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Horace, tragédie en 5 actes, par P. Corneille, avec des notes et des commentaires

De
101 pages
J. Lecoffre (Paris). 1853. In-18, 98 p..
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HORACE,
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES,
PAR
P. CORNEILLE.
AVEC DES NOTES ET DES COMMENTAIRES.
A PARIS,
CHEZ JACQUES LECOFFRE ET O, LIBRAIRES,
/T RUE MI VIEUX - C0LOMWER , 29.
HORACE
;PABIS. — IJIF. SiMOX RAÇOff ET COUP., RUE D'EIIFURTII, 1.
HORACE
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
PAR
P. CORNEILLE
AVEC DES NOTES ET DES COMMENT A111E S
PARIS
JACQUES LECOFFRE ET O, LIBRA1RKS
2î), IlUli DU VIEUX-CO I.Oli Ul VA:, "2-J
A MONSEIGNEUR
LE CARDINAL DUC DE RICHELIEU.
MONSEIGNEUR ,
Je n'aurais jamais eu la témérité de présenter à votre
Ëminence ce mauvais portrait d'Horace (1), si je
n'eusse considéré qu'après tant de bienfaits que j'ai
reçus d'elle, le silence où mon respect m'a retenu jus-
qu'à présent passerait pour ingratitude, et que, quel-
que juste défiance que j'aie de mon travail, je dois
avoir encore plus de confiance en votre bonté (2).
(t) La tragédie d'fforace *, représentée en i63g, ne fut
imprimée que quatre ans après, en 1643. Si l'on avait re-
proché à Corneille d'avoir pris dans des Espagnols les
beautés les plus Louchantes du Cid , on dut le louer d'avoir
transporté sur la scène française, dans les Horaces, les
morceaux les plus éloquents dcTite-Live, et de les avoir
embellis. Quand on le menaça d'une seconde critique sur la
tragédie des Horaces, semblable à celle du Cid, il ré-
pondit : « Horace fut condamné par les décemvirs, mais il
« fut absous par le peuple. » C'est, au reste, cette crainte de
critique qui retarda la publication tf Horace.
(2) Richelieu venait de persécuter le Cid ; Corneille s'en
vengea en faisant hommage au persécuteur de celui de ses
ouvrages qui parut après le Cid. Le cardinal, ennemi du
premier chef-d'oeuvre de Corneille , n'en était pas moins son
bienfaiteur ; il lui faisait une pension de cinq cents écus, qui
en valaient quinze cents d'aujourd'hui. Richelieu encoura-
geait et récompensait en grand, ministre les talents dont il
* C'est le titre que Corneille donna toujours à cette tragédie; mais
celui des Horaces a prévalu, à tort, dans la conversation et sur les affi-
ches des spectacles. Nous disons à tort, car Horace est seul le béroa de
la pièce, quoique ses frères y soient nommés.
4 ÉP1TRE.
C'est d'elle que je tiens tout ce que je suis ; et ce
n'est pas sans rougir que, pour toute reconnaissance,
je vous fais un présent si peu digne de vous, et si peu
proportionné à ce que je vous dois. Mais, dans cette
confusion, qui m'est commune avec ceux qui écri-
vent, j'ai cet avantage qu'on ne peut sans quelque in-
justice condamner mon choix, et que ce généreux Ro-
main, que je mets aux pieds de Votre Ëminence, eût
pu parattre devant elle avec moins de lion te, si les
forces de l'artisan eussent répondu à la dignité de la
matière : j'en ai pour garant l'auteur dont je l'ai ti-
rée (l), qui commence a décrire cette fameuse histoire
par ce glorieux éloge, « qu'il n'y a presque aucune
« chose plus noble dans l'antiquité. » Je voudrais que
ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la peinture que
j'en ai faite, non pour eu tirer plus de vanité, mais
seulement pour vous offrir quelque chose un peu
moins indigne de vous être offert. Le sujet était capa-
ble de plus de grâces, s'il eût été traité d'une main
plus gavante ; mais du moins il a reçu de la mienne
toutes celles qu'elle était capable de lui donner, et
qu'on pouvait raisonnablement attendre d'une muse
de province (2) qui, n'étant pas assez heureuse pour
jouir souvent des regards de Votre Éminence, n'a pas
les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en
sont continuellement éclairées. Et certes, MONSEI-
GNEUR, ce changement visible qu'on remarque en mes
ouvrages depuis que j'ai l'honneur d'être à Votre Envi- '
était jaloux en petit auteur : c'est à Richelieu, c'est au
grand ministre , et non pas au petit auteur jaloux, que Cor-
neilie dédia sa belle tragédie A'Horace. (Geoffroy.)
(i) Tite-Live, I, c. 23 et suiv. Yoy. plus loin, p. 20.
(2) Corneille habitait ordinairement la ville de Rouen, sa
patrie.
ÈPIÎRE: 6
nence, qu'est-ce autre chose qu'un effet des grandes
idées qu'elle m'inspire quand elle daigne souffrir que
-jelui rende mes devoirs f" et à quoi peut-on attribuer
ce qui s'y mêle de mauvais, qu'aux teintures'gros-
sières que je reprends quand je demeure abandonné à
ma propre faiblesse? Il faut, MONSEICNEUR, que tous
ceux qui donnent leurs veilles au théâtre publient
hautement avec moi que nous vous avons deux obli-
gations très-signalées : l'une, d'avoir ennobli le but de
l'art; l'autre, de nous en avoir facilité les connais-
sances. Vous avez ennobli le but de l'art, puisque, au
lieu de celui de plaire au peuple que nous prescrivent
nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de
leur siècle, Scipion et Laelie, ont autrefois protesté de
se contenter (1), vous nous avez donné celui de vous
plaire et de vous divertir ; et qu'ainsi nous ne ren-
dons pas un petit service à l'Etat, puisque, contribuant
à vos divertissements, nous contribuons à l'entretien
d'une santé qui lui est si précieuse et si nécessaire (2).
Vous nous en avez facilité les connaissances, puisque
nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les ac-
quérir que d'attacher nos yeux sur Votre Ëminence,
quand elle honore de sa présence et de son attention
le récit de nos poëmes. C'est là que, lisant sûr son vi-
sage ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas, nous
(i) Allusion aux premiers vers du prologue de VAn-
drienne de Térence, comédie faussement attribuée à Scipion
et à Lélius :
Poeta, quum primum anlmum ad scribendum ndpulit,
Id sibi nesott crcdidit solum dari,
Populo ut placèrent quas fecisset fabulas.
(2) Malgré ces flatteries aussi outrées, le cardinal était déjà
attaqué de la maladie de langueur dont il mourut deux ans
iprès la représentation tf Horace.
ËPITRE.
instruisons avec certitude de ce qui est bon et
ce qui est mauvais, et tirons des règles infaillibles
de ce qu'il faut suivre et de ce qu'il faut éviter ; c'est
là que j'ai souvent appris en deux heures ce que mes
livres n'eussent pu m'apprendre en dix ans ; c'est là
que j'ai puisé ce qui m'a valu l'applaudissement du
public ; et c'est là qu'avec votre faveur j'espère puiser
assez pour être un jour une oeuvre digne de vos mains.
Ne trouvez donc pas mauvais, MONSEIGNEUR, que,
pour vous remercier de ce que j'ai de réputation,
dont je vous suis entièrement redevable, j'emprunte
quatre vers d'un autre Horace (1) que celui que je
vous présente, et que je vous exprime par eux les
plus véritables sentiments de mon âme :
Totum muneris hoc tui est,
Quod monstror digito praetereuntium
Scense non levis artïfcx :
Quod spiro et placco, si placeo, tuum;est.
Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci, en vous sup-
pliant de croire que je suis et serai toute ma vie très-
passionnément (2),
MONSEIGNEUR ,
DE VOTRE ÉBINENCE,
Le très-humble, très-obéissant,
et très-lidèle serviteur,
CORNEILLE.
