//img.uscri.be/pth/df3a889b0be211135961b85995e9bc79c2c229a0
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Jasmin, sa vie et ses oeuvres ; par Léon Rabain

De
442 pages
F. Didot frères (Paris). 1866. Jasmin, Jacques. In-12, 442 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

JASMIN
SA VI E
ET SES OE lJ V RES
PAR
1
LÉON RABAIN
V
( -:::- --=- J
PARIS
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Ci
Rue Jacob, 56
1867
JASMIN
y'
x
- .11
i 1
1
7
I
-- ;..
1 1 -
V C -1
J A S MIN
SA VIE ET SES ŒUYRES
l' A H
JLÉON R A BAIN
PARIS
LIBRAIRIE DE rIItJI); 1)1 DOT ERLR1> FiL- ET ("
- I
Hue J;Mub , ÔO
1800
1
C'est le privilége d'un petit nombre d'hom-
mes de se faire à la fois une place dans
l'histoire et dans les légendes populaires.
Telle fut la destinée de Jasmin.
Ce coiffeur eut le singulier bonheur de
conquérir, par d'incomparables poèmes, un
rang distingué parmi les plus beaux esprits
de son époque, tandis que son infatigable
dévouement aux œuvres de bienfaisance,
lui méritait le surnom de Vincent de Paul de
la poésie qu'il a si bien justifié et qui, seul,
suffirait à sa gloire.
VI
Un jour viendra où le touriste retrouvant,
au fronton de quelque église, ce nom har-
monieux de JASMIN, à demi effacé par le
temps, demandera aux gens de la contrée
si ce nom est celui d'un grand personnage
dont la munificence dota le saint lieu , ou s'il
rappelle seulement une fleur aux suaves
parfums, et s'il a été inscrit là , mystérieux
symbole, pour perpétuer le souvenir d'une
pieuse et touchante histoire.
Oh! les merveilleux récits qu'alors on en-
tendra!
Il me semble voir quelque vieillard, témoin
du passé et gardien des poétiques traditions,
conter alors ce que tant de fois il aura redit, le
soir, au coin de l'âtre, pendant les longues
veillées d'hiver :
II
« Jasmin ! !
« C'était un homme du bon Dieu ! Il avait
reçu du ciel le don des douces paroles. Sa
VII
voix remuait le cœur comme une céleste
harmonie; elle réjouissait l'âme » comme un
orgue d'amour; et quand il chantait les amères
douleurs, vous eussiez dit qu'il avait la bouche
« pleine de petits oiseaux,-pleno d'aouzelous. »
« Pendant quarante ans, on le vit courir par
les villes et les champs, cherchant partout
des pauvres à vêtir, des douleurs à consoler.
« A l'appel de la souffrance, l'artisan quittait
sa boutique ; il disait adieu à sa femme et à
ses enfants , et il s'en allait, un bâton à la
main, et sur les lèvres de merveilleuses
chansons.
« Il cheminait du Nord au Midi, du Levant
au Couchant, par les grandes routes et par
les sentiers perdus , le long des fleuves et
sur la. lisière des bois, se reposant la nuit
ou le jour, selon ses forces ou sa fantaisie,
se désaltérant à l'eau claire des fontaines ou
à la coupe des rois; s'abritant du soleil ou
des frimas, tantôt sous les lambris des palais,
tantôt sous le chaume, » partout devisant et
chantant. ,
« A peine il entrouvrait ses lèvres harmo-
VIH
nieuses, qu'aussitôt l'orphelin retrouvait une
famille ; le pain venait à la huche vide, et
le riche et le pauvre s'embrassaient en se
disant :
- Mon frère!!
« Aussi quand se répandait le bruit de son
arrivée, comme les multitudes se portaient à
sa rencontre ! Les magistrats le haranguaient,
de même que s'il eût été un prince, lui,
fils d'un humble tailleur.
« Les évêques, ravis d'étonnement, se
disaient :
— « Quel est donc celui-ci ? Il parle
comme les prophètes, et pareil aux hommes
de l'Evangile, partout il passe en faisant le
bien! »
« Et les jeunes filles fleurissaient les chemins
par lesquels il devait passer. Et l'on vit de
grandes dames, les femmes et les filles des
rois, arracher de leur sein les fleurs dont
elles étaient parées ; de leurs blanches mains,
en tresser des couronnes et en orner le front,
du ménestrel.
IX
4;.
- « Mais pour exercer une telle puissance,
que disait donc cet homme?
— « Il disait que, petit enfant, il avait
cruellement souffert de la pauvreté de ses
parents. Il parlait de la besace de son aïeul,
un vieux soldat qui s'en allait par les cam-
pagnes, recueillant le pain de l'aumône; il
parlait de sa mère qui, un jour, vendit son
anneau pour donner à manger à ses enfants;
il parlait de l'hôpital où étaient morts tous
ses ancêtres.
- « Que disait-il encore?
- « Il disait : Riches, que tout, pour
vous rayonne, coulez des jours tranquilles,
sur de moelleux tapis; la grande couvée des
pauvres se réveille toujours le sourire aux
lèvres, quand elle s'endort sans avoir faim.
« Pauvres, il faut prier pour les riches, car
ils se font meilleurs. Nos devanciers renver-
saient les châteaux; nous, étayons-les, car
les riches mettent en réserve pour nous,
lorsque, à la dure saison, nous n'aurons plus
ni manne ni soleil.
x
- « Il -disait : L'homme est bien petit,
mais s'il pratique la charité, il devient grand,
presque aussi grand que Dieu.
