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4
ROUGET DE LISLE.
ILLUSTRATIONS JURASSIENNES
JUflCKT DE LISLE
V» si I #» V
PAR
-- f
ADOLPHE CHEVASSUS.
——~= oiz
Ce chant sacré donnait l'élan,
doublait les forces, roilait la
mort.
LAMARTINE.
(Les Girondins.)
LONS-LE-SAUNIER
IMPRIMERIE ET LITHOGRAPHIE DE P. GALLARD ET DEPIERRB.
1869
A MONSIEUR LOUIS DE RONCHAUD,
Comme un faible témoignage de ma vive
reconnaissance et de mon respectueux
attachement,
ADOLPHE CHEVASSUS.
Août 1869.
Sous ce titre général : Illustrations juras-
siennes, nous nous proposons de publier suc-
cessivement la biographie des hommes du Jura
qui, en s'illustrant eux-mêmes par leur cou-
rage, leurs vertus ou leurs talents, ont jeté
quelque éclat sur ce pays, auquel nous sommes
tout fier d'appartenir.
Le Jura, ce joyau de la Franche-Comté, ce
berceau d'une race d'hommes forts et éner-
giques, ne manque d'illustrations d'aucun genre,
et sous ce rapport, comme sous bien d'autres,
n'a rien à envier à sa vieille sœur la Bour-
gogne, si riche pourtant en célébrités.
Il est utile autant que d'un bon exemple de
mettre en lumière la vie de ces hommes qui
lèguent à la postérité, trop souvent oublieuse,
une mémoire pure et digne d'admiration, après
avoir dominé leurs contemporains des hauteurs
de l'action ou de la pensée,
VI
Il n'existe pas, à proprement parler, de Pan-
théon jurassien, et notre département attend
encore son Vapereau. Notre fibre patriotique
s'est émue de cette lacune, et l'idée de la com-
bler dans les mesures de nos forces s'est offerte
à notre esprit, en quelque sorte sous l'aspect
d'un devoir filial à remplir.
L'entreprise, néanmoins, a déjà tenté des
plumes savantes et exercées. M. Désiré Monnier
— pour ne citer qu'un écrivain du terroir —
nous a donné ses Jurassiens recommandables,
et le nombre en est grand, trop grand peut-
être. Selon nous, le livre de l'auteur du Culte
des esprits dans la Séquanie et des Traditions
populaires comparées n'eût pas souffert de
certaines éliminations, au contraire. Il n'a
touché et n'a pu toucher que très-sommaire-
ment à chacun des personnages de sa vaste ga-
lerie. Le plan de l'ouvrage lui-même nous
semble défectueux, en ce que les portraits n'é-
tant point isolés ni placés dans leur vrai jour,
c'est-à-dire d'une façon apparente, il en résulte
une certaine confusion qui oblige le lecteur à
chercher les noms, semés un peu à l'aventure
à travers le texte de l'auteur. Au reste, c'est
plutôt là une simple nomenclature qu'une bio-
graphie générale sérieuse
vn
Ceci soit dit sans nous départir en rien de
notre estime pour le profond savoir du regret-
table M. Désiré Monnier et surtout pour l'excel-
lence de son caractère, qu'il nous a été donné
de connaître et d'apprécier.
Nous avons aussi quelques notices isolées
d'illustres Jurassiens. Mais ces notices - à l'ex-
ception de deux peut-être, assez consciencieuse-
ment écrites — ne se distinguent guère que
par une extrême brièveté ou par des inexacti-
tudes notoires.
L'oeuvre est à faire.
Retracer sans parti-pris et sans opinion pré-
conçue la vie aussi complète que possible, au
point de vue surtout de la vérité historique, de
nos compatriotes les plus célèbres à des titres
divers, et grouper toutes ces notices dans un
cadre unique, telle est la tâche que nous entre-
prenons et dont nous sommes loin de nous
dissimuler les difficultés. Mais nous comptons,
pour nous aider, sur les documents que voudront
bien nous adresser les personnes éclairées qui
s'intéressent à notre entreprise.
Si l'on nous demande pourquoi nous ouvrons
cette galerie par Rouget de Lisle, nous répon-
drons :
1° A tout seigneur tout honneur.
VIII
Partant, il nous a paru convenable de com-
mencer par un personnage né dans l'endroit
même où nous avons conçu le projet d'une
œuvre que nous sommes en train d'accomplir,
c'est-à-dire au chef-lieu du département, à
Lons-le-Saunier, qui, par parenthèse, n'a pas
beaucoup de noms à inscrire sur ses tables
d'airain.
2° De tous les hommes marquants d'origine
lédonienne, Rouget de Lisle est incontestable-
ment la personnalité la plus saillante et la plus
tranchée.
Nous avons cru devoir le montrer sous un
côté jusqu'à présent peu connu : nous voulons
parler du Rouget de Lisle cmnpagnard. C'est
ce qui explique les pages nombreuses consa-
crées au séjour de Montaigu et plus spéciale-
ment écrites pour les habitants de notre région.
En somme, à défaut de talent, nous avons
apporté à la rédaction de cette première bio-
graphie — comme nous l'apporterons à celles
qui suivront — une ferme et consciencieuse
bonne volonté.
Puisse le lecteur y trouver assez d'intérêt
pour la lire entièrement; s'il est satisfait, nous
le serons aussi. S'il ne l'est pas, du moins nous
tiendra-t-il compte de notre intention de lui
IX
plaire, intention, d'ailleurs, qu'en bonne con-
science il ne saurait blâmer.
De plus, dans les mille petits détails locaux
sur lesquels nous nous sommes comme appesanti
à plaisir, il verra sans doute la preuve de notre
attachement au sol natal, attachement toujours
si ~r du vrai Jurassien.
f
Adolphe GHEVASSUS.
Lons-le-Saunier, 16 août 1869.
ROUGET DE LISLE.
Ce chant sacré donnait l'élan,
doublait les forces, voilait la
mort.
LAMARTINE.
(Les Girondins.)
I
Le 10 mai 1760, Claude-Joseph Rouget naquit à
Lons-le-Saunier (1) d'une famille bourgeoise, annoblie
par les charges qu'avaierrt remplies quelques-uns de
ses membres (2).
Son père, Claude-Ignace Rouget, était avocat au
Parlement et premier avocat du Roi au bailliage
présidial de Lons-le-Saunier. Sa mère était une
dame Gaillande (Jeanne-Madeleine), dont trois frères
étaient officiers et chevaliers de St-Louis ; un qua-
trième frère était officier de la maison du comte
(1) Rue du Commerce, anciennement Grande-Rue de
l'Epicerie et rue des Arcades.
(2) La famille Rouget, originaire du midi de la France,
était protestante ec se dispersa à l'époque de la révocation
de l'édit de Nantes. Une des branches de cette famille, al-
liée à la famille du poète Fontanes, s'établit dans le Poitou
où elle subsiste encore.
