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Jeanne Hachette ou l'héroïne de Beauvais ; par Valentin Fréville

De
135 pages
Barbou frères (Limoges). 1868. Hachette, Jeanne. In-18, 140 p. et pl..
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BIBLIOTHÈQUE
CHRÉTIENNE ET MO il A LE
APPROUVAI
PAR MONSEIGNEUR L'ÉVÊQUE DE LIMOGES.
S* «É&1K.
Tout exemplaire qui ne sera pas revêtu de notre
griffe sera réputé contrefait et poursuivi conformé-
ment aux lois.
JEANNE HACHETTE.
JEoUNE DUIIETTB
ou
L'HÉROINE DE BEAUVAIS
PAR
VALENTiN FREVILLE. ,
LIMOGES.
BARBOU FRÈRES» IMPRIMEURS-LIBRAJKES.
1
IbItOIT ESPION, PLUS ADftÔITE MATRÔÏTÉ.
La ville de Beauvais s'effaçait dans les brumes
d'un soir humide On était en avril, et ses fraîches
nuits dégageaient d'épaisses vapeurs, augmentées du
voisinage des eaux de l'Avelon et du Thérain aux
émanations morbides. Aussi, tout voyageur en re-
tard, ou même tout citoyen venant du dehors eus-
sent-ils difficilement reconnu la silhouette anguleuse
des remparts et des tours. Les cinq portés de l'en-
ceinte s'étaient successivement fermées. Toutefois
8 JEANNE HACHETTE.
jusqu'à l'heure du couvre-feu, les poternes demeu-
raient ouvertes pour les besoins des gens de pied.
Au moment où la cloche de Saint-Etienne donna
le signal d'éteindre les lumières, le gardien porte-
clés de la porte de Bresle put voir accourir du dehors
pour pénétrer dans la ville, un homme, court de
taille, qu'un long manteau gris enveloppait de ses
larges plis. A la lueur du fallot que le guichetier
tenait à la main et dont il dirigea les rayons vers le
survenant, il devint facile de reconnaître non-seule-
ment un étranger, mais un drôle suspect et en curée
de desseins pervers. Il le scruta de l'œil au passage,
quoiqu'il se fût enfoncé la tête dans le capelet de
son hoqueton, et le suivit du regard pendant qu'il
se perdait dans l'ombre.. Puis, fermant la poterne,
qu'il cadenassa, et haussant les épaules :
—Ce doit être un sacripant, dit-il, mais qu'y faire?
Je n'ai pas autorité pour le serrer au collet. Il lou-
che, le gredin ; et puis le rouge sang de bœuf qui
teinte sa face et les verrues de son nez me disent que
ce n'est pas pour mission de vertu qu'il entre dans
nos murailles. En voit-on comme cela des gens qu'il
faudrait pendre et qu'on est contraint de laisser al-
ler! Au fait, à la garde de Dieu et de sainte An-
dragéme !
Le courtaud cependant continuait sa marche. Seu-
lement, une fois loin du guichetier, soudain il
s'arrêta comme un limier qui cherche le vent, et
sembla délibérer. Aviser était chose facile, car le,
JEANNE HACHETTE. 9
t..
brouillard le protégeait contre tout regard indiscret.
Bientôt, déviant la ligne suivie jusqu'alors, il re-
tourna vers la porte de Bresles, et gravissant les
escaliers qui conduisaient aux remparts, il plongea
son regard sur le noir horizon. Pas une étoile ne
brillait aux cieux : mais au loin brillait une lu-
mière.
— C'est là, fit-il De prime-abord j'ai trouvé le
point. Et dire que je suis entré sans tirer ma lame.
En voilà un portier qui fait place sans mot dire!
Quelle mission commode 1 Donc, j'y suis. A l'œuvre,
et bellement !
Alors, à l'aide d'une lanterne sourde que notre
homme tira, non sans précaution , de l'ample man-
che de son hoqueton, courbé sur une pierre qui
montrait une saillie propice, il étudia fort attentive-
ment une sorte de pancarte qu'il développa.
— Mais c'est tout-à-fait cela! répéta-t il : Porte
de Bresle d'abord. Le hasard, ou plutôt ma bonne
fortune m'a conduit jute.
|4 lanterne rentra daps sa prison. Mais l'obscuri-
tp profonde de la nuit noire n'empêcha pas le curieux
d'agir. Doué sans doute de la faculté de voir dans les
ténèbres, comme les animaux de race féline, cet
homme s'assura de l'état des bastions accolés à la
porte principale. A force de contempler les assises
de pierres, il sembla se rendre compte de la valeur
4e chacune d'elle. Il toisa les fossés, la largeur du
10 JEANNE HACHETTE.
pont-levis, la hauteur des mâchicoulis, l'écartement
des meurtrières. Il compta, supputa, mesura les
angles, les barbacanes, la force des glacis, et, sans
doute, demeura satisfait de son examen, car il se
frotta bruyamment les mains, puis, longeant les
remparts, se dirigea vers une autre porte.
L'œil au guet, le pas précautionneux, par mo-
ment étudiant la forme et les accidents des para-
pets, le mystérieux personnage s'avança d'une porte
à l'autre, se frappant le front, comme pour y consi-
gner les observations et y noter ses remarques. Il
lui arriva même de scruter dans l'ombre les terrains
qui avoisinaient les fortifications et les accidents de
sol qui nuisaient à la ville.
Comme à la première porte, celle de Bresle, au
loin, bien au loin, dans les profondeurs de l'horizon,
avait brillé une seule lumière; à la seconde porte,
celle de Paris, au loin, bien au loin, dans les pro-
fondeurs de l'horizon, brillaient deux autres lumiè-
res; à la troisième porte, au loin, bien au loin, tou-
jours dans les profondeurs de l'horizon, brillèrent
trois autres lumières ; quatre feux luisaient au loin
en face de la quatrième porte, et enfin, cinq autres
feux brûlaient juste dans l'alignement de la cin-
quième et dernière entrée de la ville. Là, bien qu'en
les découvrant si bien placés, l'étranger se dit en-
core :
— Voici le point inattaquable.., En effet, il me
JEANNE HACHETTE. M
semble parfaitement fortifié par l'art. et par la
nature. Qui sait, néanmoins? A nous autres, loups
de guerre, la ruse donne des ressources que ne pré-
voient pas toujours les faiseurs de bastilles et de re-
doutes.
Et, plus attentif encore et plus scrupuleux dans
ses recherches, l'étranger, écarquillant les yèux,
sonda les ténèbres, palpa des yeux les pierres et les
casemates, et, le regard plongé dans la profondeur
des fossés, sembla combiner l'attaque et méditer la
défense de cette partie de la ville.
— Maugrebleu ! murmura-t-il en se relevant, c'est
vraiment merveilleux qu'en ce beau royaume de
France, sur les remparts mêmes des villes de guerre,
il n'y ait pas un piètre archer qui vedette et qui
garde. Vive-Dieu ! avec quelques cents lances, au-
tant d'arquebuses et six douzaines de rûtres, Beau
vais pourrait passer un mauvais quart-d'heure.
Nous aviserons !.
Ayant dit, l'homme au manteau gris acheva sa
promenade, et, retrouvant à l'horizon un faisceau de
cinq lumières qui flamboyaient :
- Cinquième et dernière porte!. dit-il. Voici
mon lieu de départ, et c'est de cette poterne que mon
rustre de gardien m'a fait si laide grimace. Notre
œuvre d'inspection est. à sa fin et n'a pas été longue.
Beauvaisest une bicoque grosse comme un œuf de
pigeon. Il n'y a pas à suffire pour un déjeuner mati-
12 JEANNE HACHETTE.
nal. Mais, à propos de déjeûner, songeons donc quel-
que peu à souper.
Une dernière fois il se frappa le front. Mais, àcette
heure, ce n'était plus pour enregistrer ses savantes
investigations. Comme la nuit devait durer bien plus,
que ses recherches et ses excursions, il s'agissait
pour l'étranger de trouver gîte et reliefs de repas,
si possible. C'est pour cela qu'il appelait à son se,
cours toutes les puissances de ses facultés intellec-
tuelles.
Il était onze heures à peine : un veilleur de nuK
venait de passer dans une rue voisine en criant de
sa voix enrouée :
— Manants de Beauvais, il est onze heures. dor-
mez !
Si obscures que fussent les fenêtres des maisons
dont les hauts pignons aigus se rangeaient aussi
serrés que les dents d'une scie sous les rayons de la
torche que portait le guetteur, tous les habitants de
la ville ne dormaient pas encore.
