti pour sa jeune parente une autre affec-
tion que l'amitié et l'avenir ne leur promettait rien de
plus tendre.
M. et Mme Tanni étaient donc à l'hôtel fashionnable de
Livourne; ils étaient en train de déjeuner. Tiburce en était
à sa quatrième cotelette et Lucy à sa quatrième tasse de
thé, lorsque, prenant la parole :
— Que comptez-vous faire aujourd'hui? demanda-t-elle
à son mari.
— Pas grand'chose; votre cousin le commodore doit
venir me chercher pour aller faire une course dans sa yole
du côté de l'Isola Piana.
— Est-ce que ce va-et-vient continuel ne vous ennuie
pas? demanda Lucy.
— Mais non; cela tue le temps.
— Mieux vaut l'employer.
— A quoi je vous prie ; je ne sais pas, comme vous,
chanter et dessiner.
— Triste manière de se distraire! fit la jeune femme
avec un soupir.
— Vraiment, je ne me trouve pas malheureux, reprit
— 19 -
Tiburce avec une charmante naïveté. Depuis que votre;
amour, ma chère, m'a rendu riche, je n'ai d'autre souci
que de bien vivre.
— Autrefois, je crois que vous n'en aviez guère d'autre,
reprit sa femme avec un certain dédain.
— Pardonnez-moi; quoique mon attraction fût aussi
grande pour l'oisiveté, mes oncles et mes cousins me
tourmentaient pour me faire mieux employer le temps.
— Oui, en effet, dit Lucy, la vie des Corses est moins
monotone que celle que vous menez.
— Ils chassent beaucoup, répondit Tiburce en se ser-
vant à boire.
— La chasse est un noble passe-temps, il fut celui de
tous les héros du moyen âge. Il exerce la force physique et
donne de l'énergie à l'âme.
— Il exerce surtout les jambes, reprit Tiburce, et en
Corse plus qu'ailleurs. C'est la terre promise des chasseurs,
et si les allouettes n'y tombent pas toute rôties, elles tom-
bent du moins à chaque coup de fusil, drues comme grêle.
— N'y a-t-il que des allouettes en Corse? demanda
Lucy, qui ne comprenait pas la plaisanterie.
— Beaucoup d'allouettes ; mais non pas que des al-
louettes. Chez nous on trouve, en abondance, tous les
animaux sylvestres que le père Noé, justement prévoyant,
prit aux filets à l'annonce du déluge, et logea dans son
arche de salut. Ainsi, dans la ceinture des plaines maréca-
geuses qui entoure l'île bombée par ses montagnes, comme
la carapasse d'une tortue, vous rencontrerez tous les échas-
siers et les palmypèdes de la création. En parcourant les
collines, on remplit sa carnassière de lièvres et de per-
dreaux. Dans nos maquis, on court sus aux cerfs, aux san-
gliers et aux bandits.
— Aux bandits ! mais alors vos maquis sont de vérita-
bles forêts noires?
— Pas le moins du monde. Nos bandits sont les gens
les plus pacifiques; ils n'attaquent pas et ne sont guère
— 20 —
traqués méchamment que par les gendarmes et les volti-
geurs corses, sorte de maréchaussée nationale que, dans
l'occasion, les bandits malmènent comme des traîtres.
— Mais quand un chasseur rencontre un bandit, qu'ar-
rive-t-il?
— Le chasseur et le bandit se serrent la main, puis on
fume de compagnie ; et quand il s'agit de la chasse au
mouflon et au coq de bruyère, sur des crêtes ardues que ne
foule pas la gendarmerie, tous deux ils se mettent à la piste
du gibier. En ce cas le bandit reçoit, pour remercîment,
une provision de tabac, de poudre, et même souvent de
balles.
— Cette intimité entre des honnêtes gens et des bri-
gands est vraiment inconcevable.
— Fort concevable dans un pays où une querelle trans-
forme un honnête homme en brigand.
— Oui, en cas de vengeance à exercer?
— Est-on jamais à l'abri de ce malheur quand les
haines se succèdent de génératon en génération, et passent
aux collatéraux !
Lucy laissait refroidir son thé ; attentive aux discours
de son mari, elle reconnaissait en lui, malgré ses habi-
tudes cosmopolites, le corse pur sang. Quant à ce féroce
insulaire, tout en narrant, il ne perdait pas un coup de
dent; son appétit continuait digne de celui de Gargantua.
— Vous n'avez pas quelque vieille querelle? demanda
Lucy.
— Non, pas la moindre.
— C'est fâcheux.
— Pardi ! et, en eussé-je, je vous réponds bien que je
chargerais le procureur du roi de la terminer.
— Fi donc! dit avec un souverain mépris l'épouse qui
espérait que son mari aurait une vendetta à accomplir.
Tiburce, loin de se fâcher, se prit à rire.
— Vous n'auriez pas fantaisie d'aller chasser en Corse?
— 21 —
demanda Lucy, qui comprit que son mécontentement était
de mauvais goût.
— Non, vraiment, le gibier du marché est toujours
de meilleure qualité que celui que l'on tue.
Lucy se leva de table et alla se placer au piano; cepen-
dant, ses doigts ne touchèrent pas le clavier. Elle réflé
chissait.
— Vous êtes aujourd'hui plus jolie que jamais, ma
Lucy, dit Tiburce en s'approchant de sa femme, et ce-
pendant un nuage obscurcit votre front ?
— Je suis préoccupée de vous, mon ami ! reprit la jeune
femme avec un ravissant regard.
— Pourquoi et à quel propos, quand vous me faites
heureux?
— Mais à un homme, il faut un autre bonheur que celui
de l'amour.
— Lequel, s'il vous plaît?
— Il faut qu'un homme ait de l'ambition.
— Serait-ce là le bonheur préférable à l'amour?
— Sans doute.
— J'aime mieux m'en passer.
— Moi, je suis d'un autre avis. Pourquoi donc ne pen-
seriez-vous pas à être député; la députation conduit à tout?
— Elle conduit à n'avoir pas un moment à soi, tant les
électeurs se croient en droit d'occuper le temps de leur
mandataire par des commissions de tout genre.
— Dont on charge son valet de chambre.
— Je ne me sens aucune disposition pour l'improvi-
sation.
— Quel besoin d'improviser? On a un discours écrit.
— Ce qui fait deux ennuis pour un : écrire et parler.
— Vous n'aurez qu'à lire ; je vous composerai vos
discours.
— Est-ce bien sûr? fit Tiburce en riant.
— Je vous le promets.
9
_ 22 —
— J'écrirai donc en Corse pour qu'on me propose
comme candidat, reprit Tiburce continuant à rire.
— Il vaut mieux faire soi-même ses affaires que d'en
charger les autres. — Allons en Corse.
— Vous, en Corse; vous, Lucy, habituée à tous les
agréments du pays le plus comfortable de l'univers?
— Moi, en Corse, mon ami ; la Corse n'est donc pas
votre patrie?