La branche dont descend Rouget de Lisle vint se fixer, en
changeant de religion, à Dole d'abord, puis à Lons-le-Sau-
nier.
- 12 —
d'Artois, et un cinquième, le parrain même de Jo-
seph, docteur en Sorbonne.
L'union de Claude-Ignace avec Jeanne-Madeleine'
fut loin d'être inféconde, puisque huit enfants — pour
nous servir de l'expression biblique et consacrée —
en furent le fruit. Claude-Joseph était l'aîné de tous.
Est-ce à cette prérogative du droit d'aînesse — un
des priviléges féodaux balayés au vent de Quatre-
Vingt-Treize — ou bien à son mérite personnel qui,
de bonne heure, lit de lui l'orgueil de sa race, qu'il a
dû de porter seul et à l'exclusion de ses frères et de
son père lui-même le titre de de Lisle, accolé plus
tard au nom de Rouget? C'est ce que nous ne pou-
vons dire. Toujours est-il que ce titre lui vint d'une
propriété que possédait sa famille aux environs de
Bletterans, laquelle propriété, tout entourée d'eau,
s'appelait alors et s'appelle encore l'île, qu'on écrivait
autrefois l'isle. C'est sous ce nom que nous le dési-
gnerons désormais, en nous conformant à l'ortho-
graphe modifiée à son usage, c'est-à-dire en écrivant
Lisle tout d'un mot et sans apostrophe.
Voici, suivant l'ordre de la naissance, les noms de
ses frères et soeurs, tous d'origine lédonienne :
Marguerite-Claudine, née le 10 août 1761 ;
Théodore- Hippolyte, né le 9 septembre 1762;
Simonne-Christine, née le 19 novembre 1763;
Jeanne-Monique, née le 19 mai 1766;
Théodore-Eléonor, né le 16 mai 1768;
Claude-Pierre, né le 3 avril 1770;
Marie-Joseph, né le 31 mai 1774.
Pour une cause ou pour une autre, — vraisem-
blablement faute de documents, — les divers au-
teurs qui se sont attachés à retracer la vie de
Rouget de Lisle se sont tus à l'égard de certains
frères et sœurs de ce dernier. Ils n'ont guère fait
— 13 —
mention que de ceux qui ont eu avec notre héros t
des rapports plus directs et plus constants, à savoir:
Claude-Pierre Rouget, dit le Batave, devenu baron
de l'Empire et maréchal de camp ; Théodore Rouget,
qui fut sous-commissaire de marine, et Claudine-
Margaerite Rouget — l'aînée des filles — morte, dit
le docteur Guyetand, d'un anévrisme de l'artère, à
Lons-le-Saunier dans la maison du sieur Nicolas
Demoly, rue du Commerce, le 18 janvier 1812.
C'est également de ces trois membres de la fa-
mille Rouget qu'il sera plus spécialement question
dans cette notice.
Bonaventure-Ignace Rouget, grand-père de Rouget
de Lisle, avait exercé pendant trente ans les fonc-
tions de maire et de premier échevin de Lons-le-
Saunier.
Ces détails sont authentiques et résultent tant
d'un acte de naissance (1) délivré par M. Ragmey,
maire actuel de Lons-le-Saunier, que d'un certificat
de noblesse que Rouget de Lisle a dû produire pour
être admis à l'école du génie.
Ce certificat, délivré à Lons-le-Saunier le 5 mai
1776, et dont une copie est entre les mains de M.
Gindre de Mancy père,- que nous aurons plus d'une
fois occasion de nommer et à qui nous devons une
(1) Acte de naissance de Rouget de Lisle.
Extrait des actes civils de la ville de Lons-le-Saunier.
Le 10 mai 1760 est né et a été baptisé Claude-Joseph, fils
du sieur Claude-Ignace Rouget, avocat au Parlement, et
de dame Jeanne-Madeleine Gaillande, mariés, lequel a
eu pour parrain le sieur Claude-Joseph Gaillande, prêtre,
docteur en Sorbonne, son oncle, et pour marraine dame
Ciaudine-Gertrude Pourtier, épouse du sieur François De-
latour, échevin en hôtel de ville.
Signé au registre : ROUGET, G. POURTIER, C.-J.
GAILLANDE, DE LA TOUR et MUNIER, prêtre.
-14 -
bonne partie de nos renseignements, — est signé de
MM. du Tartre-Chilly, le chevalier de Balory, Lezay
(de Marnézia) et Vaulchier de Grandchamp, tous
anciens officiers et de vieilles familles nobles de
Lons-le-Saunier. Les quatre signatures sont légali-
sées en quelque sorte par M. Pierre-Hector-Jean-
Baptiste Le Richard, écuyer, seigneur d'Arçon, con-
seiller du Roi, lieutenant-général au bailliage et
siège présidial de Lons-le-Saunier, et par le sieur
Marc-Denis Martin, clerc juré au greffe dudit bailliage.
Bonaventure-Ignace Rouget avait légué à son fils
plus d'honneur que de fortune. Le père de Rouget
de Lisle. dit l'auteur de Rouget de Lisle et la Marseil-
laise (1), ne possédait guère qu'un modeste domaine
situé à Montaigu, village dont M. Gindre de Mancy
a su peindre la position dans le tercet suivant :
Là, contre des rochers, adossé comme une aire
Montaigu vers le ciel lève sa tête altière*
Et plane sur un vaste, un immense horizon (2).
Montaigu, situé au midi et fort peu distant de
Lons-le-Saunier, est, en effet, bâti comme un nid
d'aigle au sommet d'un mont aigu (mons acutus)-vrai-
semblablement l'étymologie du nom de Montaigu. —
Vues de la route de Lons-le-Saunier à Conliége, ses
maisons, bien groupées et pour la plupart bâties à
pic, offrent aux regards un amphithéâtre des plus
(1) M. Poisle Desgranges, littérateur de talent, à qui nous
avons fait plus d'un emprunt pour cette notice.
(2) Cette variante peut également s'appliquer à la position
ie Montaigu :
Au midi, dominant la ville,
Montaigu, comme un fort posé
Au sommet du coteau boisé,
Se souvient de Rouget de Lisle
Par un hymne immortalisé.
-15 -
pittoresques. Du chemin de Mâcornay Jà Vernantois,
-l'aspect de Montaigu est également saisissant.
Ce village est si admirablement situé, dit M. Al-
phonse Roussèt (1), que son horizon embrasse Lons-le-
Saunier, les ruinesf des châteaux de Montmorot, de
Pymont, de l'Etoile, de Bornay, de Montorient, de
Vernantois, le donjon du Pin, l'église de Saint-Etienne
de Coldres, Gonliége, les villages de Moiron, Macor-
nay et l'immense plaine qui s'étend depuis le mont
Jura jusqu'au Doubs et à la ISaône. Ses maisons, sus-
pendues sur le bord d'escarpements rapides, lui don-
nent une]physionomie féodale et militaire.. Elles pro-
duisent L'effet d'une vaste forteresse destinée à pro-
téger la ville de Lons-le-Saunier.