Dans la salle basse d'une des plus antiques de-
meures d'une rue qui regardait le rempart, veillait
une jeune femme, et sommeillait nn homme en cos-
tume d'artisan. Assis près du foyer, dont les charbons
mourants lui offraient les plus fantastiques dessins
et les images les plus capricieuses, tantôt le rude
gars semblaitsourire au jeu de leurs fantaisies, tan-
tôt, le regard fatigué par la chaleur, il inclinait la
JEANNE HACHETTE.. 13
tête et dormait. Placée proche d'une table qui sup-
portait une lampe, la jeune femme se courbait sur
la lâche que lui imposait la longue déchirure d'un
surcot de grosse toile. Mais si assidu que fût son
travail, elle levait par moments un regard furtif qui
plongeait aussitôt avec avidité sur les enluminures
d'un grand livre gothique. On y voyait mille person-
nages aux vives couleurs, qui, dans la naïve inten-
tion de l'artiste, représentaient la mêlée de combats,
l'assaut de murailles, de merveilleuses chevauchées
de rois et de seigneurs. C'était à être ébloui des re-
flets de l'or, de l'argent, du carmin et du bleu d'azur.
Aussi la jeune femme devenait rouge de plaisir en
face des splendeurs que lui montrait le livçe, et son
œil lançait un éclair lorsqu'il fixait les péripéties
sanglantes de terribles batailles.
- Sarpejeu 1 dit le gars en se redressant sur sa
chaise d'où le sommeil inattentif allait le faire glis-
ser, croirais-tu pas, Jeanne, que voici encore la ra-
mée que j'ai mise au feu qui peint une haute tour.
Tiens, voici qu'une échelle est dressée jusqu'au faî-
te. Un guerrier paraît attendre sur la plate forme
qu'un audacieux sergent vienne l'attaquer. Bon !.
un archer monte. mais il monte dans la perfection.
Oui, mais l'autre dresse sa massue. Oufl. le
charbon devient un brouillard lumineux, et, dans
ce brouillard, je vois toujours le bastion, l'échelle et
les hommes d'armes. Que c'est joli !. Quel mal-
heur 1 la petite étoile qui luisait dans le brouillard
s'est éteinte trop vite. C'est fini !
14 JEANNE HACHETTE.
— Ce que je vois dure plus longtemps, mon bneve
Laîné, et je n'ai pas à craindre que le moindre souf-
fle fasse envoler mon plaisir. Regarde, dormeur :
vois cette belle fille qui chemine là sur ce noble dex-
trier, par monts et par vaux. Comme elle porte bien
sa tête! A-t-elle de grands cheveux bouclés ! Et com-
me son œil est inspiré!. On voit que dans sa poitrine
elle porte la destinée d'un roi. Elle est encore vê-
tue en fille des montagnes ; mais elle n'aurait qu'un
mot à dire, et le casque d'un des guerriers de son
escorte, comme aussi la cuirasse, passerait sur sa
tête, enserrerait sa taille mignonne. Noble Jeanne
d'Arc, dont on raconte de si terribles exploits, je te
salue 1 Ne sais-tu pas, belle vierge, que je suis fière
d'avoir ton joli nom de Jeanne ? Seulement, je ne l'ai
pas écrit en lettres d'or, comme toi, dans le cœur
des Français.
— Dis à notre roi Louis XI de faire une bonne pe-
tite guerre, et tu iras, à ton tour, lui porter le se-
cours de ton bras.
— Vous vous moquez, Mérédith ! mais je vous par-
donne. Je ne suis qu'une pauvre femme, et non pas
une prophétesse et une guerrière. Je n'en admire
pas moins pour cela les vertus et le courage de la
pastourelle de Lorraine.
- Il y a lieu : sainte au village , héroïne au
carnp !
— Oui, c'est ma sainte à moi, c'est mon héroïne.
Elle est si brave !
JEANNE HACHETTE. 15
Et, du doigf, la jeune femme désignait à son mari
les épisodes qu'elle suivait elle-même sur le vélin
avec une inexprimable curiosité. Ses yeux pétillaient
d'aise, et son enthousiasme débordait sur son mari
qui, Lui aussi, s'extasiait devant l'enluminure.
Puis ils tournèrent la page.
- Ab! voilà donc cette cour de Bourgogne dont
je lisais l'histoire l'autre jour, fit Jeanne, et dont
nous aurons peut-être bientôt nouvelle. C'est bien
Dijon, Diwio, d'un mot celtique qui veut dire, d'a-
près l'histoire, deux eaux, à cause des rivières de
l'Oucheet de Suzon, au confluent desquelles elle est
assise.
Le fameux Brenn Diviaticus l'a fondée et illustrée,
dit toujours mon livre de l'autre jour. Elle a grandi
ensuite sous les empereurs Marc-Aurèle, Aurélien,
- Probus et d'autres. Puis l'apôtre Bénigne y sema le
christianisme en repandant son sang à l'endroit mê-
me où est bâtie cette belle cathédrale, qu'un soleil
déjà plus méridional colore de tons quasi marmo-
réens, roses et bleuâtres.
Après avoir été tantôt indépendante, tantôt vas-
sale, quand la Bourgogne fut réduite en duché par
Charlemagne, en 956, OLhon devenait le duc de tou-
te la Bourgogne. Puis, en 1026, Robert, petit-fils
de Hugues-Capet, devint son maître souverain, fut
le chef d'une suite de ducs de première race royale ,
au nombre de douze. Dijon devint alors la capitale
16 JEANNE HACHETTE.
du duché, au détriment de Châlons-sur-Saône, qui
jusqu'alors avait tenu le premier rang.
De grands priviléges furent accordés à cette cité
de Dijon. Aussi voyez comme elie est belle. Voici la
basilique de Notre-Dame, les clochers de Saint-Mé-
dard, les tours de Saint-Michel, les flèches de Saint-
• Jean, la façade de Saint Philibert, les campanilles
de Saint-Nicolas et la belle abbaye de Saint-Béni-
gne. Je les reconnais à ce que j'en ai lu.
Notre roi Jean, qui avait épousé Jeanne de Bour-
gogne, veuve de Philippe, le douzième duc de la pre-
mière race royale, mort -sans enfants, et qui était de-
venu suzerain de ce pays, pour reconnaître le dé-
vouement de son fils Philippe, blessé et fait prison-
nier avec lui à la bataille de Poitiers, lui donna, en
1363, le duché de Bourgogne.
Philippe, surnommé le Hardi, devint donc le pre-
mier duc de la seconde race de race royale dont Char-
les-le-Téméraire, le duc actuel, est le.
— Et sera peut-être le dernier! Qui sait ? fit Mé-
rédith.
- Pourquoi cela ? demanda Jeanne.
- Parce qu'il est téméraire ! et aussi parce qu'on
le nomme le Terrible, d'après son caractère. Or,
trop gratter nuit.
- Cette seconde lignée de ducs n'a jusqu'alors vu
que période de désastres, de troubles, de guerre
JEANNE LICHETTE. 47
civiles qui désolent Je royaume. Et, comme vous
dites, qui sait si c'est fini 1
- Toujours est-il que c'est Philippe-le-Hardi qui
fait construire, au centre de Dijon, ce magnifique
palais des ducs que voici.
- Les ducs sont si riches.-.
- Oui ; mais ces ducs de Bourgogne dont je par-
le, ont eu esprit d'épargne qui contraste avec leur
faste et leur apparat. Ainsi, croiriez-vous qu'ils
achètent à Semur les rosiers que l'on vend moins
cher qu'à Dijon pour en faire bénéfice?.
- Est-ce possible ?
- Un jour, en pleine rue de Vannerie, l'un d'eux 1
emprunte neuf sous pour payer un joueur d'instru-
ments qui avait chalemé devant Madame.
- Vraiment ?.. Ah ! il paie neuf sous le chale-
mage 1
— Et puis, ne font-ils pas économiquement regar-
nir de semelles leurs bottes et galoches fourrées, à
l'entrée de l'hiver, comme de pauvres gens mal
fournis d'argent ?
— Et savez-vous, ma mie, ce qui a fait donner le
nom de moutarde à cette bonne épice dijonnaise qui
succule les viandes ?
— Non pas.
— Eh ! de la devise des ducs dont vous parlez :
motllt me tards !