« Que l'aumône tombe sans bruit, sans
sonner, car il est aussi amer de la recevoir
qu'il est doux de la donner. »
« Un jour, ébranlée par les siècles, l'église
où avaient prié nos pères tomba en ruines.
Le pasteur ne savait plus comment rassembler
ses ouailles dispersées. Il implora l'assistance
de l'homme aux paroles d'or, et aussitôt nous
le vîmes accourir.
« Il prit par la main le prêtre sans église,
et tous deux, ils s'en allèrent à travers villes
et hameaux.
« Bientôt le bruit se répandit dans nos mon-
tagnes que, de tous côtés, on avait vu deux
pèlerins, sur les rocs et dans les plaines, faire
se dénouer toutes les bourses au nom de
Dieu.
« Or, un soir, nous vîmes revenir le prêtre,
le manteau déchiré, la face couverte de pous-
sière, les pieds sanglants, mais les mains plei-
nes d'or.
XI
• Il releva son église, et pour conserver
la mémoire de son infatigable compagnon de
oyage; il fit graver, sur la pierre, ce nom
que vous venez de lire. Il disparaît déjà sous
la mousse et le lierre, mais il ne périra pas,
car, là-haut, les anges l'ont inscrit sur le
livre du bon Dieu. »
III
TeHe et plus belle encore sera la légende ;
moins merveilleuse pourtant que l'existence
de cet homme dont la figure se détache,
d'une façon si étrange, dans le groupe poéti-
que du dix-neuvième siècle.
On a comparé Jasmin aux anciens trouba-
dours ; cette comparaison ne nous paraît pas
justifiée : il n'y a rien, dans l'histoire, qui
ressemble à ce poète et à sa vie.
Nous avons vu un artisan, né poète, triom-
pher du manque presque absolu d'éducation,
XII
et parvenir à la plus haute renommée que le
génie puisse ambitionner.
Nous l'avons vu ensuite, pendant quarante
ans, consacrer les inspirations de sa muse au
soulagement de la misère, parcourir la France,
sans s'inquiéter de la diversité des idiomes
.—il parlait la langue vulgaire desa province—
se souvenant seulement que la vraie poésie
trouve toujours un écho dans les cœurs.
Nous l'avons vu dominer, pendant trois,
quatre et quelquefois cinq heures, des mil-
liers d'auditeurs de tous âges et de tous rangs.
Mettant au service de l'humanité souffrante
cette incomparable puissance qu'il avait con-
quise sur les multitudes, nous l'avons vu
répandre sur son passage plus de quinze
cent mille francs, et enfin, après avoir fondé
des salles d'asile, des crèches, des écoles,
doté des hospices, bâti ou restauré de nom-
breuses églises, nous l'avons vu mourir
pauvre !
Nous disons qu'une telle existence est uni-
que dans l'histoire des poètes. Non seulement
cela n'est pas de notre siècle, mais encore
XIII
cela ne ressemble à rien de ce que nous con-
naissons.
Les annales du christianisme nous offrent
de ces exemples, les annales des littératures
n'en ont pas.
IV
Aussi l'auteur de ce livre ne se fait-il aucune
illusion sur son insuffisance à raconter une
telle vie. S'il ne fallait parler que du poète,
la tâche serait peut-être plus aisée ; il suffi-
rait de rappeler ce qu'en ont dit les maîtres
de la critique ; mais d'autres devoirs* nous
incombent. Malgré les savantes études de
MM. Nodier, Sainte-Beuve, deMazade, Léonce
de Lavergne, et de bien d'autres, on ne con-
naît guère, de Jasmin, que le poète ; l'homme
a été à peine entrevu. Nous avons essayé de
le présenter dans tout son jour, sans oser,
nous flatter d'avoir réussi.
!
Et pourtant ce ne sont pas les matériaux
Xi*
qui nous ont fait défaut ; c'est plutôt la har-
diesse de tout dire. Il y a, dans la vie de
Jasmin tant de traits complètement en dehors
de nos mœurs, des enthousiasmes qui con-
trastent si durement avec notre froid scepti-
cisme, que nous avons craint parfois d'en-
courir le reproche d'exagération, en restant
dans l'exactitude de l'histoire, et que nous
avons amoindri la vérité, afin de paraître
vraisemblable.
L'historien qui se passionne pour son héros,
doit veiller sans cesse sur lui-même, mettre
un frein à son admiration et lutter contre
cette tendance qui le porte à créer un
type imaginaire, en disproportion avec la
.-.réal i té.
Pour nous l'effort a dû se produire en sens
inverse.
Ici la réalité touche de si près à l'idéal,
que la fiction n'a rien à faire. Quelque extra-
ordinaires que soient les faits que nous racon-
tons, nous en avons laissé dans l'ombre de
4>lus extraordinaires encore.
xv
Aussi aura-t-on vu, pour la première fois
peut-être, cette chose étonnante :
Un gascon racontant l'histoire d'un gascon,
rester au-dessous de la vérité.
Y
*
Il faut rendre à César ce qui appartient à
César.
L'auteur de ce livre a recueilli bien des
détails intimes, dans ses entretiens avec la
famille et les amis du poète. Mais il en a
recueilli beaucoup aussi dans les journaux.
Dans ses pérégrinations, Jasmin a fourni la
matière de très-sérieuses études, et d'une
multitude d'articles dont quelques-uns sont
-d'autant plus précieux qu'ils ont été écrits
après les séances, par des témoins encore
pleins de l'émotion que le poète avait excitée.
Ce sont des croquis pris sur nature. En ras-
XVI
sembiant tous ces traits épars dans plus de
deux mille feuilles, on parviendrait certai-
nement à recomposer cette physionomie dans
sa piquante originalité. Nous l'avons essayé.
