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Jocrisse, ou les Mésaventures d'un sot, par M. Charles Farine

De
313 pages
A. Ducrocq (Paris). 1864. In-18, 330 p..
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CHARLES FARINE
JOG BISSI
OU LES
MÉSATENTUPS D'UN SOT
Pierre qui roule.....
PARIS
E. DUCROCQ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
55, RUE DE SEINE, VIS-A-VIS LA RUE JACOB
JOCRISSE
OU LES
MESAVENTURES D'UN SOT
JOCRISSE
OC LES
MÉSAVENTURES D'UN SOT
PAH
^I.^Hh&RîJES FARINE
PARIS
K RUCROCQ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
53, RUE DE SEINE, 55
1864
Tous droits réservés
JOCRISSE
OU LES
MÉSAVENTURES D'UN SOT
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Où le héros de ce livre entre en scène presqu'en entrant
dans ce monde.
A quelques kilomètres de Sens, et sur les
bords fleuris de l'Yonne, s'élève un joli village
dont les maisons aux toits rouges se groupent
autour d'une charmante église du douzième
siècle, comme des poussins sous l'aile de leur
mère ; d'autres chaumières s'éparpillent dans
la vallée, s'étagent pittoresquement sur la col-
line toute dénuée de beaux arbres, ou côtoient
un gentil ruisseau qui coule sur un tapis de
cailloux blancs et va se jeter un peu plus bas
dans la rivière. - '
2 JOCRISSE
Ce village s'appelle Saint-Clément, village
modeste s'il en fut, qui n'ambitionne aucun sou-
venir historique et qui se contente de sa petite
place sur la carte du monde; aussi est-il bien
inconnu !
A cent pas environ de la place où se trouvent
l'église, la mairie et l'école, et sur la route qui
conduit à Sens, on voyait, il y a cinquante ans,
une modeste chaumière entourée d'une haie
vive qui servait de clôture à quelques arpents
de terres et de prés. Là vivait une pauvre fa-
mille de paysans, composée du père Jean-
Gilles Jocrisse, de la mère Nicole Maillochon
et d'une couvée de jeunes enfants. Il y en avait
quatre : l'aînée était une fille de douze ans, au
momeut où commence cette histoire, assez gen-
tille, proprette, active et avenante. Elle aidait
sa.mère dans les soins du ménage et passait le
reste de son temps à peigner, débarbouiller ses
petits frères et à rapiécer leurs vêtements tou-
jours en lambeaux; Dieu sait si ces garnements
lui épargnaient la besogne. Elle se nommait
Jeannette.
Le second enfant, le héros de cette véridique
histoire, portait les noms de Claude, Babolin,
Longin, Barnabe, Jocrisse, et quand, dans cette
J0CB1SSE 3
litanie de prénoms, il avait fallu en choisir un,
et que père, mère, parrain, marraine n'avaient
pu s'entendre, chacun défendant son saint avec
acharnement, le curé, pour tout concilier et
ne mécontenter personne, avait décidé que le
nouveau-né, le premier garçon de la famille,
s'appellerait Jocrisse tout court. Cette trans-
action avait satisfait les illustres champions
de saint Claude, saint Babolin, saint Longin
et saint Barnabe, et le petit bonhomme était
ainsi resté chargé du poids énorme d'un si
beau nom.
Jocrisse était né le 13 juillet 1809; il est
bon de retenir cette date, car elle semble fatale,
et nous verrons souvent sa maligne influence
peser sur les événements, dans le cours de ces
aventures.
Quoi qu'il en soit, en.l81S, époque à laquelle
commence ce récit, Jocrisse ne paraissait nulle-
ment se préoccuper de cette date funeste et sa
mine audacieuse, son nez retroussé, semblaient
braver les coups du sort.
Jocrisse, traçons ici son portrait, était à dix
ans, un garçon tout petit avec un gros ventre
et des jambes grêles qui flottaient dans des bas
trop larges. Joignez à cela une tête énorme,
4 JOCRISSE
avec une forêt de cheveux roux, enfermés, pour
les contenir, selon la mode un peu arriérée
d'alors, dans une petite queue, dite salsifis, à
cause de sa ressemblance avec ce légume; des
yeux ronds et étonnés, des oreilles rouges
comme des pivoines, larges comme des co-
cardes et séparées de la tête; puis, une vaste
bouche garnie, il est vrai, de dents larges et
blanches comme une amande, et vous aurez
une idée assez exacte de mon héros ; il est
utile, pour compléter ce portrait, de mention-
ner deux mains courtes, rouges, épaisses et
rarement propres.
Quant aux vêtements, nous ne parlerons que
de ceux qu'il portait aux jours de fête ; car
ceux des jours non fériés étaient couverts dé
tant de pièces de toutes couleurs en certains
endroits, et de trous si nombreux en d'autres,
que l'on ne distinguait plus la couleur primi-
tive de l'étoffe.
Mais le dimanche venu, lorsquel es cloches
de l'église de Saint-Clément annonçaient par
de joyeuses volées le jour du repos et de la
prière, il fallait voir Barnabe-Jocrisse. Décrassé;
épongé, lavé, il endossait, dès le matin, une
belle veste neuve, à boutons de métal, taillée
JOCRISSE 5
dans le vieil habit de noces de son père ;il re-
montait jusque sous ses aisselles, à l'aide de
bretelles de lisière, une culotte jaune attachée
au genou par des jarretières rouges, sur des
bas bleus qui attestaient par leurs nombreuses
reprises les soins attentifs de Jeannette. Un
gilet de cotonnade à fleurs descendait sur son
ventre et complétait, avec une cravate à coins
brodés, une toilette des plus distinguées pour
Saint-Clément.
Aussi avec quelle joie la brave Nicole con-
templait son cher mignon, lorsqu'il accompa-
gnait sa soeur au prône du dimanche! De quels
doux regards elle le suivait, en le voyant l'objet
de l'envie de toutes les mères et de l'admira-
tion de tous les enfants du pays! Jocrisse lui,
les joues empourprées d'orgueil et de plaisir,
marchait tout fier d'entendre dire sur son pas-
sage : « Regarde donc Jocrisse, comme il est
beau ! ! »
Jeannette simplement vêtue d'une robe d'in-
dienne, d'un tablier bleu et d'une cornette
éblouissante de blancheur qui s'étalait sur ses
cheveux blonds modestement séparés sur le
front, souriait en regardant du coin do l'oeil le
cher petit frère, qui faisait la roue comme un
6 JOCRISSE
dindon, et le pressait pour ne pas manquer
Y Introït.