18 JEANNE HACHETTE.
— Enfantillage ! Ce qu'il y a de sûr, c'est que le
palais que voici est merveilleux. Jugez-en : voici la
Sainte-Chapelle, avec pyramidions, obélisques, ogi-
ves, clochetons et charmantes dentelles. Ici, nu cen-
tre, la grand'tour de la Terrasse. Là se trouve ia
salle des Gardes, dont les fenêtres sont à vitrines,
sur la façade du nord. A ce lieu la tour Brancion, ou
de Bar, dite de ce nom depuis que René d'Anjou,
duc de Bar, y fut enfermé avec ses enfants. En cet
endroit, s'étale une bibliothèque, et là une ménage-
rie. Voici les étuves, et voilà, en regard, les beaux
bâtiments et galeries des communs, remises, étables
et jeux de paume. Que de joyaux précieux, et quelle
belle orfèvrerie, sans parler de la vaisselle, on trou-
verait sous ces lambris 1
— Avec tout cela, on dort peut-être moins bien
sous ces courtines de soie que sous nos batdequins
de serge ! fit Mérédith.
- Oh ! je le crois, et à toutes ces splendeurs je pré-
fère cette chaumière, tiens, où est née une belle
pastoure, Jeanne!
— Quelle chaleur tu mets à parler de Jeanne d'Arc?
Je te croirais sa soeur ! Es-tu donc inspirée comme
elle ?
— Je ne suis pas digne d'être inspirée, hélas ! Je
crois en Dieu, je l'aime, je le sers ; mais il y a loin
de là à mériter d'être, comme Jeanne d'Arc, l'ins-
trument de Dieu contre les ennemis de la France.
Et pourtant.
JEANNE HACHETT. 19
— Et pourtant? demanda Mérédith d'un air rail-
leur.
— Il m'arrive. par fois. des choses singu-
lières.
Et quelles?. Dis-les moi, femme. je suis ton
mari.
— Un peu moqueur. souvent !
— Peut être! mais t'aimant de toute son âme.
— Flatteur ! Du reste, raille tant qu'il te plaira,
Mérédith : si ces choses viennent d'en haut, tes cau-
series n'y pourront rien !
— Raison de plus pour me raconter. fit Mé-
rédilh de son air le plus insinuant. Tu as eu des
visions ?
— Eh bien! oui. Le soir, quand la nuit vient,
que le silence s'établit tout autour de notre maison,
que tout se fait sombre en notre chambrée, et, qu'a-
près le travail, j'attends ton retour en priant le Sei-
gneur, ou en égrainant mon chapelet à la Vierge.
je. il se fait. comme un doux. murmure qui
monte. bruit. chante et prélude.
- C'est le sarment du foyer qui flambe à regret.
jette d'humides vapeurs, et. siffle des airs.
— Non ; car ici, tiens, vers cet angle. du logis.
à un ou deux. pieds du bahut, se montre, dans un
brouillard, une manière de tête séraphique. qui
sourit à me ravir !
20 JEANNE HACHETTE.*
— Ton imagination, à l'heure du crépuscule, se
frappe, ma pauvrette, et tu crois voir. ce que tune
vois pas. Un chérubin te visiter, toi ! un séraphin
te sourire, à toi ?
— Je ne vois pas seulement. Au plaisir des yeux
se joint l'occupation des oreilles. Comme à Jeanne
d'Arc, des voix me parlent 1 Le séraphin me dit :
« Je suis le génie du foyer; prépare ton cœur à l'au-
dace et ton âme au courage ! » Et sa voix est aussi
fraîche que la brise. Certainement le génie m'a
parlé, et m'a dit : « Jeanne, toi aussi tu serviras ton
pays de ton bras 1.
- Tu as entendu cela ?
- Très-nettement et plusieurs fois.l
- Femme, le soir la tête s'alourdit, la rêverie
vient, l'imagination s'échauffe et. enfante l'illu-
sion. Tu as rêvé, crois-moi.
- Vous êtes cruel, Lainé !.
— Non, Jeanne, je suis froid quand vous êtes en-
thousiaste, voilà tout. Dieu, voyez-vous, fait parfois
des prodiges pour sauver un peuple, mais il ne les
renouvelle pas souvent. surtoutd'une mêmeraçon.
— C'est-à-dire en se servant d'une femme encore,
n'est-ce pas ?
— Peut-être. D'ailleurs la France n'est pas en
danger : nous n'avons pas de guerres qui mena-
cent.. et notre bon roi LouisXf.
JEANNE HACHETTE. 21
— Notre bon roi Louis XI ! C'est vous, Mérédith,
qui parlez ainsi d'un prince qui n'a pas craint de
mettre en révolte des sujets contre leur roi, de re-
beller des seigneurs illustres, les ducs de Bourbon et
d'Alençon, les comtes de Vendômeet de Dunois, les
sires de La Trémoille, de Chaumont, de Gié, et des
capitaines de bandouilliers vis à-vis de leur suze-
rain ? C'est vous qui appelez bon un fils qui force
son noble père à se faire mourir de faim 7.
— Son noble père !. Charles VII ?.
— Oui, messire Lainé. Savez-vous pas que Char-
les VII, malgré ses torts et ses maltraits, nonobs-
tant ses faiblesses, fut un grand roi ? Mais c'est lui
qui a chassé de nos terres les Anglais, mortels enne-
mis de notre France ! Ce n'est pas peu déjà, me sem-
bLe-t-il ? Ensuite qui a détruit la féodalité dont le
règne empesté faisait des rois les esclaves de leurs
hommes-liges, et des peuples une abondante curée
pour les ambitieux? Lui encore. Ajouterai-je que sa
grande sagesse sut affranchir l'Eglise ?
Vive Dieu 1 clama Mérédith, je croyais avoir pour
femme une gente ménagère, mais je vois que ma
douce compagne s'est muée en docte et moult expert
savant d'histoire. Parlez pas si haut pourtant, Ma*
dame, car le roi Louis XI a de telles oreilles.
.- Oh ! ne veux rien faire contre lui dont ayons à
rougir 1 Je suis française, c'est dire que je ne sou-
haite autre chose quele repos et le bien de la patriç.
ti JEANNE HACHETTE,
Mais j'ai tenu à vous dire que la Praguerie de mons
Louis XI était un méchef qui devait lui enlever le
titre de bon dont le gratifiez. Un fils qui tend piè-
ges et traquenards à son père est un mauvais tils t
- - Habile homme néanmoins 1 Gonvçnea^
Jeanne?
- Habtle? Oui : si vous appelez habileté d'ûfiliL_
sera plaisir les feudalaires ile la -couronne, les-mis
après les autres, donnant à celui-ci oe qu'il ôëih--
celui-là, pour ie lui reprendre ençorej de lever, sur
le peuple, de son propre pouvoir, des tailles énor-
mes, sans consulter les Etats. Aussi que se passe-t-
il ? Le mécontentement a grossi comme les vagues
d'une mer irritée. Cinq cents nobles se sont confé-
dérés. Sous le titre de ligue du bien public, ils lè-
vent l'étendard de la rébellion. Le frère du roi est
leur chef : les princes du sang conspirent avec eux.
Je sais que la bataille de Montlhery et après les
traités deaint-Maur et de Conflans , en ont fait jus-
tice. Mais Charles le Terrible, Charles le Téméraire,
comme vous voudrez, le duc de Bourgogne enfin
s'est levé, lui, plus terrible qu'aucuu guerrier et a
fait prisonnier à Péronne, Louis, votre héros 1
— Oui, mais redevenu libre, Louis, mon héros, a
fait tomber sa vengeance sur le traître La Balue qui
l'avait livré à Péronne. Puis il fit décapiter en Grève
le duc de Nemours, dont le sang passa par les fis-
sures de 1 échalaud - pour teindre les jeunes lêtas
blondes de ses enfants placés sous le pilori.
JEANNE HACHETTE. 23
— C'est affreux, c'est horrible ce que vous dites
là, Mérédith! N'êtes-vous donc pas père? Et votre
fille.
— Ce que je dis vous amène à savoir que mon
héros Loui&XI est habile, puisqu'après avoir con-
fisqué les biens du comte d'Armagnac, forcé le duc
de Bretagne à confirmer sa conduite par le traité
d'Angers, relégué son frère en Guyenne, il a fait
casser le traité de Péronne par les États, réunis à
Tours, et cité le duc de Bourgogne à comparoir en
personne devant le Parlement.
— Mais, Mérédith, vous êtes plus fort en hislçire
que moi-même, dont tout-à-l'heure vous sembliez
vous jouer.
- Vive Dieu, Madame, comme vous disiez, moi
aussi je suis français, et si, car on le dit, sacbez-Ie, la
Picardie est menacée par le terrible Charles de Bour-
gogne, eh bien 1 je prendrai les armes pour soutenir,
non le roi Louis XI. dont follement vous me croyez
épris, mais ma patrie, mais mon pays, mais la
France 1
— C'est ainsi que je t'aime, mon bien cher Méré-
dith! A la bonne heure, il y a vie dans ton âme, et
ang dans ton cœur. Cours à la bataille, s'il le faut,
mais, par la vierge Marie, si le Bourguignon s'avise.