C'est dire que de ces pages, que nous publions
aujourd'hui, plusieurs ne nous laissent d'au-
tre mérite que celui qu'il convient d'accorder
à une laborieuse compilation.
L'auteur a pris son bien partout où il l'a
trouvé ; c'était son droit.
En le déclarant loyalement, il remplit un
devoir. Quelque modeste que soit son plu-
mage, il n'a nulle envie de se parer des
plumes du paon ; ou s'il s'en pare, il le dit.
«
JACQUES BOÉ.
V
1
Jasmin naquit à Agen, au mois de février
de l'an 1798. Cette date fait de lui un
enfant de l'empire et un homme de 1830.
Comme Béranger, il était fils d'un tailleur;
du nom de ses ancêtres, il s'appelait Boé ;
il reçut au baptême lé prénom de Jacques.
Ce n'est pas la première fois qu'un écri-
Tain répand la gloire sur un nom qui ne lui
a pas été transmis par ses aïeux. Dans notre
littérature française, il y a peu de noms dis-
gracieux qui aient été conservés. Sans parler
de Molièçe et de Voltaire, chacun sait que
Fonteneîle s'appelait Lebouvier ; les pseudo-
.- 18 —
nymes de Yolnay, de Voisenon et de Mari-
vaur firent oublier les noms peu littéraires
de Chassebœuf, de Fusée et de CarleL;
Boileau lui-même se fit toujours appeler Des-
préaux.
Il est vrai que le poète agenais ne fut
pour rien dans le choix de son nom. Avant
lui, son bisaïeul l'avait porté; mais ce n'était
encore qu'un sobriquet ; il était réservé à
l'auteur des PAPILLOTES- de faire de ce sobri-
quet un nom cher à ses descendants, en
l'inscrivant parmi les plus illustres et les
plus purs dont s'honorent la bienfaisance et
la poésie.
Et, dit un critique, il faut croire avec
Balzac que les noms ont une certaine influ-
ence sur les familles et sur les individus,
puisque Jasmin, qui fut le dernier des Boé,
fut aussi le premier de sa race qui ne mourut
pas à l'hôpital (1). -
(1) Il ne fut pas le premier, mais le second. Le père du poète
à son lit de mort, insistait pour aller mourir où étaient morts
tous ses aïeux. Jasmin eut toutes les peines du mond à le sauver
de l'hôpital.
— 19 —
II
Elle était, en effet, bien pauvre la famille
de ce tailleur, poète lui aussi, à ses moments
de loisir, quoiqu'il ne sut pas lire. Jasmin
raconte dans ses SOUVENIRS que le premier
bruit qui vint assourdir ses oreilles — vier-
gettes — fut le tintamarre d'un charivari
dont la chanson, en trente couplets, était
l'œuvre de son père. Comme on le voit, l'ini-
tiation poétique, si étrange qu'elle soit, atten-
dait l'auteur de FRAXÇONNKTTE au seuil de la
VIe.
Il est certain toutefois que ni l'aiguille ni
la muse n'avaient enrichi le coryphée des
saturnales populaires. Si on chantait souvent
dans la maison du tailleur, en revanche, on
ne dînait pas toujours.
C'était le plus complet dénûment.
Aussi, comme chacun s'y faisait pour
,— O -
échapper aux étreintes de la misère ! La mère
— un cœur d'or caché sous la serge-
était lavandière ; les enfants, dès qu'ils pou-
vaient marcher, allaient à la ramée, dans ces
bois de saules qui ombragent les bords de la
Garonne ; le père, tout en rimaillant ses
chansons, rapiéçait de vieux habits, et ne
gagnait pas gros; l'aïeul mendiait; quand
l'épuisement de ses forces ne lui permettait
plus de faire sa tournée de chaque jour à
travers les métairies, il se hâtait de débar-
rasser la famille d'une bouche inutile, et s'en
allait mourir à l'hôpital. C'était de tradition
dans la lignée des Boé.
III
Et cependant, bien emmailloté dans ses
langes grossiers, couché sur sa petite couette
garnie de plumes d'allouettes, maigre et ché-
tif, mais nourri d'un bon lait, le petit Jac-
ques grandissait autant que fils de roi.
- 21 —
A 8ept ans, la corne en main, coiffé d'un
1 chapeau de papier, il suit déjà son père dans
les charivaris. Tout enfant il se mêle à ces
fêtes qui avaient tant d'attrait pour nos popu-
lations méridionales, et qui n'existent plus
que dans les souvenirs de quelques vieillards ;
plus tard la vive imagination de Jasmin nous
en retracera l'émouvante histoire.
L'été amène d'autres jeux et d'autres plai-
sirs. Un morceau de pain sous le bras, de
ce pain que renfermait la besace de l'aïeul,
pieds nus, tête nue, il va avec ses jeunes
camarades broussailler au bord du fleuve ;
l'heureuse insouciance de l'âge faisait une
fête de ce labeur commandé par l'indigence.
Viennent ensuite les batailles autour du
feu de saint Jean, les escapades pleines de
péripéties, à travers les jardins dévastés, et
tous ces grands événements qui sont l'épopée
de l'enfance pauvre et vagabonde.
A l'automne, il allait grapiller ; l'hiver
venu, il s'étendait au soleil, pour se réchauf-
fer, en attendant la veillée. Détachons une
page des SOCVEIRSJ et laissons le poète nous
— 22 —
raconler lui-même la manière dont ces soirées
étaient employées ; c'est moins de la poésie
que de l'histoire, tant il y a de vérité dans
cette peinture, de nos anciennes mœurs : -
de l'hiber tan lèt, que la beillado ès bèlo 1 (*)
Dins uno crambo èren cranto sétuts ;
Penjat al bout d'un tros de carumèlo,
Un biel carel nous prestabo sa luts.
