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Journal d'une jeune fille / publié par Arnould Frémy

De
316 pages
Michel Lévy frères (Paris). 1853. 1 vol. (321 p.) ; in-18.
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BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
2e Série.
ARNOULD PRÉMY
JOURNAL
D'UNE
JEUNE FILLE
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS
1854
JOURNAL
DUNE JEUNE FILLE
JOURNAL
D'UNE
JEUNE FILLE
PUBLIE PAR
ARNOULD FREMY
PARIS
MICHEL LËVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE , 2 BIS
1855
L'auteur se réserve le droit de traduire cet ouvrage en toutes les langues.
Ce qu'on va lire a-t-il été réellement écrit par une
jeune demoiselle de notre temps, entièrement étran-
gère à la littérature, bien entendu, et qui a eu la
fantaisie bizarre de se peindre elle-même au moral,
la plume à la main ? — Le publie d'aujourd'hui est
beaucoup trop préoccupé et surtout trop profondé-
ment blasé pour prendre le moindre intérêt à une ques-
tion semblable.
On s'est trouvé avoir, par un singulier concours
de circonstances, l'entière disposition d'un cahier
manuscrit qui a paru contenir certains détails curieux,
et n'être pas absolument indigne d'être publié, à pré-
1
sent surtout qu'on imprime et réimprime tant de
choses.
On pourrait donner la preuve complète de l'authen-
ticité de ce manuscrit; mais à quoi bon? Les quelques
lecteurs qui veulent bien s'informer encore du carac-
tère et de l'origine d'un ouvrage décideront eux-
mêmes si ces souvenirs et ces confidences partent
vraiment de la main d'une femme, et si un homme
aurait été capable, je ne dis pas de les inventer, mais
même de les rédiger.
Quant au sort qui est réservé à ce volume, il est
très-aisé de le prévoir.
Ne vivons-nous pas toujours sous le charme des
grands récits à fracas et à grosses catastrophes, des
pièces de théâtre qui durent toute une nuit, et des ro-
mans qui finissent au bout de deux ou trois années?
Quel effet peut donc produire sur le public d'aujour-
d'hui un simple Mémoire sans incidents, qui n'offre
que le procès-verbal de certains sentiments, d'une
situation morale toute particulière ? Il faut qu'il s'at-
tende à n'être lu que d'un bien petit nombre de per-
sonnes.
Qui sait pourtant? Quand le temps aura imprimé à
ses feuillets cette légère teinte de rouille si favorable
à l'effet d'un livre, il n'est pas impossible qu'on y re-
vienne. Quelques curieux d'abord s'en empareront et
le remettront en lumière. C'est alors peut-être que
le public finira par trouver dans ce journal certaines
qualités de naturel et de sensibilité que nous avons
cru y découvrir pour notre part, et qui nous ont dé-
cidé à le faire paraître (1).
(1) J'ai laissé les initiales que j'ai trouvées dans le manuscrit,
ainsi que les noms des lieux et des personnes que l'on a tout
lieu de croire supposés,. Je n'ai pas besoin de dire que je me suis
attaché scrupuleusement à respecter le texte dans tous les détails du
style et jusque dans les négligences. J'ai seulement mis un titre gé-
néral, des divisions de chapitres, supprimé les redites et quelques
longueurs.
A. F.
JOURNAL
D'UNE JEUNE FILLE
PREMIÈRE PARTIE
I
Je me sens comme aux trois quarts détachée de la vie ;
pourtant j'entre à peine dans la jeunesse, dans ce qu'on
appelle la belle saison de l'existence.
Je ne suis pas heureuse ; je me. dis que je ne le serai
jamais. Cela n'est pas naturel sans doute, et doit tenir
aux défauts d'une nature inquiète, irritable, qui à grand
besoin de s'examiner et de faire un retour sur elle-même.
Je me décide donc à écrire jour par jour tout ce que
j'éprouverai. Cela me soulagera, et puis je pourrai me
relire plus lard, juger mes peines pour ce qu'elles valent.
10 JOURNAL
Mais d'abord, soyons franche avec moi. Est-ce bien le
seul détachement de la vie qui me pousse à cela ?
J'apprends dernièrement, par hasard, que plusieurs
femmes d'un rang et d'un esprit très-distingués, qui ont
de la religion, d'excellents principes, et sont, comme
moi, mécontentes de leur destinée, se sont mises à tenir
leur journal. Cette idée me frappe aussitôt, je me décide
à les imiter.
On m'a dit aussi quelquefois que j'avais en écrivant
de la facilité et même un certain brillant. On s'est peut-
être moqué de moi. Qu'importe ? on croit toujours un
peu à ces choses-là, malgré tout le bon sens qu'on peut
avoir.
J'écris donc ce journal, non pas seulement pour me
soulager le coeur, mais aussi pour céder au plaisir d'é-
crire. Ces pages seront comme un miroir où mon esprit
viendra quelquefois se contempler, se sourire à lui-
même. Ainsi la vanité a toujours une certaine part dans
nos résolutions les plus tristes.
Que de choses m'ont donné à réfléchir pendant ces
huit jours! J'ai appris à connaître le monde, j'ai acquis
en peu de temps une expérience bien affligeante.
L'image de cette journée me poursuivra longtemps.
Ce qui m'est resté, ce ne sont pas tant les impressions
assez communes de cette dernière journée, auxquelles je
suis faite depuis longtemps. Notre maison a toujours été
soumise à une discipline trop intelligente, trop vraiment
distinguée, pour sacrifier à ce vain cérémonial d'une dis-
tribution solennelle de récompenses faites aux plus dignes
et aux plus savantes. Quoi de plus triste et de plus dan-
gereux pour les jeunes filles que ces séances d'apparat ?
Toutefois un peu de confusion vulgaire ce jour-là est
D'UNE JEUNE FILLE. 11
presque inévitable. Il y a toujours de ces gens affairés
qui vont et viennent, se heurtent sans qu'on sache pour-
quoi ; des mères et des filles qui se retrouvent et s'atten-
drissent; des voix qui s'appellent, se répondent; des
embrassements et des adieux sans fin.
Nous avons eu dans toute la maison comme un flot d'es-
sences et d'odeurs pénétrantes que nous avait apportées
ce concours d'étrangers. Il s'y mêlait heureusement aussi
un parfum de verdure doux et frais qui vous remettait le
coeur.
Les arrosoirs du jardinier étaient en jeu depuis le matin
et inondaient les plates-bandes du jardin de pluies ex-
traordinaires. Je ne sais comment toutes ces sensations-
là me reviennent singulièrement au milieu de mes sou-
venirs.
Tout s'est enfin calmé : nous nous étions retirées sur la
terrasse ; on voit de là ce qui se passe dans la rue.
Nous regardions les voitures qui défilaient lentement
par la porte principale. J'ai reconnu plusieurs de nos
jeunes fugitives éblouissantes de bonheur, couronnées
de la fraîcheur de leurs belles années. Quelques-unes
ont bien voulu me reconnaître encore et m'ont dit adieu
de la main.
Nous avions, du reste, un admirable soleil, un ciel
limpide, semé de ces petits moutonnements de nuées
capricieuses que l'on aime tant à découvrir sur un beau
fond d'azur.
Un vent léger nous soufflait par moments à la figure, et
enlevait des feuilles d'acacias déjà flétries qui couraient,
dans l'air et me faisaient l'effet en voltigeant devant nous
de papillons à demi morts.
Le bassin toujours à sec qui se trouve entre les deux
12 JOURNAL
mélèzes, à l'extrémité de la terrasse, était rempli d'une
troupe d'oiseaux qui sautillaient sur le rebord, criaient
gaiement, becquetaient en passant les cailloux qui se ren-
contraient devant eux.
Il y a dans la vie de ces moments d'agitations étranges,
où l'esprit, tout absorbé qu'il est, s'attache aux choses les
plus futiles, les plus opposées à ses impressions.
Ainsi, tandis que nous nous promenions toutes les deux
sur cette terrasse, sans presque nous rien dire, appuyées
sur le bras l'une de l'autre, mon esprit voltigeait au
hasard, jouait tristement comme les oiseaux avec tous les
objets qui se présentaient. Au milieu de ce vagabondage
d'idées, je sentais mon coeur qui battait avec violence.
Il
J'ai lu, il n'y a pas longtemps, les Mémoires de ma-
dame de Maintenon, livre singulier qui m'a beaucoup
frappée et m'a fait faire bien des réflexions sur le carac-
tère de cette femme supérieure qu'on ne se lasse jamais
d'étudier.
Je me la représente assise toute roide au milieu des
cercles de son temps, qui doivent servir à établir sa
grandeur, se rendant volontairement ennuyeuse, cachant
sa grâce et son esprit sous la sécheresse et la réserve,
pour ne porter ombrage à personne.
L'aînée des dames A...., c'est pour moi tout à fait le
portrait de madame de Maintenon.
On peut dire qu'elle est toujours belle, et pourtant elle
touche à la vieillesse Mais son port est si naturellement
D'UNE JEUNE FILLE. 13
élevé, sa taille si souple, ses traits si nobles, si fins! Elle
a cet oeil mobile et rayonnant qui vous subjugue d'un trait
et vous pénètre jusqu'à l'âme quand il se fixe sur vous.
Dans quel tourbillon d'intelligence et de grâce elle
sait vous entraîner avec un seul mouvement dès qu'elle
veut être elle même !