C'est à Montaigu que, delon plusieurs biographes,
Joseph Rouget passa les premières années de sa vie.
Toutefois, il est vraisemblable de supposer que la fa-
mille Rouget, dont le chef, Claude-Ignace, avait, de
par ses fonctions, sa résidence obligée à Lons-le-
Saunier, habitait alternativement la ville et la cam-
pagne. Attirée, d'ailleurs, soit par la beauté du point
de vue, soit par les charmes d'une nature agreste et
tourmentée, soit enfin par l'air salubre et vivifiant
qu'on y respire, madame Rouget pouvait j fort bien
avoir fait de Montaigu son séjour de prédilection.
Cela nous semble aussi naturel que le désir de M.
Rouget d'aller s'y délasser des travaux du Parlement.
Rien, selon nous, ne s'oppose donc à l'opinion géné-
ralement accréditée que Rouget de Lisle a passé à
Montaigu ses premières années.
Quoi qu'il en soit, à cette époque déjà, il est à peu
près certain que la famille [Rouget y possédait une
(3) Dictionnaire géographique, historique et statistique des
communes de la Franche-Comté.
— 16 —
petite propriété, iqui ne fut augmentée et agrandie
que beaucoup plus tard, ainsi qu'on le verra par la
suite.
La maison qu'il habitait est située non loin de
celle où s'était retiré le fameux capitaine Jean-
Claude Prost, dit Lacuzon, ce.héros passé en quelque
sorte à l'état légendaire, ce chef de partisans de
l'indépendance franc-comtoise sous Louis XIV. La-
cuzon, outre la grange de Presles, possédait, tout à
côté de l'église de Montaigu, de vastes bâtiments
avec une grosse tour carrée et de magnifiques caves.
Ils appartiennent actuellement à M.. Fuynel, avocat.
Aujourd'hui, la maison de Rouget de Lisle est ha-
bitée par M. Gustave Verguet, avocat, maire de Mon-
taigu, qui en est devenu propriétaire.
Simple d'apparence, cette maison ressemble à
toutes les habitations bourgeoises. Elle est précédée
d'une cour étroite et fermée d'une grille en fer, ce
qui, d'ailleurs, n'ôte rien au caractère éminemment
hospitalier de son propriétaire. Le jeune Rouget y
trouva de quoi satisfaire à tous ses besoins.
Il y grandit entre les soins paternels et la vive et
tendre sollicitude de sa mère. Joseph, enfant, adorait
sa mère; plus tard, il lui voua une sorte de culte.
Le souvenir des soins affectueux dont il avait été
l'objet, en même temps que des lieux enchanteurs où
s'était écoulé son enfance, fit d'ailleurs de bonne heure
une vive impression sur l'âme de Joseph Rouget.
Attaché de cœur au séjour de Montaigu. il écrivit,
jeune encore, une touchante élégie qu'on pourrait.
appeler les adieux à ce village. Nous l'extrayons des
Cinquante Chants français, publiés plus tard par notre
illustre compatriote :
Séjour charmant de mon enfance,
Lieu d'amour et de souvenirs,
— 17 —
Où, dans les bras de l'espérance,
Je fus bercé par les plaisirs ;
Toit paternel, champêtre asile
Où tout me plaît et m'attendrit,
Quels jours riants, quel sort tranquille
Vous retracez à mon esprit !
Ici, ma douce et tendre mère
Epia mes premiers accents ;
Ici, l'œil inquiet d'un père
Surveillait mes défauts naissants.
Aux jeunes accords de ma lyre,
Ici, plein d'un trouble enchanteur,
Je vis la beauté me sourire
Et sentis palpiter mon cœur.
Salut, tours, antique chapelle,
Ornements de ces beaux lointains ;
Forêt dont l'ombre solennelle
Protégea mes jeux enfantins ;
Salut, monts aux cîmes glacées ?
Salut, sommets audacieux,
Qui, frappant mes jeunes pensées,
Avec vous les portiez aux cieux.
Que j'aime le calme qui règne
Sous ce beau ciel d'or et d'azur !
Qu'avec délices je me baigne
Dans cet air balsamique et pur !
Qu'avec délices je m'éveille
Aux sons rustiques et connus
Qui font renaître à mon oreille
Les temps qui ne reviendront plus.
Lieu chéri, pendant les orages,
Tu fixais mon œil rassuré ;
Je vins, tout froissé des naufrages,
Te croyant le port désiré.
Vain espoir ! sé - t mensonge !
Projets si dajrf^^gçav&nir. !
Ah! pour , Ç.WJts.;Jtet,.s()nge
Que je tqeaimfe de"§Bir firtir. ,
!
-18 -
Toit paternel, champêtre asile,
Lieu de souvenir et d'amour,
Loin de TOUS s'il faut qu'on m'exile
Hélas! ce sera sans retour.
Errant aux rives étrangères
Nulle à mes yeux n'aura d'attraits.
Vous eûtes mes amours premières,
Vous aurez mes derniers regrets.
Les biographes de Rouget de Lisle, entre autres
M. Gindre de Mancy et M. Poisle Desgranges, ont
raconté deux anecdotes se rapportant à l'extrême
jeunesse de leur héros et; qui eussent pu se passer
tout aussi bien au faubourg des Dames ou dans la rue
de la Révolution (1) à Lons-le-Saunier, qu'à Montaigu,
où ils en placent la scène. Nous ne pouvons guère
nous dispenser de les reproduire.
« Il suçait encore en quelque sorte le lait maternel,
lorsqu'il faillit être. enlevé par une troupe de bohé-
miens qui traversait le village de Montaigu. Ayant
trompé la surveillance de sa gouvernante, le futur
auteur de la Marseillaise, affranchi des lisières, avait
un jour dépassé le seuil de la porte et s'était glissé
hors du logis. A ce moment même vint à passer une
vieille sybille faisant partie de la bande. Elle aperçoit
l'enfant, s'en approche, le prend et l'enveloppe dans
son tablier, et déjà se dispose à l'emporter hors du
village. Mais le chien de garde, César, entend des
cris, poursuit de ses aboiements la ravisseuse et la
force à restituer l'enfant, objet de ses convoitises. »
La seconde aventure est racontée ainsi par M. Gin-
dre de Mancy :
« Une troupe de chanteurs ambutants, également de
passage à Montaigu, y donna sur la place du mar-
ché un échantillon de son savoir-faire. Le jeune Rou-
(1) La rue Neuve.
— 19 -
get de Lisle, dont le goût précoce pour la musique
se manifestait déjà, quoique âgé de six ans à peine,
assistait, avec d'autres enfants au concert en plein
vent donné par ces virtuoses du pavé. Il semblait on
ne peut phis heureux et émerveillé de l'entendre. La
naïve expression de sa joie frappa le chef de la bande,
au point qu'ayant pris l'enfant dans ses bras, il le
plaça sur un grand cheval chargé de timbales et mit
entre ses mains les baguettes de l'instrument sonore.