Mérédith ! pourquoi la Picardie serait-elle plus me-
nacée qu'une autre province ? interrompit soudain
Jeanne, en quittant subitement l'ordre de ses idées.
— Pis donc, femme ? Assez pour ce soir. Voici
24 JEANNE HACHETTE.
minuit que crie le guetteur, il faut repos au corps
pour quel'esprit.
- Silence, Ilérédith I. fit Jeanne.
- Qu'est-ce? demanda le mari.
- Il me semble avoir entendu soupirs de gehen-
ne reprit la femme.
- On frappe à l'huis. c'est quelque manant qui
a trop visité les pots du Maître Tavernier.
— Mais il va briser le contre-vent, Mérédith ! Ou-
vre et ne crains pas. Encore faut-il que nous sa-
chions. Ouvre.
— Si c'est un larron? un détrousseur ?
- Ne sommes-nous pas deux pour la défense 1
Ouvre donc, Mérédith !
Mérédith ouvrit, non sans un frisson de peur et un
mouvement d'hésitation. Jeanne, qui comprit, s'em-
pressa d'aller à la porte béante, et voyant un homme
en manteau gris qui, passant un œil par l'ouverture
du capelet, sondait l'intérieur de sa pauvre de-
meure :
— Que voulez-vous à telle heure? dit-elle. Pensez-
vous nous ravir bourse ou vie ? Vous seriez mal
tombé, messire le rôdeuret vous auriez lieu de crain-
dre pour vos oreilles.
— Oh ! cher ange de Dieu, que dites vous là, Sei-
gneur! murmura d'un ton patelin la voix creuse du
survenant Suis un pauvre mendiant qui cherche sa
JEANNE HACHETTE. 25
2
petite existence. A la tombée du jour, la faim m'a
fait évanouir là près de la porte de Bresle. J'ai passé
sans doute un long temps dans les herbes du rem-
part, car, en me relevant tout-à-l'heure, j'ai trouvé
la ville endormie. Hélas 1 cheminais au hasard,
clopin dopant quand un filet de lumière m'a fait re-
connaître qu'en n'était pas encore couché céans.
— Et alors vous avez frappé? Soyez le bienvenu
au nom du Seigneur Jésus. fit l'honnête Mérédith.
Attendez que je vous aide : il y a une marche à des-
cendre. Là, faites attention.
- Tenez, prenez cet escabeau. continua Jeanne
tout aussi empressée que son mari dans cette œuvre
decharili, mais cependant plus défiante. Réchauffez-
vous près du feu, qoe l'on va ravigotter. Allez len-
tement.
— C'est que mes pauvres membres sont bien
perclus ! Et, atec cela, le froid de la nuit et la
faim 1. exhala le mendiant.
— Pauvre cher homme ! fit Jeanne. Un bon cor-
dial va rappeler la chaleur. Mérédith, donne-lui un
verre d'hypocras.
— Dire que je n'ai pas mangé depuis deux jours!
soupira le nouveau-venu.
Depuis deux jours? répéta Mérédith avec l'accent
d'une profonde commisération.
— Brave homme, est-ce possible t interrompit
Jeanne. Vous êtes dans un pays où l'on est fort cha-
56 JEANNE HACHETTE.
ritable, et je doute que depuis deux jours. Enfin.
tenez, voici le feu qui vous brûle, à présent.
— Otez votre hoqueton, vieillard. fit Lainé, ne
vous gênez pas. Vous avez assez de cette flamme
brillante. Et puis ce hanap de vieil hypocras va
vous donner un sang nouveau.
- Que deviendraient mes pauvres membres per-
clus, Seigneur! si je quittais ma pelure? Oh 1 non.
— Franchement, vous allez avoir trop chaud, con-
tinua Jeanne, qui mettait sur le feu, dans la poële,
des tranches d'un lard épais et rouge.
— Que Dieu et la bonne sainte Vierge vous ren-
dent, mes enfants, tout le bien que vous me faites 1
A votre joie et aux liesses de vos vieux jours ! dit
l'étranger en vidant d'un trait le hanap plein jus-
qu'aux bords.
— Ah! ah 1 s'écria Mérédith, vous avez le bras
d'un jeune homme et le gosier d'un compère.
En aspirant la dernière goutte du liquide, la tête
inclinée du vieillard fit tomber le capuchon qu'il
avait jusqu'alors oDstinément gardé. Alors, à la
lueur rutilante du foyer et aux rayons de la lampe,
Jeanne et Mérédith virent !a plus hideuse tête de
mécréant : cheveux roux, r:cz énorme, saillant et
grossi par d'affreuses verrues, bouche large, à lè-
vres malicieuses, petits yeux gris enfoncés dans leurs
orbites, et teint rouge sang de bœuf.
JEANNE HACHETTE. Î7
— Vous n'êtes pas aussi vieux que vous le pré-
tendiez! s'écria Lainé, tout ébahi.
— Mais, mon cher homme, vous êtes tout jeune
encore ? fit à son tour Jeanne, qui flairait quelque
piège.
- Et quelles couleurs ! reprit Mérédith. Mais di-
tes donc, l'ami, quand on n'a pas mangé depuis deux
jours, savez-vous bien qu'on n'a le teint ni aussi frais
ni aussi fleuri ?
- C'est le froid de cette nuit maudite qui aura
appelé à mon visage tout le sang de mon cœur, re-
prit le truand avec une imperturbable assurance; je
le sens qui s'en va. De grâce, encore un gobelet de
cette bonne liqueur.
— Est-ce que vous aimez l'hypocras, vieux? de-
manda Mérédith, avec l'accent d'une raillerie nais-
sante.
— Oui, je l'avoue, j'ai un faible pour ce liquide
qui reconforte mon pauvre estomac.
— Alors mettez-vous à table et mangez, dit Jean-
ne, qui faisait à regret les frais d'une hospitalité gé-
néreuse.
Le mendiant ne se fit pas prier deux fois. Il fit
volte face et tourna le dos au feu. Mais, dans sa
précipitation, une lanterne sourde glissade sa large
manche et roula sur l'aire de la modeste chambre.
— Vraigot 1 dit Lainé, c'est une lanterne, et allu-
mée encore! Tiens, vous aviez ce joyau dans votre
28 JEANNE HACHETTE.
hoqueton, l'ami ? C'était donc pour vous réchauffer
pendant que vous seriez évanoui parmi les hautes
herbes du rempart ?
— Non pas, répondit l'impassible aventurier ;
mais je sais que, dans une ville de guerre, il est
nécessaire, afin de pouvoir circuler pendant la nuit,
d'avoir une lumière, sous peine de se voir arrêté par
les patrouilles des hommes d'armes. Et, comme je
n ai pas d'asile nulle part, et surtout en cette ville
de Beauvais, moi, pauvre hère, j'avais pris cettepré-
caution.
— Vous êtes un homme de ressource, je le vois,
interrompit Jeanne ; mais en notre ville de Beauvais,
il y a bien des fortifications, mais pas un seul homme
d'armes pour les garder 1 Alors vous n'aviez que
faire.
— Pas de garnison ? Beauvais n'est pas d'impor-
tance, n'est ce pas ? En attend-or bientôt dans vos
murailles ? demanda l'étranger d'un ton d'indiffé-
rence. Ce serait un tort. Les gens de guerre pillent
et vexent les bourgeois.
Tout en parlant de la sorte, notre homme faisait
disparaître les morceaux avec une agilité vraiment
merveilleuse. En outre, il les arrosait si fréquem-
ment d'hypocras, en donnant au broc de très-lon-
gues accolades, que Mérédith n'eut pas grand mé-
rite à pressentir une ivresse prochaine.
Malgré sa rapidité, le travail de cette mastication
JEANNE HACHETTE. 29
2.
incessante dura longtemps. Jeanne faisait à son
mari des signes qui voulaient dire :
— L'esprit du truand restera bientôt au fond du
vase. Attention toujours 1 car ce doit être un maître
espion.
Mérédith la rassurait en lui montrant un gourdin
noueux et solide, geste qui signifiait :
— Je tomberai volontiers sur les épaules de ce
drôle, si, après boire, il ne craint de grogner par
trop fort.
Mais Jeanne n'avait nul besoin d'être reconfortée.
Elle avait foi en Dieu, et puis en elle-même.
Vint un moment où l'ardeur du feu, combinée
avec le calorique qui se développait chez l'étranger
à l'aide de la boisson, atteignit un tel degré, que la
sueur perla sur son front et sillonna ses joues. Alors
cette sueur dégoutta sur le hoqueton de l'aventurier
et teignit de rouge son collet gris, de telle sorte que
ce que le gris gagnaiten couleur, le visage du truand
le perdait. Si bien, qu'à force d'être sillonnée par
cette sueur s'en allant sur l'habit, sa face devint
pâle.