Elle nous aperçoit, elle vient à nous aussitôt; la voilà
toute effusion, tout sentiment ! Son sourire est irrésis-
tible. Comment ne pas tout espérer d'après la manière
dont elle nous a reçues?
Elle emmène ma mère avec un charmant geste d'amitié
dans une petite pièce reculée, qui sert pendant l'hiver
de confessionnal pour les jeunes filles malades qui ne
peuvent pas aller à l'église.
J'ai compris, à un coup d'oeil qu'elle m'a jeté, que je
ne devais pas être de cette conférence. Je suis restée
dans le salon, occupée à regarder le mouvement de la
vieille pendule à colonnes qui se trouve sur la cheminée,
et à compter le balancement des arbres du jardin qui
passaient devant la fenêtre et me faisaient des signaux de
tristesse.
La conversation a duré plus d'une heure. Dieu sait si
j'étais clans les transes ! Ma mère m'a instruite de bonne
heure à faire bonne contenance dans les crises de la vie.
Plus on souffre dans certains cas, et mieux on doit sa-
voir sourire avec courage.
Ma mère était d'une sérénité parfaite en apparence en
sortant du cabinet, mais j'ai bien vu sur ses traits une
couche de pâleur. Elle m'a d'ailleurs fait en passant un
serrement de main bref et fugitif; j'ai tout compris.
Cette place de première surveillante, notre ressource,
noire espoir, nous échappe définitivement. La faiblesse
1.
14 JOURNAL
de ma santé a servi de prétexte. Mais j'ai su depuis qu'on
destinait ce poste à une jeune personne, du reste, aussi
capable, tout aussi digne que moi, et qui, de plus, est
très-protégée du clergé.
Je n'en veux pas à madame A...., bien qu'elle nous ait
manqué de parole bien vilainement. Je l'aime malgré
tout, à cause de son esprit. Je lui dois beaucoup, d'ail-
leurs ; c'est elle qui m'a appris à parler, à écrire naturel-
lement et à sentir les beautés des lettres de madame de
Sévigné.
Diriger aujourd'hui une maison d'éducation pour de
vraies demoiselles, et non pour de petites bourgeoises
renchéries, sans goût, sans usage, n'est pas chose facile.
Il y a beaucoup d'obstacles à vaincre. On ne fait pas tou-
jours ce qu'on veut.
Voyant pourtant que tout était perdu, je pensais à me
jeter aux pieds de madame A.... Mais elle m'a devinée
avec son coup d'oeil d'aigle. Elle m'a pris la main et m'a
donné un de ces baisers froids comme l'acier qui vous
font l'effet d'un petit coup de marteau qu'on vous appli-
querait sur le front.
Du reste, des protestations, des regrets à l'infini :
c'était un tel mélange de contrainte, de sécheresse, d'af-
fabilité, de politique profonde, qu'il n'y avait absolu-
ment qu'à sourire en admirant avec quelle grâce on nous
noyait dans un flot d'eau bénite.
Ma mère est aussi très-bonne politique quand elle
veut : elle a eu l'air d'être la dupe de ces grands sem-
blants de tendresse qui ont servi à colorer un refus
bien cruel.
J'ai fait comme elle; mais j'avoue que toute cette scène
m'a tristement remuée. Une femme que j'aimais à l'en-
D'UNE JEUNE FILLE. 15
thousiasnie (je ne sais pas aimer autrement), pour qui
j'aurais donné mon sang, mon existence, nous abandon-
ner de la sorte !...
C'est cependant quelque chose qu'un dévouement ab-
solu qu'on peut invoquer quand même, dans tous les évé-
nements de la vie !
III
Ce que c'est pourtant que de perdre de vue, pendant
un certain temps, les lieux même les plus connus! L'i-
magination se les peint toujours dans ses pensées comme
plus agréables et plus beaux qu'ils ne sont dans la réalité.
Ainsi, pendant cette absence de plusieurs mois, je
m'étais représenté notre petit tombeau de la rue de l'Échi-
quier comme infiniment moins sombre, surtout moins
rapproché du ciel que je ne l'ai retrouvé. Quand il s'est
agi de prendre le pli de cette habitation nouvelle, mon
coeur s'est mis d'abord à regimber un peu, il a eu quelques
éclairs de tristesse, mais il s'est remis bien vite à la
raison.
De plus, j'avais toujours conservé, malgré moi, cer-
taines illusions, des derniers vestiges d'espérances, qui se
sont dissipés d'eux-mêmes quand il m'a fallu considérer
de près notre sort présent.
Pourtant, avec cette série de fatalités qui sont ve-
nues frapper sur nous depuis quelque temps avec une si
constante régularité, est-ce qu'il ne fallait pas bien que
les choses fussent ce qu'elles sont aujourd'hui ?
Plus de ressources, n'est-ce pas? Plus rien, absolu-
10 JOURNAL
ment que nous-mêmes, nos coeurs, nos volontés. Tant
mieux! Combien j'aime, dans la vie, les choses nettement
tranchées. A l'oeuvre ! à l'oeuvre ! Voyons qui sera la plus
forte de nous ou de la destinée!
Mais quoi ! une maison de luxe, un berceau de pres-
tige, de noblesse et de finance, quand on n'a plus rien
au monde!
Il n'y a point de milieu, hélas I nous le savons bien
toutes : ou une maison du genre tout à fait relevé, ou
bien un de ces asiles du dernier vulgaire, d'où s'envolent
de pauvres jeunes filles ignorantes, sans la moindre cul-
ture, sans distinction, pas même la faculté de faire dans
le monde une révérence passable.
Ma mère essaye de se justifier, mais je l'arrête : l'en-
tendre s'excuser de ses sacrifices et de tout le bien qu'elle
m'a fait, ce serait, en vérité, par trop cruel!
Pourquoi donc nous décourager? Ne suis-je pas ce
qu'on est convenu d'appeler une jeune personne accom-
plie? J'ai une liste de connaissances, de sciences et de
talents assez longue, que je m'amuse à dérouler. Cette
idée nous a distraites et égayées un instant à travers
nos peines.
Mais il m'est échappé un coup d'oeil qui est parti mal-
gré moi comme la flèche, vers l'espacé si nu et si vide qui
existe entre les deux croisées de notre plus belle chambre.
— Nous en aurons un! s'écrie ma mère, qui a deviné
aussitôt ma pensée.
Un piano, quand nous manquons des choses les plus
essentielles de la vie!
Ma mère a, malgré toute sa raison, l'enfantillage des
belles âmes. Elle oublie tout dans un moment d'effusion,
pour fêter les désirs des personnes qu'elle aime.
D'UNE JEUNE FILLE. 17
J'ai parlé bien vite d'une foulure au poignet qui m'im-
pose un repos absolu au moins pendant plusieurs mois.
Ce mensonge m'est venu bien à propos. Ma mère m'a
crue ou elle a fait semblant de me croire.
Nous allons donc dès demain nous mettre en campagne,
essayer sur le genre humain l'énergie de nos deux âmes.
Nous avions autrefois ce qu'on appelle de belles rela-
tions, que nous avons perdues de vue insensiblement par
un découragement et aussi par fierté. L'image de mon
père nous revient sans cesse à l'esprit, sa mort, notre
denûment subit et toutes nos douleurs.
Nous n'avons eu du reste que quelques mouvements
d'abattement : tout le monde ne nous aura pas oubliées.
Nos courages ont eu bientôt fait de relever la tête. Som-
mes-nous donc les seules femmes, après tout, qui se
soient trouvées dans l'abandon absolu et aient eu à tenir
tête par elles-mêmes aux nécessités de la vie?
IV
Décidément la mine des ridicules humains est éter-
nelle, inépuisable ! On a beau la fouiller, elle fournit sans
cesse. Malgré tant de satires, d'observations, d'excel-
lentes comédies, il est écrit qu'on retrouvera toujours ici-
bas le règne des mêmes personnages gourmés qui suf-
foquent dans la peau de leur orgueil, et vous écrasent
du poids de leur regard comme de pauvres roseaux
quand vous venez -implorer leur pitié.
Il fallait bien pourtant annoncer ce qui nous amenait.
Alors des contorsions de regrets, des plaintes, des sou-
18 JOURNAL
pirs, des apitoiements sans fin. Au milieu de tout cela,
souvent, pas un grain de sensibilité ni d'intérêt sincère.
Voici pourtant quelques bonnes assurances qui nous
viennent des gens que nous connaissons le moins, bien
entendu. On nous dit qu'avant l'hiver nos relations seront
faites. Il me semble, du reste, qu'en nous voyant on ne
peut guère manquer de s'intéresser à nous, ni mettre en
doute notre bonne volonté.
Nous avons vu cette vieille dame si connue par ses
actions charitables. Elle habite le quartier Notre-Dame-
des-Champs. Elle est, dit-on, la providence de tout son
entourage; elle distribue de grandes aumônes.
Elle connaît beaucoup de prêtres influents, de nobles'.
Dans la visite que nous lui avons faite, elle s'est mise à
nous raconter, les larmes aux yeux, l'histoire d'une jeune
personne de grande famille, une petite-fille d'émigré, ré-
duite à donner des leçons au cachet pour subsister.
Qu'il y a-t-il donc là de si étrange et de si lamentable?
Une pareille condition, n'est-ce pas, après tout, la liberté,
le vrai moyen de ne rien devoir à personne?