Lui, sans s'étonner, sans paraître aucunement décon-
certé, se mit aussitôt à frapper à droite et à gauche,
toujours parfaitement en mesure, et fit sa partie
comme un musicien consommé. Le jeu même lui
plut tellement que, lorsque les concertants s'éloignè-
rent, sans plus de souci de sa mère ni de la maison
paternelle, le jeune mélomane, toujours monté sur
son grand cheval, les suivit assez loin hors du vil-
lage. Un domestique enfin le rejoignit et le ramena
à sa mère éplorée.
— « Eh! quoi, Joseph, lui dit-elle en l'embrassant,
as-tu pu m'oublier ainsi?
— « Oh! pardon, chère maman, lui répondit l'en-
tant, je vous aime toujours ! Mais ils jouaient si bien
du violon. 1
Nous passons rapidement sur l'époque de son ado-
lescence où l'on ne trouve. d'ailleurs, aucun fait sail-
lant et digne d'être rapporté, pour arriver plus vite
à la principale phase de sa vie. c'est-à-dire à l'épo-
que où il improvisa le chant qui l'a immortalisé.
Entré de bonne heure au collége de Lons-ie-Sau-
nier, puis à celui de Besançon, le jeune Rouget s'y
distingua parmi ses condisciples. Déjà, il annonçait
les plus heureuses dispositions pour la poésie. Il avait
quinze ans lorsqu'il fut passer ses vacances chez une
parente attachée à la personne de la reine, et qui, en
- 20 -
cette qualité, occupait un appartement au château de
Versailles.
Destiné à la carrière des armes, il entra à l'âge de
seize ans, à la suite d'un examen très satisfaisant
dans l'école du génie, alors établie à Mézières. Il em-
portait du collége où il avait terminé ses études
quelques ébauches littéraires. Mais il dut alors s'a-
donner tout entier aux plans et aux mathématiques,
et il le fit avec une aptitude remarquable, d'autant
plus remarquable qu'en général les imaginations
vives ne mordent guère aux sciences exactes et po-
sitives. Il sortit de l'école en qualité d'officier du
génie, dont le brevet lui fut délivré à Mézières.
Sous-lieutenant dans cette arme en 1782, il devint
lieutenant en 1789 et fut promu au grade de capi-
taine en 1791. Il fut suspendu de ses fonctions le 25
août 1792, réintégré en octobre de la même année,
suspendu de nouveau en août 1793 et réintégré le
30 ventôse an'III. Nommé capitaine de première
classe pour l'armée du Rhin le 25 floréal an III, puis
chef de bataillon le 12 ventôse an IV, il démissionna
le 9 germinal de la même année.
Cet état de services, délivré par le ministre de la
guerre, le 28 mars 1863, à l'un des parents de Rou-
get de Lisle, et qui le désigne bien sous les nom,
surnom et prénoms de Rouget de Lisle (Claude-J 0-,
seph), se termine ainsi:
« Etait au siège de Namur en 1792. »
C'est la .seule campagne dont il soit question.
En 1791 il était donc capitaine du génie et tenait
garnison à Strasbourg. Il y composa un hymne à la
Liberté, qui fut chanté à la fête anniversaire de la
Fédération (1). Il y était encore lorsque, sur la fin
(1) On désignait sous ce nom la fête qui fut célébrée au
— 21 —
d'avril 1792, à la nouvelle de la déclaration de guerre
à l'Autriche faite par Louis. XVI au sein de l'Assem-
blée nationale, il composa son chant sublime dans
des circonstances toutes différentes de celles que ra-
conte, avec cette splendeur de style qn'on lui connaît,
l'auteur des Girondins. Lamartine, en effet, a singu-
lièrement altéré l'origine de ce chant célèbre. Ainsi,
il a fait du capitaine du génie un jeune rêveur à une
époque d'enthousiasme et d'action où, comme le fait
remarquer Gindre de Mancy, le rêve n'était pas in-
venté. Puis, il réduit le repas inspirateur aux pro-
portions exiguës d'un pauvre dîner de famille, où
l'amphytrion sert à son convive sa dernière, sa seule
bouteille de vin. Enfin, au violon dont l'auteur s'ac-
compagna dans la composition, il substitue de son
plein gré le piano, instrument tout postérieur, dont
Rouget de Lislé n'a jamais joué, et qui n'eût été alors
que le modeste clavecin. Que dire aussi du crescendo
d'admiration de M. Diétrich (1) et de ses jeunes et
charmantes filles ? Il est d'autant plus regrettable que
l'auteur des Girondins ait cru devoir adopter cette
étrange version que la vérité eût fourni à sa riche
palette de plus belles couleurs que la fiction. « Il a
cru, écrivait à ce sujet, en 1847, Mme Voïart à Gindre
de Mancy, il a cru poétiser la Marseillaise, et c'est
là le pis. Rien n'est plus beau que le vrai; et, ici, le
vrai était sublime. »
Dans ses Souvenirs d'un octogénaire que publie, en
ce moment et à ses frais, la société d'Emulation du
Jura, M. Désiré Monnier donne des détails fort longs
et fort circonstanciés sur cette époque de la vie de
Rouget de Lisle.
Champ de Mars, le 14 juillet 1790, en mémoire du premier
anniversaire de la prise de la Bastille. Une seconde Fédé-
ration eut lieu le 14 juillet 1792.
(1) Frédéric Diétrich, maire de Strasbourg.
— 22 —
Nous croyons devoir nous borner à transcrire, com-
me plus succints et plus exacts peut-être, les rensei-
gnements suivants extraits d'une lettre adressée de
Choisy, le 28janvier 1864, à M. Gindre deMancy par
une dame Voïart, qui fut la bienfaitrice de Rouget de
Lisle et dont nous aurons à parler plus loin.
« Pour ce qui concerne la véritable origine de la Mar-
« seillaise, votre version, celle du souper Diétrich,
« est la bonne. Je l'ai entendue conter vingt fois à
* Rouget de Lisle. Pendant'ce repas, où il fut ques-
« tion d'un chant de guerre, qu'on désirait pour le
« départ de l'armée qui devait avoir lieu le surlende-
« main, Diétrich dit à notre ami: — Voyons, Rou-
« get, vous qui êtes poète et musicien, faites-nous
« donc quelque chose qui vaille la peine d'être chanté.
« On ne nous a envoyé de Paris que des espèces de
« Ponts-Neufs sans caractère et sur paroles insigni-
« fiantes.- Le modeste jeune homme s'en défendit
« d'abord, alléguant les difficultés, le peu de temps.
« Mais la jeune et brillante assemblée applaudit avec
« transport à la proposition de son président. - Oui,
I( oui! Rouget, fais-nous cela; fais-nous un chant de
« guerre, que nous chanterons joyeusement tous en-
« semble!. Et, pour l'exciter, on remplit coup sur
« coup son verre de Champagne mousseux. Il cède à
« tant d'instances ; il dit qu'il essayera et sort enfin
« du souper, vivement impressionné par les discours
« belliqueux qu'il vient d'entendre.