(i) Rapprochement maladroit et de mauvais goQt. Quel
rapport y a-t-il entre le poète si poli du siècle d'Auguste
et le héros presque barbare du roi Tullus Hostilius?
(2) Cette épître, dit M. Gcruzez, si elle était sincère, au-
rait encore l'inconvénient de passer les bornes de la flatte-
rie. Le malheur des temps du despotisme est de pousser à la
dissimulation les plus fermes esprits. Ajoutons qu'en i643»
ËPITRE.
à la mort de Louis XIII, qui ne survécut que six mois à son
ministre, lepocte, par une nouvelle et moins excusable fai-
blesse, fit connaître ses sentiments véritables en composant
le sonnet suivant : ,
Sous ce marbre repose un monarque sans vice ,
Pont la seule bonté déplut aux bons François:
Ses erreurs, ses écarts, vinrent d'un mauvais cboiX;.
Dont il fut trop longtemps Innocemment complice.
L'ambition, l'orgueil, la baine, l'avarice.
Armés de son pouvoir, nous donnèrent des lois;
£t, bien qu'il fût en soi le plus juste des rois,
Son règne fut toujours ccl«î de l'injustice.
Fier vainqueur an dehors , vil esclave en sa cour,
Son tyran et le nôtre à peine perd le jour,
Que jusque dans sa tombe il le force à le suivre.
£t par cet ascendant ses projets confondus,
Après trente-trois ans sur le trône perdus.
Commençant à régner, il a cessé de vivre.
1.
EXTRAIT DE TITE-LIVE.
TITUS LIVIOS, lib. I, n. 10.
Cap. xxm. Bellum utrinque summa ope parabatur,
civilisimillimum bello,prope inter parentes natosque,
trojanam utramque profern, quum Lavinium ab Troja,
ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi
Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabi-
lem dimicationem fecit, quod nec acie certatum est,
et tectis modo dirutis alterius urbis, duo populi in
unum confusisunt. Albani priores ingenti exercitu in
agrum romanum impetum fecere : castra ab urbe
haud plus quinque millia passuum locant, fossa cir-
cumdant. Fossa Cluilia ab nomine ducis per aliquot
secula appellataest, donec cum re nomen quoque ve-
tustate abolevit. In bis castris Cluilius Albanus rex
moritur. Diclatorem Albani Meliiim Suffelium créant.
Intérim Tullus ferox, proecipue morte régis, magnum-
que deortim numen, ab ipso capite orsum, in omne
nomen Albanum expetiturum poenas ob bellum im-
pium dictitans, nocte praeteritis hoslium castris, in-
festo exercitu in agrum Albanum pergit. Ea res ab
Stativis excivit.. Metium : is ducit exercitum quara
proxime ad liostem potest, inde legatum praemissum
nuntiare Tullo jubet, priusquam dimicent, opus esse
col'oquio : si secum congressus sit, salis scire ea se
allaturum, quae niliilominus ad rem romanam, quam
ad Albauam pertineant. Haud aspernatus Tullus, ta-
metsi vana afferrentur, suos in aciem ducit ; exeunt
contra et Albani. Postquam instructi utrinque stabant,
cum paucis procerum in médium duces procedunt.
lbi infit Albanus : « Injurias, et non redditas res ex
« foederequaerepelita?. sunt; et, ego regem nostrum
« Cluilium causam bujusce esse belli audisse yideor,
« nec te dubito, Tulle, eadem prae te ferre. Sed si vera
« potius quam dictu speciosa dicenda sunt, cupido
« imperii duos cognatos vicinosque populos ad arma
EXTRAIT DE TITE-L1VE.
stimulât; neque recte an perperam interpréter, fue-
« rit ista ejus deliberatio qui bellum suscepit; me
« Albani gerendo bello ducem creavere. Illud te,
« Tulle, monitum velim : Etrusca res quanta circa
« nos teque maxime sit, quo propior es Volscis, hoc
« magis scis : multum illi terra, plurimum mari pol-
« lent. Memor esto, jam quum signum pugnse dabis,
« has duas acies spectaculo fore, ut fessos confectos-
« que, simul victorem ac. victum aggrediantur. Ha-
ïr que, si nos dii amant, quoniamnon contenta liber*
« tate certa, in dubiam imperii, servitiiqiie aleam
« imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris impe-
« rent, sine magna clade, sine multo sanguine
« utriusque populi decerni possit. » Haud displicet
resTullo, quamquam (uni indole animi, tuni spe Vic-
toria? ferocior erat. Quaerenlibus utrinque ratio initur
cui et fortuna ipsa praebuit materiam.
xxrv. Forte in duobus tum exercitibus erant terge-
mini fratres, nec setate,nec.viribus dispares: Horatios
Curiatiosque fuisse satis constat, NEC FERME RESANTI-
<JUA ALIA EST NOBiLioR ; tamen in re tam clara nomi-
num error manel, utrius populi Horatii, utrius Caria:
tii fuerint. Auclores utroque trahunt : plufes tamen.
invenio, qui Romanos Horatios vocent : bos ut sequar,
inclinât animus. Cum tergeminis agunt reges, ut pro
sua quisque patria dimicet ferro, ibi imperium fore,
unde Victoria fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus
conveniti Pnusquam dimicarent, foedus iclum inter
Romanos et Albanos est bis legibus :. Ut cujus populi
cives eo certamine vicissent, is alteri populo cum
bona pace imperitaret...
xxv. Foedereicto,tergemini,sicutcônveneiat,arma
capiunt. Quum sui utrosque adliortarentur, deos pa-
trios, patriam ac parentes, quicquid civium domi,
quicquid in exercitu sit, illorum tune arma, illorum
intueri manus, féroces et suopte ingénie, et pleni
adliortantiiim vocibus, in médium inter duas acies
procedunt. Consederant utrinque pro castris duo exer-
citus, periculi magis prasentis,quam curoe expertes:
quippe imperium agebatur, in tain paucorum virtute
atque fortuna positum. Itaque erecti suspensique in
minime gratum spectaculum animo intenduntur. Da-
tur signum : infestisque armis, velut acies, terni ju-
venes magnorum exercituum animos gerentes con-
EXTRAIT
currunt. Nec bis, nec illis periculum suum, sed
publicum imperium, servitiumque obversatur animo,
futuraque ea deinde patriae fortuna, quam ipsi fecis-
sent. Ut primo statim concursu increpuere arma, mi-
cantesque fulsere gladii, horror ingens spectantes
perstringit, et neiitro inclinala spe, torpebat vox spi-
ritusque. Consertis deinde manibus, quum jam non
motus tantum corporum, agitatioque anceps telorum
armorumque, sed vulnera quoque et sanguis specta-
culoessent, duo Romani, super alium alius, vulneratis
tribus Albanis, exspirantes corruerunt. Ad quorum ca-
sum quum clamasset gaudio albanus exercilus, ro-
manas Iegiones jam spes tota, nondum tamen cura
deseruerat, exanimes vice unius, quem très Curiatii
circumsteterant. Forte is integer fuit, ut universis
solus nequaquam par, sic adversus singulos ferox.
Ergo ut segregaret pugnam eorum, capescit fugam ,
ita ratus secuturos, ut quemque vulnere affectum
corpus sineret. Jam aliqiiantum spatii ex eo loco, ubi
pugnatum est, aufugerat, quum respiciens videt mag-
nis intervallis sequentes, unum haud procul ab sese
abesse : in eum magno impetu rediit. Et dum alba-
nus exercitus inclamat Curiatiis, uti opem ferant fra-
tri, jam Horatius, creso hoste Victor, secundam pugnam
petebat. Tuncclamore (qualis ex insperato faventium
solet) Romani adjuvant oeiiitem suum : et ille defungi
praelio festinat. Prius itaque quam aller, qui nec
procul aberat, consequi posset, et alterum Curiatium
conflcit. Jamque oequato Marte singuli supererant.sed
nec spe, nec viribus pares : alterum intactum ferro
corpus, et geminata Victoria ferocem in certamen ter-
tium dabant, alter fessnm vulnere, fessum cursu
trahens corpus, victnsque fratrum ante se strage, vic-
tori objicitur hosti. Nec illud praclium fuit. Romanus
exsultans : « Duos, inquit, fratrum manibus (ledi, ter-
« tium causa? belli bujusce, ut Romanus Albano impe-
« ret, dabo. » Maie sustinenti armagladium superne
jugulo deligit, jacentem spoliât. Romani ovantes ac
gratulantes Horatium accipiunt : eo majore cum gau-
dio , quo propius metum res fnerat. Ad sepulturam
inde suorum nequaquam paribus animis vertuntur :
quippe imperio alteri aucti, alteii ditionisaliense facti.
