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Joseph Rialan, sergent aux Zouaves pontificaux ; par Robert Oheix

De
377 pages
J. Lecoffre (Paris). 1868. Rialan. In-8° , 379 p., portrait.
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SI
JOSEPH RIALAN
SERGENT
AUX ZOUAVES PONTIFICAUX
PAR
ROBERT OHEIX
NANTES
V. FOREST ET É. GRIMAUD
IMP RI M EU IIS—ÉDITEURS
PLACE DU COMMERCE, 4.
PARIS
JACQUES LECOFFRE ET Cie
LIBRAIRES
RUE BONAPARTE, go.
1868
JOSEPH RIALAN
NANTES. - IMPRIMERIE VINCENT FOREST ET EMILE GRIMAID.
JOSEPH RIALAN
SEUGENT
XUAVES PONTIFICAUX
PAR
-BJ^BERT OHEIX
NANTES
V. FOREST ET É. GRIMAUD
IMPRIMEURS-ÉDITEURS
PLACE DU COMMERCE, 4.
PARIS
JACQUES LECOFFRE ET CÙ
LIBRAIRES
RUE BONAPARTE, gO.
1868
1
A LA MÉMOIRE
DE
MON AMI
JOSEPH RIALAN
MORT
POUR LA DÉFENSE DE L'ÉGLISE
A MENTANA
LE 3 NOVEMBRE 1867
« Quand Rojfi marcha au devant du poignard il dit :
« La caufe du Pape ejl celle de Dieu ; allons. » Quand
La oMoricière reçut les ouvertures du Saint-Siège,
son premier mot fut celui-ci : « C'efl une cause pour
laquelle j'aimerais bien mourir. » (Aujourd'hui, dans
les salles où nos bleffés gisent torturés & mutilés, on
rapporte que, de leur lit de douleur, il ne s'échappe
aucune plainte, mais qu'on entend répéter : « Tour
pareille caufe on peut tout souffrir. » 0 vous, qui que
vous soyeî, politiques ou philofophes, amis ou ennemis,
qui ave:;: douté de la force du Pape, la }'oilà! »
Vte DE MEAUX.
INTRODUCTION.
— Eamus et nos, ut moriamur cum co.
— Allons aussi, nous autres, afin de
mourir avec lui !
S. JciN, xi, 16.
L'apôtre saint Jean parle ainsi dans le onzième chapitre
de son Evangile :
« Jésus dit à ses disciples : « Allons en Judée de nou-
» veau. »
« Ses disciples lui dirent : - «Maître, les Juifs cherchent
» à vous lapider et vous allez là de nouveau ! »
« Jésus leur répondit : « N'y a-t-il pas douze heures de
» jour ? Si quelqu'un marche dans le jour il ne se heurte
» pas, parce qu'il voit la lumière de ce monde ;
» Mais s'il marche dans la nuit, il se heurte, parce que la
» lumière n'est pas en lui. »
« Alors Thomas. dit aux autres disciples : « Allons
8 INTRODUCTION.
» aussi, nous autres, afin de mourir avec lui. Eamus et nos,
» ut moriamur cum eo ! »
Depuis ce jour .où Thomas, au nom de ses frères, offrit so-
lennellement sa vie pour affirmer son amour et sa foi, le dé-
vouement n'a jamais fait défaut dans l'Église de Dieu. Elle a
traversé des dangers de toute sorte : la violence, la trahison,
le mensonge ont accumulé les tortures et les pièges ; les
représentants vivants du Maître qui est là-haut ont eu tout à
souffrir de la force et de la ruse; mais le Christ a plutôt
manqué de bourreaux que de défenseurs. A toute heure du
jour et de la nuit, du sein de l'opulence comme de la misère,
les Martyrs, les Vierges, les Confesseurs se sont levés, fai-
sant à Dieu l'abandon du bonheur ou de la vie, scellant leur
Credo de leur sang et jetant jusqu'au ciel le cri de leur sacri-
fice : « Seigneur ! nous voulons mourir pour vous ! Eamus et
nos, ut moriamur cum eo ! »
Nul n'a fait état de son âge ou de sa faiblesse. Témoins de
la vérité de l'Évangile, tous ont pensé que Dieu ne deman-
dait pas la victoire à ceux qui n'ont point reçu la puissance.
Il n'a que faire de la force de leurs bras, et d'ailleurs, des
plus faibles instruments ne peut-il pas opérer les plus grandes
choses? Ce ne sont point des soldats qu'il faut au Tout-
Puissant, ce sont des victimes et de volontaires sacrifices.
Aussi toutes les âmes trouvent leur place dans les armées de
Jésus-Christ : l'adolescence et l'âge mûr, comme la vieillesse
et l'enfance. Chacun a son poste, son labeur et sa mission :
la couronne est acquise à l'effort et non point au triomphe.
Le monde acclame le succès : notre Dieu bénit le courage, et
tous ceux-là sont grands à ses yeux qui, laissant tout pour le
suivre, lui crient du fond de leur âme : « Nous combattons
pour votre cause, Seigneur, et tout notre sang est à vous :
Eamlts et nos, ut moriamur cum eo! »
S
INTRODUCTION. 9
Voyez nos armées, hommes du siècle! Voyez aussi les
vôtres et comparez les combattants. Dites où est le désinté-
ressement, où est la vertu, où est l'honneur? Comptez ces
jeunes hommes que l'ardeur de la foi a entraînés loin du
tombeau de leurs pères, loin de leurs familles, loin de leurs
amis et de leurs travaux. Dites-nous s'ils ont pleuré ; s'ils ont
faibli au milieu de ces déchirements; si le souvenir du foyer
domestique leur a fait abandonner leur drapeau ou le défendre
avec mollesse ! Ils portaient dans leur cœur et dans leurs
mains ce qui reste encore ici-bas d'honneur pur, car ils al-
laient combattre pour l'opprimé, pour le vaincu, pour un
vieillard sans richesses, sans royaume, sans espérances
humaines, qui, pour toute récompense, n'aurait à leur
donner qu'une bénédiction sur leur front et une prière sur
leur tombe : et ils ont tout quitté pour répondre à un désir de
son cœur, à un signe de sa main. Ils ne sont pas tous morts,
mais voyez ceux qui sont tombés ! Demandez le récit de leur
vie et dites-moi si Dieu ne s'est pas choisi les plus saints, les
plus purs, les plus braves? Dites-moi si jamais plus dignes
hosties ont été immolées pour une cause ? Dites-moi si c'était
sans raison qu'Ampère écrivait de leurs prédécesseurs : « Si
l'arbre de la chevalerie a été déraciné et emporté par le tor-
rent des siècles, une fleur surnage, et cette fleur est l'image de
ce qu'il y a de plus exquis au fond de la nature humaine? »
Dites-moi s'ils ne sont vraiment pas des martyrs, ces jeunes
gens qui sont morts en jetant avec leur dernier soupir le
suprême désir de leur âme : « Allons aussi, nous autres,
défendre notre père ou mourir avec lui, Eamus et nos, ut
moriamur cum eo! »
Je veux parler de l'un de ceux-là.
Il était parti, lui aussi, pour combattre les ennemis de
l'Eglise. Dans la lutte qui se soutient depuis des années, et
10 INTRODUCTION.
où il s'agit de savoir qui définitivement vaincra, de la force
unie au mensonge ou de la faiblesse, seule défense de la
vérité, il n'avait que sa vie à offrir, et il l'offrit, consommant
dans un suprême sacrifice une existence courte, simple et
rapide, mais toute chrétienne, sans tache et sans contra-
diction d'aucune sorte.