— Que vous êtes bonne et aimable!
— Je vous aime, Tiburce !
— Ah ! fit le mari enchanté.
— Je vous aime au point d'en être faible ; car ce projet,
il y a longtemps qu'il m'occupe; je ne vous en parlais
pas, je savais que vous aviez une propension à vous amuser
de notre vie stupide.
— Oui, j'en conviens, cette stupidité-là ne me semble
pas trop désagréable; aussi, permettez que je continue à
m'y livrer !
— Ah! Tiburce, Tiburce! est-ce ainsi que vous écoutez
mes avis, et pourtant vous savez que les hommes ne mar-
chent dans une bonne voie que quand ils suivent celle que
leur trace leur femme ?
— En suis-je persuadé? demanda Tiburce en riant.
— Vous, plus que tout autre, vous devriez en être per-
suadé ; Napoléon, votre cousin, a été malheureux en ces-
sant de consulter Joséphine.
— L'avait-il jamais consultée ?
— En doutez-vous ?
— Vous êtes plus instruite que moi, et, puisque vous le
dites, il doit en être ainsi.
— Mon bon Tiburce, allons en Corse ; croyez-moi, vous
vous trouverez bien de faire ce que je veux.
— Vous parlez à un converti, ma chère amie ; ne fais-je
pas tout ce que vous voulez?
— Alors, dans deux jours nous nous embarquons.
— Quel empressement! — En Corse vous mourrez d'ennui.
— 25 —
— Avec vous, Tiburce !...
— Dear soul! Nous partirons donc.
- Après demain ?
— Moi, peut-être, mais pas vous.
— Ainsi voilà déjà que l'ambition vous éloigne de moi.
— L'ambition! qui veut que j'en aie, je vous prie?
— Pourquoi donc alors me laisser?
— Parce que, bien que j'aie fait rebâtir ma masure, que
j'y aie fait planter un jardin, Consoli n'est point encore
en état de recevoir un hôte tel" que vous. Laissez-moi
m'occuper de votre bien-être, et avoir quelque coquetterie
lorsqu'il s'agit de vous recevoir dans mon pays ; car je ne
partirai que pour venir vous rechercher le plus prompte-
ment possible.
— Que votre volonté soit faite, monseigneur et mon
maître.— James part pour la Sardaigne dans trois jours,
qu'il vous mette chez vous en passant.
- C'est une idée excellente que je vais soumettre tout
de suite au commodore, car l'heure est venue d'aller le
rejoindre.
Il déposa un baiser sur le front lisse et blanc de Lucy
et sortit.
CHAPITRE TROISIÈME,
III.
Attente et Curiosité.
Tiburce partit avec le commodore, et Lucy resta à Li-
vourne; il lui semblait que ce voisinage de la mer rap-
prochait le moment de la traversée, si ardemment désirée.
Livourne est la seule ville d'Italie où les gens de loisir
ne trouvent rien à faire, et où, au rebours, les gens
occupés sont accablés de soins ; de ces deux choses résul-
tèrent pour Lucy l'oisiveté et l'isolement, mais l'ennui lui
fut épargné; elle avait une idée, et une idée, plus que
toutes les distractions extérieures, est un aide aux femmes
d'imagination. L'idée de Lucy était la Corse, la Corse
qu'elle voyait embellie de tous les genres d'excentricités.
Pour savoir cependant sur quoi baser ces fantaisies, elle
se mit à lire Fillippini. Tiburce, ignorant comme la plu-
part de ses compatriotes, l'avait fort imparfaitement ren-
seignée, et elle trouva un intérêt tout nouveau aux récits
peu académiques de l'historien insulaire. Elle lut et relut
— 28 —
l'épisode de Vanina d'Ornano mise à mort par Sampierro ,
son mari. Les formes courtoises dé l'époux sanguinaire la
charmèrent; peut-être elle eût désiré que Tiburce revînt
à l'improviste, comme jadis le Corse révolté arriva à Mar-
seille près de Vanina et qu'il lui dit :
— Madame et ma maîtresse, à ma grande douleur, je
suis forcé de mettre fin à votre belle vie; daignez donc me
dire la mort que vous préférez.
Mais, hélas ! elle n'était point destinée à cette mort ro-
mantique; Tiburce ne voulait libérer la Corse d'aucun joug
et elle n'avait pas près d'elle de conseiller intime. Ces ré-
flexions la conduisirent à penser qu'elle avait fait bien peu
jusqu'alors pour éveiller la jalousie de son mari ; puis,
continuant à méditer, elle se rappela le propos de Tiburce,
à propos d'une vieille vengeance.
— Si j'avais une inimitié, avait-il dit, je chargerais le
procureur du roi de la terminer.
Alors, le procès en crim-con, dont l'avait menacée sa
mère, lui revint en mémoire, et elle se dit avec un soupir :
— Il est impossible que j'affronte le ressentiment de
mon mari, je le vois ; j'ai eu beau épouser un Corse, ja-
mais une lame de poignard ne brillera devant mes yeux.
Lucy vécut ainsi un mois. Elle lisait Fillippini, déplorait
l'humeur débonnaire de son mari et sa vie sans encom-
bres; mais elle était soutenue par l'espoir que la Corse,
terre promise des aventures, changerait cette existence
monotone. Elle reçut alors une lettre de son mari qui se
disposait à la venir chercher, et à la conduire à la villa de
Consoli. Mais Lucy, qui avait la hardiesse aquatique de
toute anglaise, répondit à son mari qu'il pouvait s'épargner
le voyage, et qu'elle se sentait le courage de faire, sans lui,
la courte traversée. Elle annonçait son départ parle pre-
mier bateau à vapeur, et terminait sa lettre lorsque s'éleva
une violente bourrasque; les tempêtes sont les distractions
des ports de mer, et Lucy courut sur le môle pour voir
celle qui se préparait. Le libeccio soufflait avec violence,,
— 29 —
et tous les bâtiments en vue furent poussés vers la côte. Des
barques de pêcheurs allèrent s'ouvrir sur les récifs de la
Maloria; de plus gros bâtiments échouèrent sur les bancs
de sable qui entourent le Marsoco, et pas un pilote n'osa
leur porter secours ; enfin, le paquebot venant de Gênes,
fut littéralement broyé contre les piles de la jetée. Mais,
du moins, on put porter secours aux passagers, et tous
furent sauvés. Au milieu des efforts tentés par les témoins
de cette scène douloureuse, Lucy remarqua ceux d'un
homme, qu'à son costume et à sa tournure, elle prit pour
un Corse. Après la tourmente, elle s'approcha de lui et lui
demanda de quel pays il était :
— De la Corse, reprit cet homme ; je suis capitaine du
mystic que vous voyez là-bas amaré près du lazaret.
L'individu pouvait avoir quarante ans. Il n'était pas beau
et n'avait jamais dû l'être. Mais, quoique sans distinction ,
il avait cet air aisé que donne la fierté insulaire et le mé-
tier de marin.