Sepulcra exstant, quo quisque loco cecidit : duo ro-
mana uno loco propius Albam, tria albana, Romam
DE TITE-LIVE. H
versus : sed distantia locis , et ut pugnetum est.
xxvi. Priusquam inde digrederentur, roganti Melio
ex fcedere icto, quid imperaret, imperat Tullus, uti
juventutem in armis habeat, usurum se eorum opéra,
si bellum cum Veientibus foret. Ita exercitus inde do-
mos abducti. Princeps Horatius ibat tergemina spolia
prae se gerens, cui soror virgo, quae desponsala uni ex
Curiàliis fuerat, obviam ante porlam Capenam fuit ;
cognitoquesuper humeros fralris paludamento sponsi,
quod ipsa confeceral, solvit crines, etflebiliternomine
sponsum mortuum appellat. Movet feroci juveni ani-
mum comploratio sororis in Victoria sua, tantoque
gaudio publico. Stricto itaque gladio, simul verbis in-
crepans, transfigit puellam. « Abi bine cum immaturo
« amoread sponsum, inquitjOblitafratrummortuorum,
« vivique, oblita patria;. Sic eat, quaecnmqiie Romana
« lugebit hoslem. » Atrox visum id facinus patribus
plebique ; sed recens meritum facto obslabat : tamen
raptusin jusad regem. Rex,neipsetamtristisingrati-
quead vulgusjudicii,autsecundumjudicium supplicii
auctor esset, concilio populi advocato: « Duumviros,
« inquit, qui Horatio perduellionem judicentsecundum
« legem, facio. Lex horrendi carminis erat, duum-
« viri perduellionem judicent. Si aduumviris provoca-
« rit, provocatione certato: si Vincent, caput obnubi-
« to, infelici arbori reste suspendito, verberato, vel
« intra pomoerium, vel extra pomoerium. •■ Hac lege
duuraviri creati, qui se absolvere non rebantur ea lege
neinnoxium quidem posse.Qunm condemnassedt, tum
alter ex bis : « P. Horati, tibi perduellionem judico,
« inquit : I, lictor, colliga manus. » Accesserat lictor,
injiciebatque laqueum : tum Horatius, auctore Tullo,
clémente legis interprète : « Provoco, inquit. » Ha de
provocatione certatum ad populum est. Moti homines
sunt in eo judicio, maxime P. Horatio pâtre procla-
mante se filiam jure caasam judicare : ni ita esset, pa-
trio jure in filium animadversurum fuisse. Orabat
deinde, ne se, quem paulo anle cum egregia stirpe
conspexissent, orbum liberis faccrent. Inter haec se-
nex juvenem amplexus, spolia Curiatiorum fixa eo
loco, qui mine Pila Horalia appellatur, ostentans :
« Hunccine, aiebat, quem modo decoratum, ovan-
« temque Victoria, incedentem vidislis, Quirites, eura
« subfurcavinclum inter verbera et cruciatus videre
12 EXTRAIT DE TITE-LIVE.
« potestis? quod vix Albanorum oculi tam déforme
« spectaculum ferre possent. I, lictor, colliga manus,
« quae paulo ante armalae, imperium populo romano
« pepererunt. I,caputobnubeliberatoris urbishujus :
« arbori infelici suspende : verbera, vel intra pomoe-
« rium, modo inter illa pila et spolia bostium : vel
« extra pomoerium, modo inter sepulcra Curiatiorum.
« Quo enim ducere hune juvenem potestis, ubi non
« suadecoraeumatanta foeditatesuppliciivindicent?»
Non tulit populus nec patris lacrymas, nec ipsius pa-
rem in omni periculo animum : absolveruntque admi-
ratione magis virtutis, quam jure causa?, ltaque ut
caedes manifesta aliquo tamen piaculo lueretur, impe-
ratum patri, ut filium expiaret pecunia publica. Is
quibusdam piacularibus sacrificiis factis, quae deinde
genti Horatiae tradita sunt, transmisso per viam tigillo,
capite adoperto, velut sub jugum misit juvenem. Id
hodie publiée qnoque semper refectum manet : soro-
-rium tigilium vocant. Horatia? sepulcrum, quo loco
corruerat icta, conslructum est saxo quadrato.
ANALYSE
DE LA TRAGEDIE D'HORACE.
La tragédie d'Horace se divise en cinq actes.
Au moment où la pièce commence, l'auteur nous
introduit dans la famille d'Horace, vieux chevalier
romain, père de trois fils et d'une fille nommée Ca-
mille. L'un des trois fils a épousé Sabine, soeur de
l'un des trois Curiaces, gentilshommes albains, et Ca-
mille a été fiancée à l'un d'eux.
ACTE 1er. — Au premier acte, Sabine, puis Camille,
avec Julie, leur confidente, commencent l'exposition
de la pièce. On y apprend qu'Albe et Rome sont en
guerre, et que cet événement va retarder l'union pro-
jetée entre deux membres des deux familles albaine
et romaine. Cependant Curiace vient annoncer à sa
fiancée que les chefs d'Albe et de Rome, sur le point
délivrer une bataille décisive entre les deux peuples,
ont résolu de finir cette guerre par un duel de trois
contre trois. Camille accueille avec-joie une si heu-
reuse nouvelle, et se rend auprès de ses frères pour en
recevoir l'assurance.
ACTE 2°. — Au second acte, on voit d'abord que les
trois frères du nom d'Horace ont été choisis par Rome
pour champions de sa destinée. Curiace, le fiancé de
leur soeur Camille, félicite l'alné d'entre eux, Horace,
de l'honneur insigne qu'ils viennent d'obtenir, en se
plaignant toutefois de ce qu'il doit voir ou ses beaux-
frères périr, ou sa patrie devenir sujette de Rome.
ANALYSE
Presque au même moment l'Albaiu Flavian lui vient
annoncer qu'Albe l'a choisi, lui Curiace, avec ses deux
frères, pour défendre ses destins. 11 exhale sa douleur
en termes violents, tandis qu'Horace oublie tout autre
sentiment devant le salut de son pays. Camille, qui '
survient, apprend de la bouche de son frère ce qui la
menace; et lorsque celui-ci est parti, elle cherche à
détourner son fiancé de se rendre au combat. Horace
reparaît bientôt avec Sabine, qui cherche également à
retenir son époux : l'un et l'autre allaient peut-être
fléchir, lorsque survientle vieil Horace, qui les ranime
au devoir : les deux femmes se retirent désespérées,
et les deux beaux-frères partent pour le combat.
ACTE 3e. — Au troisième acte, après un monologue
inutile de Sabine, on apprend par Juliejque les deux
armées, en voyant paraître les trois frères Horaces
contre les trois frères Curiaces, se sont émues à l'idée
d'iui duel fratricide, et que le roi de Rome, Tulle, a
ordonné un sacrifice pour consulter la volonté des
dieux. Sabine reprend quelque espoir ; mais Camille
ne partage pas son illusion, et en effet le vieil Horace
vient leur annoncer que les six champions en sont
aux mains. Peu après, Julie, qui était allée sur le lieu
du combat, en revient annoncerque deux des Horaces
sont tués, que le troisième est en fuite, ce qui amène
le Qu'il mourut du vieil Horace, et que les trois Cu-
riaces, blessés, sont restés maîtres du champ de ba-
taille. Camille donne des larmes à ses deux frères,
mais se réjouit en secret de la victoire de son fiancé,
tandis que Sabine, qui ne perd ni frères ni époux,
reçoit d'abord cette nouvelle avec plus de calme; mais
elle ne tarde pas à s'effrayer aux menaces du vieil
Horace, qui, dans son patriotisme, uniquement touché
des intérêts de Rome, qui va devenir sujette d'Albe,
D'HORACE,
jure qu'avant la fin du jour le sang de son fils aura
lavé la honte imprimée au nom romain.