C'est cette modeste vie et cette illustre mort dont je veux
essayer de tracer l'esquisse : 'œuvre bien difficile, car aucun
événement saillant n'a marqué, jusqu'au jour de sa fin, cette
carrière silencieuse et ignorée ; œuvre pénible aussi, pour
moi qui ai beaucoup connu cette âme et qui l'ai tant
aimée !
Parler d'un ami mort est une tâche douloureuse. Il faut
revenir sur le passé, sur le passé dont le souvenir, doux et
riant jusqu'ici, devient amer aujourd'hui que le présent y
jette l'ombre de ses tristesses. La louange se présente natu-
rellement à l'esprit : voit-on les défauts de celui qu'on aima,
quand il n'est plus ? Qu'est-ce donc, lorsqu'on a devant soi
une figure comme celle de Joseph Rialan ? Je suis comme le
peintre que l'on accuse de flatterie quand il est resté, quel-
quefois, bien au-dessous des beautés de son modèle. Au
moins ferai-je parler Rialan lui-même autant que je le
pourrai, en mettant sous les yeux du lecteur ses nombreuses
et admirables lettres, si peu préparées pour une telle publi-
cité. Si je n'avais, pour appuyer mon témoignage, ces inatta-
quables preuves jointes à des autorités irrécusables, je recu-
lerais devant un récit dont la véracité fera nécessairement
un éloge. Le tombeau souffre la louange, je le sais ; je sais
aussi que la mort nous dispense de ces ménagements que la
pudeur d'un vivant impose à l'amitié. Tristes compensations
à notre perte ! Pourquoi faut-il que cette grande âme manque
si vite à ceux qui comptaient sur elle ? Pourquoi faut-il que
INTRODUCTION. 11
des menées sans nom et des manœuvres ignobles aient né-
cessité cette immolation et ces luttes inégales ?
Ils sont morts, nos frères, nos amis, eux qui avaient les
espérances de vie dont nous nous flattons nous-mêmes, eux
qui avaient vécu comme nous et avec nous ! Ils ont tout
quitté pour vous suivre, Maitre ! Vous leur avez donné la
seule récompense digne de leurs travaux : l'éternel partage
de votre couronne.
Que des mercenaires ou des dupes aillent verser leur sang
pour le triomphe d'une ambition ou la satisfaction de mes-
quines colères : ils auront des applaudissements, des lauriers
bientôt flétris, quelques pleurs peut-être, même l'hommage
banal d'un fastueux monument ; c'est toute leur récompense,
et elle est aussi vaine que leurs mérites.
Mais eux, les nouveaux Macchabées! les plus vaillants et
les plus dévoués de ce siècle ! Dieu est juste, et il sait bien
que la seule récompense enviée par l'exilé est le retour dans
la patrie. Quand on a du cœur et que l'on part pour l'armée
romaine, on ne compte ni revenir avec la gloire, ni même
vivre : on espère mourir. -
Ne plaignez donc pas ceux qui sont tombés ; plaignez ceux
qui les aimaient et qui vivent.
Edmond-Joseph-Marie Rialan est mort pour la vérité,
pour la justice, pour l'honneur;
Il est mort en chrétien et en soldat ;
Il est mort, comme nos pères les Bretons et les croisés
savaient mourir :
Sa mémoire est éternelle.
« Nous ne sommes pas comme les païens qui, à la mort
» de leurs proches, se désolent; pour nous, réjouissons-
» nous dans le Seigneur, qui ne nous sépare que pour un
12, INTRODUCTION.
» peu de temps » — Ne jetons pas sur cette tombe, où
tout respire une immortelle espérance, une froide couronne
d'immortelles que le premier vent d'automne emporterait à
quelque point ignoré du monde ou du ciel ; la seule louange
digne de nos morts est de tirer de leur existence des exem-
ples et des préceptes : leur vie doit enseigner la nôtre et
glorifier la cause qu'ils ont servie.
1 Lettre d'un trappiste à sa famille.
JOSEPH RIALAN
SERGENT AUX ZOUAVES PONTIFICAUX.
1
LA FAMILLE & L'ENFANCE.
« Bon sang ne peut mentir, » a-t-on dit quel-
quefois. Si du particulier il fallait toujours conclure
au général, Joseph Rialan ferait de cet adage
contestable une inattaquable vérité. Les deux fa-
milles qu'il trouva réunies autour de son berceau
lui donnaient à suivre les plus magnifiques exem-
ples. Dans l'une il eût trouvé ce grand type du
magistrat chrétien, figure austère doublée d'un
caractère incorruptible. Dans l'autre, il eût ren-
contré les modèles les plus irréprochables de la
charité évangélique avec toute sa généreuse ardeur,
14 JOSEPH RIALAN.
soignant toutes les plaies, secourant toutes les
misères, ouvrant, pour ainsi dire, les portes de
l'intelligence et de la vie sociale à toute une classe
de déshérités. Dans toutes deux il eût trouvé vivant
encore le souvenir du dévouement avec lequel, à
Nantes et à Vannes, ses aïeux paternels et mater-
nels avaient exposé leur vie pour sauver celle des
prêtres traqués pendant la tourmente révolution-
naire. Plus près encore de lui, aux sources mêmes
de son existence, il avait deux anges gardiens
comme il est donné à peu d'hommes d'en avoir,
portant dans la vie privée et dans la vie publique
ces vertus antiques que nous nommons la religion
et l'honneur.
Ce fut dans ce milieu privilégié, où la fortune
n'avait point, comme elle le fait souvent, mis la
sécheresse du cœur et l'orgueil de race à la place
de la foi et de l'affection; sur cette terre de Bre-
tagne, que je voudrais saluer en passant d'une
louange méritée, si elle n'était pour moi la terre
de la patrie, que naquit Edmond-Joseph-Marie
Rialan, le 21 août 1843 l. L'antique et célèbre ville
de Ploërmel, où M. Rialan est notaire, abrita son
berceau : il respira, à l'ombre de ces murs histo-
riques, les souvenirs du passé et y puisa sans doute
ce grand amour des traditions armoricaines qui
1 A sa confirmation il ajouta à ses autres prénoms celui de Louis,
LA FAMILLE ET L'ENFANCE. 15
fut l'un des principaux traits de sa modeste physio-
nomie.
Ce que Joseph Rialan fut plus tard, il le fut dès
l'origine, et de même que la vie du divin Maître se
résume tout entière, pendant trente années, dans
le court éloge de son obéissance, celle de notre
ami peut se dire en un mot : il faisait son devoir,
et ce devoir, il le faisait de son mieux. Mme Rialan,
malgré cette vigilance maternelle qui voit tout,
même les taches, avoue elle-même « n'avoir jamais
eu aucun reproche à lui faire. »
Je dirais volontiers des hommes comme des
peuples :« Heureux ceux qui n'ont point d'histoire. »
Les plus admirables vies sont celles où rien d'ex-
traordinaire n'est venu marquer le cours de jours
simples comme la vertu et uniformes comme elle.
Les plus grands hommes, et surtout les plus saints,
ne sont pas ceux dont l'existence mouvementée
peut donner lieu à de nombreux et longs récits.
De très-bonne heure Joseph Rialan entra au col-
lége Saint-Stanislas-Kostka, dirigé, dans sa ville
natale, par des prêtres et des frères de la Doctrine
chrétienne, sous la règle créée par M. l'abbé Jean-
Marie de la Mennais. La grave et douce figure de
ce vénérable frère d'un malheureux illustre avait
laissé dans l'âme tendre et réfléchie de son jeune
compatriote une impression profonde, qu'il rappe-
lait souvent, comparant « l'œuvre, toute chrétienne,
16 JOSEPH RIALAN.
» vivace et féconde, du fondateur d'un modeste or-
» dre enseignant, avec celle, toute destructive et
» profondément subversive, de l'auteur des Paroles
» d'un Croyant et du Livre du Peuple. Lequel
a avait le mieux aimé le peuple, lequel avait
» le mieux compris les besoins de son temps,
» de celui qui faisait porter à la foule des pauvres
» et des ignorants l'instruction et la morale, ou de
a celui qui avait voulu égarer cette même foule
» dans les voies insalubres du doute et du socia-
» lisme ?» — Son esprit méditatif en avait tiré des
conclusions toujours mesurées et profondément
réfléchies, mais exagérées peut-être quelquefois,
et confondant, en certains cas, dans une aver-
sion commune, la Révolution et le Libéralisme sage
et modéré.
