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Influence du catholicisme sur la formation de l'Espagne, par Edmond Bonnal

De
155 pages
impr. de Bonnal et Gibrac (Toulouse). 1864. In-8° , 160 p..
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INFLUENCE
DD
CATHOLICISME
SUR
LA FORMATION DE L'ESPAGNE
PAR EDMOND BONNAL.
L'Europe doit au Saint-Siège sa
civilisation.
CHATEAtron. [Gén. du Christ.)
TOULOUSE
•DECEMBRE 1864.
INFLUENCE
-I
MHÏATHOLICISME
SUR L'ESPAGNE.
INFLUENCE
DU
CATHOLICISME
SUR
11 FORMATION DE L'ESPAGNE
PAR EDMOND BONNAL.
L'Europe doit au Saint-Siège sa
civilisation.
CHATEAUBR. (Géu. du Clirisl.)
TOULOUSE
DÉCEMBRE 1864.
A SA MAJESTE
ISABELLE II
REINE D'ESPAGNE.
Il est peu de nations qui aient joué dans le monde politique le rôle de
l'Espagne. Elle a surtout brillé dans le concert des peuples catholiques,
à ce point que sa nationalité se forma en raison des progrès de l'Église.
Sa législation première a été citée par les jurisconsultes historiens et
fait encore l'admiration de notre siècle. Il appartient à la religion seule
de produire de telles oeuvres. Nous nous sommes plu à peindre l'esprit
de cette législation, comme l'influence des Conciles de Tolède, en con-
statant leur puissance politique.
On ne saurait mieux honorer Votre Majesté que par l'éloge d'un
peuple déjà si grand et qui a retrouvé sous Votre sceptre le rang que
lui assignent en Europe son passé non moins que Votre règne.
Que Votre Majesté daigne agréer ce modeste hommage fait autant
à la femme qu'à la Reine.
EDMOND BONNAL.
PREFACE.
Cet Essai est né du sentiment qu'a inspiré à l'auteur
un des actes politiques les plus graves de ce temps, la
Convention du 1S septembre.
Tout semble menacer un pouvoir que les plus grands
hommes d'État ont proclamé nécessaire, pouvoir qui avait
trouvé chez les Protestants et les Juifs d'illustres défenseurs
au nom de la morale et du droit.
Nous nous sommes plu à rasséréner notre âme par l'étude
d'une des plus grandes oeuvres de l'Église. Il restera comme
consolation à ceux qui croient, d'envisager sans crainte
l'insolence du succès.
Ce sera toujours un grand spectacle que celui de cet
émigré des États-Romains, de 1815, devenu publieiste,
économiste, jurisconsulte, homme d'État et diplomate,
demandant à l'exil la connaissance des hommes et des cho-
ses, de l'intelligence publique et de la politique, pour déposer
vnj PRÉFACE.
son savoir et son génie aux pieds du premier Pontife de la
Catholicité. Mats cet homme extraordinaire, qui avait voué
sa vie à l'indépendance de l'Italie, proclamait sans cesse
que l'indépendance n'est pas l'unité. L'anarchie unitaire
comprit qu'elle n'aurait jamais d'adversaire plus déclaré
que le vénérable Rossi. C'est par elle qu'il est mort, c'est
sa main sacrilège qui a brisé une existence dont la dernière
pensée fut pour Pie IX. Il estimait avec juste raison que
le centre de l'équilibre moral de l'Europe est à Rome.
« Je veux, écrivait-il la veille d'entrer au pouvoir,
" redevenir Italien, non émigré Le Pape a levé tous
» mes doutes. Sa Sainteté a daigné pour la seconde fois
» faire appel à mon concours, pour la formation d'un
» second ministère.... J'ai adhéré aux désirs de Sa
» Sainteté. Je reste Italien, mais à Rome, et avec l'espé-
» rance que mon concours ne sera pas inutile à l'Italie et à
» ses institutions nouvelles. »,
Et alors que la vie quittait sa grande âme, Rossi ren-
voyait au Pontife et au monde cet avertissement suprême :
La cause du Pape est la cause de Dieu.
Pour nous, en écrivant ces pages, témoignage de.notre
attachement à la plus chère croyance de notre vie, l'Église
catholique, nous ne nous sommes point dissimulé la tâche
que suscitait notre admiration. Nous l'avons accomplie avec
sincérité et confiance. Puisse-t-elle avoir gagné à ce contact.
INTRODUCTION.
Il est aujourd'hui de mode, dans un certain
monde, de médire de la religion. Le catholicisme
semble le fauteur de tous les désordres passés. Ce
qu'on est convenu d'appeler Y ancien régime aurait
exercé moins de méfaits, s'il eût frappé ce corps
de doctrines, au lieu de chercher en lui son point
d'appui.
Et d'abord, l'ancien régime a-t-il emprunté la
morale de sa politique à la morale religieuse ?
Est-il vrai que le catholicisme ait eu cette liberté
d'action que l'histoire constate dans les pouvoirs
10 INTRODUCTION.
civils, alors qu'elle en marque la restriction dans
les pouvoirs religieux ? L'Église, les religions et
les sectes chrétiennes ont tour-à-tour été persécu-
tées, persécutrices quelques fois, lorsqu'elles se
sont laissé conduire par la politique pour devenir
une arme entre leurs mains, cessant d'être une
conviction.
Il est de l'essence de l'homme d'abuser de la
vérité. Peut-on dire pour cela qu'elle ait perdu son
caractère? Aucune conséquence, a écrit Sidney,
ne peut détruire une vérité. C'est bien au catholi-
cisme que peut s'appliquer une telle parole.
Plus que jamais on affecte de méconnaître ses
oeuvres, en en recueillant le bénéfice. Plus que
jamais on se défie de sa doctrine en la mécon-
naissant. Que dis-je ? On la proclame l'ennemie
du progrès. Elle est la seule coupable. Les pas-
sions de l'homme ne seraient plus qu'un nom ; on
vivrait sous l'âge d'or, si l'Église n'était là pour
corrompre les âmes et pour fausser les esprits.
Le malheur est que les adversaires de l'Église
lui attribuent des principes qui ne sont pas les
siens. Ils s'en servent pour mieux jeter la confu-
INTRODUCTION. 11
sion dans les idées. Des accusations mal définies
ou surannées, des expressions vagues servent de
passeport au mensonge. On oublie que la civilisa-
tion du xixe siècle est là pour protester.
La mauvaise foi s'est alliée à la fausse science.
11 faut presque du courage pour défendre l'Église
et le catholicisme.