Il En traversant les rues alors silencieuses, mais
« encombrées de chariots de guerre, de canons, de
« faisceaux d'armer, l'enthousiasme s'empare de lui.
« Rentré dans sa chambre garnie, il saisit son violon
« et,tout en chantant les phrases musicales, les paroles
« venaient presque à son insu s'offrir d'elles-mêmes
« au rythme guerrier qui résonnait dans sa pensée.—
— 23 —
« Car, m'a-t-il dit, je ne les écrivis pas pour garder
« l'ordre qu'elles devaient occuper dans la mélodie.
« Vers le matin, après avoir jeté sur le papier et
( au crayon seulement ces essais, dont il était loin
« d'être content, il tombait de fatigue et de sommeil,
« quand, vers neuf heures, Diétrich et quelques amis
« vinrent lui rappeler sa promesse ; Rouget de Lisle,
« qui était loin de se douter qu'il eût fait un chef-
« d'œuvre, ne le leur fit entendre qu'avec une sorte
« de répugnance. Ils en furent ravis, et Diétrich dé-
« clara qu'il serait exécuté à grand orchestre à la
« séance solennelle qui devait précéder le départ des
« troupes. Il pressa en conséquence l'auteur d'en
« faire, séance, tenante, l'accompagnement. Rassuré
« par le jugement de ses amis, Rouget de Lisle fit à
« la hâte une espèce de partition, assez simple, mais
« bien caractérisée, car il était bon compositeur, et
« l'on envoya le tout aux copistes du théâtre et aux
« chanteurs. Ceux-ci passèrent la nuit à l'étude, et,
c( en moins de vingt-quatre heures, la cantate fut
« copiée, apprise et exécutée. L'effet en fut prodi-
« gieux, et les soldats, en sortant des - portes de
« Strasbourg, se disaient: « Qu'est-ce donc que cet
« air-là qu'ils nous ont chanté ? On dirait qu'il a des
« moustaches. » Et le bon Rouget de Lisle. en répé-
« tant ce propos si caractéristique, souriait de ce
« sourire attendri que nous avons vu si souvent
« éclairer sa belle physionomie. »
Ecoutons maintenant ce qu'en dit Rouget de Lisle
lui-même dans une note placée en tête de l'hymne
des Marseillais, qui figure au nombre des Cinquante
Chants français.
« Je fis les paroles et l'air de ce chant à Strasbourg,
dans la nuit qui suivit la proclamation de guerre, fin
d'avril 1792. Intitulé d'abord Chant de l'armée du
— 24 —
Rhin, il parvint à Marseille par la voie d'un journal
constitutionnel, rédigé sous les auspices de l'illustre
et malheureux Diétrich. Lorsqu'il fit son explosion,
quelques mois après, j'étais errant en Alsace sous le
poids d'une destitution encourue à Huningue pour
avoir refusé d'adhérer à la catastrophe du 10 août,
et poursuivi par la proscription immédiate qui, l'an-
née suivante dès le commencement de la Terreur, me
jeta dans les prisons de Robespierre, d'où je ne sor-
tis qu'après le neuf thermidor. R. D. L. »
II
Voici cette ode fameuse, en sept strophes. Nous les
publions dans l'ordre adopté pour la Marseillaise dans
les Cinquante Chants français.
Allons, enfants de la patrie !
Le jour de gloire est arrivé.
Contre nous de la tyrannie
L'étendard sanglait est levé (bis)
Entendez-vous dans les campagnes
Mugir ces féroces soldats !
Ils viennent, jusque dans nos bras,
F Egorger nos fils, nos compagnes !.
Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons :
Marchons, marchons,
Qu'un sang impur abreuve nos sillons.
Que veut cette horde d'esclaves,
De traîtres, de rois conjurés t
Pour qui ces ignobles entraves,
Ces fers dès longtemps préparés ?
Français ! pour nous, ah ! quel outrage !
Quels transports il doit exciter !
C'est nous qu'on ose méditer
De rendre à l'antique esclavage!.
Aux armes, citoyens !.
— 26 —
Quoi ! des cohortes étrangères
Feraient la loi dans nos foyers !
Quoi ! ces phalanges mercenaires
Terrasseraient nos fiers guerriers !
Grand Dieu ! par des mains enchaînées,
Nos fronts sous le joug se ploieraient!
De vils despotes deviendraient -
Les maîtres de nos destinées ! -
Aux armes, citoyens !.
Tremblez tyrans ! et vous, perfides,
L'opprobre de tous les partis;
Tremblez ! vos projets parricides
Vont enfin recevoir leur prix.
Tout est soldat pour vous combattre :
S'ils tombent, nos jeunes héros,
La terre en produit de nouveaux
Contre vous tout prêts à se battre —
Aux armes, citoyens !.
Français ! en guerriers magnanimes,
Portez ou retenez vos coups.
Epargnez ces tristes victimes
A regret s'armant contre nous.
Mais le despote sanguinaire,
Mais les complices de Bouille,
Tous ces tigres qui, sans pitié,
Déchirent le sein de leur mère!.
Aux armes, citoyens!.
Nous entrerons dans la carrière,
Quand nos aînés n'y seront plus ;
Nous y trouverons leur poussière
Et la trace de leurs vertus.
Bien moins jaloux de leur survivre
Que de partager leur cercufeil,
Nous aurons le sublime orgueil
De les venger ou de les suivre -
Aux armes, citoyens!.
— 27 —
Amour sacré de la patcie,
Conduis, soutiens nos bras vengeurs.
Liberté, liberté chérie!
Combats avec tes défenseurs.
Sous nos drapeaux, que la victoire
Accoure à tes mâles accents ;
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire.
Aux armes, citoyens !.
La Marseillaise fut donc chantée pour la première
fois dans le salon du papa Diétrich, comme l'appelait,
à cause de sa paternelle administration, la popula-
tion strasbourgeoise. Diétrich, quoique premier ma-
gistrat de la cité, s'était jeté dans la démocratie la
plus avancée. C'était, paraît-il, un mélomane décidé
et qui aimait surtout à faire de la musique avec
Rouget de Lisle (1). Ce dernier interpréta son œuvre
en présence du maire Diétrich, de sa femme, de sa
belle-sœur, et, selon les uns; de ses deux fils, selon
les autres, de ses deux nièces. Il existe à cet égard
plusieurs versions.
Voici celle que, dans ses Souvenirs, M. Désiré Mon-
nier place dans la bouche même de Rouget de Lisle :
1 Arrivé au milieu du salon, je me mets à chanter
mon poème, en m'accompagnant de mon instrument.