Quant aux deux autres petits frères, Hilarion
et Pancrace, ils s'éclipsaient devant cet astre
radieux, l'aîné, l'espoir de la famille.
Jocrisse, en effet, au dire de ses parents, pro-
mettait le plus brillant avenir.
Son père, le bon Jean Gilles, l'avait, de bonne
heure, envoyé à l'école du village; car il sentait
le prix de l'instruction, lui qui n'avait jamais
bien su lire dans un almanach, le seul livre,
avec la Science du bonhomme Richard, qu'il eût
ouvert en sa vie. Il avait résolu de donner à
son fils un peu de cette science élémentaire de
la lecture, de l'écriture, de l'arithmétique qui
lui avait manqué et de faire, s'il se pouvait,
de ce cher premier-né un savant.
II
Premières années, l'école buissonnière.
Jocrisse avait donc fréquenté l'école dès l'an-
née 1814, et, en deux mois, il était parvenu à
connaître ses lettres et à épeler à peu près
couramment. C'était quelque chose, et un petit
arbre qui donnait des fleurs si précoces pro-
mettait une récolte abondante de fruits savou-
reux. Aussi le père Jocrisse, dans son enthou-
siasme, avait-il rapporté, un jour qu'il revenait
du marché de Sens, toute une bibliothèque de
livres classiques, grammaires, géographie, his-
toire sainte, Evangiles ; il y avait même glissé
un livre latin, dans l'espoir naïf de voir son fils
8 JOCRISSE
se prendre de belle passion pour l'étude. Jo-
crisse avait reçu assez froidement le cadeau de
livres qui ne lui représentaient que des instru-
ments de supplice, et il avait jeté un regard de
convoitise sur l'âne orné d'un sifflet en guise
de queue, et sur le chien de carton qui aboyait
à l'aide d'un soufflet que Pancrace et Hilarion
avaient reçus avec des cris de joie. Mais cette
double impression d'horreur pour les livres et
d'envie des jouets de ses frères avait vite passé
de cette tête d'étourneau et il avait continué à
aller à l'école.
Chaque matin, il partait chargé d'une pyra-
mide de livres attachés à l'aide d'une corde et
auxquels il restait fort étranger, et portant sous
l'autre bras un panier qui renfermait le déjeu-
ner et le goûter, car il ne devait rentrer que
le soir à la maison ; c'était toujours quelque
belle tartine de beurre frais ou de raisiné ;
des oeufs durs ou une tranche de lard bien doré ;
puis des cerises ou des pommes, suivant la
saison; et Jocrisse, entr'ouvrant son panier, y
jetait un regard gourmand, en passant sa langue
sur ses lèvres rouges.
Puis, je ne sais comment cela arrivait, mais,
par une distraction trop souvent répétée pour
JOCRISSE 9
sus profondes études, Jocrisse se trouvait avoir
pris le chemin de gauche qui mène aux bois, au
lieu de celui qui conduit à l'école, et quand il
s'en apercevait il était trop tard pour revenir
sur ses pas; la classe serait commencée, les
punitions pleuvraient comme grêle. Il prenait
alors un grand parti, celui de déserter aujour-
d'hui; mais demain, il rattraperait le temps
perdu. Après cette transaction avec sa con-
science qui, tout bas, murmurait à son oreille
les mots de paresseux et de sans coeur, Jocrisse
se mettait à chanter à tue-tête pour s'étourdir,
et à courir pour chasser cette pensée importune,
et, arrivé dans quelque fourré bien épais, où il
ne manquait jamais de rencontrer quelque ca-
marade, comme lui déserteur de l'école, il s'as-
sejait, caria course avait été longue; puis, les
deux vauriens se mettaient à déjeuner, en par-
tageant comme des frères, car l'appétit était
venu, grâce à l'air vif du,matin. Enfin, le dé-
jeuner gobé, on s'étendait sur l'herbe fleurie,
et la digestion appesantissant les paupières on
s'endormait, oublieux de la classe, des punitions
futures, et prenant en souverain mépris la science
et les savants.
Après deux heures d'un doux sommeil
10 JOCRISSE
Jocrisse s'éveillait, et comme le petit camarade
parlait de se rendre à l'école, il lui disait :
— Dis-donc, Pitou, qu'aimes-tu mieux des
coups de martinet ou des pommes vertes?
— Tiens, que t'es bêle ! J'aime bien les pom-
mes et pas du tout le martinet!
— Eh bien! tu es sûr d'attraper le fouet en
allant à l'école, et en nous promenant, nous
pouvons trouver quelque beau pommier sur
notre chemin, c'est tout bénéfice.
Et non content de donner ainsi le mauvais
exemple de l'oubli de ses devoirs, Jocrisse en-
traînait Pitou dans sa faute et l'exposait à la
colère de ses parents.
Pitou une fois décidé, les deux garnements
se mettaient en chasse et passaient la journée
à chercher des nids de fauvettes dans les four-
rés de noisetiers ou de merles sur les grands
arbres; d'autres fois à poursuivre les ranettes
dans les prés, ou souvent encore en maraude.
Une haie était bien vite percée, et les petits
drôles entraient dans quelque verger dont ils
dévalisaient les arbres fruitiers ; quelquefois
le maître du verger apercevait les maraudeurs
et les menaçait de sa colère ; cela suffisait à les
mettre en fuite : un autre iour, le fermier
JOCRISSE
il
lâchait son chien. Jocrisse alors, implorant tous
les saints de son baptême, fuyait avec la rapi-
dité permise à ses petites jambes ; mais le mâ-
tin en avait quatre et l'avait bientôt atteint;
alors on n'entendait plus que des hurlements
affreux, mêlés d'aboiements, et le dogue reve-
nait, portant triomphalement entre ses dents
des lambeaux de pantalon et quelquefois un peu
(de la peau en même temps. Jocrisse rentrait à
la nuit close chez ses parents, et, tout penaud,
il racontait sa mésaventure à Jeannette qui
grondait, tout en riant.
12 JOCRISSE
Le maître d'école, M. Beuglant, par indul-
gence, par lassitude peut-être, avait fini par se
taire sur les escapades de Jocrisse ; et ce der-
nier, se croyant sûr de l'impunité, les avait re-
nouvelées plus fréquemment, et aurait déserté
complètement l'école si une résolution prise en
famille n'avait rappelé l'honnête instituteur à
ses devoirs, en exigeant plus d'assiduité de son
vagabond d'élève.
Eu effet, dans un conciliabule auquel furent
conviés, un beau dimanche, le curé et le maî-
tre d'école, et qui, les vêpres dites, devait se
terminer par un dîner champêtre, une grave
question fut posée aux deux amis de la maison.