Ceci seul suffirait à indiquer le côté sérieux de
ce jeune homme, qui calculait les différences pra-
tiques des doctrines et jugeait ainsi les théories.
Mais, avant de dire ce qu'était Joseph comme
écolier, voyons ce qu'il était dans le sanctuaire
obscur et tout intime de la famille, où le parfum
de ses jeunes ans s'est conservé si pur et où il est
si précieusement gardé.
Les personnes qui, pendant son enfance, ont eu
accès dans la maison paternelle, se souviennent
de l'avoir vu, avant l'âge de quatre ans, lorsque
Mme Rialan, malade, ne pouvait lui faire dire ses
LA FAMILLE ET L'ENFANCE. 17
prières, aller de lui-même s'agenouiller dans un
coin et les réciter avec une attention admirable.
Déjà tout l'argent qu'on lui donnait était pour
les pauvres. Un jour que, tout seul, il jouait silen-
cieusement dans la cour, un petit pauvre, de son
âge à peu près, l'aborda et lui demanda l'aumône.
Joseph courut aussitôt chercher une grande bourse
au fond de laquelle il avait serré quelques sous.
En revenant précipitamment, avec la maladresse
naturelle à son âge, il prit le sac par le fond et
jeta dans le sable toute la monnaie. Le petit men-
diant la ramasse et la lui rend. « Prends tout, »
dit Joseph. Avec une grande délicatesse, digne
du donateur, le pauvre la refusa, ajoutant :
« Donnez-moi un sou seulement. On vous gron-
derait peut-être. » — « Non, non, insista Joseph;
prends tout. C'est à moi. » La chose faite, il reve-
nait, balançant sa bourse vide et disant : « Si je
n'ai plus d'argent, ce n'est pas en bonbons que je
l'ai dépensé. » Mme Rialan l'entendit et lui demanda
ce qu'il voulait dire: « Je parle à moi, » répondit-il
d'un air mystérieux.
Une autre fois, une circonstance l'ayant forcé à
débourser deux sous qui faisaient alors toute sa
fortune, ce ne fut point sans d'abondantes larmes
qu'il fit ce sacrifice, disant : « J'avais pourtant
gardé cet argent-là pour acheter des habits au bon
Jésus, qui n'en a pas sur la croix ! »
18 JOSEPH RIALAN.
Vers l'âge de sept ou huit ans, il revenait de
passer une quinzaine de jours chez son grand'père,
quand sa tante paternelle qui, durant ce temps,
s'était occupée de lui, dit à Mme Rialan en le lui
remettant : « Si votre fils n'est pas un saint, vous
aurez un grand compte à rendre à Dieu. »
Joseph aurait accepté toutes les punitions plutôt
que de faire un mensonge. Il a toujours conservé
et poussé quelquefois jusqu'à la minutie cet amour
pratique de la vérité, qui rendait son style moins
agréable, la crainte d'avancer une chose douteuse
embarrassant sa phrase et sa pensée. Les -mêmes
scrupules se rencontraient chez lui, et au même
degré, à l'égard d'une autre vertu: l'obéissance.
Mme Rialan a souvent répété qu'elle « n'a jamais
eu besoin de lui donner deux fois le même ordre. »
La seule chose qui fût à la hauteur de ces deux
vertus, c'était sa piété. Avant sa première commu-
nion, il voulait toujours se confesser la veille des
fêtes, prétendant que, quoiqu'on ne communiât
pas, il fallait s'y préparer par la confession.
A dix ans, et presque sans préparation, il fut
confirmé, quoique, sur le désir de Mme Rialan, il
ne dût faire sa première communion que l'année
suivante. On souhaitait que l'âge, en agrandissant
son intelligence et son cœur, préparât mieux son
âme au grand acte de sa vie et en rendit l'impres-
sion plus vive, les effets plus durables et les fruits
LA FAMILLE ET L'ENFANCE. 1U
plus abondants. Les professeurs du collége allèrent,
trois jours avant la cérémonie, prier Mme Rialan
de consentir à ce que son fils fût confirmé. On crut
devoir se rendre à leur avis; mais Joseph résista
et pleura, disant qu'en trois jours il ne pouvait se
préparer. Il se rendit enfin à la volonté maternelle,
fit sa - 'urte retraite avec un grand recueillement,
1 ït eJUL i i' itait « très-content. »
iiiiv L-te, il fit sa première communion
avec me pt;' edifiante. Personne de ceux qui
l'ont cotil t joute qu'il n'y ait apporté son inno-
cence baptismale ; et beaucoup croient qu'il a con-
servé cette innocence jusqu'au jour où la pourpre
de son sang ajouta à ce blanc vêtement un lustre
de plus. Quinze jours après sa première commu-
nion, on le jugea digne de faire sa seconde; et dès
lors il prit l'habitude, qu'il conserva jusqu'à la fin
de sa vie, de communier au moins deux fois par
mois.
Voilà ses vertus domestiques, les plus grandes
et les plus modestes de toutes. C'est au lieu même
où elles brillèrent qu'elles m'ont été racontées : là
j'ai appris les détails de la docilité dont il payait
l'amour de ses parents comme les soins de ses
maîtres, et la tendresse dévouée dont son frère
et ses sœurs ont pu seuls apprécier toute l'étendue
et la gravité.
Le monde ne voyait pas tout cela et ne pouvait
20 JOSEPH RIALAN.
le savoir. Il voyait seulement un écolier modèle,
l'exemple de ses condisciples, l'admiration de ses
maîtres.
L'un de ceux-ci, qui a guidé les premiers pas de
Joseph Rialan dans les voies des sciences divines
et humaines, et a été en même temps son confident
et son ami, faisait, le 20 novembre dernier, réloge
funèbre de notre cher martyr dans h, chapelle
collége de Redon. D'après son témoignage, * £ 6 pre-
miers jours de la vie de Joseph Rialan n'avaient
été que la préparation de cette âme au grand acte
de son sacrifice, et, dès l'origine, on avait pu pré-
voir que la Providence le destinait à de grandes
choses. M. Hillion, de si près qu'il l'ait suivi, n'a
jamais pu voir en lui de défauts : toujours notre
ami a été, dit-il, pieux, zélé, laborieux.
Laborieux : dans un enfant, la constance au tra-
vail est chose presque inouïe. Pourtant, il travail-
lait toujours, et cela vaillamment, énergiquement,
comme il faisait toutes choses, parce que c'était
son devoir, parce que ses parents le désiraient,
parce que c'était la règle. Il jouait en récréation
avec plus d'ardeur qu'aucun de ses condisciples,
encore parce que c'était son devoir et la règle,
plus par raison que par goût, car, je l'ai déjà dit,
sa nature le portait à une gravité silencieuse et
tranquille.
Sa laborieuse persévérance ne se rebutait jamais
LA FAMILLE ET LENFANC. 21
2
des difficultés à vaincre. Un grand bon sens, qui
fut toujours sa qualité intellectuelle la plus remar-
quable , lui donnait sur la légèreté de ses condis-
ciples, malgré les grands moyens de plusieurs
d'entre eux, une supériorité marquée.
