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Jocrisse soldat, épisode de la conquête d'Alger, par Charles Farine...

De
288 pages
E. Ducrocq (Paris). 1865. In-18, 307 p..
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BIBLIOTHEQUE ILLUSTRÉE DÉS FAMLLES
CHAQUE VOL., 2 FR.
ÉPISODEDE LA CONQUÊTE D'ALGER
CHARLES FARINE
A savonner la tête d'un âne..
PARIS
E. DUCROCQ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
JOCRISSE SOLDAT
PARIS, — IMP. SIMON RACON
EPISODE DE LA CONQUÊTE D'ALGER
PAR ..
CHARLES FARINE
X savonner la tête d'un âne...
PARIS
E. DUCROCQ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
35 , RUE DE SEINE, 55
JOCRISSE SOLDAT
CHAPITRE PREMIER
JOCRISSE RENTRE EN SCÈNE, LE RECRUTEMENT
Le 15 mars 1829, le village de Saint-Clé-
ment était, dès le point du jour, en grand émoi;
le tambour battait le rappel dans les rues, de
façon à réveiller les morts couchés dans le mo-
deste cimetière, si les morts ne dormaient pas
d'un sommeil éternel. C'était un grand jour que
2 JOCRISSE SOLDAT.
celui qui commençait, jour où le jeune homme
accomplit le premier acte de la vie civile, où le
hasard, la chance, vont faire de lui un soldat,
ou le rendre à sa famille; car s'il n'a pas l'âge
encore pour prendre rang parmi les.citoyens, il
est vigoureux, dispos, et peut devenir le défen-
seur de la patrie, l'un des gardiens de son hon-
neur et de son intégrité.
C'était donc le jour du tirage au sort; le préfet
d'Àuxerre, le capitaine de gendarmerie de Sens,
venaient présider la cérémonie ; aussi le magistrat
municipal de Saint-Clément, qui était à lui-même
son garçon de bureau, donnait à la salle de la mairie
un grand coup de balai, avant d'endosser l'habit
et de ceindre l'écharpe ; il époussetait, brossait le
tapis vert, maculé de taches d'encre, qui recou-
vrait la table où, devant lui, les couples fortunés
venaient signer leur bonheur sur le registre des
mariages. Il frottait le buste du bon roi Charles X,
qui ornait la salle et auquel un malin garnement
avait dessiné au charbon une magnifique mous-
tache, contournée en spirale sur sa joue de plâtre.
Mais c'était peine perdue, le charbon s'incrustait^ .
JOCRISSE SOLDAT. 3
s'étalait par le frottement, si bien que le descen-
dant de Henri IV ressemblait à un nègre qui au-
rait des yeux et des cheveux blancs.
Et le tambour continuait ses roulements so-
nores, suivi des enfants qui admiraient la rapidité
du mouvement de ses baguettes sur la peau d'âne,
tandis que d'autres, marchant au pas, et des cli-
quettes d'os entre les doigts, tâchaient de l'imiter.
Un charmant bambin de cinq ans, aux che-
veux ébouriffés, vêtu d'une culotte à corsage, dont
le bas entr' ouvert laissait passer la chemise,, fai-
sait le tambour-major et brandissait çomiquement
une latte ; et le tambour riait, en suivant son
gentil chef défile.
Déjà le cabaret était plein de jeunes gens qui
avaient revêtu leurs plus belles toilettes. Leurs
vastes chapeaux étaient ornés de rubans de cou-
leurs éclatantes, et ils s'excitaient à la joie en
trinquant et en chantant la ronde du conscrit.
Adieu mon père, adieu ma mèrej
Je m'en vas au régiment
Et si je reviens de la guerre,
Ma foi, mettez tout en plan,
4 JOCRISSE SOLDAT.
Et rente en plan,
Tirelire en plan,
Pour m'envoyer de l'argent.
Nous ne citerons que ce couplet, qui donne
une idée de la poésie du troubadour de Saint-
Clément, en 1829; il y en avait dix de cette
force, que conscrits, gamins, hurlèrent toute-la
journée, avec accompagnement obligé de tam-
bour au refrain.
Il y eut bien un autre romancero où l'on fai-
sait rimer gloire et victoire, guerriers et lauriers,
que les ennemis du poëte bourguignon essayèrent
d'opposer à ce nouveau Chant du Départ ; mais
les sentiments belliqueux n'étaient plus à à l'ordre
du jour, et le temps était passé où la lecture d'un
bulletin de victoire faisait tressaillir tous les
coeurs de joie et d'orgueil. Aussi la chanson
mieux faite, il faut en convenir, quoique un peu
empreinte de chauvinisme, on en jugera par ces
deux vers, les seuls dont nous nous souvenions,
Peut-être, un jour on lira dans l'histoire
Nos noms inscrits auprès des noms fameux.
JOCRISSE SOLDAT. 5
n'eut aucun succès, et. le jour n'était pas fini
qu'elle était ensevelie dans l'oubli.
Jocrisse aussi était de la fête; comme nous
l'avons dit ailleurs 1, il était revenu au pays pour
obéir à celte loi impérieuse qui appelle au tirage
tous les Français, et qui, les courbant, riches
ou pauvres, sous son niveau, proclame l'égalité
et l'indépendance: du pays. Il avait, comme ses
jeunes amis, revêtu ses habits des grands, jours ;
la veste verte, à boutons de métal, taillée dans la
redingote de livrée que lui avait laissée sir Knox,
en le congédiant, un gilet rouge, un pantalon
noisette, une chemise de toile dont le col empesé
lui coupait les oreilles, complétaient une toilette
dont les jeunes gens de Saint-Clément se seraient
émerveillés s'ils n'en avaient été profondément
jaloux. Cependant, comme, même au village, on
sait cacher ses sentiments de haine ou de jalousie
sous, des dehors, affectueux, Jocrisse, qu'en se-
cret on appelait le gros monsieur, Jocrisse, qui
sans cesse racontait ses,aventures de voyage, sur-
tout ses démêlés, avec les, brigands de la Forêt-
1 Voir Jocrisse ou les mésaventures d'un sot.
6 JOCRISSE SOLDAT.
Noire, on voit qu'il avait, pour l'effet de son
récit, un peu déplacé le lieu de la scène, Jo-
crisse, dis-je, fut salué de hurrahs à son entrée,
et d'emblée, l'ancien lieutenant Brise-Tout fut
proclamé capitaine de la nouvelle armée que lé
sort allait donner au roi de France et de Navarre.
A dix heures, la voiture de M. le préfet, es-
cortée d'une brigade de gendarmerie à cheval,
fit son entrée dans le village et s'arrêta devant le
perron de la maison communale, où le maire,
entouré de son conseil municipal, suivi de son
garde-champêtre, avec plaque, sabre et tricorne,
l'attendait. Le valet de pied, en domestique bien
stylé, déploya bruyamment le marche-pied de la
berline, d'où l'on vit sortir un petit vieillard,
coiffé à l'oiseau royal, poudré d'une épaisse
couche de poudre à la maréchale, qui, à chaque
mouvement, s'enlevait en léger tourbillon au-des-
sus de sa tête; culottéde satin,chaussé d'escarpins à
boucles d'or. Ajoutez à cela un chapeau à plumes
galamment jeté sous le bras gauche, l'épée en
veirouil, retroussant légèrement la basque du
vaste habit, et vous aurez, dans M. le préfet de
JOCRISSE SOLDAT. 7
l'Yonne, marquis de naissance, émigré, colonel
de l'armée de Condé, le plus charmant spécimen
des nobles de l'ancien régime. Il était de ceux
que les libéraux appelaient tête de linotte, qui
n'avaient rien appris et rien oublié.
Le capitaine de gendarmerie, gros soudart à
moustaches grises, à cheveux ras, étranglé dans
son uniforme, décoré de l'ordre du Lys, décora-
tion inventée: par Louis XVIII et donnée; aux fi-
dèles royalistes, lé suivait de près, et après lui
venait un charmant petit jeune homme frisé,
pimpant, portant un spencer de velours par-
dessus son habit dont les basques dépassaient, et
qui n'était autre que le chef, du cabinet de M. le
préfet.
— Vive le roi, vive M. le préfet, hurla le
maire, et le conseil municipal répondit en écho.
— Bonjour, bonjour, et merci ! bonnes gens,
s'écria le préfet en sautant à terre et en frétillant
sur ses jambes maigres, et il s'avança.vers le
maire, reconnaissable à son écharpe blanche qui
lui bridait'le ventre.
— Eh bien ! monsieur le maire, sommes-nous
8 JOCRISSE SOLDAT
prêts, tous nos conscrits sont-ils présents, les
autres maires du canton sont-ils arrrivés?
—Monsieur le préfet c'est avec un........
— Commençons de suite je suis pressé, je,
vous en avertis, je veux faire deux cantons par
Jour, de manière à retourner à Paris après ma
tournée.
-Monsieur le préfet, c'est avec.....
— Pardon, dit le préfet, pardon de vous in-
terrompre; holà ! Baptiste allons hâtez-vous;
JOCRISSE SOLDAT. 9
dites à Pierre qu'il est dix heures un quart, qu'il
se tienne prêt pour une heure, de façon à arriver
à trois heures à Villeneuve, et en marchant bien,
nous serons de retour à Sens à huit heures pour
dîner. Monsieur, le maire, je suis, à vous.
Le maire se remit en position.
— Monsieur -le; préfet, c'est avec un profond
sentiment de respect pour le roi.,.
— Eh corbleu ! allez-vous me faire un speech ?
je croyais qu'il.s'agissait du déjeuner... Oh ! je
connais vos ; sentiments pour nôtre bien aimé
monarque et son auguste famille,, je,les:lui re-
porterai ; mais déjeunons rapidement, sur le
pouce! Peuh ! je ne suis pas difficile ! la moindre
chose ! côtelette, omelette, gimblette, comme au
jeu de la, muette, ne vous inquiétez pas. du vin,
je ne bois jamais que du mien et j'ai toujours du
Château-Yquem dans: ma voiture. Allons, ren-
gainez votre compliment, ce sera pour un autre
jour;; par ma foi, j'ai bien d'autres chiens à
fouetter.
M, le préfet, murmura ces derniers mots en
pirouettant gracieusement sur ses talons, à la
1. .
10 JOCRISSE SOLDAT.
grande admiration des paysans éblouis de ses
broderies et de son verbiage.
Pendant ce temps le maire repliait piteuse-
ment le papier sur lequel il avait écrit les senti-
ments qui... que... et le remettait dans sa poche,
en disant à son voisin :
— Pourquoi m'a-t-il dit que je voulais lui faire
un sp..., comment a-t-il chanté ça?
— Un speech, lui dit le maître d'école, qui
était en même temps secrétaire de la mairie,
c'est un mot anglais ; M. le marquis a autrefois
émigré à Londres.
— C'est tout de même embêtant de s'entendre
dire devant tous ses administrés qu'on veut faire
un speech.
— Mais je ne vois pas les maires des autres
villages, reprit le préfet, en consultant sa montre.
Dix heures et demie ! diable ! diable ! ils sont en
retard.
— Ils arrivent, monsieur le préfet, dit le
garde, écoutez les tambours.
En effet, de tous côtés on entendait des. mar-
ches guerrières, comme si Saint-Clément allait
JOCRISSE SOLDAT. 11
être pris d'assaut. De chaque route débouchaient,
autorités et drapeaux en tête, des bandes de
jeunes conscrits déjà animés par de matinales
libations. Une fois sur la place du village, ils
s'arrêtaient, et après avoir pris le mot d'ordre
de leur maire, ils se dispersaient comme une nuée
de pierrots et allaient serrer la main de leurs
amis.
CHAPITRE II
N° 13. — LE DEPART. — ADIEUX AU PAYS.
Nous ne raconterons pas la cérémonie qui fut
ce, que sont toutes les cérémonies de ce genre,
mêlée de cris de joie et de gémissements, selon
que le numéro,tiré était bas ou élevé. En effet,
ce jour-là n'est pas heureux pour tout le monde ;
les pauvres mères pleurent quand elles voient
leur enfant portant au chapeau une large pan-
carte où est inscrit le numéro qui le fait soldat
du roi. Elle songe au départ, à la séparation, à
l'absence de celui qui, d'ordinaire élevé au vil-
14 JOCRISSE SOLDAT.
lage, ne l'a jamais quittée, et tandis que le mari
se fait, comme on dit, une raison, que le mi-
gnon fils reste indifférent ou noie son chagrin
dans le petit bourgogne que lui sert le cabaretier
d'une main libérale, la pauvre mère essuie une
larme furtive, en pensant aux dangers que va
courir son premier né.
Disons seulement que Jocrisse amena le nu-
méro 15, nombre fatal qui avait présidé à sa
naissance et qui déjà tant de fois lui avait porté
malheur ; disons qu'en l'entendant proclamer,
aux applaudissements de l'assistance, Jocrisse
devint pâle; car, dans sa fatuité, il avait espéré
amener le plus haut numéro. Un rêve qu'il avait
fait la nuit précédente avait contribué à .augmenter
sa confiance dans sa bonne étoile. Il avait vu une
ronde fantastique de diables cornus se trémous-
sant autour de lui, et chantant aux sons d'un
bruyant orchestre, une ronde infernale.
La ronde vantait les plaisirs de la vie mili-
taire et des combats, et à chaque couplet le re-
frain répétait:
Et Jocrisse sera soldat !
JOCRISSE SOLDAT. 15
alors la ritournelle reprenait, les instruments
chantaient en ricanant, et les violons disaient :
Ah bah ! ah bah !
Gela ne sera pas !
le cor sonnait :
Non, non,
Non, non, il est trop poltron !
J'en doute, j'en doute.
bourdonnait la grosse caisse, pendant qu'un tam-
bour de basque grinçait à ses oreilles avec ses vi-
brations sonores :
Jocrisse aurrra son congé,
Ils seront bien attrrrapés.
Ce rêve avait duré longtemps et Jocrisse s'é-
tait réveillé baigné de sueur, mais tout à fait
rassuré sur son sort. Aussi avait-il, d'une main
hardie, cherché dans le sac où étaient 1 cachés les
numéros, celui qui devait l'exonérer 'd'une si
lourde corvée et l'avait-il présenté avec assu-
rance au maire chargé de le proclamer.
« Numéro 13 ! » avait crié le maire, et Jo-
crisse était resté abasourdi de son succès. Il ren-
16 JOCRISSE SOLDAT.
tra tout triste à la maison, laissant les camarades
promener bravement leur, joie ou leur décon-
venue dans les cabarets de l'endroit. Il faisait de
tristes réflexions: « Si j'avais su économiser mes
gages qui étaient si beaux quand je servais sir
Knox; en trois ans j'aurais pu mettre au moins
quinze cents francs de côté et avec cela j'aurais
acheté un remplaçant. Mon père ne peut pas
ruiner mes frères et ma soeur pour moi, j'ai déjà
tâté cette corde-là , et je nie rappelle sa réponse :
« J'aime mieux te voir parader le sac au dos, la
«giberne... plus bas, que te sentir ici, pendu
« aux cotillons de ta m ère'ou jacassant avec les
« filles dans les champs. Tu te crois trop mon-
« sieur pour travailler la terre comme tes frères,
« comme moi, au moins: soldat tu seras utile à
« ton pays, »
« Ah cristi ! quelle chance, numéro 13, et
pas moyen de me faire réformer : j'ai bon pied,
bon oeil, bon appétit, je ferai un superbe grena-
dier. Non, j'ai pas la taille; un gentil voltigeur ;
mais, tout de même, c'est embêtant !»
La pauvre, mère Nicolle se, mit à fondre en
JOCRISSE SOLDAT. 17
larmes en apprenant la triste nouvelle; car elle
prévoyait bien que le conseil de révision ne trou-
verait à son garçon aucune cause d'exemption, et
qu'il, serait obligé de partir, comme elle disait
dans son naïf langage, pour l'armée de la guerre.
Le père Jean-Gilles ne voyait pas le départ
de .Jocrisse d'un oeil aussi attendri. Il avait
bien caché dans un sac de blé un boursicot de
2,000 francs qu'il tenait en réserve pour, les
mauvaises années ; mais il n'était nullement dé-
cidée en desserrer les cordons pour y a veindre,
selon son expression, le prix d'un remplaçant ; et
d'ailleurs, nous .connaissons son opinion sur son
fils, aîné, et il espérait que la discipline du régi-
ment réformerait cette nature molle et encline à la
paresse. Depuis son retour à la maison paternelle,
en effet, Jocrisse, au lieu d'aider son père dans
les travaux de la ferme qui, chaque jour lui deve-
naient; plus, pénibles, restait oisif à la maison, ou,
se rappelant son ancien métier, suppléait sa mère
dans les travaux de l'intérieur ; il lavait la vais-
selle, donnait à manger aux poules, même il avait
appris à tricoter, et la pauvre vieille femme, en-
18 JOCRISSE SOLDAT.
chantée de trouver à qui parler, répétait que son
Jocrisse, qui lui faisait des contes à dormir debout
sur ses voyages, avait bien trop d'esprit pour
aller remuer la terre, sarcler l'herbe, ou biner
la vigne.
Le brave Jean-Gilles lui, mécontent dû désoeu-
vrement de cet Hercule tricotant à côté d'une
Omphale sexagénaire, était décidé à le laisser
partir si le sort lui était défavorable ; il pensait que
celte rude épreuve serait profitable à ce gros pa-
resseux, et le bonhomme avait raison : l'éducation
militaire est une bonne école ; ceux qui arrivent
au corps, faibles, inertes, indolents, sans vigueur
physique sans éducation morale, s'en reviennent
au pays, après leur congé, dégrossis de leur igno-
rance, fortifiés par l'exercice salutaire des armes,
endurcis aux fatigues, et plies à des habitudes
régulières. S'ils ont quelque aptitude, quelque
émulation, ils profitent des leçons données dans
les écoles établies au régiment et apprennent à
lire, à écrire, à compter. Les galons de caporal,
de sergent sont un mobile puissant d'ambition,
même sur les natures les plus incultes.
JOCRISSE SOLDAT. 19
Jocrisse dut donc se résigner à partir. Le con-
seil de révision l'avait trouvé propre à faire un
guerrier parfait, et lui avait signé sa feuille de
route, car sa bedaine, un peu trop arrondie par
les habitudes gourmandes et par la bonne et
saine cuisine paternelle, ne serait point un ob-
stacle et fondrait bien vite au régime peu nour-
rissant du rata réglementaire.
Le 27 avril, Jocrisse reçut l'ordre de se rendre
à Sens, où il serait, le 1er mai, incorporé et dirigé
sur le 28e de ligne, en garnison à Lyon. Il y eut,
à la réception de ce billet, une grande averse de
larmes dans la maison de Jean-Gilles; Nicole
gémissait^ Jeannette, la brave petite Jeannette,
dont nous connaissons l'excellent coeur, qui avait
quitté son mari et amené son poupon pour faire
ses adieux à Jocrisse, essayait de consoler sa mère
en lui disant que ce n'était pas la première fois
qu'il partait, qu'il lui était déjà arrivé bien des
aventures dont il était sorti sain et sauf; qu'il en
serait encore de même, et, tout en donnant du
courage à sa mère, elle essuyait en cachette ses
yeux humides, du coin de son tablier. Le poupon,
20 JOCRISSE SOLDAT.
voyant pleurer tout le monde, se mit de la partie
et fit un vacarme qui amusa Jean-Gilles et ses
deux autres fils moins attendris.
Jocrisse exploitait un peu la situation, il la dra-
matisait même, dans l'espoir d'en tirer quelque
chose.
Ainsi, de même qu'Alexandre le, Grand, au
moment de mourir, partageait ses États entre ses
généraux, Jocrisse, qui allait faire le même.mé-
tier, distribuait, avant de partir, sa défroquée
ses frères Pancrace et Hilarion, secrètement en-
chantés de voir s'éloigner ce grand flandrin,
objet des préférences maternelles.
—-Qu'ai-je besoin de tout cela, disait Jocrisse
d'une voix dolente; au régiment, une capote
grise, un pantalon, des guêtres suffiront à me
préserver des intempéries des saisons.
— Garde au moins un tricot de laine, disait la
mère.
— Non, c'est inutile, le gouvernement m'en
fournira, disait Jocrisse en reniflant.
— Tiens, Pancrace, voilà mes belles chemises
de toile, elles grattent un peu, mais elles dure-
JOCRISSE SOLDAT. 21
ront davantage. À loi, Hilarion, ma culotte noi-
sette, tu danserais dedans, mais, en faisant ren-
trer les coutures, elle t'ira comme un gant.
— Dirait-on pas que c'estle géant Goliath, mur-
mura Hilarion, en prenant la culotte, sans dire
merci.
Jocrisse partagea ainsi toute sa garde-robe. II
n'oublia pas même son petit neveu, poupon d'un
an, à qui il'donna une paire de gants fourrés
dont on lui eût aisément fait un bonnet. Il ne
garda que le strict nécessaire pour son voyage.
Epargnons au lecteur sensible la scène trop
pénible et surtout trop banale des adieux. Jo-
crisse est parti, ses deux frères l'ont accompagné
un kilomètre au delà du village, pour rendre la
séparation moins terrible, et ils sont revenus, en
riant tous deux sous cape, du départ du Ben-
jamin.
Jocrisse, de son côté, marchait vers Sens, un'
bâton à la main, selon l'usage : un conscrit ne
marche pas sans bâton et souvent même il a un
paquet, plié dans un mouchoir, pendu au bout.
Jocrisse n'avait pas de paquet, mais il avait dans
22 JOCRISSE SOLDAT.
la poche de son gilet un tout petit sac serré par
des cordons, qu'il touchait, qu'il ouvrait, qu'il
contemplait longuement et il ne voyait pas, l'ou-
blieux, les petites mésanges qui voletaient en
babillant dans les haies, comme pour lui faire
cortège et lui dire adieu. Il ne remarquait pas,
l'ingrat, les papillons citron des premiers jours
du printemps qui promenaient leur vol indécis
au-dessus de sa tête et semblaient saluer son
départ. Non, il ne voyait que son trésor.
Jean-Gilles, en faisant à Jocrisse des recom-
mandations qu'il n'écoutait guère, lui avait donné
un vieux louis de 24 francs qui dormait depuis
longtemps à côté de plusieurs autres; et Jocrisse,
à cette vue, avait promis d'être sage, honnête,
courageux; pour un second louis semblable, il
aurait promis d'aller prendre.la lune d'assaut,
et d'en rapporter un aérolithe. Il avait empoché
la pièce d'or. Nicole, sa mère, lui avait glissé,
en cachette, ses économies ; trois écus de six li-
vres à l'effigie de Louis XVI, et Jeannette, en lui
offrant la petite bourse faite de ses mains et d'un
morceau d'une de ses robes, y avait joint deux
JOCRISSE SOLDAT. 25
belles pièces de cinq francs toutes neuves et que son
mari avait récemment reçues de l'État pour un
travail de prestation. Jocrisse, riche de 52 francs,
se croyait déjà le maître du monde, et grâce à
ce reflet prismatique de l'or, il voyait devant lui
l'avenir tout en rose. Hélas! ce n'était qu'un
mirage, et. bientôt, allait apparaître la triste
réalité.
Elle s'offrit à lui sous la forme d'un sergent
rébarbatif qui attendait les recrues à la mairie
de Sens, et qui le 1er mai, à cinq heures du, ma-
tin, heure militaire, fit l'appel, constata quatre
absences dont il s'empressa d'avertir le capitaine
de gendarmerie, et, après avoir aligné sa petite
troupe, se mit en route, le cap sur Lyon, malgré;
une pluie fine qui. transperçait les habits et gla-
çait les os.
— Ah sapristi! disait Jocrisse, si j'avais mon
parapluie que j'ai donné à Jeannette, un para-
pluie rouge tout neuf;
— Je ne tolère pas les parapluies dans les rangs,
reprenait le sergent, c'est; bon pour les soldats
du pape;
24 JOCRISSE SOLDAT.
— Mais, sergent, et-les effets?
— Gela m'importe peu, les effets sèchent
sensiblement, grâce à la chaleur naturelle de
l'homme. Ce serait du propre si chaque soldat
avait un parapluie en bandoulière.
— Oui, disait un ouvrier nivernais, avec un
parapluie, ce serait difficile de serrer les rangs.
— Précisément, jeune homme, vous avez mis
le doigt sur la difficulté.
— Oui, mais on pourrait en avoir un pour
deux.
— Cela gênerait pour le maniement des,
armes. Ça vous cloue le bec, jeune conscrit.
— C'est différent, répondit Jocrisse, qui se
vit battu.
Et la pluie tombait toujours et les pauvres
conscrits, peu habitués à cette douche naturelle,
courbant l'échiné, pataugeant dans la boue de la
grande route, traversant les villages qui défilaient
devant eux comme des ombres", arrivèrent gre-
lottants, exténués, à l'étape-. Le lendemain ils
toussaient à faire pitié. Seul le sergent, endurci
aux intempérics, riait de ces femmelettes à qui
JOCRISSE SOLDAT. 25
il fallait du lait de poule. Le temps, le second
jour de marche, était plus mauvais encore, et à
la petite ondée de la veille avaient succédé des
averses qui enlevaient'aux voyageurs tout cou-
rage ; la pluie tombait comme d'un arrosoir et
perçait les vêtements. Les plus vigoureux fai-
saient effort pour surmonter la fatigue, et ga-
gnaient ainsi les bonnes grâces du sergent.
Quant aux autres, traînant l'aile, tirant le pied,
glissant dans la boue, ils ne marchaient qu'avec
peine et le chef du convoi exprimait, à leur en-
droit, le plus souverain mépris, en les traitant
de poules mouillées. C'était exact et bien trouvé.
Cela dura trois jours ; le sergent, qui voulait
les éprouver, ne songea pas un instant à les faire
séjourner. L'offre d'un bon dîner dans une au-
berge de Montbar l'avait un, moment attendri,
mais il ne voulut pas perdre son prestige d'in-
corruptibilité et sut résister à la tentation. Le
quatrième jour, le ciel plus clément leur donna
une belle journée. Le vent d'ouest balaya tous
les nuages qui, depuis le départ de Sens, fon-
daient en eau sur nos pauvres voyageurs. Une
2
26 JOCRISSE SOLDAT.
brise douce et chaude, un soleil radieux ré-
chauffèrent leurs membres courbaturés et rame-
nèrent la gaîté sur leurs visages abattus. A Dijon,
chacun se cotisa pour faire un repas succulent,
et l'on grisa, avec du petit vin de Beaune, le ser-
gent qui se laissa faire de la meilleure grâce du
monde. S'attendrissant au dessert, il les appela
mes chers enfants, et leur chanta en catimini le
Vieux sergent de Bérânger.
Dès lors les conscrits connaissaient le côté
faible du major, ainsi qu'ils l'appelaient par flat-
terie, et comme en Bourgogne le vin, même des
plus infimes bouchons, est bon et pas cher,
chaque soir, à l'étape, le sergent fut pourvu,
sur la bourse commune, de deux fines bouteilles
qu'il but à la santé de ses petits pousse-cailloux.
Celait son mot d'amitié.
On arriva à Châlons-sur-Saône. Un patron de
bateaux conduisait à Lyon un convoi de vins et
de blé. Il devait partir le lendemain, à l'aube
naissante, et il consentit à recevoir sur un de
ses bateaux, moins chargé que les autres, la pe-
tite troupe pour une très-modique somme; mais
JOCRISSE SOLDAT. 27
il ne voulut pas prendre le soin de les nourrir,
bien qu'il y eût une cuisine installée à bord pour
les mariniers. Le sergent fit donc une collecte
pour acheter des provisions, où le vin ne fut pas
oublié. Il se fit remettre par l'officier des subsis-
tances militaires de Châlons des rations de pain
pour ses hommes et le tout fut embarqué.
Le jour ne paraissait pas encore, que tout Je
monde était à bord. Les mariniers, à l'aide de
longues perches, poussaient le convoi au milieu
de l'eau, et pour ne pas le laisser aller au cours
trop lent de la paresseuse rivière, ils le faisaient
remorquer par des chevaux alignés deux par
deux sur le chemin de halage.
A cet effet le premier baleau, à l'arrière du-
quel étaient attachés les autres, avait arboré un
grand mât, une longue corde y était attachée et
rejoignait l'équipage composé de six chevaux.
— Fa tira ! hurla l'amiral de la petite ûotille
aux charretiers assis sur leurs chevaux. On en-
tendit alors des cris, des claquements de fouet
et les chevaux tirant sur la corde, tendant leurs
jarrets nerveux, firent jaillir les cailloux der-
28 JOCRISSE SOLDAT.
rière eux. Le convoi prenait alors une allure
plus décidée. Nos conscrits descendirent la Saône
gaiement, sans fatigue, plus attentifs aux his-
toires saugrenues du sergent qui puisait sa verve
au tonnelet de vin de Bourgogne, qu'aux paysa-
ges riants qu'ils côtoyaient.
Le 15 mai, les mariniers s'arrêtaient au porl
de Serin, qui longe l'entrepôt. C'était non loin
de là que se trouvait la caserne du 28e que le
sergent montra à sa troupe en disant :
— Mes enfants, voici l'antichambre du champ
de bataille.
— Tiens, dit un loustic de la bande, il y a
écrit sur le fronton :
GRANDE CASERNE DE SERIN 1.
— C'est cela même, dit le sergent, belle cage,
comme vous voyez, vous êtes dignes d'y entrer.
1 Historique. Cette inscription, enlevée en 1848 seulement,
a été la cause de nombreux duels entre les soldats et les ou-
vriers lyonnais.
CHAPITRE III
PREMIERS JOURS DE LA VIE DE SOLDAT.
Jocrisse était depuis un mois au régiment; il
avait endossé l'uniforme et avait commencé l'é-
cole si difficile, si longue, du maniement des
armes, des'marches et des divers mouvements
de la théorie. Toujours indolent, inattentif, no-
ire héros oubliait facilement. Il se rappelait ra-
rement, le lendemain, ce qu'il avait appris la
veille. Ajoutons qu'il y mettait toute la mauvaise
volonté possible, espérant peut-être lasser la
patience du pauvre sous-officier chargé de cette
2.
30 JOCRISSE SOLDAT.
rude besogne d'initier à la vie militaire les nou-
velles recrues.
Puis lorsque, pendant deux heures, chaque
jour, le sergent s'était enroué à répéter les éter-
nelles formules du commandement, ou l'exercice
du fusil, ou la décomposition de la marche, et
qu'irrité de l'inertie de ces imbéciles dont il
devait faire des soldats, il les avait punis d'une
garde hors tour ou d'une corvée de chambre ou
de cuisine, les recrues rentraient au quartier en
maugréant contre le métier et contre l'institu-
teur. Parmi les plus indisciplinés se trouvait
Jocrisse, dont la pauvre mémoire ne pouvait se
plier à tous ces détails. Il disait :
— Est-il embêtant, le sergent, avec ses tête
droite, tête gauche, il me fait tourner la tête,
parole d'honneur ! Et puis, à quoi sert de nous
faire promener pendant deux heures, en disant :
une... deux... une... deux... roide comme un
piquet, le nez en l'air, les coudes au corps,
le pouce sur la couture du pantalon, comme
il dit.
— Ça c'est vrai, disait une autre recrue, il
JOCRISSE SOLDAT. 31
serait bien plus commode de marcher à son
aise, sans se presser, à son idée.
— Et puis c'est l'exercice qui m'esquinte, re-
prenait Jocrisse ; ce grand fusil est lourd en
diable; et la charge en douze temps, c'est bien
malin! Je lui parie, au sergent, de la faire
en six, ça épargnerait le temps et les mouve-.
ments.
— Ah! dit un vieux soldat, si tu as trouvé
une nouvelle mode de faire l'exercice, il faut
prendre un brevet et t'adresser au ministre de
la guerre, tu auras.des récompenses; mais si tu
inventes le moyen de le supprimer tout à fait,
tu auras l'approbation de toute l'année.
- J'y songerai, répondit Jocrisse, d'un air
important.
Son insubordination, son mauvais vouloir
étaient peu à peu matés par les punitions. Le
sergent instructeur qui l'avait d'abord malmené
en paroles, espérant que les moqueries de ses
camarades le rendraient plus souple, plus docile,
avait dû recourir aux petites peines autorisées en
pareil cas : il l'avait consigné pour un jour,
32 JOCRISSE SOLDAT.
d'abord, pour deux ensuite, enfin pour quatre,
et l'on avait vu le pauvre soldat, chaussé d'une
guêtre noire et d'une guêtre blanche, signe de la
punition infligée 1, faire la corvée, balayer la
cour, les cuisines, passer la jambe à Thomas
(viderles baquets), porteries rations aux hommes
consignés ou prisonniers, et autres fonctions
aussi peu agréables et qui le rendaient plus maus-
sade encore.
Un jour que, consigné au quartier., Jocrisse
promenait sa mélancolie dans la cour, il avait
rencontré son ancien ami, son. protégé de l'é-
cole, Charles Steiner qui, âgé de vingt ans, à
peine, était déjà , sorti de Saint-Cyr et incor-
poré au régiment comme sous-lieutenant. Jo-
crisse, oubliant qu'il parlait à un supérieur et
non à un camarade, l'avait interpellé, et Charles
n'avait pas. hésité à le reconnaître, lui avait de-
mandé à quelle compagnie il appartenait. Jo-
crisse était dans la cinquième compagnie du
centre, et Charles, qui commandait une section
de voltigeurs, avait dès lors dû renoncer à la
Cette punition a été supprimée.
JOCRISSE SOLDAT. 55
pensée de rapprocher de lui son ancien ami;
par deux raisons, et parce que Jocrisse, ne con-
naissait pas encore assez le métier, et surtout
parce que, depuis deux mois à peine au ré-
giment, Jocrisse avait déjà un contingent de
punitions qui ne lui permettait pas d'entrer
dans une compagnie d'élite. Il l'engagea à tra-
vailler, à mieux-écouter, les leçons de. ses chefs,
et il lui fit entrevoir, comme récompense de sa
docilité et de ses; progrès, une place de brosseur
auprès de lui. Jocrisse, ravi de cette promesse,
car il; connaissait les immunités dont jouissent
les ordonnances, des officiers, résolut de travail-
ler et fit quelques progrès; mais bientôt la
paresse reprenait le dessus. Ainsi, au lieu d'é-
tudier un, peu sa théorie, Jocrisse, après la
manoeuvre, rentrait à la chambrée, local peu
récréatif, meublé de deux rangées de lits en fer,
de porte-manteaux pour suspendre les bufflete-
ries et de. planches pour mettre les sacs. Là il
était libre.de, faire ce qu'il voulait. Eh bien,
au lieu d'astiquer. son fourniment, de raccom-
moder ses habits, il aimait mieux faire son
34 JOCRISSE SOLDAT.
flanc (se coucher) sur le lit, ou jouer à la drogue,
qu'il avait bien vile apprise, et on le voyait,
pendant des heures entières, les cartes à la
main, et des pyramides de chevilles en bois
fichées sur le nez.
Cette négligence à remplir ses devoirs, Jo-
crisse la portait en tout. Si le lieutenant de
semaine passait une revue de linge et de chaus-
sures, on était sûr que le sac de Jocrisse était
dans le plus grand désordre; les effets, mal
plies, étaient entassés les uns sur les autres, les
habits malpropres, les souliers mal cirés. Le ser-
gent donnait quelques conseils au jeune soldat.
Conseils inutiles !
— Allons, mon garçon, un peu d'énergie. Dans
une heure l'inspection ; un peu d'amour-propre ;
ces boutons ne reluisent pas,; en avant le tri-
poli.
— J'en ai pas, reprenait Jocrisse mécontent.
—-Eh bien, alors, achète pour deux sous de
racine de patience, un peu d'huile d'avant-bras;
frotte, brosse, et tu m'en diras des nouvelles,
sinon gare la salle de police.
JOCRISSE SOLDAT. 35
Et Jocrisse, stimulé par la peur, allait près
de ses camarades les prier de lui prêter de leur
racine de patience ou de l'huile d'avant-bras.
Et toute la chambrée de rire de la naïveté du
tourlourou.
L'inspection avait lieu, et Jocrisse attrapait
quatre jours de salle de police, ou de prison, si
le cas était plus grave.
CHAPITRE IV
LA SALLE DE POLICÉ. — LE CONSEIL DE GUERRE POUR RIRE.
La première fois que Jocrisse fut conduit à la
prison du .'quartier, la vaste.salle qui sert à cet
usage était au grand complet. Dix soldats, en
petite tenue, en bonnets de police, étaient éten-
dus sur lès lits de camp garnis de matelas, de
traversins et de couvertures. Les uns fumaient,
bien que Ce délassement soit expressément dé-
fendu dans les salles de punition; d'autres ron-
flaient; d'autres enfin jouaient aux cartes intro-
duites en contrebande.
38 JOCRISSE SOLDAT.
Au bruit de la serrure et des verroux, les pipes
disparurent; mais les nuages bleuâtres de la fu-
mée de tabac trahissaient l'infraction au rè-
glement. Le caporal chargé d'emprisonner Jo-
crisse, parut ne pas s'en apercevoir.
— Insinuez-vous incontinent dans ce gentil
bocal, jeune cornichon, dit le caporal, et bien du
plaisir!
Jocrisse entra. Tous les yeux étaient fixés sur
lui; son air simple, sa tenue débraillée firent
sourire lés pratiques hâbilués à reconnaître une
recrue et à flairer un imbécile, bon à exploiter.
Le nouveau prisonnier salua d'un air gauche,
et les soldats répondirent par un hurrah iro-
nique.
Aussitôt le président de la chambrée, et c'est
le plus ancien en date à la salle de police qui
prend ce titre, se mil sur son séant, fil un geste
amical à Jocrisse, en l'invitant à s'approcher. Il
supprima cérémonieusement le tutoiement habi-
tuel entre soldats.
Jocrisse s'avança d'un air timide, sous le l'eu
croisé de tous les yeux braques sur lui:
JOCRISSE SOLDAT. 39
— Vous savez où vous êtes?
- A la salle de police, je suppose.
—Très-bien. Cela fait honneur à votre saga-
cité.
— C'est pas malin. 1
—: il paraît que vous l'êtes, malin, vous. Voire
nom?
— Claude-Babolin Longin-Barnabé Jocrisse.
Un éclat de rire général salua cette nomen-
clatùre.
40 JOCRISSE SOLDAT.
— Sapristi, quelle kirielle! vous ne manque-
rez pas de protecteurs au paradis pour attraper
les sardines. À quels bataillon et compagnie ap-
partenez-vous?
— À la cinquième du deuxième.
— Très-bien. Votre numéro matricule?
—Je ne: m'en souviens plus.
— C'est au mieux ; qu'on s'assure de ce nu-
méro..
Et deux prisonniers déboutonnèrent la veste
de Jocrisse, tout en sondant adroitement ses
poches, qui rendirent un son métallique: Le pré-
sident entendit le bruit argentin et ordonna de
discontinuer la recherche.
— Depuis quand êtes-vous au service ?
— Depuis deux mois environ.
— Etes-vous déjà venu ici ?
— Jamais, au grand jamais !
— Ne faites pas le fier, vous y reviendrez plus
de quatre fois ; vous allez, en ce cas, passer au
conseil de guerre.
Jocrisse comprit vaguement qu'il allait subir
quelque farce, car il reconnut parmi les détenus
JOCRISSE SOLDAT. 41
plusieurs loustics, renommés pour leur manie
de taquiner les novices.
Le président s'installa sur le lit de camp érigé
en tribunal, nomma un rapporteur, des juges
et deux gendarmes, entre lesquels Jocrisse fut
assis, enfin un exécuteur.
— La séance est ouverte, dit le président; ac-
cusé, levez-vous, répondez catégoriquement et
ne riez pas, c'est fort sérieux. Pourquoi vous a-
t-on collé à la salle de police?
— J'en sais rien; à l'inspection du sac, ce
matin, le lieutenant a dit que j'étais sans soin, et
parce qu'il y avait une tache sur mon habit, il
m'a flanqué quatre jours.
— Malpropreté et mauvaise tenue, oh !
Tout le conseil frémit d'indignation. Un soldat
francé qui étale aux yeux de ses concitoyens
une tenue scandaleuse; cela est impardonnable.
— Mais, mon président, reprit Jocrisse...
— Taisez votre bec, n'aggravez pas votre po-
sition
C'était, on le voit, une parodie de la justice
militaire. On entend des témoins pris parmi les
42 JOCRISSE SOLDAT.
spectateurs, qui viennent charger, l'accusé des
plus noirs forfaits.
— Il ne m'a jamais payé la goutte, dit l'un,
—- C'est horrible d'égoïsme, reprend le prési -
dent.
— Mais, je ne le connais pas ce témoin, -ri-
poste. Jocrisse, je ne l'ai jamais tant vu qu'au-
jourd'hui. C'est pas vrai ce qu'il dit.
— N'insultez pas les témoins, dit le président
en s'animant. Je répète, c'est honteux.
— Mais je ne suis pas chargé,d'abreuver tout
le régiment.
— Accusé, vous manquez de respect au Con-
seil.
—-Ah! c'est fort, .reprit Jocrisse animé-.
Un autre témoin l'accusa de cajoler les sous-
officiers,
—Peut-on mentir comme cela, dit Jocrisse.
Je suis pas un câlin, moi, c'est bon .pour toi,
faux témoin.
— Pas de gros mot, ou le Conseil se fâchera,
et alors rien ne l'arrête, prenez-y garde.
— Mais,: je ne connais pas d'autres officiers.
JOCRISSE SOLDAT. 45
que mon capitaine.; Ah ! si, le lieutenant de;Belle-
Garde des voltigeurs... c'est mon camarade d'en-
fance..