« En Russie, s'écriait naguères un prélat, l'or-
gueil de l'Église de France, « les catholiques et
» le clergé sont signalés comme des ennemis de
» l'autorité ; en France, comme des ennemis de la
» liberté ; en Belgique, comme des ennemis de
» la constitution qu'ils ont faite ; en Italie, comme
» des ennemis de la nation qu'ils ont élevée. Tout
» semble permis contre nous. Et en même temps,
» à la même heure, les créatures fatiguées du
» doute de la douleur, de la misère et de la vie,
» tendent les bras vers nous. On nous apporte
» des orphelins, on nous confie les ignorants, on
» nous recommande les peuples enfants ; la Chine
» à peine ouverte, la Syrie tremblante, les escla-
» ves affranchis, la Pologne expirante , l'Irlande
» affamée ; et si, dans le fond d'un hameau pàu-
12 ÎNTKOIHT.ÏTON.
» vre, il y a quelque malade délaissé ou quelque
» malheur obscur, voilà notre part et le fardeau
» qui nous revient (1 ). »
Il n'a rien manqué au Catholicisme en fait
d'injures. On ne lui en a ménagé aucune, pas
même le mépris des sots.
Donc il est éternel.
Il appartient à l'histoire d'attester ses oeuvres.
S'il en est qui aient failli parce qu'ils étaient
hommes, il les a le premier flétris. Qu'arguer
d'une institution qui a fait sortir le bien du mal,
sinon son utilité morale ? Que dire d'une croyance
qui est universelle, sinon qu'elle est vraie?
Les innovations germaniques avaient manqué de
disciples et d'adeptes, la philologie allemande s'était
contentée de ses abstractions, l'exégèse d'Outre-
Rhin, se renfermant dans le mysticisme idéal, avait
dédaigné de franchir nos frontières ; il fallait bien
que quelqu'un bien avisé prît pour elle cette
peine. Du sein de sa nuageuse dialectique, la logo-
(1) Lettre de Monseigneur Dupanloup au clergé de son diocèse, pour
la Pologne.
INTRODUCTION. 13
machie germanique a prêché le rationalisme trans-
cendantal et a posé les embarras de sa science
comme de hautes synthèses. Elle a eu la faiblesse
de croire que l'esprit se laisserait intimider par ses
paradoxes, qu'il céderait devant des formes vieillies
masquées par un beau langage ou présentées par
de vastes intelligences.
La polémique a revêtu diverses formes, et, selon
les sciences auxquelles elle s'attaquait, elle s'est
faite religieuse, économique ou littéraire, artisti-
que ou philosophique. La polémique religieuse,
contenue dans les disputes théologiques ou les
recueils plus spécialement destinés à la philosophie,
a eu, de nos jours, le privilège d'attirer dans la
discussion des talents d'une rare élévation.
M. Guizot a traité de législation politique, dans
son Histoire de la Civilisation en Europe ou en
France et dans son Histoire des origines du gouver-
nement représentatif. M. Thiers a caractérisé l'es-
prit de la société moderne dans son Histoire de la
révolution française. M. Charles de Rémusat s'est
fait, par la supériorité de son talent et la noblesse
de son caractère, le premier des publicistes con-
&.% '&
U INTRODUCTION.
stitutionnels de ce siècle, supérieur à Benjamin
Constant par l'unité de sa carrière. M. Cousin a
fondé VHistoire de la Philosophie. M. de Monta-
lembert a prêté au catholicisme le prestige d'une
parole aussi puissante que sympathique. Le Père
Lacordaire a préparé par son génie l'accord de la
raison avec la foi, de l'autorité avec la liberté. Le
prince de Broglie a donné à l'apologétique chré-
tienne le concours d'une double force, un remar-
quable talent et l'autorité d'un nom admiré de tous.
Le P. Gratry a communiqué à sa polémique la
puissance de sa logique, en alliant deux principes
nécessaires l'un à l'autre, le Catholicisme et la
Liberté.
La plupart de ceux qui aspirent à l'exercice de
la raison pure ont regardé comme indigne d'eux la
voie suivie par ces maîtres de la pensée ; ils n'ont
trouvé aucun système philosophique assez élevé
pour la hauteur de leurs synthèses ; la nébuleuse
Allemagne a seule satisfait les exigences de ces
nouveaux théoriciens, on a eu l'école critique.
L'exégèse a franchi le Rhin pour se faire crilicisme.
On le comprend, une telle école s est empressée,
INTRODUCTION. 15
pour affirmer son existence avec bruit, de nier ce
que l'on avait toujours admis. Aussi, dit-elle avec
M. Vacherot : « La critique de Kant et de son
école a ruiné jusque dans ses fondements.... la
métaphysique de Platon, Descartes, Malebranche,
Bossuet, Fénelon, Leibnilz et Clarke. » Les esprits
novices seuls peuvent s'en contenter. Que nous
propose-t-on en retour ? Le « sentiment moral, »
cette raison pratique de Kant. Comme si le senti-
ment pouvait seul fournir les bases d'une discussion
philosophique. Ces logiciens donnent ainsi à penser
qu'ils importent leur dilettantisme littéraire dans
l'exégèse et la philosophie.
Le rôle qui appartient à la critique se définissait
ainsi, il y a seize ans : « La critique (1) ne connaît
pas le respect, elle juge les dieux et les hommes.
Pour elle il n'y a ni prestige ni mystère, elle rompt
tous les charmes, elle dérange tous les voiles.
C'est la seule autorité sans contrôle, car elle n'est
que la raison elle-même : c'est l'homme spirituel
de saint Paul qui juge tout, et n'est jugé par
(1) Revue des Deux-Mondes, décembre 1857, p. 241.
1G INTRODUCTION.
personne. » Voilà bien le manifeste de l'orgueil
et de la colère. Il n'est pas d'école plus imbue des
droits supérieurs qu'elle s'adjuge pour les élever
à la valeur d'un principe. Faut-il s'étonner encore
si le criticiste traite de béotien (1 ) celui qui croit
à la philosophie et à la théologie.
L'exégèse allemande et le mysticisme transcen-
dantal ont trouvé dans tous les camps de rudes
adversaires. M. Guizot, que nous aimons à citer
pour l'étendue de sa science et la probité de son
talent, proteste en ces termes :
« On ne tente pas de nous ramener à telle ou
telle de ces formes de l'idolâtrie qui ont érigé en
Dieu les héros du genre humain, ou les grandes
facultés de l'homme, ou les forces de la nature ;
mais on veut que nous délaissions le Dieu de la
Bible et de l'Évangile, le Dieu primitif, indépen-
dant, personnel, distinct et créateur de l'homme
et du monde ; et on nous demande d'accepter pour
toute religion un Dieu abstrait, qui est aussi une
idole d'invention humaine, car il n'est autre que
(1) Revue des Veux-Mondes, juillet 1859, p, 377.
INTRODUCTION. 17
l'homme et le monde confondus et érigés en Dieu,
par une science qui se croit profonde et qui vou-
drait bien ne pas être impie. A la place du chris-
tianisme, de son histoire et de ses dogmes, ces
grandes solutions de notre destinée et ces sublimes
espérances de notre nature, on nous propose le
panthéisme et les embarras de l'érudition (1). »
Les contradictions, la supposition, d'où l'on
déduit des preuves sans logique, des affirmations
et des conclusions plus hypothétiques encore, le
mépris de la tradition, voilà l'oeuvre nouvelle.