On me dit que dans certaines grandes maisons il fau-
dra en entrant me confondre en révérences ; je les ferai,
mais pas trop profondes cependant, parce que je suis
fière par caractère, et que je veux toujours pouvoir, en
sortant, effacer de ma personne et de mes idées tous les
plis de servitude.
Nous ne sommes pas ici-bas du nombre des privilé-
giées : voilà qui est bien convenu, bien arrêté avec nous-
mêmes depuis fort longtemps.
Mais je ne serai jamais assurément de l'espèce de ces
êtres victimes, de ces natures éplorées qui ne savent que
gémir ici-bas, s'épuiser en plaintes, en anathèmes contre
D'UNE JEUNE FILLE. 19
le monde. Ce monde qu'elles accusent sans fin les laisse
crier sans se retourner, et il fait bien : il faut montrer
plus de force et de dignité dans le malheur!
Ma mère s'est plu à me laisser dans l'erreur aussi
longtemps qu'elle a pu. Elle m'avoue maintenant qu'il
lui a fallu contracter, à l'époque où nous avions encore
quelques espérances, des emprunts onéreux : de là, beau-
coup de tourments, des inquiétudes, qui lui font voir
l'avenir en noir.
Nous ferons face à tout : le travail, ce réparateur sou-
verain, n'est-il pas là? Nous ferons honneur aux pre-
miers engagements; en voyant notre bonne foi, il faudra
bien qu'on nous donne du temps pour le reste.
Ma mère m'embrasse avec transport; rien ne peut donc
m'étonner ni m'abattre; elle s'écrie que je suis un ange.
Du reste, nos caresses sont presque toujours brèves, un
peu fugitives à dessein. Les longs embrassements sont
bons pour celles qui ont dans la vie du calme et du loisir.
Quelques regards bien expressifs, de certains éclairs
d'affection, échangés en passant, c'est assez pour nos
deux coeurs pour se sentir et s'entendre.
V
Me voici donc établie, pour mon début, auprès de deux
petites filles fort gentilles, très-jeunes, qui commencent à
parler distinctement. Elles ont beaucoup d'espièglerie,
d'intelligence, et de longs cheveux bouclés qui leur cou-
rent derrière les oreilles.
J'éprouve un certain plaisir quelquefois à écouter leur
gazouillement; je suis accoutumée déjà à voir leurs pe-
20 JOURNAL
tits doigts picoter comme des mouches les touches du
piano. Le bruit de leurs fausses notes, qui me donnait des
agacements nerveux dans les premiers temps, ne me
cause plus maintenant qu'une sensation très-supportable.
Elles n'ont qu'un défaut, c'est de demeurer au bout
de la rue de Varenne. C'est pour nous un long voyage.
La course n'est rien quand le temps est beau ; mais les
jours de vent, de froid ou de grande pluie!
Souvent nous rentrons mouillées, accablées ; cinq
étages à franchir pour couronner l'oeuvre et nous re-
mettre de nos fatigues !
Heureusement on oublie vite et l'on se repose bien à
l'ombre de cette cellule simple, amie, où l'on retrouve
partout l'influence d'une main sensible qui a tout arrangé,
qui a laissé sur tout ce qu'elle a touché comme une em-
preinte d'affection.
L'une des deux pièces est à moi, bien à moi. Ma mère sait
que j'ai parfois d'impérieux besoins de solitude, afin de
pouvoir céder à mes entraînements de rêverie. Il est bien
convenu entre nous qu'elle ne regardera jamais ce journal
qu'elle me voit tenir, et qui n'est absolument que pour moi
seule.
En effet, si une autre que moi jetait les yeux dans ce
labyrinthe de mes pensées, je n'y serais plus libre, j'au-
rais des réticences, des détours nécessaires. Il est de
ces choses fortuites et vagabondes qu'il me faudrait
retenir en songeant à autrui.
Tandis que je n'ai qu'à laisser tomber un certain rideau
vert qui nous sépare, je me trouve comme isolée dans
les profondeurs d'un bois touffu. Je laisse alors mes idées
faire tout ce qui leur plaît, courir, ouvrir leurs ailes et
voltiger tout à leur aise.
D'UNE JEUNE FILLE. 21
Je me sens balancée entre l'imaginaire et le réel. J'ai
souvent de délicieuses extases, j'entrevois comme à
travers un voile léger un ciel qui m'est inconnu, d'autres
astres, d'autres nuages que ceux qui roulent sur ma tête.
Je me dis avec ravissement que les maux de la vie
sont peu de chose et n'auront jamais beaucoup de prise
sur moi, puisque je puis toujours me réfugier dans ce
petit nid de mes réflexions, me créer comme dans les
songes une de ces sphères flottantes d'azur et de demi-
lumière, où les pensées s'éteignent, s'engourdissent, où
l'on n'entend plus rien de tous les bruits sourds qui pas-
sent au-dessous de soi.
N'est-ce pas un mal de rêver ainsi à l'infini ? Je m'in-
terromps parfois... Si j'allais tomber dans le mystique,
devenir une de ces femmes à contemplation perpétuelle
dont on nous faisait peur autrefois, une Maximille, une
Priscille, une madame Guyon ?
Pourquoi ces craintes? Je saurai toujours bien, quand
il le faudra, couper court à tous ces jeux de mes pensées.
VI
Les premiers froids m'ont un peu éprouvée ; ceci, du
reste, était prévu d'avance. Je me connais, je savais bien
que j'aurais à saluer l'hiver par une indisposition de
quelques jours.
J'ai voulu garder le lit tout aujourd'hui, afin de pou-
voir être sur pied dès demain et me trouver plus forte
que jamais.
Beaucoup de femmes éprouvent je ne sais quelles dé-
22 JOURNAL
lices à se sentir souffreteuses, malingres. Moi, je hais, au
contraire, la mauvaise santé. J'ai remarqué d'ailleurs que
les physionomies blêmes, exténuées, ne réussissent pas
dans le monde ; elles donnent la fièvre à ceux qui les ap-
prochent.
Après tout, qu'est-ce donc qu'une petite toux d'hiver
qui vient vous visiter amicalement, plutôt, je pense, avec
des intentions caressantes que sous une forme d'attaque
sérieuse? On en vient vite à bout avec un peu de pa-
tience et de soin.
Nous connaissons un médecin, homme d'esprit et de
mérite, qui est seulement, comme beaucoup de médecins,
un peu banal et verbeux.
Il me porte un véritable intérêt. Il ne s'occupe pas
seulement en moi du physique, il observe aussi le mo-
ral ; il cause longuement avec moi. Il sait bien que je
tiens mon journal et ne songe pas à m'en détourner ;
loin de là.
J'ai donc toujours sous la main ma bizarrerie (c'est
ainsi que j'appelle mon cahier) ; toute idée qui me vient,
je la transcris sur le. moment, sans m'inquiéter de l'effet
qu'elle me produira plus tard.
Quelquefois pourtant la fatigue me prend ; je suis
forcée de m'interrompre ; le sommeil diminue chaque
nuit, l'appétit est perdu : les choses seraient-elles donc
plus graves que nous ne pensions ?... Allons! est-ce qu'il
n'y a pas un Dieu de bonté là-haut qui veille sur ses
créatures et ne peut les abandonner quand elles l'invo
quent du fond de leurs peines?
Ce qui me navre le plus, ce sont certains sourires de
ma mère, de ces efforts de gaieté qui sont pour moi plus
accablants que la douleur même.
D'UNE JEUNE FILLE. 23
Mettons tout de suite les choses au pire : tout est
désespéré, un cercle d'adversité nous presse, l'abandon,
l'oubli de tous... Qui sait? le plus sage, le plus court,
serait peut-être d'aller vers quelque hôpital?...
Ah ! pardonne-moi d'avoir osé écrire ce mot funeste ;
si jamais tu le lisais!...
Moi, dont tu as toujours été si fière; moi, que tu
appelles l'orgueil de ta vie, ta fleur de tendresse; moi,
qui porte un beau nom d'ailleurs, j'irais tomber là où
languissent les infortunés, ceux qu'on regarde comme le
rebut du monde!...
Pardonne-moi, encore une fois. Ce n'est là qu'une de
ces forfanteries cruelles qui vous viennent parfois dans
les souffrances. L'esprit va tout de suite aux extrêmes,
afin de pouvoir respirer à son aise et en rabattre ensuite,
en sortant de ces songes funestes qu'il s'est créés lui-
même.
VII
Il n'y avait plus à songer à écrire : la plume me tombait
des doigts à chaque instant, elle était elle-même comme
exténuée; et puis, les idées ne s'enchaînaient plus.
Ma mère a passé plusieurs nuits à me veiller. Quand
j'ouvrais les yeux, par hasard, je la retrouvais toujours
debout, s'inquiétant, s'agitant aux moindres mouvements
que je faisais. Quelles forces humaines auraient tenu à
cela? J'ai exigé qu'elle se fît suppléer près de moi.
On nous a proposé une petite garde-malade, une jeune
fille du voisinage qui se trouve sans ouvrage en ce moment.
Elle appartient à une famille nombreuse : peu de res-
24 JOURNAL
sources, beaucoup d'enfants, un travail souvent inter-
rompu : toujours l'histoire des existences de pauvres
gens.
Cette fille a un air de candeur et de distinction qui
m'a plu d'abord.
Elle est à peu près de mon âge; sa taille est jolie, sa
figure animée, ses yeux doux et remplis d'expression.