Jocrisse père, ayant admis comme certaine
cette douteuse proposition que son fils aîné
était un.e brillante intelligence et ayant pris le
silence des auditeurs pour un aveu, se de-
manda :
— « Faut-il, avec les grandes dispositions que
montre Jocrisse, l'enchaîner à la charrue et
faire de lui un cultivateur? ou bien, mettant à
profit ce qu'il sait déjà (entre nous c'était peu
de chose), faut-il continuer des études si bien
commencées et le lancer dans les sciences et le
latin ? »
JOCRISSE 43
Disons, à, la louange de l'instituteur, qu'il
cherchai en xe moment à dessiller les yeux
aveuglés de Jocrisse père, en dévoilant la con-
duite de son fils, eb au risque de perdre un
élève qui payait cinq francs par mois, somme
énorme; il fut d'avis de ne plus, le laisser cou-
rir les champs et de l'occuper à des travaux
utiles et appropriés à son âge.
Jocrisse père et la brave Nicole furent, on
le pense bien, d'un avis contraire : M. Beuglant
était trop sévère; Jocrisse était bien jeune; il
fallait passer quelque chose à l'enfance, et,
d'ailleurs, on le surveillerait plus exactement à
l'avenir ; c'était une idée fixe, chez ces braves
gens, de faire de Jocrisse un savant. M. Beu-
glant se laissa persuader. Le bon curé, con-
sulté à son tour, sourit de l'enthousiasme des
parents de Jocrisse, et fut d'avis que l'enfant
était encore bien jeune pour les rudes travaux
des champs ; il avait huit ans à peine ; que
quelques années d'études ne sauraient lui être
nuisibles et mettraient le sceau à une éduca-
tion si bien commencée.
Jean Gilles et sa femme, ravis d'avoir ramené
M. Beuglant à leur opinion et de se sentir sou-
tenus dans leur volonté par le curé, résolurent
14 JOCRISSE
donc de faire de nouveaux sacrifices, et ils leur
furent d'autant plus faciles qu'ils venaient de
faire un petit héritage qui leur avait permis
d'arrondir leurs propriétés autour de la maison.
Mais, avant de passer au festin qui devait ter-
miner la séance, on manda Jocrisse devant le
cénacle, et le curé lui fit, avec de bienveillantes
paroles, des reproches sur sa paresse, sur ses
goûts de vagabondage et de maraude ; puis,
l'instruisant des nouvelles dépenses que s'im-
posaient ses parents pour son éducation, il lui
fit promettre d'être plus assidu à l'école et
d'apporter plus d'application à ses devoirs.
Jocrisse prônait, l'oreille basse, enchanté inté-
rieurement d'en être q uitté à si bon compte ; et
c'est ainsi qu'il fut décidé qu'il retournerait
chez M. ïhéophras'te Beuglant.
III
Où Jocrisse se deseine en liércs.
Jocrisse continua donc ses études et, en un
;an, soit qu'il fît moins l'école buissonnièrc,
soit que M. Beuglant y apportât plus de soin et
aussi plus de sévérité, il apprit à lire assez cou-
iraminent et à écrire d'une façon un peu chif-
fonnée, il est vrai, mais pleine de naturel et de
vivacité.
L'école se composait de trente élèves envi-
ron, qui formaient deux divisions réunies dans
la même salle, mais séparées en deux catégo-
ries, la grande et la petite classe; les petits,
assis sur des bancs peu élevés, tenaient leurs
16 JOCRISSE
livres sur les genoux, et la première division
était rangée le long d'une table où s'étalaient,
à la file et par ordre de mérite, les brillants
élèves de l'institution Beuglant. Dans cette di-
vision, et quoique beaucoup plus jeune et plus
petit que tous ceux qui en faisaient partie, se
trouvait un enfant de sept ans, frêle, maladif,
avec de longs cheveux blonds qui tombaient en
boucles touffues sur ses épaules, et de grands
yeux bleus pleins de douceur et de tristesse.
Quoique très-simplement vêtu, ce petit garçon
paraissait d'une condition supérieure à celle de
ses camarades, et ces derniers, jaloux instincti-
vement de cette supériorité due à une exquise
propreté et à une élégance native, l'avaient
pris en grippe et faisaient de lui leur souffre-
douleur.
Tantôt on lui tirait, à les arracher, ses che-
veux si bien peignés qui contrastaient avec les
tignasses incultes de tous ; tantôt on laissait tom-
ber à dessein un encrier sûr ses blouses de
toile unief mais toujours prbplres ; tanlôt on lui
chippait son déjeuner, et c'étaient de grands
éclats de rirej lorsqu'ouvrant son panier, l'en-
fant trouvait nri morceau Ae jparanoirà la place
de la miehe blanche qu'y avait mise la mère
JOCRISSE 17
avec quelques fruits ou une tasse de crème ;
l'enfant ne se plaignait pas, mangeait le pain
sans mot dire, et sa tranquillité exaspérait ses
ennemis. Alors on résolut de lui prendre tous
les jours son goûter, sans le remplacer, espé-
rant que cette journalière malice finirait par le
mettre en colère.
Charles, c'était le nom de l'enfant, ne montra
ni impatience ni rancune ; seulement, comme il
avait faim et qu'à sept ans on n'est pas maître
de ses larmes, il pleura en silence dans un
coin. Jocrisse le vit, alla à lui et partagea avec
lui un croûton de pain bis et une pomme de
rainette. Charles le remercia par un regard
plein d'amitié.
C'était le fils d'une veuve qui, depuis peu,
s'était réfugiée à Saint-Clément, où elle était
inconnue et vivait seuie avec son jeune fils et
une domestique âgée. Elle avait sans doute
quelques ressources, car elle loua une maison
à laquelle attenait un petit jardin, et elle paya
d'avance la location d'un an. Puis elle alla voir
le curé pour se mettre, en quelque sorte, sous
sa protection, et le maire pour se faire con-
naître. On sut bientôt, par ce dernier , que
Mme Steiner était la veuve d'un officier de cette
18 JOCRISSE
magnifique division de cuirassiers de Milhaud,
presqu'entièrement détruite à Waterloo, et que,
sans protecteur, sans appui, presque sans for-
tune, elle était venue dans le pays de sa mère
qui était d'Auxerre pour vivre modestement et
se livrer à l'éducation de son fils. Les rares
visiteurs à qui il avait été permis de pénétrer
dans cette petite maison, vraie sanctuaire de
douleur et de misère, avaient pu apercevoir,
appendus au-dessus du lit du petit Charles, des
épaulettes, une paire de pistolets d'arçon, un
long sabre et, dans un cadre, sur une tenture
de soie, une croix de la Légion d'honneur,
suspendue à un ruban rouge passé.