— De quelle partie de la Corse êtes-vous? demanda
Lucy.
— De Vicinolo, au pied de la montagne de San-Pietro.
— Près de Consoli? reprit Lucy.
— Non, Vicinolo est sur le versant nord de la mon-
tagne , et Consoli sur le versant sud. Pourquoi cette
question ?
— Parce que j'ai une propriété à Consoli.
— Vous êtes donc madame Tanni? demanda le marin.
— Précisément.
— Je connais votre mari ; où se trouve-t-il en ce
moment?
— À Consoli, où je vais aller le rejoindre.
— Alors, je vous prends à mon bord.
— Je ne demande pas mieux, puisque les bateaux à
vapeur n'échappent pas plus que les autres à la fureur des
vents. Votre nom, capitaine?
— 30 —
— Vicenzio Ornano, reprit le Corse.
— Ornano! répéta Lucy, c'est un grand et noble nom !
— Que je ne déshonore pas, j'espère ? reprit Vicenzio,
peut-être un peu blessé de voir son nom produire plus
d'effet que lui-même.
— Non, sans doute ! dit aussitôt Lucy, mais je croyais les
descendants de la riche héritière Vanina et de son fils, un
maréchal de France, dans une position de fortune plus
brillante que celle où je vous trouve.
— Que voulez-vous ! dans les familles nombreuses, il y
a des riches et des pauvres. Un de mes cousins est général
et pair de France; moi, je n'ai qu'une cabane à Vicinolo,
et le mystic que je mets à votre service.
— Vous n'êtes pas marié ?
— Et ne le serai jamais, je pense. J'aime la vie aventu-
reuse du marin. En pareil cas, il est bon de ne pas laisser
une femme à la maison, à moins que, pour se refaire de la
mer, on veuille aller jeûner dans le Mâquis.
Lucy, femme d'un Corse, savait parfaitement que le
Maquis était l'ensemble des grandes forêts de l'île, où tout
individu en querelle avec la justice, se réfugie, et vit tant
qu'il ne parvient pas à gagner le littoral pour se sauver
soit sur le continent, soit en Sardaigne, tant qu'il n'est
pas appréhendé par les voltigeurs corses ou les gendarmes,
que les éventualités du pays rendent quelquefois des héros
ou tant, enfin, qu'il ne meurt pas de privations ou de
vieillesse.
— Vous êtes donc un jaloux forcené? demanda Lucy,
qui pensa avoir rencontré un mari selon son coeur.
— Jaloux forcené, reprit Vicenzio, n'est pas le mot,
mais enfin un stylet est fait pour s'en servir, et tout véri-
table Corse sait l'utiliser à l'occasion.
— Oui, on a des vendette a pagare, puis on n'est pas
jaloux forcené, mais jaloux jusqu'à poignarder l'infidèle.
— On joue du couteau pour autre chose encore; —
une rencontre avec un voltigeur, crac! voilà une stilettata :
— 31 -
— une dispute aux cartes, cric! et un homme est mort.
— Que sais-je encore ? Nous autres, Corses, nous avons une
telle affection pour les bois, que nous ne manquons ja-
mais une raison convenable d'y aller faire un tour de pro-
menade. Quand on est capitaine de navire, comme moi par
exemple, il peut arriver qu'on ait maille à partir avec la
douane.
— Comment cela?
— Le plus naturellement du monde.— Nous chargeons
des marchandises sans la bulletata de la douane Toscane.
Or, pour ces gens-là il faut du plomb et d'assez gros cali-
bre encore, car ils sont drôlement tracassiers.
— Cependant il y a des Corses qui ont renoncé à la
vendetta et qui soumettent leurs différents aux tribunaux?
— Oui, il y a même parmi eux de dignes garçons ; mais
ce sont des jeunes gens de famille qui ont fait leur éduca-
tion sur le continent et qui en ont pris les habitudes som-
nolentes. J'en connais cependant qui ont étudié à Paris
et qui, de retour au pays, se montrent et se montreront
en toutes circonstances vrais fils de la Corse.
— Quels sont ces nationaux entêtés? demanda Lucy en
souriant.
— Ils sont plusieurs, mais en ce moment je pensais à un
mien ami, un petit neveu de Pascal Paoli, dont le père, un
Rinzoni, était d'une famille de caporal. — Vous savez sans
doute que les caporaux furent les chefs que se choisirent
anciennement le peuple en révolte contre la féodalité?
— Eh bien ! qu'avez vous à m'apprendre sur votre Rin-
zoni, qui, du côté de son père et de sa mère, remontait
aux caporaux; car Hyacinthe Paoli, père de Pascal, avait
épousé, quoique plébéien, uue fille de caporal...
— Peste ! interrompit Vincenzio, comme vous connais-
sez nos familles et leur origine !
— La vie de Paoli n'est-elle pas une des plus belles pa-
ges de l'histoire corse?
— 32 —
— Sans doute ; — mais que vouliez-vous savoir de
Marco Rinzoni?
— Je voudrais savoir en quoi il est resté si complète-
ment Corse malgré son éducation parisienne?
— D'abord parce qu'il est beau.
Lucy se mit à rire.
— Je conviens, continua Ornano, que la manière dont
j'ai tourné ma phrase prête à sourire; cependant ma pen-
sée est vraie et n'a rien d'absurde. — La beauté corse est
différente de toute autre, et, en adoptant une existence
différente de celle que lon mène dans notre île, on la
voit disparaître pour faire place le plus souvent à l'insigni-
fiance.
— Je comprends cela, reprit Lucy avec un soupir pro-
duit par le souvenir de Tiburce.
Elle l'avait vu beau comme Bonaparte et il ressemblait
maintenant à Napoléon, moins la grandeur que donne la
couronne.
— Et de cela résulte un joli garçon ? ajouta-t-elle.
— Un garçon sans égal dont raffolent toutes les femmes
de Bastia ; aussi un jour ou l'autre il prendra le mâquis.
— Il répond donc à toutes ces gracieuses avances?
— Pas précisément; mais enfin on ne peut pas tou-
jours faire le Joseph.
— Votre ami en est réduit à cette extrémité?
— Je ne l'affirme pas, je suis son ami, mais non son
confident.
— Est-il aussi des amis de mon mari? demanda Lucy.
— Tout au contraire ; et si votre mari était aussi Corse
que l'est Marco, je crois qu'il y aurait déjà eu entre eux
une rixe sanglante.
— La raison?
— Il y en a deux pour une. — D'abord Marco est du
parti Paoli, et Tiburce du parti Napoléon. — Puisque
vous savez l'histoire de la Corse, vous n'ignorez pas la
haine qui existe entre le héros de la Storta et celui d'Ajac-
— 33 —
cio ; puis on prétend que la grand'mère de Rinzoni était
aimée du grand-père de Tanni, et alors vous comprenez...
— Je comprends que si mon mari était resté Corse il se
croirait obligé de poignarder votre ami.