A bint quounouls, bint gros fusèls brouncuts
Fasion de fièl gros coumo de ficèlo !
Un loun silenço alabets se faziô ;
Et debanan lou pezi que nouzaben
Nous aou setuts sul souquet, escoutâben
Lous countes biels qu'uno bieillo dizio ;
Oh ! que sentioy de plazès et de pénos
Quan dizio YOgro et lou pitchou Poucet;
Mais quan pintrâbo, al brut de cent cadénos,
Cent rebenans dins un biel oustalet ;
Quan nous dizio lou Sourciè, Barbo-BLuyo,
Lou Lout-carou qu'hurlabo dins la ruyo,
Miey mort de poou, gaouzàbi plus poulsa;
Et quan sourtioy, que mèjonèy sounàbo,
Sourciès et lout-carous, à ço que me semblablo,
Eron toutjour d'arrè prèstes à m'accoursa.
(*) De l'hiver si laid que la veillée est belle !
- - Dans une chambre nous étions quarante assis.
Suspendue au bout d'un tronçon de roseau,
Une vieille lampe nous prêtait sa lumière.
A vingt quenouilles vingt gros fuseaux noueux,
Faisaient du fil gros comme de la ficelle!
— 23 —
IV
Ces joies avaient cependant leurs tristesses,
vagues mais poignantes. Au seul mot d'école,
Jacques devenait rêveur. Lorsque, dans ses
entretiens avec l'aïeul, la mère prononçait ce
mot mystérieux, l'enfant sentait des larmes
monter à ses yeux.
D'où venait cette rêverie ? Il lui eût été
difficile de le dire. Entouré des soins les plus
tendres, ne sachant encore rien de la vie, il
n'avait pas conscience de l'extrême -dénû-
ment qui affligeait sa famille; mais, à l'air
Un long silence alors se faisait ;
Et devidant le fil que nous rattachions
Nous autres, assis sur l'escabeau, nous écoutions
Les contes vieux qu'une vieille disait.
Oh! que je sentais de plaisirs et de peines,
Quand (cIIejdisait l'Ogre et le Petit-Poucet !
Mais quand (elle) peignait, au bruit de cent chaînes,
Cent revenants dans une vieille masure ;
Quand (elle) nous disait le Sorcier, Barbe-Bleue,
- Le Loup-Garou qui hurlait dans la rue,
- DemLmort de peur, je n'osais plus respirer.
Et quand je sortais, que minuit sonnait,
Sorciers et loups-garous, à ce qu'il me semblait,
Etaient toujours derrière moi, prêts à me poursuivre.
— 24 —
endolori de sa mère qui le regardait triste-
ment, en tournant son fuseau, il sentait par
instants que quelque chose lui manquait.
Il voyait bien raïeul-partit, le matin, avec
une besace vide, et revenir, le soir, rappor-
- tant cette besace pleine de morceaux de pain ;
mais il ne s'imaginait pas que ce pain était
celui de l'aumône ; il contemplait même cette
besace avec plaisir, car, l'heure du repas
venue, le vieillard y cherchait toujours pour
Jacques le morceau le plus tendre.
Les années se succédant, la légèreté de
l'âge fit place à la raison ; il vint alors à
l'insoucieux enfant de vagues idées de cette
pauvreté. La vérité apparaissait encore plus
claire à son esprit, lorsque, après les foires
où il avait rempli sa bourse en portant des
paquets, il donnait son modeste pécule à sa
mère, et qu'il voyait celle-ci le prendre en
pleurant, et lui dire :
—? Pauvre petit, tu viens bien à propos.
Le moment approchait où le voile allait se
déchirer, brusquement à la suite d'un événe-
ment qui était toujours prévu dans la famille
Boé.
2
L'AIEUL
1
Un soir, sa place resta vide à la veillée ;
voici ce qui s'était passé ; nous le laissons
parler lui-même :
« C'était un lundi ; mes dix ans s'ache-
vaient ; nous faisions aux jeux ; j'étais roi.
Mais tout à coup quel spectacle inattendu
vint troubler ma royauté! Un vieillard, assis
sur un fauteuil de saule, porté par deux
charretiers!! Ce vieillard s'approche, s'ap-
proche encore ! 0 mon Dieu ! qu'ai-je vu ?
mon grand-père, mon vieux grand-père que
ma famille entoure. Dans ma douleur, je ne
— 26 —
vois que lui ; je me précipite pour le couvrir
de baisers.
« Pour la première fois, en m'embrassant,
il pleure.
Qu'as-tu à pleurer ? Pourquoi quitter la
maison? Où vas-tu, grand-père?
— Mon fils, à l'hôpital ; c'est là que les
Jasmins vont mourir.
« Il m'embrasse, et part, en fermant ses
yeux bleus ; nous le suivons longtemps sous
lés arbres ; cinq jours plus tard, mon grand-
père n'était plus; et moi, chagrin, hélas! ce
lundi, pour la première fois, je sus que nous
étions pauvres. » (1)
(1) Ero un dilus, mous dcts ans s'acabàbon;
Fazian as jots, èri Rey, m'escourtàbon.
Mais, tout d'un cot, qui bén me desturba ?.
Un biel sctut sur un faoutul d'aouba,
Que sur dus pals dus carretés peurtàbon ;
Lou biel s'approcho ;nquéro, enquéro may.
Diou ! qu'ey-jou bis ! qu'ey-jou bis !. Moun gran-pay,
Moun biel gran-pay, que ma famillo entouro ;
Dins ma doulou, nou bezi quel : déjà
Saouti sur el per lou poutouneja.