Eriger l'athéisme moins en doctrine qu'en méthode,
tel est le perfide résultat des prémisses. Ce n'est
pas ce qu'ont fait les écoles rationalistes de Goet-
tingue et de Tubinguè (2).
M. Ewald qui représente l'école de Goettingue,
a publié une Histoire du Christ d'autant plus impor-
tante par ses aveux qu'elle est d'un protestant
célèbre : « Le Christ, dit-il, a, dans l'histoire
(1) L'Église et la société chrétiennes, par M. Guizot, chap. 5.
(2) Voir sur cette partie de la controverse : Réponse à M. Renan,
par une des lumières du clergé de France, le II. P. Gralry, professeur à
la Sorbonne.
18 INTRODUCTION.
universelle, un caractère unique qui dépasse de
beaucoup tout ce qui, de près ou de loin, pour-
rait lui ressembler. Nul avant lui n'offre rien de
pareil, nul après lui n'a pu ni ne pourra lui être
comparé.
» Il est le Christ, le Messie unique, le Sauveur
attendu, la fleur, le fruit de toute l'histoire de
l'humanité (M). »
De son côté,' M. Keim, un des maîtres de l'école
de Tubingue, s'écrie : « Au lieu de se jouer de
cette grande histoire de Jésus que tous les siècles
contemplent avec recueillement, au lieu de flatter
les esprits blasés, de contrister les croyants, et
ftoutrager la science, je parle de la science libre,
que M. Renan se remette au travail avec con-
science et recueillement ; qu'il n'essaye plus d'écrire
en six mois, dans, une hutte de Maronites, et
entouré de cinq ou six volumes, l'histoire des
temps apostoliques annoncée dans son introduc-
tion : alors. il pourra obtenir son pardon des amis
(1) Journal des savants de Goet lingue, du 5 août 1863, cité par le
Père Gratry.
INTRODUCTION. 19
de l'histoire véritable, qui rient de son singulier
triomphe (1). »
La Théologie protestante française n'a pas été
moins sévère dans ses jugements : « Ce qui est
beaucoup plus grave, dit M. Colani, c'est le procédé
inouï d'après lequel M. Renan, brisant en mille
pièces les récits et les discours des Evangiles, en
distribue les fragments comme bon lui semble....
Ici toute discussion est inutile... Il doit suffire de
protester énergiquement contre.ces perpétuels coups
d'État, et de protester, non pas au nom d'un pré-
jugé religieux, mais au nom de la science, au
nom de la critique, au nom de Vhistoire (2). »
Donc, après les préjugés de doctrine et d'his-
toire est venu le mensonge. De faux savants et des
publicistes de mauvaise foi ont fait cause commune.
Ils ont voulu expliquer la formation de la matière
par la matière, renouvelant à trois mille ans de
distance l'erreur d'Épicure sur les atomes. Ils en
(1) Gazelle d'Augsbourg, des 15, 16 et 17 septembre, citée par le
Père Gratry.
(2) Revue de [théologie protestante de Strasbourg, 51' livr., fragment
cité par M. l'abbé Freppel, de la Sorbonne.
20 INTRODUCTION.
dépeignent les phénomènes géologiques, ils affir-
ment que le mystère chrétien est en contradiction
d'une manière frappante avec les progrès de la
science moderne. Ce mystère seul éclaire pour-
tant la science du monde ; il n'y a d'explication
scientifique des êtres que par lui..
En effet, le mystère chrétien affirme les grandes
lois et les grands principes, lois et principes sur
lesquels il repose lui-même. Moïse attestait l'uni-
versalité du monde céleste, en racontant com-
ment il avait été créé, par qui et pour quelle fin.
Dieu n'a pas voulu limiter le champ de la science
en faisant préciser le mode de son oeuvre, il en a
fait connaître le but et c'est ce qui importe. Créa-
teur, il est aussi ordonnateur.
Si l'on recherche l'antiquité de la terre et de la
sorte l'âge de l'humanité, la demi-science en ap-
pelle au granit avec ses traces de feu, elle retrace
une flore disparue, elle recourt aux fossiles, et
demande aux animaux, aux plantes et à l'homme
lui-même le secret des erreurs bibliques. Qu'à fait
Moïse? Il a écrit l'oeuvre de Dieu et marqué l'appa
INTRODUCTION. 21
rition de l'homme au terme de la création. Qu'im-
porte l'espace de temps consacré ! Qu'importe ce
mot impropre, jour ! Y a-t-il un fossile remontant
à vingt mille ans d'âge ? Le livre écrit par les géo-
logues sincères concorde avec celui de Moïse,
comme s'ils eussent écrit en voyant les phénomè-
nes se dérouler à leurs yeux.
La physiologie antichrétienne a émis la doctrine
de la génération spontanée. Elle a tenté de prouver
l'existence d'une force secrète, produisant à certai-
nes époques les divers phénomènes de la vie ani-
male' ou végétale. Ses auteurs ont semblé oublier
que l'eau exposée à la lumière et de la pureté de
laquelle ils protestent, comme s'ils l'eussent créée,
contient des germes de vie étrangers à elle-même.
La vie n'est produite que par la vie. Depuis six
mille ans on n'a vu aucun être, ni même aucun
fossile, issu de la génération spontanée. Cette doc-
trine est donc sans preuve vraie, des temps antédi-
luviens à Aristote et d'Aristote à Cuvier.
Pourrait-on s'étonner encore que la cause finale
de la vie ait été niée par cette doctrine? le hasard
22 INTRODUCTION.
y remplace l'action de la Providence. Une loi fixe
dans le développement de la vie est pourtant le
résultat de l'ordre qui a présidé à la création. Il
appartenait à Leibnitz d'entrevoir la loi de conti-
nuité dans le monde vivant. Des théoriciens athées
invoquant celui dont ils dénaturaient la pensée,
proclamèrent Y homme-mollusque, Yhomme-poisson,
Y homme-singe. Pas plus que les fossiles anti créa-
teurs de l'homme après que Dieu eut tout créé
pour y introniser l'être roi, les preneurs de ce
système n'ont montré un seul modèle. Les espèces
créées sont immuables et permanentes. Les mons-
tres qui apparaissent à distance, attestent la vérité
en éclairant la science. Ces lois, ces principes,
qui résument les lois de l'astronomie, de la géo-
logie et de la physiologie, la doctrine catholique
les a affirmés, conservés. La Genèse les a inscrits
en tête du livre par excellence. La Bible s'est
confirmée par eux l'institutrice des nations.
Ainsi, les attaques contre le catholicisme sont
injustes puisqu'il est la source première de la civi-
lisation moderne. La négation de la divinité du
Christ qui tend â renverser le christianisme n'est
INTRODUCTION. 23
qu'un mensonge et les sectes séparées du catholi-
cisme en ont flétri les auteurs. Ainsi, les erreurs
calculées de la demi-science se brisent devant la
Genèse et devant le génie de Moïse. La science,
progressive dans les conséquences des lois et des
principes, approuve les dogmes bibliques ennemis
de l'erreur.