C'était tout l'héritage du capitaine Steiner.
Cette touchante infortune d'une jeune et
belle femme de vingt-cinq ans à peine lui avait
attiré les sympathies de tous ces bons paysans.
Les malheureux l'aimaient aussi, parce que,
toute pauvre qu'elle était, elle trouvait encore
le moyen de partager avec eux.
Charles, le lendemain du jour où Jocrisse
lui avait si fraternellement donné la moitié de
son goûter, se promenait lentement sur le
chemin de l'école et semblait attendre quel-
qu'un.
JOCRISSE 10
— Tu ne viens pas à l'école, Charles ? lui
dit un camarade en passant.
— Tout à l'heure, répondit l'enfant. J'ai le
temps encore, avant que l'heure sonne.
Un instant après, Jocrisse passait et disait
un cordial bonjour à Charles.
— Écoute, Jocrisse, lui dit l'enfant, veux-tu
me faire un grand plaisir?
— Je veux bien, dit Jocrisse ; qu'est-ce ?
— Eh bien ! échangeons tous les jours notre
déjeuner et notre goûter ; par ce moyen, mes
camarades le laisseront.
— Ça va, dit Jocrisse, affriandé par les raisins
secs et la belle tartine de confitures qu'il aper-
çut dans le panier.
— Eh puis, Chariot, tu viendras déjeuner
près de moi, je garderai ton panier, et si quelque
malin veut y toucher, je cogne; moi, d'abord!
Sois tranquille, ils ne s'y frotteront pas.
Ils entrèrent ensemble à l'école et chacun
d'eux alla à sa place, Charles, le second du
banc, place d'honneur, Jocrisse un des der-
niers.
Au premier rang, se tenait un gros garçon
joufflu, alix yeux vifs et. spirituels, Paul
Chagot, le fils du buraliste, un retraité ; Paul
20 JOCRISSE
était la gloire, l'honneur de l'institution, grâce
à une mémoire heureuse , à une intelligence
éveillée; puis venait Charles, le fils de Mmo
Steiner, enfant studieux et que M. Beuglant
avait pris en amitié. Pierre Perrin était le
troisième; puis à la suite se plaçaient, par ordre
de mérite, Jean-Jacques Gay, Joseph Rigaud,
Hilarion Jocrisse, Petit Pierre et d'autres qui
ne valaient pas la peine d'être nommés. Un
seul cependant méritait une mention spéciale :
c'était le dernier du banc de la première divi-
sion, une espèce de loup-garou, aux yeux
fauves et méchants, aux cheveux plats, tom-
bant en mèches épaisses sur un front protu-
bérant ; trapu, solide sur ses jambes courtes
et arquées ; il était la terreur des enfants du
village : se sentant fort, il était querelleur ; se
sentant haï, il était hargneux. C'était le fils
d'un brave cantonnier de la route départemen-
tale, et se nommait Nicaise Robert.
Le pauvre cantonnier, veuf depuis cinq ans
et toujours sur la route, n'avait pu s'occuper
de son fils qui était devenu un maraudeur
émérite et un assez mauvais garnement. Sur
les plaintes réitérées des habitants de Saint-
Clément et des hameaux environnants, plaintes
JOCRISSE 21
transmises par le maire, le vieux Robert, comme
on l'appelait, avait essayé de corrections ma-
nuelles; mais les soufflets, les bourrades, les
coups de gaule même n'avaient abouti qu'à
éloigner davantage encore l'enfant de la maison
paternelle : alors, sur le conseil du curé,
avait envoyé Nicaise à l'école, dans l'espoir de
le contenir et de le corriger. Mais Nicaise,
esprit grossier, sauvage, ne voulait s'appliquer
à rien, et c'est à peine s'il lisait couramment
et s'il écrivait en demi-gros.
Le premier jour où Jocrisse, prenant Charles
sous sa protection, partagea avec lui son dé-
jeûner, Nicaise qui à la place de son pain noir,
s'accommodait assez volontiers des friandises
dérobées au faible Charles, Nicaise, dis-je,
s'approcha de Jocrisse et lui dit :
— C'est donc toi aujourd'hui qui mange le
goûter au petit? j'en veux!
— Tu n'auras rien, répliqua Jocrisse, c'est
à lui, il peut le donner à qui il veut; et nous
partageons tout;
— Eh bien ! je veux partager aussi> reprit
Nicaise, eh allongeant la main vers une tranche
appétissante de saucisson. Mais Jocrisse furieux
de se voir enlever une si belle proiej s'élança,
22 JOCRISSE
le poing levé, et le laissa retomber sur la tête
de Nicaise : les camarades firent cercle, heu-
reux d'une si bonne aubaine, et alors commença
un combat qui finit, hélas! par la défaite du
noble défenseur de l'orphelin. Jocrisse futvaincu
et des flots de sang coulèrent de son nez en-
dolori.
— Il n'a tout de même pas eu le saucisson,
dit Jocrisse, en manière de consolation.
Mais M. Beuglant avait tout vu de la fenêtre
de sa chambre, et l'attaque de Nicaise et la
noble défense de Jocrisse; à la fin de la ré-
création, lorsque tout fut rentré dans l'ordre et
le silence, le maître dit d'une voix grave :
—- Un grand scandale vient de se produire,
j'ai tout vu, tout entendu : Nicaise Robert, *
mettez-vous à genoux au milieu de la classe;
et vous, brave Jocrisse, allez bassiner votre
nez ensanglanté.
A ces mots, « brave Jocrisse », notre héros
avait levéla tête, et sentant tons les yeux bra-
qués sur lui, il était devenu rouge comme une
cerise, et était sorti d'un air à la fois souriant
et majestueux. Nicaise, lui, allait recevoir
quinze coups de férule sur les doigts; mais
Charles s'élança au-devant du terrible instru-
JOCRISSE 23
ment de supplice que brandissait le maître
d'école, et, les larmes aux yeux, demanda la
grâce de son camarade.
Ses prières obtinrent aisément cette faveur
de l'excellent M. Beuglant, et un regard du fa-
rouche Nicaise apprit à Charles qu'il venait, à
tout jamais, de se faire un ami dévoué.
Après cet incident, qui donna à Charles deux
protecteurs au lieu d'un, et qui fit trois insé-
parables, car Jocrisse eut bien vite oublié les
calottes qu'il avait reçues, les mois s'écoulèrent
assez tranquillement ; Nicaise Robert, incité par
l'exemple et les bonnes paroles de son petit
ami Charles, se mit au travail; Jocrisse lui-
même sembla pris d'une belle ardeur, et l'espoir
d'une solennité promise par M. Beuglant, fit
redoubler d'efforts aux ambitieux de l'école ; il
en est à tout âge ; il s'agissait, en effet, d'une
grande distribution de prix, à laquelle seraient
convoquées les notabilités de l'endroit. Un grand
vicaire de Sens, ami du curé, avait promis de
présider la fête, et le propriétaire de l'ancien
château, un noble personnage de Paris, avait
laissé espérer qu'il daignerait y assister ; l'amour-
propre s'en mêla et le bon maître d'école vou-
lut déployer une pompe inusitée jusqu'alors.
IV
Premiers succès, la palme des vainqueurs.
Un mois avant ce jour mémorable, maître
Beuglant qui, dans ses promenades solitaires,
avait ruminé un programme magnifique, fit
écrite aux élèves dé la première division des
pages d'écriture sur des papiers ornés d'arai;
bësqûës'et de ■vignettes gravées/D'autres, sous
les yeux du; maître^ esquissèrent, des liez ( dés
Bouches et sùrtëùt dés Oreilles-qui né ressëBn-
blaiënt pas mal à des coquilles de noix. Un
seul j j*aul Chagot5 hasarda unetête d'Âcnille;
à laquelle maître Beuglant, j qui avait travaillé
deux ans dans l'atelier de l'illustré' David, n'osa
JOCRISSE 25
pas trop toucher, de peur d'y gâter quelque
chose.
Pierre Perrin dessina, d'après l'Atlas de
Vaugondy, une carte de l'Italie qu'il coloria, et
qui fut considérée comme le chef-d'oeuvre du
genre, et digne des honneurs de l'encadre-
ment.
Enfin, les plus intelligents, parmi les petits,
apprirent des dialogues, des fables, pour les
réciter, avec force gestes, devant l'auguste
assemblée.
Un matin, M. Beuglant donna campo à ses
élèves qui célébrèrent cette nouvelle inattendue
d'une journée de vacances par des cris de joie;
puis, toute la joyeuse volée alla s'ébattre dans
les champs, dans les bois. Charles, accompagné
de Nicaise Robert, qui le suivait, comme un
chien fidèle, rentra chez sa mère, et Jocrisse
alla organiser une pipée dans les bois voisins.
Bientôt après, on vit M. Beuglant, orné de
son habit noisette et de sa plus triomphante
perruque, monter dans la diligence qui passait
par le village pour se rendre à Sens, d'une fa-
çon si leste et si résolue, que l'épicier de la
place, homme facétieux, qui tenait un bureau
d'esprit et d'épices, répéta à ses pratiques, que
28 JOCRISSE
bien sûr il y allait avoir du nouveau dans Lan-
derneau.
M. Beuglant, arrivé à Sens, se rendit au ma-
gasin d'un bouquiniste renommé de la rue de
Paris, chez lequel il s'approvisionnait de livres
classiques ; puis, après une longue et oiseuse
discussion sur les prix, tous deux voulant faire
une bonne affaire aux dépens de l'autre,. on
convint que M. Beuglant ferait un choix parmi
les livres d'occasion les moins lacérés, au prix
énorme, selon ce dernier, de 40, 50 et 75 cen-
times le volume. Un seul, à peu près neuf, à
tranches dorées, et relié en maroquin rouge,
fut précieusement enveloppé et mis de côté.
C'était le prix d'honneur, et, par un heureux
hasard, c'était une charmante édition de Paul
et Virginie qui venait de Paris.
Il était alors fort difficile de trouver des livres
à la portée des enfants ; ils étaient ou trop sé-
rieux ou tellement naïfs qu'ils étaient loin d'at-
teindre le but proposé, d'amuser l'enfance en
l'instruisant, ou en lui donnant d'utiles leçons.
Puis, M. Beuglant acheta chez un marchand
de vieilleries deux têtes dessinées à la main
par quelque écolier, qu'il jugea devoir produire
un grand effet dans son exposition, en les attri-
JOCRISSE 27
buant aux plus avancés de ses élèves. C'était
là une supercherie bien innocente, qui n'avait
d'autre but que de rehausser l'éclat de son
école, en faisant le bonheur de deux pères à
la vue de pareils chefs-d'oeuvre. Il se munit de
couronnes de papier pour les grands prix, se
réservant d'emprunter les autres aux chênes
de la forêt ; puis quelques gravures dé sainteté
destinées à des primes d'encouragement pour
les plus paresseux. Il fallait bien contenter un
peu tout le monde% et surtout les parents. Le
soir, le maître d'école revenait par la diligence
de Paris à Lyon, où il avait trouvé une place,
et le conducteur lui descendit des hauteurs de
l'impériale une caisse assez volumineuse, et
qui renfermait tous ses achats. Le lendemain,
dès l'aube, il était au travail.
A l'aide du menuisier de Saint-Clément, au
fond du jardin s'éleva un théâtre de planches
auquel on accédait par un escalier d'un mètre
environ. Trois draps, cousus ensemble par la
ménagère, furent tendus à l'aide de cordes et
formèrent un velarium destiné à protéger les
fronts de ses hôtes illustres contre les ardeurs
inclémentes d'un soleil d'août. Les rideaux
jaunes, à rosaces rouges de son lit, furent pla-
28 JOCRISSE
ces sur le devant du théâtre et enguirlandés
de festons de buis et de chêne. Sur la table à
manger, recouverte d'une courte-pointe rouge
à bordure noire, qui ne joua pas trop mal le
tapis académique, furent entassés les livres at-
tachés d'une faveur rose ou bleue, selon la di-
vision, et destinés aux élèves; et tout autour
de la table furent placés des fauteuils destinés
aux autorités, au clergé, et prêtés par l'adjoint.
Enfin, sur des draps tendus tout autour du
théâtre et ornés d'une grecque de feuillage, le
maître d'école fixa avec d*es épingles les oeu-
vres de ses élèves. Une pancarte collée indi-
quait le nom et l'âge de l'auteur du chef-
d'oeuvre.
M. le curé prêta deux beaux vases enlevés
pour la cérémonie à l'autel delà Sainte-Vierge,
et Charles apporta, de la part de sa mère, deux
énormes bouquets de roses tardives, de lis et
d'oeillets. Le propriétaire du château qui apprit
tous ces préparatifs de fête envoya en cadeau
au brave maître d'école qui pleura de joie, une
glace, un fauteuil en velours d'Utrecht rouge
et quatre orangers en pots qui firent merveille
au pied de l'estrade.