Mais le fond de cette forte nature était, aux
yeux de tous , la piété : une de ces piétés antiques
et, pour ainsi dire, toutes d'une pièce, qui prennent
la foi dans son essence, résument dans une seule
aspiration toute une vie, et font les saints. Cette
piété, qui était tout son caractère et faisait de
notre ami un chrétien des vieux âges au milieu
des timidités et des compromis du siècle présent,
avait deux grandes expressions qui le peignent
tout entier : la prière et la charité.
Chaque matin, même pendant les vacances, et
alors qu'aucun devoir strict ne l'y astreignait, il
assistait à la messe, et édifiait ceux qui l'y voyaient,
par la sévérité avec laquelle il accomplissait cet
acte de religion. Par ailleurs, Joseph priait comme
un homme d'âge mûr eût pu prier, fortement,
simplement, comprenant qu'il parlait à la majesté
de Dieu. Les enfants de cet âge ne connaissent ni le
sens, ni la grandeur de la prière : mais Joseph
semblait, lui qui devait si tôt dire adieu à la vie ,
marcher rapidement dans l'existence, remplir de
sagesse et d'œuvres des jours trop peu nombreux ,
et se hâter vers Dieu.
22 JOSEPH RIALAN.
Quant à cette grande charité, qui était la tra-
duction précoce des ardeurs de sa foi, elle était
multiple dans ses expressions, et il la comprenait
largement.
Ses condisciples y avaient une grande part : l'in-
fluence de Joseph Rialan sur eux était sensible et
très-réelle. Il n'épargnait ni les conseils discrets,
ni les exemples; il faisait ce que nul maître n'eût
pu faire, et maintes fois l'on a constaté de bons mou-
vements , des retours, des conversions dont il était
la cause première. Mais il fallait qu'il se sentît
bien ferme pour choisir, au milieu de ses cama-
rades , ceux que leur bruyante dissipation et leurs
défauts désignaient à ses efforts comme des âmes
à ramener à la paix et au bien ! Car, dès lors,
comme le Maître, il pensait que les malades seuls
ont besoin de médecin, et si son goût l'emportait
vers les élèves pieux et studieux, sa raison l'ame-
nait au milieu des tapageurs, et faisait de lui, si-
non leur ami, du moins le compagnon assidu de
leurs jeux.
Après ses condisciples, et dans un autre ordre
de charités, venaient les pauvres. A neuf et dix
ans, il les visitait, leur « portant, avec le pain et
le vêtement, le visage pieux d'un ami1, » leur
distribuant les aumônes confiées à sa clairvoyante
1 Lacordaire, Discours sur la vocation de la nation française.
LA FAMILLE ET L'ENFANCE. 23
générosité. Une conférence de Saint-Vincent-de-
Paul ayant été fondée au collége Saint-Stanislas,
Joseph Rialan en fit, des premiers, partie, et
le suffrage de ses condisciples l'appela à la prési-
dence.
C'était une vertu de famille qu'il exerçait là, et
il n'avait qu'à suivre les traces de ses parents ma-
ternels, qui, depuis longues années, et pour une
grande part, représentent la Providence au milieu
des pauvres de presque tout un diocèse; mais
qu'importe ? Combien de fils ne suivent pas la trace
de leurs pères ! La charité était spontanée chez
notre ami, et si l'éducation avait ajouté quelque
chose aux vertus du jeune disciple de Vincent de
Paul, c'était la façon toute gracieuse avec laquelle
il donnait, reconnaissant, pour ainsi dire, de ce
qu'on youlût bien recevoir. Ah ! si, à tout âge de la
vie, celui-là .est beau qui sait porter aux plaies du
corps et de l'âme le secours matériel et le baume
des délicates consolations, qu'est-ce donc, quand
on a devant soi, exerçant la plus sublime des ver-
tus chrétiennes, un enfant qui n'a rien à expier,
rien à racheter, et qui commence par où tant
d'autres voudraient finir!
Je n'ai point dit tout ce que l'on raconte de la
jeunesse de Joseph Rialan, et cependant je m'ar-
rête : il faut me borner. J'en ai dit assez, d'ailleurs,
pour faire connaître cette vie, monotone dans sa
24 JOSEPH RIALAN.
régulière exemplarité et qui dura seize années. A
cette époque, notre ami venait de terminer sa troi-
sième. Les classes supérieures n'existant pas
alors comme aujourd'hui au collége de Ploërmel,
il entra à l'institution Saint-Sauveur de Redon.
C'est alors que je le rencontrai, et ma vie, de ce
jour, se mêle à la sienne. Je commence à le suivre
moi-même, de loin d'abord , de très-près plus tard,
et, en témoin oculaire, en témoin plus préoccupé
d'être véridique qu'agréable à qui que ce soit, je
vais dire ce que j'ai vu, depuis le 11 octobre 1859
jusqu'à cette dramatique épopée de Mentana, qui
marque à jamais la mort et le triomphe de Joseph
Ri al an.
Avant de passer à cette seconde période d'une
vie grande dès son origine, écoutez un nouveau
témoignage.
M. l'abbé Havart prêchait la Saint-Stanislas à
Ploërmel. Après avoir tout naturellement démontré
aux élèves qu'ils doivent marcher sur les traces
de leur patron, pour arriver au bonheur de l'éter-
nité, il leur rappela avec beaucoup d'à-propos le
martyre de l'un de ses anciens condisciples, mort
pour l'Église et regardé comme un saint par tous
ses auditeurs : ce martyr était Joseph Rialan. Après
avoir parlé des marques de prédestination que
tous avaient pu voir en lui, M. Havart ajouta :
« Il était notre modèle à tous : son carac-
LA FAMILLE ET L'ENFANCE. 25
tère si bon, si doux, le faisait aimer de tous ses
condisciples. Aucun de nous ne le voyait agenouillé
sur ces bancs, invoquant saint Stanislas, sans se
sentir lui-même plus rempli de ferveur. Aussi,
comme le glorieux patron de la jeunesse, Joseph
Rialan a rempli une longue carrière en peu d'an-
nées : il a donné son sang pour l'Église, avec le
dévouement d'un Macchabée; maintenant il jouit
avec saint Stanislas, j'en ai la confiance, du bon-
heur que Dieu réserve à ses saints. »
Tel fut dans sa jeunesse, au foyer de la famille,
sous les regards de ses maîtres, au milieu de ses
condisciples, celui que nous pleurons aujourd'hui.
Il commençait comme il devait finir : en saint.
II
SAINT-SAUVEUR DE REDON.
A Saint-Sauveur de Redon, une réputation exem-
plaire avait précédé Joseph Rialan.
Aujourd'hui, quand je demande à nos anciens
maîtres quel souvenir ils ont gardé de lui: v C'était
un élève irréprochable, » me disent-ils. « Quel
que fût son devoir, il le remplissait avec zèle, sans
bruit, mais avec conscience. »
Voilà ce que m'ont dit et répété ceux qui l'ont
connu ; voilà l'éloge unanime que l'on a touj ours
fait de lui, et peu de mots y suffisent : on n'a
jamais eu de reproches d'aucune sorte à lui faire.
