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V"- OSCAR DE POLI
JEAN PO IGNE -D ACIER
RECITS D'UN VIEUX CHOUAN
PRECEDES D UNE
ETUDE HISTORIQUE SUR LES VENDÉENS ET LES CHOUANS
par
OATTALE <mj COURNAU
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS ;
RUK V1VIF.NME, 2 BIS, ET 80 U.LE VARD DES 1 TA L IKXS, t5 •
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE ^K'
186 6
JEAN" POIGNE-D'ACIER
KÉCITS D'UN VIEUX CHOUAjN
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
. VOYAGE AU ROYAUME DE NAPLES EN 1862.1 vol. in-18 Jésus. 3 fr 50
SOUVENIRS DU BATAILLON DES ZOUAVES PONTIFICAUX. — I V.
in-!C 6 »
L'ENFANT DE LA MAISON NOIRE (Suite de nouvelle»). —I v.
"in-18Jésus 2 »
DE NAPLES A PALERME EN 1863 i 1864- — Un fort volume
in-18 Jésus 2 »
SOUVENIRS DU BATAILLON DES ZOUAVES PONTIFICAUX- ?« éd.
suivis de UNE VISITE AU CAMP DES PhÉTORIENS. — 1 vol.
in-18 Jésus : 2 »
VAUDOUA*. — Chroniquesdu bas Berry. — 1 vol. in-18 j-Js 2 »
SOUS PRESSE.
H VENOÉE NAPOLITAINE- — 1 vol. in lSjésus 3 »
DE PARIS A CASTELFIOARDO. — t fort vol. in-18 3 50
HISTOIRES A FAIRE PEUR. — Suite de nouvelles. — 1 volume
in-18 Jésus. ... ; 3 »
LE SPECTRE DELA MAISON DE BOURBON.-1 vol. in-18 jésu=. 3 »
Paris. -- Imprimerie VALLÉE, 15, rueBredà,
Vte OSCAR DE POLI
JEAN POIGNE-D'ACIER.
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ï iRÉGÉDÉS D'UNE
ETÇÎgE HJSTORIQ^qE'SFR LES VENDEENS ET LES CHOUANS
\>-:S PAR
oATTALE <nu COURNAU
La veiUi'e. — Le coup de Saint-Jean.—
Le dernier de-; l'iantagenet.
Le clocher de Sain?-Do "ineui. — Les
deux gendarmes".
Les chants de la veille. — Lacroix aux
liserons.— Le puits
de La Jargeays —Madame la
marquise de la ï-'ougereuse. —Mon cousin
Charron. — Le moulin de.In Tïeguppiue.
Les cinq Bétons. — La jolie fille
deCourlay. — Le carrefour
de Saint-Pardoux.— Jeanne Robin.
La visite au Roi. — Epilogue.
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUK. V1VIENNE, 2 RIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAI1ÎIE NOUVELLE
186 6
Tp.;s droits réservés
INTRODUCTION
VENDEENS et CHOUANS
.ETUDE HISTORIQUE
Amis et ennemis, impérialistes et républicains comme,
royalistes, tout le monde toujours a prononcé avec res-
pect les mots de Vendéens et de Vendée. Les rages
aveugles, dans le principe, au nom d'une nationalité
française mal définie et ignoblement représentée, voulu-
rent bien infligera des hommes tels que Cathelineau, La
Rochejaquelein, Lescure', Bonchamps, Charette, suivis
de leurs paysans admirables, la flétrissante qualification
de brigands. Mais le mot, même chez les Bleus, ne put
tenir devant les prodiges d'une vaillance généreuse au-
tant qu'héroïque, et pure, dans l'ensemble, de toute
cruauté; dès que la Convention eut envoyé contre de
nobles populations armées pour la défense de leurs au-
tels, de leurs foyers, de leur roi, autre chose que des
tigres, les Vendéens furent tenus pour des hommes qu'il
était malheureux d'avoir à combattre, mais très-glorieux
de vaincre. Qui sait même si l'estime et l'admiration
réelles dont ne purent se défendre, à leur égard, les n:i-
jl INTRODUCTION
lices réprblicaines, ne firent pas leur plus grande force,
et ne suffisent point à expliquer leurs incroyables
triomphes? Le ■fait est que l'opinion des Marceau, des
Kléber et des Hoche, les savantes combinaisons mili-
taires, et parfois les ruses peu loyales, auxquelles durent
recourir, pour les abattre, même ces généraux de génie,
ont depuis longtemps lavé l'injure de la première heure.
Et aujourd'hui les Vendéens, chefs et soldats, apparais-
sent aux yeux de tous~comme des héros d'épopée, en-
tourés d'une auréole particulière, qualifiés à tout jamais
pour l'histoire' par ce mot du vainqueur de Marengo, si
capable d'apprécier et de juger leur lutte : « C'est une
guerre de géants. »
Au vrai, rien n'est beau comme les mobiles, rien n'est
grand et merveilleux comme les exploits de ces soldats
et'de ces généraux improvisés, sortis de la chaumière et
du château sous l'impulsion des mêmes sentiments, à
l'appel des mêmes devoirs. En quelques pages rapides,
résumons ici, rappelons à tous cette attachante et dra-
matique histoire.
Les 'paysans se lèvent les premiers, pour protéger
contre des cannibales leurs églises, leurs prêtres, leurs
nobles, pour se soustraire eux-mêmes à l'impôt du sang,
à la conscription, qui va les envoyer combattre loin de
leurs foyers, au profit d'une puissance et d'un ordre de
choses qu'ils abhorrent.
Ils se portent à la demeure de leurs seigneurs, qu'ils
nomment leurs pères, ils se donnent pourtihefs ces gen-
tilshommes, contre lesquels la République égalitaire es-
saye en vain d'exciter à la fois leur orgueil et leur con-
voitise. Ces gentilhommes, à leur tour, sauront accepter
le commandement du simple voiturier Cathelineau, 0:1
même du garde-chasse Stofllet : dans le premier moment,
au moins, c'est une lutte d'abnégation, une émulation
de sacrifices. On n'a d'abord pour armes que des four-
ches, des faux, des bâtons, et quelques mauvais fusils
de chasse; mais qu'importe? Les Bleus vaincus fourni-
ront des sabres, des mousquets, des canons; jisque-là,
des canons de bois, fabriqués, en une heure, seront mis,
INTRODUCTION III
au besoin, en batterie pour une seule bataille. Et d'ail-
leurs, ne faut-il point compter sur le secours du ciel,
soutien des justes causes? Chefs et soldats sont presque
des saints, se préparant religieusement à une campagne,
s'agenouillant pour implorer Dieu avant le combat,
comme lesCroisés, s'agenouillant pour le remercier après
la victoire, le bénissant encore dans ses rigueurs après
la défaite; chefs et soldats sont des chrétiens, ménageant
les villes conquises, traitant en hommes et en frères les
vaincus, et à peine quelquefois, poussés à bout par des
cruautés sans nom de leurs adversaires, se laissant aller
à la tentation des représailles.
Sur ces sentiments et avec ce caractère, reconnus par
l'histoire, naissent et se. développent les armées ven-
déennes.
Le noyau d'abord est petit, le noyau formé successive-
ment par le maire Desouche et parle perruquier Gaston:
Mais, dès que paraît Jacques Cathelineau, bientôt rejoint
par Stofllet, la boule de neige grossit. Un premier succès
à Jalais, suivi d'un second à Chemillé, est couronné par
la victoire importante de Chollet; et alors toute la Vendée
est debout. Bonchamps, d'Elbée, Henri de la Rocheja-
quelein, déjà vainqueur aux Aubiers avec sa troupe par-
ticulière, amènent au corps de Cathelineau et de Stofllet
leur contingent et le secours de lenr intelligence comme
de leur courage. Cela fait vraiment une armée, qui
triomphe à Vihiers et à Beaupréau, qui enlève Argenton
el Bressuire. Dans cette dernière ville, se trouvaient le ■
marquis de Leseure et M. Bernard de Marigny, empri-
sonnés naguère par les Bleus; on les délivre; et voilà
deux chefs nouveaux pour les Vendéens, deux chefs nou-
veaux qui entraînent à leur suite encore beaucoup de
paysans. Enfin, le marquis de Donnissan, beau-père de
M. de Leseure, arrive à son tour, apportant à la Vendée
eh armes le tribut de sa haute sagesse et de sa grande
expérience. Alors, l'armée catholique se précipite sur
Thouars, une position militaire de premier ordre, et
l'emporte.
Après ce succès, fait pour les étonner eux-mêmes, les
IV INTRODUCTION ■
Vendéens sentent le besoin de s'organiser. Tandis que
M. de Donnissan est investi de l'autorité civile dans tout
le pays arraché aux Bfeus, Cathelineau, La Rocheja-
quelein, Leseure, Bonchamps, d'Elbée, Stofllet et M. de
Marigny reçoivent chacun un corps d'armée à comman-
der, avec une circonscription territoriale à défesdre. Ils
doivent se soutenir mutuellement et se former en con-
seil, pour décider ou conduire les opérations communes.
.Vainqueurs à"Parthenay, à la ' Châtaigneraie, dans des
affaires partielles, tous réunis s'emparent de Fontenay,
et remportent sur les Bleus, à Doué, une victoire com-
plète. Enfin, un assaut prodigieux les rend maîtres de
Saumur.
Pendant que ces merveilles s'accomplissent dans la
haute Vendée, dans la basse Vendée, sous Athanase-de
Charelte, et dans la moyenne, sous M. de Royrand,
d'autres corps nombreux se forment. Armée deCharette
et armée du Centre, tels sont les noms que prennent ces
corps nouveaux, tandis que le premier, de beaucoup le
plus nombreux, se donne 1-e titre de grande armée. Tan-
tôt coopérant à quelque entreprise commune, plus sou-
vent agissant seules, l'armée du Centre et surtout celle
de Charette se signalent par mille exploits. La tâche, du
reste, leur est momentanément facile, la grande armée
attirant sur elle d'abord tout l'effort des généraux répu-
blicains. Leur heure viendra. L'armée de Charette,
grossie jusqu'à vingt mille hommes, est même destinée à
tenir la dernière et à user toute seule bien des batail-
lons ennemis. Mais n'anticipons pas, et suivons pour le
moment le large sillon que va tracer devant elle la
grande armée, qui porte, en somme, dans ses rangs, les
vrais destins de la Vendée.
Au début on ne s'était propesé que de secouer le joug
de la Convention, de chasser du pays les bourreîwx et les
incendiaires, de .défendre à la fois ses autels, ses foyers,
sa liberté et sa vie. Après la prise de Fontenay, déjà
l'ambition des Vendéens avait grandi ; et dans une pro-
clamation célèbre, rédigée par' l'abbé des Essarts, ils
annonçaient leur volonté de tendre par tous leurs efforts
INTRODUCTION V
au renversement du pouvoir tyrannique et sanguinaire
sous lequel gémissait alors la Fjance. Maîtresse de Sau-
mur, du haut de cette importante place de guerre, la
grande armée devait voir s'élargir encore devant elle
l'horizon du possible et se fortifier dans ses espérances.
Avec lès yeux de 'l'esprit, on pouvait plonger, dans le
lointain jusqu'à Paris; et il n'y avait point folie absolu-
ment à rêver d'aller abattre lé monstre, jusqu'en son
repaire. Cela devint de plus en plus la pensée fixe d'un-
■grand nombre de chefs. Mais les soldats, les paysans,
attachés au sol de leur pays par des intérêts majeurs et
des sentiments indéracinables, n'étaient point prêts cer-
tainement à poursuivre ce but épique.
Quoi qu'il en soit, pour donner à leurs divers mouve-
ments de plus en plus d'unité, et pour se mettre en me-
sure, au besoin, de tout entreprendre, les chefs réso-
lurent de compléter leur organisation en se choisissant
un généralissime. On va aux voix; c'est Cathelineau qui
l'emporte ; Leseure, La Rochejaquelein, Bonchamps, d'El-
bée, MM. de Donnissan et de Marigny, s'inclinent de-
vant les talents militaires du voiturier Cathelineau et se
soumettent à son autorité, chacun se contentant pour
lui-même du commandement en sous-ordre que le libre
choix de ses pairs lui attribue.