On voit paraître dans sa mise, à travers la gêne, ce cachet
de décence et de propreté qui plaît et rend la misère
intéressante.
Elle ne me quitte pas d'un seul instant; attentive,
remplie de soins. Quelquefois je m'amuse à la faire lire
à haute voix, mais elle ânonne ; j'aime mieux la faire
causer.
Suzanne (c'est son nom) doit avoir un excellent coeur ;
tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle dit, est comme recou-
vert d'un voile de délicatesse et de grâce naturelle.
Elle voit bien que nous sommes dans le plus profond
dénûment ; tout ce qui nous entoure le crie assez haut;
mais elle a l'air de tout ignorer ; jamais, de sa part, un
trait de curiosité ni de familiarité importune.
Ce n'est pas parce que je suis une femme (en suis-je,
hélas! à revendiquer les privilèges de mon sexe?), mais
il me semble que nous avons de ces égards pour le mal-
heur, de ces ménagements qui sont à nous et que les
hommes n'ont pas. Nous n'humilions jamais quand nous
le voulons bien. Les âmes les plus susceptibles n'ont rien
à redouter de notre part.
Ainsi d'où vient que cette jeune ignorante, qui n'a
jamais eu que le hasard pour maître, s'avise si bien de
tout ce qui peut servir à me rassurer et à me consoler ?
Serait-ce, par hasard, le chétif salaire que nous lui
D'UNE JEUNE FILLE. 25
donnons qui la dispose si bien? Je rougis, en vérité, d'y
songer. Elle m'a déjà répété plusieurs fois, en souriant
comme un petit coeur, qu'elle était fort heureuse d'avoir
trouvé à gagner cette somme-là, dont elle s'arrange pour
faire une espèce de bienfait.
Je suis à peu près aussi pauvre qu'elle ; j'ai seulement
l'éducation pour moi. On a dû me former de bonne heure
à certains raffinements de sentiments et d'idées. Mais elle,
qui donc l'a instruite, si ce n'est le coeur ?
Nous avons été amenées à parler mariage.
Elle m'a dit que pour se marier il fallait avoir quelque
chose. En vérité, pauvre enfant! Quoi ! tu en es à faire
cette découverte-là, à sentir que c'est là une des grandes
lois de notre monde, la nécessité de l'argent pour toute
jeune fille qui veut se marier !
Elle a quelque tourment secret, j'en suis sûre. Il me
prend quelquefois envie de la questionner, mais à quoi
bon. si je ne puis pas lui porter remède? Pourtant, je
sens que j'aurais grand besoin d'avoir autour de moi un
être vraiment heureux, exempt de peine et d'inquié-
tude. Je me consolerais par la vue d'un bien auquel je ne
puis aspirer pour mon compte.
Pourquoi cette jeune fille ne serait-elle pas favorisée
du sort comme tant d'autres ? Quelque honnête ouvrier
qui apprécierait tout ce qu'elle vaut... J'aurais tant de
plaisir à l'instruire, à lui faire partager ce que je puis
avoir de plus qu'elle de jugement et d'expérience !
20 JOURNAL
VIII
Son coeur paraissait si gros, qu'il a bien fallu me décider
à l'interroger directement.
Ce matin, comme elle s'approchait de mon lit, j'ai pris
sa main, je l'ai regardée fixement entre les deux yeux.
Je lui ai dit qu'elle devait avoir dans l'âme un chagrin
qu'il fallait qu'elle me confiât.
Elle a d'abord détourné la tête avec embarras, puis
elle a fini par m'avouer que ses tourments tenaient à ce
qu'elle avait dans le coeur une inclination ; ce sont là
ses expressions; je les transcris sans y rien changer.
J'avoue ma simplicité : devant un pareil aveu, je suis
restée quelques instants stupéfaite, confondue.
J'avais beau me dire que ce grand secret qu'elle me
cachait ne pouvait être autre chose que cela. J'éprouvais
un vif sentiment de déplaisir et comme d'aversion pro-
fonde pour cette jeune fille, qui m'avait d'abord inspiré
tant d'intérêt.
Ainsi il y a encore dans ce monde des êtres assez
faibles, assez dénués de bon sens, pour se laisser duper
par des mots d'une si insigne fausseté ! Une inclination !
Est-il possible? Cela existe donc vraiment? Il faut abso-
lument y croire !
Je l'ai fait asseoir amicalement sur mon lit. Elle m'a
dit que son chagrin venait surtout de ce qu'elle croyait
éprouver bien plus d'affection qu'on n'en avait pour elle.
Et là-dessus des plaintes, des regrets, un torrent de
larmes que j'ai d'abord laissé passer.
D'UNE JEUNE FILLE. 27
Elle s'est attachée à un jeune homme qui appartient à
une famille riche. Il est, par conséquent, d'un rang très-
différent du sien. Elle m'a dit, je crois, qu'il tenait au
barreau.
Elle l'aime ou elle se figure l'aimer, car je ne puis me
décider à croire encore une fois qu'une femme qui n'a
pas perdu tout à fait le discernement, la raison, puisse
aimer pour tout de bon un être qui n'est pas absolument
son égal.
Elle a cédé, la pauvre imprudente, comme elles cèdent
toutes, sans réflexions, et sans considérer les suites !
Que ne l'ai-je connue plus tôt ! Je l'aurais arrachée du
bord du précipice. J'aurais tout employé pour la sauver,
conseils, prières, religion, attachement.
Je l'avais bien prévu. Son séducteur ne pouvait être
qu'une âme vulgaire, qui a abusé de son ascendant sur
une malheureuse créature. Elle m'a fait voir des lettres
d'amour qu'elle porte toujours dans son sein; rien, ab-
solument rien dans leur langage qu'une pitoyable am-
plification sentimentale, de tristes lieux communs.
Et voilà ce qu'elle osait me vanter comme le chef-
d'oeuvre de la passion la plus vraie! Pauvre infortunée!
on ne l'a pas même payée avec de la monnaie de bon aloi !
Elle a bien vu le sentiment de déception profonde que
ces lettres m'inspiraient.
J'ai assisté alors à un douloureux spectacle! Cette
jeune fille, si calme encore tout à l'heure, était comme une
folle devant moi. Ce n'était plus seulement de l'affliction,
c'était tout un bouleversement qui s'était fait en elle; des
mots entrecoupés, des gestes convulsifs.
J'étais intérieurement révoltée de ce spectacle. Je me di-
sais qu'un être qui, après tant de chutes, d'avertissements
28 JOURNAL
et d'exemples sans nombre, a couru volontairement au de-
vant du malheur, devrait au moins faire preuve de con-
stance et ne pas fléchir ainsi devant les suites de sa fai-
blesse.
IX
Pourquoi donc s'est-on plu à me promettre une conva-
lescence assurée pour un terme rapproché, quand on
savait bien que j'étais encore si loin d'être guérie? Qu'elle ,
vienne seulement, cette guérison tant promise, pour une
certaine époque que j'ai fixée en moi-même, et je remer-
cierai le ciel !
Mais je veux tout savoir ; qu'on ne me cache rien sur-
tout ! Les quelques leçons que nous avions recueillies
pour moi, avec tant de peine, se sont envolées d'elles-
mêmes comme un flot de fumée, au premier bruit de cette
maladie. Cela était prévu d'avance; faut-il donc se dé-
sespérer pour cela?
Nos dettes s'accumulent à vue d'oeil : tant de soins, de.
détails, de dépenses de toute espèce qui se multiplient
chaque jour autour de nous !
Il nous arrive souvent des physionomies sinistres. J'en-
tends de mon lit des menaces, des éclats de voix. — Qu'y
pourrais-tu faire, me dit ma mère, lorsque je l'interroge
sur ce qui se passe ?
En effet, je ne puis que me rétablir au plus vite, je ne
suis guère bonne qu'à cela. Il faut convenir que je suis
une créature bien précieuse, bien utile dans ce monde !
Quel hiver, bon Dieu ! Que les personnes qui veulent
bien songer encore quelquefois à nous ignorent à jamais
D'UNE JEUNE FILLE. 29
tout ce que nous endurons ! Nous ne voulons pas les af-
fliger outre mesure.
Chaque matin, je me dis que la journée va nous amener
sans doute quelque bonheur inespéré pour relever un
peu nos coeurs. Le jour se passe et ne nous amène rien
que le retour des mêmes tourments.
Ma mère a vu aujourd'hui la seconde de ces hautes ré-
putations de charité : cette autre dame, riche aussi, très-
pieuse, qui jouit d'une grande influence d'aumône dans sa
paroisse. Elle est chargée d'une légion de pauvres qui la
bénissent et prient pour elle à toutes les heures de la
journée.
Il y a de ces conversations qui ne se traduisent pas ;
on se contente de les rapporter, c'est le mieux.
— Si vous étiez des femmes raisonnables et vraiment
courageuses, a dit cette dame, il y aurait un parti à
vous proposer, parti extrême, j'en conviens, et que tout
le monde n'adopterait pas, mais enfin...
J'attendais avec anxiété, m'a dit ma mère, qu'elle vou-
lût bien continuer.
— Aujourd'hui, dans beaucoup de familles recom-
mandables, on, choisit des femmes de chambre allemandes
ou anglaises, non pas seulement pour l'avantage d'une
langue étrangère, mais aussi à cause des garanties de
distinction, de moralité, que nos domestiques n'offrent
pas toujours... Croyez-vous donc que si certaines jeunes
filles françaises, instruites, bien élevées, qui connaîtraient
les langues, avaient le courage de venir se proposer?...