— Comme vous êtes devenu blanc ! s'écria Méré-
dith.
- Le froid m'avait fait rouge, la chaleur me fait
blanc. Voilà! balbutia l'inlrépidu buveur.
— Je n'ai qu'une petite objection à vous proposer,
30 1ENNE HACHETTE.
repartit Lainé: c'est que votre sueur est rouge
aussi.
— Ventre de biche! je crois bien; l'hypoeras que
je rends par les pores donne cette teinte à ma
tueur.
— Au moins, à présent, ne craignez plus 4e
laisser tomber votre hoqueton. fit Jeanne, qui la
dégrafa dans un mouvement rapide.
— Laissez, s'écria le mendiant, sans mon mantelet,
cette transpiration serait fatale à mes pauvres mem..
bres perclus.
Mais il repoussa trop tard la main de Jeanne, le
hoqueton ne tenait plus. L'aventurier dit alors:
— Beauvais n'est qu'une bicoque sans importance,
c'est vrai ; mais cela n'empêche pas que l'on y soupe
passablement bien, et à une heure du malin encore,
car voilà le guetteur qui chante. Ah! l'hypocras est
bon ! Et puis ce coin du feu est un peu plus chaud
que l'herbe du rempart. Savez-vous que le guiche-
tier de la porte de Bresle n'a pas le regard tendre?
Morbleu 1 tant pis pour lui. je le recommanderai à
notre duc. -C'est que, savez vous bien, mon opéra-
tion n'était pas commode 1. Heureusement que les
signeaux, un feu, deux feux, trois feux, et le reste.
Les gens de Beauvais n'ont vu que du feu à l'affaire.
Seulement pour se réchauffer à ce feu, ça n'aurait
pas été commode. Hein ! qu'en dites-vous, papa ?.
II
PRINCESSE AUX CHEVEUX D'OR ET DUC A. BARBE
NOIRE.
— Je vois avec plaisir que la vie revient, messire,
et nous vous écoutons avec intérêt, interrompit
Teanne, qui, sur la défensive, étudiait son hôle.
ussi lui dit-elle benoîtement : Maitenant que vous
tes remis, payez-nous votre écot en répondant à
nos questions. Vous savez qu'une femme est curieu-
se. Tenez-vous de loin?
Jeanne avait deviné que son convive avait perdu
la raison. Mais elle eût bien fait de se, livrer à son
3 JEANNE HACHETTE.
verbiage sans l'interrompre, ses récits ne se fussent
pas fait attendre. Prévenu de la sorte par l'impru-
dente question de son hôtesse, l'aventurier, comme
l'escargot, rentra dans sa coquille, et rappela le
peu de raison qui lui restait pour se tenir sur ses
gardes.
— Ah ! petite mère, fit-il d'une langue épaisse,
c'est mal, cela! Quand on donne l'hospitalité, on la
donne toute entière, sans condition. Je suis bon
prince, et je me suis doué de tant de courtoisie,
que, malgré l'inconvenance de vos paroles, je vous
repondrai. La terre est mon pays, et, comme je suis
fils de la nature, je voyage pour connaître ma
mère. Elle n'est pas toujours aimable, ma mère,
témoin le brouillard. rouge. dont elle a masqué
mon visage cette nuit. Mais il faut accepter quel-
quefois la mauvaise humeur des siens. Je dis donc
que Beauvais, m'ayant semblé une bicoque d'assez
jolie taille, j'ai voulu lui tirer ma révérence,et lui
emprunter, demain comme ce soir, quelques escus
et pitances. Et, corne de bœuf! j'ai eu bonne idée,
car la belle Jeanne m'a déjà fourni le meilleur
souper que j'aie fait en ma vie de Bohême.
— Tu veilles sur ta langue, chenapan, à cette
heure, dit tout bas Mérédith, et ce, par l'imprudence
deJeanne. Mais je n'en connais pas moins le défaut!
de ta cuirasse, à présent. Pare cette botte, si tu
peux.
Et il dit à voix haute :
JEANNE HACHETTE. 33
— Souper médiocre au contraire, quoique vous
en disiez, étranger ; mais nous ne pouvions mieux
faire.. Vous nous avez pris à l'improviste. Aussi,
bour vous dédommager, permettez-moi d'aller au
cellier chercher uneamphore d'une certaine cervoise,
ont vous me donnerez des nouvelles.
— Allez, allez, l'ami. et n'oubliez pas que, quand
l'aurai trouvé le palais de. ma mère, je vous invi-
terai à un régal qui ferait danser de bonheur. le
deux Bacchus.
— En attendant, je vais, moi, vous préparer un
lit qui vaudra mieux que le gazon pelé des remparts.
It. J.D&.
— Petite mère, je ne prends d'autre lit jamais
que les tonneaux d'une cave. Si vous voulez me
faire honneur, comme je le suppose, envoyez-moi..
Liens, tiens, déjà revenu de votre cellier, vous,
'ami? Voyons, videz à plein verre. Je bois à vos
ésirs. maman Jeanne 1
— Par la corne du diable! reprit-il aussitôt en
aisaat claquer sa langue, vous appelez cela de la
cervoise? Mais c'est du Suresne, qu'il faut dire! c'est
tu vin d'Espagne ! c'est généreux à vous brûler le
Dalais ! Quel velours sur la poitrine. Bis repttita
glacent. Ce qui veut dire :
— Versez à tasse pleine,
Versez ce vin fameux :
Et que l'ivresse amène
L'oubli des soins fâcheux t
34 JEANNE HACHETTE.
Et notre homme, s'oubliant de nouveau, clama «ol
guise de péroraison : 4
— A la santé de l'illustre duc de Bour. ges.
— De Bour. gogne? voulez-vous dire. dem
da Jeanne, trop vivement encore 7
— De Bourges, ai-je dit, et j'y tiens. Connaissez-
vous le duc de Bourges?
C'est la première fois que j'entends prononcer ce
nom, fit Mérédith.
- Eh bien, l'ami, ce ne sera pas la dernière. Il
veut se mettre en rapport avec vous. car, ngurez-
vous un peu que votre ville est vermoulue. C'est
une bicoque, je vous l'ai dit; si bien que le diable'
soufflant dessus, elle tomberait en poussière Ah ! ]
ah ! je ris de la grimace que vous ferez tonsJ
quand vous entendrez le premier coup de bombar-
de. Mais, bah! qu'est-ce que je dis là : bombarde In
il suffira d'un coup de mousquet pour. Au fait, cette
cervoise donne soif. Voyons, Mérédith, jeboUki
même l'amphore. A vos souhaits 1
L'étranger, embrassant à deux mains l'énorme
broc qu'avait monté, non sans attention, le prudent
Mérédith, l'éleva à la hauteur de sa bouche, et en
faisait passer lentement, tout en clignottant de l'œil,
le contenu dans son large ventre, lorsque le hoque-
ton, dont les jugulaires avaient été lestement déta-
chées tout-à l'heure par Jeanne, glissa de ses épau-
les et tomba à terre. Notre homme alors apparut,
Mn pas en costume de mendiant vieux et malingre,
JEANNE HACHETTE. 35
nais, au contraire, en jouvencel aventureux et prêt
i dégainer. Une superbe ceinture serrait la taille de
ia robe courte; mais elle était destinée à toute au-
tre chose qu'à faire valoir sa svelte corpulence. Elle
portait l'arsenal le plus complet d'un détrousseur de
grands chemins. Poignard effilé, lourd casse-tête,
lame de Damas, hacquebute de poche et autres us-
tensiles nécessaires aux bandouillers des compa-
gnies-franches ou des coureurs de batailles. Les vête-
ments du messire étaient d'ailleurs en parfait état,
loin de sentir la misère.
L'aventurier ne s'aperçut pas tout d'abord qu'il
livrait aux regards le secret de saprofession, occupé
qu'il était à sucer, jusqu'à la moindre goutte, la bien-
faisante liqueur venue tant à point du cellier. Quand
il eut fini, et que le broc tari n'offrit plus aucune sa-
veur à ses lèvres, il le déposa gravement, en souf-
flant d'ahan, regarda Jeanne, sourit à Mérédith, se
frotta les yeux pour faire rentrer dans leur orbite les
éclairs qui en jaillissaient, et, sans trébucher, s'as-
sit sur l'escabeau le plus près du foyer, près duquel
il approcha précautionneusement les pieds.
En voyant cet imperturbable sang froid, Jean-
ne, qui se contenait à peine, lui dit avec inten-
tion :
— Dites donc, messire, ne voyez-vous donc pas
que votre hoqueton vous manque ?