— L'embarras est de savoir qui devrait porter le pre-
mier coup. Les Tanni ont pris leur revanche quand Napo-
léon est monté sur le trône et Paoli est mort en exil.
Cette conversation avait lieu tandis que madame Tanni
et le capitaine du mystic revenaient du Môle à la ville en
parcourant le quai qui entoure le port. Le galant Vincen-
zio accompagna Lucy jusqu'à sa porte, puis lui donnant
une franche poignée de main :
— Je suis tout à vous, lui dit-il; vous n'avez donc qu'à
me commander et vous serez obéie.
Cette protestation de dévoûment était aussi sincère que
spontanée. Les caractères un peu sauvages sont plus que
les autres disposés aux impressions soudaines; et les Corses
ne connaissent guère que l'amour ou la haine.
Le noble et rude Ornano, par reconnaissance de l'accueil
gracieux que lui avait fait, malgré son infime métier et son
grossier costume, l'élégante Lucy, éprouvait pour elle un
sentiment bienveillant qui, chez un homme plus civilisé,
ne fût venu qu'après de longues relations.
CHAPITRE QUATRIÈME,
IV.
Impressions de femme.
Le brave capitaine corse ne manquait pas chaque matin
de venir rendre à Mme Tanni une visite semblable à celle
qu'à bord un second de navire rend à son commandant.
— Mauvais temps aujourd'hui encore, disait Vicenzio
en entrant chez la jeune femme.
— Mauvais temps !.. toujours même discours, et je ne
me promène pas sur le môle sans voir des bâtiments sortir
du port.
— Sans doute, bon temps pour naviguer.
— Alors, est-ce que la Bonne Letizia ne serait pas en
état de résister au roulis et au vent ?
— LaBonne Letizia incapable de résister au roulis et au
vent? Autant dire tout de suite que c'est un vieux sabot bon
à brûler pour griller des sardines!.... La Buoua Letizia
incapable de résister au roulis et au vent !!...
— Mon cher Vicenzio, ne vous fâchez pas, je n'ai pas
_ 38 —
voulu offenser la Buona Letizia, je la tiens pour un mystic
supérieur à tous les mystics passés et futurs, mais grâce à
mon cousin le commodore, je comprends quelque chose
à la marine, et je sais que tantôt un bateau a besoin d'être
radoubé, tantôt d'avoir sa voilure renouvelée, et que plus
un navire est bon, plus il demande de surveillance et de
soins. C'est comme avec les chevaux de course, il faut les
ménager et toujours s'en occuper.
— Ma foi oui, mon mystic est tel que vous dites; je le
ménage, et toujours il a besoin d'être réparé; c'est que,
voyez-vous, bien loin de craindre le tremblement de la
mer et le déchaînement du vent, jamais il ne navigue si
joyeux et si alerte que quand tous les éléments sont contre
lui ; on dirait qu'il les nargue et y prend plaisir; mais rentré
dans le port, alors il se couche sur sa quille et les réparations
vont de l'avant. D'une voile en lambeaux on ne parle pas ;
tenez, aujourd'hui, si la buona Letizia prenait la mer,
bientôt elle semblerait surchargée de dentelles, tant il y
aurait de trous dans ses toiles.
— Vous appelez cela un bon temps !
— Bon temps, puisqu'on file rapide comme une flèche.
— Pourquoi donc ne pas partir?
— Parce que vous devez d'ici en Corse n'être pas plus
secouée qu'un enfant dans son berceau. Je vous le dis,
la buona Letizia ne lèvera l'ancre que par un temps sûr.
— Et les grains?
— A la grâce de Dieu et de la madone de Monte-Nero !
— Ah ! que de fois vous avez dû voir la mort de prés!
— Ma foi, en mer, elle n'est pas trop effrayante. On se
prend corps à corps avec elle, et si l'on coupe bien ou mal
la vague, on est vainqueur ou vaincu. En fin de compte ,
si elle a le dessus, il n'y a pas grand mal. Des gens de notre
sorte, qu'importe au monde !
— Il ne fait pas plus de cas de moi, mon vieux loup de
mer, et je vous assure qu'aujourd'hui j'eusse pu fort bien
partir.
— 39 —
— Le monde, c'est une façon de dire. Pour chacun, le
monde, se compose des personnes dont on est aimé. Je
n'inspire aucune affection; donc, indifférence générale
pour ma vie comme pour ma mort. Tandis que vous, c'est
tout autre chose.
— Allez, Vicenzio, ceux qui m'aiment ne sont pas si nom-
breux, que vous deviez faire ma part meilleure que la vôtre.
— S'il n'y a pas le nombre pour vous, du moins il y a
la qualité; et, sans compter vos amis, à qui vous feriez
faute, n'y a-t-il pas votre mari?
— Ah ! mon mari ! fit Lucy, probablement il m'aime,
mais ce n'est pas au point d'éprouver les regrets dont vous
parlez.
— Aimer avec passion, haïr avec rage, tel est le tempé-
rament des Corses, et Tiburce Tanni est Corse.
Vicenzio défendait sa nationalité, que Lucy n'avait pas
voulu attaquer, car elle reprit aussitôt :
— Ne sommes-nous donc pas convenus ensemble que
Tiburce était un corse dégénéré ! Sa tendresse pour moi
peut donc ne pas avoir l'excès de la passion. Quant à me
haïr, lui en ai-je donné aucun sujet?
— Il faudrait sans doute qu'il fût fou, pour vous haïr ;
mais il serait passionné s'il craignait un rival.
— Et il emploierait l'éternel poignard, n'est-ce pas?
— Quoique éternel, ce poignard perce toujours, et les
Corses dégénérés, comme vous les appelez, ont des souve-
nirs du pays, qui parfois font penser à l'emportement des
poltrons révoltés.
— Se vengeraient-ils donc?
— Mieux encore que les autres. Vous allez en juger.
Il y avait à Bastia une petite femme gentillette, dont le
mari, embarqué dans la marine royale, faisait plus ou
moins le tour du monde, venant de loin en loin passer
quelques jours au logis. Ces jours s'écoulaient en fêtes et
en plaisirs ; le mari s'inquiétait peu de ce qui s'était passé
en son absence, mais on lui en toucha deux mots; vous
— 40 —
savez que si l'homme n'est pas fait pour vivre seul, la
femme...
— Continuez, dit Lucy, qui ne voulait pas qu'on incri-
minât les pensées de sa solitude.
— A cette suggestion il répondit : Ces propos sont d'un
méchant; on veut réveiller en moi le mauvais caractère de
mes compatriotes, mais je suis philosophe comme un pari-
sien. Vivent donc les beaux jours de congé ! Ce discours fut
tenu lors du dernier voyage à Bastia de ce mari débonnaire.
