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L'abbé Henry Perreyve , par l'auteur de Saint-Philippe-de-Néri,...

145 pages
Mollie (Paris). 1867. Perreyve, Henri. In-18.
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HISTOIRE DU CARDINAL DE BÉRULLE. in-12.. » 85
VIE DE M. DE LA MOTTE, évêque d'Amiens. in-12. » 85
LE BON ANGE DES CAMPAGNES, in-12. » 75
LE CURÉ D'ARS : M. Viannay. in-12. » 75
M. DESGENETTES, curé de N.-D. des Victoires. in-i2. » 75
Bx J.-B. DE ROSSI, prêtre romain, in-12. » 75
CARDINAL BELLARMIN ; par M. l'abbé Petit, in-12. » 30
MGR DE QUÉLEN, archevêque de Paris, in-ll.. » 30
M.OLlER,curédeSaint-Sulpice.in-12. » 30
LE BON PASTEUR : Mgr Affre. in-18. » 30
L'APOTRE DES NÈGRES : B1 P. Claver. in-18.. Il 30
VIE DE MGR DE CHEVERUS. in-18. » 30
VIE DU P. J. EUDES. in-18. » 30
VIE DU Ve GRIGNON DE MONTFORT. in-18.. » 30
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PARIS
rue des Saints - Pères, 30
J. MOLLIE, LIBRAIRE-GÉRANT
Tous droits réservés.
1867
L'ABBÉ
HENRI PERREYVE
-°m°- .——————————————————————————————
CHAPITRE 1
L'étudiant
Un peintre, raconte la légende, faisait le portrait
de son ami avec une tendre complaisance. Il réus-
sit de telle sorte que la toile s'anima, devint réel-
lement vivante. mais l'ami était mort, lorsque
le chef-d'œuvre fut achevé!
Nous voudrions avoir le don de retracer, de faire
6 HENRI PERREYVE
revivre, dans ces pages, l'aimable et douce physio-
nomie de l'abbé Perreyve, de celui qu'on a appelé
une âme d'élite, un ange', l'ami de la jeunesse ;
de celui qu'on ne pouvait aborder sans l'aimer ;
du fils spirituel de prédilection du P. Lacordaire ;
du jeune prêtre que la mort a brisé, presqu'au
début de sa carrière sacerdotale, à trente-quatre
ans , alors que l'Eglise fondait les plus belles espé-
rances sur ses vertus et ses talents.
Cette vie, si courte et si remplie de travaux
et de bonnes œuvres, contient les plus utiles
enseignements : Consummatus in brevi, explevit
tempora multa. Elle montre à la jeunesse, com-
ment elle doit comprendre sa mission, employer
ses loisirs; aux jeunes lévites, la sublime idée
qu'ils doivent avoir de leur ministère ; à tous,
comment un chrétien doit vivre et mourir. Puissent
les disciples de l'abbé Perreyve, qu'il bénissait à
la fin de ses jours, retrouver ici son esprit et ses
leçons !
Henri Perreyve naquit à Paris, le 11 avril 1831,
d'une famille pieuse, que nous ne louerons point,
parce que son père, sa mère et son angélique sœur
vivent encore, fidèles au culte du souvenir et à la
CHAPITRE 1 7
mémoire de leur cher défunt: Dès le premier âge,
il aima la prière et l'étude de la religion, profes-
sant une singulière horreur pour la dissimulation
et les petites faiblesses de l'enfance. Son cœur,
comme celui de Samuel, appartenait tout entier
à Dieu, qui se plut à l'orner de ses dons les
plus précieux et à l'amener à la perfection par
une voie extraordinaire.
A peine touchait-il sa douzième année, qu'il
eut, selon son expression, le bonheur de consacrer
sa vie au service de VEglise catholique, et d'en-
trevoir sa vocation, au sujet de laquelle il
n'éprouva jamais un doute érieux. Il mérita sans
doute ce privilége par sa pureté et sa précoce
dévotion, car il n'entra jamais dans son esprit
d'autre ambition que celle du sacerdoce. Et tandis
que ses parents le destinaient au barreau ou à
l'état militaire, où semblaient le convier du reste
ses allures indépendantes et belliqueuses, il mé-
ditait en silence sur la grandeur de l'état ecclé-
siastique , attendant l'occasion favorable pour mani-
fester son dessein.
Le Dieu de lucharistie l'élut membre de la
tribu sainte, le jour de sa première communion,
dont il aimait à parler dans la suite t « Je vois
8 HENRI PERRBYVE
encore, comme si c'était hier, ce moment béni
où, venant de recevoir Notre-Seigneur à la sainte
table, je retournai à ma plate, et là, agenouillé
sur ce banc de velours rouge que je vois encore,
je promis à Nôtre-Seigneurdans un mouvement
d'amour bien sincère, de lui appartenir pour
toujours, à lui seul. Je sens encore l'espèce de
certitude que j'eus dès ce moment d'être accepté.
Je sens la chaleur de ces premières larmes, qui
tombèrent, pour l'amour de Jésus, de mes yeux
d'enfant, et l'ineffable confusion d'une âme qui,
poqr la première fois, a parlé à Dieu, l'a vu et
entendu. Intimes et profondes joies des fiançailles
sacerdotales ! Avec quel respect et quel amour j'ai
gardé ce souvenir, aujourd'hui que Dieu a daigné
confirmer ces promesses et réaliser le vœu de mes
douze ans!. Il me semble que presque toute
la vie dépend de ce jour-là-, que ce jour-là on
peut tout conclure avec Dieu, que ce jour-là,
comme me Je disait un petit ange de douze ans,
on signe son éternité. »
Dans un discours mémorable, il parlera du
même bonheur goûté par lui dans sa plénitude :
« Vous rappelez-vous le temps où vous eûtes douze
ROI et où, pour la première fois, vous vintei
CHAPITRE 1 9
2
recevoir le corps de Jésus-Christ? C'est pour beau-
coup d'hommes le grand moment de la vie, l'âge
virginal et angélique. L'esprit n'est plus dans
l'ignorance, il juge déjà et il comprend; il juge
que Dieu est bon , et que le servir c'est régner. La
liberté s'éveille déjà dans le cœur; mais ce cœur
est pur, et les orages d'en bas ne l'ayant pas encore
souillé, il ne se sent libre que pour., obéir avec
plus d'honneur. A cet âge, on croit au ciel, on
sent la beauté des choses divines, et l'on sait
s'agenouiller. » Sous le rapport de la simplicité de
la foi et de la suavité des émotions , Henri demeura
toute sa vie l'enfant candide de la première com-
munion.
Dans ses études classiques, il n'eut point les suc-
cès et ne gagna point les couronnes que l'on
regarde comme le présage d'une brillante des-
tinée. En seconde seulement, il obtint un deuxième
prix de version latine; mais il avait déjà des
notions vraies sur toutes choses, acquises par le
travail de la réflexion et mûries par un rare juge-
ment. Orateur et écrivain avant d'avoir appris les
règles de la littérature, dessinateur sans étude,
et musicien sans solfége, il fit presque seul son
éducation profane. Les catéchismes de Saint-Sul-
10 HENRI PERREYVE
pice préparèrent en lui un docte théologien, et il
commença à s'exercer dans cet humble et sublime
ministère, en faisant le catéchisme aux enfants
pauvres du quartier Mouffetard.