ACTE 4e. — Au quatrième acte, le vieil Horace re-
pousse les efforts que fait Camille pour le fléchir.
Bientôt paraît Valère, chevalier romain, amant de Ca-
mille, que le roi Tulle envoie au vieillard pour lui
annoncer la victoire de son fils : la fuite d'Horace n'é-
tait qu'une ruse pour immoler un à un les trois Cu-
riaces. Le vieil Horace cherche à consoler Camille, qui
ne répond rien à son père, mais qui, dans un mono-
logue trop long et déplacé, se promet de braver son
frère victorieux. Celui-ci arrive avec le soldat Procule,
qui porte en main les épées des trois Curiaces. A
cette vue, Camille éclate en imprécations contre Rome
et son frère, qui, dans l'ivresse de sa victoire, oubliant
que cette femme est sa soeur, lui plonge son épéedans
le sein. Procule et Sabine lui reprochent tour à tour
cette action; le repentir entre peu dans son âme, et il
fuit.
ACTE 5°. — Au cinquième acte, Horace, honteux de
son emportement, conjure son père de l'en punir. Sur
ces entrefaites, le roi Tulle arrive avec Valère, qui lui
demande justice du crime dont Horace s'est rendu cou-
pable. Le roi, après avoir entendu l'accusateur, or-
donne à l'accusé de se défendre. Horace répond que,
son crime étant avéré, tonte défense est superflue, et
qu'il est prêt à subir la mort. Sabine survient, et s'offre
à mourir pour son époux : alors le vieil Horace plaide
la cause de son fils avec tant d'éloquence chaleureuse,
que le roi Tulle pardonne au meurtrier, pour ne voir
en lui qu'un vainqueur qui vient d'assurer à jamais le
triomphe de Rome, service immense devant lequel
doivent se taire les lois.
PERSONNAGES.
TULLE, roi de Rome.
LE VIEIL HORACE , chevalier romain.
HORACE, son iils.
CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille.
VALERE, chevalier romain, amoureux de Camille.
SABINE, femme d'Horace et soeur de Curiace.
CAMILLE, amante de Curiace et soeur d'Horace.
JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de
Camille.
FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe.
PROCULE, soldat de l'armée de Rome.
La scène est à Rome, dans utie salle de la maison
d'Horace (I).
(1) L'action se passe l'an es de Rome, C67 ans avant I. C.
HORACE.
ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
SABINE (1), JULIE.
SABINE.
Approuvez ma faiblesse, et souffrcz'ma douleur;
Elle n'est que trop juste en un si grand malheur :
Si près de voir sur soi fondre de tels orages,
L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages;
Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu
Ne saurait sans désordre exercer sa vertu.
Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes,
Le trouble de mon^oeur ne peut rien sur mes larmes f2).
Et, parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux,
Ma constance du moins règne encor sur mes yeux :
(i) Corneille, dans l'examen d'Horace, dit que le per-
sonnage de Sabine est heureusement inventé, mais qu'il ne
sert pas plus à l'aclion que Y Infante à celle du Cid. 11 est
vrai que ce rôle n'est pas nécessaire à la pièce; niais j'ose
ici être moins sévère que Corneille. CeTÔle est du moins
incorporé à. la tragédie : c'est une femme qui tremble pour
son mari et pour ses frères. Elle ne cause aucun événement,
il est vrai : c'est un défaut sur un théâtre aussi perfectionné
que le nôtre ; mais elle prend part à tous les événements, et
c'est beaucoup pour un temps où l'art commençait à naître.
Observez que ce personnage débite de très-beaux vers, et
qu'il fait l'exposition d'une manière très-intéressante et très-
noble. (Volt.)
(2) Un trouble qui a du pouvoir sur des larmes, cela
est louche et mal exprimé (Volt.), pour dire:Ne peut me for-
cer à pleurer.
HORACE.
Quand on arréle là les déplaisirs d'une ame, [me (l);
Si l'on fait moins qu'un homme, on tait plus qu'une fem.
Commander a ses pleurs (2) en celte extrémité,
C'est montrer pour le sexe assez de fermelé
JULIE.
C'en est peut-être assez pour une âme commune
Qui du moindre péril se fait une infortune ;
Mais de celle faiblesse un grand coeur est honteux.
Il ose espérer tout dans un succès douteux.
Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles;
Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles.
Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir :
Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir.
Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,
Et concevez des voeux dignes d'une Romaine.
SABINE.
Je suis Romaine, hélas ! puisque Horace est Romain ;
J'en ai reçu le titre en recevant sa main :
Mais ce noeud me tiendrait en esclave enchaînée,
S'il m'empêchait de voir en quels lieux je suis née.
Albe, où J'ai commencé de respirer le jour (3),
Albe, mon cher pays et mon premier amour (4),
Lorsque entre nous et toi je vois la guerre ouverte.
Je crains notre victoire autant que notre perte.
il) Cette petite distinction, moins qu'un homme, plus
au une femme , est trop recherchée pour la vraie douleur.
(V°h.)
(2) C'est la troisième fois que Sabine revient à la charge
pour dire qu'elle ne pleure pas.
(3) Respirer le jour, figure hardie, dont la témérité s'ef-
face dans le mouvement d'enthousiasme qui transporte Sa-
bine au souvenir de sa patrie.
(4) Albe, mon cher pays, etc. Voyez comme ces vers
sont supérieurs à ceux du commencement l c'est ici un sen-
timent vrai; il n'y a point là de lieux communs, point de
vaines sentences, rien de recherché ni dans les idées ni dans
les expressions. Albe, mon cher pays, c'est la nature seule
qui parle: cette comparaison de Corneille avec lui-même for-
mera mieux le goût que toutes les dissertations et les poéti-
ques. (Volt.)
ACTE I, SCÈNE I. 19
Rome, si tu te plains que c'est là te trahir,
Fais-toi des ennemis que je puisse haïr (I).
Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre,
Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre,
Puisje former des voeux, et, sans impiété,
Importuner le ciel pour ta félicité ?
Je sais que ton État, encore en sa naissance,
Ne saurait sans la guerre affermir sa puissance ;
Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins
Ne le borneront pas chez les peuples latins ;
Que les dieux t'ont promis l'empire de la terre,
Et que lu n'en peux voir l'effet que par la guerre :
Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur
Qui suit l'arrêt des dieux et court à ta grandeur,
Je voudrais déjà voir tes troupes couronnées,
D'un pas victorieux franchir les Pyrénées.
Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons ;
Va sur les bords du Rhin planter les pavillons;
Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule,
Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.
Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois
Tu tieus ton nom, tes murs, et tes premières lois.
Albe est ton origine : arrête, et considère
Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.
Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants ;
Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants (2),
Et, se laissant ravir à l'amour maternelle (3),
Îl) Ce vers admirable est reste en proverbe. (Volt.)
2) Ce mot heur, qui favorisait la versification, et qui ne
choque point l'oreille, est aujourd'hui banni de notre langue.
Il serait à souhaiter que la plupart des termes dont Corneille
s'est servi fussent en usage : son nom devrait consacrer ceux
qui ne sont pas rebutants.
Remarquez que, dans ces premières pages, vous trouverez
rarement un mauvais vers , une expression louche, un mot
hors {le sa place, pas uuc rime en épùhèle, et (pie, malgré
la prodigieuse contrainte de la rime, chaque vcrs#dit quelque
chose. (Volt.)
(3) Cette phrase est équivoque, et n'est pas française. Le
mot de ravir, quand il signifie/oie, ne preud point un da-
ÏO HORACE.
Ses voeux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle.
JULIE.