— 27 —
II
II comprit le sens de ces mots navrants :
« Être pauvre ! »
Mais .« être pauvre » signifiait seulement,
pour l'enfant, manger un pain mendié, se
vêtir de haillons, aller pieds nus, et mourir
à l'hôpital.
Plus tard, le poète nous dira que l'on peut
souffrir les étreintes de la misère sans en être
flétri ; que c'est le creuset où s'éprouvent les
âmes fortement trempées, et que la pauvreté
aussi a sa grandeur, quand « elle sait gar-
Pei prumé cot, en m'embrassant, el plouro!.
Qu'as a ploura, perque quittà l'oustal.?
Perque dacha de pitchous que t'adoron ?
Oun bas, payri ? — Moun fil à l'espital :
Acos aqui que lous Jansemins môron.
M'embrasso, et part en cluquant sous éls blus;
Moun êl lounten lou siet debat lous aoures ;
Cinq jours apey moun gran-pay n'ero plus;
Et jou, chagrin, hélas! aquel ditus,
Pei prumé cot saguèri qu'èren paourés ! !
— 28 —
der, à l'abri du mal » et des passions hai-
neuses, « sa belle page blanche. »
ni
Jacques n'est déjà plus cet enfant dont
l'humeur folâtre mettait tant d'entrain dans
la maison du tailleur. La mort de ce vieil-
lard qui l'avait tant aimé a mûri sa pensée.
Ses yeux, où d'ordinaire rayonnait, cette joie
ptacide de l'ignorance, font maintenant l'in-
ventaire de cette vieille chambre ouverte à
tous les vents ; trois lits en guenilles ; un
buffet souvent menacé des recors ; quelques
assiettes recousues ; un cruchon ; deux pots
de terre fêlés ; fin gobelet de bois tout mâché
sur les bords ; un établi ; des rognures d'e-
toffes ; des vêtements rapiécés, témoignant
que le pauvre tailleur était aussi le tailleur
des pauvres ; un chandelier tout résineux ;
un miroir sans cadre et enfumé, retenu au
— 29 —
mur par trois petits clous ; quatre chaises
défoncées; une besace suspendue; une armoire
sans clef, voilà le mobilier de ce ménage, et
-tout cela pour neuf personnes.
Les écrivains, critiques ou journalistes,
qui ont parlé des premières années de Jasmin
et des privations qui torturèrent sa jeunesse,
ont quelquefois mis en parallèle le poète
agenais et Shakespeare. Ce rapproche mort
est impossible. Peut-être pourrions-nous trou-
ver quelques traits communs dans le génie
des deux écrivains et dans la manière dont
ils se sont formés. Mais au point de départ,
il n'y a aucune ressemblance, et nous ne
comprenons pas cette manie systématique
prétendant, en dépit de l'histoire, établir une
parité entre la destinée de certains hommes
qui, pour s'être rencontrés souvent au même
but, n'en sont pas moins partis de points
diamétralement opposés.
Jasmin est né pauvre.
Williams Shakespeare, gardant les che-
raux des gentilshommes, à la porte du
théâtre de Straffort, et gagnant, par cet office
— 30 —
humiliant, les schillings qui devaient payer
sa place au spectacle, obéissait à sa passion
pour l'art dramatique. Fils d'un riche négo-
ciant, élevé dans les écoles de sa ville natale,
il ne souffrit que de la compression et de la
dépendance dans lesquelles sa famille le rete-
nait. Pour briser ses chaînes, sans fuir le
toit paternel, il lui eût suffi de consentir à
n'être qu'un marchand de laine comme son
père, au lieu d'aspirer, comme c'était son
droit, à devenir le plus grand poète de son
pays. Ses souffrances et ses privations n'étaient
pas inséparables de l'état dans lequel il était
né, puisque sa famille vivait dans l'aisance ;
elles venaient d'un autre mal qui le tour-
mentai! ; c'était le mal du gérlLe.
IV
En lisant cette histoire, ceux qui n'ont
pas connu les tristesses de l'indigence, auront
de la peine à croire à un tel dénûment.
Ceux qui ont visité Jasmin, pendant les jours
de cette médiocrité dorée qu'un travail per-
— 31 —
sévérant avait su conquérir ; ceux surtout
qui ont assisté à ses plus brillants succès et
qui l'ont vu porter en triomphe par les popu-
lations que sa verve électrisait, supposeront
volontiers qu'en traçant le tableau de son
enfance, il a assombri à dessein les couleurs,
pour forcer la sympathie. Mais pour croire
à la sincérité du récit, il suffit de se rappe-
ler que Jasmin a toujours vécu et chanté
parmi ses camarades d'enfance à qui il eût
été difficile de faire accepter l'histoire de
maux imaginaires.
Ne perdons pas de vue, d'ailleurs, que les
choses ont bien changé depuis soixante ans.
Au commencement de ce siècle, les institu-
tions charitables étaient loin d'avoir acquis
ce magnifique développement qui leur per-
met de prendre le pauvre à son berceau, de
le suivre dans la vie, £ t de ne l'abandonner
que sur le bord de la tombe, en le recom-
mandant à Dieu.
Les crèches, les salles d'asile, les écoles
s'ouvrent partout aujourd'hui devant les dés-
hérités de la fortune. La charité, comme un
arbre splendide; étend ses rameaux, en les
— 32 -
abaissant, afin que les plus petits de ce monde
puissent en cueillir les fruits et s'en nourrir.
Mais alors, le pauvre n'avait le plus souvent
d'autre ressource que la mendicité, et l'en-
fance, nous nous en souvenons, était vouée
à un funeste vagabondage. Tout manquait,
dit notre poète, hormis de bons parents.