Elle parlait toujours, m'a dit ma mère, mais ses pa-
roles n'étaient pour moi qu'un bourdonnement confus
qui me frappait les oreilles ; je n'entendais plus rien.
Et moi aussi, j'avais cessé d'entendre : à ce mot de
2
50 JOURNAL
femme de chambre, je me suis dressée sur mon séant, je
me suis cramponnée à mes rideaux, j'ai eu un moment
d'égarement.
— Plutôt mourir tout de suite!...
Ma mère, effrayée, m'a prise dans ses bras en me ser-
rant contre elle-même avec force :
— Oui, sans doute, il vaudrait mieux mourir. Mais
est-ce que je ne suis pas là pour te défendre, te sauver?...
Son coeur était encore plus révolté que le mien. Nous
avons eu un moment d'accablement et de silence.
— Pourquoi nous inquiéter, après tout, de ce qu'a pu
nous dire ce monstre de sottise et d'orgueil? C'est un de
ces outrages qu'il faut savoir endurer sans rien dire.
Pas une larme ne m'est venue dans les yeux; j'ai at-
tendu la nuit.
Alors, je l'avoue, quand je me suis sentie seule au mi-
lieu des ténèbres, je me suis mise à pleurer de toute mon
âme et sans mesure.
Je me voyais avilie et rampante sous un joug indigne;
d'anciennes amies, forcées de ne plus me reconnaître, dé-
tournant la tête à mon approche, par le dégoût de ma
triste condition.
J'essuyais mes yeux avec la résolution de ne plus pleu-
rer, mais bientôt les larmes redoublaient, puis les sou-
venirs, puis les prières à Dieu, les remords. Et c'est au
milieu d'un tel chaos d'agitations, d'angoisses, que je me
flatte de guérir, quand je ne fais moi-même à chaque
instant que renouveler mes douleurs!
D'UNE JEUNE FILLE. 51
X
Puisque cette petite s'est confiée à moi, il faut absolu-
ment que je la sauve; c'est une loi que je me suis faite.
Depuis que je possède son secret, elle se rapproche de
moi tous les jours davantage, ce qui prouve bien qu'elle
a l'âme simple et bonne.
Ses illusions sont loin d'être dissipées ; je le vois à
certains mots qui lui échappent de temps à autre. Du
reste, en réfléchissant à sa position, j'ai cessé d'en être
étonnée ni scandalisée.
Nous autres, filles bien élevées, nous considérons les
entraînements du coeur comme de pures duperies. Nous
savons nous en railler et les mépriser. On a bien soin
de nous engourdir l'âme de bonne heure pour les choses
de sentiment; c'est en cela surtout que consiste la saine
éducation de la femme.
En peut-il être de même pour ces pauvres jeunes filles
de la classe inférieure, presque toujours abandonnées à
elles-mêmes ? Le catéchisme et le confessionnal, voilà
tous leurs préservatifs, leurs moyens de salut dans le
monde. Ces choses-là sont souvent de peu d'usage et bien
élevées pour leur intelligence.
Elles se figurent que les femmes sont envoyées ici-bas
pour aimer, s'attacher ; c'est précisément tout le con-
traire qu'il faudrait leur persuader. C'est de cela qu'elles
doivent se préserver avant tout, sous peine de tomber
dans un abîme dont elles ne se relèvent plus.
Comment faire entendre brusquement à ma petite pro-
52 JOURNAL
tégée toutes ces tristes vérités dans l'état d'abattement où
elle est? Elle se découragerait d'elle-même; c'est là le
plus grand danger à la suite d'une première faute.
Ce n'est qu'à force d'effusion, de douceur, d'intime
confiance, que je puis espérer la redresser.
Mais, quand je. lui ai déclaré qu'elle ne devait plus son-
ger à revoir celui à qui elle pense sans cesse, elle a com-
mencé par se révolter.
— Qui donc me récompensera, qui me tiendra compte
d'un tel sacrifice ?
— Est-ce que vous n'avez pas une mère? me suis-je
écriée en m'emparant de ses deux mains avec transport.
Quel coup fatal pour elle, si elle savait que sa fille aînée,
celle qui devait être l'exemple et la tutelle des autres en-
fants, s'obstine à aimer un homme qui ne peut pas l'ai-
mer, qui demain peut-être sera marié à une autre femme!
J'ai vu alors ses yeux qui se remplissaient de grosses
larmes; j'ai compris que je pouvais insister.
J'avais bien lu dans sa conscience; elle cherche à
s'endurcir, elle croit que le monde entier va se soulever
contre elle pour la punir de sa faute.
Non, les choses humaines ne sont pas si cruelles que
cela: un regret profond, un coeur qui se repent a toujours
son prix ici-bas. Il doit encore y avoir, surtout parmi
les pauvres gens, de ces âmes généreuses qui savent ou-
blier, couvrir du voile du pardon un premier égarement.
J'ai eu un moment de vrai bonheur. Ma protégée s'est
jetée sur mes mains qu'elle a couvertes de baisers. Elle
m'a remerciée avec effusion de tout ce que je lui témoi-
gnais. Elle m'a dit que je serais toujours sa conseillère
et sa meilleure amie.
Elle ne reverra plus celui qui lui a fait tant de mal, elle
D'UNE JEUNE FILLE. 35
me l'a juré; elle a tenu à brûler ses lettres devant moi.
Je la crois sincère quant à présent. Mais sa résolution
tiendra-t-elle ? Puis-je me dire que je l'ai sauvée pour
toujours? Il y a tant de piéges, de périls sans cesse re-
naissants autour de ces existences malheureuses!
XI
Nous n'avons plus à conserver d'illusions. Il est bien
clair que l'hiver est tout à fait sacrifié. Ce mieux tant an-
noncé n'arrive pas, loin de là ! mon état ne fait qu'empi-
rer tous les jours.
Irons-nous jamais jusqu'au printemps prochain? Ma
mère ne songe qu'à me sauver, elle achète fidèlement et
sans rien consulter tout ce qu'on nous prescrit; je sais
qu'elle continue à emprunter en désespérée.
Si je mourais demain, pourtant, que deviendrait-elle ?
Seule, en butte aux jugements d'un monde, implacable,
qui, sans doute, l'accablerait de ses critiques, lui dirait
qu'elle a mal calculé, qu'elle s'est sacrifiée follement...
Si nous avions près de nous, en ce moment, un ami
expérimenté, judicieux... Mais où trouver cet ami? Qui
donc voudrait s'attacher à deux femmes entièrement iso-
lées comme nous, à deux caractères à la fois fiers et
bizarres tels que les nôtres?
Quant à nous tourner vers ces gens à grandes protes-
tations que nous avons vus un instant, il n'y faut pas
songer. Laisser voir même l'ombre de notre détresse, ce
serait tout perdre, sacrifier l'avenir à jamais.
Ma mère, qui sait montrer tant d'héroïsme dans le mal-
2.
34 JOURNAL
heur, a cent fois raison.— Endurons tout, la mort même,
plutôt que d'aller ramper sans profit sur le seuil de
quelque porte inexorable.
Oui, oui, soutenons bien la lutte jusqu'au bout, avec
calme et en silence surtout. La jeunesse de tant de
femmes s'écoule dans le concert de toutes les félicités,
des fêtes du monde ! Eh bien ! la mienne aura été tout
entière abreuvée d'amertume et de souffrances. Est-ce
que tout cela ne nous sera pas compté un jour?
Et puis, quelles facultés de bonheur à peu de frais
il nous restera de nos peines ! Même à présent, quand
nos âmes se détendent et que. nos bonnes et joyeuses
pensées d'autrefois viennent par hasard nous visiter,
comme nous redevenons bien vite nous-mêmes, comme
nous savons encore nous épanouir ensemble jusqu'au
fond du coeur, au moindre souffle un peu propice qui a
l'air de nous venir !
Je me dis que tout cela ne peut durer, que notre heure
va venir, sans doute, que le sort est bientôt las de nous
poursuivre.
Que ne suis-je toujours dans ces espérances-là ! Mais
souvent, hélas! la souffrance l'emporte, l'abandon, le
désespoir... J'appelle la mort à grands cris. Oui, la
mort, malgré les reproches que je me fais de ma lâcheté
et tous les remords que ce mot-là m'inspire !
XII
La voici donc venue cette catastrophe suspendue sur
nous depuis longtemps. J'aime mieux qu'elle ne se soit
D'UNE JEUNE FILLE. 55
pas fait attendre davantage. L'orage qui éclate est souvent
moins terrible que celui qui menace et qui gronde.
Aujourd'hui j'avais éprouvé un peu de mieux. Un de
ces rayons de soleil doux et timides qui s'égarent quel-
quefois dans les jours d'hiver s'était glissé dans notre
retraite. Tous les objets étaient comme enveloppés d'un
reflet gracieux de lumière et de gaieté. Quelques fleurs
riantes placées sur la cheminée à mon intention, les
quelques gravures qui ornent nos murs, nos meubles si
simples, tout ce qui nous entourait semblait rayonner
à mes yeux comme pour fêter ma convalescence.
J'avais pu essayer de me lever vers le milieu du jour :
étendue dans un fauteuil, j'étais heureuse de me sentir
enfin séparée de mon lit de souffrance, où j'étais attachée
depuis bien longtemps.