Ce discours me surprend, vu que (i), depuis le temps
Qu'on a contre son peuple armé nos combattants,
Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence
Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance.
J'admirais la vertu qui réduisait en vous
Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux ;
Et je vous consolais au milieu de vos plaintes,
Comme si notre Rome eut fait toutes vos craintes (2).
SABINE.
Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats,
Trop faibles pour jeter un des partis à bas (3);
Tant qu'un espoir de paix a pu (latler ma peine,
Oui, j'ai fait vanité d'élre toule Romaine.
Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret,
Soudain j'ai condamné ce mouvement secret ;
Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires,
Quelque maligne joie en faveur de mes frères (4),
Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison,
J'ai pleuré quand la gloire entrait dans leur maison.
Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe,
til' : on n'est point ravi à quelque chose ; c'est un solécisme
de phrase. (Volt.) — Non pas, dit M. Geruzez. A équivaut
à par, et vaut mieux. C'est ainsi que Racine a dit :
Je me laissai conduire à (par) cet aimable guide.
(Iphiff., art. II.sc. I.J
(ï) Expression peu noble, môme en prose. (Volt.)
(a) On ne fait pas une crainte, on la cause, on l'inspire,
on l'excite, on la fait naître. (Volt.)
(3) Jeter a bas est une expression familière qui ne serait
pas même admise dans la prose. Corneille, n'ayant aucun
rival qui écrivit avec noblesse, se permettait ces négligences
dans les petites choses, et s'abandonnait àson génie dans les
grandes. (Volt.)
(4) La joie du succès de sa patrie et d'un frère peut-elle
être appelée maligne? demande Voltaire, qui critique l'ex-
pression, et voudrait la remplacer par secrète. — Non, ré-
pond M. Geruzez, si Sabine n'était que sa soeur et Albainc ;
oui, puisqu'elle est épouse et Romaine.
ACTE I, SCÈNE I.* 21
Qu'Albe devienne esclave ou que Rome succombe,
Et qu'après la bataille il ne demeure plus
Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus,
J'aurais pour mon pays une cruelle haine,
Si je pouvais encore être toute Romaine,
Et si je demandais votre triomphe aux dieux,
Au prix de tant de sang qui m'est si précieux (I).
Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme ;
Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome :
Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort,
Et serai du parti qu'affligera le sort.
Égale à tous les deux jusques à la victoire (2),
Je prendrai part aux maux, sans en prendre à la gloire;
Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs,
Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs (3).
JULIE.
Qu'on voit naître souvent, de pareilles traverses,
En des esprits divers, des passions diverses !
Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement !
Son frère est votre époux, le vôtre est son amant :
Mais elle voit d'un oeil bien différent du vôtre
Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre.
Lorsque vous conserviez un esprit tout romain,
Le sien irrésolu, le sien tout incertain (4),
De la moindre mêlée appréhendait l'orage,
De tous (B) les deux partis détestait l'avantage,
Au malheur des vaincus donnait toujours ses pleurs,
(i) Ce n'est pas ce tant qui est précieux, c'est le sang;
c'est au prix d'un sang qui m'est si précieux. Le tant est
inutile, et corrompt un peu la pureté delà phrase et la beauté
du vers : c'est une très-petite faute. (Volt.)
(a) Égale a n'est pas français en ee sens. L'auteur veut
dire, juste envers tous les deux; car Sabine doit être juste,
et non pas indifférente. (Volt.)
(3) Elle ne doit pas haïr son mari, ses enfants, s'ils sont
victorieux; ce sentiment n'est pas permis : elle devrait plu-
tôt dire, sans haïr les vainqueurs. (Volt.)
(4) Ce ver» se compose de deux hémistiches trop syno-
nyjnes.
(5) Ce tous est pour la mesure.
HORACE.
Et nourrissait ainsi d'éternelles douleurs.
Mais hier, quand elle sut qu'on avait pris journée (t;,
Et qu'enfin la bataille allait être donnée,
Une soudaine joie éclatant sur son front...
SABINE.
Ah ! que je crains, Julie, un changement si prompt !
Hier, dans sa belle humeur (2), elle entretint Valère :
Pour ce rival, sans doute, elle quitte.mon frère;
Son esprit, ébranlé par des objets présenls (3),
Ne trouve point d'absent aimable après deux ans.
Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle ;
Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle :
Je forme des soupçons d'un trop léger sujet (4) ;
Près d'un jour si funeste on change peu d'objet :
Les âmes rarement sont de nouveau blessées ;
Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées :
Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens,
Ni de conlenlemcnls qui soient pareils aux siens (5).
JULIE.
Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures:
Je ne me satisfais d'aucunes conjectures.
C'est assez de constance en un si grand danger
([) On prend jour, et on ne prend pas journée, parce
que jour signifie temps, et que journée signifie bataille: la
journée d'Ivry, la journée de Fontenoy. (Volt.) — Du temps
de Corneille, hier était monosyllabe.
(2) Belle humeur ne peut se dire que dans la comédie.
(Volt.)
.(3) Ces deux vers appartiennent plutôt au genre de la co-
médie qu'à la tragédie. (Volt.)
(4) Ces mots font voir que l'auteur sentait que Sabine a
tort; mais il valait mieux supprimer ces soupçons de Sabine
<jue vouloir les justifier, parce qu'en effet Sabine semble se
. contredire en prétendant que Camille a sans doute quitté
son frère, et en disant ensuite que les. âmes sont rarement
blessées de nouveau. Tout cet examen du sujet de la joie de
Camille n'est nullement héroïque. (Volt.)
(5) Ces deux vers sont de la comédie de ce temps-là.
L'art de dire noblement les petites choses n'était pas encore
trouvé.
ACTE I, SCÈNE II.
Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger ;
Mais certes c'en est trop d'aller j usqu'à la joie.
SABINE.
Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie (1).
Essayez sur ce point à la faire parler (2);
Elle vous aime assez pour ne vous rien celer.
Je vous laisse. Ma soeur, entretenez Julie (3) :
J'ai honte de montrer tant de mélancolie;
Et mon coeur, accablé de mille déplaisirs,
Cherche la solitude à cacher (4) ses soupirs.
SCÈNE II.
CAMILLE, JULIE.
CAMILLE.
Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne (5) !
Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne,
Et que, plus insensible à de si grands malheurs,
A mes tristes discours je mêle moins de pleurs?
De pareilles frayeurs mon àme est alarmée ;
Comme elle, Je perdrai dans l'une et l'autre armée.
Je verrai mon amant, mon plus unique bien (6),
Mourir pour son pays, ou détruire le mien ;
(i) Ce tour a vieilli : c'est un malheur pour la langue ; il
est vif et naturel, et mérite, je crois, d'être imité. (Volt.)
(à) On essaye de, on s'essaye à. (Ibid.) — Critique
inexacte. On emploie de lorsque l'idée principale porte sur
essayer, et à, lorsqu'elle porte sur le verbe qui suit.
(3) Est encore de la comédie. Mais H y a ici un plus
grand défaut: c'est qu'il semble que Camille vienne sans au-
cun intérêt, et seulement pour faire conversation D'ail-
leurs pourquoi s'en aller quand un bon génie lui envoie Ca-
mille et qu'elle peut s'éclaircir ? (Volt.)
(4) Latinisme : à cacher signifie pour cacher.
(5) Cette formule de conversation ne doit jamais entrer
dans la tragédie, où les personnages doivent, pour ainsi dire,
parler malgré eux, emportés par la passion qui les anime.
(Volt.)
(6) Plus unique ne peut se dire ; unique n'admet ni de
plus ni de moins. (Volt.)
9.
24 HORACE.
Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine,
Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine.
Hélas !
JULIE.
Elle est pourtant plus à plaindre que vous.
On peut changer d'amant, mais non changer d'époux (I).
Oubliez Curiace, et recevez Valère,
Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire,
Vous serez toute noire (2), et votre esprit remis
N'aura plus rien a perdre au camp des ennemis.
CAMILLE.
Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes,
Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes.
Quoiqu'à peine k mes maux je puisse résister,
J'aime mieux les souffrir que de les mériter.