Puis on tient conseil sur le parti, ou plutôt sur le
chemin à prendre. Le bouillant La Rochejaquelein, ap-
puyé par quelques officiers, demande qu'on marche sur
Tours, pour commencer tout de suite,la réalisation du
programme de Fontenay; le prudent Leseure, tenant
mieux compte des répugnances du paysan à s'engager
dans une guerre lointaine, fait rejeter cet avis ; Cathe-
lineau ne veut pas que l'armée, après un si beau suc-
cès, rentre dans ses cantonnements, sans frapper quelque
autre grand coup, et propose de marcher sur Angers ;
d'Elbée fait entrevoir, de plus, la possibilité de s'empa-
rer de Nantes, avec le concours de l'armée de Charette,
il montre l'importance de cette conquête qui ouvrirait
à,l'armée la Bretagne, prête elle-même à prendre les
armes, et sans doute déterminerait aussi le soulèvement
VI INTRODUCTION
de la basse Normandie. Bref, le plan du généralissime,
agrandi par celui de d'Elbée, est adopté; La Rocheja-
quelein, avec deux mille hommes, est chargé de garder
San mur; Leseure, blessé et malade, revient à Chatitîon;
et le gros de l'armée s'élance vers le but précis qu'on
lui montre.
Précédés de la terreur qu'inspire leur dernière vic-
toire, les Vendéens voient les Bleus évacuer Angers sans
combat et la capitale de l'Anjou leur ouvrir ses portes.
Là ils font une importante recrue dans la personne du
prince de Talmont,second fils du duc de laTrémouille,
très-grand seigneur et Irès-brillant officier, qui ne ces-
sera jusqu'à la lin de rendre à l'armée les plus signalés
services. Après avoir combiné leurs mouvements avec
ceux de Charette, ils arrivent devant Nantes. Leur at-
taque impétueuse allait être couronnée de succès, lorsque
le généralissime reçut un coup mortel, au moment où il
pénétrait définitivement dans la ville à la tête de sa
colonne victorieuse. Cette mort jeta la consternation et
le désordre dans l'armée. Malheureusement, ni La Ro-
chejaquelein, ni Leseure n'étaient là pour relever le
moral des paysans et leur rendre leur audace. Il n'y eut
plus qu'à songera la retraite ; d'Elbée la dirigea de son
mieux. Charette, de son côté, se dégagea à merveille.
Mais ce fut là pour les Vendéens un premier revers d'une
portée incalculable.
Pendant que Charette ramenait dans ses cantonne-
ments son armée demeurée intacte, la grande armée,
démoralisée parla mort de son chef et considérablement
réduite par les, désertions, dut être momentanément
licenciée; il fut convenu qu'elle se trouverait réunie à
, une époque et sur un point qui seraient ultérieurement
déterminés.La Rochejaquelein, obligé de quitter Saumur
par suite aussi de la désertion de ses hommes, était
rentré dans le coeur de la Vendée; de concert avec Les-
eure, il avait battu les Bleus en plusieurs rencontres.
Bientôt, comme par enchantement, la grande armée
se reforme, et remporte à Coron une victoire éclatante.
Alors on procède à l'élection d'un nouveau générales-
INTRODUCTION Vit
sime. L'armée de Charrette et l'armée du Centre concou-
rent à cette élection, qui pouvait avoir une influence
heureuse, en réunissant sous le même commandement
suprême tous les combattants des deux Vendées. Par
malheur, une intrigue, en l'absence de Larochejaquelein
et de Leseure, fait triompher la candidature de d'Elbée;
Charette refuse de reconnaître ce nouveau chef; et même
au sein de la grande armée, cette élection fait naître des
jalousies qui auront quelquefois des effets funestes.
Charette, toutefois, comme M. de Royrand, comman-
dant de l'armée du Centre, consent à se réunir au géné-
ralissime de la haute Vendée pour l'attaque de Luçon.
Mais toutes ces forces combinées , par suite du
manque d'unité dans le commandement, ne peuvent
venir à bout de l'entreprise. Accusé d'être la cause de
ce grave échec, d'Elbée, secondé par M. de Royrand,
prend à Chontonay une éclatante revanche. Divisées en
plusieurs corps, mais coopérant au même but, sous le
commandement direct de leurs chefs respectifs, les trois
.armées vendéennes triomphent à Torfou, à Montaigu, à
Saint-Fulgcnt, et brisent dans ces trois journées trois
puissantes armées de la République. Si cette coopéra-
tion féconde eut duré, il est à croire que la Vendée eût
été invincible, ou du moins indomptable. Malheureuse
ment, après la dernière victoire, sans qu'on ait pu bien
démêler, et sans qu'on puisse juger équitablement ses
motifs, Charette se sépara définitivement de la grande
armée, pour revenir dans son pays et agir seul, jusqu'au
dernier jour.
Livrée à ses propres forces, la grand armée écrasa
une fois encore les Bleus à Châtillon. Mais voici qu'un
orage formidable s'amasse contre elle; cent mille répu-
blicains la menacent par plusieurs côtés à la fois. Cha-
rette pouvait, semble-t-il, la sauver, en coupant la
marche de quelqu'un des corps ennemis s'avançant pour
concourir à sa ruine; Charette ne bougea pas. A l'affaire
de la Tremblaie, les Vendéens voient la victoire, un
moment assurée, leur échapper par suite de la blessure
mortelle qui a mis Leseure hors de combat. Le lende-
Vil! INTRODUCTION
mai);, l'armée entière est écrasée à Çhollet, après une
lutte de dix heures., dans laquelle "Succombent à leur
tour d'Elbée, Bonchamps et beaucoup d'autres offi-
ciers. •'':... ' '
' 'Les chefs'survivants ne savaient à. quel parti s'arrêter
pour sauver les restes de l'armée. Les Angevins de Bon-,
champs ayant, avec le corps mutilé de leur chef, pris la
route de leur pays et repassé la Loire, un entraînement
if réfléchi poussa dans la même direction. la masse
entière des Vendéens. Là Rochejaquelein jugea qu'il
fallait régulariser ce mouvement, et, quoique désespéré
dé ne pouvoir prendre sur l'heure> à Ghollet encore,
comme il l'eût voulu, une revanche de la dernière
défaite, il ordonna et dirigeable passage du fleuve, se
lançant dans l'inconnu.
C'était l'inconnu, en effet. Une fois sur Ta rive droite
de la Loire, hors de son-pays, où elle trouvait tafit de
ressources, et au besoin» d'impénétrables refuges, cette
admirable grande armée, à moitié 'dissoute, se trouvait
dans les conditions les plus étrangement critiques. Elle
traînait à sa suite une masse énorme de Vieillards, de
femmes et d'enfants, qui avaient fui la cruauté des
Bleus et s'étaient naturellement attachés aux pas de ceux
qui seuls: pouvaient encore^ les "défendre. Que faire ?
"dans "quelle entreprise se jeter, sans grands moyens
d'exécutiony au sein d'un pays où l'on né rencontrerait
sans doute que des"ennemis, avec la crainte de ne plus
trouver, le cas échéant, aucun passage libre sur la Loire,
avec la. terrible perspective, dès lors, d'avoir tous les
jours à vaincre-, pour ne point périr?' Cette extrémité ,
dont tous avaient le.vague. sentiment, si ce. n'est la.notion
bien claire, mit au coeur de tous ce courage calme et
presque religieux qui se compose du mépris de la mort
et, du désir de vivre, et qu'on appelle le courage du
désespoir. Pour conserver leur vie, ou pour la vendre
chèrement, et pour sauver, s'il est possible, les êtres
chers et intéressants qui les accompagnent, les Vendéens
sont prêts à tous les prodiges.
On se réorganise^ on choisit un nouveau généralissime
INTRODUCTION IX
dont l'autorité suprême plus que jamais est indispensa-
ble. Leseure mourlrnt désigne La Rochejaquelein ; ce choix,
si bien justifié d'ailleurs, est sacré pour les autres chefs:
et le héros des Aubiers, âgé de vingt-deux ans, comme
Condé à Rocroy, réunit tous les suffrages. On déjibère.
Conformément à l'avis du prince de Talmont, il est
décidé qu'on marchera vers la haute Bretagne et la basse
Normandie, deux provinces qu'on pourra sans doute
faire soulever, avec le but plus précis, d'ailleurs, de
s'emparer de Granville, ce qui permettra d'ouvrir des
communications avec l'étranger, et surtout, de faire
passer dans les îles anglaises cette foule de femmes,
d'enfants, de vieillards," qui alourdit à la fois et affame
l'armée'.
On se met en marche vers Laval. Château-Gontier est
emporté'sans grande lutte. Ce premier succès électrise
les Vendéens. Laval ne peut leur résister plus, d'une
heure. Exténués, pendant deux jours ils s'y reposent de
leurs fatigues. Là aussi sept mille Bretons, que le prince
de Talmont est parvenu à soulever, viennent prendre
rang dans l'armée. Cependant deux colonnes ennemies
s'avancent de concert contre les vaincus de Chollet, l'une
venant d'Angers, composée de ces terribles Mayençais,
qui ont fait déjà tant de mal à la Vendée, la seconde,
venant de Nantes, forte d'environ quarante mille hom-
mes et munie d'une artillerie formidable. Le généralis-
sime vendéen a bientôt pris ses dispositions et son
parti. Afin d'éviter une jonction qui serait sans doute
la perte des siens, il tombe d'abord sur les Mayençais,
tout gonflés de présomption depuis Chollet, et les met
en déroute complète; le lendemain il se tourne contre
leurs débris, réunis aux quarante mille républicains
venus de Nantes, et, malgré la grande supériorité de
leur nombre, il fait essuyer aux Bleus la plus meur-
trière défaite. La fière légion de Mayence surtout.,
réduite à quelques hommes , perdit définitivement son
nom et son individualité à la suite de cette bataille.
Après avoir ainsi, en deux jours, tué, pris ou dis-
persé plus de soixante mille ennemis, l'admirable
t
X INTRODUCTION
armée vendéenne, aussi humaine, aussi clémente, la
lutte finie, que terrible pendant le combat, reprend
paisiblement la route de Granville.
Fougères, Dol, Saint-Michel et Avranches tombent
sans peine en son pouvoir. Mais , grâce à une panique
semée par un traître,-elle abandonne l'assaut de Gran-
ville au moment où cette place va succomber à son tour,
et se replie sur Dol. Là, nouvel orage. Trois corps nom-
breux de républicains, reformés à la hâte, convergent
vers elle ; Marceau, Rossignol et Kléber les commandent.
Il s'agit de repousser la plus terrible attaque que l'on
ait essuyée encore; il s'agit, plus que jamais, de vain-
cre ou de périr. Hésitante un moment autour de Dol,
compromise surtout à Antrain par une panique nouvelle
dont l'obscurité est la cause; grâce néanmoins au sang-
froid et à l'énergie du prince de Talmont, grâce surtout
à une savante et décisive manoeuvre ordonnée par le
généralissime , la victoire, au bout de deux jours d'une
lutte prodigieuse, se déclare une fois de plus pour la
Vendée, une fois de plus les armées de la République
sont anéanties.
La Convention trembla sur sa base de crimes. Mais,
quoique terribles à leurs adversaires, qui n'osent plus
se mesurer avec eux en rase campagne, la situation des
Vendéens n'en est pas moins précaire. Rien ne bou-
geant encore en Bretagne pour les seconder, Charette
songeant moins que jamais à faire en leur/ faveur une
diversion salutaire, ils ressemblent aux dix mille Grecs
de Xénophon, opérant leur retraite vers la patrie à tra-
vers des empires hostiles ; et la perspeetive la plus bril-
lante qu'ils puissent avoir est de s'ensevelir en détail
sous une suite de triomphes. On tient conseil, pour
aviser au moyen de tirer le meilleur parti de la der-
nière victoire. La Rochejaquelein est d'avis qu'on marche
sur Rennes, pour y détruire les restes des armées
ennemies, et provoquer ensuite le soulèvement des
Bretons ; le prince de Talmont opine pour qu'on
retourne à Granville; assurant que la place, dépourvue
en ee moment de garnison, ne pourrait résister à un
INTRODUCTION Xl
second assaut. Ce parti est adopte par la majorité du
conseil. Mais quand on en vient à l'exécution , il y faut
renoncer: les paysans se refusent positivement à cette
seconde attaque, et demandent même à grands cris
qu'on les ramène dans leur pays par le plus court
chemin.
L'armée reprend donc la route de Laval, et arrive dans
cette ville sans avoir eu à tirer un coup de fusil. Là, les
Bretons qui s'étaient joints naguère à elle l'abandonnent.