Donc le catholicisme est éternel, car il est la
vérité même. Du jour où il proclama son avène-
ment, le monde trouva en lui le terme de sa perfec-
tion intellectuelle et morale. Dans l'ordre politique,
au contraire, il y a vu son point de départ. Dieu
n'a pas tout perfectionné d'un coup, il a laissé à
la volonté ce qui pouvait l'ennoblir. L'homme a
pu choisir la forme de gouvernement propre à chaque
pays, à chaque peuple. Mais il a fixé les limites
du choix par les vérités morales. Se perfectionner
au point de vue surnaturel par la religion, pro-
gresser par la volonté dans l'ordre politique, voilà
la marche de l'humanité.
Ce serait vainement qu'on tenterait de séparer la
Politique de l'influence des climats, des races, des
24 INTRODUCTION.
moeurs d'une nation ou de ses idées religieuses.
Elle relève d'un principe éternel émanant du droit
naturel et du droit civil. Il peut donc y avoir
une philosophie politique comme il y a une philo-
sophie de l'histoire. Elles semblent s'entr'aider
l'une l'autre et se corrigent par l'examen des faits.
Tacite tempère Aristote. L'art du gouvernement
dévient ainsi une science. Si la politique est suscep-
tible des plus étranges variations, l'étude sociale
qui en résulte atteste une succession de systèmes
aussi mobiles que progressifs. Ce n'est pas que
chaque école ou chaque principe nouveau ait porté
en lui une amélioration, résultat nécessaire de son
innovation.
La doctrine du progrès indéfini est donc possi-
ble. Et qu'on ne croie pas que cette théorie n'ad-
met rien d'absolu en morale ou en religion. C'est
au contraire là son principe. La théorie du progrès
indéfini, basée sur la justice, n'est pas le rêve de
l'utopie conduisant au socialisme. Bien au con-
traire, le socialisme n'a jamais admis la perfecti-
bilité puisqu'il se proclame la perfection même.
INTRODUCTION. 25
Pour ne point admettre la perfectibilité, l'anarchie
résulte d'une doctrine aussi insensée (1).
Cicéron lui-même écrivant ses traités de la Répu-
blique et des Lois, évoquait le passé par l'histoire
et dictait au peuple romain les conditions de sa
nouvelle grandeur. Il a entrevu lui aussi ce dogme
et le marque en ces termes : « Puisque Dieu a
» créé l'homme, puisqu'il a voulu faire de lui
» le maître des autres créatures et qu'il a embelli
» son existence dans ce but, avouons donc le
» progrès que fait la nature qui confirme et per-
» fectionne elle-même la raison, selon qu'elle
» comprend la capacité de chacun, alors que l'in-
» telligence est à peine née et ébauchée (2). » Il
appartenait au christianisme de réaliser ce que la
(1) La théorie du progrès indéfini a eu do nombreux défenseurs dans
le sein même du catholicisme. Ainsi Saint Vincent de Lérins dans son
Commonitorium, §§ 2 et 3. — de Bonald dans la Législation primi-
tive., QEuv. compl., T. I, p. 1197 en note et p. 1200. — Newman dans
l'Histoire du développement de la doctrine chrétienne, trad. Gondon. —
M. Thonissen, professeur à l'université de Louvain, dans ses Quelques
considérations sur la théorie du progrès indéfini dans ses rapports avec
l'histoire de la civilisation et les dogmes du christianisme. — Dans le
camp des rationalistes, M. E. Pellctan par ses livres : Le monde marche
cl Profession de foi du XIXe siècle.
(2) De Legib. I, 9 et 23.
26 INTRODUCTION.
philosophie ancienne avait si longtemps cherché,
la foi.
-Si un retour marqué se fait vers les idées chré-
tiennes, c'est que le monde est las de détruire. Il
a hâte de consolider l'édifice construit. Quoique
affaiblie, la morale tend à reprendre son empire
dans le mouvement des choses et des idées humai-
nes. C'est à elle qu'il appartient de concilier
l'ancien et le nouvel état de la société moderne.
Au-dessus de toutes les nécessités il y aura tou-
jours ce grand principe, la morale protectrice du
droit. Je m'assure que dans cette protection la
morale religieuse l'emporte sur la morale naturelle
de la toute-puissance de son origine.
La société religieuse, en effet, a succédé à la
famille dans la constitution du monde. C'est elle
qui a fait passer l'humanité de la religion domes-
tique à la religion juive, préparant ainsi le dogme
chrétien. La société politique de son côté a accom-
pli son perfectionnement, en passant de l'état
nomade à l'état sédentaire et de l'état domestique
à l'état public. C'est là, à proprement parler, la
INTRODUCTION. 27
marche de la civilisation. Aussi, a-t-on dit avec
raison, que la vérité seule la développe.
Religieuse chez les Juifs, la législation se modifia
dans ses rapports avec la société païenne. Elle y
proclama la souveraineté de l'homme ou plutôt de
l'État. Le christianisme adoucit le caractère ab-
solu de sa législation par une force nouvelle, la
charité. Son influence passa dans les moeurs, dans
le droit public et dans la politique au bénéfice de
la société.
Il n'y a pas jusqu'à des protestants qui n'aient
constaté les bienfaits du Catholicisme dans ces
trois ordres d'idées.
« A tout prendre, a dit leur plus illustre publi-
ciste, cette influence a été salutaire : non seule-
ment elle a entretenu et fécondé le mouvement
intellectuel en Europe; mais le système de doc-
trine et de préceptes au nom desquels elle impri-
mait le mouvement était très supérieur à tout ce
que le monde ancien avait jamais connu. Il y avait
à la fois mouvement et progrès.
28 INTRODUCTION.
» La situation de l'Église a, de plus, donné au
développement de l'esprit humain dans le monde
moderne, une étendue, une variété qu'il n'avait
point eues jusqu'alors. En Orient, l'intelligence est
toute religieuse ; dans la société grecque, elle est
presque exclusivement humaine : là, l'humanité
proprement dite, sa nature et' sa destinée actuelle,
disparaissent ; ici, c'est l'homme, ce sont ses
passions, ses sentiments, ses intérêts actuels qui
occupent tout le terrain. Dans le monde moderne,
l'esprit religieux s'est mêlé à tout, mais sans rien
exclure. L'intelligence moderne est empreinte à la
fois d'humanité et de divinité. Les sentiments, les
intérêts humains tiennent une grande place dans
nos littératures ; et cependant le caractère religieux
de l'homme, la portion de son existence qui se
rattache à un autre monde, y paraissent à chaque
pas : en sorte que les deux grandes sources du déve-
loppement de l'homme, l'humanité et la religion, ont
coulé en même temps et avec abondance, et que,
malgré tout le mal, tous les abus qui s'y sont mêlés,
malgré tant d'actes de tyrannie, sous le point de
vue intellectuel, l'influence de l'Église a bien plus
INTRODUCTION. 29
développé que comprimé, et plus étendu que
resserré (1). »
La vérité ressort tellement de l'unité catholique,
que l'église luthérienne a tenté sans cesse de con-
fesser une même foi. Elle ne saurait pas plus y
parvenir aujourd'hui qu'à sa naissance, c'est là
la marque de sa faiblesse comme de sa vicieuse
origine.