- Eh bien! la fille, mettez-le sur la table. ré-
pondit-il froidement.
36 JEANNE HACHETTE.
- Est-ce que pour mendier, hacquebute etpoi-
gnards vous sont nécessaires ? demanda Mérédilh à
ion tour.
— De grâce 1 la paix ; la guerre viendra bien assez
vite. fit imperturbablement l'étranger.
— Et tu crois bonnement, maladroit personnage,
qui remplis ton rôle bien gauchement, que nous nous
laisserons tondre corn me des moutons, sans regim-
ber" s'écria l'impétueuse Jeanne. Tu te trompes,
mon cher, sache-le, et va le dire à ton duc de Bour-
gogne !
- De Bourgogne? Qui parle ici du duc de Bour-
gogne? redit à son tour l'espion, comme se réveil-
lant d'une léthargie.
— Oui, continua Jeanne, va dire à ton duc de
Bourgogne que nous autres, gens de Beauvais, nous
dédaignons les espions, mais nous méprisons ceux
qui les envoient. Pour ce qui te regarde, tu es libre
daller redire ce que tu as vu et entendu. Pour ce
qui le concerne, s'il lui plaît d'attaquer notre ville,
dont tu fais une bicoque et qui n'a point de garnison,
dis-lui qu'il en verra de si terrible sur nos remparts,
lui faisant et aux siens telles balafres, qu'il en con-
servera longtemps souvenance. A présent que tu es !
repu comme une brute, détale et vivement. Le jour
vient, va faire ton rapport.
- Corbleu! hurla l'horrible personnage, il est
JEANNE HACHETTE. 37
JEANNE HACHETTE, 3
bon de vous marquer au front, à la gorge,au visage,
afin de nous reconnaître au jour dit.
Ce disant, l'espion prit son poignard d'une main
et sa dague de l'autre: puis soudain il s'élança sur
Mérédilh.
— Une boutonnière à la joue ! fit-il.
- Halte là! s'écria Jeanne, qui du revers d'une
hachette dont elle s'était emparée à l'improviste,
brisa la dague de l'aventurier. Ramasse ces mor-
ceaux d'acier, ajouta-t-elle avec ironie, et porte-les
au duc en lui disant: qu'ainsi nous briserons l'au-
dace de sa témérité 1
Etourdi par le vin, surpris de l'attitude martiale
de Jeanne, l'espion regardait d'un air hébété les dé-
bris de son glaive qui jonchaient l'aire.
— Adieu donc pour le moment, dit-il, mais au
revoir pour bientôt. J'aurais pourtant bien voulu
dormir!.
— Va dormir avec tes semblables, dit Mérédith,
et reprends les guenilles, elles ont une odeur du
vice.
Et, du pied, il lanca au nez de l'aventurier son
hoqueton poudreux.
- Dites donc, messire, soyez poli du moins.
- Avec ta race, espion? Allons, par vite, plui
vile encore !
38" JEANNE HACHETïE.
— Vous aurez de mes nouvelles, grommela lu-
tranger.
— Nous t'enverrons des nôtres par la même
voie.
- Je sais des couleuvrines qui feront baisser vo-
tre ton.
— Je sais une hachette qui fera taire les cou-
leuvrines.
— Au jour de la bataille, alors.
— Au jour de la pendaison, drôle !.
Et l'espion gagna la porte.
Quand elle fut fermée, Mérédith se tournant
vers Jeanne, celle-ci lui dit avec un visage ins-
piré :
Le génie s'est montré tout à l'heure encore. Méré-
dith,c'est lui qui, du doigt, m'a montré la hachette.
Etde son œil flamboyant : « Avec cette arme, m'a-t-il
semblé dire, tu auras la victoire 1 » Mais il avait un
casque et une cuirasse d'or aujourd'hui. Les au-
tres fois, il avait le regard doux : ce soir, la flamme
jaillissait de ses yeux. Il m'a pénétrée d'une bra-
voure qui m'aurait fait affronter les plus grands
dangers.
- Je le veux bien, Jeanne, tu as vu tout ce que tu
dis, fit l'honnête Mérédith. Mais comment se fait-il
que je ne voie jamais rien, que je n'entende jamais
rien, moi? ajouta-t-il.
JEANNE HACHETTE. 39
3.
Jeanne et Mérédittrne se couchèrent pas cette
nuit-là. Ils attisèrent le feu qui llambait encore, de-
visèrent sous ses rayons, et s'assoupirent peu à peu
chacun dans son coin. Puis, ayant eu réveil d'un de
leurs voisins, qui voulait demander raison des cau-
series et querelles qu'il avait entendues la veille, ils
lui racontèrent l'aventure de la nuit. Deux heures
après, il n'était bruit dans Beauvais que de l'appari-
tion d'un homme suspect qui avait prédit une guerre
terrible et des batailles sans fin.
Et l'on s'effrayait, car nul n'ignorait que le duc
de Bourgogne à son surnom de Téméraire joignait
encore celui de Terrible !
Or , à quelque temps de là, par un soir de mai de
la même année 1472, une charmante'jeune amazone,
aux longs cheveux d'or flottant sur sa basquine de
tin drap vert, coiffée d'un feutre noir orné d'une
plume blanche que lutinait la brise, rose de teint,
laissant flotter au vent sa longue jupe de soie grise ,
et montée sur une haquence couleur feu , que de ri-
ches caparaçons semblaient rendre fière, cheminait
sur la route qui de Dijon vient aboutir à la ville de
Langres.
Deux varlets, vêtus de jacquettes à brandebourgs,
la suivaient à distance, faisant caracoler leurs vigou-
reux étalons. Ils avaient à leur ceinture armoriée
l'un de ces coutelasqui distinguaient des officiers de
grandes maisons les simples laquais.
40 JEANNE HÁCHETT.
La journée, des plus belles, s'achevait par une
soirée charmante. On eût dit une heure de transi-
lion entre les derniers frissons d'avril et les pre-
mières moiteurs de juin. Le ciel dépouillait le Jon
gris et terne des mauvais jours pour revêtir sa belle
robe d'azur et s'illuminer des rayons d'un soleil ra-
dieux. Les ruisseaux avaient brisé la glace de leurs
rives, et, sur l'herbe drue, reprenaient leur vague
et monotone refrain. Les bourgeons se hâtaient de
poindre, et les fauvettes des buissons berçaient leurs
oisillons, à peine éclos , de notes languissantes. Au
levant, la gaze bleuâtre de l'horizon entourait les
contours des coteaux. Le couchant revêtait de belles
nuances de pourpre, irrisées d'opale. L'hymne du
soir, chuchottement des arbres, voix du vent, cla-
meurs des colons, frémissement des jeunes blés, et
murmure des troupeaux, s'élevaient vers le firma-
ment, comme un écho perdu des joies antiques du
paradis terrestre.
Aussi la belle amazone, chasseresse ou voyageuse,
chevauchait avec bonheur au travers des ravissants
paysages des rives de la Marne , mosaïque infinie de
vallons, de prairies, de petits bois, de chaumières,
de constructions rustiques, dont la poésie ne la trou-
vait pas insensible. Le ruban bleu de la Marne, cou-
lant au plus profond de la vallée, à droite, tantôt à
découvert, tantôt encaissée entre deux rideaux de
peupliers, d'aulnes et de saules, ajoutait un charme
déplus aux magnifiques accidents de la nature qui
1
JEANNE HACHETTE. 41
l'entourait. En outre, des roches grises amoncelées
46 toutes parts et du plateau des montagnes dont
elle suivait la crête, de tous côtés elle voyait mille
aspects qu'elle admirait avec complaisance, comme
elle aspirait avec délices les parfums émanant de
partout et qui chargeaient l'air. Elle souriait heu-
reuse lorsque, passant devant une ferme, elle atti-
rait l'attention naïve et pleine d'étonnement des pay-
sannes travaillant sur le seuil, ou des enfants jouant
avec des chiens sur les pelouses. Mais, par moments
aussi, sa tête se penchait sous le poids de pensées
secrètes, et alors son visage prenait l'expression
t'une ineffable mélancolie. En ces rapides instants,
un pli se formait au milieu de son front mat et blanc,
rapprochant ses sourcils arqués comme ceux d'une
odalisque de Circassie.
Au détour du chemin, tout-à-coup deux hommes
lui apparurent, adossés à un chêne , et causant avec
un entrain qui témoignait de l'importance de leurs
dires.