2..
L'ÉCOLE
1
La race des Boé se divisait en plusieurs
<
branches ; de toutes, celle à laquelle appar-
tenait Jasmin était la plus pauvre. Les autres,
sans êtres, riches^ étaient sorties de l'ornière.
Un Boé s'était même élevé au titre de maî-
tre d'école dans la ville d'Agen.
C'était un de ces instituteurs ou régents
comme nous nous souvenons tous d'en avoir
connu quelqu'un, il y a quarante ans, et qui
ne paraissaient jamais dans l'exercice de
leurs fonctions, sans être armés de cette vail-
lante férule, qui fut, non sans raison, la terreur
de notre enfance.
— M —
Le cousin Boé sommeillait volontiers pen-
dant ses classes, et selon l'antique usage, il
-changeait quatre fois ses leçons dans toute
l'année.
En bon parent, il consentit à recevoir le
petit Jacques gratuitement, et se chargea de
lui enseigner les éléments de la lecture et de
l'écriture.
II
Ce fut un jour bien solennel que celui où
l'enfant entra à l'école ; il y eut un grand
remue-ménage chez le tailleur. La mère ne
se possédait pas de joie ; elle se démenait
comme une folle, bouleversant tout dans la
maison, cherchant, pour le jeune écolier, les
vêtements les moins rapiécés et le linge le
plus blanc.
Le père pleurait d'attendrissement, et il
faut bien le dire, son attendrissement n'était
pas tout à fait exempt de cet égoïsme qui
entache la plupart des sentiments humains ;
— 35 —
il pensait déjà au moment où son fils saurait
manier assez habilement une plume pour
écrire, sous la dictée paternelle, ses élucu-
braiions charivariques. Qu'eût dit ce rhap-
sode des fêtes carnavalesques, s'il eût pu
prévoir que les œuvres de ce fils seraient
imprimées, un jour, couronnées par l'Acadé-
mie française, et vendues à vingt mille exem-
plaires.
La famille, qui était loin de pressentir la
brillante destinée du jeune écolier, regarda
cette admission comme un bienfait du ciel.
L'enfant pouvait, en effet, acquérir les notions
qui, à cette époque, composaient toute l'édu-
catioix de l'ouvrier aisé et même d'un grand
nombre de commerçants : la lecture des im-
primés, l'écriture, et pour les plus favorisés,
la lecture des manuscrits, celle du latin,
dans les Psaumes de David, et les quatre
opérations du calcul.
— 36 —
III
Mais le jeune Jacques, qui « avait soif
d'apprendre », s'appliqua si bien que ses
progrès Je firent remarquer ; il fut fait enfant
de chœur, et deux ans après avoir été admis
dans l'école de M. Boé, il la quittait pour
entrer au séminaire d'Agen.
Il commençait à s'y distinguer ; il avait
déjà un prix de thème et ce prix consistait
en une vieille soutane que son père était
chargé d'ajuster à sa taille. II était prêt à
l'endosser, malgré un peu de honte de la
voir si usée, mais hélas ! il ne devait jamais
la porter.
Il commit un gros péché, le malicieux
enfant, et pour l'expier, il fut mis en prison,
au pain et à l'eau, le jour du mardi-gras.
Il faut croire ou que l'on mit beaucoup de
douceur dans l'exécution de cet arrêt, ou
que le séminaire, dont le rétablissement datait
— 37 —
de quelques années à peine, n'était pas appro-
prié à toutes les - exigences d'une discipline
sévère, puisque la prison où fut enfermé le
coupable n'était autre que le fruitier. L'ap-
pétit, qu'aiguisaient encore les parfums d'une
cuisine de carnaval, devint si intraitable, que
le prisonnier fit main basse sur les conserves
de l'économe. Il ne put surtout résister à la
tentation de manger certaines confitures qu'en
furetant iL avait trouvées dans son cachot.
Il venait d'entamer le pot, quand le supé-
rieur entra, lui apportant le pardon et la
liberté. Mais celui-ci refoula bien vite ses
intentions miséricordieuses, en voyant les
ravages que le jeune espiègle avait exercés
dans sa prison, Surpris en flagrant délit,
Jacques fut chassé immédiatement, sans avoir
obtenu même la permission de se débar-
bouiller.
IV
On trouvera sans doute qu'il y a bien de
l'invraisemblance dans la manière peu céré-
— 38 —
monieuse avec laquelle Jasmin prétend avoir
été renvoyé du séminaire. On ne jette guère
ainsi un enfant dans la rue, sans avertir la
famille, môme quand cet enfant a mangé des
confitures destinées il une autre bouche que
la sienne. Peut-être aussi le petit sournois
avait-il sur la conscience quelque autre pec-
cadille dont ses Souvenirs ne parlent pas ;
car, après tout, manger les confitures d'un
chanoine n'est pas un cas pendable. A défaut
de notes plus précises, nous avons conservé
le récit que Jasmin nous donne de cette exclu-
sion. Si le fait en lui-même est très-impor-
tant, puisqu'il dut influer sur le sort du jeune
homme et sur la direction de sa vie, il n'en
est pas de même des détails que le poète a
pu arranger au gré de son imagination, sans
grand préjudice pour la vérité historique.
LA MÈRE
1
Au logis, de nouvelles tristesses l'atten-
daient.
Malgré l'heure avancée, la famille n'avait.
pas dîné. Cependant la table était mise ;
quelques légumes cuisaient : c'était tout le
menu de ce festin de carnaval. Encore man-
quait-il quelque chose, quelque chose qu'on
attendait avec impatience, car de moment en
moment, au moindre bruit venant du dehors,
tous les yeux se tournaient vers la porte avec
une curiosité pleine d'angoisses.