Tout à coup, ma mère se lève d'un air inquiet. Je ne
savais pas ce qui se passait. Je n'avais pas même entendu
que l'on eût frappé à la porte d'entrée.
Ma mère ouvre, puis elle recule d'un pas : elle a l'air
de s'opposer à ce qu'on entre. Je la vois qui joint les
mains avec désespoir.
Je n'oublierai jamais de ma vie l'apparence du singu-
lier personnage qui s'est introduit près de nous, l'oeil
mobile et obséquieux, le geste furtif, l'échine mysté-
rieuse, affaissée : derrière lui, deux hommes de mau-
vaise mine et dont je n'ai pu d'abord deviner l'office.
Ma mère s'élance au devant d'eux, j'entends qu'elle les
supplie, essaye de les arrêter; elle leur montre le fau-
teuil où je suis étendue.
Mais les ordres d'un certain M...., qui nous fait pour-
suivre, sont, formels : sa patience est à bout. Ma mère a
beau rappeler que ce M.... nous a eu autrefois de grandes
30 JOURNAL
obligations, qu'on n'a pas été inexorable pour lui, rien
n'y fait, il faut qu'on agisse.
J'avais eu le temps de me jeter sur mon lit, tout
habillée, et de fermer mes rideaux précipitamment, afin
qu'on pût croire que je m'étais endormie.
Ce droit affreux que la loi donne aux hommes de dé-
pouiller, dans certains cas, la demeure de leurs sembla-
bles, il est donc bien vrai qu'il existe ! Je le considérais,
moi, comme une vieille coutume oubliée, perdue dans
les recueils de lois ; tout au plus comme une mesure que
l'on faisait quelquefois retentir aux oreilles des gens de
mauvaise foi pour leur faire peur, mais sans l'exécuter
jamais.
Tout ce que nous avions autour de nous a été emporté
en un clin d'oeil. Ma mère, qui prévoyait l'événement de-
puis plusieurs jours, avait eu heureusement le soin de
cacher dans une pièce écartée nos robes, le linge, quel-
ques menus objets.
Il paraît, du reste, que l'huissier s'est comporté avec
une certaine clémence. Il eût pu se montrer beaucoup
plus dur dans la forme et plus minutieux dans ses inves-
tigations.
N'importe, cela n'en est pas moins cruel! On vous
arrache sans pitié tous ces pauvres riens auxquels on
attache du prix. Plusieurs de ces meubles que l'on vient
d'emporter étaient notre ouvrage; ils nous parlaient,
nous consolaient par des souvenirs, certains anniversaires
auxquels nos coeurs les rattachaient..
Ces bagatelles familières finissent par faire un peu
partie du coeur ; ce sont des sentiments, des pensées, et
non plus des choses. Dans quel gouffre vont tomber ces
dépouilles qui n'ont plus guère de valeur une fois disper-
D'UNE JEUNE FILLE. 57
sées, et profiteront peu sans doute à ceux qui les pos-
séderont?
Tout était rentré dans le calme. J'ai alors ouvert les
rideaux du lit, et j'ai appelé d'une voix faible ma pauvre
compagne de misère : je lui ai tendu une main bien lan-
guissante, bien triste, mais qui aura toujours assez de
force pour presser la sienne.
Que ferons-nous à mon rétablissement ? Que pensera-
t-on de ce dénûment absolu où l'on va nous surprendre?
Dira-t-on que tout nous a trahies à la fois, que l'adver-
sité nous a accablées, après bien des luttes? Non, on
nous accusera sans doute de vanité, d'imprévoyance,
surtout de faux calcul.
— Il vaut mieux, s'écrie ma mère, que Dieu nous rap-
pelle à lui, si nous n'avons plus notre place ici-bas.
Ce sont les premiers mots de découragement que je
lui entends prononcer. Quelle peine affreuse ses paroles
me causent!
J'ai l'air d'être frappée d'une illumination subite : j'ai
conçu un grave et décisif projet qui va tout sauver peut-
être...
Quel est-ce projet? un rêve, sans doute, une illusion
comme tant d'autres qui nous amènera quelque désen-
chantement nouveau. Il faut pourtant que j'aie l'air d'y
croire et de m'y rattacher tout entière.
C'est à moi, qui suis la plus jeune, et pour qui on a
tout fait, d'ailleurs, à faire preuve jusqu'au bout de rési-
gnation et de confiance.
38 JOURNAL
XIII
Il paraît que la vente du, peu que nous possédions,-
loin d'avoir apaisé ce M...., n'a fait que l'irriter davan-
tage. Il s'est persuadé que nous devions avoir des réserves
d'argent. Il croit qu'en montrant de la rigueur il nous
forcera à nous exécuter tout à fait.
II a eu l'art de faire souscrire à ma mère je ne sais
quel engagement terrible, qui lui permet de la faire em-
prisonner quand il voudra. Il a eu bien soin de nous
épouvanter par ce mot odieux de prison, que ses émis-
saires ont affecté de nous répéter plusieurs fois.
Sera-ce assez, mon Dieu ? Ma mère, mon seul appui,
mon dernier bien, qu'ils viendront arracher de mes bras!
et dans quel moment!...
Quand cette dernière nouvelle est venue fondre sur
nous, je me suis élancée hors de mon lit :
— Je veux fuir ces lieux maudits! me suis-je écriée,
aller me jeter aux genoux du premier être secourable et
généreux que je rencontrerai sur mon passage... Qu'on
nous juge, du moins, qu'on voie l'existence que le sort
nous a faite, qu'on dise si nous avons mérité tout cela!
Je suis retombée sans mouvement, sans force ; j'ai senti
avec un véritable bonheur mes yeux» qui se fermaient.
On nous dit que nous avons un certain temps de répit,
qu'il y a encore des formalités à remplir. Qu'importe ?
ce moment funeste viendra toujours. Une prison pour
récompenser la tendresse sans bornes, le dévouement
d'une mère!
D'UNE JEUNE FILLE. 39
Oh ! mes songes heureux, douces pensées que j'entre-
tenais moi-même et dont je me berçais encore il y a peu
de temps, où êtes-vous aujourd'hui ? Tant d'épreuves à
la fois, sans trêve ni relâche, sans même que l'âme ait un
moment d'espoir pour se remettre!
J'avais du mépris pour ces êtres qui ne savent que
s'en prendre au monde de leurs souffrances ; je les
traitais de pusillanimes, de lâches. A présent je sens
que je suis du nombre de ces lâches...
Oui, je me plains et j'accuse à mon tour et tout haut,
et la destinée, et les hommes, et le monde tout entier.
Oui, il y a dans la vie des maux trop grands, de trop
longues injustices, qui sont comme un défi jeté à toutes
les facultés de notre être.
Qu'avons-nous fait? Où sont nos torts, nos crimes?
Qu'on nous les dise, du moins! Mon Dieu, tu sais si je
t'ai invoqué souvent avec ferveur !.. Un peu d'espoir, une
heure de consolation que tu nous enverrais en ce moment
nous ferait tant de bien ! ranimerait les rayons de deux
pauvres existences qui sont prêtes à s'éteindre !
Au moindre bruit de pas que nous croyons entendre,
nous sommes prises d'un tressaillement nerveux. Nous
nous regardons toutes les deux, nos mains se cherchent
d'elles-mêmes, nous en sommes à notre dernier adieu, à
notre dernier embrassement. — Adieu donc, adieu, puis-
qu'on va nous arracher des bras l'une de l'autre, et que
nous ne devons plus espérer nous revoir!
Est-ce là vivre? et quel terme assigner à tout cela?
Notre médecin, qui a peu de pénétration, malgré tout
son esprit, ne cesse de me répéter que j'ai la tète trop
vive, trop agitée, que je me crée à plaisir des chimères
qui reculent l'instant de ma guérison.
40 JOURNAL
Nous nous contentons de sourire à ce qu'il nous dit.
Nous lui avons parlé d'un déménagement prochain, afin
qu'il pût s'expliquer l'état d'étrange nudité où il a trouvé
notre intérieur.
XIV
Je ne puis croire encore à ce qui nous arrive. Est-il
possible? une lettre, une lettre pour moi, qui ne vois plus
personne depuis longtemps, qui ne suis plus, pour ainsi
dire, de ce monde !
J'ai cru d'abord à quelque erreur, mais mon nom était
bien sur l'adresse. C'est le hasard qui nous a fait par-
venir cette lettre : une personne que nous avons perdue
de vue depuis longtemps et qui a fini par découvrir notre
demeure.
Quand il s'est agi de rompre le cachet, j'ai hésité long-
temps, ma main tremblait, j'avais le pressentiment de
quelque catastrophe nouvelle : on voit du malheur partout
quand on est en train de souffrir.
Mais j'ai été bien vite rassurée en lisant les premières
lignes. J'ai reconnu la main de la seule amie vraie, dé-
vouée, que j'aie jusqu'à présent rencontrée dans la vie.
Sa lettre est datée de Chamouni ; elle me reproche de
l'avoir oubliée : nous devions nous écrire fidèlement, que
sont devenues toutes nos promesses? Elle a songé vingt
fois à commencer, mais elle ne savait pas comment me
faire parvenir ses lettres. Elle n'est même pas bien sûre
encore que celle-ci m'arrivera.