L'année d'après qui était l'an dernier, il avait fini son
temps et il revint pour toujours au pays, la petite ne lui
fit pas plus mauvaise mine. Cependant ceux qui savaient
sa vie pensaient qu'elle n'en était pas plus contente pour
cela. Un fils de famille s'était passionné pour elle, et comme
il était beau, et généreux, il n'y avait point de raison pour
qu'il ne fût aimé en retour. Trois mois se passèrent sans
que personne s'occupât du ménage en apparence satisfait,
et de l'amant qui faisait le mort, lorsqu'une clameur pleine
d'effroi circula par la ville. On disait que l'amant et la
femme étaient assassinés, et que le mari avait pris la fuite.
— Voici le fait : le jeune homme avait loué une chambre
vis-à-vis le logement des époux, et comme nos rues
sont étroites, et que d'une fenêtre à l'autre il est facile
de traverser avec une échelle placée horizontalement, l'a-
mant mettait ce moyen en usage, quoique son logis et
celui de sa maîtresse fussent au cinquième étage. Une nuit
ils s'étaient réunis ainsi, croyant le mari en course ; mais
le tusé personnage les avait joués; il se montra à l'instant
où il était le moins attendu. Le jeune homme n'eut pas le
temps de sauter sur son échelle, le marin se jeta sur lui le
couteau à la main, le tua, prit une corde, lia ce cadavre
sanglant à la pauvre petite femme privée de connaissance ;
il la bâillonna et les plaça tous deux sur le lit. Puis il dis-
parut et s'embarqua sur un bateau pêcheur. Dieu sait où
il est allé ! — Le lendemain , les voisins entrèrent dans
la chambre; la femme respirait encore, c'est par elle
_ 41 _
qu'on sut l'aventure , mais dans la journée elle mourut.
— Elle mourut ! répéta Lucy impressionnée.
Sans pouvoir se rendre compte d'un sentiment mysté-
rieux, elle pensa instantanément à Marco Rinzoni et elle
se taisait , lorsque le nom de celui qui l'occupait frappa
son oreille. C'était Vicenzio qui continuait le récit des
fastes sanglants de son pays.
— Marco Rinzoni, dont dernièrement je vous vantais
la beauté et le caractère véritablement corses, était cousin
du jeune homme assassiné. En amour, cette famille Rin-
zoni n'est pas heureuse, ou pour mieux dire, elle l'est trop.
De là ses mésaventures. Les femmes sont folles de ces jeu-
nes gens, tous de beaux gars, prompts à s'enflammer
comme de la poudre. Tenez, un frère et même un oncle
de Marco ont été tués par des jaloux, et si lui-même a
échappé à la mort, c'est parce que jusqu'à ce jour, comme
il l'affirme ses amours n'ont entamé que sa bourse. Aussi,
fait-il aujourd'hui des économies à San Lorenzo, dans le
voisinage de Consoli. Mais, comme je le lui dis, que votre
heure sonne, et le carillon sera grand.— Un pareil garçon
amoureux, autant vaudrait voir le feu aux quatre coins
de l'île!
Durant ce récit, le coeur de Lucy battait à lui rompre la
poitrine; et, incapable de répondre, elle prononça d'une
voix troublée.
— Mon Dieu ! mon Dieu !
— Chut! fit Vicenzo, écoutant une sonnerie lointaine,
deux fois !... trois fois!... C'est un homme mort !
— Que voulez-vous dire? demanda Lucy effrayée.
— N'en tendez-vous pas la cloche de la Miséricorde?
Elle sonne une fois quand arrive un accident, deux fois,
quand le danger est pressant, trois fois quand il s'agit de
mort. Peut-être encore un assassinat par amour; quand
on parle d'un malheur, il n'est souvent pas loin; et les
marins du quartier de la petite Venise, s'enflamment
— 42—
comme tous les gens qui restent longtemps en mer, et
jouent du couteau tout aussi bien qu'un Corse.
Terminant son discours, Vicenzio se signa avec le pouce
et murmura une prière.
Lucy était silencieuse; elle croyait à un pressentiment.
Avec plus de réflexion elle eut compris que ce soi-di-
sant pressentiment n'était que le résultat de ses propres
préoccupations. Dans la solitude où elle vivait, le portrait
que Vicenzio avait fait de Rinzoni l'avait fait rêver; et
à la veille d'habiter le même pays que ce jeune homme ,
elle avait eu le soupçon fugitif qu'il pourrait influer sur sa
vie. Cette pensée incomplète venait de surgir à son esprit,
et elle entrevoyait une destinée fatale.
Puis le marin parti, elle se dit :
— Non, je ne serai pas une épouse coupable , ou du
moins si la passion me fait oublier jusqu'à ma propre
dignité, je saurai fuir ; aussi n'ai-je jamais à craindre le
sort de la femme de Bastia.
Ensuite elle fit un retour sur sa vie.
— Mon existence n'a pas été heureuse, se dit-elle , et
eussé-je pris un mari indifférent, je serais tombée peut-être
sur un caractère moins antipathique au mien que ne l'est
celui de Tiburce. Quel coeur froid ! quel égoïsme mal caché
sous une apparente bienveillance ! — Puis il ne m'aime
pas, il ne m'a jamais aimée. Ma fortune l'a tenté, voilà
tout ! Et si son respect pour l'opinion l'empêche d'avoir des
maîtresses dans le monde, il sait en prendre dans la classe
infime. Que m'importe, après tout ! on n'est pas jalouse
de femmes de cette sorte. — Encore s'il suivait mes con-
seils, s'il devenait un homme politique. De lui-même il est
incapable de rien faire; mais je suis là! — Dans sa dernière
lettre il me disait avoir un rival pour la députation. Ce
serait étrange que ce rival fut Rinzoni.— Etrange ! et pour-
quoi? Rinzoni est, comme Tiburce, de l'arrondissement
de Bastia. — Pauvre Tiburce ! je ne me trompe pas, j'ai
deviné ton antagoniste ! La Corse tout entière doit être
— 43 —
fière d'un pareil homme, et, plus encore, la femme qu'il
aimera qu'il aime, peut-être !... Que m'importe?
Cependant cette parole était moins sincère que ces mê-
mes paroles prononcées au souvenir de son mari courtisant
des servantes. Sa nature orgueilleuse dominait ce dernier
froissement; tandis que sa vertu n'amortissait que faible-
ment le second. Pour elle comme pour Caton et tant
d'autres, la vertu était un nom; seulement plus souvent
qu'une autre elle avait ce nom sur les lèvres.
Pour échapper à la tourmente d'impressions que soule-
vait en elle la pensée d'une faute, les circonstances qui la
causeraient, le bonheur qui l'accompagnerait et le remords
qui en serait la suite, elle demanda son cheval et, suivie
d'un laquais , en côtoyant la plage déserte et poétique de
l'Ardenza, elle galopa jusqu'au sommet de Montenero,
cap des Appennins, au sommet duquel se dresse comme
un phare de salut la chapelle de la Madone, espoir des
marins.
L'air frais, la course rapide reposèrent sa tête; elle vit
plus clair dans ses idées , ou , pour mieux dire, la pensée
fatigante, qui depuis quelques heures troublait son es-
prit, fit place a des sentiments nouveaux.
Ce reproche fait aux femmes d'être changeantes comme
l'onde, doit être adressé surtout aux Anglaises du monde
aristocratique. Avec un coeur froid , des passions calmes,
elles ont l'imagination exaltée par l'oisiveté, et ce qu'elles
cherchent, c'est un aliment qui apaise cette soif inces-
sante de sensations.
Galopant à travers la lande, le cerveau excité par l'âpre
senteur des algues marines, par le parfum agreste des
bruyères suspendues aux flancs de la montagne, elle n'é-
tait plus la craintive jeune femme redoutant un amour
coupable et périlleux ; elle songeait à présent à la félicité
suprême qu'apporte la liberté , la liberté de pensée, d'ac-
tion et de sentiment. Son cheval se cabrait fièrement, et
elle jouissait de la fatigue qu'elle prenait à le dompter.
— 44 —
Son groom ne pouvait la suivre, et elle arriva seule sur le
plateau de la montagne. La solitude ajouta à son nouveau
bien-être, elle jeta la bride de son cheval à un mendiant
assis à la porte du sanctuaire, sauta légèrement à terre et
lança un regard d'admiration sur le magnifique panorama
qui l'entourait. : A l'est, la grande cité de Livourne, blan-
che et couronnée de coupoles comme une ville asiatique.
Au nord, la sombre verdure de la Machia, à l'ouest, la Ma-
remne : l'antique Etrurie, superbe de ruines et d'aban-
don ; puis enfin au midi, la mer bleue avec ses îles nom-
breuses.
— Encore la Corse, s'écria-t-elle en reconnaissant à
l'horizon les rochers entassés de cette île !
La Corse pour elle en ce moment était Rinzoni, c'était
une sensation prolongée jusqu'à la souffrance ; elle dé-
tourna la tête et pénétra sous le portique de l'église.
— Aussi bien, pensa-t-elle, quoique protestante , à la
veille d'une traversée, je ne ferai pas mal d'aller demander
à la Madone d'être favorable à mon voyage.
La nef de Montenero est richement ornée, mais elle
n'est d'ailleurs remarquable que par la grande quantité
d'ex-voto qui entourent l'image de la Vierge, peinture
médiocre, à laquelle on attribue une efficacité miracu-
leuse. Lucy se mit à regarder ce vaste musée de la piété
reconnaissante, qui donne un démenti au proverbe.
« Passato il pericolo , burlato il sauto! »
Ces peintures étaient pour la plupart de ridicules ima-
ges ; la jeune femme s'en amusait lorsque le nom de
Rinzoni, inscrit au bas d'un cadre , la rappela à ses idées.
— Le retrouver encore ici ! fit-elle avec humeur.
Puis elle regarda le tableau qui ne pouvait éveiller en elle
que la pensée d'un nom. Le donataire de l'ex-voto était
un marin secouru par la Madone. On la voyait soulever
au dessus des flots un brick en péril et le conduire au port.
- 45 —
Les idées de Lucy s'étaient modifiées durant sa prome-
nade. Elle sourit de la béate simplicité du Corse.
— Qui sait, dit-elle, puisque Marco est vraiment de
son pays, peut-être a-t-il des préjugés aussi ridicules que
son homonyme le marin ?
Elle revint gaie et souriante à son hôtel, et le soir elle
se livra à une frénésie musicale qui assourdit le quar-
tier qu'elle habitait. Ses roulades étaient perlées comme
celles du rossignol, et ses élans de voix perçants comme
ceux d'un paon mélodieux; puis le piano , rendu plus so-
nore par les pédales, soutenait son chant avec autant de
vigueur que l'eût fait un ronflant orchestre.
Rinzoni était bien loin de sa pensée. Dieu sait ce qui
l'occupait durant cette bruyante harmonie. Dieu sait ce
qui l'occupa encore lorsque, l'heure de se coucher arrivée,
elle retint longtemps sa femme de chambre pour essayer
les coiffures les plus étourdissantes. Toutes l'embellissaient
et mettaient en évidence sa belle chevelure blonde assez
longue et assez touffue pour faire un vêtement de Ma-
deleine.
— Je suis belle, se dit-elle, en se mettant au lit, et
j'ai lu quelque part que le monde se soumettait à la femme
qui savait user de sa beauté !
Pauvre femme! tantôt elle poursuivait un rêve d'amour,
tantôt une chimère ambitieuse! Toujours elle spéculait
sur l'avenir, car le présent la séduisait peu , et peut-être
sa vie devait-elle s'écouler comme celle de la plupart des
femmes ardentes dans des projets avortés et des désillu-
sionnements continuels.
CHAPITRE CINQUIÈME.
V.
Rencontre.
La nuit fut calme. Au point du jour, un bruit insolite
dans l'antichambre, vint interrompre le sommeil de la
belle dormeuse.
— Que se passe-t-il, demanda-t-elle à sa camériste,
accourue au premier coup de sonnette?
— Le capitaine Ornano est là. Le soleil est radieux, la
mer est paisible comme un lac, et il dit qu'il faut partir,
répondit la femme de chambre.
— Partons donc! fit Lucy en' sortant avec empresse-
ment de son lit. Elle oubliait ses appréhensions, ses tris-
tesses , ses joies et ses espérances. Une nouvelle sensation
se préparait pour elle, et elle en jouissait déjà. Elle se hâta
de telle sorte, qu'en moins d'une heure , elle fut à bord.
Vicenzio avait tout disposé de manière à lui rendre son
pauvre bateau le plus confortable possible. La cabine,
étant petite et basse, il avait amarré la chaloupe sur le
— 80 —
pont, et l'avait abritée par des pavillons aux couleurs de
toutes les nations.
— Vous y serez comme sur votre canapé, lui dit-il, en
aidant la jeune femme à s'y placer.
— J'y serai mieux encore, dit Lucy. — Quel délicieux
meuble de boudoir serait un bateau matelassé et enve-
loppé de la sorte.— On y est comme dans un berceau, et le
léger mouvement des vagues ajoute encore à l'illusion. —
La bonne journée que je vais avoir !
— Je l'espère, fit Vicenzio en jetant un regard vers le
ciel bleu et sans nuages.
— Il ne m'arrivera que de douces et aimables jouis-
sances, soyez-en sûr ; mais veuillez, mon brave capitaine,
ne pas vous gêner pour moi. Vaquez à vos soins de marin;
John me donnera mon album et je passerai le temps sans
ennui, à dessiner les merveilleux aspects qui se dérou-
lent devant mes regards.
Vicenzio partit, et Lucy ne tarda pas à, être charmée
par un plaisir inattendu. A la poupe du mystic couché sur
son manteau, un passager, avec la voix pleine et harmo-
nieuse des Italiens du midi, chantait un air populaire, em-
preint d'une vraie et suave poésie.