La catastrophe de 1848 et les terribles journées
de juin fortifièrent le puissant attrait qui le por-
tait à se consacrer au service de Dieu et des
hommes. Un pontife donnant sa vie sur une bar-
ricade afin que son sang fût le dernier versé; un
peuple, excité par les passions et la fureur des
combats, s'agenouillant devant la croix portée
dans les rues par un enfant; les hôpitaux remplis
de blessés et de mourants; la religion élevant la
voix pour mettre fin à une lutte fratricide ; les
hommes de bien s'unissant dans le but de réparer
les malheurs de la patrie : tous ces spectacles affer-
mirent dans son cœur ses sentiments religieux et
son désir de s'immoler au salut de ses frères.
Deux ans plus tard, le Ciel lui accorda la plus
grande des faveurs temporelles, en lui donnant le
meilleur des amis et le plus sûr des guides. Henri
Perreyve avait suivi assidûment et de bonne heure
les conférences de Notre-Dame ; il s'était nourri de
cet enseignement lumineux et éloquent dont l'il-
lustre dominicain avait le secret; mais il n'avait
CHAPITRE 1 t t
point eu l'honneur de voir de près le P. Lacor-
daire, qui devait fixer son avenir. C'est à l'âge
où le jeune homme sent dans son cœur surgir
mille passions et entend gronder l'orage, qu'il lui
fut permis de s'appuyer sur un bras puissant, de
reposer sa tète sur une poitrine brûlante de charité.
Admis avec d'autres personnes en présence du
P. Lacordaire;, absorbé en ce moment par des préoc-
cupations sérieuses, il reçut un accueil froid et se
retira sans avoir prononcé une parole. Deux ou trois
jours après, le religieux se rendit dans la chambre
d'Henri Perreyve, en lui disant: « Je vous ai mal
reçu, mon enfant ; je vous en demande pardon et
viens causer avec vous. a La glace était à jamais
rompue, et faisait place à une de ces affections
profondes et durables dont l'histoire offre un petit
nombre d'exemples.
A la fois disciple, petit enfant chéri et ami
par excellence, Henri se laissa conduire aveuglément
par son maître. Elisée n'obéissait pas mieux aux
ordres d'Elie. Une correspondance active et intime
suppléa, pendant les jours de séparation, aux
causeries d'une âme formant une autre âme, d'un
cœur s'épanchant dans un autre cœur capable de
- le comprendre.
i2 HENRI PERREYVE
Si nous avions toutes les lettres et les avis du
P. Lacordaire à son fils spirituel, on en forme-
rait un magnifique manuel d'éducation cléricale.
Quelques fleurs, cueillies çà et là, feront juger
de la magnificence du parterre; quelques détails
donneront une idée de l'ensemble.
D'Oxford, l'éminent orateur lui écrit : « J'ai là
sur ma table vos deux lettres, qui, toutes deux,
chacune en son temps, m'ont apporté de la con-
solation dans mon pèlerinage à l'étranger. Ne
vous laissez jamais aller à la pensée que vos lettres
ou vos visites me sont importunes et que vous
deviez les régler sur autre chose que le mouvement
de votre cœur. Vous êtes sûr que ce mouvement
suffit pour rencontrer le mien. Que je vous ai
recherché; en me promenant solitaire au milieu de
ces hommes de votre âge ! Pas un ne me connais-
sait ni ne se souciait de moi ; j'étais comme
n'existant pas pour eux tous, et plus d'une fois
les larmes me sont venues aux yeux, en pensant
qu'ailleurs j'aurais rencontré des regards amis ! D
— « Enfin vous êtes de retour, mais toujours
loin de moi, et vous ne me donnez guère l'espé-
rance de vous voir avant les vacances prochaines!
Si j'étais exilé, ce serait bien pis encore! Ainsi
CHAPITRE 1 15
donc il faut s'estimer heureux de vous savoir à
huit heures de chemin, sur la même terre que
nous aimons, et vous attendre bien patiemment.
Souvenez-vous seulement quelquefois que vous me
rendrez bien heureux quand vous viendrez, et en
attendant, donnez-moi des nouvelles de votre arrivée
et de votre santé. Etes-vous content de votre
àme et de votre corps?. Je vous verrai, je
l'espère, tel que vous promettez d'être, un homme
utile, honorable et distingué. Vous aurez des
piéges ,à éviter , et il y a dans votre àme de
quoi faire bien des fautes ; mais elles seront géné-
reuses, de cette nature que Dieu pardonne et
qu'il aime presque, tant la générosité lui est
aimable !
» Après avoir parlé des choses et des hommes
qui avaient dissipé bien de ses illusions , le P. La-
cordaire ajoute : Vous me rebtez encore comme
une pure image de l'avenir et une espérance;
mais sachez être tempéré pour être stable. La
fougue et l'exagération conduisent souvent à des
retours subits qui étonnent tout le monde, taudis
que la tempérance dans les idées .et les actes se
maintient aisément au point qu'elle a choisi. Par-
dessus toute chose, soyez bon ; la bonté est ce qui
14 HENRI PERREYVE
ressemble le plus à Dieu et ce qui désarme le
plus les hommes. Vous en avez des traces dans
l'âme; mais ce sont des sillons que l'on ne
creuse jamais assez. Vos lèvres et vos yeux ne sont
pas encore aussi bienveillants qu'ils pourraient
l'être, et aucun art ne peut leur donner ce carac-
tère, que la culture intérieure de la bonté. Une
pensée aimable et douce finit par s'empreindre
dans la physionomie et par lui donner un cachet
qui attire tous les cœurs. Je n'ai jamais ressenti
d'affection que pour la bonté rendue sensible
dans les traits du visage. Tout ce qui ne l'a
point me laisse froid , même les têtes où respire
le génie; mais le premier homme vjenu qui me
cause l'impression d'être bon me touche et me
séduit. »
A plusieurs reprises, l'illustre dominicain revient
sur la bonté : a Vous avez eu tort de montrer ma
dernière lettre. Belle ou non, elle était pour vous
seul. On veut bien se montrer à nu devant une
âme que l'on aime, mais non pas, devant toutes; et
puis la communication aux étrangers extravase le
parfum intime de l'amitié. Il faut être seul pour
lire une page que l'on aime.
0 Je suis de votre avili la beauté seule émeut
CHAPITRE 1 D 5
l'âme jusqu'au fond. Mais vous avez tort d'opposer
la bonté à la beauté ; il n'y a pas de beauté sans la
bonté. Le beau est l'harmonie du vrai et du bien
dans une même chose, la splendeur confondue de
l'un et de l'autre ; et si vous rencontriez un visage
où la rectitude des lignes et la grâce des contours
fussent parfaites , mais sans une expression de bonté
quelconque dans les yeux et sur les lèvres, ce serait
la tête de Méduse. La bonté, il est vrai, peut ne
pas arriver jusqu'à la beauté ; celle-ci suppose une
certaine splendeur, et, en ce sens, la bonté toute
seule n'émeut pas jusqu'au ravissement. Adieu,
mon cher petit. Il me semble que vous commencez
à aimer le. bon Dieu et à ressentir les effets de la
séparation du monde. Je m'en réjouis avec vous,
et vous aime encore plus que par le passé, si cela
est possible, »
Nous ne nous lasserions point de citer d'aussi
belles ét d'aussi aimables confidenes; mais il faut-
voir comment le P. Lacordaire s'inquiétait des in-
térêts matériels de son enfant.