Les dissidences les plus diverses ont frappé le
protestantisme au xixe siècle. Il est vrai que pour
cacher ses plaies il devient plus actif, qu'il se
pose en conquérant et qu'il multiplie ses moyens
de publicité. Il parle de tout et c'est soii droit.
Histoire, philosophie, exégèse, sciences, économie
politique, il touche à tout, souvent avec talent,
mais il se fourvoie toujours dans le domaine reli-
gieux. Avec la multiplicité de ses écoles et la forme
nouvelle qu'il prête à sa synthèse, il serait très
difficile de faire une nouvelle Histoire des varia-
tions, s'il ne la qualifiait lui-même- YÉcole des
(1) Histoire de la Civilisation en Europe, par M. Guizot, sixième
leçon.
30 INTRODUCTION.
nuances. Sa première force est son attachement au
surnaturel. Ce n'est là qu'un vol de doctrine à
l'esprit catholique.
Le protestantisme ne saurait sortir de cette
alternative : ou remonter à son origine et alors il
se trouverait en présence de l'ancienne contro-
verse catholique -, ou bien devenir franchement
individualiste en sacrifiant ses principes sur le sur-
naturel, mais au prix de sa foi chrétienne. Un
écrivain, qui vient de renouveler l'arianisme sous
des formules sans preuves qui se donnent pour
de la science, condamne ainsi les églises protes-
tantes :
« Quand le protestantisme n'aboutit pas à une
» religion purement rationnelle, il est inconsé-
» quent. Si le protestantisme n'aspire qu'à rem-
» placer un ensemble de croyances dogmatiques
» par un autre, il n'a plus de-raison d'être. Le
» catholicisme alors vaut bien mieux que lui (1). »
On ne saurait suspecter le témoignage d'un tel
adversaire.
(1) Eludes religieuses, par M. Renan.
INTRODUCTION. 31
Tout concourt donc à proclamer le catholicisme
la meilleure des doctrines, en religion, la vérité
même.
« Les dissidents, s'écrie Balmès, datent d'hier ;
l'Église montre la succession de ses pasteurs,
remontant jusqu'au Christ. Les premiers ont varié,
ils varient sans cesse dans leur enseignement et
leur doctrine ; l'Église catholique a conservé, Con-
serve encore, une, invariable, intacte, la foi qu'elle
a reçue des apôtres. D'une part, la nouveauté, la
mobilité, c'est-à-dire le doute et l'angoisse; de
l'autre, l'unité, l'antiquité, c'est-à-dire le repos
dans la foi, la consécration, pour nos croyances, de
la raison des siècles et du respect des aïeux. »
Cet Essai en fournira une nouvelle preuve.
INFLUENCE
DU CATHOLICISME
SUR L'ESPAGNE.
CHAPITRE PREMIER
LE CHRISTIANISME ET LES BARBARES EN ESPAGNE.
Le matérialisme des sens qui avait envahi l'anti-
quité, avait pénétré jusque dans l'ordre politique.
La force avait paru le dernier mot des gouver-
nements ; le fait s'était substitué au droit. L'anar-
chie sociale avait suivi l'avilissement des hommes
prétendus libres. La liberté était devenue un vain
nom, invoquée tour-à-tour par les tyrans et par les
prétoriens.
Le christianisme apporta avec lui la loi morale.
34 LE CHRISTIANISME
Que faisait Athénagore s'écriant : « Le Dieu uni-
» que ! les philosophes du jour le proclament tous;
» pourquoi défend-on à nous seuls de dire ce que
» dit tout le monde (1 ), » sinon attester le droit
sur le fait ?
PREMIÈRE SECTION.
Du Christianisme.
La philosophie ancienne reflétait l'esprit des
religions nationales. Si elle combattit le poly-
théisme, elle méconnut le Dieu créateur. Elle crut la
matière aussi ancienne que Dieu, et la fit éternelle.
Elle se perdit dans le vague de ses abstractions
physiques et morales, selon les divers principes
des écoles. Artiste et poétique en Grèce, elle
devenait politique à Rome, parce qu'elle y consti-
tuait une partie du droit public. En Orient, le
fatalisme et le panthéisme constituaient son carac-
tère. Le culte de la matière et la fatalité l'avaient
envahie au contact de l'orientalisme. Elle manquait
(1) Légat. 7.
ET LES BARBARES EN ESPAGNE. 35
de cette inspiration spiritualiste que lui apportait
l'Évangile et ne pouvait communiquer aux âmes
ce lien puissant de la nouvelle doctrine, la charité.
Son premier et son dernier mot étaient l'égoïsme.
Le christianisme donna à la puissance matérielle
un autre appui que la force ou le fait. Le senti-
ment de la justice appliqué à la politique fut son
oeuvre. Il modéra les violences des peuples barba-
res jusque dans la chute de l'Empire romain. Ce
sentiment suprême du juste, ce n'est plus seule-
ment dans l'immortalité de l'âme ou la providence
qu'il le puisait, mais dans la divinité de son culte.
Sa mission réparatrice éleva la science gouverne-
mentale de toute la hauteur de son spiritualisme.
L'Évangile apporta donc là liberté morale aux
peuples comme aux individus. Si le temps dut
lui substituer la théocratie, ce fut pour prendre en
main les intérêts des faibles contre l'absolutisme
des pouvoirs politiques.
En présence avec les principes de la civilisation
ancienne, le christianisme anima de son souffle
puissant un monde désormais ruiné. Il étouffa ces
dogmes philosophiques de la Grèce qui faisaient du
36 LE CHRISTIANISME
prisonnier un esclave et de l'étranger un barbare.
Il s'empara des éléments dissolus de la société anti-
que et les épura au contact de son spiritualisme.
S'appropriant les âmes des Barbares, il leur livra
le monde pour le régénérer. L'établissement du
christianisme fut moins la ruine des religions païen-
nes que la conquête de Rome par les vaincus de la
veille. C'est même un des caractères de la diffusion
chrétienne d'avoir recouru aux barbares et aux
peuples vaincus, pour s'épandre dans les deux
mondes. Les révolutions et les bouleversements de
la société ne sauraient avoir d'autre guide que la
Providence. Dieu est ainsi partout parce qu'il est
tout, il préside à la marche de l'humanité.