« Palomba che per l'aria va a volare,
Ferma che voglio dirti due parole,
Voglio cava' una penna alle tue ale,
Voglio scrir' una lettera al mio amore,
Tutta di sangue la voglio stampare,
Per sigillo le metto lo mio core ;
Ê finita di scriver, sigillare,
Palomba portacella allo mio amore,
E se la trovi in letto a riposare
O palomba riposati ancora. »
« Colombe qui vole dans l'air,
Arrête-toi : Je veux te dire deux mots ;
Je veux arracher une plume de tes aîles,
Je veux écrire une lettre à mon amour
— 51 —
Toute tracée avec mon sang;
Pour cachet, j'y mets mon coeur.
Elle est finie et cachetée ;
Colombe porte-la à mon amour,
Et si tu trouves celle que j'aime reposant au lit,
O colombe repose-toi aussi. »
La veille, sur la route de Monte-Nero, Lucy avait rêvé
des Savanes; cette fois elle songea aux sensations poéti-
ques d'une longue navigation sur les côtes de la Grèce,
belle contrée qu'elle croyait plus belle encore, grâce aux
vers de Byron, ce vade mecum de toute fille d'Albion,
dont l'imagination s'élève au dessus de la vapeur de l'urne
à thé.
Redire tous les châteaux en Espagne de la voyageuse,
depuis six heures du matin jusqu'au coucher du soleil,
serait non pas faire un roman, mais en écrire mille.
À la chute du jour, la vague vint plus pressée frapper la
muraille du navire.
Vicenzio était avec ses matelots, affairé à la manoeuvré.
Le mouvement que subissait le mystic était déjà assez fort
pour éveiller la pensée du danger; mais Lucy n'était pas
craintive; d'ailleurs le ciel conservait sa teinte pure , et
pas un nuage ne cachait le brillant croissant de la lune ,
dont l'autre moitié se laissait apercevoir à travers l'at-
mosphère azurée. Puis le flot avait son harmonie, sa me-
sure à trois temps, son écume argentée, sa poussière
parfumée, et Lucy, charmée, employait à voir et à en-
tendre , le temps qu'une autre aurait occupé par la peur.
— Hé! hé! lui dit une fois en passant Vicenzio, voilà
le vent qui fraîchit.
— Nous aurons peut-être un grain, répondit Lucy.
— Que la madone nous l'épargne ! reprit Vicenzio qui
déjà le voyait venir.
Le mystic était engagé en cet instant dans l'étroit espace
qui sépare la Gorgone de la Capraja, et les deux écueils
— 52 —
apparaissaient effrayants pour le marin ; mais toujours
Lucy était sans crainte , et elle jouissait de la rapidité avec
laquelle le navire fendait la vague.
— Bravo le grain ! dit elle, il nous fera filer vite.
Cependant laBuoua Letizia poussée par la puissante ha-
leine du vent, qui tantôt rasait la mer, tantôt tourbillon-
nait dans le ciel, était couchée successivement sur un
bord et sur l'autre.
Alors la barque où était Lucyse dressait perpendiculai-
rement au dessus des flots ou s'y enfonçait et s'emplissait
d'eau. Au lieu d'être dans un berceau, la voyageuse se
trouvait dans une baignoire. Malgré son goût pour l'im-
prévu , elle commençait à trouver que ses désirs étaient
dépassés y et elle souhaitait quelque chose de plus ordi-
naire.
Elle essaya de sortir seule de son bain , cela lui fut im-
possible; elle appela à son aide, mais personne ne l'enten-
dit. La plus charmante passagère est bien vite négligée
par, l'équipage d'un navire qui se trouve en péril ; telle
était la position de la Buona Letizia. Pour échapper au
danger, le mystic devait virer de bord, carguer les voiles ,
que sais-je encore !...
L'activité des matelots était extrême, mais celle du vent
fut plus grande encore , si bien que le grand mât qui, de-
puis longtemps déjà se pliait et se relevait, comme une
longue herbe que le zéphyr courbe et redresse , se rompit
avec un affreux craquement.
Un cri général accueillit le sinistre, et Lucy cette fois
trouva qu'elle pénétrait trop avant dans les arcanes de
l'inconnu.
— Signora ! levez-vous, prenez-moi au cou , et je vous
sortirai d'ici, cria tout à coup à l'oreille de Lucy le digne
Vicenzio.
— Qu'y a t-il, demanda-t-elle, faut-il se jeter à la mer,
la terre n'est pas loin et je sais bien nager ?
— Quel courage, fit Vicenzio, mais grâce à Dieu il est
— 53 —
superflu. Le danger est passé ; la bourrasque se calme et
mon mât en se rompant m'a tiré d'un fameux embarras.
N'importe, j'eusse encore attendu un peu avant de le cou-
per. Mais venez et hâtez-vous ; le temps n'est pas encore
arrivé où on peut causer à loisir, d'ailleurs vous ne pouvez
demeurer plus longtemps dans cette barque remplie d'eau
jusqu'aux bords. La cabine est triste j'én conviens, mais
demain de bonne heure nous entrerons à Bastia.
Parlant ainsi, le marin prit dans ses bras la jeune
femme qui se laissa faire et comme on porte un enfant,
d'un pas aussi assuré que s'il eût été sur la terre ferme, il
arpenta, chargé de ce fardeau, presque toute la longueur
du navire, puis il plongea dans le gouffre honoré du nom
de cabine. Là, il la déposa sur un matelas déjà préparé
pour la recevoir; et, après avoir prévu à tous ses besoins,
il remonta à la manoeuvre.
Quoique Lucy dût croire d'abord, à la force du vent qui
ne discontinuait pas de souffler, que le capitaine lui avait
annoncé à tort la fin de la tempête, elle reconnut enfin
la vérité de ses paroles, et, rompue de fatigue, elle
s'endormit au murmure doux et régulier de l'aquilon et
des flots.
Un bruit de voix parlant bas la tira de son engourdisse-
ment; et, mal éveillée encore, elle éprouva une sorte de
terreur à la vue de Vicenzio et de ses hommes armés de
haches et portant des torches allumées.
— Serais-je ici dans une caverne de brigands, se de-
manda-t-elle effrayée sans doute, mais non au point de ne
pas être intéressée par la pensée d'un semblable danger?
Elle ne devait pourtant pas éprouver cette étrange sur-
prise, ce dont elle se convainquit tout aussitôt en voyant un
matelot se signer pieusement, après avoir humecté ses doigts
dans le bénitier suspendu à côté d'une statuette de la vierge,
ornement du triste réduit. Mais, cette crainte dissipée,
une autre vint à Lucy. Ces gens s'étaient avancés jusqu'au
fond de la cabine où, contre la muraille, s'allongeait un
— 34 —
grand coffre ; ils le déplacèrent, entamèrent le navire à
coups redoublés, et, soigneusement, se mirent à exami-
ner la brèche ouverte par leurs haches.
— Bagnalol s'écria Vicenzio.
— Bagnatissimo! reprit un marin.
Lucy, en entendant ces mots, crut que le navire s'était
entr'ouvert et qu'il allait sombrer dans la mer devenue
unie comme un miroir.
