Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Jacques B..., dit le Boiteux, cultivateur, à son fils Henry B..., capitaine dans le... de ligne

16 pages
Nicolle (Paris). 1814. France (1814-1815). In-8 °. Pièce.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

JACQUES B...,
DIT LE BOITEUX, CULTIVATEUR,
A SON FILS
HENRY B...,
CAPITAINE DANS LE ... DE LIGNE.
A PARIS;
CHEZ H. NICOLLE, A LA LIBRAIRIE STÉRÉOTYPE,
Rue de Seine, N°. 12.
DE L'IMPRIMERIE DE A. BELIN.
1814.
JACQUES B...,
DIT LE BOITEUX, CULTIVATEUR,
A SON FILS
HENRY B...,
CAPITAINE DANS LE ... DE LIGNE.
AVEC quel plaisir, mon cher Henri, nous
avons reçu ta lettre ! Privés de tes nou-
velles depuis près de trois mois, nous
avions tout lieu de craindre, et nous ap-
prenons enfin qu'après avoir éprouvé les
fatigues les plus grandes, couru les dan-
gers les plus affreux, tu n'as pas même
reçu une seule blessure ; qu'à la suite des
événemens qui changent la situation de la
France, tu jouis d'un repos acheté par tant
( 2)
de peines, en attendant ce que l'on déci-
dera sur ton sort. Je me bornerais à me
féliciter d'avoir conservé un bon fils dont
la tendresse pour moi ne s'est point dé-
mentie un instant, et je ne lui parlerais que
de la joie de la famille entière, si dans sa
lettre je ne trouvais quelque motif de
m'affliger. Oui, mon Henri, de m'affliger ;l
il m'en coûte de le dire, mais je ne suis
pas tout-à-fait content de toi.- Tout en
m'annonçant que tu as arboré la cocarde
blanche, tu ajoutes,mais que deviendrons-
nous , nous autres militaires ! cette paix
nous condamne à rester oisifs ; plus de
guerre,, plus d'avancement. Ainsi donc
pour que mon fils avance, il faut que ma
patrie soit en proie à toutes les calamités ;
pour qu'un petit nombre d'hommes soient
heureux à leur manière , l'Europe entière
ne connaîtra plus ni bonheur, ni repos;
les maux affreux qu'elle éprouve depuis
vingt, ans doivent se perpétuer sans cesse ;
qu'importe que les villes deviennent la
proie des flammes, que les campagnes ra-
(3)
vagéés ne fournissent plus à la subsistance
des habitans, que les Etats dépeuplés n'of-
frent plus que des ruines. Mon cher Henri
avancera.... sur des cadavres, pour qu'un
autre avance demain sur le sien. Ecoute,
mon ami. Je n ai d'instruction que celle de
l'expérience et de la réflexion ; elle en
vaut bien une autre. A soixante - dix ans
on a vu y on a pensé beaucoup. D'ailleurs*,
mes premières années ne se sont point
passées au village. Mon père, dont j'étais
le seul enfant, avait voulu me faire plus
qu'il n'était lui-même. Agriculteur probe
et habile , comment pouvait - il espérer
que je devinsse plus que lui ? Quelques
études assez bien faites pouvaient me con-
duire au barreau. Une folie de jeunesse
me fit engager. Mon père me laissa quel-
que tems au service, moins pour me punir,
que pour me donner une idée du métier
des armes. Il les avait portées lui-même ;
à Fontenoi, il avait vu Louis XV montrer
au Dauphin le champ de bataille, et lui
dire, les yeux mouillés de larmes : Vojez,
(4)
mon fils, ce que coûte une victoire ; et
cependant il n'avait pas envoyé à la mort
toute la population de la France, pour
satisfaire une ambition insatiable et con-
quérir l'univers entier. Je fus blessé dans
ma première campagne, et devenu boi-
teux, je n'ai pu faire depuis un pas qui
ne me rappelât mes exploits. Le surnom
de boiteux m'est resté, et je m'en fais
honneur. De retour chez mon père, je ne
voulus plus quitter le village. Je trouvai
plus agréable; de nourrir les hommes que
de les détruire ou de les ruiner, et je me
mis en état de soulager mon père et de lui
succéder. Ai-je eu tort, mon cher Henri?
Une excellente femme, ta tendre mère me
donna dix enfans ; ce qui eut fait mon
bonheur dans d'autres temps a été la source
de tous mes chagrins. A l'âge où leurs tra-
vaux auraient allégé les miens, que sont-ils
devenus ? deux emportés, comme toi, par
le désir de s'avancer, ont payé de leur vie
ce désir dangereux, et cela dès leur pre-
mière campagne. A force d'argent et de
(5)
peines, j'en avais sauvé trois ; il m'a fallu
les racheter une seconde fois ; et cepen-
dant arrachés de mes bras, et entraînés
sous un nouveau prétexte , ils ont péri
sans aucune utilité pour leur pays. Voilà
donc le fruit de ces guerres que tu re-
grettes ! Cinq de tes frères ne sont plus,
et toi-même , sans la paix qui prolonge ton
existence, tu m'aurais peut-être été enlevé.
Te parlerai-je de tes soeurs ? Sans doute
elles ont lieu dé se. louer d'être nées dans
cette partie du siècle. Depuis cinq ans elles
devraient, bonnes mères de famille,.jouir
d'un état honnête, et faire le bonheur de
leurs époux. Ai-je pu leur procurer un
mariage qui leur convînt ? Epuisé par des
sacrifices inutiles, par des impôts toujours
renaissans, par : dès réquisitions conti-
nuelles, j'ai vu : mes champs manquer
presque de culture, les travaux de ma
ferme négligée ou confiés aux mains des
femmes, et cet agriculteur qui autrefois
élevait "avec honneur une famille nom-
breuse, et trouvait encore les moyens de

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin