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Kousouma, roman javanais, par Maria Bogor

De
368 pages
Sandoz et Fischbacher (Paris). 1877. In-18, 366 p..
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KOUSOUMA
DU MEME AUTEUR
SOUVENIRS DE FEMME. (Nouvelles.)
La Rose de Menton. — Veuve à vingt ans. — Deioc
Soeurs. — Les Pervenches. — La Croix d'or. —
i vol. in-18 jésus, imprimé sur papier teinté, 1876
Sandoz et Fischbacher, éditeurs. Prix : 3 fr. 5o.
IMPRIMERIE D. BARD1N, A SAINT-GERMAIN.
KOUSOUMA
ROMAN JAVANAIS
PAR
MARIA BOGOR
PARIS
LIBRAIRIE SANDOZ ET FISCHBACHER
3 3, RUE DE SEINE, 3 3
AMSTERDAM, LIBRAIRIE l_. VAN BAKKENES & Cîe
l877
Tous droits reservis
A
SALVATORE ALBANO
SCULPTEUR CALABRAIS
A vous qui unissez au génie un noble caractère,
ce livre est dédié avec un profond respect.
MARIA BOGOR.
Florence, septembre 1876.
KOUSOUMA
I.
Cinq heures sonnaient à.Buitenzorg, la
splendide résidence des gouverneurs-géné-
raux à Java.
La brise des montagnes, succédant à uns
chaleur brûlante, agitait le feuillage des pal-
miers gigantesques et des fougères arbores-
centes.
Deux ravissantes petites créatures s'ébat-
taient sur la pelouse, derrière la longue
véranda à colonnades du palais.
La plus mignonne était pâle comme les lis
K0US0UMA.
épanouis, tout près d'elle. Son nom était
Marguerite, elle avait dix ans. Ses épaules
rondes s'échappaient d'un corsage blanc
garni de riches broderies; ses lèvres rouges,
des yeux d'azur aux longs cils noirs, à l'ex-
pression douce et caressante, d'épaisses
boucles d'un blond doré retombant en dé-
sordre plus bas que sa taille de jeune fée,
tout en Marguerite appelait le baiser d'une
mère, car tout son être lui-même était ca-
resse et sourire. .
A côté d'elle, une enfant de son âge, mais
plus développée et dans laquelle il y avait
par lueurs quelque chose de la femme déjà,
la fixait d'un regard étrange où se lisaient à
la fois l'admiration, la tendresse et je ne sais
quelle timidité un peu craintive, qui tempé-
rait l'éclat ,de deux grands yeux noirs,
tristes, passionnés, mais humbles et soumis,
Cette enfant ressemblait à une belle sta-
tue de bronze. Arabe par son père et java-
KOUSOUMA. ' 5
naisepar sa mère, elle possédait les traits ca-
ractéristiques qui indiquent le mélange de
ces deux races. Les lignes de son visage
rappelaient le sang arabe qui coulait dans
ses veines ; ses formes délicates avaient des
proportions exquises ; sa démarche lente, sou-
ple, un peu nonchalante, était celle des fem-
mes du pays où Kousouma avait souri pour la
première fois au soleil des tropiques, lorsque
les amies de sa mère étaient venues déposer
sur la natte de bambou qui servait de berceau
à l'enfant, les fleurs de ltylang-ylang des-
tinées à fêter son entrée dans la vie.
Kousouma l était si belle qu'elle méritait
son nom, le plus gracieux des filles de Java ;
c'était une fleur vivante dont plus d'une ima-
gination s'enflammait déjà en secret, bien
que l'enfant ne se fût pas encore transformée
en femme.
Marguerite et Kousouma jouaient toujours
i. Kousouma, Heur.
KOUSOUMA.
lorsqu'une vieille baboe i qui avait vu naître
la petite blondine, s'approcha d'elle et, s'in-
clinant :
— Nonna Marguerite, lui dit-elle en ma-
lais, votre père vous appelle ; il est temps
de rentrer, l'air est frais et vos pauvres
épaules sont nues.
A ces mots, la bonne vieille déposa un
baiser de ses grosses lèvres sur le cou de
l'enfant, avant de l'envelopper d'un bur-
nous bleu dans lequel elle la drapa à sa
façon.
— Comme vous êtes jolie ainsi, nonna 2,
continua-t-elle, la regardant avec orgueil et
lissant ses cheveux de sa main osseuse et
brune.
S'arrêtant une seconde, elle cueillit sur
son passage une fleur qu'elle piqua dans les
cheveux de la petite.
i Baboe, bonne indigène.
2 Nonna, mademoiselle.
KOUSOUMA.
— Laisse donc, Nanni ! fit l'enfant en se-
couant la tête pour faire tomber la fleur qui
la gênait... laisse donc!...
Et s'emparant de la main de Kousouma,
qui était restée là sans rien dire, elle s'enfuit
dans la direction du palais dont elle eut
bientôt franchi les degrés.
— Nonna, nonna, exclamait à ce moment
une voix criarde.
C'était un grand perroquet en cage, un
favori de Marguerite.
— Bonjour, Béo, répondit l'enfant en
faisant une révérence à son ami ailé, bon-
jour ! Et elle lui donna une légère tape sur
sa tête qu'il avançait pour être caressé. A la
tape succéda un rapide baiser, et Margue-
rite disparut dans l'intérieur des galeries où
de nombreux domestiques indigènes allu-
maient déjà les lustres et les candélabres pour
la réception du soir.
Kousouma était restée en arrière. Elle
8 KOUSOUMA.
revint à pas lents sur le devant de la véranda
et s'appuya contre une des colonnades. La
nuit descendait lentement sur la terre et
commençait à envelopper d'une ombre mys-
térieuse le parc où la petite Javanaise plon-
geait ses jreux noirs, ce parc qui est peut-
être le plus beau de la terre et où l'on ne
distinguait plus rien à cette heure que les
insectes phosphorescents voltigeant dans les
ténèbres.
Soudain, une mélodie douce et plaintive
sortit des lèvres de Kousouma. Elle se chan-
tait à demi-voix le refrain que le gamelang *
répète aux jours de fête. L'ombre s'épaissit
encore et bientôt l'enfant ne vit plus rien.
Elle descendit alors à tâtons le grand escalier
de marbre, longea le palais en passant de-
vant les sentinelles qui la laissèrent circuler
comme un hôte familier et, arrivée à une
cour où se trouvent les demeures des indi-.
i. Gamelang, orchestre indigène.
KOUSOUMA.
gènes qui sont au service du gouverneur-
général, elle entra sans bruit dans une hutte
et s'étendit sur une natte où elle s'endor-
mit d'un sommeil profond.
Pendant que Kousouma dormait et que
ses lèvres entr'ouvertes laissaient échapper
parfois comme un son vague, dernière note
de la mélodie qu'elle venait de murmu-
rer en regardant dans la nuit, Marguerite
était assise devant son miroir, dans une
vaste chambre à coucher où une main pro-
digue avait réuni tous les raffinements du
luxe oriental. La vieille Nanni arrangeait
les boucles de la petite, tandis que Mar-
guerite feuilletait un livre orné de riches gra-
vures.
— Est-ce fait, Nanni ? dit-elle en levant
la tête.
— Oui, nonna, répondit la Malaise en
achevant de nouer un ruban bleu de ciel dans
les cheveux de l'enfant. Il est sept heures et
10 KOUSOUMA.
il faut aller chez Touhan-Bazaar * qui va
dîner dans un instant.
Marguerite s'échappa et, une minute après,
elle frappait à la porte du cabinet de Son
Excellence.
— Entre, mignonne, fit une voix grave
mais douce.
Marguerite franchit le seuil et bondit d'un
saut sur les genoux de son père.
— Bonsoir, bonsoir, répétait-elle après
chaque baiser qu'elle déposait à droite, à
gauche, sur les joues d'un homme jeune
encore, à la physionomie d'une distinction
rare, au regard énergique, qui se tenait assis
devant un bureau d'ébène.
— Bonsoir, mon enfant. Qu'as-tu fait tout
le jour ?
— J'ai couru, joué, couru encore; j'ai
tourmenté un peu mon béo ; il est si drôle,
i. Touhan-Bazaar, — grand seigneur, — titre
donné au gouverneur-général.
KOUSOUMA. I I
papa !,, J'ai fait mes leçons avec mon maître,
Tout à l'heure Kousouma vient de sauter
avec moi sur la-pelouse. Père, j'aime Kou-
souma, pourquoi ne peut-elle rester toujours
auprès de moi ?
rr- C'est impossible, Marguerite.
— Oh père ! fit l'enfant après une pause,
comme je voudrais avoir une soeur, une pe-
tite soeur toute à moi !
Pendant deux ou trois minutes, elle resta
immobile, les yeux fixés sur un beau por-
trait de femme suspendu à la muraille, en
face d'elle. Puis elle ajouta presque bas :
puisque je n'ai plus maman î
Les bras du père attirèrent l'enfant vers lui ;
il la serra sur son coeur et ne répondit pas.
On frappait.
— Entrez, dit Son Excellence.
Et, faisant descendre Marguerite de ses
genoux, il se tourna vers celui qui venait de
paraître sur le seuil de l'appartement,
12 KOUSOUMA.
— Vous êtes de retour de Batavia, co-
lonel ? Qu'y a-t-il de nouveau ?
— La malle est signalée, Excellence ,
nous aurons le courrier ce soir.
— Bien. Allons dîner.
Le gouverneur-général passa dans les
galeries où l'attendaient ses hôtes.
Marguerite sortit sans bruit du cabinet de
son père. La vieille Nanni se tenait déjà sur
la véranda.
— Viens, baboe, lui dit l'enfant en l'en-
traînant vers sa petite salle à manger privée...
viens!... Elle s'assit toute seule devant une
table ornée de cristaux et de fleurs. La
vieille Nanni s'accroupit à ses pieds. Cinq ou
six domestiques s'empressèrent autour de
Marguerite pour la servir. Elle mangeait à
peine.
— Nanni, dit-elle au dessert en remplis-
sant ses mains de bonbons, porte cela à
Kousouma tout à l'heure et dis-lui qu'elle
KOUSOUMA.' l3
vienne encore chez moi ce soir. Je veux la
voir avant de m'endormir.
— Oui, nonna.
— Son Excellence fait appeler nonna
Marguerite, dit, en se prosternant devant
l'enfant, un Malais qui entrait à ce moment.
Marguerite se dirigea aussitôt vers la
galerie où le gouverneur-général se tenait
avec ses convives.
Pendant une heure, elle y fut entourée
d'adulation, et les tendresses de circons-
tance des courtisans pleuvaient sur elle de
tous côtés.
Son père parlait politique avec un groupe
de hauts dignitaires du conseil des Indes.
Le sommeil gagnait lentement l'enfant;
elle avait peine à étouffer parfois un léger
bâillement ; ses paupières devenaient lourdes
et elle regardait à chaque instant la pendule
Louis XV qui ornait la console de la galerie
d'entrée.
14 KOUSOUMA.
A neuf heures, Son Excellence salua ses
hôtes, qui se retirèrent. L'intendant seul
resta.
— J'ai à vous parler, colonel, fit le gou-
verneurvgénéral en se tournant vers lui.
L'intendant s'inclina en signe d'obéis-.
sance.
— Bonsoir, Marguerite.
— Bonsoirpapa, répondit lapauvre enfant
à moitié endormie, en appuyant la tête sur
la poitrine de son père afin de recevoir le
baiser du soir.
Elle leva sur lui ses yeux d'azur.
— Rita, ma petite Rita, fit le père tout
ému en écartant avec une caresse la luxu-
riante chevelure d'or qui cachait le front de
sa -fille ; que dirais-tu si je te donnais en effet
une soeur ?
— Oh père !...
L'enfant eut un sourire si radieux que le
père tressaillit.
KOUSOUMA. l5
— Bonsoir Rita, continua-t-il. sans lui
répondre.
Il passa dans son appartement.
Marguerite, elle aussi, rentra dans le sien.
.Elle marchait lentement et toute rêveuse.
Nanni l'attendait.
Un quart d'heure après, Rita reposait. A
travers les rideaux de tulle qui l'envelop-
paient, sa main seule sortait de ses couver-
tures de soie orientale et cette main y tra-
çait les deux mots : une soeur.
— Nanni, ma bonne Nanni, cherche-moi
Kousouma, s'écria-t-elle tout-à-coup.
Nanni se leva pour obéir.
— Non, écoute un instant d'abord.
Nanni se rapprocha.
Nanni, raconte-moi quelque chose de ma
mère. Tu ne l'as point connue petite, n'est-
ce pas ?
— Non, mais petite, elle devait être
comme vous, car elle avait les mêmes che-
16 KOUSOUMA.
veux d'or et des yeux comme les vôtres et
comme la fleur bleue qui croît là-bas, au
fond du parc, à l'entrée du ravin.
Nanni, dit encore l'enfant, mais cette fois
à voix plus basse, l'as-tu vue mourir ?
— Oui, répondit l'Indienne, et morte, elle
était pâle comme les étoiles blanches qui
brillent là-haut la nuit. C'est moi qui l'ai
couchée dans sa bière, et chaque jour Nanni
va recueillir sur sa fosse les feuilles dessé-
chées et les fleurs flétries.
— Bonne Nanni!...
— Elle et mon Ama sont parties pres-
qu'au même temps pour le grand voyage.
— Ama, c'était ma nourrice, n'est-ce
pas?
— Oui, et ma fille à moi, la mère de Kou-
souma.
— Et le père de Kousouma, où est-il ?
— Kousouma n'a pas de père ; son père
était Arabe; son père est parti pour son
KOUSOUMA. 17
pays après la mort de ma pauvre Ama.
Kousouma est maintenant la fille de la vieille
Nanni. Vous en ferez un jour votre baboe,
n'est-ce pas ? Elle verra grandir vos enfants,
comme je vous vois grandir.
Marguerite ne répondit plus. Le sommeil
contre lequel elle avait longtemps lutté, ve-
nait de clore ses paupières. La vieille Nanni
rentra doucement la petite main blanche de
sa jeune maîtresse sous les draps de batiste,
ferma avec soin les rideaux de son lit, sortit
sans bruit pour ne pas la réveiller et, faisant
signe à une Malaise qui attendait dans le
corridor, elle ne se retira que lorsqu'elle eut
vu celle-ci s'étendre sur le seuil de la porte
de l'enfant afin d'y veiller pendant la nuit.
Nanni retourna alors dans sa hutte. Elle
trouva Kousouma comme nous l'y avons
laissée, reposant toujours. La vieille femme
alluma une mèche qui nageait dans un verre
rempli d'huile de coco. A la clarté douteuse
l8 KOUSOUMA.
de cette lumière chevrotante, elle mangeai
un peu de riz qu'elle retirait par pincées;
d'une feuille qui lui tenait lieu d'assiette ett
une ou deux bananes fraîchement cueillies,,
Puis elle s'étendit sur la natte, à côté de
l'enfant, en retenant son souffle pour ne pas
l'éveiller. Ayant pris avec précaution sa pe-
tite main brune entre ses doigts osseux, elle
la posa sur son coeur et s'endormit elle-
même en répétant plusieurs fois : Kousouma!!
Kousouma!...
KOUSOUMA. 19
II.
Les premiers rayons du soleil doraient le
cratère du Salak. Tout était silencieux encore
dans le parc et le pas régulier des sentinel-
les troublait seul, par intervalles, le mys-
tère de l'aurore.
Bientôt quelques ombres se glissèrent avec
précaution dans les vérandas et entr'ouvri-
rent une à une les jalousies, afin de laisser
pénétrer dans les appartements la fraîcheur
du matin.
Un peu plus tard, Nanni et Kousouma
s'avancèrent du côté des huttes et montèrent
20 KOUSOUMA.
le perron pour entrer dans la chambre de
Marguerite et la mener au bain.
Elle parut au bout de peu d'instants, jolie
à ravir dans son saroeng i aux couleurs
éclatantes et son cabaï 2 brodé, les cheveux
flottants et son petit pied nu glissé dans des
sandales brodées d'argent. Les trois se mi-
rent en route, Nanni chargée du linge né-
cessaire pour le bain de sa jeune maîtresse,
Kousouma tenant au-dessus de sa tête un
de ces énormes parasols dorés qui sont,
à Java, un signe de haut rang et que les
simples mortels, quelque riches qu'ils soient,
ne peuvent jamais porter.
Tout en marchant, Marguerite regardait
avec un sourire enfantin, mais sérieux déjà
et peut-être même un peu grave et ému, le
magnifique tableau qu'elle avait sous les
3reux. Jour après jour, ce tableau s'offrait à
i. Saroeng et cabaï.
2. Vêtements indigènes.
KOUSOUMA. 21
son regard, et jamais elle ne pouvait se
lasser de l'admirer.
Le parc de Buitenzorg est, en effet, une
des merveilles de Java. Toutes les plantes
des tropiques y naissent, y fleurissent et y
meurent, enivrant le regard de leurs couleurs
éclatantes, mêlant leur parfum à la brise des
montagnes, qui, l'emporte au loin jusque dans
les huttes de bambou que l'Indien se con-
struit le long de la gracieuse rivière de Batoe-
Toelis, ainsi nommée à cause des cailloux
blancs sur lesquels son onde glisse douce-
ment, le long des forêts de cocotiers. Ici, le
savant botaniste voit les plus rares orchidées
de la création. Qu'il se baisse plus loin vers
ce rien immobile qui lui semble une feuille
morte et le touche du bout du doigt, et la
feuille s'animera, elle commencera à marcher,
et le petit rien immobile deviendra un être vi-
vant. C'est la feuille-insecte, la fleur-insecte,
le bois mort-insecte qu'il a sous les yeux,
22 KOUSOUMA.
Ailleurs, des lacs sur lesquels nagent des
cygnes noirs, sont entourés d'une guirlande
de nénuphars gigantesques dont une feuille
suffirait pour abriter contre la pluie un autre
Paul avec son autre Virginie.
. Là, des allées sombres, mystérieuses,
comme l'orient pour le poète qui l'entrevoit
dans ses rêves, offrent l'ombre et la fraî-
cheur, lorsque le soleil darde sur le sol ses
rayons de feu. Tout près, quelques tombes
abritées par un bosquet de bambous sont
couvertes de roses. On y lit un nom sur
une pierre et quelquefois, la nuit, un tigre
descendant des montagnes, y vient flairer la
chair des morts.
Ce petit cimetière^ au clair de lune, c'est
tout un poë'me !
Devant le palais s'étend une pelouse riante
où bondissent des centaines de cerfs et de
chevreuils.
De l'autre côté; derrière les vérandas à
KOUSOUMA. 23
colonnades, se trouve le jardin réservé, où
des oiseaux au brillant plumage s'ébattent
clans, d'immenses volières, au milieu d'un
fouillis de végétation tel qu'ils ne se doutent
même pas d'y être prisonniers.
Ils sont tous les amis de Marguerite, qui
vient leur faire visite matin et soir.
Dans le grand bassin où elle s'ébat à cette
heure avec Kousouma, dans une eau si fraî-
che qu'au premier moment où elle s'y était
plongée ses dents avaient claqué de froid,
elle songe déjà au petit peuple ailé qui l'at-
tend.
—Nanni, dit-ene, as-tu prépare mes ba-
nanes près de la volière ?
—■ Oui, nonna, votre panier en est plein
et elles sont toutes fraîches.
— Merci.
Et battant des mains dans l'eau, elle lança
à Kousouma douche sur douche, en riant
aux éclats.
24 KOUSOUMA.
— Nonna Marguerite, interrompit Nanni,
il est temps de finir votre bain.
Marguerite obéit. Elle monta rapidement
les degrés et se blottit toute frissonnante
dans de grands draps parfumés que la vieille
baboe enroula autour d'elle. Elle secoua
ses cheveux tout couverts de gouttelettes
d'eau qui allèrent baigner le visage de l'In-
dienne.
Un instant après, l'enfant avait remis son
saroeng, son cabaï et ses sandales et, suivie
de Kousouma qui s'était vêtue sans l'aide de
personne, elle marchait à pas lents sur les
cailloux de la colline qui s'étend en pente
douce depuis la rivière jusqu'à l'intérieur du
parc.
Kousouma cheminait un peu en arrière.
On fit halte sous un gutta-percha gigan-
tesque aux ■ rameaux d'un vert sombre et
brillant. A deux pas de là, un bassin était
couvert de gracieuses fleurs d'un rose pâle.
KOUSOUMA. 25
— Comme elles sont belles, ces fleurs, dit
Marguerite à Nanni.
Elle n'avait pas fini ces mots, que Kou-
souma entrait dans l'eau en retroussant jus-
qu'aux genoux son saroeng de coton. Ses
pieds enfonçaient dans le sable, un-instant
l'eau lui vint jusqu'à la ceinture ; elle avan-
çait toujours, muette, impassible, jusqu'à ce
qu'elle eût recueilli dans sa main assez de
fleurs pour en faire un bouquet. Alors elle se
retourna en souriant vers sa petite maîtresse
et vint déposer sur ses genoux les pâles fleu-
rettes que Marguerite avait trouvées jolies.
— Merci, Kousouma, lui dit l'enfant
blonde.
Kousouma rougit un peu sous sa peau
bronzée ; quelque chose bondit dans sa poi-
trine, sous son pauvre saroeng à moitié usé.
Kousouma était heureuse, car elle avait fait
plaisir à Marguerite, et Marguerite lui avait
souri et dit: merci.
2
2b KOUSOUMA.
Elle regarda en silence la jeune Euro-
péenne.
— Cette fleur est belle, dit-elle, mais je
préfère l'ylang-ylang. L'ylang-ylang em-
baume et la fleur rose ne sent pas. Les
fleurs qui ont un parfum sont les plus belles
de toutes. Nanni me l'a dit souvent.
— Comment ? Nanni te parle des fleurs ?
— Oui,--elle me raconte l'histoire de la
pukul-ampat, qui s'épanouit et meurt dans
la même heure ; de la malati, que les fian-
cées mettent dans leurs cheveux et que les
rajahs portent à leur ceinture aux grands
jours de fête; de la gambotia, qui ne peut
fleurir que là où il y a des morts et que les
mères plantent sur les tombeaux de leurs
enfants. Nanni dit qu'il ne faut jamais tou-
cher à la gambotia; qu'elle est sacrée.
— Est-ce vrai, Nanni ? interrogea Mar-
guerite.
— Oui, répondit la vieille Indienne. Les
KOUSOUMA. 27
esprits des morts protègent cette fleur. Elle
pousse sur un arbre si haut, si haut, que nos
mains ne peuvent y atteindre. Son parfum,
plus doux que celui d'aucune autre fleur,
n'est destiné qu'à embaumer les tombeaux. Il
ne durequ'un instant, comme la vie des petits
enfants qui meurent à la mamelle. Quand la
fleur s'entr'ouvre, il s'en échappe une odeur
suave que l'on respire toujours dans le pa-
radis d'Allah. A peine éclose, elle se détache
d'elle-même de sa tige et vient tomber sur la
fosse. Chaque fleur qui tombe ainsi, c'est
une pensée du mort pour les vivants qu'il a
laissés derrière lui. Si la gambotia fleurit sur
.une tombe d'enfant, les fleurs qui se détachent
une à une et qui jonchent son froid berceau
de terre, ce sont les baisers qu'il envoie du
monde où il est allé à sa mère qui le pleure ici.
Marguerite écoutait Nanni avec de grands
yeux rêveurs. Elle laissait dire l'Indienne
sans l'interrompre.
28 KOUSOUMA.
Quand Nanni se tut : Baboe, fit l'enfant,
et les mères qui ont quitté leurs enfants pour
ne plus revenir auprès d'eux sur cette terre,
que leur envoient-elles pour qu'ils sentent
qu'elles pensent encore à eux ?
Nanni réfléchit une seconde, puis elle ré-
pondit gravement :
— De bonnes pensées, pour qu'ils fassent
de bonnes actions.
— Alors, quand je suis sage, tu crois que
maman me voit et qu'elle est contente de
moi?
— Oui, nonna.
— Je veux être sage toujours, pour que
maman soit toujours avec moi.
Il y eut quelques instants de silence.
■— Voici Timan, fit Kousouma, aperce-
vant un domestique qui s'avançait vers le
banc où Marguerite s'était assise.
— 11 est tard sans doute, dit la jeune
Européenne, et nous devons rentrer pour
KOUSOUMA. 29
déjeuner. Nanni, tes histoires de fleurs
m'ont fait oublier mes pauvres oiseaux; la
chaleur sera trop grande tout à l'heure pour
que je retourne au jardin; tu leur porteras
mes bananes à ma place, n'est-ce pas ?
— Nanni fera tout ce que vous voudrez,
car Nanni vous aime !
— Bonne Nanni!... que ferais-je sans
toi?... et sans Kousouma? ajouta-t-elle en
se baissant vers la forme brune accroupie à
ses pieds.
C'était la seconde fois que Marguerite di-
sait une parole d'affection à Kousouma. La
petite Javanaise rougit, cette fois encore, et
ses 3'eux noirs lancèrent un éclair de joie.
— Touhan-Bazaar fait chercher nonna
Marguerite, dit Timan en se prosternant de-
vant la fille du vice-roi.
Marguerite se leva aussitôt et se dirigea
vers le palais, d'un pas rapide.
Sur le seuil de l'appartement du gou-
00 KOUSOUMA.
verneur-général, Nanni et Kousouma s'ar-
rêtèrent. Marguerite entra.
— Bonjour, père ! s'écria-t-elle en s'ap<
prochant du bureau où travaillait le baron
deN.
Son père l'embrassa, la prit sur ses
genoux, la regarda avec les mêmes }^eux
tristes et graves que la veille, et lui dit après
une pause, en montrant du doigt un paquet
de lettres étendu devant lui :
— Voici des nouvelles pour toi, Mar-
guerite.
Il tira du paquet une enveloppe portant le
timbre de Leyde et la tendit à sa fille.
Marguerite en reconnut aussitôt l'écriture.
— De mon cousin William ! fit-elle avec
un mouvement de joie.
Elle voulut bien vite ouvrir sa lettre pour
la lire.
— Attends, enfant; tu verras cela tout à
KOUSOUMA. 31
l'heure. J'aiàte raconter autre chosed'abord.
Voici des lettres encore.
■— De qui, papa ?
Le baron hésita une seconde.
— Je t'ai parlé hier d'une petite soeur,
Marguerite ; cette lettre m'annonce qu'elle
va bientôt venir.
— Une petite soeur ! exclama Margue-
rite avec surprise.
— Oui, continua le gouverneur-général,
et cette petite soeur amènera avec elle quel-
qu'un qui sera ta mère.
— Ma mère ! mais ma pauvre maman est
morte et l'on n'a pas deux mères !...
Le baron baissa les yçux, à ces mots de
l'enfant.
— Non, mais celle qui prendra la place de
la tienne, t/aimera comme si tu étais sa
fille.
— Alors papa...
Marguerite n'acheva pas. La vérité passa
02 KOUSOUMA.
devant ses yeux'comme un éclair. Elle pâlit,
rougit, pâlit encore; ses lèvres commen-
cèrent à trembler et tout à coup, jetant les
bras autour du cou de son père, elle éclata
en un sanglot convulsif.
Son père la laissa pleurer. A chaque mi-
nute seulement, un baiser essuyait les larmes
de l'enfant. Quand elle fut épuisée et que
sa jolie tête retomba languissante sur le sein
contre lequel elle s'était blottie :
— Marguerite, lui dit doucement le baron,
ne t'afflige pas, mon amour. Je veux que tu
sois heureuse, et c'est à ton bonheur seul
que je songe à cette heure. Les devoirs de
ma charge absorbent tout mon temps, et
je souffre de ne pouvoir m'occuper de toi
autant que je le devrais, mon enfant. Tu es
trop seule ainsi. Il te faut une compagne qui
partage tes études et tes plaisirs ; une amie,
sage et douce, qui guide ta jeune, raison et
lui enseigne tout ce qui est vrai, beau et
KOUSOUMA. : 33
bien... Celle que j'ai choisie pour être ta
mère, sera pour toi l'amie que je désire.
Elle est bonne et elle t'.aimera de tout son
coeur. Sa fille, un peu plus âgée que toi,
deviendra ta soeur aînée ! Béatrix et toi,
vous ferez votre éducation ensemble, car
Mme Corneras, dont j'attends l'arrivée pro-
chaine, amènera avec elle une institutrice
anglaise chargée de ce soin. De cette façon,
tu ne me quitteras jamais, mon trésor, et
nous ferons tous ensemble, plus tard, voile
pour l'Europe.
Marguerite se taisait toujours et de longs
soupirs gonflaient sa poitrine. Mais elle prit
silencieusement la main de son père et la
baisa.
— Regarde-moi, Rita, fit le baron tout
ému de cette muette soumission qui ne
trouvait pas d'autre langage, regarde-moi,
chérie.
L'enfant leva la tête pour obéir. Dans ce
^4 KOUSOUMA.
mouvement, son regard rencontra le portrait
de sa mère. Ses yeux s'arrêtèrent longtemps
sur ce beau visage souriant, qui semblait
s'animer pour elle. Les paroles de la vieille
Nanni lui revinrent à la mémoire et descen-
dirent comme un baume dans son pauvre
petit coeur.
— Je serai bien sage, papa, dit-elle, car
je veux que ma maman m'aime toujours.
— Merci, mon ange. Quitte-moi mainte-
nant et va lire tout à ton aise la lettre de
William.
Marguerite sortit, après un dernier baiser.
En route, elle déchira l'enveloppe de sa
missive d'une main impatiente et, au bout de
peu d'instants, avec la mobilité d'imagination
si naturelle à son âge, sa pensée fut tout en-
tière à son cousin William qu'elle avait
laissé collégien à La Haye cinq ans aupara-
vant et qui venait d'entrer â l'université de
Leyde pour y étudier le droit.
KOUSOUMA. 35
III.
Le regard du père se fixa quelques ins-
tants encore sur le seuil où venait de
disparaître la gracieuse forme de l'enfant.
Tout, dans ce petit être délicat et frêle, rap-
pelait au baron un autre être aimé dont il
était la vivante image, être qui n'avait fait
que passer dans son existence comme un
rayon de soleil, laissant après lui le vide, la
solitude.
Le front de l'homme fort, grave, austère,
retomba tristement sur sa main et |il se mit,
36 KOUSOUMA.
non pas à rêver — les âmes fortes ne rêvent
pas — mais à penser.
Alors les souvenirs du passé montèrent
un à un devant lui, de ce gouffre que le
temps creuse lentement pour chacun de nous.
Il songea au salon de Londres où Lucie
Melvil lui était apparue un soir, belle de
cette suave beauté des jeunes filles anglaises
qui tient à la fois de l'enfant et de l'ange ; il
revit son sourire candide ; il entendit sa voix
mélodieuse, comme si, entre ce passé lointain
et le présent, Dieu venait pour une seconde
de combler l'abîme.
Doucement aussi, les premières paroles
d'amour échangées entre elle et lui résonnè-
rent à son oreille; puis, le oui solennel pro-
noncé un matin, à l'église du hameau du
Devonshire,le départ de la patrie, ce long
voyage vers l'Orient qui avait été un enchan-
tement pour la jeune épouse, l'arrivée à
Batavia, l'installation dans la jolie maison
KOUSOUMA.
duKoenigsplein, la naissance de Marguerite,
tout le bonheur d'autrefois, enfin, se ranima
comme un doux fantôme.
Mais à ces visions de joie et de paix suc-
cédèrent d'autres ombres, froides, lugubres.
Cette demeure où tout était amour, un matin,
la mort l'avait visitée en passant. A côté du
berceau de l'enfant, il y eut la tombe de la
mère et le baron resta seul.
Marguerite avait alors un an à peine.
A sa naissance, elle était si chétive -que le
lait de sa mère, dont la santé commençait à
être éprouvée par le climat, ne fut pas trouvé
suffisant pour la mignonne créature. Ama,
la fille de la vieille Nanni que la baronne
avait prise à son service dès son arrivée à Java,
devint ainsi la nourrice de la petite créole.
Elle avait mis elle-même une fille au monde,
peu de mois auparavant, et jamais poëte
n'a rêvé une mère à la fois plus belle et plus
tendre que la Javanaise aux yeux noirs,
38 KOUSOUMA.
au visage bronzé, dont les lèvres frémis-
saient de passion quand son regard s'abais-
sait sur le petit corps nu allongé sur ses
genoux et qu'elle tendait à la petite main
brune le morceau de pisang que Kousouma
allait porter à ses lèvres pour le sucer.
Aussi la baronne ne songea-t-elle pas un
instant à séparer Ama de sa fille. De la
chaumière indienne, Kousouma passa avec
sa mère dans la demeure du secrétaire gé-
néral,-poste auquel le baron venait d'être
nommé à Buitenzorg; elle y grandit avec
Marguerite, et c'était un spectacle charmant
de voir les deux enfants se rouler ensemble
sur la natte de bambou où on les couchait à
l'ombre des palmiers.
La reconnaissance et ce dévouement pas-
sionné, qui est un des traits distinctifs du
caractère javanais, attachèrent Ama à- sa maî-
tresse plus peut-être qu'à aucun être au
Inonde^ excepté à son enfant^ et quand la
KOUSOUMA. 3q
baronne tomba malade, ce fut Ama qui la
soigna.
Pauvre Ama ! la fièvre qui emporta Lucie
de N. la tua, elle aussi, et Marguerite et
Kousouma devinrent orphelines presqu'en
même temps.
Le jour où la jeune baronne de N. avait
rendu le dernier soupir, Nanni, qui gardait
les enfants dans sa hutte, tandis que Ama
veillait auprès de la malade , s'échappa,
sombre, muette, avec d'étranges lueurs dans
les yeux, pour aller se jeter aux pieds du
cadavre, dès qu'elle sut qu'on l'avait laissé
seul. Elle resta là des heures.
Soudain, comme mue par un ressort, elle
se releva et sortit de la chambre mortuaire*
Quand elle y rentra^ il faisait nuit. Par la
fenêtre ouverte, on voyait briller les étoiles.
Nanni regarda longtemps le ciel et, de temps
à autre, ses lèvres murmuraient quelques
40 KOUSOUMA.
paroles à voix basse. Pas un sanglot ne sor-
tait de son sein.
Au loin, on entendait le bruit de la ri-
vière, comme une vague plainte, un mysté-
rieux chant de mort. Enfin, l'Indienne se
leva. Elle défit un saroeng à moitié dénoué
et une pluie de fleurs tomba à ses'pieds. Elle
alluma une lampe qu'elle mit dans un angle
de la chambre, afin de laisser dans l'obscu-
rité le visage de la morte. Ramassant les
fleurs une à une, elle en orna les cheveux, la
poitrine, les mains du cadavre, et répandit
le reste tout autour de la couche funèbre.
Alors, elle s'accroupit à côté et ne bougea
plus.
A l'aube , ce fut Nanni qui souleva la
mère de Marguerite dans sa bière, et la fosse,
fraîchement creusée, couvrit bientôt de sa
dernière pelletée de terre celle qui avait été
pour si peu de temps l'ange de son foyer.
Ama mourut elle-même trois jours après.
KOUSOUMA. 41
Son mari quitta le kampong après la mort
de sa femme,.et Kousouma n'eut plus per-
sonne au monde que la vieille Nanni.
En face des tombes où la mort venait d'en-
sevelir deux êtres chéris, l'homme du monde
et l'Indienne à demi-sauvage se rencontrèrent
sur le terrain d'égalité, dont la nature elle-
même a dicté les inexorables lois. Ce qui se
passait au fond du coeur de Nanni pleurant
sa fille, se passait aussi dans celui du veuf
que Dieu venait de séparer d'une épouse
adorée : quand on aime, il n'y a pas deux
manières de souffrir.
Un matin, le baron fit venir la fidèle
baboe dans son appartement.
— Nanni, lui dit-il, j'ai à te parler. Écoute-
moi bien attentivement. Ce n'est pas le
maître que tu vas entendre, c'est le père de
ma pauvre orpheline.
Nanni le regarda gravement en face, sans
répondre.
42 KOUSOUMA.
— J'ai confiance en toi, Nanni, et je re-
mets Marguerite entre tes mains; me pro-
mets-tu de veiller sur elle comme une mère ?
