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L'Afrique ouverte, ou une Esquisse des découvertes du Dr Livingstone, par Henry Paumier

De
135 pages
C. Meyrueis (Paris). 1864. In-18, 144 p., fig., pl. et carte.
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NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE DES FAMILLES
L'AFRIQUE OUVERTE
ou
■ UHE ESQUISSE
DES DÉCOUVERTES DU D' LIVINGSTONE
PAR
HENRY PAUMIER
NOUVELLE EDITION'
PARIS
LIBRAIRIE DE GH. MEYRUEIS ET O
RUE DE RIVOLI, I 7-ï
1864
L'AFRIQUE OUVERTE
00
LES DÉCOUVERTES DU D" LIVINGSTONE
PARTS. — TYPOGRAPHIE DE CH. MEYRUEIS ET COMPAGNIE
rue des GrèSj 11. — 1864
NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE DES FAMILLES
LYRIQUE OUVERTE
or
■-Aasa.^.W- UNE ESQUISSE
ÏÏETDECOUVERTES DU DB LIYINGSTONE
PAR
HENRY PA0MIER
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
A LA LIBRAIRIE DE CH. MEYRUEIS ET C«
1743 RUE DE RIVOLI
1864
L'AFRIQUE OUVERTE
ou
LES DÉCOUVERTES DU D" LIVINGSTONE
INTRODUCTION
Il y a seize ans qu'un navire quittait Londres,
emportant à son bord un jeune homme pauvre et
complètement inconnu.
Il y a seize ans que ce jeune homme, à peine dé-
barqué sur la terre d'Afrique, s'enfonçait dans des
solitudes jusqu'alors inexplorées pour porter l'E-
vangile à quelques peuplades sauvages dont les
noms même étaient encore ignorés.
Le temps a marché; les événements politiques
ou religieux se sont succédé dans notre vieille Eu-
rope. Tout à coup, dans cette même ville de Lon-
dres, au milieu du tourbillon d'une grande cité, un
noin a été jeté à la foule par les mille voix de la
renommée; c'était celui d'un homme qui unissait
l'intrépidité du voyageur le plus entreprenant au
dévouement du plus zélé missionnaire, le nom du
docteur Livingstone.
- 8 — ■
En quelques jours, savants et ignorants ont été
réunis par une commune admiration pour ses dé-
couvertes.
En quelques jours, toutes les Eglises évangéli-
ques de l'Angleterre se sont entendues afin de
témoigner à cet homme leur reconnaissance pour
les services qu'il avait rendus à la sainte cause des
missions.
Le bruit de ses aventures a passé le détroit ; et
sans doute il est bien peu de nos lecteurs qui
n'aient attendu, comme nous, avec impatience, le
moment où le récit de ses voyages serait publié.
Ce récit vient de paraître, et vingt mille exem-
plaires en ont été presque aussitôt enlevés.
C'est à ce livre que nous voudrions emprunter
quelques-uns de ses traits les plus saillants, pour
faire passer ainsi, sous les yeux du lecteur, une de
ces vies humbles, mais dominées par une noble
pensée que sert une volonté de fer.
Ouvrir l'intérieur de l'Afrique à l'Evangile et à
la civilisation ; faire cesser l'horrible trafic des es-
claves, voilà le double but que n'a cessé de pour-
suivre le docteur Livingstone, et pour la réalisation
duquel, après une année donnée au repos, il vient
de repartir, avec sa famille, emportant les secours
et les voeux de ses nombreux amis.
Pour mieux comprendre la difficulté en même
temps que l'intérêt de ses premières découvertes,
prenez une carte de l'Afrique; choisissez, si vous
le voulez, la plus moderne.
A part les quelques Etats situés le long des côtes,
.—;9 —
l'Algérie et l'Egypte au nord, la Cafrerie au midi,
qu'y trouvez-vous dès que vous, cherchez à péné-
trer dans l'intérieur du continent?
Partout d'immenses espaces laissés en blanc sur
la carte, et désignés comme terres inconnues.
Aussi, dans la pensée de bien des gens, l'Afrique
centrale n'apparaissait que comme un vaste désert
inhabitable et inhabité, une solitude brûlée par un
soleil de feu, où, faute d'eau, toute.végétation,
toute vie. étaient impossibles, et où régnaient,
sans partage, les animaux féroces,, ces rois du
désert. •
C'est dans ces régions sauvages du sud de l'A-
frique que Livingstone a osé pénétrer.
Après s'être préparé, de 1840 à 1849, par des
travaux missionnaires et par une étude approfon-
die de la langue et des moeurs des indigènes, il a
entrepris successivement quatre voyages, dont un
seul suffirait pour mériter notre admiration.
Dans le premier, entrepris en 1849, avec sa
femme et ses enfants, il a réussi à découvrir et à
atteindre un lac intérieur, le lac Ngami, situé à
près de 500 lieues en ligne directe de la ville du
Cap, et dont il avait entendu vaguement parler par
les naturels.
Dans les deux suivants, où sa famille l'accompa-
gnait également, il a poussé chaque fois plus loin
ses périlleuses explorations, découvrant cette fois
une fleuve magnifique, le Zambèze, par lequel il
espère plus tard qu'on pourra plus facilement pé-
nétrer jusqu'au coeur du pays.
1"
— 10 -
Enfin, de 1852 à 1856, après avoir envoyé sa
famille au Cap, seul cette fois avec des indigènes,
malgré des difficultés inouïes, il a réussi à traver-
ser deux fois l'Afrique de l'est à l'ouest et de l'ouest
à l'est, parcourant la distance énorme de onze mille
milles anglais. Aujourd'hui, grâce à ses efforts, Ton
sait que l'intérieur de l'Afrique est comme un im-
mense bassin entouré de hautes montagnes, et ar-
rosé par de superbes rivières qui nourrissent une
végétation aussi riche que variée ; on sait que
leurs bords sont habités par des peuplades nom-
breuses, commerçantes ou guerrières, quelques-
unes gouvernées par des femmes; on sait, en un
mot, qu'au lieu d'un désert, s'ouvre à l'ardeur du
commerçant comme à celle du missionnaire un
pays plein d'avenir.
Aujourd'hui le premier pas est fait dans une voie
qui peut-être finira par ouvrir à l'Evangile cette
terre de Cham, sur laquelle semble peser encore
une antique malédiction. Les débuts mêmes de la
vie du voyageur nous feront mieux comprendre sa
persévérance et ses succès.
Jeunesse de Livingstone. — Tel enfant, tel homme. — Pauvreté
de ses parents. — Il entre dans une filature. — Le secret de
concilier ses travaux et ses études. — Influence de sa mère sur
son développement religieux. — Son désir de se consacrer aux
missions. —^Difficultés et succès. — Il devient médecin mission-
naire. — Son départ pour l'Afrique.
« On peut reconnaître, a dit le sage auteur des
Proverbes, par les actions d'un jeune enfant si sa
conduite sera pure et droite. » La jeunesse de
Livingstone est une nouvelle preuve de cette vé-
rité. Il est né en 1813, à Blantyre près de Glasgow,
en Ecosse.
Ses parents étaient pauvres, mais c'était une de
ces honnêtes familles écossaises où l'enfant reçoit
de bonne heure des exemples, d'économie, de tra-
vail et d'une piété domestique sincère.
A l'âge de dix ans, il fut envoyé dans une fila-
ture du voisinage, comme rattacheur, pour accroî-
tre par ses gains, les ressources de sa famille. Il
lui fallait travailler depuis six heures du matin
jusqu'à huit heures du soir. Pour un esprit moins
— 12 —
résolu, un travail aussi prolongé aurait pu étouffer
tout désir de s'instruire, mais pour lui ce fut un
aiguillon plutôt qu'un obstacle.
« Avec une partie du gain de ma première se-
maine, nous dit-il, j'achetai une grammaire latine,
et.je continuai pendant plusieurs années l'étude
de cette langue, avec une ardeur infatigable, en
suivant une école qui se tenait le soir entre huit et
dix heures. Je travaillais encore avec le diction-
naire jusqu'à miuuit, et même plus tard, à moins
que ma mère ne vînt me surprendre et m'enlever
mes livres.
« Je lus de cette manière plusieurs auteurs
classiques, et, à seize ans, je connaissais mieux
Horace et Virgile que je ne les connais main-
tenant.
« Notre maître d'école était soutenu en partie
par la compagnie qui dirigeait la filature; il était
bon, attentif, et si peu exigeant pour le salaire,
que tous ceux qui le désiraient pouvaient être ad-
mis à ses leçons. Si des écoles de ce genre étaient
établies en Angleterre comme en Ecosse, ce serait
pour les pauvres un immense bienfait. »
En fait de lecture, il dévorait tout ce qui lui
tombait sous la main, tout, excepté les romans. Les
livres de science et de voyages faisaient surtout
ses délices.
Après ses livres favoris, ce qu'il aimait à étudier,
c'était la nature elle-même. Souvent, avec ses frè-
res, il parcourait les environs de son village, en
quête d'échantillons géologiques. Un jour il entre
— 13 —
dans une de ces carrières d'où-l'on extrait la pierre
à chaux, et, au grand étonnement des ouvriers, il
se met à recueillir avec enthousiasme les coquilla-
ges qui s'y trouvent en abondance.
Un des hommes, en voyant un jeune garçon ainsi
occupé, le regardait d'un air de pitié. « Pouvez-
vous me dire, lui demanda Livingstone, comment
ces coquilles sont venues dans ces rochers? —
Quand Dieu fit les rochers, il fit aussi les coquil-
lages, répondit le carrier sans s'émouvoir. »
« Combien de soucis, ajoute notre auteur, eût
épargnés aux géologues cette manière, un peu
sommaire, de trancher les questions! »
Bien de touchant comme sa persévérance dans
l'étude : « Pour continuer mes lectures pendant
mon travail à la filature, je plaçais mon livre sur
le métier même auprès duquel je travaillais; je
pouvais ainsi, en passant, lire de temps en temps
une page après l'autre, sans me laisser troubler
par lé fracas des machines. Je dois à cette partie
de mon éducation la faculté précieuse de m'isoler
complètement au milieu du bruit, faculté qui m'a
depuis souvent servi dans mes voyages au milieu
des sauvages. »
Ce qui soutenait son ardeur, ce n'était pas seu-
lement le désir de s'instruire, mais une pensée
plus noble, celle de se consacrer au service de
Jésus-Christ.
Vers cette époque, en effet, avait eu lieu dans
ses convictions religieuses un changement qui dé-
cida de toute sa vie. Il connaissait déjà et aimait
l'Evangile, mais si son intelligence en acceptait
les doctrines, son coeur n'en avait pas encore été
touché. Cependant les leçons, la piété vivante de
ses parents et surtout de sa bonne mère ne furent
pas perdues. Il obéit enfin à l'appel de son Sau-
veur, et, dans l'ardeur de ce premier amour, il
résolut de dévouer sa vie au soulagement des mi-
sères humaines. Devenir médecin missionnaire,
voilà désormais son rêve, et, pour le réaliser, rien
ne lui coûtera. Elevé au rang de fileur à l'âge de
dix-neuf ans, il profite de ce supplément de paye
pour amasser quelque argent. Pendant l'été, il
travaille avec ardeur, puis, en hiver, on le voit à
Glasgow suivre les cours de médecine, des clas-
siques grecs et ceux de théologie.
« Je n'ai jamais reçu d'aide de personne, dit-il
avec une légitime satisfaction, et j'aurais, avec le
temps et par mes propres efforts, réalisé mon pro-
jet, si quelques amis ne m'avaient conseillé de me
rattacher à la Société des missions de Londres,
à cause de son caractère de largeur chrétienne.
Elle n'envoyait pas aux païens, me dirent-ils, des
épiscopâux, des presbytériens ou des indépen-
dants, mais l'Evangile de Christ. C'était réaliser
mon idéal d'une société missionnaire. Aujour-
d'hui, que je repasse dans mon souvenir cette
vie de travail, je bénis Dieu qu'elle ait eu une
aussi large part dans mon éducation. Si j'avais à
recommencer ma carrière, j'aimerais le faire en-
core dans une position aussi humble et à travers
les mêmes difficultés. »
- 18 —
Après avoir ainsi, à force de persévérance, sur-
monté les obstacles qui semblaient séparer à ja-
mais le jeune fileur de Glasgow de la carrière mis-
sionnaire, Livingstone put enfin subir avec succès
ses examens de médecine. Il avait d'abord pensé à
choisir la Chine pour champ de travail; mais c'était
l'époque où la guerre de l'opium en fermait de
nouveau les portes. Attiré par ce qu'il entendait
dire des travaux du vénérable Moffat en Afrique,
il tourna ses vues vers ce pays qui allait deveuir
le théâtre de ses labeurs et de ses succès.
II
Premier séjour à la station du Kuruman. — Périls de la vie mis-
sionnaire. — Une aventure avec un lion. — Fondation d'une
nouvelle station chez les Bakuénas, — Trois ans de travaux. —
Conversion de Séchélé, leur chef.
Ce fut en 1840, qu'après un voyage de trois
mois, Livingstone débarqua en Afrique, à la ville
du Cap. Il se dirigea presque immédiatement vers
la station du Kuruman, fondée dans l'intérieur, à
700 milles du Cap, par MM. Hamilton et Moffat,
à la mission desquels il allait s'associer.
Pour mieux se rompre à sa nouvelle vie, le doc-
teur, avec cette énergie que nous lui avons vu déjà
déployer, se sépara de ses amis pendant six mois
entiers, alla vivre seul au milieu d'une peuplade
sauvage, afin d'apprendre plus rapidement leur
langue et de s'initier par lui-même à leurs habi-
tudes et à leurs moeurs. Il dut à ce séjour une con-
naissance des indigènes qui facilita singulièrement
plus tard ses rapports avec les autres tribus, et lui
permit d'aller où jamais Européen n'avait pénétré.
- il -
Il lui fallait aussi s'endurcir à la fatigue. Dans
ce but, il entreprit à pied, avec quelques hommes
de la tribu, une suite d'explorations. Sa maigreur,
sa chétive apparence leur inspiraient d'abord peu
de confiance dans ses forces, et il les entendit un
jour s'exprimer sur son compte en termes assez
railleurs. « Je sentis aussitôt bouillonner mon sang
montagnard, et, secouant ma fatigue, je sus si bien
les contraindre à prendre pour me suivre un pas
accéléré, qu'ils durent avouer plus tard que j'étais
un assez bon marcheur. » A ces fatigues inévitables,
venaient se joindre les périls de la vie du désert.
Citons, entre autres épisodes, sa rencontre avec un
lion, où il n'échappa que comme par miracle.
Une bande de lions inquiétait depuis quelque
temps les habitants du village. Pendant la nuit,
bondissant par-dessus les parcs où l'on enfermait
les bestiaux, ils venaient y choisir leur proie. Pen-
dant le jour même, ils ne craignaient pas de renou-
veler leurs attaques. C'était là un fait si rare, que
les indigènes, pour l'expliquer, prétendaient que
quelque tribu voisine les avait, par ses sortilèges,
livrés aux lions. Il fallait, à tout prix, se délivrer
de ce fléau. Il suffisait, pour cela, de tuer un seul
lion; en pareil cas, le reste de la bande se tient
pour averti et quitte le pays. Aussi, la première
fois qu'il entendit parler d'une nouvelle attaque,
Livingstone, afin d'inspirer aux chasseurs un peu
plus de courage, se joignit à eux.
« Nous trouvâmes les lions sur une petite colline
toute couverte d'arbres.
— 18 —
« Nos hommes se formèrent aussitôt en cercle,
et cernant ainsi leur, repaire, s'avancèrent peu à
peu vers l'ennemi. J'étais resté au pied de la col-
line avec un maître .d'école indigène, excellent
homme nommé Mebalwe, qui, comme moi, possédait
un fusil. — Nous aperçûmes un des lions couché
sur le rocher. Mon compagnon fit feu le premier,
mais la balle, mal dirigée, fit sauter seulement un
éclat du rocher. Comme un chien qui se jette sur
la pierre qu'on lui lance, le lion mordit la place
que la balle avait frappée, puis, en quelques
bonds, franchit le cercle des chasseurs, sans qu'ils
osassent lui porter un seul coup.