Les enfants cependant ne restaient pas innç-
JOCRISSE . 29
tifs; : les uns déménageaient les bancs de l'école,
les autres apportaient les chaises ' de l'église ;
on .se cognait, on tombait avec son fardeau, et
c'étaient des cris, des rires toujours nouveaux.
On n'avait pas le temps de pleurer; et malgré
un ]pèu de confusion et beaucoup de bruit, tout
alla pour le mieux. Quand la splendide déco-
raticon fut achevée, quand tout fut en place, les
enfaints se retirèrent, la porte du jardin fut
soigneusement fermée, pour n'être ouverte
que le lendemain et livrer passage à la foule
émuie et éblouie.
V
Le grand jour, la distribution des prix.
Enfin il se leva ce grand jour du triomphe ;
le soleil en fut jaloux sans doute, car il resta
enveloppé de sombres nuages et ne daigna pas
même montrer le bout de son nez. Un instant
même, l'orage sembla menacer la fête, quelques
gouttes d'une pluie fine filtrèrent d'un nuage
que le vent emporta bientôt. Le maître d'école
semblable à Ajax bravant Jupiter, levait au ciel
des regards désespérés ; il en fut quitte pour la
peur. Le temps s'éclaircit peu à peu et permit
d'espérer une journée sans soleil, il est vrai,
mais exempte d'orage.
JOCRISSE 33
Vers neuf heures, les habitants virent arriver
sur une charrette qui revenait du marché de
la ville, trois musiciens porteurs de leurs instru-
ments; un violon, une clarinette et untrom-
bonne. Ils descendirent à la maison d'école,
devant laquelle la paysanne avait arrêté sa
voiture.
Le bon vieillard, ivre de joie de voir arriver
en si bon point son orchestre, commit à ce
moment une grande, faute. Sans songera cette
soif éternelle qui caractérise les musiciens de
tréteaux, et pour les faire se rafraîchir et se
reposer, il les mit à table en face de quelques
bouteilles; une heure après, ils ronflaient à
pleins poumons ; ils avaient trop fêté le petit
vin blanc du maître d'école, et c'est à grand'
peine qu'on parvint à les réveiller vers une
heure, dans le but d'attirer par leurs appels
mélodiques les acteurs et spectateurs de la
journée.
Dès les premières notes, M. Beuglant voyant
l'état honteux où les avaient jetés leur intem-
pérance et leur peu de discrétion, désespéra
de pouvoir rétablir l'harmonie, quand une idée
aussi heureuse qu'imprévue, lui traversa l'es-
prit; il envoya chercher par le jeune Patouil-
34 JOCRISSE
lard, un de ses élèves, le crieur du village, avec
injonction d'accourir au plus vite avec son tam-
bour, afin de couvrir par les roulements et les
ronflements de la peau d'âne les fausses notes
des musiciens trop émus.
A cela près, tout allait bien. Vers deux heures,
la plus brillante société de Saint-Clément était
réunie dans le jardin. Les élèves parés deleurs
plus beaux habits, se placèrent sur les côtés de
l'estrade. Les places d'honneur furent occu-
pées par le châtelain, le curé, le maire, orné
de son écharpe blanche et de son chapeau
monté, l'adjoint, le percepteur. La présidence
échut de droit au grand-vicaire venu de Sens
tout exprès, dans la voiture de révèque. La
mère de Charles arriva bientôt, vêtue d'une
robe de deuil et d'an châle très-simple. Elle se
plaça avec les mères, qui lui firent de belles
révérences auxquelles elle répondit par des
saluts affables et charmants. Charles, tout vêtu
de nankin et paré d'une collerette de broderies
à jpur, fut admiré par l'aréopage d'abbés et
de nobles personnages de l'estrade. Les trois
Jocrisse arrivèrent à. leur tour. Huarion et
Pancrace, les deux plus jeunes, en voulant
sauter un ruisseau s'étaient si bien éclaboussés
JOCRISSE 35
qu'ils semblaient mouchetés. Jocrisse lui-même
avait reçu quelques atteintes qui gênaient sa
marche, d'ordinaire si triomphante.
Au moment de l'arrivée des autorités un
roulement du tambour du village salua leur
entrée, et les musiciens commencèrent l'air de
Vive Henri IV, si populaire depuis la rentrée
des Bourbons.
Mais ce fut un tel charivari, que M. Beuglant
rouge de colère et d'indignation, coupa court
à leur mélodie par un geste et des regards
furibonds.
La séance commença. Le grand-vicaire fit
aux enfants une courte allocution sur le travail
et la religion. Il sut trouver des paroles tou-
chantes pour toutes les mères en les engageant
à veiller sur ce précieux trésor que Dieu leur
avait confié, sur ces jeunes âmes si faciles à di-
riger, si promptes aussi à s'égarer. Il parla aux
enfants de Dieu et de leurs mères, leurs seules
adorations dans ce monde, et les douces et char-
mantes paroles de ce bon prêtre firent couler
de douces larmes que les uns et les autres es-
suyaient furtivement, du revers de la main.
Puis, le maître d'école débita un discours com-
posé plus en vue des auditeurs de l'estrade que
36 JOCRISSE
des pai'ents et de ses élèves. Il vanta les délices
de l'étude et les grandes et magnifiques décou-
vertes qu'elle avait values au monde moderne,
puis, il termina par cette phrase stéréotypée
dans tous les discours académiques :
« Nous allons, jeunes élèves, donner à vos
» glorieux travaux leur légitime récompense ;
» vous reporterez à vos mères ces couronnes
» si bien méritées et elles vous souriront à
» travers leurs larmes, en vous pressant «sur
» leurs coeurs. »
De longs applaudissements saluèrent ce dis-
cours et les musiciens détonnèrent l'air si con-
nu de Charmante Gabrielle... avec accompa-
gnement de tambour.
L'effervescence Un peu calmée, deux petits
garçons vinrent sur le devant de l'estrade pour
réciter des fables. L'un, Jean Boinnet avait
cinq ans. L'autre, Grégoire Petit en avait sept.
Ils ne devaient dire que quelques vers, ils les
écorchèrent à qui mieux mieux. Le second bre*
douilla, fit de la prose à sa façon et termina
par cet axiome qui fit rire aux larmes le grand-
vicaire et le curé :
« Pour suivre le sentier de la vertu, il ne
faut j amais s'en écarter.
JOCRISSE 37
Le maître d'école pâlissait, cela commençait
mal.
Un petit paysan, dont la mère était la femme
d'un pauvre journalier, en ce moment même à
sa journée, monte à son tour sur l'estrade : il
est vêtu d'une veste de ratine brune toute
rapiécée et d'un pantalon de gros coutil.