Telle était aussi notre appréciation, à nous, ses
condisciples, et nous ne portions tous sur son
compte qu'un seul et même jugement. Parlant
de l'œuvre que je poursuis, l'un des amis de
Joseph me faisait écrire :
« .r. Mes souvenirs ne m'offrent rien de saillant,
ni d'éclatant, la simplicité et la modestie de Rialan
28 JOSEPH RIALAN.
étant son plus grand mérite, dans la vie au moins
que je lui ai vu mener à mes côtés pendant deux
ou trois ans. Il faudra s'attacher surtout à mettre
en lumière cette simplicité et cette modestie ; sans
cela sa biographie ne saurait présenter le carac-
tère , essentiel à mon avis, de la vérité. C'est là
le seul document et le seul avis que je puisse
donner, dans l'expression d'une vraie et vieille
amitié pour Rialan. »
La modestie et la simplicité continuaient donc
d'être les traits principaux de cette figure, encore
inconnue alors. Pour tout le reste, Rialan était aussi
ce qu'il avait été à Ploërmel : aucun de ses profes-
seurs ne se souvient de l'avoir puni. Chaque
année, à Pâques et à la fin de l'année scolaire, nos
maîtres assemblés lui décernaient le prix d'hon-
neur, distinction accordée aux seuls élèves irrépro-
chables. Son travail était opiniâtre, soutenu, viril.
En consultant les palmarès des trois années passées
par lui à Saint-Sauveur, je le trouve nommé onze
fois à la fin de sa seconde et couronné douze fois à
la fin de sa rhétorique. En philosophie, il obtint
seulement cinq nominations, le nombre des compo-
sitions étant beaucoup plus restreint qu'en seconde
et en rhétorique, et la préparation du baccalauréat
absorbant le meilleur du temps. Presque toujours
Joseph était couronné dans les facultés où l'imagi-
nation n'est point nécessaire pour réussir, mais
SAINT-SAUVEUR DE REDON. 29
qui demandent plutôt de la patience et de la ré-
flexion, comme les mathématiques, l'histoire, les
sciences physiques et naturelles. Et je me sou-
viens , comme tous les élèves de son époque s'en
souviennent aussi, qu'à chaque distribution des
prix, à la proclamation du prix d'honneur qui lui
était décerné pour la seconde fois de l'année, les
applaudissements saluaient son nom et ratifiaient
cette distinction par une sorte de suffrage universel
libre et spontané.
Lorsque Joseph Rialan avait fait son entrée à
Saint-Sauveur, M. l'abbé Hillion l'y avait chaude-
ment recommandé. Cependant, quinze jours après
la rentrée, il recevait de l'un des directeurs de la
maison une lettre pleine d'étonnements. Cette
lettre lui annonçait que son protégé, sans avoir
encouru lui-même l'ombre d'un reproche, fréquen-
tait les compagnies les plus bruyantes et les plus
tapageuses. C'est que, à Redon comme à Ploërmel,
cette haute raison qui guidait toujours Joseph lui
avait fait choisir pour camarades ceux auxquels
il croyait pouvoir faire quelque bien. Et il y avait
réussi. L'ascendant qu'il avait pris sur une ou deux
natures rebelles, entre autres, les avait amenées à
une régularité que rien en elles n'avait annoncée
jusque-là.
Joseph Rialan faisait merveille, au milieu de
certains groupes, et jouait plus ardemment que
30 JOSEPH RIALAN.
personne. Doué de la force physique, qui a toujours
son prestige, il était l'un des plus acharnés joueurs
de soûle. Ce vieil usage breton, transporté parmi
les élèves de Saint-Sauveur de Redon, consiste,
comme chacun sait, à se disputer, — une cour
étant divisée en deux camps, — une grosse boule
de cuir que l'on mène avec des bâtons recourbés.
Chaque parti se disputait Rialan, et la vaillance
de son bras décidait souvent la victoire.
L'année de sa rhétorique, le collége tout entier
s'était organisé en armée, sous le nom de Bataillon
de Bretagne. Nous avions nos chefs, nos musiciens,
notre drapeau. Le sérieux avec lequel Rialan ma-
niait son fusil de bois et la conscience qu'il mettait
à remplir ses fonctions de caporal instructeur,
lui valurent une distinction flatteuse : l'unanimité
des suffrages lui décerna l'honneur de porter
notre drapeau. Avec quelle fierté il défendait cette
bannière bleue dont la couleur lui rappelait les
étendards portés par les soldats qui chassèrent
les Anglais de France! Comment n'eût-il pas
songé à cette coïncidence historique, lui qui avait
grandi à l'ombre du chêne de Mi-voie et au milieu
du souvenir encore vivant des Trente ?
La même année, un autre honneur l'attendait.
Mgr l'archevêque de Rennes étant venu visiter
Redon, déclara qu'il avait apporté deux médailles ;
que ces médailles venaient de Rome, étaient à
SAINT-SAUVEUR DE REDON. 31
l'effigie de Pie IX et lui avaient été données, si
je ne me trompe, par le Souverain -Pontife lui-
même ; que l'une, d'argent, serait donnée au plus
digne des élèves, la seconde, de bronze, au plus
méritant après lui. — Le préfet de discipline dési-
gna et M. le supérieur présenta, pour la première,
Joseph Rialan, qui la reçut avec les compliments
du prélat et à notre grande satisfaction à tous.
A côté de ces faits se placent tout naturellement
les extraits suivants de sa correspondance; ils me
semblent le peindre assez complétement pour se
passer de préambule et de commentaires :
A MUes DE LAVILLE-LEROULX.
« Jeudi, 23 février 1860.
» Mes chères tantes,
» Je n'aurais pas pour beaucoup voulu vous voir
venir ici pour la sortie; j'aurais certainement été
bien content de vous voir, mais j'aurais été encore
bien plus fâché si, par là, vous ou ma tante Tur-
quetil, eussiez ramassé quelque rhume, pour long-
temps peut-être. Les jeudis ordinaires, on sort de
huit heures du matin à dix heures du soir, mais
le dimanche, ce n'est pas la peine d'en parler, car
on n'a que de midi à six heures et demie. En été,
je crois qu'il y a trois jeudis pendant lesquels on
peut sortir toute la journée.
32 JOSEPH RIALAN.
» Je n'ai pas beaucoup regretté votre chien
Minos : je vous assure qu'il ne me plaisait guère;
si vous vouliez, mes chères tantes, écouter les
conseils de votre neveu, je vous dirais qu'un chien
capable d'étrangler un homme du premier coup
est ce qu'il y a de meilleur, et qu'il vaut bien mieux
encore en avoir deux, un intelligent qui dise à son
camarade quand il faut mordre et l'autre comme
je viens de vous dépeindre. Mais vous me dites,
et avec raison, que je ne devrais pas me per-
mettre de vous donner des conseils, et ma tante
Félicité ajoute que je suis toujours dans les grosses
bêtes; ainsi je me tais sur ce sujet.
» Permettez-moi donc, mes chères tantes, de
m'arrêter ici, car l'ouvrage presse. Je vous embrasse
de tout mon cœur, ainsi que ma bonne tante Tur-
quetil, et je suis votre petit neveu,
» J. RIALAN. »
A MIles FÉLICIE ET ANNA RIALAN.
« Ma chère filleule,
» Tu es une excellente filleule, puisque tu
pousses l'amitié pour ton parrain jusqu'à lui écrire
deux fois de suite sans qu'il te réponde. Aussi tu
mérites bien qu'il le fasse enfin. Continue toujours
à aimer, respecter et chérir ce parrain si aimable,
SAINT-SAUVEUlt-DE-REDON. 33
si respectable et si vénérable, et surtout fais moins
de fautes d'orthographe dans tes lettres.
» Ton petit parrain, J. RIALAN. »
« Ma chère Félicie, tu mérites le compliment
que j'adresse à ma filleule; mais tu peux dire de
ma part à Blanche et à Marie qu'elles sont deux
paresseuses et ne méritent pas que j'abaisse sur
elles un regard de commisération, quand je serai
en Italie. Il faudrait maintenant qu'elles m'écri-
vissent les premières.
» Ton petit frère. »
A M. ET Mme RIALAN.
« 1er février.