A chaque strophe, voilà Yoncle et les nièces qui, dans
leur transport, accourent à moi. On se pressait l'un
contre l'autre, on s'embrassait follement; le papa
Diétrich pleurait, trépignait, battait des mains ; ils
étaient tous ou paraissaient être au paroxisme d'un
délire. L'œuvre de l'ami de la maison arrivait comme
fl) A cette époque Rouget habitait, non dans la maison
rouge, place Kléber, comme on l'a dit par erreur, mais près
de la place du Breuil, dans la maison de la Mésange, qui a
donné son nom à la rue.
-28 -
un enfant qui serait venu accroître leur famille ; ils
la regardaient comme la leur, parce qu'elle était née
pârmi eux. »
Cette scène a été vulgarisée par la gravure. Elle a
dignement inspiré un peintre de Paris, M. Pils, dont
le tableau, dit M. Désiré Monnier, est reproduit par
une gravure qui se vend dans les librairies bien pour-
vues. On y voit le vieux Diétrich, avec son air exalté,
pressant sur son cœur le Tyrtée de la France.
Mais la gravure la plus répandue et, sans contre-
dit, la plus populaire est celle où Rouget de Lisle est
représenté debout, le front découvert, une main en
l'air et l'autre sur son cœur, et chantant, sans s'ac-
compagner de son instrument, ses strophes inspirées.
Si nous nous arrêtons un peu complaisamment sur
les circonstances dans lesquelles les paroles et la mu-
sique de la Marseillaise sortirent de l'âme de Rouget,
comme Minerve armée sortit du cerveau de Jupiter,
le lecteur nous le pardonnera sans doute. La Mar-
seillaise est un chef-d'œuvre .et, bien que, selon cer-
tains biographes, le moderne Tyrtée ait préludé à ce
chant sublime par d'autres chants, ceux-ci pâlis-
sent tellement à-côté de l'hymne célèbre qu'on peut
encore appliquer à Rouget de Lisle ces deux vers
connus :
Ses pareils à deux fois ne se font pas connaître
Et pour des coups d'essai veulent des coups de maître.
Au reste, la Marseillaise est et demeure son œuvre
capitale, nous allions dire son œuvre unique. C'est
par elle qu'il survit dans la mémoire des hommes.
C'est elle qui a fait remporter tant de victoires par
nos armées (1) à une époque où, comme dit M. Désiré
(1) Une des premières fut la célèbre victoire de Jemmapes
— 29 —
Monuier, toute la gloire nationale était sous les dra-
peanx L'apparition de ce chant si gaillard, au dire
de nos soldats, qu'il en a des moustaches, lit en quel-
que sorte explosion. Il fit rentrer à jamais sous terre
les Carmagnole et les Ça ira. C'était comme l'éclair,
la foudre, le canon. Tel qui le chantait se trouvait
entraîné, poussé en avant. L'hymne de guerre était
t:lOIW.
Ces vers énergiques ont été frappés dans un en-
thousiasme sans précédent, et la musique est à l'ave-
nant. A cet égard il n'y a qu'une voix, et l'opinion
générale est d'accord avec le sentiment des auteurs
qui ont écrit sur ce sujet particulier :
c Ce fut dans un moment d'enthousiasme patrioti-
que que cette inspiration lui vint, et il est bien sûr
que,depuis, Rouget de Lisle n'a rien fait d'aussi poéti-
que, ni d'aussi fortement conçu. Le succès alla même
au-delà de son attente, et nous savons que plus tard
il s'en est lui-même étonné (1). »
c Inspiré comme il ne le fut jamais depuis, il trouva
l'air et les paroles tout à la fois, et déjà-, le lende-
main, les régiments passés en revue à cette musique
énivrante et pompeuse ne peuvent contenir leur
bouillante ardeur et ne demandent qu'à s'élancer sur
les chants de bataille (2). 1
Toutes les fois, a-t-on dit, que le souffle de la Li-
berté a passé sur la France, cet hymne admirable a
réveillé cet enthousiasme patriotique qui sommeille
quelquefois chez nous, mais qui ne s'éteint jamais.
Le chant de l'armée du Rhin, musique et paroles,
(6 novembre 1792j. Nos soldats, com;uandés par Dumouriez,
y culbutèrent les Autrichiens aux fiers accents de la Mar-
seillaise.
(1) Biographie universelle de Michaud.
(2) Désiré Monnier (Les Jurassiens recommandables).
— 30 —
appartient donc bien réellement à Rouget de Lisle.
M. Fétis, directeur du Conservatoire de Bruxelles,
n'a pas craint cependant de lui contester la paternité
de son œuvre, quant à la musique, qui, disait-il, était
d'un sieur Navoigille. Mais il n'a pas été difficile aux
amis de Rouget de Lisle et notamment à M. Gindre
de Mâncy de détruire l'opinion témérairement expri-
mée par M. Fétis. Cette circonstance a même inspiré
au premier les pages éloquentes et généreuses pu-
bliées d'abord dans l'Abeille jurassienne,puis plus tard,
• en novembre 1864, dans la Revue littéraire de la Fran-
che-Comté. Cette injustifiable allégation, dont plu-
sieurs journaux se sont faits trop complaisamment
l'écho, est d'ailleurs contredite par quelques mots de
Rouget de Lisle lui-même, servant de préface à la
Marseillaise dans l'édition de ses Cinquante Chants
français, et par la lettre de Mme Voïard que nous
avons citée plus haut. Rouget de Lisle est bien l'au-
teur de la Marseillaise ; c'est bien lui qui, comme il le
disait, a composé d'un seul trait le chant et les pa-
roles, l'âme et le corps.
Cependant, soyons juste et ne rendons à César
que ce qui est bien à lui. Il est une des sept stro-
phes qui, de l'aveu des biographes et, dit-on, de
Rouget de Lisle lui-même, n'appartient pas à ce der-
nier ; c'est celle qui commence ainsi :
Nous entrerons dans la carrière, etc.
et est intitulée quelquefois: Chœur des enfants. Le
lecteur, au surplus, doit s'apercevoir que cette
strophe qui, rigoureusement, ne fait pas par -
tie intégrante de l'œuvre et peut même en être re-
tranchée sans nuire à son unité, a dû être ajoutée
après coup à l'hymne des Marseillais.
- 31-
Nous reconnaissons aussi que Rouget de Lisle a
dû rester complétement étranger à la composition
de deux stances, non imprimées d'ailleurs, mais
chantées comme appartenant à la Marseillaise. Au
reste, Rouget, qui était la franchise et la loyauté
mêmes, ne s'en est jamais déclaré l'auteur.
Voici celle de ces stances composée à propos des
arbres de Liberté :
Arbre sacré, reçois le gage
De notre amour et de nos vœux ;
Puisses-tu grandir d'âge en âge
Et couvrir nos derniers neveux ;
Que sous ton ombre hospitalière
Le guerrier rencontre un abri,
Que le pauvre trouve un appui,
Et que tout Français trouve un frère!
Aux armes, citoyens !. etc.
Il avait composé à Strasbourg, outre son chant du
Rhin, une pièce de vers dont il fit aussi la musique.