« Les belles choses ne passent pas, comme vous
le dites j mais les douces choses sont mêlées d'amer-
tume, et il faut savoir vivre dans ces alternatives de
jeuisiance et de séparatiana Dieu m'a préparé de
16 HENRI PERRtYVE
longue main à la solitude, à l'abandon, a* l'absence,
au flux et au reflux de tout ; et sans avoir un cœur
stoïque, je suis mieux pétri que d'autres pour un
destin si ballotté. Ne m'en voulez donc pas! Je vous
tiens à jamais sur mon sein comme un enfant bien-
aimé. Nous nous retrouverons çà et là ; nous pren-
drons les jours que Dieu nous donnera jen commun ;
nous les graverons dans notre souvenir. Je vieodraL,
j'irai à vous, et vous à moi, comme nous le pour-
rons , en attendant que l'éternité nous donœ de
l'un et de l'autre, en face de Dieu, une inaltérable
présence. Cela viendra bien vite.
a Votre nouvelle chambre est-elle plus grande
que la première? Il me semblait que vous n'aviez
pas assez d'air pour votre poitrine. La maison doqt
vous me parlez doit être une maison ùeuve, c'est-
à-dire étroite, découpée en réduits sans largeur,
ni longueur, ni hauteur, que nos architectes ont la
, naïveté d'appeler des chambres. Y êtes-vous bien ?
Je déteste la tyrannie; mais si jamais je -, suis roi,
mon premier décret sera pour fixer la quantité
d'espace nécessaire à un Français pour vivre. La ra-
pacité des constructeurs de maisons réduira bientôt
nos logements à ces cages du temps de Louis XI, où
l'on renfermait les gens que l'on n'aimait pas. On crie
CHAPITRE 1 17
beaucoup là contre, sans se douter que ce n'était
alors qu'une exception , et que c'est aujourd'hui la
règle générale. Parlez-moi donc de votre cage.; dites-
moi si vous pouvez vous y tenir debout, vous y étendre
tout de votre long et y recevoir un ami, trois choses
très-précieuses en ce monde. Adieu, cher enfant, ne
- me grondez plus de ne point assez vous aimer. »
Vienne la maladie, le père souffre autant que son
fils, et le console de loin par cette. lettre : «J'ai
ressenti dans ma poitrine le coup qui a frappé le
ôtre. Mais ce qu'il y aurait de pire dans votre situa-
tion, ce serait de vous abandonner au décourage-
ment. Le découragement est un sentiment mortel,
même pour ceux qui se portent bien , à plus forte
raison pour ceux dont la santé est compromise. Ce
qu'il y a de mieux à faire quand un grand coup
nous atteint, c'est de nous relever en proportion de
ce que nous sommes abattus. J'ai essuyé bien des
traverses dans ma vie; elle a été plusieurs fois sur le
point de sombrer dans un abîme; or, rien ne m'a
plus servi dans ces conjonctures qu'une sorte d'é-
nergie subite qui m'était donnée, sans que je susse
comment, et qui, malgré les côtés faibles et mé-
lancoliques de ma nature, m'a élevé au-dessus de
moi-même à l'heure où je devais tomber au-dessous.
18 HENRI PERREYVE
D Il est manifeste que Dieu vous impose un point
d'arrêt. Vous et moi, nous ne savons pas pourquoi.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que Dieu est bon,
qu'il vous aime et qu'il a ses desseins. Il faut les
prendre pour ce qu'ils sont, sans les connaître, et les
accepter tête baissée. Cela fait, toute impatience étant
rejetée comme une faiblesse, il faut aviser à vous
guérir. Je connais une dame , grosse comme une
alouette, qui, un beau jour, il y a de cela quinze
ans, a éprouvé tout juste ce qui vous est arrivé. Elle
a répandu des flots de sang par la gorge ; une moitié
de ses poumons s'en est allée , et elle a cru n'avoir
plus deux jours à vivre. Or, cette dame vit ; elle est
active, forte, courageuse, presque une sainte, au lieu
d'être une créature vide et légère qu'elle était au-
paravant. Elle, a transformé par sa propre transfigu-
ration ce qui était autour d'elle. Son père n'avait
pas de foi, il est chrétien ; sa fille marche sur les
traces de sa mère ; un oncle, vieux soldat, qui avait
oublié Dieu, lui est revenu , et sert la messe , à près
de soixante-dix ans, comme un enfant de chœur.
N'avez-vous pas vu cela dans la vie des saints ? N'en
avez-vous pas vu qui ont été mourants pendant un
quart de siècle , et qui puisaient dans cette mort tou-
jours subsistante une activité prodigieuse pour le
CHAPITRE 1 19
bien? Dieu se sert de la mort comme de la vie. Plus
les instruments sont faibles, plus il y met sa force
et sa gloire.
» Je vous ai souvent parlé de la mort et du besoin
de la mépriser. Maintenant il faut songer à la vie.
Vous me survivrez. Il ne faut pas, pour méditer et
pour écrire; une grande force physique. Lors même
donc que Dieu ne vous rendrait pas celle qui est
nécessaire à l'apostolat de la parole, il vous en
resterait une autre assez puissante pour remplir
dignement une vie. Je prie Notre-Seigneur de vous
fortifier. Lui seul le peut. L'amitié même n'a pas
le don de guérir les grandes douleurs. Adieu, pro-
mettez-moi de vous surmonter, et songez que je
ne me consolerais pas de vous savoir malheureux. »
On Fa déjà dit, Henri Perreyve fut l'homme que
le P. Lacordaire aima le plus en ce monde, qu'il
combla de preuves étonnantes d'affection, et à qui il
laissa, en mourant, tout ce dont il pouvait disposer,
c'est-à-dire ses papiers, ses mémoires et ses manus-
crits. Ce précieux héritage intellectuel lui fut disputé
dans un procès douloureusement célèbre ; et il le
partagea, par son testament, entre M. de Monta-
lembert et M. Foisset, autres amis constants du père
Lacordairei
20 uEinli PERRËYVB
Puisque nous parlons des hommes éminents qui
eurent de la tendresse ou un sympathique attrait
pour le jeune Henri, et qui l'aidèrent de leurs con-
seils , il faut ici leur rendre hommage. On ne saurait
deviner la salutaire influence que l'âge mûr peut
prendre, au nom de l'amitié, sur un jeune homme
au eœur sensible, et quel concours celui-ci en reçoit
dans le choix décisif d'une carrière. Henri Perreyve
fut frappé, un jour, des paternels conseils que lui
adressa l'académicien Biot, en qui le chrétien sur-
passait encore le savant ; a Travaillez avec dévoue-
ment, lui dit-il. N'aimez pas le monde, n'aimez
pas ses plaisirs. Si vous êtes riche, défaites-vous de
vos richesses plutôt que de voir vos facultés absor-
bées par vos plaisirs. C'est un malheur que d'être
né dans la misère, car la -misère entrave l'esprit;
l'âme souffre quand elle doit se mettre au service
unique des nécessités du corps ; mais c'est un plus
grand malheur encore que d'être né dans l'opuleace;
car l'opulence, c'est le règne du corps , c'est l'escla-
vage de l'esprit. Il faut alors une révolution pour
vous sauver. » La leçon du vieillard à cheveux
blancs demeura gravée dans la mémoire du jeune
homme, qui la répétait plus tard, en s'estimant
heureux de l'avoir reçue.