- Vous avouez donc, c'est bien ; greffier ,
écrivez que l'accusé a avoué.
— Mais non, mais non. Ah Judas! faux té-
moin, et Jocrisse faisait le poing à celui qui l'a-
vait accusé.
— Assez, accusé, vous vous perdez; asseyez-
vous, calmez vos esprits, et soyez attentif. M. le
rapporteur a la parole.
Celui-ci se leva, et dans un réquisitoire que
l'histoire, hélas ! n'a pas conservé, il fit ressortir
entérines énergiques, semés de jurons, le crime
du jeune soldat, et conclut à ce que l'accusé fût
passé par les armes.
Jocrisse ne riait plus, il se leva; mais ne
trouva pas d'autre mot pour sa défense que
ceci
— C'est bête, tout de même.
Le conseil se réunit autour du président, fei-
gnant de délibérer; puis, ce dernier, d'une voix
altérée par l'émotion, condamna Jocrisse à- la
44 . JOCRISSE SOLDAT.
peine demandée par le rapporteur, à être passé
par les armes !
Le condamné promena son regard tout à l'en-
tour de la salle, et ne voyant pas de fusils, il se
rassura.
Le président, qui avait compris ce regard, lui
montra une savatte pendue à un clou, sans dire
un mot. La sentence est prononcée, l'accusé est
condamné aux frais qui se liquideront par deux
tournées de tord-boyaux.
— Exécuteur, préparez l'instrument du sup-
plice.
Une bouteille d'eau-de-vie fut exhibée, et toute
là chambrée s'en servit amplement, à l'exception
de Jocrisse, qui déboursa le prix fixé. Puis le
bourreau s'approcha du condamné, la savatte en
main, s'apprêtant à lui enlever sa veste; mais
Jocrisse lui dit :
— Y a-t-il pas moyen de s'arranger ?
—Le condamné se pourvoit en grâce, dit
l'exécuteur,
— Eli bien, voyez à vous entendre, dit je pré-
JOCRISSE SOLDAT. 45
sident, le conseil n'entre pas dans ces petits ar-
rangements.
— Voyons, jeune homme, un garçon de tant
d'espérance ne saurait se soumettre à un châti-
ment avilissant pour un soldat francé, que pro-
posez-vous?
— Mais j'ai encore cent sols, je paye ce qu'on
voudra.
— Hurrah ! cria l'assemblée, et aussitôt on
s'ingénia pour obtenir les éléments d'un repas
soigné. Le sergent de garde était bon enfant, il
consentit à fermer les yeux. Le cantinier fut
mandé, et la pièce blanche de Jocrisse fut con-
vertie, grâce à ses soins, en une gibelotte à l'ail,
des côtelettes à la sauce piquante, et dix bou-
teilles de vin, une pour chaque prisonnier. Le
dîner fut des plus gais. Jocrisse avait, par cette
générosité nécessaire, mais faite à propos, gagné
le coeur de dix francs vauriens, mais bons vivants
du régiment. Ce fut sa première journée de salle
dé police ; ce ne devait pas être la dernière.
CHAPITRE V
QUELQUES PAGES D'HISTOIRE.
L'expédition d'Alger était résolue ; le gouver-
nement du roi Charles X était décidé à venger
les injures faites à la France, à sa flotte, à son
consul par ce chef de pirates qui, sous le titre de
dey, régnait en tyran sur une province de l'Al-
gérie, écumait la mer Méditerranée, et venait
jusque sur les côtes de Provence, de Corse et d'I-
talie, porter le ravage et la terreur. Ces outrages,
qu'une trop longue patience avait encouragés, du-
raient depuis des siècles, et l'audace de ces cor-
48 JOCRISSE SOLDAT.
saires grandissait chaque jour. En 1824, des
perquisitions avaient été exercées par ordre de
Hussein-Pacha, dey d'Alger, chez notre consul à
Bone, perquisitions aussi vaines qu'arbitraires,
et qui ne furent l'objet d'aucune réclamation.
En 1826, un attentat plus audacieux fut com-
mis par des pirates algériens ; des navires du
pape, abrités sous la protection du pavillon
français, furent capturés et amenés à Alger où
notre consul ne put en obtenir la restitution. La
France n'exerça point de représailles: Enhardi
par cette longanimité qu'il prenait pour de la
faiblesse, Hussein-Pacha osa réclamer à notre
gouvernement le payement d'une somme assez
considérable pour fournitures de céréales faites à
la France, par la régence d'Alger, pendant les
premières années de la république ; et comme la
réponse des ministres se faisait attendre , ce
prince en conçut une vive irritation qui allait
jusqu'à Pinjure. Son mécontentement augmen-
tant de jour en jour, se traduisit, le 27 avril
1829,,par une violence incroyable et qui devait
lui coûter le trône. ,
JOCRISSE. SOLDAT. 49
Ce jour-là, 27 avril, réfugié dans sa résidence
delà Casbah, dont il n'était pas sorti depuis onze
ans, tant il redoutait une insurrection de ses su-
jets exaspérés de sa tyrannie, Hussein-Pacha re-
cevait la visite des consuls et des hauts digni-
taires de l'Etat, à l'occasion des fêtes du Beyram;
il était assis dans une petite galerie vitrée qui
domine la terrasse du palais, entouré de ses fi-
dèles janissaires et de ses familiers ; à la vue de
M. Deval, consul de France, ses yeux deviennent
menaçants, il se soulève sur un coude et de-
mande au consul s'il a enfin une lettre de son
gouvernement. Sa voix tremble en parlant, il pa-
raît, en proie à une colère qu'il modère à peine.
Le consul répond négativement et est assailli
par une bordée d'injures personnelles et à l'a-
dresse du roi ; la scène se termine par un coup
de chasse-mouches appliqué sur le visage. M. De-
val.proteste contre cet acte de violence, se retire,
et bientôt, sur l'ordre du ministre, il amène son
pavillon et quille la ville. Hussein dès lors ne
garde plus de ménagements ; il fait arrêter et ré-
duire en esclavage tous les Français éparpillés

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