Quoi de plus merveilleux que ce concours du
monde barbare quittant ses retraites pour anéantir
l'Empire romain ! Quel concert que cette invasion
subite de peuples dont les Césars ignoraient même
le nom ! Scythes et Goths, Huns et Germains,
Tartares et Francs, ils semblent tous conviés à un
même festin. Du fond de leurs déserts ou de leurs
forêts, ils se précipitent en masse sur la conquête
ET LES BARBARES EN ESPAGNE. 37
romaine. Ils la déchirent comme les Juifs déchi-
rèrent la tunique du Christ.
Ils. descendent du Caucase, passent le Danube,
la Mer Noire et la Mer Caspienne. Scythes, Sar-
mates et Germains, voilà les trois races premières.
La civilisation romaine avait pénétré quelque
peu, comme par degrés successifs et analogues,
dans les déplacements survenus.
La race scythe qui n'avait jamais abandonné le
centre de l'Asie était à l'état de barbarie primitive.
Les Slaves, au contraire, que les hasards de la
guerre avaient rejetés vers l'ouest du continent
asiatique, s'étaient adoucis dans leurs moeurs. La
race germaine plus occidentale encore; possédait
une législation supérieure à celle des autres peu-
ples. La position géographique justifie les diffé-
rences de caractère et d'habitudes de ces races.
L'expérience avait dû venir quand même par suite
de ces migrations continuelles ; ils avaient eu à
soutenir des luttes incessantes contre le sol où les
refoulait le patriotisme romain. Le christianisme
trouva le terrain comme préparé, il n'eut qu'à y
semer ses croyances pour en faire les instruments
38 LE CHRISTIANISME
de son oeuvre. La seconde période des invasions
barbares (1), qui dura quatre-vingts ans environ,
(395 à 476), amena la chute définitive de l'Empire.
DEUXIÈME SECTION.
Les Barbares en Espagne.
La conquête des maîtres du monde avait succédé
dans la Péninsule ibérique à celle de Carthage.
Rome s'était emparée de l'Espagne et en avait fait
une de ses provinces deux siècles avant l'ère chré-
tienne. Ses usages, son idiome et ses lois y avaient
supplanté les moeurs carthaginoises. Elle avait mis
la main partout. Sous sa domination, ses peuples
s'étaient mêlés et confondus. La chute de l'Empire
les livra aux Barbares.
La langue et la civilisation romaines survécurent
dans la Péninsule à la disparition de ses anciens
maîtres. Le pouvoir civil et l'Église s'étaient unis
(1) La première invasion des Barbares comprend toutes les attaques
dirigées à plusieurs reprises par les peuples qui confinaient aux fron-
tières du nord et de l'est de l'Empire.
ET LES BARBARES EN ESPAGNE. 39
dans la conquête du peuple-roi. Ils se séparèrent
avec l'invasion. Des conciles célèbres se tinrent
en Espagne ; ses Évêques furent loués par saint
Augustin lui-même. Elle semblait recevoir une
civilisation nouvelle des églises voisines. L'Afri-
que, avec ses débats religieux, l'autorité de ses
évêques et les splendeurs d'Hippone, paraissait
absorber les restes de la grandeur romaine. Le
génie naissant du christianisme y élevait l'intelli-
gence à des hauteurs que la cité impériale n'avait
jamais connues. Le génie épiscopal éclipsait celui
des Césars.
L'Église de Tolède s'inspirait des ardeurs de saint
Augustin et la Cité de Dieu y entretenait la civili-
sation et la science.
Dans la conquête barbare du cinquième siècle,
les plus humains des maîtres échurent à l'Espagne.
Ataulphe, successeur d'Alaric, avait conduit les
Wisigoths dans la Gaule ; vaincu par Constance, il
passa les Pyrénées et s'imposa à la Péninsule.
« J'ai eu la pensée, avait-il dit, d'effacer le nom
» romain de la terre, et de substituer à l'empire
» des Césars.celui des Goths, de sorte que tout ce
40 LE CHRISTIANISME
» qui était Romanie devînt Gothie, et qu'Alaulphe
» jouât le même rôle qu'Auguste. L'expérience
» m'ayant démontré l'impossibilité où sont mes
» compatriotes de supporter le joug des lois, j'ai
» pris le parti de chercher la gloire en consacrant
» les forces des Goths à rétablir dans son intégrité
» la puissance romaine, afin qu'au moins la pos-
» térité me regarde comme le restaurateur de
» l'Empire. C'est pour cela que je m'obstine à
)> vouloir la paix, décidé surtout par les conseils
» de Placidie, femme de grand sens et d'une rare
» vertu. »
Si Ataulphe ne put accomplir ses desseins, son
successeur, Wallia, fit accepter son alliance en
promettant de chasser les barbares du nord de
l'Espagne. Après avoir soumis les Alains et les
Vandales, il s'empara d'une partie de la Gaule
méridionale et forma un État que devaient agrandir
les débris de l'Empire. S'ils prirent aux habitants
le tiers de leurs esclaves et les deux tiers du sol,
les vainqueurs vécurent en paix après le partage.
11 y eut égalité de droits, et chacun des deux peu-
ples put suivre ses lois. La Lex romana Wisigo-
ET LES BARBARES EN ESPAGNE. 41
thorum bu Bréviaire d'Alaric (I ), modifiait en quel-
ques points le droit romain ; et dans tous ses actes
politiques, le roi wisigoth paraissait moins l'allié
que le chef d'une colonie impériale. Chrétiens et
agriculteurs, civilisés au contact de la puissance
romaine par un séjour de quarante années en deçà
du Danube, les Wisigoths s'y formèrent à la vie
sociale.
Euric conquit définitivement l'Espagne sur les
Suèves. Il étendit son royaume des Alpes à l'Océan
et porta ses armes des rives de la Loire aux bords
du Tage. La cour de Toulouse était alors le cen-
tre politique de l'Occident, la Rome des Gaules.
« 0 Rome, s'écriait Sidoine Apollinaire, tu viens
» ici toi-même prier pour ta vie, et, quand le
» nord te menace de quelques troubles, tu implo-
(1) « Le roi Alaric qui ordonna la confection du Bréviaire, voulait
que le Droit romain fût mis en rapport avec les besoins actuels de ses
sujets gallo-romains. Il ne faut pas d'ailleurs oublier que l'interpré-
tation (le mot l'indique assez), avait plutôt pour objet d'expliquer,
d'éclairer les textes que de les modifier. Le nombre des interpréta-
tions purement explicatives est donc, de beaucoup, supérieur au
nombre de celles qui étaient destinées à créer un droit nouveau, » —
Mélanges de droit et d'histoire par M. Béncch ; Mémoire sur la Lcx
romdna ~)Yisigothorum, p. 574, introd. — Pour l'influence du clergé,
comparée à celle des Conciles de Tolède, v. la 21' partie sur les Innova-
tions du Ilreviarium.
42 LE CHRISTIANISME
)) res le bras d'Euric contre les hordes scythes.