11 a six ans à peine, et ses joues rouges témoi-
gnent à la fois de son plaisir et de son émotion,
il s'avance, les yeux baissés, et commence
d'une voix flûtée :
Le soir, vers un lointain rivage,
Un jeuue enfant fut surpris par l'orage,
Au milieu d'un grand bois;
Les ombres de la nuit étouffant la lumière,
De son père il ne peut retrouver la chaumière ;
Épuisé de fatigue, il appelle et sa voix
Se répétait en vain dans cette solitude ;
Dans sa cruelle incertitude,
N'espérant plus du sort,
Il s'assit en pleurant, pour attendre la mort;
Mais voilà qu'un éclair, au milieu de l'orage,
Lui montre le chemin qui conduit au village.
Cela fut dit, tout d'une haleine. Le bon curé fut
le premier à applaudir et tout le monde l'imita
de grand coeur.
Le petit blondin leva les yeux d'un air ravi
et fit un charmant salut, en souriant.
38 JOCRISSE
Ce fufensuite le tour des trois frères Jocrisse.
Pancrace et Hilarion firent une petite excursion
géographique par demandes et par réponses
qui amusa les auditeurs lettrés et charma les
non lettrés de Saint-Clément, ils confondirent
tout. A les entendre, Madrid fut la capitale de
la Russie et Berlin une ville de l'Empire otto-
man. Pancrace déclara résolument que l'Italie
est un pays qui a la forme d'une botte, et il ne
sortit plus de là ; Hilarion fit une halte sur le Pô
et ne put s'en dépêtrer ; enfin il termina par
cette hardie proposition, que la plus ancienne
ville du monde était celle de Milan; Hilarion
et Pancrace eurent un succès d'estime dans le
public champêtre.
Jocrisse, l'orgueil de sa famille, devait réci-
ter, une page d'histoire. Il se présenta confiant
en lui-même, ne doutant pas de son succès,
d'un air si écervelé, qu'i s'accrocha, on ne sait
comment, à un des fauteuils et qu'il roula de
l'estrade sur le sable du jardin, aux pieds des
premiers spectateurs. H poussa des cris aigus,
et chacun pensa qu^il s'était rompu qnelque
membre. La bonne Nicole, sa mère, accourut
en criant aussi forjt que lui. On le releva, il
avait le nez et les paumes des mains écorchés;
JOCRISSE 39
sa cravate à coins brodés, sa chemise étaient
maculées de sang. Sa belle culotte jaune s'é-
tait fendue à l'endroit le plus apparent, et la
peau blanche du pauvre enfant se voyait au-
dessous d'une chemise trop courte pour la
cacher.
M. Beuglant appela Charles, qui vint.alors
d'une .voix tranquille, quoique légèrement
émue, faire un récit des premiers âges du
monde. 11 sut plaire. Aussi, les messieurs de
l'estrade l'accueillirent avec une faveur mar-
quée, et M. de Sabran, le propriétaire du châ-
teau, ne pouvait se lasser de l'admirer. La
pauvre mère pleurait tout bas, dans son coin,
des premiers succès de son Charles.
Mais le triomphe le plus décisif fut pour Paul
Chagol, qui d'une voix claire et perçante récita
le long récit de Théramène, avec force gestes
et contorsions qui conquirent les bruyants suf-
frages du public d'en bas. Son père, le bura-
liste, bondissait de joie et criait bravo à tous
les vers. Les paysans, ses voisins, souriaient
bêtement, autour de lui. Paul Chagol fut criblé
d'applaudissements 4
Puis commença là distribution des prix.
M. Beuglant avait surpris quelques bâillements
40 JOCRISSE
dans son illustre auditoire de l'estrade. 11 sup-
prima aussitôt quelques exercices, au risque
de déplaire aux parents. 11 y eut des récom-
penses pour tout le monde. Charles eut le prix
d'honneur et aussi le prix de sagesse, et quand
il vint le recevoir des mains du grand-vicaire,
cet excellent prêtre y ajouta une jolie croix
d'argent, en disant à Charles :
a — Sois toujours honnête, mon cher petit,
et conserve longtemps ce souvenir de ta sagesse
de sept ans. Ce sera pour toi peut-être, un jour,
un précieux talisman. »
Il y eut des prix de dessin, de latin que per-
sonne n'apprenait. Un tout petit drôle qui,
pendant une année d'étude, avait pu à peine
connaître ses lettres, eut aussi un prix ; ce fut
le prix de santé. La cérémonie se termina par
un choeur chanté par quelques-uns des enfants,
c'était le premier essai musical et poétique du
maître d'école. Le choeur chanta en vers, tant
bien que mal rimes, les vertus du bon curé
qui versa des larmes d'attendrissement. Les
paysans n'y comprenant rien et voyant pleurer
leur doyen firent comme lui.
La fête finissait par une averse... — de
JOCRISSE 44
lairmes. Pour y mettre fin, les musiciens, dé-
grisés, jouaient avec entrain une marche, avec
accompagnement obligé de tambour, sur l'air
biien connu : Allez-vons-en, gens de la noce...
VI
Où Jocrisse se montre sous un nouveau jour.
Les vacances finies, l'école de M. Beuglant
se retrouva, comme les. années précédentes,
composée d'une trentaine d'élèves, grands ou
petits, dont plusieurs nouveaux, fils de paysans
qui avaient, à la Saint-Michel, pris des fermes
dans les environs. Charles revint aussi et trouva
dans Jocrisse, le protecteur et l'ami toujours
prêt à se faire pocher un oeil à coups de poing
pour son petit protégé. Charles, grâce à sa
vive intelligence, grâce surtout à une applica-
tion soutenue, encouragée par le maître d'école,
était devenu sans peine le plus fort de l'insti-
JOCRISSE 43
tution, et par contre, l'objet de la jalousie de
tous ses camarades. Jocrisse, par un phéno-
mène facile à expliquer, celui d'une paresse
et d'une étourderie incurables, avait suivi la
marche inverse et se trouvait le plus ignorant
et naturellement le dernier du banc de la pre-
mière division, tandis que Charles en était le
premier; ce qui faisait dire à Jocrisse, en par-
lant de lui-même, qu'il était le premier, en
commençant par la queue. Cette place hono-
rable de dernier d'une classe, Jocrisse l'eût
gardée aussi longtemps qu'il serait resté à
l'école, si l'honnête Beuglant n'eût averti les
parents que jamais leur fils n'aborderait les
hauteurs du Parnasse, et que c'était leur voler
leur argent que de continuer une épreuve si
difficile, de faire entrer du latin ou dû calcul
dans une tête de linotte comme celle du re-
jeton de Jocrisse.