« Deux autres échappèrent de la même manière,
grâce à la lâcheté de nos hommes, qui n'essayèrent
même pas de les frapper avec leurs lances, comme
c'est l'usage des naturels. Voyant la chasse man-
quée, je revenais au village, quand j'aperçus un
quatrième lion tapi derrière un buisson. Je le visai
avec soin à trente pas de distance, et je l'atteignis
des deux coups de mon fusil. « Il est atteint! il
« est atteint ! s'écrièrent nos hommes ; allons l'a-
« chever !» Mais, voyant la queue du lion s'agiter
avec fureur derrière le buisson, je criai aux natu-
rels d'attendre que j'eusse rechargé mon armé, et
j'étais en train de bourrer les balles, quand un cri
d'effroi me fit retourner la tête. Le lion venait de
bondir sur moi. II me saisit à l'épaule, me ren-
versa , et nous roulâmes ensemble sur la terre.
J'entends encore son horrible rugissement. Il me
secouait violemment, comme un chien terrier
— 19 —
secoue la proie qu'il a saisie. La commotion pro-
duisit en moi une sorte de stupeur semblable à
celle que doit éprouver la souris lorsque le chat
vient de la saisir. C'était une sorte d'étourdisse-
ment dans lequel je ne sentais ni douleur ni effroi,
quoique ayant pleine conscience de .ce qui se pas-
sait. Je ne puis mieux comparer cet état qu'à celui
du malade qui, sous l'influence du chloroforme,
voit le chirurgien couper l'un de ses membres sans
éprouver aucune sensation de douleur. Je pus
même regarder, sans horreur, l'animal féroce qui
me tenait renversé. Je suppose que cette disposi-
tion si étrange est éprouvée par tous les animaux
qui deviennent la proie des carnivores, et, s'il en
est ainsi, c'est une dispensation miséricordieuse
du Créateur, qui a voulu diminuer, pour les vic-
times, les angoisses de la mort.
« La patte du lion pesait sur le derrière de ma
tête; eu me retournant instinctivement pour
échapper à cette étreinte, je vis ses yeux fixés sur
Mebalwe, qui l'ajustait à dix ou quinze pas. Mal-
heureusement son fusil était à pierre, et il rata des
deux coups. Le lion m'abandonna aussitôt pour se
jeter sûr mon brave compagnon, qu'il mordit à la
cuisse. Un autre indigène, dont quelque temps au-
paravant j'avais sauvé la vie, en l'arrachant aux
atteintes d'un buffle furieux, essaya à son tour de
percer le lion de sa lance. L'animal exaspéré,
laissant sa seconde victime, le saisit à l'épaule, et
l'aurait mis en pièces, si, succombant enfin aux
blessures que mes deux balles lui avaient faites, il
-- 20 —
n'était tombé roide mort.. Toute cette scène avait
été l'affaire d'un moment, et comme le dernier pa^
roxysme de sa rage. Afin de détruire le sortilège
dont ils se croyaient les victimes, les Bakatla brû-
lèrent le lendemain, dans un immense feu de joie,
la carcasse du lion-, le plus gros qu'ils eussent ja-
mais vu. —Je sortis de cette rencontre, portant au
bras l'empreinte de onze des dents de labête fé-
roce, qui m'avait en même temps brisé l'os du bras
en plusieurs endroits. Grâce à mes vêtements, qui
absorbèrent le virus, j'en fus quitte pour la frac-
ture, tandis que mes deux compagnons, qui étaient
nus, guérirent plus lentement. Celui qui avait été
mordu à l'épaule me fit voir, l'année suivante, que
sa blessure s'était rouverte dans le même mois où
ill'avait reçue. C'est un fait curieux qui mériterait
d'être étudié. »
Une fois maître de la langue, et bien aguerri
contre la fatigue et les périls de sa position, Li-
vingstone s'occupa de fonder une nouvelle station
missionnaire, plus avancée dans l'intérieur, à: en-
viron 200 milles de celle du Kuruman. Il créa, en
1843, kMabotsa, dans une belle vallée, un premier
établissement, qu'il transporta, deux ans plus tard,
sur les bord de la rivière Kolobeng, afin de vivre
au milieu de la tribu des Bakuénas ou Bakwains:
Il y était attiré par la vive sympathie que lui té-
moignait leur chef.