» Mes chers parents,
» Nous sommes ici, je ne dirai pas dans l'eau,
mais dans les brouillards jusque par dessus la
tête; depuis le dégel, ce n'est qu'une brume con-
tinuelle, à peine interrompue de temps en temps
par un ou deux jours de beau temps. Je m'amuse
ou plutôt je m'ennuie plus ou moins ici, comme
c'est mon habitude. Je parle peu, je me creuse le
cerveau beaucoup trop et je m'ennuie peut-être
bien un peu par ma faute. Au reste, j'aime assez
à m'ennuyer. Au collège, quand on travaille, une
semaine passe comme rien ; le temps écoulé paraît
34 JOSEPH RIALAN.
avoir disparu comme un éclair ; celui qui ennuie le
plus, c'est le temps à venir. Celui qui est passé,
on en rit ; on gémit sur celui qui est à venir. Il en
sera toujours de même dans les siècles des siècles.
On se console par la perspective des vacances, hélas !
trop courtes.
» Adieu, mes chers parents, votre fils qui vous
aime et vous embrasse de tout son cœur. »
A Miles DE LAVILLE-LEROULX.
<r 22 février 1861.
» Mes chères tantes,
D D'ici Pâques, je vais avoir de quoi faire
en préparant mes examens de trimestre et une
composition de physique, qui embrassera tout ce
que j'ai vu en cette matière depuis le commence-
ment de l'année. Je ne sais comment je fais, mais
toujours est-il que je ne trouve jamais le temps de
rien faire, quand les autres en trouvent toujours
plus ou moins; je suis toujours un vrai saint Lam-
bin. Si jamais on me canonise, on devra le faire
sous ce nom-là ; il ne se trouve pas encore dans le
calendrier. Mes dernières places n'ont pas été bril-
lantes, j'ai été septième en version grecque et
sixième en vers latins. On dit ordinairement qu'à
SAINT-SAUVEUR DE REDON. 35
force de forger on devient forgeron; mais, quant à
moi, je ne deviens pas poète en faisant des vers
et je ne pense pas que je le devienne jamais. Du
reste, on dit que pour être poète il faut être fou;
j'aime donc mieux ne pas l'être de peur de perdre,
en le devenant, le peu de bon sens dont le ciel
m'a fait présent en m'envoyant dans ce monde.
A Mlles DE LAVILLE-LEROULX.
« 12 (juin Cl).
» Mes chères tantes,
Un mal qui répand la terreur
Et que le ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La grippe, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
Capable d'enrhumer en un jour l'Achéron
Faisait aux écoliers la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.
Je pourrais même dire qu'il n'en mourait aucun,
mais tous, tous étaient frappés. Moi-même, hélas!
tracassé depuis le 3 mai par le mal commun, j'y
ai presque succombé, car je me suis couché deux
jours. Mais aujourd'hui je me suis redressé, et si
je tousse encore, j'espère que ce ne sera pas
long.
» Je vous annonce, mes chères tantes, que j'ai
36 JOSEPH RIALAN.
été deux fois premier, en version latine et en ver-
sion grecque. Il faut ajouter en même temps, pour
que vous ne trouviez pas cela trop beau, que les
deux plus forts de ma classe étaient absents, lors
de la première de ces compositions, et les trois plus
forts, lors de la seconde; enfin, c'est égal; et si,
désormais, je ne puis arriver jusque-là, ce sera
du moins un encouragement pour moi. Nous avons
de mardi en huit, probablement, ou vers ce temps-
là, une composition d'histoire que je n'ai pas
encore regardée à cause de ma grippe; aussi n'ai-je
guère de temps pour la préparer.
» Vous m'avez dit, mes chères tantes, de re-
prendre mes leçons d'armes quand on les recom-
mencerait. Je les ai reprises au commencement du
mois de mai; ce qui me gêne, c'est que je suis
obligé d'y aller pendant une étude, on ne nous en
donne pas pendant les récréations, nous sommes
trop peu nombreux. Enfin, il faut se contenter
du morceau que l'on peut attrapper; je souhaite-
rais devenir fort sur les armes, mais nous avons
trop peu de temps.
» On nous fait faire et on nous apprend depuis
quelques jours l'exercice des tirailleurs; le collége
ayant été organisé militairement, on a procédé à
une élection de caporaux et j'ai été du nombre des
élus; comme vous voyez, c'est une dignité, c'est,
comme je le dis à mes parents, c'est presque une
SAINT-SAUVBUR DE REDON..37
3
position sociale. Malheureusement mes diverses
occupations ne me permettent guère de donner
mes soins à ma nouvelle charge et il est à craindre
que mon avancement ne soit pas rapide. Voilà déjà
une douzaine de jours que vous avez, sans vous
en douter certainement, mes chères tantes, un
neveu caporal. Du reste, tout va à Redon son train
ordinaire, si ce n'est que nous avons eu la visite
de l'Archevêque de Rennes, à qui l'on a fait une
réception magnifique; ce qui a un peu rompu la
monotonie de notre existence; mais tout cela est
déjà dans le lointain et ne ressemble plus qu'à un
brouillard. Quand j'ai envie de me consoler, je me
tourne d'un autre côté, de celui des grandes va-
cances , qui sont encore bien éloignées, mais ra-
mènent cependant l'espoir en mon cœur abattu,
d'autant plus qu'elles me permettront, je l'espère,
de vous embrasser. En attendant, je ne puis que le
souhaiter de tout mon cœur.
a Votre neveu tout affectionné. »
Cet écolier si sage et si modeste, au milieu de
ses succès, était toujours l'enfant charitable que
nous avons vu secourir les pauvres de Ploërmel.
La conférence de Saint-Vincent-de-Paul lui avait,
dès le principe, ouvert son sein; et, après en avoir
exercé successivement presque toutes les charges,
notre ami en fut élu président comme il l'avait été
38 JOSEPH RIAL AN.
autrefois de celle de Ploërmel. Il était bien connu
des pauvres, qui venaient souvent le demander au
parloir et auxquels il distribuait chaque jour le
bouillon et la desserte de nos tables. On m'écrivait,
il y a quelques jours, que je trouverais parmi eux
des renseignements précieux sur sa modeste mais
ardente charité, et je n'en fais aucun doute, car,
lorsque le soin de sa mémoire a réuni autour de
son cercueil, dans cette même chapelle où il pria
si souvent, sa famille, ses anciens maîtres et ses
successeurs, j'ai vu les pauvres, ces pauvres qu'il
avait secourus et qui ne l'avaient point oublié,
venir, eux aussi, en grand nombre, sur une invita-
tion à peine formulée, apporter à cette tombe,
déjà si glorieuse, l'honneur de leur présence et
l'hommage de leur prière. Lui, l'humble écolier,
l'obscur bienfaiteur des malheureux, réunissait
alors ce que les plus grands de ce monde ne trou-
vent jamais : les courtisans de la mort.
Après trois années passées de la sorte, Joseph
Rialan pouvait affronter sans trouble l'épreuve,
scolastiquement terrible, du baccalauréat-ès-lettres.
Il fut reçu au mois d'août 1862, et, malgré les dif-
ficultés de sa parole, son examen oral fut aussi
brillant que solide dans toutes les matières scienti-
fiques. Pour arriver là notre ami s'était ménagé
non-seulement des chances humaines, en travail-
lant toujours, mais encore des protections d'un
SAINT-SAUVEUR DE REDON. 31)
autre genre; il avait fait un vœu à sainte Anne,
la première patronne à laquelle pensent toujours
les Bretons : c'était, en cas de réussite, de faire à
pied le voyage de Rennes à Sainte-Anne d'Auray.