CHAPITRE 1 21
Le P. Gratry et le P. Pététot, ses maîtres dé-
voués ; Eugène Bernard, son confident d'enfance, qui
lui ferma les yeux et raconta au public ses derniers
moments; le P. Charles Perraud, qu'il surnommait
mon Charles, mon bon ami et frère; Frédéric Oza-
nam', ce noble cœur dans lequel il déposa le secret
de sa vocation religieuse; le comte de Montalem-
bert, avec qui il demeura en communauté de
sentiments et de souffrances; le P. Adolphe Per-
raud , à qui il écrivait : Vous portez toutes nos
vocations dans la vôtre, et qui lui succéda dans sa
chaire de la Sorbonne ; Augustin Cochin ; Auguste
Nicolas ; le prince de Broglie ; M. Hamon le véné-
rable curé de Saint-Sulpice ; Mgç Buquet, Mgr
Maret; l'abbé Lagarde; le comte Plater; le général
Zamoïski ; le docteur Charles Ozanam ; Ampère, et
tant d'autres gloires de ce temps, lui conservèrent
une amitié sincère et ardente. Il s'étonnait lui-même
de rencontrer d'aussi nobles et aussi nombreuses
sympathies, qui lui semblaient envoyées par Dieu
pour lui donner une grande leçon d'amour des
hommes 1
Henri Perreyve, soumis avec la plus touchante
résignation aux volontés paternelles, étudia le droit
pour ne point leur résister, tandis que toutes ses
22 HENRI PERREYVE
pensées le portaient vers les études ecclésiastiques.
A l'âge de dix-neuf ans, il déclara pour la première
fois qu'il vaut mieux plaire à Dieu qu'aux hommes
et qu'il se croyait appelé au sacerdoce. La philo-
sophie et la théologie remplacèrent aussitôt la
jurisprudence.
CHAPITRE II
Le jeune prêtre.
La vocation d'Henri Perreyve, malgré son évidence
et ses caractères exceptionnels, ne devait avoir que
fort tard son parfait accomplissement. La Provi-
dence en appelant à son service le jeune chrétien de
dix-neuf ans, lui fit gravir un à un les degrés du
sanctuaire.
En 1850 et 1851, nous le trouvons heureux et
satisfait de pouvoir en Un communiquer à ses
proches et à ses compagnons d'étude le secret désir
de son cœur : « Toi aussi, dit-il à l'un deux, tu as
donc senti le besoin d'un dévouement plus entier,
d'un sacrifice plus grand ?. Toi aussi tu as compris
que dans le temps où nous allons vivre, ceux-là seuls
2 4 nRNRl PERRFYYE
seront des hommes utiles, qui auront franchement
pris leur parti de l'abnégation et du combat. Toi
aussi tu as entendu la voix qui parle à ceux que
Dieu choisit, et qui leur assigne leur poste. Dieu a
voulu t'enrôler, toi aussi, dans l'armée qu'il se
forme en vue de l'avenir. Ecoute , je te remercie de
cette confidence. En même temps je m'accuse à toi
d'une faiblesse.
» Le seul secret que j'aie gardé avec toi est
celui-là précisément que tu m'as si franchement
confié. Depuis mon enfance, l'idée de me faire prêtre
avait toujours habité dans mon cœur. Jamais cette
idée n'en est sortie depuis ce temps, quoiqu'elle
se soit quelquefois obscurcie. Mais cette année,
ou plutôt ces deux dernières années, elle s'était
réveillée plus forte et plus puissante , et j'ai profité
de cette visite que Dieu m'accorde d'avoir faite
si jeune au tombeau des Apôtres, pour déposer
tout d'un coup ma vie entière entre les mains du
Maître. J'ai prié Dieu de me faire tel qu'il veut que
je sois pour sa plus grande gloire et la plus grande
utilité de nos frères. J'ai fait serment de renoncer
à ce qu'on appelle la tranquillité, le bonheur, les
intérêts de ce monde, pour embrasser la vie de la
lutte et du travail. En aurai-je la force? Je ne sais :
CHAPITRE Il 25
3
je l'espère toutefois, n'ayant placé qu'en Dieu mon
point d'appui,
» Qu'une vie serait bien employée dans ce moment
à combattre pour tant de vérités menacées ! Quelles
causes furent jamais plus dignes de dévouement,
ou plutôt que de causes en une seule qui est celle
de Dieu même! Que de choses vont être décidées
d'ici à peu de temps par la parole ou par le
fer , mais en tout cas par le combat ! Oh ! ne laissons
pas usurper notre place dans cette guerre nou-
velle prenons hardiment notre parti; nous sommes
nés dans un temps que Dieu a prédestiné sans
doute à bien des déchirements et des douleurs.
Sachons donc d'abord apprendre à faire peu de
cas de notre bien-être, et prévoyons avec confiance
et courage le moment décisif. »
La souffrance l'empêchera, ce courageux. athlète,
d'entrer en lice à l'heure où ses amis auront déjà
reçu l'onction sainte.
Un instant, il croira à l'approche de là mort, en
gémissant de n'avoir pas l'espérance d'apparaître
devant le souverain Juge le front ceint de la cou-
ronne sacerdotale. Diacre en 1857 , lorsque son
Charles célèbre sa première messe , il lui écrit :
a Ecoute ; ce matin même , à travers les brûlants
26 Blnl PEMEYVE
désirs du sacerdocé que je ressens depuis ces temps
derniers, un sentiment plus fort encore que ces
désirs s'est fait jour dans mon âme. J'ai senti que
je sacrifierais même cette joie des joies et cette rai-
son unique de toute ma vie à la volonté de mon
Maitre Jésus, et j'acceptais de mourir avant d'être
monté à l'autel bien que la mort en ce moment fut
un sacrifice de mille vies, - une douleur de mille
morts 1 »
Sa bonne volonté, comme celle d'Abraham"
tiendra lieu de sacrifice aux yeux de Dieu; il ne
mourra pas encore : il recevra le sacerdoce. Au
moment où il sera consacré par le pontife, prêtre
pour l'éternité y sacerdos in œternum, il demandera
à FEpoux de son âme de le rendre humble, de lui
faire la grâce de ne jamais l'offenser mortellement
et de verser son sang en témoignage de sa foi. Le
jeune' prêtre, dont le P. Lacordaire a servi la pre-
mière messe, peut désormais se livrer à un travail
excessif, courir nuit et jour à la recherche des
brebis égarées, consommer l'apostolat de la souf-
rance, pleurer et prier; il ne lui reste plus que
sept années de vie.
Si nous voulons connaître ses pensées sur le sacer-
doce et la préparation qu'il dut y apporter, il faut
;
CHAPITRE II 27
recourir aux lettres adressées à ses amis. Nous
recueillons les principaux passages de celles qu'a
citées le P. Gratry, dont l'étude sur son cher élève
est le plus éloquent plaidoyer écrit en faveur de la
vocation ecclésiastique. On y trouve la réfutation
complète des préjugés, des objections, des reproches
fort à la mode aujourd'hui à l'endroit des jeunes
lévites.