Au bruit que fit l'enfant en se précipitant
dans la chambre, chacun se leva, comme si
la même pensée eût animé toute la famille.
— 40 —
— Jacques ! s'écrieraient-ils d'une com-
mune voix, et dans ce cri, parmi les élans
de la plus vive tendresse, se révélait une
inexprimable déception. Le père, la mère,
les sœurs s'empressent autour de lui ; on
l'interroge ; il raconte son histoire, et la
consternation succède à la curiosité. Il était
clair que nul ne se préoccupait des consé-
quences lointaines de cet événement, et que
l'exclusion du séminariste faisait peser sur
les siens un malheur immédiat qu'il ne devi-
nait pas encore.
II
La mère, la première, rompit le silence,
et dit, d'un air tendre et endolori :
— « Maintenant, pauvrets, il est inutile
d'attendre ; c'est fini, nous ne l'aurons
plus. »
— « Que n'aurons-nous plus, dit le jeune
homme ? Qu'attendiez-vous donc, ma mère? »
- « Le pain pour dîner. »
— 41 -
Alors seulement Jacques se souvint. Cha-
que mardi, le séminaire envoyait une miche
à la famille. En se faisant chasser de cette
maison, il venait de priver ses parents de leur
-dernière ressource. En effet, ce jour-là, la
huche resta vide. Et c'était le mardi-gras, ce
jour où le plus humble toit avait son festin
pantagruélique. Au dehors, on entendait le
tumulte des festoiements populaires. L'éclat
-de ces joies homériques, arrivant jusqu'au
sein de cette famille désolée, lui rendait, par
le contraste, sa misère plus poignante encore.
Le cœur de la mère souffrait les plus
-cruelles tortures. Jacques, lui, n'avait plus
faim. Il regardait sa mère. Celle-ci, les yeux
.arrêtés sur sa main gauche, paraissait livrée
à une lutte intérieure. Tout à coup elle se
lève, et, commandant l'espérance, elle sort.
Elle reparaît bientôt, portant une miche sous
son bras.
A cet aspect, la joie renaît sur tous les
visages ; on se met à table, on rit, on chante,
et J'on fait fête aux haricots. La mère même
essaie de cacher sous les apparences de la
- 42
joie les déchirements de son cœur. Jacques
seul reste muet. Une pensée affreuse avait
traversé son esprit ; ses yeux ne quittaient
pas la main gauche de sa mère. Enfin, la
femme prend un couteau, s'approche de la
miche ; suivant un pieux usage qui se perd
comme tant d'autres bonnes choses, elle y
fait le-signe de la croix, puis elle tranche.
L'enfant a tout vu ; il sait maintenant ce qu'il
redoutait d'apprendre. Ce pain, la mère l'avait
payé du prix de son anneau conjugal.
A cinquante ans d'intervalle, nous verrons
Jasmin pleurer encore de vraies larmes du
cœur, en parlant de cette mère -qui vend
aujourd'hui son anneau pour donner du pain
à ses enfants.
III
Cette scène forme une des plus touchantes
pages des Souvenirs.
C'est ainsi que l'homme du peuple n'est
jamais tenté de dénaturer son histoire pour
— 43 —
rembellir. Il ne dissimule aucune de ses
souffrances ; il ne jette aucun voile d'em-
prunt sur ses haillons.
« Tout ce que racontent mes « Souvenirs »
est vrai, écrira-t-il plus tard à un de ses cri-
tiques. Il le fallait. Malgré le peu de poésie
que l'on a bien voulu y trouver; ils auraient
été rebutés par mon public compatriote, si
mes camarades d'enfance avaient crié : « Al-
mentur » (i); mais au contraire je les ai vus
battre des mains et réciter par cœur des
vérités qu'ils ne croyaient guère poétiques.
Même je les ai entendus dire souvent que
j'en avais laissé de plus tristes encore der-
rière le rideau. Eh mon Dieu ! je sais bien
que je n'ai pas tout dit, mais pour tout faire
comprendre, on n'a pas besoin de tout dire.
Oui, j'ai mangé le pain de la charité ; tous
mes aïeux sont morts à l'hôpital ; ma mère
mit en gage son anneau nuptial pour une
miche de pain ; tout cela doit faire deviner
qu'il y avait chez nous une grande misère :
tableau affreux que j'aurais complètement
{1) Au menteur !
— M —
mis au grand jour ; mais j'ai craint d'en-
nuyer le public, plutôt que d'être accusé de
viser à l'effet des contrastes. Car quoique
nous soyons heureux, parfaitement heureux,
il n'y a pas si loin de ce que je suis à ce que
j'étais, pour me faire craindre une telle inter
prétation. »
LE PARADIS DANS UN GRENIER
1
Jasmin a seize ans.
Nous le retrouvons dans cette maisonnette
que l'on voit encore, formant l'angle de l'allée
de la Préfecture et de la rue. Lamouroux.
Cette maisonnette, peinte en bleu de ciel, est
la boutique d'un coiffeur. Jacques, en effet,
s'est placé « chez l'artiste en cheveux pour
apprendre les secrets argenteux du rasoir et
du peigne. »
Le jour, il est tout entier aux leçons du
maître. 11 se retire, la nuit, dans le grenier,
et c'est à ces douces heures de rêverie et de
solitude, que le jeune homme commence à
vivre.
— 46 —
Ce grenier esfcun paradis peuplé de mille
fantômes souriants et gracieux qu'évoque la
vive imagination de l'ouvrier. Il s'est épris de
la passion de la lecture, et il trouve la félicité
dans la satisfaction de ce besoin qui grandit
sans cesse.