Accompagné de l'un de ses condisciples, il ac-
complit vaillamment son vœu et mit deux jours à
faire la route : c'était déjà comme une préparation
aux étapes de la vie militaire. Dans cette course
leur itinéraire amena les voyageurs devant la
tour d'Elven; et Joseph, l'homme du monde le
moins poétique, qui traitait Lamartine avec dé-
dain et honorait Victor Hugo d'un sourire de pitié,
s'arrêta longtemps, m'a-t-il dit lui-même, à rêver
devant le vieux donjon à demi-ruiné et tout vêtu
de lierre, songeant au passé, dont un amas de
pierres grisâtres est le dernier vestige et l'un des
plus éloquents souvenirs. Autant il était insensible
à l'harmonie de mots sonores, autant la beauté
d'un site ou la grandeur d'un fait le touchait pro-
fondément.
Quelques mois plus tard, après son examen de
bachelier-ès-sciences, et seul cette fois, Joseph Ria-
lan recommença, dans les mêmes conditions, le
même voyage. Depuis lors, cet usage s'est conservé
à Saint-Sauveur de Redon : chaque année, une
grande partie des nouveaux bacheliers prennent
à pied la route de Sainte-Anne d'Auray et vont
remercier la protectrice qui daigna bénir leur pre-
40 JOSEPH RIALAN.
mier pas dans la vie publique. C'est une des bonnes
choses que nous devons à Joseph Rialan.
Je m'attarde dans ces minutieux récits; qui ne
me le pardonnerait?
Il y a quelques mois, je visitais l'antique et vé-
nérable cité de Cologne, et j'y voyais une vieille
église toute remplie, de la voûte aux fondements,
des ossements de sainte Ursule et de ses compa-
gnes. Les murs mêmes en sont couverts. Je son-
geais en les voyant : — Combien les restes des
saints diffèrent de ceux des autres hommes ! Notre
délicatesse, qui s'offusque de tous les vestiges de
la mort, ne voit qu'avec répugnance la dépouille
que nous laissons après nous ici-bas, et s'écarte
avec dégoût de tout ce qui rappelle notre retour à
la poussière, — cette même délicatesse rassemble
avec piété, avec amour, avec les tendresses d'un
culte incomparable, les moindres débris des corps
qui furent ceux des saints et des martyrs. Elle les
garde avec respect, les orne des plus grandes ri-
chesses , et traite les reliques du plus pauvre des
mendiants avec une splendeur que les puissants
de ce monde ne peuvent pas déployer pour les plus
illustres de leurs ancêtres.
Moi aussi, je réunis et je conserve les restes d'un
saint; je considère cette tombe où dorment les
ossements bientôt blanchis, — si Dieu ne les garde,
— d'un soldat mort pour notre cause à tous, pour
SAINT-SAUVEUR DE REDON. 41
la cause de notre foi. Ah ! ne vous étonnez pas que
je m'arrête à reconstituer pour le présent et l'avenir
cette chère figure, à raconter son histoire et le
modeste éclat de ses vertus ! Voyez comme nous
aimons nos martyrs, comme nous prenons soin de
leur dépouille et de leur mémoire! Ce sont nos an-
cêtres et nos titres d'honneur; ce sont aussi les
exemples que nous avons à suivre.
J'ai dit ce que Joseph Rialan était aux yeux de
tous ceux qui l'ont approché durant cette période
de sa vie : et cependant je n'ai point parlé d'un fait
bien grave et bien significatif, que personne ne
connut alors et qui jette pourtant sur toute son
existence un jour sinon nouveau, du moins très-
remarquable.
Le monde entier connaît la révolution italienne
et les événements qui ont remué les âmes ca-
tholiques depuis sept années. La conscience uni-
verselle a dénoncé à la sévérité de l'histoire les
usurpations du Piémont, les spoliations dont il
s'est rendu coupable et les stériles protestations du
gouvernement français. Le domaine du Saint-Siège
fut envahi et notre drapeau, qui le couvrait, ne
sut pas le défendre. La Moricière saisit cette vail-
lante épée que les rancunes politiques condam-
naient à l'inaction, et forma en quelques jours une
petite armée, recrutée dans tous les pays et repré-
sentant parfaitement la diversité des nations réu-
42 JOSEPH RIALAN.
nies dans l'unité de l'Église. Le Piémont égorgea
cette poignée de braves aux champs de Castelfi-
dardo, pour sa honte éternelle et l'éternelle gloire
des vaincus. La France laissa faire; tout au plus,
conserva-t-elle au chef de l'Église une motte de
terre où il pût garder sa liberté personnelle, en
même temps que l'honneur du monde et la liberté
religieuse de deux cents millions d'hommes.
Les choses en étaient là en 1860. Le Piémont
déclarait qu'il avait le droit d'aller à Rome et qu'il
monterait au Capitole. Le gouvernement français
rassurait à peine les consciences émues par de
timides réclamations. Quelques jeunes gens, attirés
par l'espoir de renouveler le sacrifice des martyrs
de Castelfidardo, montaient la garde autour du
Vatican miné : l'avenir était bien sombre et le
dévouement grandissait avec les périls du Saint-
Siège.
Au fond de son collège, le bruit des événements
était venu émouvoir le cœur de Joseph Rialan. De
jeunes Bretons étaient partis pour Rome: quelques-
uns étaient morts; il le savait. Il comprenait la
légitimité, la beauté, le sens de cette armée catho-
lique, volant d'elle-même, dans sa liberté géné-
reuse , à la défense du Saint-Siège, protestant de
la vitalité de l'esprit chrétien et mourant pour
l'affirmer. Il le comprenait, ce jeune homme, au
fond de son âme et de sa solitude, et il le disait :
SAINT-SAUVEUR DE REDON. 43
l'idée et le sentiment catholiques dominent, d'une
hauteur que nous ne pouvons mesurer, l'idée et le
sentiment patriotiques, dont on trouve le culte au
fond de tout cœur pour lequel l'honneur et la foi
ne sont pas deux mots sonores et vides. L'Église
est une patrie et par là même une mère ; dès lors
tout fidèle, en tant que fidèle, est appelé à la dé-
fendre dans la mesure de ses forces et de ses
moyens. — Joseph s'était dit tout cela : il avait
senti son honnêteté se révolter ; il avait tres-
sailli , en voyant menacée, au moins dans son in-
dépendance, dans sa splendeur, dans sa forme
nécessaire, cette religion qui avait tout son
amour; le culte de ses pères était en danger, ce
culte où il voyait le fondement de l'ordre social,
et qui résumait pour lui toutes les traditions
de la patrie et de la famille : ne devait-il pas
partir ?
Le sang des vaincus de Castelfidardo n'était
point encore refroidi, quand, au commencement
du mois de novembre 1860, c'est-à-dire à peine
entré en rhétorique, notre ami écrivit à sa famille
la résolution qu'il avait prise de partir. M. Rialan,
malgré la profondeur de son sentiment catholique,
écouta la voix de la sagesse et refusa à son propre
enthousiasme une autorisation qu'il eût voulu pou-
voir accorder.
Le cœur de Joseph saigna ; mais le 22 novembre,
44 JOSEPH RIALAN.
il écrivit à ses parents cette lettre pleine de sou-
mission et de respect :
A M. ET Mme RIALAN.
« 22 novembre 1860.
» Mes chers parents,
» J'ai presque été désappointé en recevant votre
lettre de ce matin ; comme il y avait très-longtemps
que vous ne m'aviez écrit, je m'imaginais tout
bonnement.que vous vouliez que tout fût prêt pour
me dire de quitter le collège, et, en rompant le
cachet, j'étais dans une vive anxiété, qui, hélas !
s'est trop tôt évanouie. Mais, mes chers parents, si je
renonce pour le moment à partir, j'espère bien que
je ne tarderai pourtant pas longtemps ; au reste, je
vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire, et main-
tenant je mets tout entre vos mains ; mais soyez
bien persuadés que je suis toujours plein du'même
zèle, et que, du moment où vous trouverez que
l'instant est favorable, je partirai. En attendant, je
ne vais plus m'occuper que de mes études, qui,
entre parenthèses, ne vont pas comme sur des rou-
lettes. »
A M. ET Mme RIALAN.