JULIE.
Quoi ! vous appelez crime un change raisonnable?
CAMILLE.
Quoi ! le manque de foi vous semble pardonnable ?
JULIE.
Envers un ennemi, qui peut nous obliger?
CAMILLE.
D'un serment solennel, qui peut nous dégager?
JULIE.
Vous déguisez en vain une chose trop claire :
Je vous vis encore hier entretenir Valère ;
Et l'accueil gracieux qu'il recevait de vous
Lui permet de nourrir un espoir assez doux.
CAMILLE.
Si Je l'entretins hier et lui lis bon visage (3),
N'en imaginez rien qu'il son désavantage (4),
(i) Ce vers porte entièrement le caractère de la comédie.
(Volt.)
(T.) N'est pas du style noble. Ces familiarités étaient en-
core d'usage. [Id.)
S3) Faire bon visage est du discours le plus familier. {Id.)
4) Tout cela est d'un style trop bourgeois, qui était ad-
mis alors, (Id.)
ACTE 1, SCÈNE II.
De mon contentement un autre était l'objet.
Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet ;
Je garde à Curiace une amitié trop pure
Pour souffrir plus longtemps qu'on m'eslime parjure.
Il vous souvient qu'à peine on voyait de sa soeur
Par un heureux hymen mon frère possesseur,
Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père
Que de ses chastes feux je serais le salaire.
Ce jour nous fut propice et funeste à la fois :
Unissant nos maisons, il désunit nos "rois;
Un même instant conclut notre hymen et la guerre,
Fit nailre notre espoir et le jeta par terre (I),
Nous ôla tout, sitôt qu'il nous eut tout promis ;
Et, nous faisant amants, il nous fil ennemis.
Combien nos déplaisirs parurent lors (2) extrêmes!
Combien contre le ciel il vomil de blasphèmes !
Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux!
Je ne vous le dis point, vous viles nos adieux ;
Vous avez vu depuis les troubles de mon âme :
Vous savez pour la paix quels voeux a faits ma flamme,
Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement,
Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.
Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles,
M'a fait avoir recours à la voix des oracles.
Écoulez si celui qui me fut hier rendu
Eut droit de rassurer mon esprit éperdu.
Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années
Au pied de l'Avenlin prédit nos destinées,
Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux,
Me promit par ces vers la tin de mes travaux : "*
« Albe et Rome demain prendront une autre face;
« Tes voeux sont exaucés, elles auront la paix,
« Et tu seras unie avec ton Curiace,
(i) Non-seulement un espoir jeté par terre est une ex-
pression vicieuse, niais la même idée est exprimée ici en
quatre façons dilici-cnlcs, ce qui est un vice plus grand. H
faut, autant qu'on le peut, éviter ces pléonasmes; c'est une
abondance stérile : je ne crois pas qu'il y en ait un seul exem-
ple dans Racine. (Volt.)
(2) Lors , usité à cette époque pour alors.
26 HORACE.
« Sans qu'aucun mauvais sort l'en sépare jamais. »
Je pris sur cet oracle une entière assurance;
Et, comme le succès passait mon espérance,
J'abandonnai mon àme à des ravissements
Qui passaient les transports des plus heureux amants.
Jugez de leur excès : je rencontrai Valère,
Et, contre sa coutume, il ne put me déplaire ;
Il me parla d'amour sans me donner d'ennui :
Je ne m'aperçus pas que je parlais à lui ;
Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace :
Tout ce que je voyais me semblait Curiace (I) ;
"fout ce qu'on me disait me parlait de ses feux ;
Tout ce que je disais l'assurait de mes voeux.
Le combat général aujourd'hui se hasarde;
J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde ;
Mon esprit rejetait ces funestes objets,
Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix.
La nuit a dissipé des erreurs si charmantes ;
Mille songes affreux, mille images sanglantes,
Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur,
M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur.
J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite (2);
Un spectre en paraissant prenait soudain la fuite ;
Ils s'effaçaient l'un l'autre; et chaque illusion
Redoublait mon effroi par sa confusion.
JULIE.
C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète.
CAMILLE.
Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite;
Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits,
Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix.
(r) Vers et sentiment admirables.
(2) Ce songe est beau, en ce qu'il alarme un esprit ras-
suré par un oracle. Je remarquerai ici qu'en général un
songe, ainsi qu'un oracle, doit servir au noeud de la pièce ;
tel est le songe admirable d'Athalie : elle voit un enfant en
songe, elle trouve ce même enfant dans le temple; c'est là
l'art est poussé à sa perfection. (Volt.)
ACTE I, SCÈNE III. 27
JULIE.
Par là finit la guerre, et la paix lui succède.
CAMILLE.
Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède !
Soit que Rome y succombe, ou qu'Albe ait le dessous,
Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux;
Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme
Qui soit ou le vainqueur ou l'esclave de Rome.
Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux ?
Est-ce toi, Curiace ? en croirai-je mes yeux ?
SCÈNE III.
CURIACE, CAMILLE, JULIE.
CURIACE.
N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme
Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome ;
Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains
Du poids honteux des fers ou du sang des Romains.
J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire
Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire ;
Et comme également en cette extrémité
Je craignais la victoire et la captivité...
CAMILLE.
Curiace, il suffit, je devine le reste:
Tu fuis une bataille à tes voeux si funeste,
Et ton coeur, tout à moi, pour ne me perdre pas,
Dérobe à ton pays le secours de ton bras (I).
Qu'un autre considère ici ta renommée,
(i) Ce sentiment n'est pas naturel à celle qui vient de
lire :
Jamais, jamais ce nom ne sent pour un homme
Qui soit ou le vainqueur ou l'esclave de Rome.
Un transfuge, même par amour, est bien méprisable; et
si la passion de Camille est assez forte pour l'aveugler à ce
j poiut, elle cesse d'être intéressante, (M. Geruzez.)
%
2S HORACE.
Et te hlàme, s'il veut, de m'avoir Irop aimée,
Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer :
Plus ton amour parait, plus elle doit t'aiîner;
Et si tu dois beaucoup aux lieux qui l'ont vu naître.
Plus tu quittes pour moi, plus tu le faisparaitre.
Mais as-tu vu mon père? et peut-il endurer
Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer?
Ne préfère-t-il point l'État à sa famille ?
Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille ?
Enfin notre bonheur est-il bien affermi ? !
T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi 7
CURIACE.
Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse
Qui témoignait assez une entière allégresse;
Mais il ne m'a point vu, par une trahison,
Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison.
Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville,
J'aime encor mon honneur en adorant Camille.
Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment
Aussi lion citoyen que véritable amant.
D'Albe avec mon amour j'accordais la querelle ;
Je soupirais pour vous en comballant pour elle ;
Et s'il fallait encor que l'on en vint aux coups,
Je combattrais pour elle en soupirant pour vous.
Oui, malgré les désirs de mon âme charmée,
Si la guerre durait, je serais dans l'armée :
C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès,
La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.
CAMILLE.
La paix ! Et le moyen de croire un tel miracle ?
JULIE.
Camille, pour le moins croyez-en votre oracle,
Et sachons pleinement par quels heureux effets
L'heure d'une bataille a produit cette paix.
CURIACE.
L'aurait-on jamais cru ! Déjà les deux armées,
D'une égale chaleur au combat animées,
Se menaçaient des yeux, et, marchant fièrement,
M'attendaient, pour donner, que le commandement ;
ACTE-I, SCENE III.
Quand notre dictateu r devant les rangs s'avance,
Demande à votre prince un moment de silence ;
Et, l'ayant obtenu : « Que faisons-nous, Romains ?
« Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains (I)?
« Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes :
« Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes
« Et l'hymen nous a joints par tant et tant de noeuds,
« Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux-,
« Nous ne sommes qu'un sanget qu'un peupleen deuxvil-
« Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles, [les:
« Où la mort des vaiucus affaiblit les vainqueurs,
« Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs ?
« Nos ennemis communs attendent avec joie
« Qu'un des partis défaits leur donne l'autre en proie,
« Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,
« Dénué d'un secours par lui-même détruit.