» Tu demandes à la puissante Garonne de protéger,
» le Tibre affaibli. »
La défaite de Vouglé refoula les Wisigoths dans
la Péninsule, et ils eussent constitué un puissant
royaume, s'ils n'avaient porté en eux le germe
d'une imminente dissolution. Pendant plus de
soixante ans, la guerre livra le pays au pillage.
Le crime ensanglanta les marches du trône. Il
appartenait à Léovigild de. constituer l'unité du
pays. Continuateur de la politique d'Alaric, il
chassa les derniers Romains de l'Andalousie, et en
585 détruisit les débris du royaume fondé par les
Suèves. Favorable aux Ariens, il persécuta le catho-
licisme naissant. Herménégild son fils, membre de
la religion nouvelle, fut. tué par ses ordres. En
niant la divinité du Christ, Léovigild crut à la
vitalité d'une doctrine qui s'était affirmée par la
persécution et le mensonge. Et pourtant, qu'était
Tarianisme, sinon le compromis honteux des idées
chrétiennes avec la philosophie antique?
Reccarède, fils de Léovigild, fut le premier roi
catholique d'Espagne. Sous l'influence des idées
ET LES BARBARES EN ESPAGNE. 43
chrétiennes, les peuples qui étaient restés jusque
là distincts, tendirent enfin à se confondre. Le
pouvoir royal n'en fut que plus fort ; il trouva
son principal appui dans l'Église. C'était là le
seul pouvoir que pût respecter cette société en
enfance. La religion même était le seul lien possible
entre des races que l'égoïsme et l'intérêt jetaient
dans la discorde. Ce fut alors que brillèrent ces
Conciles de Tolède qui portèrent si haut la puis-
sance de l'Église d'Espagne. L'usurpation et le
trouble sont les caractères dominants de l'histoire
wisigothique durant le VIe siècle.
Dans un intervalle de cent-dix ans, dix-sept rois
occupèrent le trône de Tolède. Rodéric qui gouver-
nait les derniers envahisseurs de la Péninsule ayant
outragé la femme du comte Julien, ce dernier confia
aux Arabes le soin de sa vengeance. Rodéric fut
vaincu à Xérès. Il y perdit la couronne et la vie.
Sa défaite attestait le dernier jour de la domination
gothique. La trahison et la vengeance noyaient la
patrie dans le sang.
En un jour disparut cette puissance formidable.
Dès le début elle avait occupé tour-à-tour l'Italie,
44 LE CHRISTIANISME
la Gaule et l'Espagne. Elle s'effaça de la scène
politique sans laisser aucune trace de son passage.
Son contact avec la civilisation romaine, sa persis-
tance dans une imitation désormais impuissante, son
isolement sur le territoire conquis, furent autant
de causes de décadence. L'élection au trône par
les troupes ne put que hâter sa chute.
Les Goths avaient pénétré dans l'empire romain
à une époque de grandeur qui laissa dans leurs
esprits un profond souvenir. Ils n'avaient pas vu
et encore moins compris les germes de sa dissolu-
tion. Ses blessures avaient échappé à ses regards
et elles n'étaient pas alors si profondes qu'elles ne
se pussent atténuer. De l'étonnement ces Barbares
étaient passés à l'admiration. Incultes mais sensi-
bles, ils n'avaient pas tardé à changer leur admi-
ration en respect : qui dit respect parle d'autorité.
C'est ainsi qu'ils en étaient venus peu à peu à
vouloir défendre l'Empire.
La gloire militaire leur paraissant le dernier
terme de la grandeur, ils s'étaient livrés au courant
de l'esprit romain. Le contact de la fraternité mili-
taire, la plus durable parce qu'elle est celle du
ET LES BARBARES EN ESPAGNE. 45
danger, en avait fait des Romains par le coeur,
avant de le devenir par les lois. La législation et
la civilisation impériales avaient consolidé en eux
l'oeuvre de leur imagination et de leur immixtion
dans l'armée.
Établis au centre de l'empire, ils ne furent plus
en rapport qu'avec une société décrépite et incré-
dule. Ils y subirent une transformation inaperçue,
lente, mais profonde. S'ils avaient été les seuls
envahisseurs, ils ne se seraient signalés que par
leur impuissance. Ils furent plus qu'aucun autre
peuple, impropres à la mission dont le christianisme
chargea les Barbares. Ils faiblirent devant l'immen-
sité de la tâche et se laissèrent aller aux douceurs
du repos. Il fallait des âmes plus rudes, des hom-
mes plus fiers, des intelligences plus élevées, des
coeurs plus nobles, pour être les soldats de l'ordre
nouveau. 11 appartenait aux Francs de se montrer
dignes, par leur esprit d'initiative, d'une telle
mission.
L'appui que les Wisigoths cherchèrent dans
l'Église fut tardif. Si le christianisme avait triom-
phé par Constantin et était passé à l'état de culte
46 LE CHRISTIANISME
public, l'hérésie n'avait pas tardé à germer dans
son sein. L'arianisme nia le premier la divinité de
Jésus-Christ et tendit ainsi à ruiner la foi. Il vit
dans le Christ un philosophe, un protecteur de
l'humanité autant par son génie que par la splen-
deur de sa doctrine. Mais il eut soin de lui enlever
sa puissance en niant sa divinité.
« Aucune autre secte ne se propagea aussi loin,
ne jeta de plus profondes racines, et ne fut défendue
aussi longtemps, sous le masque de la plus parfaite
docilité , par tous les raffinements et toutes les
incroyables arguties de la dialectique la plus subtile.
Alors on sentit pour la première fois la nécessité et
l'autorité imposante d'un concile oecuménique, pour
couper court à cette erreur si variée dans ses
formes, d'un esprit si difficile à saisir, et pour
établir dans des termes clairs, précis, immuables,
et se prêtant peu aux fausses interprétations, le
symbole des dogmes de la foi, telle qu'elle vivait
encore, forte et active, au fond des âmes de tous
les chrétiens. (1) »
(1) Philosophie de l'histoire, par Fr. Schlégcl, t. II, Lcc. 11.
ET LES BARBARES EN ESPAGNE. 47
Les évoques s'étaient réunis à Nicée et y avaient
rédigé ce magnifique symbole, paraphrase sublime
de celui des apôtres. Athanase y fit condamner.
Arius. L'adoption du symbole d'Athanase marquait
la victoire de l'Occident sur l'Orient. La subtilité
orientale se brisait devant le génie catholique.
En s'appuyant sur l'arianisme, les Wisigoths y
trouvèrent le principe de la résistance qu'ils éprou-
vèrent après leur expulsion des Gaules. Quand ils
se convertirent à la foi catholique, il était trop tard.
L'heure de l'invasion arabe allait sonner. Le catho-
licisme seul devait fournir au vaincu l'arme de la
victoire.
On est frappé du caractère d'unité que conserva
l'Église romaine en face des dissidences naissantes.