Les paroles et la musique dialoguées de cette pièce
sont, dit M. Désiré Monnier, pleines de. ces mouve-
ments pour ainsi dire désordonnés qui n'appartien-
nent. qu'à un compositeur extraordinaire et auraieat
suffi pour assurer la célébrité de son auteur.
Sans partager entièrement l'opinion de M. Désiré
Monnier, nous donnons ci-après ce nouveau chant,
intitulé Roland à Roncevaux, lequel figure en tête des
Cinquante Chants français :
Où courent ces peuples épars ?
Quel bruit a fait trembler la terre.
Et retentit de toutes parts ?.
Ami, c'est le cri du dieu Mars.
C'est le cri fameux de la guerre,
De la gloire et de ses hasards :
Mourons pour la patrie,
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie,
- 3 £ -
Voyez-vous les drapeaux flottants
Couvrir les plaines, les montagnes,
Plus nombreux que les fleurs des champs !
Voyez-vous ies fiers mécréants
Se répandre dans nos campagnes
Pareils à des loups dévorants ?
Mourons pour la patrie
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
UN SOLDAT.
Combien sont-ils ? combien sont-ils ?
ROLAND.
Quel homme ennemi de la gloire
Peut demander combien sont-ils ?
Eh ! demande où sont les périls
C'est là qu'est aussi la victoire.
Lâche soldat, combien sont-ils ?
Mourons pour la patrie
C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
La musique de Roland à Roncevaux est évidem-
ment moins forte et moins énergique que celle de la
Marseillaise, dont elle n'est en quelque sorte qu'une
faible réminiscence.
Rouget de Lisle était, comme nous l'avons dit, ca-
pitaine du génie au moment où, éclata la grande et
mémorable Révolution. Nos braves volontaires cou-
raient à la frontière avec un élan, avec un dédain de
la mort dont on chercherait vainement des exemples
même sous l'empire (1). Rouget salua avec chaleur
cette aurore de liberté. Un des premiers il releva le défi
jeté par l'insolent manifeste du duc de Brunswick.
(1) C'est sans doute à la suite d'un enrôlement volontaire,
relativement considérable, que la rue de la Comédie reçut,
en 1793, le nom de rue des Volontaires.
— SS-
3
Il courut, lui aussi, à la frontière et fut incorporé
dans l'armée du Rhin.
Pendant ce temps, le chant national faisait son
tour de France et même son tour d'Europe. On le chan-
tait partout, dans les villes et dans les campagnes.
Rouget fut-il, quelque temps après l'apparition de
la Marseillaise, chargé des travaux de la place forte
d'Huningue, comme le prétend M. Désiré Monnier?
C'est ce que nous n'oserions affirmer. Toujours est-il
que Rouget a dû, à cette époque même, exercer à Hu-
ningue des fonctions assez bien rétribuées, et vrai-
semblablement celles d'ingénieur.
Cette année 1792 fut, d'ailleurs, pour l'auteur de la
Marseillaise une année de tribulations.
On sait que, suspendu de ses fonctions le 25 août,
11 fut ensuite réintégré. Mais il fut bientôt suspendu
de nouveau, puis destitué, puis enfin proscrit.
C'est à ce moment qu'il faut placer sa retraite dans
une campagne aux environs d'Huningue.
« J'y demeurai, dit-il, aussi exempt de craintes
que je l'aurais été à la cîme de notre Montaigu. Là,
pourtant, il me prit fantaisie de courir en liberté sur
la chaîne des Vosges entre le ballon d'Alsace et le
Donon. »
Mais il ne devait pas voir encore la fin de ses ad-
versités. Décrété d'arrestation (1), il fut pris et in-
carcéré à St-Germain-en-Laye.
La liberté ne lui fut rendue que le 9 thermidor.
Rouget de Lisle a raconté lui-même les causes de
cette arrestation. Ce fut Tallien qui, sans le connaî-
tre, signa le premier l'ordre de son élargissement.
Il fut même promu, le 12 ventôse an IV, au grade de
(1) Ce décret, à la date du 18 septembre 1793, est signé au
registre : St-Just, Robespierre, Jeanbon St-André , Gi-
rault et Barrère.
- 34 —
chef de bataillon et désigné pour être employé dans
l'armée du Rhin ; mais il sollicita vainement du mi-
nistre de la guerre l'honneur d'y être envoyé. Le mi-
nistre affecta même de ne voir en Rouget que le
poète et le musicien, et non l'officier du génie. Juste-
ment indigné, celui-ci envoya sa démission.
Rouget vit ainsi se briser la carrière si glorieuse-
ment ouverte devant lui. Il ne fut pas replacé dans
les cadres de l'armée active et rentra modestement
dans la vie privée. Quelque temps après, dit, sans
s'expliquer autrement sur sa nature, M. Gindre de
Mancy, « il remplit une mission assez importante. 1
Le même écrivain, — un peu prématurément se-
lon nous, — le fait figurer dans la campagne de Bel-
gique en qualité d'aide de camp du général de Va-
lence, dont le corps manœuvrait à quelque distance
de Yalmy, lorsque s'y livra la bataille de ce nom.
Le général de Valence ayant émigré, Rouget, nous
dit-il. refusa de le suivre.
Sur la proposition qui lui en fut faite par Tallien,
Rouget de Lisle l'accompagna dans l'expédition de
Quiberon — par reconnaissance, ajoute Gindre de
Mancy, mais plus encore par patriotisme. — Tallien
avait compris qu'un homme de la trempe de Rouget
ne pouvait rester inactif. Bientôt, néanmoins, ce der-
nier s'attacha au général Hoche, dont il devint l'aide
de camp. Il partagea avec ce grand capitaine tous
les dangers de la campagne et y fut même blessé.
Son nom. d'ailleurs, figure dans le rapport officiel,
et le comité de salut public fut chargé par un décret
de le récompenser. * Nous ne savons, disent les au-
teurs de la Biographie universelle, comment le décret a
été exécuté, mais il est bien sûr que Rouget n'a ja-
mais vécu dans l'opulence. *
Il a raconté lui-même les faits de cette expé-
— 35 —
dition dans une intéressante relation qui figure au
2e volume des Mémoires de tous, publiés beaucoup plus
tard, en 1834.
Il avait une grande admiration pour Hoche, le pa-
cificateur de la Vendée, qui, s'il eût vécu, eut con-
trebalancé la fortune de Bonaparte et peut-être tenu
dans le monde la place que celui-ci y a occupée. Hoche
avait, d'ailleurs, de plus que Bonaparte la probité in-
tègre. l'humanité et le respect de la vie des hommes.
En publiant sa relation, Rouget de Lisle avait un
but, celui de venger Hoche, qu'il glorifie comme un
héros des temps antiques, du reproche qui lui a été
fait d'avoir violé une capitulation conclue avec le
jeune Sombreuil, accusation, d'ailleurs, aussi absurde
que ridicule.