Notre amitié, établie d'abord sur une simple liaison
D'UNE JEUNE FILLE. 41
d'enfance, s'était fortifiée surtout par le contraste de nos
deux caractères. Moi, toujours pensante, dissertant sur
toutes choses, ayant, comme elle disait, la tournure d'es-
prit beaucoup trop philosophe; elle, au contraire, vive',
pétulante, suivant sans s'inquiéter tous les élans de son
coeur et les premiers mouvements de ses pensées.
C'était alors la grande fureur des romans : nous les
lisions tous, en cachette, bien entendu ; nous nous com-
muniquions ensuite les impressions que ces lectures nous
laissaient.
Pour moi, ces passions à perte de vue, ces grands
sentiments que je voyais se déployer au milieu des récits,
me faisaient l'effet de choses purement chimériques que
démentait la réalité de tous les jours.
Elle s'emportait alors, m'accusait de briser le seul
ressort un peu noble qui existât encore dans les relations
de la vie. Que de discussions, que de querelles nous
avions sur ces sujets-là!
Elle m'avait confié qu'elle aimait en secret un de ses
jeunes parents; j'avais compris, malgré mon peu d'ex-
périence du monde, que ce n'était pas là seulement un
de ces sentiments passagers et romanesques que beau-
coup de jeunes filles cultivent en secret, pour occuper
leur esprit dans ces années si longues et si vides où l'on
n'est plus une enfant et où l'on n'est pas encore une femme.
Il existait malheureusement une assez grande diffé-
rence de fortune entre elle et ce parent, qui appartient
à une des plus riches familles de France. De là, sans
doute, bien des luttes, des obstacles dont son coeur s'ef-
frayait à l'avance.
Elle m'apprend que les inquiétudes qu'elle avait
conçues s'étaient dissipées d'elles-mêmes à sa sortie de
3
42 JOURNAL .
pension. Il s'est trouvé que ce mariage qu'elle rêvait,
que rêvait aussi de son côté celui qu'elle aimait, était
arrêté depuis longtemps dans l'esprit des deux familles.
Elle s'appelle aujourd'hui madame de C... Je n'ai pu
m'empêcher de sourire en lisant ce nom imposant, qui
forme un singulier contraste avec ce simple nom de
jeune fille que je suis accoutumée à lui donner.
Elle passera quelque temps en Suisse avec son mari,
puis ils verront l'Italie, ces beaux lieux dont nous rêvions
souvent ensemble, quand nous regardions le soir les
nuages qui parcouraient le ciel.
Elle a su que je n'avais pu obtenir cette place chez les
dames A..., que j'ambitionnais. Cette nouvelle l'a peinée,
mais non surprise. Elle avait toujours cherché à me dé-
tourner de mes projets d'éducation; elle détestait le pré-
ceptorat d'instinct; son coeur pressentait sans doute la
déception qui m'attendait pour mon entrée dans la vie.
Elle me demande si je suis heureuse ! Heureuse, hélas!
pauvre amie ! tu ne soupçonnes guère le triste état où ta
lettre va nous surprendre !
Elle me déroule les tableaux enchantés du sort nou-
veau que le mariage lui a fait. Malgré son' bonheur, elle
me fait entendre que je lui suis toujours nécessaire, tou-
jours celle qu'elle aime le mieux au monde. Mais était-ce
à moi de donner l'exemple de l'oubli, du délaissement?...
Sa lettre est longue, vraie lettre d'amie intime, sensible,
expansive, avec ces mille riens, ces mille redites si chères
et si précieuses qui vous mettent le coeur à l'aise et le
forcent à répandre à son tour tout ce qu'il contient.
Pourquoi donc n'osais-je pas lui écrire? La fierté m'en-
chaînait, aussi la crainte de voir périr en moi une der-
nière croyance.
D'UNE JEUNE FILLE. 45
Qu'est-ce qu'une amie, me disais-je souvent, même la
meilleure, la plus fidèle? Une ombre qui disparaît dans
les détours de la vie. On l'appelle, on la cherche dans les
moments de détresse ; c'est alors qu'elle vous échappe et
vous fuit sans même vous faire un dernier signe d'adieu.
XV
Que de fois je l'ai relue déjà, cette lettre inespérée qui
a tout changé en moi, qui m'a fait respirer comme un air
bienfaisant et pur que le ciel aurait voulu m'envoyer pour
me remettre l'âme et la rafraîchir de toutes ses angoisses!
Mais quelle impression étrange m'est venue! Dois-je
la transcrire? Oui, puisque je me suis juré d'avance de
tout révéler, le mal comme le bien, ce qui me rehausse
comme ce qui peut me faire honte.
Il est donc vrai ! tous ces détails que me donne sur
elle-même ma bien-aimée Christine, ces peintures d'un
bonheur si constant et si éloigné de moi, me causent du
regret, une affliction involontaire.
Serais-je changée? un malheur si constant aurait-il
fini par me rabaisser l'âme ? En suis-je donc à me sentir
mécontente et bassement envieuse de ces biens que j'ai
toujours vus si éloignés de moi, et qui ne devraient pas
m'affliger chez autrui ?
Dieu sait si je l'aime, pourtant, et si j'ai fait des voeux
ardents pour qu'elle fût heureuse! Mais ce petit trône
de bonheur accompli, sur lequel elle est assise mainte-
nant, j'aurais voulu pouvoir le lui dresser, le lui offrir
moi-même.
44 JOURNAL
Souvent je me la suis figurée malheureuse, délais-
sée du monde entier. J'accourais alors, j'étais sa pro-
vidence. Je lui montrais' ce que je vaux quand j'aime et
comme je me prodigue quand on fait appel aux forces
secrètes de mon coeur !
J'ai été jusqu'aux extravagances, aux cruautés de l'af-
fection. J'aurais voulu que, dans notre détresse commune,
nous n'eussions plus rien au monde qu'un dernier orne-
ment, un dernier lambeau de soie. J'aurais aimé. à le lui
donner tout entier; j'aurais pris tous les haillons pour
moi, heureuse de tout l'éclat que j'aurais vu rayonner
sur elle.
Au lieu de cela, un coeur qui ne m'appartient plus, qui
est séparé du mien par l'intervalle des richesses, des biens
du monde. Pourquoi le sort, en nous unissant, ne nous
a-t-il pas faites égales en infortune?
Maudites pensées ! Dieu ! si elle m'entendait en ce mo-
ment! Comme elle prendrait sa revanche de toutes les
homélies dont je l'ai accablée si souvent!
Mais j'ai repoussé bien vite ces indignes chimères.
Plus de réserve! plus de fausse honte! Pour couper
court à tout, je dois lui écrire sur-le-champ et à coeur
ouvert.
Tant pis pour elle, si le tableau de notre détresse la
repousse, si elle prend mal ce triste écho d'infortune pa-
risienne qui va la saisir en sursaut au milieu de ses gla-
ciers, de ses sapins sauvages, dans cet enchaînement de
pensées heureuses qui se sont succédé pour elle depuis
notre séparation.
Elle saura tout ce qui nous a frappées : nos décep-
tions, cette maladie, qui a tout perdu, notre abandon,
notre misère, jusqu'à notre dernière catastrophe.
D'UNE JEUNE FILLE. 45
J'ai écrit cette lettre tout d'un trait sans m'arrêter,
sans vouloir même me relire ni reprendre haleine.
Si ce mari, qui ne nous connaît pas, allait prendre en
mauvaise part ce réveil subit d'une ancienne amitié? S'il
allait nous confondre avec ces malheureuses vulgaires
dont on se débarrasse par une aumône?
Il faut tout prévoir, faire la part bien large au mal-
heur, quand une fois il s'est attaché à vous.
Enfin, j'ai fait des aveux qui m'auraient autrefois coûté
la vie; j'ai ouvert toute mon âme, toutes mes peines, j'ai
risqué sur cette lettre mes dernières espérances.
XVI
Victoire ! victoire! Ainsi, mon coeuravait bien raison de
ne pas désespérer! Amitié! sentiment divin ! il est donc
vrai, on te retrouve toujours, tu survis, tu résistes à tout;
les maux de la vie ne sauraient jamais dépasser tes forces!
Quelle surprise ! quel enchantement eu ouvrant cette
dernière lettre!
Qu'ai-je éprouvé en voyant tomber à mes pieds un pa-
pier plié ; — un bon à toucher sur une maison de banque ;
juste la somme que nous avons empruntée à ce M...,
dont nous voici à tout jamais débarrassées?
Je me suis sentie bien heureuse de me trouver seule en
ce moment, afin de pouvoir savourer à longs traits et
tout à mon aise ce débordement de joie qui m'arrive.
Mon premier mouvement a été de me jeter à genoux
pour remercier Dieu. J'ai couvert ce papier de baisers;
j'ai ri, j'ai pleuré en même temps. Pourquoi se défendre
40 JOURNAL
de certains accès de folie, quand de tels bonheurs vous
arrivent?
Ensuite j'ai voulu prendre quelques instants de repos,
me remettre un peu, économiser mon bonheur, avant d'ar-
river à la lettre elle-même, que je sentais délicieusement
volumineuse entre mes doigts.
Comme cette amie si chère m'a bien devinée, comme
elle m'a bien écrit tout ce que je souhaitais, tout ce que
j'attendais de son coeur !
Elle nie reproche avec une tendre amertume de m'être
laissée souffrir si longtemps sans m'être souvenue d'elle !
Je lis mille choses délicieuses, attendrissantes, qui ne
peuvent être inspirées que par le génie même de l'affec-
tion. Je souris, je renais à la vie, puisque je sens que
l'on peut m'aimer encore.