La jeune amazone les reconnut sans doute, car
elle détourna le regard avec un certain dégoût. Mais
l'un de ces hommes, plus hardi sans doute, 'rouge
de visage, mais d'un rouge douteux, enveloppé d'un
hoqueton qui, en s'entr'ouvrant, laissait voir une
ceinture d'armes meurtrières, barra le passage au
noble animal qui portait l'amazone, et lui dit :
— Seriez-vous assez aimable pour me répondre,
princesse?
42 JEANNE HACHETTE.
- Parlez aux laquais 1 fit l'écuyère avec dédain:
- Non, charmante Marie, c'est de vous-même
que je veux savoir où se trouve, à cette heure, L'il-
lustre duc, votre père?
— Vous le savez tout aussi bien que moi ! dit la
jeune fille.
— Il est urgent que je rejoigne le duc de Bourgo-
gne, je suis attendu de lui. continua obséquieuse-
ment le voyageur.
- Mon père est à Langres. arrière I. répondit
vivement la princesse d'un ton dédaigneux.
Et, cinglant sa haquenée, comme pour purger ses
lèvres d'une réponse à un tel homme, Marie, puis-
que nous savons maintenant que l'écuyère a ce nom
et qu'elle est princesse, Marie dit à mi-voix ces vers
d'un poète de l'époque :
- Le jour pousse la nuit,
Et la nuit sombre
Pousse le jour qui luit
D'une obscure ombre.
En effet, la nuit venait à grands pas.
Alors le dextrier de Marie, offensé du coup de
houssine de sa belle maîtresse, et comme pour l'ai-
der sans rancune à recouvrer sa liberté et à se dé-
barragser d'un importun, se cabra et fit reculer le
questionneur. La jeune fille profita de l'écart forcé
JEANNE HACHETTE. 43
du manant et-s'éloigna au plus vite. Chacun des var-
lets, en passant près de l'espion , déchargea sur ses
épaules un rude coup de fouet. C'était l'espion de
Beauvais : vous l'avez reconnu.
- Vous nie paierez cette injure, drôles, s'écria-t-il.
- Quand tu voudras, espion ! répondirent les var-
lets.
La princesse Marie, la fille du duc de Bourgogne,
puisque l'espion nous l'a dit indiscrètement, ayant
hâte de rentrer à la ville qui dessine dans le lointain
ses hautes tours et ses bastions à pic sur la monta-
gne, la princesse Marie, dis-je, quitta le grand che-
min, prit un sentier de traverse, montueux et hérissé
de cailloux, et atteignit bientôt le plateau sur lequel
l'antique cité que les Romains avaient nommée
Àndomalunum en la faisant la capitale desLingons.
Des gardes veillaient aux portes de la ville. Leurs
lances s'inclinèrent respectueusement devantla prin-
cesse, qui arriva presqu'aussitôt aux portes d'un
vaste palais où Charles le Téméraire, ayant depuis
peu quitté Dijon, attendait le moment de prendre
son vol et de se mettre en campagne.
On a dit que la maison de Bourgogne avait éié
mise au tombeau avec l'illustre Philippe, père du
comte de Charolais qui va nous occuper sous le nom
de Charles le Téméraire. Cela peut être vrai dans ce
sens que nul prince de Bourgogne n'eut pas, après
Philippe le Bon , la grandeur et la renommée de ce
célèbre duc. Mais la maison de Bourgogne vécut
il JEANNE HACHETTE.
encore, car elle remua l'Europe et fatigua la France,
dans la personne de Charles le Téméraire.
Sa légende rapporte :
a Qu'il apprenait à l'école moult bien et retenait.
» Il s'appliquait à lire et à faire lire devant luy les
» joyeulx contes et faicts de Lancelot du Lac et de
» Gouvin. Il jouait aux échecs mieulx qu'aullre de
» son temps, tirait de l'arc, et plus fort que nul de
» ceulx qui estaient nourris avecques luy, jouaist
» aux barres à la façon de Picardie, escouait par
» terre et loin de luy. Il fust nommé bon et puissant
» archerj et moult rude et fort adroit joueur de
* barres. »
Donc, la lecture des romans de chevalerie avait
échauffé de bonne heure sa jeune imagination. En
outre, la flatterie assiégea son berceau, et il n'ap-
prit que trop tôt qu'il était fils de haut, auguste et
puissant seigneur, duc de Bourgogne, que les étran-
gers n'appelaient que le grand duc d'Occident.
Etant encore comte de Charolais, il ourdit de dan-
gereuses trames contre Louis XI, de concert avec le
frère du roi, le duc de Bretagne, celui d'Alençon,
et les rois de Castille et d'Angleterre. Puis, après
s'être contraint tant que vécut son père, eL, par sa
mort, étant devenu maître de ses actions, il s'aban-
donna dès lors à toute la fougue de son caractère.
Bientôt rien n'égala son ambition , si ce n'est son
indomptable orgueil. Riche en armures, en meubles,
i
JEANNE HACHETTE. 45
3..
en palais , en bijoux, en pierreries, en diamants,
en vaisselle d'or et d'argent, au-delà de tout calcul,
il joignit, à ses domaines de Bourgogne et des Flan-
"1 dres , le duché de Gueldre et le comté de Zutphen.
Il était ainsi le prince le plus puissant de l'Europe.
Le titre seul de roi lui manquait : il ne négligea rien
pour l'obtenir.
A l'inverse de ce prince, Louis XI, adroit et dis-
simulé , le veillait de près et lui créait, dans l'occa-
sion, maintes difficultés. N'espérant ni le vaincre,
ni l'intimider, il espéra tout au moins le tromper,
et, pour l'endormir dans la confiance et la sécurité.
il vint le joindre à Péronne , au moment même où il
cherchait à soulever contre lui les habitants de Liège.
Le résultat de cette politique tortueuse fut la capti-
vité du roi, la ruine de Liège et le honteux traité de
Péronne qui fit triompher Charles.
Mais ce qui ajouta de nouveaux ressorts à cette
première influence du Bourguignon , ce fut son
mariage avec la sœur du roi d'Angleterre.
Ce fut à l'Ecluse que ce mariage fut célébré le
2 juillet 1468, à cinq heures du matin. Vers dix
heures, Marguerite était montée dans une somp-
tueuse litière, couverte de drap d'or. La fiancée
anglaise portait une robe de drap d'argent, couverte
de pierreries, et sa tête était ceinte d'une couronne
de diamants. Soixante des plus grandes dames d'An-
gleterre et de Bourgogne, se panadant sur leurs
liaquendes, ou gracieusement assises sur des chan,
46 JEANNE HACHETTE.
entouraient la nouvelle duchesse. Elle était entourée
de nombreux seigneurs, et son cortège était des plus
brillants.
Cette magnifique chevauchée pénétra dans la ville
par la porte Sainte-Croix. L'or, l'argent, les tapis-
series les plus rares, décoraient les façades des mai-
sons ; sur toute la route que devait parcourir le cor-
tège, des échafauds, superbement ornés, de longues
et somptueuses galeries permettaient de représenter
de saintes et naïves allusions à la cérémonie du
moment.
La litière de la duchesse s'arrêta devant son hôtel.
Les chevaux furent dételés, et les archers de k
garde du duc, chargeant la princesse sur leurs épau-
les , vinrent la déposer, avec soin, devant la porte
du pan is où attendaient la mère du duc, la duchesse
douairière, et le duc. Aussitôt les trompettes sonnè-
rent et les clairons bruirent. Marguerite entra la
main dans celle de sa belle-mère.
Rien ne fut beau comme le festin des noces. Il y
avait moyen d'orner les tables, les dressoirs et les
buffets. Le duc Philippe le Bon avait laissé , dans sa
succession, la plus prodigieuse magnificence que
puissent rêver des rois.
Après le repas, il y avait eu joûte et courset.
Charles s'y était rendu à cheval. Sa grande robe était
décorée de broderies exquises et fourrée de martre.
Le harnais de son cheval portait mille sonnettes d'or
qui tintinnabulaient à ravir. Du reste, tous les cour-
JEANNE HACHETTE. 47
Itisans se montraient dans des atours en harmonie
t avec ceux de leur souverain. Jamais pareil luxe peut-
être n'avait été déployé.
Il est curieux de voir comment les ordonnateurs
de la fête avaient disposé les choses?
Une lice avait été préparée sur la grande place de
Bruges. Un personnage qui avait pris le nom de Che-
f valier de l'Arbre-d'Or, dès le matin, envoya un
poursuivant d'armes , à sa livrée , remettre au duc
une lettre mystérieuse.
Cette lettre était écrite par la reine d'une île in-
connue , qui offrait sa main et ses trésors à l'heureux
chevalier capable de délivrer un géant enchaîné que
gardait son nain.