La lecture, en éveillant ses instincts poéti-
ques, ouvre devant sa pensée des horizons
nouveaux. Quand il prend un livre, il lui
semble qu'il entre dans un monde enchanté :
des rêves charmants viennent endormir ses
chagrins ; ils effacent jusqu'au souvenir de
son enfance souffreteuse, de l'anneau vendu,
de la besace et de l'hôpital.
Aussi, que le jour lui paraît long ! et
quand il pense aux plaisirs qui l'attendent,
le soir, dans sa mansarde, comme son rasoir
sautille étourdi ment sur les visages « écu-
meux! » Et savez-vous quel est le livre qui
captive ainsi l'esprit da jeune apprenti ? c'est
le Magasin des Enfants. Un peu plus tard
quelques amis, mieux intentionnés que bien
avisés, lui prêtèrent Florian et Ducray-Dumi-
nil. Le chantre du Gardon surtout l'ensorce-
— M —
lait. Estelle l'entraînait dans des régions « où
le bonheur lui apparaissait tout rosé M. C'est
pour elle qu'il essaya ses premiers vers, dans
ce patois harmonieux auquel il allait bientôt
donner un éclpt inattendu.
On a souvent demandé à Jasmin à quelle
époque il était devenu poète. Certaines gens
s'imaginent qu'on devient poète à heure fixe,
de la même manière que l'on est fait maire
ou percepteur. « J'ai beau fouiller dans mon
passé, disait Jasmin, je ne trouve aucun jour
où j'aie commencé. » (1)
Sans doute il se rencontre quelquefois,
dans la vie, des circonstances imprévues qui
donnent un subit essor aux facultés poéti-
ques ; le génie se révèle, mais ce génie n'est
pas né en un instant ; il n'est pas l'effet
d'une impression fortuite, et moins encore,
d'un acte de la volonté.
Jasmin, dont l'âme recélait des trésors de
sensibilité, avait certainement entrevu la
muse, lorsque, tout enfant, il assista au
(lj Mes nouveaux Souvenirs.
- 48 —
départ de son aïeul pour l'hôpital ; lorsque r
étendu sur l'herbe, aux bords de la Garonne.
il passait de longues heures à regarder les
oiseaux -volant. au-dessus de sa tête, dans
l'azur du ciel ; il l'avait entrevue surtout
lorsque, enfant de chœur, il s'enivrait de
l'harmonie des chants sacrés. Le poète naquit
le même jour que Jacques Boé ; il était dans
l'enfant comme le chêne est dans le gland.
Mais s'il y eut un moment où le chantre
futur de Marthe et de Frcmçonnette eût la
révélation de son génie et sentit distincte-
ment les premières pulsations de la muse,
ce dut être pendant ces longues veilles, labo-
rieuses et enivrantes insomnies, dans la man-
sarde du coiffeur.
II
On ne peut s'empêcher de sourire en
voyant Jasmin s'enthousiasmer à ce point
pour Florian et pour Ducray-Duminil, lui
si simple et si vrai dans la peinture de la
— 49 —
3
nature! lui qui, dans les situations diverses
où il place les héros de ses poèmes, trouve
si heureusement le mot vrai du monde ex-
térieur, de l'homme et des passions ! Mais
disons que ces peintres de la fausse nature
ne le fascinèrent pas longtemps.
« Il faut entendre le Jasmin de l'âge mûr
se moquer finement de l'effet singulier que ces
lectures produisirent dans la tête du jeune
Jasmin. Lui qui avait un amour si brûlant
pour la nature vraie, se précipita dans
les champs afin de constater de ses
yeux si tout s'y passait comme dans Flo-
rian. »
« Il vit le soleil qui jetait partout ses
grandes chaleurées, il entendit le beau concert
des oiseaux, il prêta surtout l'oreille aux
chansons gasconnes qui retentissaient de
toutes parts.
« Tout cela n'était pas dans Florian. Pas
de bergère enrubannée, pas de musette plain-
tive, pas d'agneaux blancs ; mais « des prés
— 50 -
tondus, des fillettes sautilleuses, des fifres
criards » (1).
Et cependant, ajoute le poète, « sous tout
cela il y avait le vrai, le beau, mais. Florian
obscurcissait mon oeil ».
Ce retour à la nature vraie ne fut pas aussi
subit qu'il veut bien nous le dire. Nous en
aurons la preuve quand nous ferons l'exa-
men critique de ses premières poésies.
III
Tels qu'ils étaient, les essais poétiques du
jeune Jasmin lui avaient déjà 'fait une répu-
(1) Léon Gautié, études littéraires.
— 51 —
tation dans son quartier. Son merveilleux
talent de conteur, qui plus tard devait lui
assurer une si grande puissance sur les masses,
faisait déjà à cette époque les délices d'un
auditoire de jeunes gens et de jeunes filles.
C'est pour aller à ces joyeux rendez-vous
qu'il commença à déserter, le soir, ce grenier-
où il avait tant rêvé.
« Grâce au tailleur, qui le mm sieur isait »,
il paraissait toujours le mieux vêtu de tous
ses camarades. Aussi l'avait-on surnommé le
petit Monsieur, — « lou Moussuret. »
Mais on s'aperçut, un jour, que le beau
conteur manquait régulièrement au rendez-
vous tous les vendredis. Un jaloux dit, les
dents serrées :
¥
« Jacques s'en va trouver d'autres jeunes
filles aux Âugustins » (1).
C'en fut assez pour courroucer ce club.
La bande furieuse le surveille. Enfin , un
(1) C'est le nom d'un quartier de la ville d'Agen.