Quelle grâce accomplie dans l'envoi de cette somme
d'argent !
Une vieille parente qui habite toute l'année dans le
fond de l'Alsace, et ne lui a pas encore fait son cadeau de
noce, a voulu qu'elle choisît elle-même à son retour à
Paris certains objets de toilette. Elle est déjà encombrée
de colifichets de toute espèce. Ne peut-elle pas faire entre
nos mains le placement de cette somme que nous lui
rembourserons plus tard ?
Cependant, c'est peu de songer au présent, si on ne
nous trouve pas sur-le-champ des ressources pour
l'avenir.
Un certain baron V...., proche parent de son mari,
qu'elle n'a vu qu'en passant, à l'époque de son mariage,
se trouve possesseur de Morière, un domaine très-consi-
dérable, situé dans le Nivernais, auquel se rattachent
plusieurs souvenirs historiques. (J'ai comme une idée
D'UNE JEUNE FILLE. 47
vague d'avoir vu ce nom là cité dans les anciens mé-
moires.)
Il y a un château d'une grande étendue, de belles
eaux, des dépendances de toute sorte, des fermes, des
prés, une forêt de plusieurs lieues, etc..
On cherche une personne de confiance qui puisse rési-
der constamment sur les lieux, et exercer une surveil-
lance générale. Le château n'est jamais habité ; on ne
veut pourtant pas le laisser entièrement dépérir.
Christine a pensé à nous pour cette situation. Le paye-
ment sera modique, mais suffisant pour nous faire vivre
et même pour nous mettre en état de faire certaines éco-
nomies. Il y aura, d'ailleurs, pour nous, plusieurs avan-
tages directs.
Le principal, à ses yeux, serait de nous permettre de
vivre à la campagne pendant un certain temps. Je sorti-
rais de cette atmosphère de Paris où l'on respire si mal,
où l'on est en proie à tant de maladies et de chagrins. Un
bon air, un beau site, des lieux pleins de calme et d'agré-
ment m'auront bientôt remise.
Elle a soin de me peindre en détail les personnes dont
nous allons dépendre et sur lesquelles elle a pris des
renseignements.
Ce baron V.... passe dans son monde pour un homme
hautain, d'un caractère morose, très-entiché de sa grande
fortune. La baronne, sa femme, a encore plus de morgue
et de vanité que son mari : ce sont de vrais nobles de
date récente.
Ils ont un fils qu'ils ne voient guère, parce qu'il vit
constamment plongé dans un gouffre de plaisirs et d'ex-
travagances effrénées ; plus une fille qu'ils ont mariée
fort jeune depuis plusieurs années et qui est à peu près
18 JOURNAL
séparée de son mari qu'elle ne voit que de loin en loin.
Du reste, nous n'aurons pas de rapports directs avec
cette famille assez étrange. Il s'agit seulement de nous en-
tendre avec le régisseur général, auquel le mari de Chris-
tine a écrit pour nous recommander particulièrement.
Comme elle s'excuse avec grâce de ne nous offrir,
quant à présent, qu'un poste subalterne!
« Si on savait ce que tu vaux, me dit-elle, c'est sur un
trône qu'on te placerait !... » Que ne ferait-on pas de moi
avec de telles paroles ! Comment ne pas lui pardonner
après cela, et tout le bien qu'elle m'apporte et tout le
bonheur dont elle est comblée?
Elle exige que nous nous écrivions sans cesse ; c'est
tout ce qu'elle m'impose en retour de ce qu'elle fait pour
nous.
Au milieu de toute cette confusion de bonheurs, de
surprises qui m'accablent, ma mère a été ma première
pensée.
La vie des champs a toujours été son voeu, son rêve,
pour moi et pour elle-même. Elle m'a dit bien des fois
que la seule idée d'aspirer une senteur de luzerne sortie
d'une prairie, ou d'entendre le chant d'un coq, au petit
jour, au fond d'une ferme, l'attendrissait au point de lui
faire venir les larmes aux yeux.
Je ne croyais pas qu'un coeur pût revenir si vite du
dernier degré de la peine.
Il y a peut-être encore certains obstacles, que nous ne
pouvons prévoir, mais à quoi bon y songer maintenant?
Le moment présent est si imprévu, si doux! Fêtons-le
d'abord du plus profond de nos âmes ; les secondes ré-
flexions viendront toujours assez vite.
D'UNE JEUNE FILLE. 49.
XVII
Ma mère n'a pas perdu de temps.
Elle a voulu se rendre aujourd'hui même chez M. Join-
tenne, le régisseur, qu'elle a trouvé tout à fait con-
forme au portrait que nous en a fait Christine.
C'est un homme au langage simple, aux manières
ouvertes, qui paraît doué de beaucoup de jugement. Il
ne pouvait, d'ailleurs, manquer de nous bien accueillir
après tout ce qu'on a dû lui écrire en notre faveur.
Il ne parlera de nous que pour la forme à M. V...., qui
ne voit absolument que par ses yeux. Celui-ci saura qu'il
y a maintenant dans sa terre de Morière une personne
sur qui on peut se reposer de tous les détails de confiance,
et tout sera dit.
Dans le cas où nous nous trouverions, par hasard, en
rapport avec M. V..., ou avec quelqu'un de la famille,
M. Jointenne nous engage à montrer beaucoup de dé-
férence et à accepter tout ce qu'on nous imposera.
Ma mère a reçu cette recommandation avec la soumis-
sion et le sourire d'une femme d'esprit qui sait à quoi
s'en tenir sur les nécessités de sa situation nouvelle.
Notre thème n'est-il pas fait depuis longtemps? Que de
fois nous nous sommes dit que si cette place inespérée,
dont nous rêvions quelquefois sans oser y prétendre, nous
arrivait jamais, elle serait trempée nécessairement de
beaucoup de dépendance, même de domesticité? Comme
nous saurions nous soumettre, nous résigner ainsi que
les plus humbles des créatures !
5.
50 JOURNAL
Moi, surtout, je ne manquerais pas de mettre soigneu-
sement sous clef ce quelque chose d'un peu orné, d'un peu
pensant que je puis avoir, et que tu aimais tant à rencon-
trer en moi, douce et tendre amie, à qui j'aurais voulu
toujours sembler parfaite.
Combien on voit de femmes que l'on n'ose employer
et qui périssent dans lé monde précisément par ce don
d'une éducation brillante, dont elles sont si fières et qui
ne sont pour elles qu'un joyau stérile, souvent dange-
reux !
On ne peut que nous indiquer vaguement le programme
que nous aurons à remplir : c'est à nous à le compléter
avec notre discernement, une fois que nous serons sur les
lieux.
Nous avons obtenu de M... une assez forte réduction
sur notre créance, qu'il avait eu l'art de grossir par de
fort vilains moyens.
Grâce au trimestre qu'on nous a remis d'avance, nous
avons pu payer tout notre arriéré, et de plus offrir de
petites gratifications aux personnes qui nous ont témoi-
gné de l'affection et du zèle pendant ma longue ma-
ladie.
Je me trouve maintenant entièrement remise. Ce que
c'est pourtant qu'un peu d'espoir et de joie ! Le bonheur
est décidément le premier médecin du monde. Me voici en
état de porter dignement mes dix-huit ans, qui m'arri-
vaient au milieu d'un cortége de souffrances, de fièvres,
d'épuisements sans fin.
Nous allons prendre congé du régisseur, que je juge
aussi favorablement que ma mère. Il m'a paru un homme
affable, accompli de tous points.
D'ailleurs, dans les dispositions où nous sommes, est-
D'UNE JEUNE EILLE. 51
ce que nous pouvons trouver à exercer notre blâme sur
quoi que ce soit? Tout est juste, bien ordonné sur cette
terre. Nous voici réconciliées avec l'humanité tout en-
tière!...
Notre pauvre bagage, le peu qui nous restait, n'a pas
été bien long à recueillir. Nous partons dès demain...
J'interromps mon journal en cet endroit, mais pour le
reprendre aussitôt que nous serons arrivées et ne plus le
suspendre.
Je relis certains passages, et je reconnais que j'ai été
bien inspirée en me décidant à l'écrire. II m'a déjà été
utile plus d'une fois ; il me le sera sans doute encore da-
vantage à mesure que j'avancerai dans la vie.
DEUXIÈME PARTIE
.1
Je n'ai jamais été bien sensible aux beautés de la na-
ture : cela tient, probablement à ce que je n'ai vu jusqu'à
présent d'autre campagne que celle des environs de Paris,
qui offre à l'oeil des perspectives trop connues pour frap-
per beaucoup l'imagination.
J'ai donc regardé d'abord les objets de la route avec
une certaine indifférence, du fond de la voiture qui nous
entraînait.
Pourtant, à partir de Fontainebleau, j'ai commencé à
m'intéresser à des groupes d'arbres, à certains sites, à
des prairies baignées de petits ruisseaux fugitifs et bor-
dées de ces jeunes peupliers aux tiges faibles qui s'effa-
cent dans le lointain et vous font rêver malgré vous.
J'ai vu avec plaisir cette jolie ville de Nemours, située
entre deux mondes de verdure, sur une rivière pure et
luisante comme un soleil.
Parmi les maisons de campagne qui passent devant
nous, j'aime surtout les plus simples, celles qui ont l'air
d'avoir peur d'être vues et qui se dérobent timidement