Dans la lice, en erret, en face de la tribune des
1 dames, se dressait un irt-mense sapin à tige dorée,
, au pied duquel se montrait un géant vêtu d'une robe
de drap d'or, que tenait en laisse, enchaîné par le
milieu du corps, un nain hideux, à la robe mi partie
de blanc et de cramoisi.
t Quant s'ouvrit la porte de la lice, un hérault se
1 présenta :
— Noble officier d'armes , que demandez-vous?
s'écria le poursuivant Arbre-d'Or.
- Vient d'arriver haut et puissant seigneur de
Clèves, seigneur de Bavestein , dans le but d'accom-
plir l'aventure de l'Arbre-d'Or. Voici le blason de ses
armes. Je vous prie qu'il soit reu.
48 JEANNE HACHETTE.
Après s'être agenouillé, Arbre-d'Or, prenant l'é-
cusson du surveuant, le montra aux juges et le sus-
pendit à l'arbre. Alors, le géant et son gardien
ouvrirent eux-mêmes la porte.
Le chevalier fit aussitôt apparition. Ses trompet-
tes, ses clairons, ses tambours sonnaient la marche.
Un cortège d'officiers d'armes , aux couleurs de ve-
lours bleu et argent, l'entourait. Le noble sire était
dans une litière cramoisi et or. Sa robe était de ve-
lours couleur de cuir fauve, fourrée d'hermine , à
manches ouvertes. Une barrette noire couvrait sa
tête. Derrière lui se cabrait un magnifique destrier,
richement enharnaché , et ses armes suivaient appli-
quées aux flancs d'un autre cheval, conduit par son
nain, vêtu à sa livrée.
Le seigneur de Clèves alla droit à la duchesse, mit
un genou en terre, découvrit sa tête et dit qu'ancien
chevalier, rudement éprouvé aux armes et aventu-
res , il se trouvait bien affaibli, maintenant qu'il
était vieux. Mais il voulait, ajouta-t-il, tenter une
dernière joûte pour laquelle il demandait agrément.
Sur un signe de madame Marguerite, on avait alors
armé les combattants. Aussitôt le nain renversa un
sablier pour mesurer le temps que devait durer la
joule, et sonna du cor. Il en sonna de même pour
mettre fin au combat, quand Arbre d'Or eut rompu
bien des lances. L'anneau du vainqueur lui fut remis.
Alors, la cour était retournée au banquet du soir.
Il y eut des surprises de toutes sortes. Ainsi, une
JEANNE HACHETTE. 49
grande licorne sur laquelle était monté un léopard
portant la bannière d'Angleterre, vint présenter une
fleur de marguerite au duc. Cette fleur n'était autre
que la naine mignonne de mademoiselle Marie de
Bourgogne, qui chanta un rondeau en l'honneur de
la princesse.
Donc, orgueilleux déjà quand il n'était que comte
de Charolais, Charles l'était devenu bien davantage
depuis qu'il avait hérité des possessions, des riches-
ses et des trésors de son père. Mais ce mariage, digne
d'un souverain, acheva de lui tournerla tête. Et puis,
comme les occasions de s'irriter contre Louis XI, de-
puis l'aventure de Péronne, ne lui avaient pas man-
qué, que ce prince avait fait casser le traité, daté de
de sa captivité, par les Eiats, réunis à Tours, qu'il
avait cité le duc à comparaître devant le Parlement,
que plusieurs villes, précédemment accordées, lui
avaient été retirées, après quelques succès, de plus
grands revers, et une trêve, Charles avait appelé son
armée, et marchait hostilement contre Louis de
France.
Entraînant dans sa cause une foule de seigneurs,
il forma tout dabord une nouvelle ligue, dans laquelle
entra, comme toujours, le frère du roi. Cette ligue
se promettait de démembrer la France. C'était donc
dans ce but qu'ayant quitté Dijon, sa eapitale, Char-
les le Téméraire s'était avancé déjà jusqu'à Langres,
où campait son armée, et où nous venons de voir en-
trer, près de son père, mademoiselle Marie de Bour-
50 JEANNE HACHETTE.
gogne, à son retour d'une promenade sur les collines
du voisinage de la ville.
C'était l'antique hôtel de la cité de Langres qu'oc-
cupait le duc. Les tourelles féodales, les fossés, les
glacis, les meurtrières, la herse, les créneaux en
faisaient un château fort dans une place forte. Dans
une vieille salle, aux plafonds coupés de caissons ar-
moiriés et dont la tapisserie de velours vert, sablé
d'or, offrait une sombre sévérité, se tenait le prince,
assis devant une large table aux pieds chantournés,
qui portait un hanap ciselé, plein d'une eau pure et
des papiers. Leduc était grand, fort et bien découpé.
Son visage était sévère et son œil dur. Sur un pour-
point de velours gris, il portait une longue robe noire,
dont le chaperon, galonné d'argent, tombait comme
une écharpe jusqu'à la cordelière où étaient attachées
son escarcelle et son épée. Il avait les pantalons col-
lants, d'étoffe grenat, et des solerets pailletés.
Légère comme une fée, Marie, après avoir jeté là
son cunézoca, d'escaliers en escaliers, vint follement
se jeter au cou de son père dont le regard s'illumina
en la voyant. Sa robe bleue, étoilée d'argent, sur la-
quelle était drapée le surcot de rigueur, lui allait à
ravir, comme si le bleu s'harmoniait avec la délica-
tesse de son teint. A son cou, pendait un riche collier
de perles, et ses cheveux, laissant flotter leurs bou-
cles épaisses, venaient confondre leurs anneaux avec
les précieux joyaux.
— Savez-vous bien, monseigneur, dit-elle à sop
JEANNE HACHETTE. 51
père, après avoir trempé les lèvres dans le hanap
d'or, qu'il faut que votre Marie vous aime bien pour
avoir consenti à vous conduire ainsi par amour, jus- -
qu'à la ville de Langres, lorsque vous avez pris le
harnais de guerre et votre grand sabre de batailles ?
— Mignonne, ce n'est pas seulement par amour
pour ton père que tu as bien voulu m'accompagner
à quelques vingt lieues. tu te ris de moi. Tu es venu
aussi dans la pensée que j'aurais nouvelle à te don-
ner de monsieur de Guienne. Avoue-le?
— Vraiment, mon père, je ne sais ce que vous me
voulez dire à l'endroit de monsieur de Guyenne. ré-
pondit Marie en faisant la plus charmante moue. Que
veut de moi monsieur de Guyenne? Pour moi, je ne
veux rien de lui.
— Eh bien ! Marie, sache-le bien, plus que jamais,
le frère du roi de France, le duc de Guyenne veut
t'épouser. Depuis long temps il te demande en ma-
riage. Mais à cette heure je recois de lui, par un en-
voyé telle lettre pressante et formelle, que sous peine
de rompre l'alliance qu'il a faite avec moi contre
Louis XIt je suis obligé de me dessaisir de toi, et il
meiaut préparer les fêles de ton illustre alliance.
- Alors vous allez renoncer à cette vilaine guerre?
demanda Marie d'un air ingénu.
— Pas le moins du monde, ma fille : noces et ba-
tailles peuvent bien marcher de pair. Or, si d'une
part il me faut céder aux désirs de monsieur de
52 JEANNE HACHETTE.
Guyenne, d'autre part, j'ai ma vengeance à satisfaire
en pourchassant le roi déloyal et félon que l'on nom-
me Louis de France.
— Toujours ces maudits combats ; toujours ces
marches, ces surprisesmees escarmouches et ces tuA
ries sur cette belle terre qui ne demande que le boibm
heur. Je me promenais tout-à-l'heure dans les val-
lées et sur les collines. Rien n'était beau comme cette.
nature qui se réveille pour chanter Dieu. Je me suis.
arrêtée sous de hautes futaies où les rayons du soleil
ne pénétraient qu'en filets lumineux. Une fraîcheur
agréable, des oiseaux qui gazouillaient, des merJes
qui sifflaient, l'odeur aromatique des lavandes et
des chevre-feuilles, l'éclat des aubépines toutes blan-
ches d'une neige de fleurs, des lianes de pervenches
et de lierres serpentant des branches aux troncs et
couvrant le sol, les brises rieuses, les senteurs du
printemps, mille délicieuses harmonies me faisaient
bénir l'auteur de ces belles choses faites pour l'hom-
me, et voilà que votre canon, de sa rude voix; vos
lances, de leurs pointes acérées ; vos chevaux, de leurs
durs sabots, et vos poitrines, de leur sang, vont en-
core détruire ce calme des campagnes, brûler ces
bois, disperser les troupeaux, et teindre la ver-
dure ?.
— Il le faut, ma fille.
— Il le faut ! Vous croyez toujours avoir tout dit
avec votre il le faut 1