Elle continue sa marche aussi paisiblement que si elle
faisait des étapes pour simple changement de garnison.
On la dirige sur Angers, espérant emporter la ville d'as-
saut, et pouvoir conquérir ainsi un passage sur la Loire.
Mais les paysans n'avaient plus cette ardeur impétueuse
et téméraire qui les fit une fois triompher à Saumur.
Après de longues heures d'efforts inutiles, il faut aban-
donner l'entreprise. Pendant qu'on délibère si l'on se
dirigera vers l'ouest ou vers l'est, l'avant garde vendéenne,
sans savoir probablement où elle va, s'ébranle et s'avance
vers la Flèche. Le sort en est jeté. Le parti conseillé en
d'autres temps avec chaleur par La Rochejaquelein, le
hasard l'impose en quelque sorte, au moment où le gé-
néralissime ne croit plus certainement à son efficacité.
Toutefois, l'armée s'avance avec résolution. La Flèche
veut résister, mais ne peut soutenir le premier choc des
vainqueurs de Dol etd'Antrain. Le Mans, enfin, quoique
mieux fortifié et plus sérieusement défendu, est emporté
en quelques heures. C'était le It décembre 1793. L'armée
et la masse d'enfants, de femmes et de vieillards qui la
suivait, mouraient de froid, de faim et de fatigue. Il y
avait urgence à ce que tout ce monde trouvât à la fois
un abri et des vivres. Le Mans offrait ce double refuge.
On s'y installa comme si on eût eu vraiment le loisir d'y
prendre ses quartiers d'hiver, comme si la ville eût été
une conquête assurée. Les chefs étaient loin de partager
l'illusion des vieillards et des femmes, l'illusion même
que se faisaient jusqu'à un certain point les soldats.
Mais à ce moment l'autorité des chefs était volontiers
méconnue ; on n'entendit point leur voix ordonnant ou
XII INTRODUCTION
conseillant de se tenir sur le qui-vive. 11 n'y eut pas plus
de pillage là qu'ailleurs; mais les paysans, très-portés
pour le vin, se répandirent dans les cabarets; et le
Mans fut pendant deux jours pour les Vendéeiis comme
une nouvelle Capoue.
Cependant, Marceau, des débris de toutes les armées
républicaines battues, formait à Beaugé une nouvelle
masse de combattants bien supérieure par le nombre à
l'armée vendéenne. 11 ne s'endormit pas, et le 13 décem-
bre, il parut devant le Mans. La Rochejaquelein ne fut
nullement surpris d'apercevoir sitôt les Bleus. Il veut
faire immédiatement sortir ses troupes de la ville, préfé-
rant de beaucoup, et avec raison, livrer une bataille en
rase campagne que d'avoir à soutenir un siège ou des
combats de rues. Mais aussitôt la masse des vieillards et
des femmes pousse des "clameur* déchirantes, suppliant
le général qu'il ne les expose point ainsi à tomber sans
défense entre les mains féroces des républicains. Vaincu
par ces prières, le jeune chef commet la faute de ne point
poursuivre son premier dessein ; il prend ses dispositions
pour se défendre dans la ville. Mais quand on veut appe-
ler les paysans aux armes, alourdis par le vin et le
sommeil, ils ne répondent pas; à peine si l'on peut réu-
nir quelques milliers de braves. Avec ces faibles ressour-
ces, secondé par d'admirables offiYiers, le jeune général
tient ferme toute la journée. Débordé, sur le soir, par
des forces décuples, jugeant impossible et désastreux de
soutenir dans une ville qu'il connaît mal une lutte aussi
inégale, il fait porter partout le signal de la retraite, et
se retire personnellement en bon ordre par la route de
Laval, avec les troupes qu'il a pu réunir et organiser le
matin. Les deux tiers des paysanssont restés dansla ville.
Surpris et réveillés enfin par la vue des Bleus, il saisis-
sent leurs armes. Des officiers se dévouent à aller les
commander. Alors s'engage un épouvantable combat noc-
turne. L'avantage est bien près de rester aux Vendéens,
et déjà Marceau faisait retirer ses troupes. Un de ces mille
incidents qui décident du sort des batailles ramène la
victoire du côté des Bleus; Il ne faut plus songer qu'à
INTRODUCTION XIII
rejoindre le généralissime. Quoique désordonnée, grâce à
des prodiges de valeur, la retraite s'affectue assez bien.
A la faveur du combat nocturne, la majeure partie des
vieillards, des enfants et des femmes, avait pu se sauver.
Le reste, fut impitoyablement massacre. '
Les vainqueurs étaient trop maltraités eux-mêmes
pour songer à poursuivre immédiatement les vaincus.
La masse vendéenne, en grand désordre, se dirige à
marches forcées vers la Loire, pour aller chercher, con-
quérir au besoin, un pont, un gué, un moyen quel-
conque de repasser le fleuve. A Ancenis, on croit pou-
voir opérer le passage. Pour mieux le diriger, le géné-
ralissime, suivi de Stofflet et de quelques officiers, se fait
conduire le premier dans une barque sur la rive oppo-
sée. A ce moment, les Bleus sont signalés. On fuit, on
court chercher plus bas un lieu et un moment plus
favorables. Séparée de son chef, l'armée choisit M. de
Fieuriot, pour la commander dans cette retraite tumul-
tueuse. Elle fait vaillamment tête à Nort et à Blain. A
Savenay, enfin, le 22 décembre 1793, elle est obligée
d'accepter un dernier combat qni, grâce à l'énorme dis-
proportion des forces, se change pour-les Vendéens en
désastre. Ce qui ne fut point massacré sur le champ de
bataille ou ne réussit pointa trouver un refuge dans les
forêts de la Bretagne, périt ailleurs par l'écnafaud, et
surtout par lés fameuses noyades de Nantes.
Ainsi finit cette grande armée qui, après comme avant
le passage de la Loire, avait accompli de si grands pro-
diges, détruit tant d'armées républicaines, et fait si sou-
vent trembler la Convention. On pourrait presque dire:
ainsi finit la Vendée; car la Vendée n'avait plus aucune
chance de réussir.
Toutefois rejeté violemment dans son pays, comme
nous l'avons vu, tandis que son armée courait à une
dernière défaite, La Rochejaquelein, rejoint par de nou-
veaux paysans, se battit comme un lion pendant quelque
temps encore, défit plusieurs colonnes républicaines,
déjoua, huit jours durant, les efforts d'une armée de
quarante mille hommes, eut avec Charette une entrevue
XIV INTRODUCTION
pénible et sans résultat, et enfin, lassé de vivre, sans
doute, après un dernier succès, courut témérairement à
une moit relativement obscure Stofflet prit aussitôt le
commandement suprême de la haute Vendée, essaya
de combiner ses mouvement avec ceux de Charette,
remporta quelques avantages sur lés Bleus, se souilla
par le procès militaire et par la mort de Bernard do
Marjgny, qui ne voulait point reconnaître son autorité,
.signa avec le chef terrible encore de la basse Vendée le
fameux traité de la Jaunaie, et déposa les armes, pour
ne plus les reprendre que quelques jours à peine.
Quant à Charette, après avoir accompli jusque-là,
seul ou de concert avec la grande armée, de brillants'
faits d'armes, trompé ou non par cette comédie qu'on
appelle la pacification de la Jaunaie, il se leva plus
redoutable que jamais pour venger la violation de ce
traité dérisoire. Ici, il faudrait de longues pages pour
raconter dignement ses exploits prodigieux. A la tête
de quinze mille paysans, tantôt vainqueur, tantôt battu,
jamais dompté, il tint tête pendant près d'un an à une
armée de cent cinquante mille hommes, commandée par
Hoche. Enfermé dans un espace de dix lieues carrées, il
frappait encore des coups terribles, et par son habileté
supérieure comme par son énergie, forçait l'admiration
même de son adversaire. S'il eût pu recevoir du dehors
les secours en hommes et en argent qu'on lui fit long-
temps espérer ; si seulement l'Angleterre eût permis
qu'un prince de la Maison royale vînt, selon son désir,
se mettre à la tête de son armée; réveillant la haute Ven-
dée un moment assoupie, Charette eût été capable de .rele-
ver dans tout l'Ouest,et peut-être défaire triompherdans
toute la France, la cause catholique et monarchique. Il
fallut qu'un général de génie recourût à la perfidie, à la
corruption, à la trahison, à des armes déloyales, pour
abattre ce géant acculé dans un coin de la Vendée.
Abandonné, trahi, vendu, grâce aux manoeuvres de son
adversaire, blessé dans un dernier combat, traqué de
forêt en forêt, saisi enfin, traîneau supplice, l'indomp-
INTRODUCTION XV
table royaliste commanda lui-même le feu des assassins
juridiques chargés de le fusiller.
Avec lui, la Vendée rei.dit le dernier soupir, pour.ne
ressusciter qu'en 1814.
Il n'entre pas dans mon dessein de tracer ici la courte
histoire de la seconde Vendée. Mais avant de quitter la
première, je voudrais esquisser les portraits de ces chefs
quasi légendaires, dont les figures héroïques, dignes du
plus grand cadre, ne poseront jamais assez devant les
générations actuelles.
Cathelineau se présente le premier. Son règne de
généralissime ne fut pas long, et il n'a pu guère déployer
sur un vaste théâtre ce qu'il avait de génie militaire.
Mais ses pairs de noble race l'avaient bien apprécié
sous ce rapport, et lui rendirent, par leur choix désin-
téressé, le plus beau témoignage.
Fait pour le conseil comme pour l'action ; nature
calme à la fois et impétueuse ; avec un coeur ardent,
esprit net, ferme et tenace ; aussi propre à exécuter un
plan qu'à le concevoir; bon, humain, généreux, pieux
comme un chrétien des vieux âges; nul n'eut plus
d'ascendant sur ces paysans défenseurs de l'autel et du
trône, nul ne fut plus apte à conduire cette guerre
spéciale, nul ne fut par toutes ses qualités plus vraiment
Vendéen ; et il ne faut point s'étonner que la Vendée en
plein apogée se soit tout d'abord personnifiée dans ce
premier généralissime. Qui sait si Charette lui-même ne
se serait point rangé définitivement sous son autorité
suprême, s'il n'aurait point établi dans les deux Vendées
cette unité dont l'absence a causé leur ruine commune ?
qui sait ce qu'il aurait pu, s'il n'était point mort préma-
turément à l'attaque de Nantes, et jusqu'à quel point sa
perte fut un malheur irréparable ?
Leseure, qui faillit être choisi avant lui, après lui
devait réunir tous les suffrages, sans l'intrigue qui fit
triompher d'Elbée. Sage et prudent autant que coura-
geux, mais encore plus modeste, Leseure fuyait le rang
suprême, et peut-être une seconde fois l'aurait-on vu,
pour éviter des jalousies fâcheuses à la grande cause
XVI 1NTR0BUCTI0N
qu'il avait embrassée, faire porter sur un autre des voix
qui lui étaient acquises. Son avis, toutefois, le plus
so;ivent était adopté, et depuis la mort de Cathelineau,
son autorité dans le conseil était devenue prépondérante.
Coeur fendre, âme de saint, la providence des blessés
et des prisonniers, dont il sauva un nombre incalculable,
aimé des chefs ses égaux, adoré des paysans pour sa
piété douce et sa bonté inépuisable, il est peut-être
la figure la plus chrétiennement belle et pure de la
Vendée.
pieux aussi et sincèrement dévoué à sa cause, mais
trop plein de lui-même ; ayant plus de volonté que
d'intelligence, et plus d'entêtement encore que de
volonté; suppléant mal, par ce qu'il possédait d'expé-
rience, à ce qui lui manquait en conception militaire;
aisément jaloux et assez hautain ; d'une grande bravoure,
du reste; d'Elbée fut de fait généralissime, sans avoir
jamais la pleine autorité ni le plein prestige de sa haute
situation. Ignorant les conditions véritables de cette
guerre, faite avec de libres soldats pleins d'élan mais
sans discipline, il ne put conquérir l'ascendant qui lui
eût été indispensable pour réussir avec son système
d'opérations trop symétriques ; "et- sous lui la grande
armée compte presque autant de revers que de succès.