— Tant que la vieille Nanni vivra, nonna
Marguerite sera comme sa fille ; la vieille
Nanni ne la quittera ni jour ni nuit, et chaque
soir, avant de s'endormir, Nanni racontera
tout bas à la morte ce qu'elle a fait de l'en-
fant.
— Merci, Nanni.
Le baron tendit la main à l'Indienne.
Elle hésita une seconde et le fixa d'un air
étonné.
— Pourquoi ne me donnes-tu pas la main,
lui dit son maître avec bonté.
— Nanni est une pauvre baboe et vous
êtes un seigneur ; Nanni est petite et vous
êtes grand; Nanni doit vous aimer et vous
servir, mais vous êtes plus qu'elle, et quand
Nanni vous parle, elle sait cela.
KOUSOUMA. 40
Le secrétaire général serra fortement la
main qui n'osait toucher la sienne.
— Je ne connais pas au monde un coeur
qui vaille plus que le tien, baboe, et cette
main qui va élever mon enfant, je la serre
avec autant de respect que si je serrais la
main d'un rajah.
. Il y eut dans le regard de Nanni une lueur
de noble orgueil.
— Que Allah vous bénisse, maître, vous
êtes j uste comme lui !
Nanni tint parole. Elle fut une véritable
mère pour Marguerite, et Kousouma et
Marguerite grandirent ensemble comme deux
soeurs, sans se douter qu'aux yeux du monde
un abîme les séparait.
Trois ans se passèrent ainsi.
Le chagrin qui le minait et un travail fa-
tigant ébranlèrent à la longue la santé du
secrétaire général. Il fut atteint d'une de ces
fièvres lentes qui, sans être mortelles, ne
44 KOUSOUMA.
guérissent pas sous les tropiques et pour
lesquelles il faut un changement radical de
climat et d'existence.
Les médecins le lui déclarèrent. Le baron
était père avant tout; il tenait à vivre pour
sa. fille.
Il demanda donc un congé et se disposa à
partir pour l'Europe.
Son projet arrêté, il en fit part à Nanni. Ce
fut un rude coup pour la vieille femme.
—- Nanni, lui dit-il pour la consoler, j'ai
en Europe une mère et des soeurs qui aime-
ront ma petite Marguerite et la soigneront
pendant qu'elle sera là-bas, et nous revien-
drons tous deux'dans un an. Ne t'inquiète
donc pas.
Pendant que je serai absent, tu retourne-
ras dans ta hutte et je prendrai soin que tu
n'y manques de rien. Tu visiteras chaque
jour la tombe de ma femme et tu lui porte-
ras des fleurs fraîches, n'est-ce pas ?
KOUSOUMA. 4'5
— Oui, maître.
Ce fut la seule réponse de Nanni. Elle s'en
alla, soumise mais non résignée, et son re-
gard sombre trahissait l'orage déchaîné dans
son âme. ,
Ce soir-là, quand Nanni eut couché Mar-
guerite, elle mit son visage tout contre le
sien et la contempla longtemps avec une
telle fixité qu'on l'eût dite pétrifiée, si le tres-
saillement de ses muscles et une pâleur plus
saisissante sur cette physionomie bronzée que
sur un visage blanc n'eussent indiqué que
la vieille indienne vivait. La passion si long-
temps contenue se fit enfin jour, et ne vou-
lant ou ne pouvant pas pleurer, car les
Javanais versent rarement des larmes, elle
mordit avec une rage désespérée les couver-
tures du lit où l'enfant était endormie.
Peu de semaines après, le baron s'embar-
quait avec sa fille.
Sur le pont du navire où tout lui était
46 KOUSOUMA.
étranger, Marguerite regardait avec de
grands j'eux étonnés. Son père la tenait par
la main. A quelques pas de là, à terre,
Nanni, avec Kousouma dans ses bras, ne la
quittait pas du regard.
Le bruit de l'hélice se fit entendre et le
vaisseau se mit en marche.
Lorsqu'il fendit lentement les flots, Mar-
guerite se tourna instinctivement vers le
rivage. Le baron la souleva pour la montrer
une dernière fois à sa fidèle baboe. L'enfant
aperçut Nanni ; elle sentit, plus qu'elle ne
comprit, qu'on la séparait d'elle, jeta les
bras autour du cou de son père et se mit à
pleurer.
Là-bas, derrière les vagues, sur la terre
natale de la jeune créole, Nanni resta de-
bout jusqu'à ce qu'elle ne vît plus rien.
Nanni savait ce qu'elle venait de perdre et
elle se disait tristement que la hut,te où elle
KOUSOUMA. 47
allait rentrer lui paraîtrait sombre pour long-
temps.
Kousouma regardait, elle aussi, mais Kou-
souma ne comprenait pas !
4§ KOUSOUMA.
IV.
Le baron arriva à La Haye au mois de
■mai, mois riant pendant lequel la seconde
capitale de. la Hollande est un des plus déli-
cieux séjours de l'Europe, et où la roman-
tique promenade du « Bois » et la belle
route de Scheveningen ont tous les arbres
en fleur.
La première entrevue du jeune veuf avec
sa famille fut triste et presque silencieuse.
Il y avait trop au fond des coeurs, pour que la
parole vînt facilement sur les lèvres et le re-
gard du fils à la mère, après cette longue
absence, avait déjà tout dit.