— Nous allons périr ! cria-t-elle.
- Che dite? reprit Vicenzio. Tutto bene!
— Ne me trompez pas ; je saurai mourir.
— Soyez donc tranquille. — Le mystic est sain comme
en sortant du chantier, dit Ornano.
— Que signifient alors ces mots bagnato, bagnatissimo?
demanda Lucy.
Vicenzio s'approcha d'elle doux et riant
— Plutôt que de vous voir inquiète, dit-il, je préfère
vous avouer la simple vérité. La muraille du mystic est
double; elle renferme quelques pains de sucre et l'eau les
a atteints.
— Ainsi vous faites la contrebande? s'écria Lucy, mise
au fait par l'entretien qu'elle avait eu précédement avec
Vicenzio sur les circonstances qui pouvaient lui amener
querelles et batailles.
— Cosa volete? reprit le cligne Ornano, il faut bien
gagner sa pauvre vie. La buona Letizia ne prend la mer
que chargée d'une double cargaison, celle qui se voit et
celle qui ne se voit pas.
— Et la douane? reprit Mme Tanni, disant secrètement :
Que suis-je venue faire dans cette galère?
— La douane ! c'est moins que rien.
— Elle tue cependant les contrebandiers, m'avez-
vous dit ?
— Pardonnez-moi ; je vous ai dit le contraire.— Ce sont
les contrebandiers qui tuent les douaniers, et, comme cela
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est toujours arrivé, il n'y a pas de raison pour que la
chose change aujourd'hui.
— Ainsi vous êtes tranquille ?
— Parfaitement; — regardez plutôt.
En parlant ainsi, Vicenzio ouvrit une armoire remplie
d'armes comme un arsenal.
— N'avons-nous pas de quoi faire bonne défense ? dit-il.
— Un combat!... s'écria Lucy.
— Vous n'en aurez pas, soyez-en sûre, d'autant que
dès que nous serons en vue de la côte, nous mettrons nos
marchandises dans cette barque, où vous étiez hier si gen-
timent couchée, et elle s'en ira à la dérive jusqu'à ce
qu'elle trouve qui la remorque, - Dormez, l'heure
avance ; à votre réveil vous vous trouverez à Bastia.
Faute de mieux, Lucy suivit le conseil et quand elle
ouvrit les yeux, elle se sentit gaie et pleine de vie, disposée
a affronter de. nouvelles aventures, surtout lorsque montée
sur le pont, elle vit la mer calme et la chaloupe de la
veille, si loin déjà sur l'azur des flots qu'on ne la distin-
guait que comme un point noir.
— Eh ! votre marchandise, fit-elle , avance sans en-
combre, Vicenzio ?
— Ne vous le disais-je pas, le gendarme dans le maquis,
le douanier sur la côte, c'est tout un. Ils ressemblent aux
hommes de l'Écriture qui ont des yeux et ne voient pas.
— Je les en bénis.
— Moi aussi à cause de vous. Autrement je n'aurais pas
été fâché de leur caresser les oreilles Voyez-vous, la pa-
tience se perd quand tant de fois on a été obligé de pren-
dre des précautions pour ce qui n'en valait pas la peine, et
on a soif de vengeance !... ça viendra, n'ayez pas peur.
Cependant le mystic avançait, et si paisiblement qu'on
aurait dit un bateau sur un lac poussé par une brise pro-
pice. Comme le soleil commençait à darder les chauds
rayons qui succèdent aux lueurs froides du matin, le but
du voyage devint visible.
— 56 —
A distance, les montagnes de la Corse apparaissent comme
un seul et aride rocher, qui n'a d'attrait que pour celui qui
doit retrouver dans ses flancs des êtres aimés. Lucy qui arri-
vait en quelque sorte indifférente, éprouvait du désappointe-
ment de trouver cette île si peu pittoresque. Enfin elle dé-
couvrit Bastia, dont les maisons hissées les unes sur les
autres, ne sont embellies par aucune végétation ; à l'entour,
il n'y a ni prairie, ni rivière ombragée; la pierre du rocher se
confond avec celle des habitations et l'une et l'autre sont
aussi sombres, et presque également rustiques. Cependant,
en approchant, certains détails rompent cette monotonie :
on aperçoit la côte du cap Corse, couverte d'oliviers, puis le
port est rempli de petits navires aux pavillons de tous les
pays qui bordent la Méditerranée. Ils entourent le Lione
de Bastia, gros rocher qui s'élève au-dessus des eaux, en
imitant la forme d'un lion. L'animal est couché dans une
attitude de force et de calme, et l'on dirait qu'il est le
protecteur de tous ces bâtiments, véritables coquilles de
noix auprès de sa stature gigantesque.
La Buona Letizia longea les quais couverts d'une foule
curieuse, empressée de savoir ce que leur amenait cette
nouvelle provenance de Livourne. En dépit de la France,
la métropole de la partie nord de la Corse est toujours
Bastia.
Lucy regardait avec étonnement cette multitude à l'aspect
sauvage, qui était vêtue à la mode du pays, d'un drap
grossier de la couleur de l'animal dont il provenait ; chacun
portait un bonnet de même étoffe appelé beretta pinsuta à
cause de sa forme conique, et pour ventrière une carchera
garnie de munitions. C'était, en un mot, un spectacle hi-
deux qui s'offrait à Lucy.
— J'espère que ceux-ci n'ont pas l'air de freluquets,
lui dit Vicenzio?
Il confondait, le brave homme, la surprise avec l'admi-
ration.
— Non assurément, mais ils ne sont pas beaux.
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— Vous changerez d'opinion quand vous aurez vu Marco
Rinzoni ; — tenez, le voilà.
Lucy détourna la tête dans la direction du regard de Vi-
cenzio, et elle vit enfin Marco Rinzoni si pompeusement
annoncé.
— Non, il n'est pas plus avenant que les autres.
— Par exemple !
— Il n'est ni mieux mis, ni plus propre.
— Oui-dà, mais quelle distinction! et puis quand vous
le verrez de près, vous remarquerez ses beaux yeux.
— Procurez-moi l'occasion de les voir, dit Lucy, qui se
sentait forte contre un homme qui lui semblait un paysan.
— Rien de plus facile. Ohé ! Marco Rinzoni !
— Ecco mi! s'écria le jeune homme.
Il traversa rapidement la foule qui l'entourait, arriva
près de la Buona Letizia dont un marin lui jeta la corde ;
qu'il saisit, grimpa le long de ses noeuds et, arrivé aux bas-
tingages, sauta et se trouva sur le pont. En cet endroit, il
eut deux regards, l'un pour Vicenzio qui, tout riant, arri-
vait à sa rencontre, et l'autre pour Lucy qui, reconnais-
sant enfin la vérité des paroles de Vicenzio, se sentait
émue de la rencontre et baissait timidement son voile.
— Ah ! mon Dieu ! dit-il en tendant la main au marin ;
quelle ravissante personne !
CHAPITRE SIXIÈME.

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