Celui-ci s'appelait Séchélé.
Pendant son enfance, son père avait péri dans
une révolte, et un usurpateur s'était emparé de
— 21 —
l'autorité; mais, grâce à l'appui d'un prince de
l'intérieur nommé Sébituané, dont nous parlerons
plus tard, il avait ressaisi son pouvoir.
Le lien qui unissait ces deux chefs devait, dans
la bonté de Dieu, servir plus tard au missionnaire
à trouver, dans des contrées jusqu'alors incon-
nues, des peuplades disposées à l'accueillir et à le
protéger.
Pour le moment, Livingstone ne songeait qu'à
une chose : amener à l'Evangile Séchélé et sa
tribu.
« La première fois que j'essayai de tenir une
réunion religieuse en sa présence, raconte le doc-
teur, il me fit remarquer que, dans son pays, c'é-
tait l'usage d'adresser des questions à tout homme
qui annonçait quelque chose de nouveau. Il me
demanda alors si mes ancêtres avaient connais-
sance d'un jugement à venir.;
«Je lui répondis affirmativement, et je com-
mençai à lui faire la description de ces scènes re-
doutables dans les termes du livre de Dieu. En
l'entendant : r— « Vous m'épouvantez, s'écria-t-il ;
« ces paroles me font trembler de tous mes mem-
« bres. Je ne me sens plus de forces. Mais vos an-
« cêtres vivaient en même temps que les miens;
« d'où vient donc qu'ils ne leur ont pas fait con-
« naître plus tôt ces terribles vérités ? Mes pères
« sont tous morts dans l'ignorance et sans savoir
« où ils allaient. »
« Je me tirai de cette difficulté en lui expliquant
les barrières géographiques qui nous séparaient ;
— 22 —
en même temps, j'exprimai ma foi profonde que,
selon la parole de Jésus-Christ, la terre entière
connaîtrait l'Evangile. Etendant alors le bras du
côté du grand désert, il me dit : « — Jamais vous
i ne pourrez traverser cette contrée pour arriver
« chez les tribus établies au delà ; même nous
« autres hommes noirs ne pouvons traverser ce
« désert que quand les pluies ont été plus abon-
« dantes que de coutume. » Je me contentai d'ex-
primer de nouveau ma confiance dans la vérité de
la promesse de Jésus-Christ. L'on verra plus tard
que ce fut Séchélé lui-même qui m'aida à traver-
ser ce désert, pendant si longtemps une barrière
infranchissable. »
Aussitôt que Séchélé en trouva l'occasion, il
voulut apprendre à lire; il le fit avec une telle ar-
deur, que, d'un état de maigreur extrême causée
par un constant exercice lorsque la chasse absor-
bait tous ses loisirs, il passa à un état de corpu-
lence remarquable. Il ne pouvait voir le mission-
naire sans le prier de l'entendre lire quelques
chapitres de la Bible. Esaïe était son auteur fa-
vori, et souvent on l'entendait répéter : « C'était
un grand homme, cet Esaïe ! il savait comment il
faut parler !»
Sachant le désir qu'avait Livingstone de voir la
tribu croire à l'Evangile, il lui dit un jour :
«Vous imaginez-vous que ces gens-là croiront
jamais si vous vous contentez de leur parler? De
ma vie, je n'ai rien obtenu d'eux qu'en les battant.
Si vous le désirez, j'appellerai mes chefs, et avec
■— 23 —
nos litupa (grands fouets en peau de rhinocéros),
nous les aurons bientôt forcés tous à croire à la
fois. » L'idée de n'employer que la persuasion
pour gagner à l'Evangile ses sujets lui paraissait
inouïe. Cependant ses progrès, pour être lents,
n'en étaient pas moins frappants. Dans toutes les
occasions, il exprimait publiquement sa ferme
conviction dans la vérité de l'Evangile et agissait
avec droiture. « Combien je voudrais, s'écriait-il
souvent, que vous fussiez venus dans ce pays
avant que je me fusse laissé enlacer par toutes nos
coutumes. »
En effet, suivant l'usage des chefs d'Afrique,
usage dont le but essentiel est de fortifier leur
autorité, Séchélé avait plusieurs femmes, filles
pour la plupart de chefs inférieurs qui lui étaient
demeurés fidèles dans l'adversité. Eenvoyer ces
femmes pour n'en garder qu'une seule, c'était
donc risquer de paraître ingrat envers leurs fa-
milles et peut-être compromettre son pouvoir.