Aussi humain et aussi modeste que Leseure, Bon-
champs fut un officier très-sérieux, d'une habileté
peut-être également trop méthodique, meilleur pour le
conseil que pour l'action, quoique très-brave, et trop
peu confiant en lui-même pour assumer la direction
d'une grande entreprise. Admirable à la tête de sa
division, exécutant une manoeuvre avec une rare préci-
sion et une rare intelligence, on peut se demander s'il
était fait pour le commandement suprême.
Plein de feu, d'impétuosité, d'audace ; vaillant à la
manière d'Achille tant qu'il n'eut pas la conduite et la
responsabilité d'une bataille, habile à la manière de
Condé, quand ij se vit généralissime, ayant le prompt
coup d'oeil du vainqueur de Rocroy et son art pour
enflammer de valeureusestroupes jusqu'à obtenir d'elles
INTRODUCTION XV11
.l'impossible;-parvenu, vers la fui, à se ménager un peu,
quoique toujours capable de se prodiguer à propos ;
Henri de la Rochejaquelein fut de tous les chefs ven-
déens le plus brillant et le plus chevaleresque. Il s'est
peint à merveille, et il a pris en quelque sorte l'attitude
historique qui lui convient, dans cette- admirable
harangue, qu'il prononça dès sa première bataille, et à
laquelle l'antiquité ne peut rien comparer, en fait
d'héroïsme : « Si j'avance, suivez-moi ! si je recule,
» tuez-moi! si je meurs, vengez moi ! » Dans le conseil,
au début, son avis avait l'allure et, pour ainsi dire,
l'élan de sa bravoure téméraire ; il penchait volontiers
d'abord vers le plus périlleux et le plus difficile. Devenu
généralissime, son avis fut souvent le plus sage, aussi
bien que le plus généreux ; mais, trop jeune, sans
doute, pour vouloir opiniâtrement, il se rendait sans
peine à l'opinion des autres. On ne peut dire s'il aurait
vraiment su concevoir et exécuter un vaste plan mil.i
taire, contraint qu'il fut presque toujours, dans sa
campagne d'outre-Loire, de marcher au hasard, selon la
volonté de ses soldats ou selon d'impérieuses circon-
stances. Toutefois, ayant opiné, après Dol et Antrain,
sans pouvoir faire triompher son avis, pour une expé-
dition dans la haute Rretagne dont il avait droit de
beaucoup attendre, il échappe à la responsabilité des
derniers désastres, et, tout auréolé de ses quatre prodi-
gieuses victoires, on le tient volontiers pour le premier
des capitaines vendéens.
Jeune, libéral, généreux, d'une valeur aussi toute
chevaleresque, plein de sang-froid dans le péril, de fer-
meté et de constance, doue d'un coup d'oeil vraiment
militaire, le prince de Talmont eut vite pris sa place
parmi les chefs les plus distingués comme les plus sym-
pathiques de la grande armée. Si la Vendée avait vécu ,
et qu'il eût fallu remplacer, quelque jour, Henri de la
Rochejaquelein, c'est à lui que serait sans doute allé le
commandement suprême.
Rude et même grossier, cruel dans sa fermeté mili-
taire ; ambitieux, et tenant de sa condition obscure une
XVIII INTRODUCTION
disposition jalouse à l'égard de ses pairs ou de ses supé-
rieurs; plein de courage, d'ailleurs, de talents et de res-
sources ; l'un des premiers engagés dans la lutte méri-
toire, que le hasard des •batailles lui permit de pour-
suivre l'un des derniers; Stofflet n'eut point les qualités
morales qu'exigeait la grande cause à laquelle il s'était
voué. Sous le chef catholique et royaliste, il laissa mal-
heureusement toujours percer le garde-chasse; et après
s'être montré dans le commandement, rogue," dur, quel-
quefois injuste et barbare, oh le vit trop humble et trop
Bas lorsqu'il dut se soumettre à Hoché. Il'faut lui compter
les très-grands services qu'il rendit à la Vendée; mais on
préférerait d'autres hommes pour des causes semblables.
Nature hautaine, caractère inflexible, joignant aux
plus grandes qualités quelques petitesses, à beaucoup
d'ambition légitime et de noble orgueil, joignant peut-
être Un désir trop jaloux et trop impérieux de primauté ;
âme de fer, esprit délié, génie militaire fait de volonté ,
de patience, d'audace, fécond en réssources, et capable
des coups les plus prompts comme des préparations les
plus lentes ; craint plutôt qu'aimé de ses soldats, qu'il
sut plier à une discipline ; général consommé dans la
guerreLvehdéenhe,, propre .certainement aussi à la
grande guerre; Charette fut, à coup sûr, l'un des plus
terribles adversaires de la République. Avec des moyens
suffisants'd'exécution, il aurait pu incontestablement de
grandes choses, il aspira à là direction suprême de
la Vendée; mais ce ne fut pas là chez lui une àtribitîon
basse et vulgaire, ce fut peut-être le sentiment d'un
homme qui se sait capable de bien tenir le pouvoir, de
bien conduire une entreprise, et qui peut craindre de
voir péricliter une oeuvre commune et chère sous la
conduite de rivaux malhabiles. Avant de lui faire un
crime de s'être séparé de la grande armée, et de ne s'être
pas exposé, pour la soutenir ou la dégager quelquefois,
il faudrait bien connaître ses motifs véritables, et savoir
si, prévoyant quelque désastre, avec le système brilîaflt
et fécond, mais périlleux, de grande guerre, adopté par
les chefs de la haute Vendée, il'ne se réservait pas'dans
INTRODUCTION XIX
l'ombre pour reprendre et continuer la lutte. Il répugne
d'attribuer, sans assez de preuves, d'égoïstes mobiles à un
homme d'une si mâle vertu , d'un si indomptable cou-
rage, d'un si héroïque dévouement à sa cause, et qui
sut si fièrement mourir, après avoir si chèrement vendu
sa vie.
Que d'autres noms mériteraient d'être mis en pleine
lumière, si ces grands noms ne les tenaient dans une
ombre relative : M. de Donnissan, cet homme si éclairé,
si sage et si modeste ; MM. de Royrand et de Sapi-
naud, qui se distinguèrent à l'armée du Centre; les deux
Fleuriot, dont l'un eut le triste honneur d'être choisi pour
généralissime dans la retraite d'Ancenis à Savenay ; l'abbé
des Essarts, l'esprit, à la fois, et la plume de la grande-
armée ! Et que faudrait-il dire de ces soldats, de ces
paysans vendéens, tous de vrais héros, la plupart trés-
dignes d'être appelés des saints et des martyrs ! Ce qu'on
peut dire, c'est que, lorsque Dieu laisse succomber une
pareille cause, défendue par de pareils hommes, il veut
certainement montrer au monde la vanité des efforts
humains, et aussi nous faire comprendre que lui seul
est grand, puissant, invincible.
Il
A la Vendée succéda la Chouanerie. Et ici, l'on ne
parle pas d'une simple succession chronologique de faits;
à ce point de vue, l'expression serait légèrement inexacte;
car la Vendée respirait et combattait encore, sous Cha-
rette, Stofflet, MM. de Marigny et de Sapinaud, lorsque
les premiers Chouans se levèrent. On veut dire surtout
que les Chouans, un moment les auxiliaires de fait des
derniers Vendéens, se proposèrent dès le principe le
même but que leurs devanciers, et, ramassant bientôt
les armes tombées définitivement dé leurs mains, se fi-
XX INTRODUCTION
rent très-sciemment les continuateurs de le;r oeuvre.
Après avoir lutté contre le Directoire et le Consulat, ils
poussèrent l'audace jusqu'à lutter encore, quand le 18
brumaire eut donné pour maître absolu à la France le
colosse contre lequel, longtemps muette et tremblante,
devait se liguer l'Europe entière.
Or, il n'est pas inutile de jeter une lumière impartiale
sur le rôle des Chouans, sinon sur chacun de leurs actes.
Il existe, à leur sujet, un préjugé tenace, une mauvaise
opinion enracinée dans certains esprits. Essayée pour
les Vendéens, c'est à eux surtout qu'a été réservée et
appliquée la qualification de brigands^ Ce nom même de
Chouans, qui leur vient d'un signe de ralliement imitant
lexri de la chouette, et adopté par les premiers d'entre
eux, ce nom, qui semble parler de faiblesses s'appelant,
se réunissant et complotant dans l'ombre de la nuit; ce
mot, qui se prête aisément, en effet, à qualifier de mau-
vais desseins; ce mot, l'histoire tend à le prendre dans le
mauvais sens que lui donnèrent les républicains, qui les
premiers s'en servirent pour désigner leurs adversaires;
comme si colomnier ses ennemis n'était pas un genre de
guerre très-connu et trop pratiqué, quoique fort peu
honorable.
Dans la réalité, historique,, la Chouanerie n'est autre
chose que la prise d'armes de la Bretagne, de la basse
Normandie, du bas Maine et du haut Anjou, eontre, les
bourreaux de Louis XVI et les oppresseurs de la France,
contre les hommes de sang dont le puissance exorbitante,
fondée sur la terreur, et composée de toutes les forces
da pays monstrueusement tournées contre le pays lui-
même, était en train particulièrement de. donner le coup
de grâce à l'héroïque ; et malheureuse Vendée. Après la
Vendée, la Bretagne, la basse Normandie, le bas Maine
et cette partie de l'Anjou qui ne s'était pas déjà levée,
voulurent secouer le joug de la Convention : voilà le. fait.
Née de la sorte, la Chouanerie eut un genre de guerre à
elle propre, que l'on peut juger bon ou mauvais, en soi:
niais qu'importe le mode ? Elle combattit le Directoire,
inoins.sanguinaire et moins tyranhique, peut-être, que
INTRODUCTION XXI
la Convention, dilapidateur et honteusement. dissolu,
par contre; elle combattit le Consulat glorieux et à cer-
tains égards réparateur. Mais l'élan était donné. Et d'ail-
leurs, n'y avait-il pas, dans cette continuation de la
lutte, plus que la force acquise d'un premier élan? N'y
avait-il pas l'impulsion continue de la logique? La Con-
vention, le Directoire, le" Consulat, l'Empire, tous ces
gouvernements successifs, n'étaient-ils pas les héritiers
les uns des autres, n'avaient-ils pas pour source com-
mune des faits illégaux et révolutionnaires, des faits
criminels et à.jamais détestables?
Une histoire de la Chouanerie est très-difficile, pour
ne pas dire impossible à faire. Système ou non, les di-
vers corps de Chouans, plus bu moins dignes du nom
d'armée, qui se formèrent, à l'origine surtout, n'établi-
rent entre eux aucun lien et ne coordonnèrent jamais
leurs mouvements. Quelques chefs, sans doute, regret-
tèrent ce manque d'unité et cherchèrent à imprimer à
cette guerre un peu plus d'ensemble. Mais ils n'y purent
réussir. Et l'on doit croire que ce fut chez la plupart
un système, en effet, de rester, en apparence au moins,
étrangers les uns aux autres, de ne laisser voir aucun
plan que les généraux républicains pussent saisir, pour
en tirer avantage, avec leurs forces supérieures. On doit
croire que les" Chouans prirent pour règle de ne faire
qu'une guerre d'escarmouches et de de coups de main, de
harceler sans cesse et d'user de la sorte un ennemi plein
de ressources, au lieu de l'attaquer de front, dans ces
grandes batailles qui perdent tout d'un seul coup, quand
elles sont des défaites, sans même tout gagner, en les
supposant des victoires, lorsque une supériorité nu-
mérique assure à l'ennemi les moyens de se relever.
L'exemple de Ja grande armée vendéenne était là, tout
palpitant et tout plein de leçons. Ajoutez que la guerre
de partisans devait convenir bien davantage à des paysans;
retenus chez eux par divers travaux des champs, selon
la saison, ils aimaient à choisir l'heure où ils pouvaient
sans dommage se rassembler et combattre. Ainsi avait
fait, au début, la Vendée elle-même; et un reste de ces
XXII INTRODUCTION
habitudes empêcha que ses armées fussent jamais vrai-
ment des armées régulières et permanentes.