Au début du christianisme elle affirma ses dogmes
et les proclama invariables,.parce que la vérité ne
peut changer. L'ignorance, l'orgueil ou la subtilité
se personnifiaient dans Arius. Domat, les Eusèbe,
Photius, Montan et les Iconoclastes. Mais Rome
s'attestait par la doctrine apostolique, une, indivi-
sible. C'est là le privilège exclusif de la religion
catholique.
. 48 LE CHRISTIANISME ET LES BARBARES.
En exceptant quelques axiomes, fondements de
la raison humaine, qu'y avait-il dans les doctrines
connues d'universellement accepté? Et pourtant,
l'homme est un être enseigné ! L'autorité philoso-
phique n'était point descendue jusqu'au peuple.
Les religions non chrétiennes s'étaient faites natio-
nales et les sectes chrétiennes n'avaient eu qu'un
enseignement restreint. Seul le catholicisme était
universel parce qu'il était vrai (1 ).
En attaquant la doctrine chrétienne l'arianisme
troubla ce concert à l'unité de doctrine. Il prépara
des discordes politiques en même temps qu'il appre-
nait aux peuples le culte de l'iniquité. Les Wisi-
goths en portèrent les premiers la peine.
(1) Consulter sur l'avènement définitif du christianisme le remarqua-
ble ouvrage sur L'Eglise cl l'Empire romain au iv« siècle, par M. le
Prince de Broglie, de l'Institut.
CHAPITRE II.
CARACTERE DU FORUM JUDICU5I DANS LE DROIT CIVIL.
La civilisation s'était introduite par degrés chez
les peuples barbares et y avait fait des progrès en
raison de leurs déplacements successifs. Leurs
moeurs s'étaient modifiées au contact de l'empire
romain. Leurs usages, empreints d'une rudesse
toute primitive, s'étaient spiritualisés avec l'ordre
nouveau. Leur culte grossier avait peu à peu dis-
paru devant les conquêtes du catholicisme. Leur
législation s'était réformée avec la connaissance du
droit romain, alors surtout que la religion chré-
tienne avait apporté à ce droit le sentiment d'une
vraie équité (1).
(1) « La faute antique cl perpétuée, l'erreur fondamentale de la consti-
tution et du caractère romain, consistait précisément dans celle idolâtrie
politique qu'on vouait à l'État, idolâtrie à laquelle la théorie de la
.Jt
50 CARACTÈRE
De là, chez les Wisigoths, le Breviarium Aniani
ou Lex romana Wisigothorum. Sous cette influence
le droit barbare lui-même ne tarda pas à se modi-
fier. Le Forum Judicum des évêques remplaça le
Breviarium Aniani, comme les Capitula de Char-
lemagne se substituaient en Gaule au droit romain
et aux coutumes des Francs.
Le corps social s'humanisa pour ainsi dire à la
suite de ces réunions des Pères de l'Église auxquel-
les on donna le nom de Conciles. C'est à eux qu'il
appartint de maintenir le dépôt sacré des traditions
et d'éclairer les peuples par leur enseignement. Ils
aidèrent les rois dans leur gouvernement en sup-
pléant à l'insuffisance de la législation. Souvent ils
eurent à l'harmoniser avec la foi. Le spiritualisme
catholique constituait sa force latente. Il fut le
charme puissant qui enchaîna les passions, sous
le joug d'une domination intellectuelle et morale.
Indépendamment des conciles oecuméniques, il y
eut encore les conciles provinciaux dont la mis-
stricte légalité et l'idée du droit absolu pourraient elles-mêmes très faci-
lement conduire. » — Philosophie de l'histoire, par Frédér. Schlégcl,
t. I, lcç. 9.
DU DROIT CIVIL. 51
sion fut non moins politique que religieuse, ils
présidèrent à la formation des nouveaux États.
L'Église chercha donc à développer les institu-
tions, après avoir appris à l'homme le mode de son
perfectionnement.
Dans l'état social, elle lutta contre les grands
pour les animer de sentiments plus doux à l'égard
des serfs ; elle réclama l'abolition de l'esclavage
au nom des idées religieuses, attestant l'égalité des
hommes devant Dieu. La vie morale, l'espérance
d'une autre vie adoucit chez le faible le sentiment
de sou infériorité et atténua pour lui la rigueur de
sa destinée.
Le Forum Judicum en est peut-être la plus bril-
lante marque. Nos adversaires ne sauraient nier
l'influence qu'exerça ce recueil de lois épiscopales
sur le génie de l'Espagne. Mais avant de constater
les bienfaits des conciles oiï furent élaborées ces
lois, parlons de cette merveilleuse législation qui
arrachait à un protestant ce remarquable aveu :
« Il est impossible de les comparer sans être
frappé de l'immense supériorité des idées de l'Église
52 CARACTÈRE
en matière de législation, de justice, dans tout ce
qui intéresse la recherche de la vérité et la desti-
née des hommes. Sans doute la plupart de ces
idées étaient empruntées à la législation romaine ;
mais si l'Église ne les avait pas gardées et défen-
dues, si elle n'avait pas travaillé à les propager,
ces idées auraient péri. (1) »
Cette influence fut double comme son but. Elle
s'étendit au pouvoir civil et au pouvoir criminel.
Nous l'étudierons dans ces deux ordres d'idées, en
constatant l'état des personnes, l'état de la pro-
priété et le système de pénalité propre à celle légis-
lation.
PREMIÈRE SECTION.
De l'état des Personnes.
Montesquieu a été injuste à l'égard du Forum
Judicum.
« Du reste, dit-il, les lois de Gondebaud pour
les Bourguignons, paraissent assez judicieuses ;
(1) Histoire de la civilisation en Europe, par M. Guizot, YI 1, leçon.
DU DROIT CIVIL. 53
celles de Rotharis et des autres princes lombards
le sont encore plus. Mais les lois des Wisïgoths,
celles de Chindasuinde et de Recinsuinde sont pué-
riles, gauches, idiotes ; elles n'atteignent point le
but, pleines de rhétorique et vides de sens, frivoles
dans le fond et gigantesques dans le style. »
Relevée par Cujas dans son traité des Fiefs,
cette erreur a trouvé dans M. Guizot son véritable
adversaire : « Si on descend des principes géné-
raux aux détails de la législation, on trouvera éga-
lement le code des Wisigoths bien plus prévoyant,
plus complet, plus sage et plus juste qu'aucun
autre code barbare. Les diverses relations y sont
beaucoup mieux définies, leur nature et leurs effets
analysés avec plus de soin. En matière civile, la
loi romaine se retrouve presqu'à chaque pas ; en
matière criminelle, le rapport des peines aux délits
est déterminé d'après des notions philosophiques ett
morales assez justes. On y reconnaît les efforts
d'un législateur éclairé qui lutte contre la violence
et l'irréflexion des moeurs barbares (1). »
(1) Histoire des origines du gouvernement représentatif, par M. Guizot,
t. I, xxc leçon.