« Ils ont assez longtemps joui de nos divorces (2) ;
«■ Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces,
« Et noyons dans l'oubli ces petits différends
« Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.
« Que si l'ambition de commander aux autres
« Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres,
« Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser,
« Elle nous unira, loin de nous diviser.
« Nommons des combattants pour la cause commune;
« Que chaque peuple aux siens attache sa fortune ;
(i) J'ose dire que dans ce discours, imité de Tile-Live,
l'auteur français est au-dessus du romain, plus nerveux, plus
touchant ; et quand on songe qu'il était gêné par la rime, et
par une langue embarrassée d'articles, et qiii souffre peu
d'inversions , qu'il a surmonté toutes ces difficultés, qu'il n'a
employé le secours d'aucune epithète, que rien n'arrête l'élo-
quente rapidité de son discours, c'est là qu'on reconnaît le
grand Corneille. Il n'y a que tant et tant de noeuds à re-
prendre. (Volt.) —Voy. en tête de la tragédie l'extrait de
Tite-Live, c. xxtrr.
(2). Le mot de divorces, s'il ne signifiait que des que-
relles , serait impropre : mais ici il dénote les querelles de
deux peuples unis; et parla il est juste, nouveau, et excel-
lent. (Volt.)
30 HORACE.
« Et, suivant ce que d'eux ordonnera le sort,
H Que le faible parli prenne loi du plus fort (I) :
« Mais, sans indignité pour des guerriers si braves,
>t Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,
« Sans honte, sans trihul, et sans autre rigueur
« Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.
« Ainsi nos deux Etats ne feront qu'un empire. »
Il semble qu'à ces mots notre discorde expire :
Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,
Reconnaît un beau-frère, un cousin, un ami ;
Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides,
Volaient, sans y penser, à tant de parricides,
Et font paraître un front couvert tout à la fois
D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix.
Enfin l'offre s'accepte, et la paix désirée
Sous ces conditions est aussitôt jurée : [sir.
Trois combattront pour tous ; mais, pour les mieux choi-
Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir :
Le vôtre est au sénat, le nôtre est dans sa tente.
CAMILLE.
O dieux! que ce discours rend mon àme contente'.
CURIACE.
Dans deux heures au plus, par un commun accord,
Le sort de nos guerriers réglera notre sort.
Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme :
Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome ;
D'un et d'autre côlé l'accès étant permis,
Chacun va renouer avec ses vieux amis-
Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères ;
Et mes désirs ont eu des succès si prospères,
Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain (2)
Le bonheur sans pareil (3) de vous donner la main.
fi) VAH. Que le pnrti plu» faible obéisse au plus fort.
Il est à croire qu'on reprocha à Corneille une petite faute
de grammaire. On doit, dans l'exactitude scrupuleuse de la
prose, dire : Que le purtile plus J"cible obéisse au plus fort.
(Volt.)
Ja) A demain est trop du style de la comédie. (Volt.)
3) Le bonheur sans pareil n'était pas si ridicule qu'an-
ACTE Iî , SCÈNE I. 31
Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance ?
CAMILLE.
Le devoir d'une fille est dans l'obéissance.
CORIACE.
Venez donc recevoir ce doux commandement (I)
Qui doit mettre le comble à mon contentement.
CAMILLE.
Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères,
Et savoir d'eux encor la lin de nos misères (2).
JULIE.
Allez, et cependant au pied de nos autels
J'irai rendre pour vous grâces aux immortels.
ACTE II.
SCÈNE I.
HORACE, CURIACE.
CUIUACE.
Ainsi Rome n'a point séparé son estime ;
Elle eut cru faire ailleurs un choix illégitime (3) :
jourd'liui. Ce fut Boilcau qui proscrivit toutes ces expres-
sions communes de sans pareil, sans seconde, a nul autre
pareil, a nulle autre seconde. (Volt.) *
Si) Ce vers et le précédent sont de pure comédie. {Id.)
a) Il n'est pas inutile de dire aux étrangers que misère
est, en poésie, un terme noble, qui signifie calamité, et non
pas indigence.
Ilériibe près d'Ulysse actif va sa misère...
Peut-être je devrais, plus humble en ma misère... [Racine], .
(VOLT.) \
(3) Illégitime pourrait n'être pas le mot propre en prose;
on dirait : un mauvais choix, un choix dangereux, etc.
Mais ici illégitime devient une expression forte, et signifie
32 HORACE.
Celte superbe ville, en vos frères et vous,
Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous;
El son illustre ardeur d'oser plus que les autres (I),
D'une seule maison (2) brave toutes les noires :
Nous croirons, à la voir tout entière en vos mains,
Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains.
Ce choix pouvait combler trois familles de gloire,
Consacrer hautement leurs noms à la mémoire (:!} ;
Oui, l'honneur que reçoit la votre par ce choix
En pouvait à bon titre immortaliser trois ;
Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme
M'ont fait placer nia soeur et choisir une femme,
Ce que je vais vous être et ce que je vous suis
Me font y prendre part autant que je le puis :
Mais un autre intérêt lient nia joie en contrainte.
Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte :
La guerre en tel éclat a mis votre valeur,
Que je tremble pour Albe et prévois son malheur :
Puisque vous combattez, sa perte est assurée:
En vous faisant nommer, le destin Ta jurée.
Je vois Irop dans ce choix ses funestes projets,
Et mécompte déjà pour un de vos sujets.
noRACE.
Loin de trembler pour Albe, il vous Taul plaindre Rome,
Voyant ceux qu'elle oublie, et les trSis qu'elle nomme.
C'est un aveuglement pour elle bien fatal,
D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal.
Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle
Pouvaient bien mieux que nous soutenir sa querelle :
qu'il v aurait do l'injustice à ne.point choisir les trois plus
braves. (Volt.)
(i) Il y avait dans les premières éditions :
Et, ne nous opposant d'autres bras que les vôtres.
Ce vers était plus naturel, plus simple, et Corneille a eu tort
de le changer. (Palissot.)
(2) D'une seule maison , énergique et précis pour par,
à l'aide d'une seule maison.
(3) Remarquez que hautement fait languir le vers, parce
que ce mot est inutile. (.Volt.)
ACTE II, SCÈNE I- 83
Mais quoique ce combat me promette un cercueil,
La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil ;
Mon esprit en conçoit une mâle assurance ;
J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance ;
Et, du sort envieux quels que soient les projets,
Je ne me compte point pour un de vos sujets.
Rome a trop cru de moi ; mais mon àme ravie
Remplira son attente, ou quittera la yie.
Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement ;
Ce noble désespoir périt malaisément (I).
Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette,
Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite.
- CURIACE".
Hélas I c'est bien ici que je dois èlre plaint.
Ce que veut mon pays, mon amitié le craint.
Dures extrémités, de voir Albe asservie,
Ou sa victoire au prix d'une si chère vie,
Et que l'unique bien où tendent ses désirs
S'achète seulement par nos derniers soupirs I
Quels voeux puis-je former, et quel bonheur attendre?
De tous les deux côlés j'ai des pleurs à répandre ;
De tous les deux côlés mes désirs sont trahis.
HORACE.
Quoi i vous me pleureriez mourant pour mon pays (2) !
Pour un coeur généreux ce trépas a des charmes ;
La gloire qui le suit ne souffre point de larmes,
Et je le recevrais en bénissant mon sort,
Si Rome et tout l'État perdaient moins en ma mort.
CURIACE.
A vos amis pourtant permettez de le craindre ;
(i) Un désespoir i\nipérit malaisément n'a pas uu sens
clair. (Volt.) — C'est une résolution désespérée que celle
de vaincre ou de mourir; telle est la résolution d'Horace ,
très-bien caractérisée, à ce qu'il nous semble, par l'expres-
sion de noble désespoir, qui d'ailleurs est très-belle. (Pa-
lissot.)
(2) C'est la même idée, en sentiment et en élan de l'âme
que cet apophtliegme du Cid:
Mourir pour son pays n'est pas un triste sort ;
C'est s'immortaliser par une belle mort.