Henri Perreyve partageait les vues -de son docte
maître, quand il écrivait à un condisciple encore
incertain sur sa vocation : a Je te dirai d'abord
qu'entre tous les états que je puis penser, celui-là ,
qui est celui du courage et du dévouement, me
paraît le mieux fait pour les besoins et les tendances
de ton âme. Je crois que dans le monde tu serais -
malheureux, étant délicat de cœur et peu résigné
aux vilaimries des hommes. Les dons du monde ne
sont pas ce que la plupart des gens les croient; ils
recèlent, autant que j'ai pu le voir autour de moi,
beaucoup de déceptions cruelles. L'ambition, l'amour
du bien-être, l'amour du repos, l'orgueil du talent,
le désir même de la médiocrité sont trompés dans
ce monde, et peu d'hommes parviennent à leur but.
Il n'est pas jusqu'aux affections du cœur les plus
- pures qui trop souvent ne se tournent contré l'homme
28 HENRI PERREYVE
en amertume. En un mot, c'est, je crois, chose
très-rare que le bonheur, si par bonheur s'entend
une vie facile, contente et honorée. Donc, changer
de point de vue, vouloir autre chose que les misé-
rables bonheurs du monde, dompter des passions
qui vous trompent, et renoncer tout de suite à
des illusions que tôt ou tard il faut quitter, cela
me semble tout d'abord très-sage, et pour de cer-
taines âmes que Dieu a déjà disposées d'avance, très-
facile. La tienne est assez élevée pour faire bon
marché de ces misères ; je ne vois pas que çeux-là
qui, autour de nous, ont suivi la route de la joie
et du monde aient rencontré le vrai bonheur. Les
voilà malheureux, inquiets, et, dans ce temps
d'incertitude, en face des terribles combats qui
se préparent, n'ayant pas même à leur service cette
dernière ressource de l'homme dans les dangers :
la liberté du sacrifice. Aussi sont-ils troublés jus-
qu'au fond de leur cœur, sentant trembler sous
leurs pas le sol où ils avaient semé toutes leurs
espérances. »
Il prouve ensuite que le vrai bonheur peut se trou-
ver dans l'état ecclésiastique , et que les sacrifices y
sont faciles et suivis de réelles compensations :
e L'amour de Dieu est beaucoup plus encore l'ex-
CHAPITRE n 29
t.
pression de la vie que l'expression de la mort. Les
amours profanes font mourir souvent à bien des ver-
tus et à bien des dispositions généreuses. L'amour de
Dieu réveille tout, ressuscite tout et détruit dans
l'âme les germes de mort que le siècle vicieux y
avait jetés. Il double la puissance de l'homme,
en ne laissant en lui rien que dimmorte1. Tu
apprendras que, pour être prêtre, on n'en est pas
moins homme, et que l'on peut encore parler, agir,
raisonner et penser, après que l'on a voué sa vie
au service de ses frères, dans l'amour du Père
commun. Autrement la vie chrétienne serait ef-
frayante, non pas seulement au point de vue de la fai-
blesse humaine, mais au point de vue de la-dignilé
humaine. Et à mon sens elle ne l'est qu'au premier
point de vue.
» Je veux m'arrêter un peu sur cette pensée,
parce qu'elle doit correspondre intimement à une
pensée de ton cœur. Tu t'es senti, j'en suis sûr,
très-indigne d'une telle entreprise. Tu t'es considéré
faible, pauvre en mérite, ayant à peine l'habitude de
quelques vertus, et tu t'es demandé avec raison/ com-
ment si peu riche en sainteté, tu oserais approcher
de Celui qui fait jeter dans les ténèbres extérieures
ceux-là qui n'ont pas la rube nuptiale.
30 HENRI PERREYVE
» J'avoue que la vue de mes misères me trouble
souvent au point de me décourager tout à fait. Je
suis mauvais sous bien des rapports, mon pauvre
ami, et très-mauvais..Je te fais cette confession
(après bien d'autres) pour te renforcer dans la con-
fiance et l'espérance, toi que je sais meilleur et
plus avancé que moi. Et toutefois je n'ai pas perdu
l'espoir, moi ; et j'ai confiance que Dieu, « qui tire
le pauvre de la fange pour l'élever parmi ses élus, »
écoutera mes prières quelque jour, et me guérira,
quand j'aurai lengtemps crié comme l'aveugle du
chemin : « Jésus ! Fils de David, ayez pitié de
moi ! »
« Songe donc si tu dois avoir confiance, puisque
je ne désespère pas, et que, malgré les contradic-
tions , les faiblesses, les lâchetés que tu me connais,
maintenant, sans rougir, je te dis : «J'ai dessein
de me faire prêtre. » Est-ce une erreur de ma part!..
Cette voix que j'ai cru entendre tant de fois n'est-
elle qu'une illusion? J'en repousse le soupçon comme
une tentation de l'esprit mauvais. Espérant tout de
Celui qui pouvait sauver le monde d'une goutte de
son sang, je m'efforce, et surtout j'ai résolu de
m'efforcer, à m'approcher de lui. Son secours ne me
manquera pas. Cette raison qui m'a souvent con-
CHAPITRE Il 31
solé et rassuré, doit te rassurer aussi, et empêcher
que tu ne méprises peut-être une excellente inspi-
ration envoyée par Dieu à un cœur qu'il choisit. Sans
douie le fond de tout cela est une pensée grave,
sérieuse, austère même à certains points de vue.
Mais toutes les affections s'envolent-elles parce qu'on
a donné à sa vie un but plus saint et plus sérieux ?.
Perdras-tu ce que Dieu t'a accordé de talents, parce
que tu les auras consacrés au service de Celui qui
est le principe de nos intelligences et qui est le
dispensateur de toute vertu? Evidemment non. Ce
qu'il faut sacrifier, c'est ce qui nous humilie chaque
jour, c'est ce qui nous abaisse, ce sont ces hésita-
tions et ces trébuchements continuels entre la. vie et
le bien; ce sont, ces petites attaches à notre valeur
propre, qui tourmentent notre vie, nous rendent
malheureux et ridicules ; c'est ce vice de la volupté
qui fait défaillir notre cœur de dix-neuf ans par le son
même de son nom, et qui est l'ennemi de toute
grandeur, de tout courage, de toute indépendance
morale.
» Oui, voilà l'holocauste que Dieu nous demande.