« 23 décembre.
» Mes chers parents,
» Voici le premier de l'an qui arrive, et je vou-
SAINT-SAUVEUR DE REDON. 45
drais bien pouvoir vous embrasser; ou du moins,
puisquHl n'y a pas moyen de le faire, pouvoir vous
dire tous les souhaits que je forme pour votre
bonne santé et votre bonheur; mais j'espère bien
que vous les comprendrez mieux que je ne pour-
rais vous les dire, car vous savez combien je vous
aime. Vous allez peut-être - être étonnés, mes chers
parents, des singulières étrennes que je vous de-
mande ; mais, que voulez-vous, c'est plus fort que
moi, et quand vous me refuseriez encore cette fois,
je ne croirais pas devoir me décourager; car, pour
le dire enfin, je vous demande à partir pour Rome.
Je veux être franc, mes chers parents, et je vous
dirai les choses comme elles sont. Je ne voudrais
pas prendre conseil de moi seul dans une affaire
si importante; aussi suis-je allé trouver mon con-
fesseur. Je lui ai dit où en étaient les choses et lui
ai demandé si je pouvais encore vous faire ces
instances ; et il m'a répondu que je le pouvais par-
faitement, en le faisant avec soumission à votre
volonté; et je vous assure bien que pour lui il ne
désespère pas de me voir partir, et pourtant il
n'est point belliqueux, il s'en faut. Si je vous dis
tout cela, mes chers parents, c'est pour vous mon-
trer que je prends la chose au sérieux. Vous m'op-
poserez peut-être l'avis de M. de***; mais lui ne me
connaît pas; parce que je n'ai que dix-sept ans, il
a fort bien pu croire que je n'avais pas la force de
46 JOSEPH RIALAN.
porter les armes; et, après tout, on ne doit pas
condamner un accusé sans l'entendre. Je suis sûr
que si j'avais pu lui exposer mes raisons, il m'au-
rait dit : Partez. Au reste, il paraît qu'il ne pense
pas pour tout le monde comme pour moi, puisqu'il
a engagé plusieurs jeunes gens à partir, j'en suis
certain. Et quand personne ne partirait, serais-je
seul, je ne demanderais pas mieux que de partir;
car si je vais à Rome, ce n'est pas pour faire
comme tout le monde, mais bien pour la défense
de l'Église et pour mon bien particulier. Les
affaires ne sont peut-être pas aussi désespérées
qu'on le dit, et quand elles le seraient, on pourrait
encore mourir en combattant : or, il paraît qu'on
songe à se défendre, puisqu'on admet tous ceux
qui se présentent. Ne croyez pas, mes chers pa-
rents, que c'est dans un moment d'exaltation que
j'écris ces choses: je les ai considérées sous tous
les points de vue. Je me dis que je puis revenir,
mais que le plus probable est que je resterai. Mais
ce n'est pas là ce qui me fait le plus d'effet, c'est
quand je me dis qu'il faudra m'éloigner de vous
peut-être pour toujours, mes chers parents, et
mourir loin de vous : ce sont là les seules consi-
dérations qui pourraient me retenir. Mais Dieu me
donnera la force d'âme nécessaire pour exécuter
ce qu'il exigera de moi. Quant à la force physique,
il me l'a déjà donnée suffisamment pour supporter
SAINT-SAUVEUR DE REDON. 47
la fatigue d'une campagne. Voilà, je pense, mes
chers parents, tout ce que j'ai à vous dire sur ce
sujet. J'espère que ma persévérance va enfin être
couronnée de succès, et d'un jour à l'autre désor-
mais j'attends non pas tant une lettre qu'une voi-
ture pour retourner à Ploërmel et de là partir pour
l'Italie. Mais au moins, mes chers parents, n'allez
pas croire que je vous demande à partir par décou-
ragement et dégoût du collège; je n'ai point encore
les idées assez mal tournées pour cela.
» Adieu, mes chers parents, considérez, je vous
en supplie, mon projet sous tous les points de vue,
puis venez me chercher. Il ne faudra pas ensuite
longtemps pour me procurer un passeport pour
l'étranger, et alors.
» Votre fils qui vous embrasse et vous aime de
tout son cœur. J. RIALAN.
» P.-S. J'embrasse Jules et mes deux petites
sœurs, et je leur souhaite une bonne année. Je leur
répondrai la prochaine fois, si je ne les embrasse
pas auparavant. »
En face de cette persistance et de cette précoce
fermeté dans la résolution, M. Rialan ne crut pas
devoir se conseiller seul. L'avis même précédem-
ment donné par Mgr l'Évêque de Nantes lui sembla
avoir besoin de confirmation: contrarier une voca-
tion est chose trop grave pour ne pas méditer
48 JOSEPH RIALAN.
sérieusement une décision. M. Rialan écrivit donc
à un ami du général de la Moricière et fit demander
en même temps à Monseigneur de Nantes un nou-
veau conseil.
La générosité de notre ami s'impatientait de ces
retards imposés à son ardeur. La première réponse
donnée à ses ouvertures n'avait rien de bien formel
et l'avait laissé plein d'espérances. Il prenait déjà
ses dispositions et combinait son plan de voyage,
tout en prévoyant la possibilité d'un refus :
A Mme RIALAN.
« Dimanche.
» Ma chère maman,
» J'ai reçu votre lettre, ce matin. Votre autre
n'avait point été égarée; elle m'arriva le jour
même où je vous expédiais la mienne, mais après
le départ de cette dernière. J'en ai aussi reçu une
de mon père, mercredi ou jeudi dernier, et je vous
assure que, d'après sa lettre et la vôtre, j'espère,
quoique sans présomption, ou plutôt je souhaite,
je désire avec une lueur d'espérance. J'attends
votre décision, quelle qu'elle soit, sachant bien
qu'elle sera toujours pour le mieux. J'espère qu'elle
me sera favorable ; mais quand vous me refuseriez
nettement, une fois pour toutes, et en me grondant
de tous mes projets ultramontains, soyez assurée,
ma chère maman, que je la recevrai avec la même
SAINT-SAUVEUR DE REDON. 49
soumission que si vous me disiez que je suis bien
sage. Mais je puis vous assurer que je vois la chose
de sang-froid et avec l'esprit le plus flegmatique
du monde, ce qui ne m'ébranle pas du tout. Je vois
même les mauvais côtés de l'expédition, et la
preuve en est que, l'autre soir en me couchant, je
me disais que la terre nue ne serait pas si douce
que mon lit, et qu'une journée de marche avec le sac
et le fusil sur le dos serait plus fatigante (quoique
peut-être aussi agréable) qu'une journée passée à
griffonner. Du reste, ma chère maman, je puis vous
assurer que cette idée ne m'empêche nullement de
travailler, et je ne pense pas que personne se soit
aperçu par mon travail de mes longues et sérieuses
méditations. Car, après tout, à Rome comme par-
tout ou même plus que partout ailleurs, il faut de
l'instruction, et, à tout considérer, je ne suis pas
encore parti et je ne pourrai me dire sûr de mon
coup qu'une fois rendu.
» Adieu, ma chère maman. J'embrasse nos tantes
et mes sœurs et ma bonne Nanette. Votre soldat du
Pape qui vous aime et vous embrasse de tout son
cœur, J. RIALAN. »
Le travail de J. Rialan ne souffrait en rien, comme
il le dit lui-même, de ces préoccupations si graves :
il eût été impossible de se douter des projets de ce
studieux écolier, qui faisait des versions et jouait