Rentré dans la capitale avec Tallien. après la vic-
toire des Républicains, il se lia avec ce député et sur-
tout, a-t-on dit, avec madame Tallien, ne s'occupant
que de musique et de plaisirs de société. Il paraissait
avoir tout à fait renoncé à la carrière des armes,
et il tâchait de se consoler avec son violon de la
perte de son épée.
Il obtint alors une place assez avantageuse. Il fut
mis à la tête d'une entreprise pour les vivres de l'ar-
mée. Mais il ne tarda pas à résigner ses nouvelles
fonctions, peu compatibles avec sa sévère probité
native. C'était, d'ailleurs, une nature d'artiste, dans
la meilleure acception du mot, et, pour ces organi-
sations particulières, le mot industriel est presque
toujours une formidable antithèse.
SetonM.PoisIe Desgranges, Rouget revint à Stras-
bourg en cette même année 1795. Il y conçut 1 Hymne
à V Espérance et y retoucha l'Hymne à la Liberté, qu'il
avait composée en 1791. un an avant la Marseillaise.
Au reste, il existe entre le chant de Roland à Ron-
- 36 —
cevaux, placé en tête des Cinquante Chants français,
etrHymne des Marseillais, qui se trouve être le vingt-
troisième, vingt et une romances ou poésies du mê-
me auteur et très certainement antérieures à la
Marseillaise. Nous consacrons plus loin un paragraphe
spécial à ces diverses productions.
Vengeance! tel fut le titre du chant de guerre qu'il
composa pour la descente projetée en Angleterre en
l'an VI (1798) et qu'adopta ensuite l'armée d'Egypte.
Il fit, quelques jours après le 18 brumaire (novem-
bre 1799), le Chant du Combat où l'on trouve ces vers
que cite M. Poisle Desgranges :
Que l'un de nous transige avec la honte,
Qu'espère-t-il ? quel en sera le fruit?
La mort peut fuir le brave qui l'affronte,
La mort poursuit le lâche qui la fuit.
Il est certain que, déjà à cette époque de sa vie,
Rouget de Lisle avait vu plus d'une fois la fortune
lui sourire. Peut-être n'eut-il fallu de sa part, pour
obtenir et conserver les faveurs de cette déesse ca-
pricieuse, que répondre quelque peu à ses avances.
« Mais, dit M. Poisle Desgranges, le caractère in-
dépendant de Rouget avait une mèche de cheveux
rétive qui lui commandait parfois de ne pas obéir. Il
ne sut faire la cour à personne et, comme sous le Di-
rectoire, fut oublié sous le Consulat et sous l'Empire.»
Si, comme on l'a dit, Rouget de Lisle fut admis -
dans l'intimité de Joséphine et de Bonaparte, il ne
profita aucunement de cette faveur et n'en tira pour
lui-même aucun avantage. Il usa et dut vraisembla-
blement user de son crédit non pour lui, mais pour
ses amis..
Ce qui pour nous est hors de doute, c'est que Bona-
parte, devenu empereur et chef de la dynastie des
— 37 —
Napoléons, ne voyait que d'un œil .suspect l'auteur
de la Marseillaise, auquel cependant il avait des obli-
gations. Peut-être, ainsi qu'on l'a prétendu, Bona-
parte l'avait-il compris dans ses répulsions pour la
famille Tallien. Toujours est-il qu'il ne voulut jamais
rien faire pour lui. Rouget, du reste, n'était pas
homme à se courber devant celui qui, revêtu d'abord
du manteau de la liberté, venait tout à coup de per-
sonnifier en lui le gouvernement de l'absolutisme et
déjà tournait sensiblement au despote. Il avait
avant tout la haine du despotisme.
Vraisemblablement, Rouget de Lisle habita Paris
pendant les premières années de l'Empire. Durant
cette période, il- ne se passa en ce qui le concerne
rien qui mérite essentiellement d'être rapporté. Il
est à croire qu'il s'y livra à peu près exclusivement
au culte des lettres et des arts, et plus spécialement
au culte de la poésie et de la musique. Au reste, sans
emploi salarié, il se trouvait, à ce moment déjà, aux
prises avec les exigences de la vie matérielle, avec
lesquelles il eut depuis si souvent à compter.
III
Mais revenons à Montaigu.
Rouget de Lisle ne fut pas le seul de sa famille à
souffrir de cette gêne relative.
Le petit domaine de Montaigu avait été aug-
menté d'une acquisition faite par Rouget de Lisle,
sous le cautionnement de sa mère restée veuve.
Nous voyons, en effet, que, par acte reçu Benoit,
notaire, le 28 fructidor an IX (15 août 1801),
Mme veuve Rouget, née Gaillande, et M. de Lisle,
son fils, acquirent de M. André, propriétaire et
avocat à Conliége, un domaine situé à Montaigu,
comprenant, outre la maison et les jardins, vignes,
champs et prés, au prix de 25,000 fr., dont moitié
payée le jour de l'acte.
Cette acquisition fut, selon nous, la cause princi-
pale de la ruine de Rouget.
L'année suivante, Rouget eut à pleurer la perte
d'une de ses sœurs, Jeanne-Monique, qui mourut à
Lons-le-Saunier, rue de "la Convention (1) au fau-
(1) La rue de Besançon.
- 40 —
bourg des Dames, le 26 vendémiaire an XI (8 sep-
tembre 1802).
On dit que les malheurs s'enchaînent et se tiennent
en quelque sorte. Sans prétendre élever cette phrase
au rang d'une vérité, nous reconnaissons néanmoins
qu'elle peut avec une certaine justesse être appliquée
à quelques membres de la famille Rouget. -
La vie à Montaigu devenait difficile. On fut obligé
de recourir aux emprunts. Le 26 mai 1807, par devant
Me Desgouilles, notaire à Lons-le-Saunier, madame
veuve Rouget souscrivait, au profit de son fils cadet,
le général de brigade Rouget (1), alors au service du
roi de Hollande, une obligation de 9,000 francs :
« Pour, lisons-nous dans l'acte, pareille somme que
lui a envoyée ledit "Sieur Rouget, son fils, pour sub-
venir à ses pressants besoins, laquelle somme elle
s'oblige de rendre à toute réquisition, obligeant à
cet effet tous ses biens en forme de droit, notam-
ment le domaine qui lui appartient au territoire de
Montaigu, acquis de M. André, consistant en champs,
prés, vignes, etc. s
Comme on le voit, madame veuve Rouget donnait
à son fils même des sûretés hypothécaires. On ne
s'explique guère cette clause rigoureuse que par le
désir qu'avait sans doute le général d'obtenir et de
conserver des garanties contre ses frères et sœurs.
Mille francs, non compris dans ladite reconnais-
sance ou obligation, avaient été précédemment prêtés
par le général à sa mère.
Totalisée avec les intérêts, la créance fut réglée à
11,500 fr. par acte reçu le même Desgouilles le 15 juin
1810. Dans cet acte, le général déclare « se contenter
(1) Le général était alors le cadet de la famille, par suite
du décès de son frère Marie-Joseph.