Il devint très-fort dans l'art de fabriquer des
cocottes en papier, dont il faisait sur son banc
d'innombrables armées et des petits bateaux
dont il couvrit les ruisseaux et les mares de
Saint-Clément. L'année se passa ainsi : c'est à
peine si Jocrisse apprit à faire une addition de
quatre chiffres ; aussi, à la seconde distribution
4i . JOCRISSE
des prix, fut-il obligé de cacher sa honte dans
les jupons de sa pauvre mère, il n'eut pas même
un prix de propreté.
L'année suivante, la classe dégénéra un peu.
Charles n'y était plus. Il y avait eu de grands
changements au village; Mme Steiner, dont les
nobles qualités, dont le rare courage à suppor-
ter la misère avaient touché le coeur de M. de
Sabran, était partie pour Paris avec son fils, et
Beuglant avait appris un beau jour que l'ai-
mable veuve avait épousé M. de Sabran et que
Charles avait trouvé en lui un second père.
C'est l'honneur de mon institution, c'est mon
meilleur élève que je perds, après lui il ne me
reste que des cancres, mais je ne le regrette
pas puisqu'il a trouvé le bonheur.
Jeannette, la soeur de Jocrisse, avait quitté
Saint-Clément pour aller en service à Paris ;
et ce départ avait jeté de la tristesse dans la
maison Jean Gilles. L'absence de la gentille
ménagère était vivement ressentie par tous, et
Jocrisse même en avait été pour un moment
affecté ; mais son étourderie lui avait bien vite
fait oublier le départ d'une bonne soeur.
D'ailleurs, l'étude des cocottes, des doubles
bateaux, la recherche des nids d'oiseaux absor-
JOCRISSE _ 46
baient toutes les facultés de cet écervelé, et
c'est à grand' peine qu'on obtenait de lui une
heure sérieusement consacrée chaque jour à
l'étude du catéchisme. Jocrisse devait cette an-
née faire sa première communion.
Le bon curé ne négligea rien pour faire en-
trer dans la tête de son nouvel élève les tou-
chantes histoires de l'ancien et du nouveau
Testament, et plus d'une fois il eut occasion de
rire de ses naïvetés.
M'sieur, demandait un jour Jocrisse, attristé
du récit de la mort d'Abel, <r M'sieur, quand
Caïn eut tué son frère, fut-il arrêté par les
gendarmes ? »
Ce fut un rire immense dans l'assemblée des
petits garçons que le curé eut grand' peine à
réprimer, car, le premier, il avait donné
l'exemple, et Jocrisse se mit en fureur à ces
risées.
Un autre jour, le brave curé faisait à ses
jeunes auditeurs le récit des douleurs morales
de Jésus-Christ pendant les trois premiers jours
qui précédèrent sa passion. Chaque année cette
douloureuse histoire était racontée au temps de
la semaine sainte et Jocrisse, qui déjà l'avait
entendue, y prêtait une grande attention.
46 JOCRISSE
Jésus, mes enfants , disait le curé, se rendit
avec ses disciples au-delà du torrent du Cédron,
où était un jardin dans lequel il entra. Judas
qui le trahissait et qui connaissait cette retraite,
pritaveclui une grande troupe armée d'épées et
de bâtons que lui avait donnés le prince des
prêtres, et le fit saisir et enlever du jardin
après l'avoir trahi par un baiser.
— C'est bien fait , s'écria Jocrisse furieux,
pourquoi allait—il toujours dans ce jardin des
Oliviers ? H y avait déjà été pris l'année passée.
Le curé ne put s'empêcher de sourire et ter-
mina là le catéchisme.
Si le pauvre Jocrisse était un peu ignorant
des sublimes mystères de notre religion, sa
piété , sa soumission édifia tous les fidèles au
jour de sa première communion : Jocrisse pour-
rait mourir aujourd'hui, dit le curé, c'est un
petit saint.
Mais la première communion faite, Jocrisse si
doux, si facile à mener d'ordinaire, à travers son
étourderie, ne voulut plus entendre parler d'aller
à l'école. Ses deux amis n'y étaientplus. Charles
était dans un collège de Paris, et son ancien
ennemi Nicaise Robert avait quitté le pays avec
son père; et puis, il faut le dire, Jocrisse était
JOCRISSE
47
un peu humilié; des enfants de huit ans en sa-
vaient plus long que lui et lui faisaient honte
de son ignorance. Aussi tout l'été et l'au-
tomne de cette année se passèrent à courir
les champs, à marauder, à chasser en dépit du
garde champêtre, à tendre des gluaux et des col-
lets aux petits oiseaux, en un mot à mener une
vie vagabondé et désoeuvrée. Quel triste avenir
préparait à Jocrisse la faiblesse de ses parents.
VII
Les veillées de la Grange.
Jocrisse avait près de treize ans et son père
Jean Gilles ne savait que faire de ce paresseux
qui ne voulait ni travailler à la terre, ni mor-
dre à la science ; le placer dans une ferme
comme domestique, c'était chanceux, car l'en-
fant était connu pour un maraudeur et un fai-
néant et personne n'en voudrait. Il était dans
ces perplexités, lorsqu'il reçut de sa fille Jean-
nette l'avis qu'elle avait trouvé pour Jocrisse
une bonne place, dans la maison du neveu de
sonmaître, vraie sinécure, où son frère, comme
groom, n'aurait qu'à accompagner son maître
JOCRISSE 49
soit à pied, soit en'voiture ; mais ce n'était
qu'au printemps que Jocrisse pouvait prendre
possession de sa place, parce que son futur
maître devait faire un voyage en Allemagne
qui durerait tout l'hiver.
L'idée de voir Paris, d'avoir une livrée
comme les domestiques du château, et surtout
la perspective de se promener avec son maître
du matin au soir, enchantèrent Jocrisse au
point d'en oublier pendant quelques jours de
boire et de manger. 11 ne parlait que de son
voyage, de ses bottes à revers, de l'espoir
d'avoir un gilet rouge et un chapeau à co-
carde. L'hiver lui semblait bien long à venir,
et déjà il appelait le printemps de tous ses
voeux.
L'hiver vint et il fut très-froid et très-rude,
la neige tomba si épaisse que tous les travaux
des champs furent suspendus, et les paysans
restèrent enfermés dans les maisons, les femmes
teillaient et filaient le chanvre, les hommes fa-
briquaient des instruments aratoires ou devi-
saient autour d'un pot de vin sur les semailles,
sur le temps, un peu aussi sur la politique.
Pendant ce temps, les enfants, réunis dans les
granges, faisaient un tapage affreux, et l'on ne

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