S4 HORACE.
Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre ;
La gloire en est pour vous, et la perte pour eux ;
Il vous fait immortel, et les rend malheureux :
On perd tout qi'.'nd on perd un ami si fidèle.
Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle.
SCÈNE II.
HORACE, CURIACE, FLAVIAN.
CURIACE.
Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix ?
FLAVIAN.
Je viens pour vous l'apprendre.
CURIACE.
Eh bien, qui sont les trois?
FLAVIAN.
Vos deux frères et vous.
CURIACE.
Qui?
FLAVIAN.
Vous et vos deux frères (I).
Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères?
Ce choix vous déplaît-il?
CURIACE.
Non, mais il me surprend :
Je m'estimais trop peu pour un honneur si grand.
FLAVIAN.
Dirai-je au dictateur, dont l'cvdre ici m'envoie,
Que vous le recevez avec si peu de joie ?
Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.
CURIACE.
Dis-lui que l'amitié, l'alliance et l'amour,
Ne pourront empêcher que les trois Curiaces
(i) Ce n'est pas ici une battologie; cette répétition, vous-
et vos deux frères, est sublime par la situation. (Volt.) \ \
ACTE II, SCÈNE III.
Me servent leur pays contre les trois Horaces.
FLAVIAN.
Contre eux ! Ah ! c'est beaucoup me dire en peu de mots.
CURIACE.
Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos. \
SCÈNE III.
HORACE, CURIACE.
CURIACE.
Que désormais le ciel, les enfers et la terre
Unissent leurs fureurs à nous faiue la guerre ;
Que les hommes, les dieux, les démons et le sort
Préparent contre nous un général effort :
Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes,
Le sort et les démons, et les dieux et les hommes
Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux,
L'est bien moins que l'honneur qu'on nousfail à tous deux.
HORACE.
Le sort, qui de l'honneur nous ouvre la barrière,
Offre à notre constance une illustre matière ;
Il épuise sa force à former un malheur,
Pour mieux se mesurer avec notre valeur (I) ;
Et comme il voit en nous des âmes peu communes,
Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes (2).
Combattre un ennemi pour le salut de tous,
Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups,
D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire.
Mille déjà l'ont fait, mille pourraient le faire ;
(i) Le sort qui veut se mesurer avec la 'valeur partit
bien recherche, bien peu naturel; mais ce qui suit est adu;:-
rablc. (Volt.)
(2) Ce mot de fortunes au pluriel ne doit jamais être c:i:-
ployé sans épilliète : bonnes et mauvaises fortunes , for-
tunes diverses, mais jamais des fortunes. Cependant le sens
est si beau, et la poésie a tant de privilèges, que je ne crois
pas qu'on puisse condamner ce vers. (Volt.)
. .... . 3
HORACE.
Mourir pour le pays est un si digne sort,
i Qu'on briguerait en foule une si belle mort.
^Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
[S'attacher au combat contre un autre soi-même,
(Attaquer un parti qui prend pour défenseur
ILe frère d'une femme et l'amant d'une soeur;
Et, rompant lous ces noeuds, s'armer pour la patrie
Contre un sang qu'on voudrait racheter de sa vie ;
Une telle vertu n'appartenait qu'à nous.
L'éclat de son grand nom (1) lui fait peu de jaloux,
Et peu d'hommes au coeur l'ont assez imprimée
Pour oser aspirer à tant de renommée.
CURIACE.
11 est vrai que nos noms ne sauraient plus périr.
L'occasion est belle, il nous la faut chérir.
Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare:
Mais votre fermelé tient un peu du barbare ;
Peu, même des grands coeurs, tireraient vanité
D'aller par ce chemin à l'immortalité :
A. quelque prix qu'on mette une telle fumée,
L'obscurité vaut mieux que tant de renommée-
Pour moi, je l'use dire, et vous l'avez pu voir,
Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir;
Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance,
N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance;
Et puisque par ce choix Albe montre en effet
Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait (2),
Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome ;
J'ai le coeur aussi bon, mais enlin je suis homme :
Je vois que votre honneur demande tout mon sang,
(i) Du grand nom de la vertu.
(2) Que ttome vous a fait, n'est pas français. On peut
dire eu prose, et non en vers '.j'ai dit vous estimer autant
que je fais, ou autant que je le fais ; mais non pas, autant
que je vous fais; et le mot faire, qui revient immédiate-
ment après , est encore une faute : mais ce sont des fautes
légères, qui ne peuvent gâter une si belle scène. (Volt.) —
Cet emploi du mot faire, dit M. Geruzez, pris dans j'ac-
ception du verbe qui précède, et qu'il faudrait répéter, est
un idiotisme excellent.
ACTE II, SCÈNE III.
Que tout le mien consiste à vous percer le flanc;
Près d'épouser la soeur, qu'il faut tuer le frère,
Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.
Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,
Mon coeur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur
J'ai pitié de moi-même, et jette un oeil d'envie
Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie,
Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler :
J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m
Et si Rome demande une vertu plus haute,
Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain,
Pour conserver encor quelque chose d'humain.
HORACE.
Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être;
Et si vous m'égalez, failes-Ie mieux paraître.
La solide vertu dont je fais vanité (I)
N'admet point de faiblesse avec sa fermeté ;
Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière (2),
Que dès le premier pas regarder en arrière.
Notre malheur est grand, il est au plus haut point ;
Je l'envisage entier ; mais je n'en frémis point :
Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,
J'accepte aveuglément cette gloire avec joie;
Celle de recevoir de tels commandements
Doit étouffer en nous tous autres sentiments.
Qui, près de le servir, considère autre chose,
A faire ce qu'il doit lâchement se dispose ;
Ce droit saint et sacré rompt lout autre lien.
Rome a choisi mon bras, je n'examine rien.
Avec une allégresse aussi pleine et sintère
Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère ;
Et, pour trancher enlin ces discours superflus,
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus.
CURIACE.
Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue (3) ;
(i) La Harpe a critiqué cette expression, qui est cepeu
consacrée par l'usage.
(2) Inversion forcée.
(3) A ces niols.yV ne vous connais plus, —je vous
HORACE.
Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue ;
Comme notre malheur, elle est au plus haut point :
Souffrez que je l'admire et ne l'imiie point.
HORACE.
Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte;
Et, puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
En toute liberté goûtez un bien si doux.
Voici venir ma soeur, pour se plaindre avec vous.
Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme
A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme,
A vous aimer encor, si je meurs par vos mains,
Et prendre en son malheur des sentiments romains (i).
SCÈNE IV.
HORACE, CURIACE, CAMILLE.
UORACE.
Avez-vous su l'état qu'on fait de Curiace (2),
Ma soeur ?
nais encore, on se récria d'admiration ; on n'avait*jamais
rien vu de si sublime : il n'y a pas dans Longin un seul
exemple d'une pareille grandeur. Ce sont ces traits qui ont
mérite à Corneille le nom de grand, nouTseulement pour
le distinguer de son frère, mais du reste, des hommes. (Volt.)
— Je ne -vous connais plus, est féroee; je vous connais
encore^ est touchant. Ce contraste entre deux guerriers dont
l'un abjure la nature, tandis que l'autre la reconnaît, est théâ-
tral et poétique. (Geoffroy.)
(i) Horace montre partout cette espèce de rigidité féroce
qui, dans les premiers temps de la république, endurcissait
toutes les vertus romaines, et qui convenait d'ailleurs à un
guerrier farouche qu'on voit dans la suite de la pièce ré-
pandre le sang de sa soeur, pour avoir fait entendre, dans le
bruit de sa victoire, les emportements d'une amante malheu-
reuse. Curiace, au contraire, fait voir une fermeté mesurée
et même douce, qui n'exclut point les sentiments de l'amour
et de l'amitié. C'est avec cette opposition si belle et si dra-
matique que Corneille a fait un chef-d'oeuvre de la scène entre
ces deux guerriers. (La Harpe.)
(2) Vétat ne se dit plus, et je voudrais qu'on le

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