Voilà ce que j'ai tant de peine à arracher de mon
âme pour le déposer aux pieds de la croix. Encore
une fois t ne t'effraie pas de la croix. Si lourde qu'elle
52 HENRI PERREYVE
soit, elle fatigue moins l'homme que les voluptés de
la terre. Prends et porte, ou plutôt prenons et por-
tons ensemble ce signe qui a été dans le passé et qui
doit être dans l'avenir le signe du triomphe du bien,
de la justice et de la vérité. »
Il encourage un autre de ses amis à poursuivre la
même carrière : « Vous n'êtes que le premier d'une
phalange qui chaque jour voit grossir ses rangs. Nous
vous félicitons comme on félicite celui qui a devancé
tous les autres et Je premier qui a posé la main sur
le but : nous vous entourons de notre joie, et nous
vous suivons avec orgueil, parce qu'encore un coup
votre victoire est la nôtre, et que nous serons sauvés
avec vous. Il est vrai, vous devez trembler, vous de-
vez éprouver de mortelles tristesses, vous pleurez
peut-être dans la solitude de votre coeur; mais ne
prenez pas ces effrois pour des hésitations. Non, vous
n'hésitez pas : je connais votre esprit ; la fermeté n'y
fait pas défaut, et l'irrésolution n'y doit trouver que
peu de prise. Animez-vous de courage, ayez beau-
coup de force, et ne prenez pas pour des incertitudes
sérieuses ce qui n'est que la défaillance d'un cœur
surpris de sa propre gloire et succombant sous le
poids de son bonheur. Non, des rois ont pleuré le
jour de leur sacre, et vous, au moment que Nous
CHAPITRE 11 33
faites voire premier pas dans la voie royale, vous de-
vez éprouver les mêmes brisements de l'âme. »
Si nous voulons savoir comment il comprenait
l'emploi de sa vie sacerdotale, nous n'avons qu'à
considérer son appréciation du ministère du P. La-
cordaire. e Le P. Lacordaire a reçu d'en haut,
dans une égale mesure, pour toucher le siècle et le
sauver, la grâce naturelle qui fait les hommes et
l'onction surnaturelle qui fait les saints. Je dirai
d'abord que c'était un homme, dans le sens de ce
grand texte qui ouvrit le dernier discours prononcé
par lui parmi nous : « Sois un homme. eslo vir. »
Rien de ce qui touche noblement les hommes ne lui
demeura étranger; j'en excepte un seul sentiment :
celui qui, au jour de sa consécration sacerdotale ,
fut la matière du sacrifice, et dont il sut maintenir
absolue, jusqu'à la mort, la virginale immolation.
» Il concevait le sacerdoce comme un absolu et
perpétuel sacrifice. Jésus-Christ sur la croix, mou-
rant pour le salut des hommes, était pour lui l'idéal
divin du prêtre, comme il était l'objet constant,
dominant, et presque exclusif de sa piété, l'aliment
quotidien de son âme, celui qu'il offrait toujours à
quiconque venait lui demander la nourriture spiri-
tnellet Il se réjouissait à l'idée dé souffrir avec la
34 HENRI PKRREYYE
divine Victime pour sauver des âmes. Il rêvait, a cet
égard, des choses trop belles, et n'avait pas toujours
la force de s'arracher à l'espèce de ravissement où
le jetaient ses désirs d'immolation. Il retrouvait à
l'autel, dans sa forme la plus divine, ce grand sa-
crifice du sacerdoce qu'il portait si constamment
dans la vie. Tous ceux qui ont assisté à la messe du
P. Lacordaire sauront ce que je veux dirtT. Quelle
gravité ! quel recueillement ! quelle autorité dans le
sacrificateur? quelle union tendre. et soumise à Ja"
Victime éternelle!. Heureux les enfants qui ont eu
l'honneur désiré de lui présenter l'eau et le vin du
sacrifice! Quand l'âge et les dégoûts delà vie au-
ront jeté des neiges sur leur front, ils reverront dans
les souvenirs de leur enfance l'image de ce prêtre
auguste, se retournant sur les degrés du sanctuaire
pour bénir la chère jeunesse de son dernier aposto-
lat, et, quel que soit l'âge de leurs fautes ouvde leurs
malheurs, ils retrouveront dans ce bienheureux sou-
venir la force de tout espérer de Dieu. On ne quitte
pas facilement des âmes que l'on a enfantées à la
vérité et à la vertu au prix des angoisses sacerdotales.
Aussi le P. Laeordaire fut-il constant dans ses dé-
vouements spirituels. Il suivait de l'œil du cœur ees
jeunes hommes auxquels il avait donné l'Evangile.
CHAPITRE II 35
Rien ne pouvait arracher de sa mémoire de père et
de prêtre leur souvenir chéri. »
Il faut aimer la jeunesse pour savoir comprendre
l'affection que lui avait vouée le P. Lacordaire.
L'abbé Perreyve marcha docilement sur ses traces ; il
aurait fait autant, et peut-être davantage, pour cette
jeunesse, l'espoir de l'avenir, s'il eût vécu encore
quelques années. Toutefois, ses œuvres ont porté
des fruits abondants, à en juger par les aveux d'un de
ses chers disciples :
« 11 n'y a peut-être pas d'âge, dit M. de Ger-
miny, où l'homme ait plus besoin d'un ami que
de vingt à trente ans. Il vient de quitter les maîtres
qui dirigèrent son éducation ; et si, rentré dans sa
famille, il rencontre dans l'union des siens un motif
de juste confiance ; des manières de voir, dévelop-
pées pendant dix ans d'absence, souvent contraires
à celles de son père ou de sa mère, je ne sais quel
désir d'indépendance, empêchent souvent une in-
timité dont on croirait que la nature a dû déposer
le germe dans son cœur.
» Tout en l'abbé Perreyve, sa nature, sa jeu-
nesse, son éducation, le rendait merveilleusement
propre à satisfaire cette soif d'un cœur de vingt
ans. Quiconque l'a vu n'a pas perdu le souvenir de
36 HENRI PERREYVE
l'expression sympathique de son regard. Ce qu'on y
saisissait, c'était, à côté d'une certaine énergie, une
douceur infinie et en même temps un feu qui ré-
vélait l'ardeur de son âme. On était séduit aussi-
tôt. Si on s'était approché de lui avec le sentiment
de la crainte respectueuse qu'inspire toujours la
célébrité, son bienveillant accueil, son invitation à
la connance, à l'amitié calmaient promptement le
trouble ressenti. Il avait reçu de ses relations avec
le P. Lacordaire une intelligence profonde .des
besoins de la jeunesse et des moyens de les satis-
faire. »
Sa puissance sur les cœurs et les esprits , son ta-
lent de persuasion à laquelle les plus rebelles n'o-
saient et ne pouvaient résister, et ce je ne sais quoi
d'attrayant dans son aspect' et dans sa parole dont
on subissait l'influence à la première rencontre,
venaient de son inaltérable douceur. Elle ne se dé-
mentit point dans les circonstances où son amour-
propre , si toutefois cette faiblesse se remarquait en
lui, eut à se plaindre de l'injustice ou des mauvais
procédés de quelques personnes. Ni sa bouche ni sa
plume n'ont jamais froissé personne; imitateur de
saint François de Sales, il semble lui avoir em-
prunté son langage, quand il parle de la douceur.
CHAPITRE II 37
4
« La douceur est une force, disait-il; et il im-
porte d'autant plus d'établir cette vérité , que beau-
coup d'âmes confondent la douceur avec la faiblesse,
se défient de cette vertu comme d'une puissance
d'énervement, et lui adressent chaque jour les plus
étranges reproches.
» Rien n'est plus ordinaire, en effet, parmi nous
que d'entendre murmurer autour d'elle les mots
de concession, de transaction avec l'erreur, d'af-
faiblissement de la foi, de lâcheté même et de
trahison, jusque-là qu'il n'est pas tout à fait
sans péril de prendre aujourd'hui la défense d'une
vertu si scrupuleusement et si sévèrement sur-
veillée.