A moins donc de faire l'histoire individuelle et succes-
sive de tous ces corps qui surgirent, du commencement
à la fin, en Bretagne, en Normandie, dans l'Anjou et
dans le Maine, sur un territoire, on le voit, assez vaste,
il ne faut pas entreprendre, de raconter avec quelques
détails la Chouanerie. Et même cette histoire minu-
tieuse de chaque, armée petite ou grande présenterait
aux regards une forêt de faits fort obscure, à la mémoire
une matière fort indigeste. La chose, enfrh, fût-elle pos-
sible et intéressante, de pareils développements sorti-
raient du cadre de cette étude, qui tend uniquement à
restituer à la Chouanerie, comme à la Vendée, sa phy-
sionomie historique véritable. Ce que l'on peut, et ce
que l'on veut faire ici, c'est présenter le tableau fidèle
mais rapide de ces luttes opiniâtres, avec leurs inter-
mittences forcées et leurs recrudescences terribles. Or,
soit qu'il y eût mot d'ordre, soit que certains événe-
ments, pareillement interprétés partout, fussent poul-
ies Chouans un motif de prendre tous les armes, sponta-
nément et à la même heure ; on peut noter les diverses
époques qui virent des levées de boucliers générales.
C'est à quoi se bornera ce récit, en essayant, toutefois,
de faire saisir les motifs ou l'occasion de chaque soulè-
vement nouveau.
Après les batailles de Dol et d'Antrain, lorsque la
grande armée vendéenne, pour regagner la Loire, quitta
une seconde fois Laval, les six ou sept mille'Bretons
que le prince de Talmont lui avait amenés la laissèrent,
,on l'a vu, poursuivre sa route, et rentrèrent dans leur
pays. Ce furent les premiers éléments de la Chouanerie.
Vint ensuite le désastre de Savenay, qui jeta dans les
forêts de la Bretagne les vaincus échappés au fer des
vainqueurs. Parmi eux se trouvaient MM. de Donnissan,
■de Marigny, deScepeaux, du Boisguyet quelques autres
officiers, sous lesquels se formèrent, mêlés de "soldats
vendéens fugitifs et de paysans bretons, les premiers
corps de Chouans. Chef ou soldat de l'un de ces corps,
INTRODUCTION XXIII
on ne sait pas bien, Jean Cottereau, dit Chouan à cause
de son talent à imiter la chouette, ayant fait adopter aux
siens ce cri de ralliement de son invention, se trouva
ainsi leur donner le nom que leur a conservé l'histoire.
Honneur périlleux! Jean Cottereau fut tué bien vite, et
il n'eut pas, comme on l'a cru, grande part dans la nais-
sance ou le développement de la Chouanerie. M. de Don-
nissan, l'un de ses vrais organisateurs, ne fut pas plus
heureux; fait prisonnier, il périt sur l'écliafaud, à
Rennes. M. de Marigny, battu et poursuivi, parvint,
grâce au plus singulier déguisement, à regagner la Ven-
dée, pour y mourir d'une façon plus triste Mais M. du
Boisguy et M. deScépaux se maintinrent dans leur quar-
tier, pendant que sous Lemercier, Georges Cadoudal,
M. de Boishardy et le comte de Puisaye, la Bretagne
presque entière prenait décidément les armes.
Il y eut alors un sérieux essai d'organisation. M. de
Puisaye fut reconnu pour général en chef, avec un M. de
Cormatin pour major-général. Devenu suspect et anti-
pathique, à cause de son.penchant pour l'intrigue, qu'il
faisait passer avant les opérations militaires, le comte de
Puisaye se vit momentanément remplacé par M. du
Dresnay. La guerre, poursuivie avec activité par quelque
chefs, n'en alla pas mieux dans l'ensemble. Cependant,
par le nombre de ses combattants, qui tous les jours
augmentait, la Chouanerie déjà devenait redoutable. La
basse Normandie se levait à son tour sous M. de Frotté.
Hoche jugea bon d'agir avec les Chouans comme avec
Charette, de les vaincre par politique et par ruse. Il pro-
pose une pacification, avec toutes sortes de paroles
mielleuses et flatteuses pour les Bretons. L'ambitie#ux
Cormatin, saisissant, en l'absence du comte de Puisaye,
l'occasion de jouer un rôle, accepte les ouvertures du
général républicain. Encouragé d'ailleurs par l'exemple
de Charette, qui venait de signer le traité de la Jaunaie;
àsontour,le 9 avril 1795,il signe le traité de laMabilais.
M. de Scépeaux et d'autres chefs accèdent à ce traité :
mais Georges Cadoudal ni Frotté ne veulent le recon-
naître.
XXIV INTRODUCTION
Ce traité de la Mabilais n'était pas plus sérieux que
celui de la Jaunaie. De part et d'autre, on n'avait voulu
que gagner du temps et s'organiser. Cormatin, le pre-
mier, crie à la trahison et provoque un second soulève-
ment; Boishardy, M. du Boisguy et M. de Scépeaux lui
répondent. Mais ces trois chefs sont successivement
battus par Hoche. Cadoudal lui-même, qui n'avait point
cessé de guerroyer, éprouve un échec sérieux. Le seul
Frotté marche de succès en succès dans la basse
Normandie. A ce moment, préoccupé par ce qui se
prépare à Quiberon, Hoche laisse respirer la Choua-
nerie.
L'affaire de Quiberon n'est qu'un incident, au milieu
des guerres de la Chouanerie. M. de Puisaye avait
réussi à réunir-en Angleterre un corps assez nombreux
d'émigrés, qu'il'amenait en Bretagne. A peine débarqués
sur la presqu'île de Quiberon, ils furent attaqués, en
l'absence de leur chef, par des forces considérables. On
sait ce qui advint à ces malheureux gentilshommes, au
mépris de la capitulation honorable qu'ils avaient
obtenue. Inutile d'en dire ici, là-dessus, davantage. Ce
qui put échapper au massacre et gagner la-terre ferme,
alla toutjiaturellement grossir.les armées chouanes.
Du Teste, Hoche venait de recevoir l'ordre de diriger
tous ses efforts contre Charette, pour en finir une bonne
fois avec ce terrible adversaire. Moins gênés dans leurs
mouvements, les Chouans se lèvent plus nombreux
que jamais. Sous M. de Scépeaux, sous Georges Cadoudal,
sous Frotté* et sous un nouveau chef, M. de Grisolles,
on peut compter alors vingt miile combattants. Le comte
de Puisâyè,: après s'être lavé des accusations portées
contre lui, reprend la direction suprême de toutes ces
armées. M. de Scépeaux est vainqueur dans plusieurs
combats; Georges Cadoudal remporte le 12 août 1795, à
Corquefou, dans une vraie bataille, une importante
victoire.' En même temps MM. de Roçhecotte et de
Juglard organisent dans le Berry et l'Orléanais un-sou-
lèvement redoutable. La République touche à l'une de
ses plus grandes crises.
INTRODUCTION XXV
Mais l'entreprise de MM. de Juglard et de Rochecotte
échoue par trop de précipitation. Nous sommes au
commencement de 1796. Hoche est .parvenu à terrasser
Charette et peut ramener contre les Chouans toutes ses
forces. Cette, fois, ls général républicain, instruit par
l'expérience, adopte un nouveau système de guerre.
Avec la masse de ses soldats, il poursuit à outrance
chacun de ses adversaires, et les accable tous ainsi
séparément. M. de Scépeaux succombe le premier, et se
voit obligé de poser les armes ; Cadoudal est battu
bientôt après, de façon à ne pas pouvoir se relever ;
Frotté lui-même, incapable de tenir plus longtemps en
Normandie, se réfugie en Angleterre pour y attendre des
jours meilleurs. Vers le milieu de l'année 1796, les
troubles de l'Ouest, comme disaient beaucoup de gens, "
paraissent tout à fait apaisés.
Alors commence la phase véritable des coups de main
et des expéditions nocturnes, manière dé combattre
Qui passe à tort pour avoir été la seule de la Chouanerie,
et qui ne fut, au reste, que la conséquence naturelle
de sa défaite momentanée. Vaincus, mais non domptés,
poursuivis et traqués comme des bêtes fauves, sans
autres chefs que les plus déterminés d'entre eux, sans
nul scrupule à l'égard d'ennemis qui les avaient devancés
dans la voie des guet-apens et des moyens perfides, les
soldats chouans, réunis en petites bandes, tombaient
de nuit le plus souvent, parfois de jour, grâce à quelque
embuscade, sur les dépêches, les convois de munitions,
d'argent et de vivres, ou les caisses de la République.
Ils ne tuaient en généra] que des ennemis pris les
armes à la main ou des traîtres avérés (1). A part des
exceptions fort rares, pas de meurtres vraiment crimi-
(1) On cile, sous r<? rapport, le pi-èlrc régicide Audn-in.
nommé évoque conslilulionnel de Quimper, qui fut, se rendant
à son poste, arraché de la diligence, où se trouvaient plusieurs
autres "personnes, jugé, condamné à mort e't fusillé, avec des
formes d'une terrible et superbe ironie ; fait historique, devenu
le sujet d'un récit fort intéressant qu'on lira dans ce volume.
XXVI INTRODUCTION
nels, pas d'assassinats proprement dits, ayant pour but
le vol, où même la vengeance. C'est un point essentiel,
qu'établit rigoureusement l'histoire impartiale. La Choua-
nerie ne peut être rendue responsable des actes de
quelques misérables parvenus à se glisser dans ses rangs,
comme il s'en glisse partout, et à couvrir de ion nom
leurs crimes.
Ce fut une assez longue période de paix, comme on le
voit, très-imparfaite. Ténue en haleine par ces petits
combats presque quotidiens, la Chouanerie se recueil-
lait d'ailleurs, et préparaît dans l'ombre, avec patience,
son explosion là plusfonnidable.il y avait à Paris même
un comité organisateur, dirigé par lé duc de la Vâu-
. guyon et par M." de Rochecotte. Le comte de Puisaye et
Georges Cadoudal remuaient de leur côté la Bretagne.
La découverte du comité de Paris et la misé à mort de la
plupart de. ses chefs ne purent décourager ces deux lut-
teurs acharnés, non plus que les autres membres du
comité qui avaient échappé à la police. Bref, en 1799,
aidée par la faiblesse du Directoire agonisant et habile à
saisir cette occurrence, la: Chouanerie était debout dans
ses quatre.proyinc.es, debout.avec Une.organisation véri-
table. Cinq chefs se partageaient lé. commandement, ayant
chacun leur quartier.assigné; Frotté conservait la basse
Normandie, Cadoudal le Morbihan, M. de la Prèvalaye
était charge de la haute Bretagne, M. de Châtillon de
rÂnjou et des bords delà Loire, le comte de Bourmont,
enfin, le même qu'on verra plus tard, à la tête des armées
régulières de la France, ouvrira son pays la terre d'Afri-
que, fit alors comme Chouan ses premières armes, et eut
pour sa part à conquérir le Maine (1). Au même moment,
prise d'un dernier espoir, et jalouse de seconder lés
Chouans, ses frères, la Vendée mettait encore sur pied
quinze mille hommes.
Les armées chouânes obtiennent d'abord les plus bril-
lants avantages. M. dé la Prèvalaye s'êmpàre de Pôiitchâ-
(1) M. de Scépeaux ne figura "point, on ne sait pourquoi,
dans cette levée de boucliers suprême.
INTRODUCTION XXVII
teau et de Pontorson ; Frotté défait les Bleus dans dix
combats; Cadoudal entre clans Redon et d'ans Saint-
Brieux; Bourmont emporte d'assaut le Mans; Châtillon
enfin, couronne tous ces triomphes par la prise de
Nantes, cette ville devant laquelle avaient une fois échoué
les deux Vendées réunies. Par suite de ces succès, la
Chouanerie se développe chaque jour, s'étend de proche
en proche et arrive jusqu'à quelques lieues de Palis,
jusqu'aux portes de Versailles.
Le 18 brumaire met un terme à ses progrès, en atten-
dant qu'il amène sa ruine, avec sa dernière défaite. Les
mains débiles et les volontés anarchiques de plusieurs
ont fait place, à Paris, à la main vigoureuse et à la puis-
sante volonté d'un seul ; le 18 brumaire a donné pour
maître à la partie du pays qui n'est point soulevée, un
général plein de génie, un homme plein d'activité, d'un
naturel emporté, mais tenace, d'une violence froide,
calme et inflexible, un homme, d'ailleurs, tout auréolé
de gloire, qui par sa haute intelligence, son esprit orga-
. nisateur et sa modération relative gagne la confiance de
tous et apparaît comme un refuge pour la France épuisée.
Aussi deux chefs, MM. de Prèvalaye et de Châtillon, dés-
espérant de leur cause, s'empressent d'accepter les pro-
positions pacifiques qui leur sont adressées, ainsi qu'à
leurs compagnoiïs d'armes. Cadoudal, Bourmont et Frotté
ont l'audace de vouloir continuer la lutte. Le premier,
battu à Grandchamp par Brune, ne tarde pas à capituler
dans les mêmes termes que Châtillon et M. de la Prèva-
laye; défait à Meslay par Chabot, le recond se soumet à
son tour. Frotté seul refuse de se rendre. Poursuivi sans
relâche par des forces dix fois supérieures aux siennes,
atteint enfin, vaincu et fait prisonnier, il n'obtient et ne
demande pas de grâce, et meurt fusillé avec le courage
de Charette.
Une conjurationaudacieuse, tramée par l'indomptable
Cadoudal, tendant à enlever sur une route le Premier
Consul, à le faire prisonnier et à rappeler les Bourbons
en France, ne put relever la Chouanerie; l'entreprise
avortée amena la mort de son chef le plus résolu et de
XXVIII INTRODUCTION
quelques-uns des derniers Chouans. Définitivement écra-
sée, la Chouanerie ne devait reparaître, comme sa soeur
la Vendée, qu'en 1814 et 1815.
Moins grands, moins dignes d'une haute renommée et
réellement beaucoup moins illustres que les hommes de
la Vendée, les hommes de la Chouanerie sont toutefois,
parleurs talents, leur courage et leur caractère, une pro-
testation décisive contre le nom de brigandage donné à
cette guerre. Il est bon, il est juste de détacher ces figures
du fond obscur et peut-être intentionnellement défa-
vorable dont certaines histoires partiales les ont jusqu'ici
entourées. Si elles ne nous offrent pas des héros tout à
fait dignes des Leseure, des Cathelineau, des Larocheja-
quelein et des Charette, l'impartialité nous forcera à y
reconnaître des natures fières et vigoureuses aussi,
commandant l'admiration et même l'estime.
Le comte de Puisaye peut passer pour l'organisateur
de la Chouanerie. Accepté comme chef dès le début,
sinon réellement obéi, il montra, dans la préparation du
mouvement, beaucoup d'activité, de zèle et de savoir-
faire. Plus habile sur ce terrain que dans la conduite
d'une guerre, on ne trouve à porter à son compte aucun
fait militaire considérable. C'est le d'Elbée de la Choua-
nerie, suppléant par certaines qualités secondaires les
facultés supérieures qui lui manquent Comme d'Elbée
aux Vendéens, il tendait à demander aux Chouans un
genre de guerre antipathique à leur nature ou déran-
geant leurs habitudes. Très-dévoué d'ailleurs à sa cause,
ses compagnon* d'armés, braves soldats faits pour une
guerre énergique et généreuse, incriminaient volontiers
ses lenteurs et ses détours politiques. 11 eut le malheur
de ne point se trouver à Quiberon, à la tête des gentils-
hommes qu'il avait amenés d'Angleterre, et fut, pour
cela, soupçonné de trahison. Mais l'examen attentif des
faits le lave complètement de cette accusation capitale,
et ne montre en lui tout au plus qu'un homme au-des-
sous de son rôle.
On passerait sans même nommer Cormatin, si cet in-
trigant n'avait réussi, par la signature du traité de la
INTRODUCTION XXIX
Mabilais, à se poser en personnage. Dans la situation
historique qu'il s'est faite de la sorte, il faut en parler,
pour défendre la Chouanerie de toute participation et de
toute solidarité dans ses manoeuvres indélicates.
Excellents officiers dans la grande armée vendéenne ,
MM. du Boisguy, de Boishardi et de Scépeaux avaient
toutes les qualités requises pour devenir aussi d'excel-
lents chefs de Chouans:l'intrépidité, jointe au sang-froid
et à la patience. M. dé Scépeaux, l'un des héros de la
terrible bataille nocturne du Mans, fit preuve surtout ,
à la tête de sa petite troupe, de talents militaires vérita-
bles, frappa quelques coups importants, et eut quelques
journées tout à fait glorieuses. Hoche le jugea en ennemi
assez redoutable pour employer contre lui, à un moment
donné, toutes ses forces.
Si Cathelineau peut être regardé comme la première
et parfaite incarnation de la Vendée, Georges Cadoudal
est à lui seul tout particulièrement, la Chouanerie incar-
née. Homme du peuple, ses talents et la dévorante
ardeur de son zèle en firent tout de suite un chef. 11 eut
toutes les habiletés, toutes les ressources d'esprit, toutes
les ruses, toute l'activité, toute la patience indomptable,
tout le sang-froid, tout le courage, toute la témérité que
réclamait, selon les moments, cette guerre étrange.
Vaincu, on le croyait hors d'état de reprendre les
armes; bientôt il reparaissait plus terrible. Ses soumis-
sions ne furent jamais dans sa pensée que des trêves
arrachées à sa faiblesse. Peu fait, dans sa rude nature ,
pour comprendre le point d'honneur chevaleresque , il
ne jugeait pas qu'une parole liât envers un ennemi;
et à l'égard d'un ennemi, au contraire, hors l'assassinat,
il croyait tout légitime. Sa conjuration contre le Premier
Consul ne lui apparut naturellement que comme un de
ses coups de main ordinaires. Il est prouvé aujourd'hui
que ce complot ne tendait point à assassiner Bonaparte,
mais seulement à s'emparer de sa personne ; et Georges
Cadoudal demeure devant l'histoire avec sa physionomie
de Chouan.intraitable, non avec le stigmate d'assassin.
M. de Grisolles eut à peine le temps de se produire
XXX INTRODUCTION
dans la première Chouanerie ; mais il fit pressentir le
chef habile qui devait se révéler tout à fait en 1815.
L'un des promoteurs du grand soulèvement qui faillit
renverser le Directoire, M. de la Prèvalaye eut sa large
part de succès dans cette brillante campagne de 1799.
Quant à M. de Châtillon, la prise de Segré et de Nantes
montrèrent en lui une habileté remarquable, jointe à la
bravoure la plus intrépide. On pourrait l'appeler le La
Rochejaquelein de la Chouanerie.
Les exploits du Chouan ne furent, pour le comte de
Bourmont, que lés débuts, relativement gbscurs, d'une
carrière très-brillante, mais fort discutée. Ayant de
devenir le glorieux vainqueur d'Alger, le vainqueur du
Mans passa par beaucoup de situations et beaucoup
d'aventures. Plein de bravoure et de talents militaires,
dévoré d'activité, plus encore que d'ambition,'il eut
besoin de guerre et de gloire ; après la .pacification défi
nitive, il se rallia au chef prestigieux des armées fran-
çaises, lequel, de grade en grade, finit par le créer géné-
ral. L'histoire impartiale et gardienne de tous les nobles
sentiments se demande pourquoi, presque a la veille dç
la bataille suprême, il abandonna celui qu'il avait
jusquejà suivi, même pour s'attacher .désormais au •
prince.qu'iî considérait comme"son-souyerain légitime.
L'histoire impartiale refiise de qualifier cet acte de tra^
hison, mais elle se garde de Je ranger parmi ceux qu'elle
propose pour exemples. La yietoire d'Alger n'a pas
réussi à effacer complètement le mauvais vernis dont ce
fait a chargé cette mémoire. '
Frotté est de tous les Chouans celui qui connut le
mieux la pratique de cette guerre spéciale. Il y a vrai-
ment en lui du Charette. Fait prisonnier et fusillé par
le vainqueur, ni plus ni moins qu'un rebelle, non-seu*
lement il ressemble au chef vendéen par cette destinée
tragique; il lui ressemble par la nature de ses talents et
par la trempe de son caractère. Plein d'activité et de
sang-froid, d'énergie impétueuse et de patience, plein de
coup d'oeil et fécond en ressources, à la tête de sa petite
armée, disciplinée et aguerrie, il accomplit de? prodiges
iNTRODUCTIOÎ* XXXI
comparables à ceux de Charette, comme lui lutta le
dernier, et comme lui préféra mourir que d'articuler le
mot de soumission. Il fit toujours une guerre loyale ; et
les historiens qui se méprennent de bonne foi sur le
caractère de la Chouanerie, sont tentés de ne point ran-
ger parmi les Chouans un homme qui sut si bien impo-
ser à sa troupe des allures d'armée régulière.
III
Venues l'une après l'autre, la Vendée et la Chouanerie
ont succombé tour à tour. Elles ne pouvaient triompher.
La République avait contre chacune d'elles l'écrasante
supériorité du nombre, l'avantage décisif que donnent
dans une guerre des armées disciplinées, régulières,
permanentes, dont des levées périodiques et extraordi-
naires comblent à chaque instant les vides, dont les dé-
bris mêmes, renforcés par de nouveaux bataillons, peu-
vent se réorganiser sans cesse et redevenir en quelques
jours redoutables. Par suite de l'habitude où étaient les
soldats vendéens et chouans de rentrer dans leurs foyers
à certaines époques, souvent les chefs se virent seuls au
moment où il eût fallu agir de vigueur .et dissiper quel-
que orage à sa naissance. La répugnance du paysan à
s'éloigner pour longtemps au moins de son pays, empê-
cha plus d'une fois qu'on tirât parti d'une victoire et
qu'on se lançât résolument dans quelque entreprise
pleine de visibles avantages. Et ici on veut parler sur-
tout de la Vendée,- de la grande armée vendéenne-
Quoique aventureuse, la marche vers Paris, que conseil-
lait La Rochejaquelein après la prise de Saumur, outre
la grandeur épique d'une pareille expédition, avait pour
elle, à coup sûr, beaucoup de chances de succès.- La
phalange glorieuse et jusqu'alors, invaincue, se serait
infailliblement et prodigieusement grossie sur la route ;
XXXII INTRODUCTION
elle aurait soulevé sur son passage des populations aux-
quelles il ne manquait que le courage de l'initiative,
que l'énergie da la résistance, pour secouer une tyrannie
humiliante autant que sanguinaire. Leseure, jugeant les
paysans tout à fait, impropres à une entreprise de cette
nature, eut sans doute raison de faire rejeter l'avis de son
ami ; mais il est regrettable que cet avis n'ait pu être
adopté. Après les victoires de Dol et d'Antrain, il est
profondément regrettable qu'on ait dû ramener l'armée
vers la Loire, au lieu de marcher sur Rennes, comme le
voulait encore La Rochejaquelein, et de se répandre en-
suite en Bretagne, pour y provoquer un mouvement
presque mûr, un soulèvement très-près d'éclater.
Quel malheur, en effet, que la Vendée dans toute sa
force, dans tout le prestige de ses étonnantes'victoires,
n'ait point vu la Chouanerie se joindre à elle, n'ait point
pu grouper autour d'elle et former aux grands combats
les populations bientôt soulevées de la Bretagne, de la
Normandie, de l'Anjou et du Maine ! Ces deux forces,
impuissantes séparées, Dieu sait de quoi elles eussent
été capables réunies. Alors, il fût sans doute devenu
possible de former une sorte d'armée permanente, atta-
chée au drapeau jusqu'à l'achèvement de sa mission, et
prête à suivre partout ses chefs intrépides ; il fût devenu
possible encore de placer quelque part, à Nantes, à
Angers ou à Rennes, le siège d'une direction suprême,
d'un vrai gouvernement. Il eût été facile ensuite de diri-
ger sur Paris les bataillons des quatre provinces soule-
vées. Et le reste de la France, entraîné par cet exemple,
rassuré par l'étendue du territoire insurgé comme par
le nombre des soldats de la cause royale, se serait pro-
bablement levé à son tour. Pourquoi la Chouanerie
a-t-elle tardé si longtemps à entrer en ligne"? pourquoi
les Bretons, les Normands, les Mansaux et la pjupart des
Angevins n'ont-ils pris les armes qu'après l'écrasement
définitif de la grande armée vendéenne, c'est-à-dire du
seul élément capable de servir de centre à toutes les
vaillances nouvelles? Sans doute il y a de ce fait plu-
sieurs explications humaines et plausibles. On peut dire
INTRODUCTION XXXHI
que les Bretons se montrèrent, au début, moins hostiles
encore que les Vendéens au mouvement d'abord géné-
reux d'où est sortie la Révolution. Il faut tenir compte
aussi de la lenteur habituelle à ces natures froides et
tenaces, qui laissent, avant d'éclater, s'amasser vingt
motifs, vingt griefs, ce qui rend leurs éclats si terribles.