» Mais ici je rencontre la doctrine des saints et
comme nous entendions saint Bernard expliquer la
parole du Sauveur : « Bienheureux les doux, car ils
posséderont la terre, » par la grâce d'un empire
intérieur donnée à l'âme douce sur elle-même. Voici
maintenant l'admirable saint Jean Chrysostôme qui
nous montre , dans cette terre promise à la douceur,
la possession des âmes et la conquête des hommes
par l'apostolat, a Comment les doux possèdent-ils la
terre?» se demande ce grand saint. « Parce que,
répond-il, ils peuvent conquérir autant de domaines
38 HENRI PERRETVFI
qu'il y a de cœurs d'hommes. Pour moi, poursuit
ce docteur, je ne connais rien de plus violent et de -
plus irrésistible que la douceur. Il faut donc discuter
avec les Gentils et avec les ennemis de la foi, en
véritable esprit de condescendance et de cbarité ;
car la cbarité est une grande maîtresse pour conver-
tir. » Et ailleurs : « Rougissons d'attaquer nos enne-
mis avec la violence des loups. Demeurons agneaux,
et nous serons vainqueurs, quel que soit le nombre
de nos ennemis. Si nous nous tranformons en loups,
soyons sûrs de la défaite, parce que le divin Pasteur
nous abandonne. » Et enfin : « Ouvrez les filets de
la charité, jetez le doux appât de la miséricorde,
pour retirer votre frère de l'abîme. Montrez-lui
charitablement ses erreurs et ses préjugés. S'il veut
se rendre à votre voix, il vivra; s'il résiste, ne
vous rendez pas coupable vous-même par dureté,
mais discutez toujours avec patience et avec douceur,
de peur que le souverain Juge ne vous demande
compte de son âme. » Qu'elles sont graves, chré-
tiennes, ces dernières paroles! et qu'elles sont
pleines de l'esprit de Celui a qui ne brisa jamais le
roseau courbé , qui n'éteignit point la mèche fumant
encore ! »
Après la douceur, l'humilité de l'abbé Perreyve
CHAPITRE il 39
était peinte sur son visage , cette humilité franche et
non point contrefaite, dont il traçait ainsi le carac-
tère : a Avant tout, qu'on remarque que l'humilité
catholique n'affaiblit ni l'héroïsme .des catacombes,
ni l'honneur du glaive ou du trône; elle n'a dé-
sarmé ni les justes guerres, ni les fières réclamations
du droit. Elle s'allie dans les nobles cœurs au plus
intrépide attachement pour les causes justes; et si
l'honneur, venant en ce temps sur la terre, y pro-
mène trop souvent sa surprise et son ennui parmi
des ruines trop entassées et trop répugnanles, on
ne saurait en accuser l'humilité d'un siècle qui ne
s'est refusé à soi-même aucun genre de culte et
aucune grimace d'adoration. » L'humilité véritable
n'exclut point la dignité personnelle, elle veut
seulement qu'on ne s'attribue point à soi-même le
bien que la Providence accomplit par notre entre-
mise.
La première grâce que l'abbé Perreyve demanda à
Dieu, en recevant la prêtrise, fut la grâce d'être un
prêtre humble J et il fut exaucé. Tandis que les
éloges et les honneurs s'acharnaient à sa pour-
suite , malgré le dédain qu'il leur témoignait, il con-
fiait à l'amitié de l'abbé Ausault, cette critique de
sa personne et de ses œuvres, vraie hyberbole de son
40 HENRI PEBREYVE
humilité : « Sachez que je me rends parfaitement
compte de ma situation intellectuelle. Je me sens
un talent médiocre, qui jette maintenant sa flamme
la plus vive, mais s'épuisera bientôt. Je ne me sens
rien de profond , de grandement original et de puis-
sant. Quand on rapproche de ma chétive et frêle
personne — et je ne sais pourquoi on l'a fait plusieurs
fois cette année même publiquement — des noms
comme ceux du P. Lacordaire ou d'Ozanam, j'en
éprouve une sensation si pénible intérieurement que
je ne sais comment l'exprimer. Si je prétendais suc-
céder à de tels hommes, je m'apprêterais pour les
vingt années qui vont suivre, si Dieu me les donne,
le plus amer des mécomptes : car, après un temps
de faveur, le public aura vu la corde et saura bien à
quoi s'en tenir. Mais, Dieu merci ! je n'ai rien de tel
dans l'âme, et je ne demande à la Providence que de
faire un peu de bien, comme je le puis ; c'est-à-dire
à un rang nécessairement inférieur dans l'ordre scien-
tifique et intellectuel, à quelques jeunes esprits qui
passeront par moi et iront ensuite plus haut que
moi. Ce que je vous dis là, cher ami, est encore
périlleux à dire, car il y a de fausses modesties, et
si je ne connaissais pas votre cœur , j'en aurais pu
craindre le soupçon. Ne me faites plus d'éloges et
CHAPITRE Il 41
ne me trompez pas sur moi-même. Travaillons, tra- -
vaillons , travaillons ! nous serons toujours assez
ignorants, assez faibles , assez dominés par les pré-
jugés courants, et par les petites craintes serviles
qui nous entourent. Que Dieu ait pitié de ce travail,
et qu'il nous accorde, puisque c'est la vocation qu'il
nous a donnée, la grâce de faire un peu de bien
pour sa gloire à cette chère jeunesse, qui est si
avide de sa parole, et qui a si étrangement faim et
soif de l'Evangile! »
- Ce langage est assurément celui d'une âme pro-
fondément chrétienne, toujours prête à reconnaître
ses imperfections, à recevoir les avis fraternels, et
nullement satisfaite de ses œuvres. La sainteté,
comme le génie, croit n'avoir jamais approché
du but qu'elle rêvait, et n'avoir rien fait tant qu'il
lui reste quelque chose à accomplir !
CHAPITRE HT
L'oratorien.
En 1852, la célèbre congrégation de l'Oratoire se
reconstituait à Paris, sous le patronage de l'Imma-
culée Conception. L'œuvre de saint Philippe de Néri
en Italie1, du cardinal de Bérulle en France, re-
naissait de ses cendres pour continuer ses bien-
faits au pays d'où la Révolution avait expulsé ses
derniers membres. L'ancien Oratoire, dans la pensée
du fondateur, avait pris pour but, selon le vœu du
concile de Trente, de réformer le clergé séculier,
de le réunir par une association libre, dans des mai-
sons indépendantes les unes des autres. Tout en
soumettant ses disciples à la même direction, le car-
Voir Saint Philippe de Néri. in-13. Lille. 1864.
CHAPITRE III 43
dinal de Bérulle ne leur imposa aucun vœu, mais
il en fit d'habiles éducateurs de la jeunesse. Plu-
sieurs villes eurent bientôt leurs colléges d'orato-
riens, dirigés par des hommes aussi savants que
pieux, tels que Massillon , Malebranche, Thomas-
sin, Lami, Morin, Lejeune, Mascaron, Gault,
Lecointe, Le Long, Roubigant, Richard , Simon
et le P. de Condren !
Le cardinal de Bérulle formait ses enfants par le
travail et la complète abnégation d'eux-mêmes. Un
des plus anciens, le P. Amelotte, trace ainsi son
plan : « Etes-vous capables de grandes études ? la
congrégation de l'Oratoire vous accordera du repos,
des livres et des chaires même pour enseigner?