Pourtant, cette inaction prolongée de populations qui
plus tard se montrèrent si ardentes et si obstinées dans
la lutte, en réalité et avant tout, c'est le secret de
Dieu.
Ce qui contribua beaucoup encore à perdre les Ven-
déens et les Chouans, ce qui fit commettre surtout aux
premiers des fautes militaires ou politiques d'une grave
conséquence, ce fut l'espoir qu'ils nourrirent, jusqu'au
dernier moment, de recevoir de l'Angleterre d'efficaces
secours. 11 y eut là pour les chefs royalistes une sorte
de déplorable mirage. Peut-être y doit-on chercher l'ex-
plication de la conduite étrange de Charette, agissant
seul et à l'écart, se tenant toujours à proximité de la mer,
tandis que la grande armée vendéenne poussait vers le
nord et vers l'est ses conquêtes. La grande armée elle-
même fut loin d'échapper à cette fatale illusion. Et si des
raisons de haute stratégie, la nécessité de frapper encore
un grand coup, contribuèrent à faire décider, après Sau-
mur, la première attaque de Nantes, plus que le désir
d'ouvrir des communications avec l'étranger , il est trop
vrai que cette dernière considération détermina seule
les vainqueurs de Laval à tenter l'assaut malheureux de
Granville. ■>
Or, on souffre, à voir ces généreux courages se jeter
dans des entreprises sans issue, on souffre, à voir couler
sans profit, dans des combats meurtriers, le meilleur du
sang vendéen. Car on sait aujourd'hui à quoi s'en tenir
sur les véritables dispositions de l'Angleterre à l'égard
delà Vendée et de la Chouanerie. On ne risque pas de
calomnier les ministres anglais de cette époque en leur
prêtant les pensées les plus égoïstes et les plus atroces vis-
à-vis de la France bouleversée. C'est chez eux une tradi-
tion; ce qui peut nuire à notre pays, de tout temps fit
XXXIV INTRODUCTION ^
leur compte et leur joie. La France se dévorant elle- ■
même, se détruisant de ses propres mains ; une guerre
intestine ruinant cette puissance accoutumée à faire
trembler le monde : quel délectable spectacle et quel
beau profit pour l'Angleterre ! On déteste la Convention,
sans doute, car la Convention, dans sa fureur'sauvàge,
est une force à redouter. Mais on ne déteste étonne
craint pas moins la Vendée et la Chouanerie, qui portent
dans leurs rangs l'honneur comme la véritable nâtionâ*
lité de la France. Donc, on encouragera les royalistes,
quoique onsoit loin de Vouloir leur triomphé ; on leur
fera de belles promesses, sauf à n'en tenir aucune ; et
quand ils seront définitivement accablés, le dos tourné
au monde, oh battra dés mains, espérant biéîl, ad bè-
sdiSi triompher sans eux de leurs adversaires couverts
de brimes.
Telle fut ^attitude, telle fût là politique des cabinets
anglais à l'égard dés Vendéens et dés Chouans; poli-
tique, du. reste, sêçulâiremènt suivie envers tous les
peuples. Dans toutes les révolutions du continent euro*
péeft, ou même dé tel pays que ce soit dont elle a
quelque chose à redouter, on est sûr de trouver la main
de Mttglëtèrfè. îïep (lis "dès siècles la diplomatie anglaise
consacré une partie de sdh temps, dé ses effërts et de
ses ressources à fomenter ides révoltes ou des guerres
civiles partout OÙ elle eh peut trouver lès éléments, se
gardant bien dé se mêler jamais effectivement dé la
querelle, et laissant accabler par le plus fort les malheu-
reux auxquels ses excitations perfides ont fait prendre
- les àtmes. Pèndâtit.quâies nations ses rivales èoht.aiiisi
occupèesâ éteindre pu à repousser des incendies, pai-
sible dans son lie, l'Angleterre travaille au développe"
ment de son commercé, dé son industrie, de toutes ses
puissances.
L'Espagne, la Pologne* l'Italie ont été particulière-
ment, de nos jours, et successivement ses jouets. Lë$ gé*
hêreux gentiihomffies de la Vendée et de de la Chôùâflè-
rie purent bien, •certesj se laisser prendre, teVs i?98 et
Î794, aux mètaes paroles qui trompent tant; d'Hommes
INTRODUCTION XXXV
aujourd'hui encore. Mais on n'en doit pas moins dé-
plorer leur erreur, qui fut une des causes de leurs dé-
sastres.
Car, il faut le dire une bonne fois et hardiment, c'est
un grand malheur pour la France que la Vendée ni la
Chouanerie n'aient réussi à renverser le pouvoir illégal
et cruel qui s'était installé àParis, puis imposé au pays
tout entier, à force d'audace et de crimes. La tyrannie
du fait accompli, le prestige malsain du succès, une
fatala tendance dès lors existante à s'incliner devant la
capitale et à plier sous les volontés de ses maîtres quel-
conques', firent que la Convention put se donner au dé-
but et être prise par quelques-uns pour le gouverne-
ment, voulu de la nation.
Il s'agit de rétablir la vérité historique des situations
et des choses. Courbée, il est vrai, sous la menace du
couteau terrible, et paralysée parla peur, la France tou-
tefois n'était point de coeur avec les assassins juridiques
de Louis XVI et de tant d'autres victimes, avec les vio-
lateurs de toutes les lois divines et humaines, avec des
furieux qui avaient déchiré les admirables cahiers de
1789 et empêché d'aboutir dans la concorde, sous l'im-
pulsion du meilleur des rois, le plus généreux mouve-
ment vers le bien ; la France, elle était avec la Vendée,
avec ces nobles phalanges combattant pour leur Dieu,
leur roi, leurs foyers et leurs vies. Pas un homme, en
France, à part ceux qu'une ambition décidée et l'absence
de tout scrupule poussaient à profiter des circonstances et
à hurler avec les loups, à part ceux encore que la crainte
d'être victimes jetait, féroces, parmi les bourreaux ; pas
un homme, pouvant se prononcer librement, qui n'eût
choisi la Vendée, et, dans son for intérieur, qui ne fît
des voeux pour elle. Et non-seulement la vraie France
était avec les vainqueurs de Thouars, de Saumur, de
Laval et de Dol, avec les vaincus de Chollet, du
Mans et de Savenay; elle était en eux, elle était eux-
mêmes : ils défendaient, avec le vieux drapeau et le
vieil honneur, la légalité, violée, le droit foulé aux pieds
des éneraumènes.
XXXVI INTRODUCTION
Oui, il faut le dire et le redire, la défaite des Vendéens
et des Chouans est profondément déplorable. Cette dé-
faite a rendu définitif le triomphe et de plus en plus
écrasant le pouvoir des furieux qui étaient parvenus à
s'imposer à la France.Or, le crime impuni, le crime cou-
ronné par le succès, le crime arrivé au faîte de la puis-
sance qui fut son mobile, il n'est point de spectacle plus
dissolvant et plus démoralisateur pour les peuples. Souil-
lée d'ailleurs de sang innocent et français, ce qui la
rend à tout'jamais détestable, la Convention ne repré-
sentait en France qu'une infime minorité d'hommes
capables de tout. Si la Vendée eût triomphé, elle eût
débarrassé le pays de cette faction sauvage; et, affranchie
par ses seules forces d'une tyrannie honteuse autant que
cruelle, rendue par elle seule à elle-même et à son génie,
la France aurait pu arrêter l'Europe, armée contre ses
criminels tyrans; l'Europe n'aurait plus eu le moindre
prétexte pour envahir notre territoire ; et le cas échéant,
d'ailleurs, des mains tout à fait pures se fussent trouvées
parmi nos pères pour diriger la défense et repousser l'é-
tranger. Malheureusement, c'est à la Convention hideuse,
dont les forfaits avaient provoqué la coalition euro-
péenne, que le sort, par une de ses ironies, réserva le
soin dé protéger contre l'Europe le territoire de la France.
Gloire imméritée, qui posa des misérables comme sau-
veurs de la nationalité française, légitima ainsi, aux
yeux de beaucoup de gens, jleurs usurpations et leurs
tyrannies, et parut même capable de laver leurs crimes.
Les bourreaux de la Convention ont presque disparu,
derrière les énergiques lutteurs qui surent garder
intactes on même reculer les frontières du pays ; l'his-
toire s'est faite complice de la lâcheté de la nation,
tolérant pour la défendre contre les envahisseurs du
dehors, les tigres mêmes qui regorgeaient. Or, ce n'est .
jamais impunément qu'un peuple remet son salut, ou
simplement s'en reconnaît redevable, à des mains
impures ; ce n'est jamais impunément qu'un peuple
peut se croire obligé à de la reconnaissance envers qui
ne mérite que haine ou mépris. Nous portons encore,
INTRODUCTION XXXVII
etpeut-être porterons-nous longtemps, en France, la peine
de l'énorme malentendu qui a fait jusqu'ici accorder
quelque gratitude à des hommes dignes d'exécration. Il
se trouve des gens pour justifier, au nom du salut public,
les actes les plus abominables; et les Conventionnels
sont devenus parmi nous la source de jugements contra-
dictoires, la cause d'un désarroi complet dans les esprits
et dans les âmes, le prétexte de lamentables divisions et
d'interminables querelles.
A chacun, du reste, sa part de blâme. Le pays en
masse eut tort de se courber sous des bourreaux et d'ac-
cepter ensuite ces bourreaux pour sauveurs. Ceux qui
s'éloignèrent, même devant la menace de i'échafaud,
eurent tort aussi. Au lieu d'émigrer à l'étranger, il fallait
prendre un fusil, une épée, une arme quelconque, et se
défendre, dans son pays même; la Vendée donnait
l'exemple, il fallait avoir l'énergie d'imiter la Vendée,
et de la seconder, en l'imitant. Ce fut une erreur encore,
. une erreur des plus funestes, que celle qui poussa vers
la frontière, pour s'appuyer sur l'étranger et coopérer
avec lui, ceux des émigrés qui surent mettre l'épée à la
main. Cela ne légitima, certes, aucun des crimes de la
Convention ; mais ce lui fut un prétexte à d'autres
crimes, un prétexte, surtout, pour se faire accepter
comme défenseur de la nationalité française, qu'elle
montra menacée par les propres enfants de la France.
C'était absurde, à coup sûr. Une nationalité se compose
d'autre chose que d'un territoire délimité par des fron-
tières; en détruisant tout ce qui tenait le plus aux
entrailles de la France, la religion, la monarchie, des
institutions et des coutumes dix fois séculaires, certes, -
la Convention se montrait beaucoup plus que l'armée de
Condé antinationale. Le grossier prétexte de la Con-
vention, toutefois, a trompé nombre d'hommes, et
l'histoire s'y est presque laissé prendre. Au lieu de
courir aux frontières de l'Est et de s'organiser en Alle-
magne, les braves de l'armée de Condé auraient dû se
rendre en Vendée, ou bien aller former, sur quelque
autre point de la France, l'équivalent d'une Vendée et
XXXVin INTRODUCTION
d'une Chouanerie, réveiller, en un mot, rassurer et
réunir contre d'exécrables tyrans les populations ter-
rifiées. Ainsi infailliblement la France se serait débar-
rassée des monstres qui l'opprimaient. Puis, fiêre et
forte de sa victoire sur des factions sauvages, de sa
volonté énergiquement manifestée, de ses traditions
respectées et de sa voie véritable reconquise, nul peuple,
n'aurait eu motif de l'attaquer, nul n'aurait osé le
faire.
Il est certain d'ailleurs que le triomphe de la Vendée,
et avec elle de toutes les vaillances insurgées à son
exemple contre la Convention fyrannique, n'aurait com-
promis en rien ce qu'on appelle justement lès conquêtes
légitimés de 8? ; il est prouvé, par lés cahiers admirables,
qu'en Vendée et en Bretagne comme ailleurs, noblesse,
bourgeoisie et peuple s'unirent d'abord pour seconder,
dans ce qu'il avait de généreux et de raisonnable, le
mouvement qui poussait aux réformes sensées, dont
Louis XVI lui-même était disposé à prendre la féconde
initiative. Coeurs purs, esprits droits, âmes vraiment
libérales, les Cathelineau* les Leseure, les Là Rocheja-
quelein, devenus tout-puissants dans leur pays par leur
yictoire, auraient incontestablement répondu par leurs
actes politiques aux nobles aspirations dont leurs pairs,
les Montmoreney, les La Rochefoucauld, les Lally-
Tollendal, s'étaient faits déjà les porte-voix et les dévoués
serviteurs dans les assemblées. Ce qui compromit tout,
au contraire, ce fut la victoire de la Convention.