Aimez-vous la retraite ? elle a des maisons de silence
et de solitude. Vous sentez-vons porté à la pénitence?
vous trouverez chez elle des exemples de l'abstinence
des Chartreux. Le zèle de la maison de Dieu vous
brûle-t-il le cœur ? elle vous donnera des missions *
et des cures. Aimez-vous le chant et les cérémonies?
elle vous donnera un ministère de chantre dans un
chapitre. » Il n'était pas possible de mieux répondre
t toutes les aptitudes et à tous les goûts , et l'on
comprend le désir de saint François de Sales de
quitter son diocèse pour suivre le cardinal de Bérulle.
44 HENRI PERREYVB
«
Le nouvel Oratoire est une association d'ecclésias-
tiques studieux, mettant en commun leurs lumières,
leurs volontés et leurs cœurs, pour la défense de la
vérité, l'éducation de la jeunesse cléricale, pour
« lutter contre les erreurs opposées à la foi, en
s'emparant de leurs propres armes et en les retour-
nant contre elles ; opposer à la science fausse, exclu-
sive, passionnée , l'érudition la plus loyale, la plus
large, la plus désintéressée ; ne laisser l'ennemi se
cantonner ni s'établir sur aucun point des con-
naissances humaines; mais, comme les apôtres vont
à toutes les nations du monde, envoyer des mission-
naires dans toutes les sciences pour les éclairer toutes
de la lumière de la révélation et les faire toutes
servir au progrès du règne de Jésus-Christ ; accepter
cette lutte permanente dans les conditions mêmes
où la mettent les divers siècles et les diverses civili-
sations ; se faire tout à tous pour gagner tous les es-
prits à la foi et tous les cœurs à la charité de Jésus-
Christ, et, par conséquent, livrer le combat, ici sur
le terrain de l'Ecriture sainte et de l'exégèse bi-
blique , là sur celui de la philosophie, de l'histoire,
des sciences naturelles ; puis faire de la manifesta-
tion du beau dans les arts un moyen d'attirer les
âmes ; suivre s'il le faut, dans ses évolutions la pensée
CHAPITRE 1TI - 45
f
moderne, et ne pas permettre à la science anti-
chrétienne de confisquer le domaine des sciences
sociales et politiques, et d'en faire le monopole de la
raison révoltée contre la foi, mais, sans relâche et
sans découragement, sanctifier le travail par la prière,
se multiplier pour suffire à tout, et pour ramener à
la majestueuse unité de l'Evangile, la discordance
des sagesses purement humaines. » L'histoire dira §i
le nouvel Oratoire a rempli ce programme ; nous
constatons seulement qu'il a conquis une noble
place parmi les institutions religieuses savantes de
notre époque.
Lorsqu'en 1852, un groupe de six amis se réunit
dans un modeste local, pour jeter les fondements de
l'Oratoire de l'Immaculée Conception, approuvé plus
tard par le souverain pontife, Henri Perreyve était du
nombre. Avant d'entrer dans ce cénacle, il demanda
conseil à Frédéric Ozanam et au P. Lacordaire, qui
lui répondit : « Vous avez bien raison de croire
qu'il y a une grande force dans la vie de commu-
nauté et que c'est le plus sûr chemin d'une vie utile
et spiritualisée. L'isolement nous borne à nous-
mêmes; et nous-mêmes, c'est bien peu de chose,
sous le rapport de la pensée comme sous celui de la
vertu. En étant plusieurs sous une règle, on s'aide,
46 HENRI PBRRBYV*
on s'éclaire , on se maintient, on s'édifie, on dé-
cuple son être, et le plus petit prend une certaine
taille à côté de celui qui le dépasse. Quant au
nouvel Oratoire, je connais à peu près tous ses
premiers membres, et j'augure on ne peut mieux
de leur réunion. Ce sont à la fois des hommes de
talent et de piété, qui seront sans doute bénis de Dieu.
Il y avait longtemps que je souhaitais la résurrection
de cette congrégation, et elle ne pouvait renaître sous
de meilleurs auspices. Il est vrai que, dans le dernier
siècle, elle a donné dans les travers hérétiques du
jansénisme; mais c'était une plaie de ce temps-là,
et la révolution a jeté un abîme entre cette époque -
et la nôtre. Tout est nouveau, parce que tout est
éclairé eturifié. Si donc, mon cher ami, Dieu vous
met au cœur d'entrer dans cette belle congrégation
de saint Philippe de Néri, du cardinal de Bérulle, de
M. Condren, de Massillon , de Malebranche et de tant
d'autres, je le verrai non-seulement sans déplaisir,
mais avec joie. Vous avez besoin de frein et d'af-
fection ; vous trouverez là l'un et l'autre, pour un
peu de votre liberté que vous sacrifierez. Et qu'est-ce
que la liberté, quand elle se perd en Dieu et dans le
cœur de ceux qui l'aiment! Si je ne m'étais pas donné
4, un ordre relilieux, je serais riche aujourd'hui,
CHAPITRE III 47
tranquille dans un appartement commode, pouvant
vous donner à dîner, me promener avec vous tant
que je voudrais, vous accompagner aux Pyrénées ;
et quoique ce soient bien des choses perdues, je n'en
ai que le regret qu'il faut pour bien sentir le prix de
la grâce que Dieu m'a faite. il en sera de même de
vous. »
L'abbé Perreyve rencontra ses meilleurs amis et
ses guides les plus sûrs dans les premiers prêtres
de l'Oratoire.
Presque tous, élèves distingués de l'Ecole nor-
male, avaient suivi les conférences du P. Gratry
et adhéré aux projets de cette âme de feu. Henri ,
à la suite d'Adolphe et de Charles Perraud, les
gloires aujourd'hui de la congrégation, entra dans
la sainte phaJange, espérant bien y passer sa vie
entière et y consumer ses forces à la défense de la
foi chrétienne. Ces jeunes gens , pleins d'ardeur et
d'enthousiasme, s'aimaient comme des frères, s'en-
courageaient mutuellement à la vertu et à l'étude ,
achevaient leur instruction sacerdotale sous les yeux
de leur maître et ami, se préparant, sans s'en dou-
ter, aux postes éminents que la Providence devait
leur confier.
L'entreprise était hérissée d'obstacles, puisqu'elle
-48 HENRI PERREYVE
avait paru impossible à des hommes éminents ; car
il s'agissait de tout créer dans la nouvelle maison,
où les ressources n'égalaient pas la bonne volonté.
Pendant deux années entières, Henri jouit, dans
cette modeste réunion d'amis, de la plénitude de
ce bonheur caché, dont il remerciait le Ciel.
a Nous avions un même cœur, dit-il, avant de
porter le même sacerdoce; nous sommes vérita-
blement une famille, même d'après le langage des
hommes. La volonté de Dieu n'a eu qu'à se com-
muniquer à un seul, pour que la lumière éclatât en
des cœurs si profondément unis. » La maladie l'ar-
racha violemment de la retraite de l'Oratoire, et
ne lui laissa plus qu'une ombre de santé , dont son
travail excessif abrégea même la durée. Mais le jeune
oratorien avait eu le temps d'apprendre à convertir
les âmes, à les détourner du faqx idéal, à leur ou-
vrir un horizon pur, à leur faire rechercher la
vraie lumière. Son éloquence, remarquable à tous
égards, était surtout consolante et persuasive, tendre
et cordiale;- elle remporta d'admirables triomphes ;
il réalisait dans sa personne et ses actions, le
type du véritable orateur, vir bonus dicendi peritus.
Pendant que ses amis donnaient, chaque di-
manche, à la chapelle de la communauté, un dis-

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