Accompli par des mains rouges de sang, sous l'impulsion
d-exécrables mobiles, et comme noyé dans un déluge de
crimes, le bien même était presque lé mal* où du mains
devait paraître suspect aux gens honnêtes. La liberté
tout particulièrement a été rendue responsable des for-
faits commis en son nom par des misérables ; le mot est
devenu un épouvantait pour nombre d'âmes faibles o.t
lâches; et à certains moments, chaque fois qu'il se
prononce, ce sont de tous côtés des tressaillements de
terreur, aussi honteux qu'absurdes; dont profitent les
habiles. En invoquant, d'ailleurs, la liberté, les Cenvéh-
INTRODUCTION XXXIX
tionnels pratiquèrent, organisèrent, enseignèrent le plus
effroyable despotisme ; ils firent le lit en France, on
peut le dire, et "forgèrent des armes ou des ressorts, à
tous les despotes.
La Convention, en effet, et ce n'est pas le inoindre
des griefs que la France doive avoir contre elle, la
Convention despotique a créé, avec l'omnipotence de
Paris, qui depuis un demi-siècle a rendu possibles tant
de criminels coups de main et tant de révolutions
ineptes, cette centralisation oppressive qui étouffe toute
vie individuelle et locale en province, et contre laquelle,
grâce à Dieu ! on commence de toutes parts à s'élever.
La victoire de la Vendée eût été le triomphe même
des populations provinciales et leur durable affranchis-
sement. Jamais mieux qu'aujourd'hui on ne put com-
prendre jusqu'à quel point la province doit déplorer
l'écrasement des Vendéens et des Chouans, jusqu'à quel
point leur cause était sa cause. Qu'aurait-on vu en
France, après la surprise de février 1848, si la province
ne s'était levée pour venir au secours des autorités con-
stituées, luttant à Paris contre une insurrection formi-
dable ? Sans cette intervention matérielle et morale du
pays tout entier, il est à croire que l'émeute terrible
l'eût emporté d'abord dans les rues de la capitale , et
qu'alors une nouvelle Terreur, organisée par une nou-
velle Convention , aurait versé de nouveau des flots de
sang. Si à cette lumière encore vive on juge un passé
déjà lointain, on appellera malheur la défaite de la
Chouanerie et de la Vendée.
Le moment est d'ailleurs très-opportun sous tous les
rapports pour réclamer pleine justice en faveur d'admi-
rables combattants et de nobles vaincus. Jadis les Ven-
déens forçaient l'estime par la pureté de leurs mobiles ,
la grandeur épique de leurs exploits et la beauté de leur
héroïsme ; mais tout en admirant ou honorant les hom-
mes, assez volontiers on condamnait l'oeuvre, déplorant
un tel emploi d'une valeur pareille; la Convention, aux
yeux du plus grand nombre, représentait la France; et
la Vendée , une faction rétrograde, dign ^seulement des
XL INTRODUCTION
respects de l'histoire, pour ses intentions généreuses.
Quanta la Chouanerie, moins brillante en ses actes que
sa devancière, rien n'atténuait ses torts à des regards
aveugles, et on la qualifiait sans pitié de brigandage.
Aujourd'hui, on commence à mieux penser et à mieux
parler an moins de la Vendée. L'oeuvre des Convention-
nels français, reprise dans tous les pays, sous toutes les
latitudes, se poursuit avec une persévérance, une
audace, une rage de démolition, un ensemble et une
arrogance, capables d'éclairer à la fois les gouvernements
et les peuples ; on finit par reconnaître là une conspira-
tion permanente et terrible contre les assises de tout
ordre social, aussi bien que contre les éléments de toute
nationalité. Dix révolutions iniques ont suscité, sur
divers points, autant de Vendées. Sous ces lueurs 'sinis-
tres, à travers la distance et les frontières, les honnêtes
gens se cherchent, s'appellent, et surtout enfin, com-
prennent : et nunc, populi, intelligite! Les opinions se
modifient, les appréciations changent sur les événements
et sur les hommes. A moins de se ranger dans le parti
des ravageurs, on en vient à saluer,dans Cathelineau,
Leseure, Ronchamps, La Rochejaquelein, Charette, non-
seulement des hommes pleins de bravoure et d'honneur,
combattant pour leurs convictions avec un désintéresse-
ment admirable, mais les défenseurs mêmes de tout ce
qu'il y a de sacré parmi les hommes: la religion, la
conscience, le foyer, le bien, le juste et le droit; les
soutiens, en un mot, de tout ce qui constitue la civilisa-
tion chrétienne, et les adversaires de tout ce qu'il faut
combattre en ce monde: l'impiété, l'injustioe et la
force inique.
Depuis surtout que les événements d'Italie sont venus,
après ceux de 1848 en France, illuminer, comme un coup
de foudre salutaire, beaucoup d'intelligences, depuis
qu'il y a des vaincus de Castelfidardo et des vaincus de
Gaëte, on ne prononce plus les noms des vaincus ven-
déens qu'avec un respect religieux, qu'avec un atten-
drissement véritable. Les Chouans n'obtiennent pas
encore semblable justice. Outre qu'ils sont réellement
i INTRODUCTION XU
I
S moins purs, moins glorieux, moins admirables, ils por-
> tent, semble-t-il, la peine du faible éclat de leur lutte
opiniâtre, du peu qu'ils ont fait en apparenca. Il s'agit
de les défendre contre une mauvaise opinion injuste-
ment persistante; il s'agit de les montrer dans la réalité
de leur rôle. Et si on ne peut réclamer pour les hommes
de la Chouanerie la même admiration que pour ceux de
la Vendée, il s'agît d'affirmer, avec l'histoire, qu'ils pour-
suivirent les uns et les autres la même oeuvre méri-
toire.
Il est d'autant plus nécessaire de réclamer en faveur
des vaincus l'honneur et la justice qui leur reviennent,
que les vainqueurs, c'est-à-dire les bourreaux de la Con-
vention, les Hébert, les Saint-Just, les Robespierre, et
jusqu'aux Marat .ignobles, sont sous nos yeux, en ce
moment, l'objet de réhabilitations scandaleuses. Contre
| ces idoles de sang et de boue, relevons hardiment ou
sculptons pour la première fois les fièresstatues des seuls
Français qui, à une époque néfaste, se montrèrent vrai-
! ment dignes de la France. Maintenons énergiquement
ou rétablissons, au besoin, la vérité de l'histoire.
Tout ce qui parle des Vendéens et même des Chouans,
parlant aussi d'honneur et d'héroïsme, mérite d'être lu.
C'est pourquoi l'on ne peut'mieux finir cette étude con-
sciencieuse et loyale, qu'en recommandant la lecture des
récits qui suivent, de ces Récits d'un vieux Chouan, écrits
avec coeur et entrain par un vaincu de Caste!fidardo. .
AïTAI.E DU Cot'RNAU.
RÉCITS D'UN YIEUX CHOUAN
JEAN POIGNE-D'ACIER
RÉCITS DUN VIEUX CHOUAN
I
LA VEILLÉE
C'est un beau et bon pays que cette vieille Armo-
rique, dont le ciel est si bleu el le sol si pittoresque ;
terre bénie, race de- géants, noble de sang et de coeur,
fidèle à Dieu et à ses traditions, voilà son histoire en
quelques mots.
Je voudrais qu'elle fût celle de tous les peuples, et
peuples et rois s'en trouveraient mieux.
J'avais vu Rome, l'Irlande, la Suisse. La Bre-
tagne me manquait; je la désirais; elle était au bout
2 JEAN POIGNE-D'ACIER
de tous mes beaux rêves, comme autrefois l'Italie.
Je ressemblais un peu à ces hardis navigateurs
qui ont exploré l'univers, sauf un coin de terre pri-
vilégié, et n'ont calme et joie qu'après y avoir
abordé.
En ce temps-là, mes lectures favorites étaient VHis-
toire delà Révolution en Bretagne, de M. Duchatellier,
l'Histoire de la Milice 'et de la commune de Nantes,
de M. Mellinet, la Vendée militaire, de M. Crétineau-
Joly, les Mémoires de Mme la marquise de la Roche-
jaquelein, Bretagne et Vendée, de M. Pitre-Chevalier,
et vingt autres ouvrages moins fameux, mais non
moins sympathiques à mes vieilles convictions. On
devine que leur lecture ne faisait que les raffermir et
développer dans; mon coeur pour là ..Bretagne et ses
fils une énergique et fraternelle admiration.
«Quelles figures de rhétorique pourraient rendre
ces multitudes fidèles allant au combat, le fusil d'une"
main et le chapelet de l'autre, se faisant absoudre sur
les champs de bataille comme lès anciens croisés, joi-
gnant la prière elle chant des psaumes aux détonations
de la mitraille, s'emparant des canons ennemis à coups
de bâton, quand il ne leur restait pas d'autres armes ;
ces femmes, agenouillées le long des chemins, sur le
passage de leurs époux et de leurs frères, ou priant
pour eux dans les églises désertes, au pied des croix
RÉCITS D UN VIEUX CHOUAN 3
mutilées; — ces autres femmes, ftobles brigandes,
amazones aux sièges des châteaux, soeurs de charité
dans les chaumières ; — MM. de Monldlon et de Lan*
geriecourant, à douze ans, au-deYant des balles ;'*■*- La
Rochejaquelein,. grand capitaine à vingt ans, et qui
offrait le combat corps à corps aux prisonniers répu-
blicains; —Leseure, qui en sauva plus de vingt mille,
et qui les défendait contre ses propres soldats-;- —
BbnchampS, dont le dernier soupir fat :' Grâce et pâf-
doîï; — Charette, fasîllé devant cinq mille hommes
et commandant le feu au cri de : Vive leRoi !etc., etc?
— Quelles phrases représenlef*aieftt dignement cette
lutte titanique de la Convention nationale contre l'in-
surrection bretonne et vendéenne ? ■»-■ les fureurs et
les épouvantes de celle-là devant le calme religieux de
celle-ci? — cette suite dé légions et de généraux,
vainqueurs à toutes nos frontières, Venant se brdyer
sur un coin de la France, contre une armée dé paysans
multipliée sous leurs coups ? — Cette armée de paysans
faisant trembler la République qui faisait trembler
l'Europe; lui imposant une capitulation ignominieuse
après avoir fatigué ses soldats et ses bourreaux; —
vaincue à son tour, mais survivant à son propre épui-
sement ; poursuivant la guerre de buissons et d'em-
buscades après la guerre en rase Campagne ; traquée
au fond dés bois comme des bêtes fauves et obligée
de se battre à leur manière ; cachant ses derniers fusils
4 JEAN P0IGNE-D ACIER
dans les sillons et dans les chènes(l),pourdéfendreun
reste d'existence; ne cédant qu'au génie de Hoche, le
seul adversaire qui fût à sa taille; abandonnée à son
heure suprême par-les rois qui n'avaient qu'à lui
tendre la main et vengée enfin par la chute de
cette République à qui elle avait laissé le fer mortel
au coeur (2). »
Comment ne pas tressaillir d'admiration, d'enthou-
siasme, au récit de ces gigantesques exploits accom-
plis par une poignée de paysans catholiques, de fidèles
Bretons, soldats improvisés dont les fourches et les
bâtons triomphaient des armes jusqu'alors victorieuses
delà République? Voyez-les prodiguer l'héroïsme et
le génie dans cette lutte inégale dont la patrie et la
foi sont le noble enjeu ! Ils prient avant le combat, ils
tombent en priant, après le combat ils prient, et les
hordes républicaines elles-mêmes rendent un su-
prême hommage à l'indomptable vaillance de leurs
ennemis.
« La veille de l'attaque d'Angers, dit M™e de la
Rochejaquelein, nous couchâmes dansun petit village.
(1) Il y a quelques années, on a trouvé dans le creux d'un
arbre le squelette d'un de ces derniers Vendéens, morts an bout
de leur forcé et de leur sang. Les resles dès bras s'enlaçaient
encore au fusil; les grains de chapelet se mêlaient aux débris
des os.
(2) PITRE-CHEVALIER, 'Bretagne et Vendée, introductioB,
P- !*•