Dans l'espoir d'amener d'autres indigènes à
l'Evangile, il demanda à Livingstone de commen-
cer avec lui le culte domestique dans sa demeure.
Celui-ci y consentit avec empressement; mais il
fut bientôt frappé de la manière dont le chef priait
lui-même dans sa langue pleine de simplicité et de
noblesse qu'il possédait parfaitement.
Cependant, Séchélé ne put guère obtenir la pré-
sence que des membres de sa famille.
«Autrefois, disait-il avec tristesse, quand le
chef aimait la chasse, tous ses sujets devenaient
. ■ — 2i —
chasseurs; aimait-il la musique et la danse, chacun
en prenait le goût. Mais aujourd'hui, quelle diffé-
rence! J'aime la Parole de Dieu, et pas un de mes
frères ne veut s'unir à moi. »
Pendant trois ans, Séchélé ne se démentit pas
dans cette ferme profession du christianisme. Ce-
pendant, le docteur Livingstone ne le pressait pas
de recevoir le baptême ; il comprenait les difficultés
de sa position et était aussi touché de compassion
pour les femmes du chef.
Lorsque enfin Séchélé désira d'être baptisé, il
lui demanda simplement d'agir comme la Bible et
sa conscience lui diraient de le faire. Aussitôt le
chef retourna chez lui, fit faire des habits neufs à
toutes ses femmes, leur partagea ses provisions, et
les renvoya à leurs parents. Il leur faisait dire, en
même temps, qu'il n'avait nullement à se plaindre
d'elles, que son respect pour la Parole de Dieu
l'empêchait seul de les garder.
« Le jour où je lui donnai, ainsi qu'à ses en-
fants, le baptême, une foule immense accourut.
Quelques-uns des indigènes, trompés par une ca-
lomnie que les ennemis du christianisme ont ré-
pandue dans le sud de l'Afrique, s'imaginaient
qu'on ferait boire aux néophytes de l'eau dans la-
quelle on aurait fait infuser la cervelle d'un mort.
Us furent très étonnés de voir que nous n'em-
ployions que de l'eau pure pour le baptême. Plu-
sieurs vieillards pleuraient à chaudes larmes, c'é-
tait de tristesse de voir leur chef ainsi ensorcelé
par le docteur. »
— 25 —
11 se manifesta dès lors contre lui une opposition
dont il n'avait jamais eu, encore à se plaindre.
Toute la parenté des femmes répudiées devint
hostile au christianisme. L'auditoire de la chapelle
et le nombre des écoliers se réduisit presque aux
membres de la famille du chef. Cependant, on
traitait encore le missionnaire avec bonté; mais on
faisait entendre à Séchélé des propos qui naguère
auraient coûté la vie à leurs auteurs.
m
Nouvelles épreuves. — Une sécheresse de trois ans. — Les faiseurs
de pluie. — La famille missionnaire en Afrique. — Attaque des
Boers. — Projets de voyage.
Au moment même où, malgré ces difficultés, la
conversion de Séchélé venait réjouir Livingstone,
une épreuve inattendue frappa la mission nais-
sante.
Ce fut une sécheresse extraordinaire qui se pro-
longea pendant près de trois ans.
Les pluies, on le comprend, sont le premier be-
soin des populations de l'Afrique, et elles s'iraa»
ginent que quelques hommes ont le pouvoir, par
leurs sortilèges, d'attirer les nuages.
Ces faiseurs de pluie ont sur l'esprit du peuple
une influence plus grande encore que celle du
roi, qui est souvent obligé lui-même de leur obéir.
Chaque tribu a au moins un faiseur de pluie, sou-
vent deux, et quelquefois trois. Charlatans habiles,
ils savent exploiter la crédulité de leurs audi-
— 27 —
teurs. L'un des plus renommés, par exemple, dont
le missionnaire Moffat raconte la vie, avait été
appelé jpafr les Béebuanas du Kuraiman. Par une
coïncidence fortuite, le jour où l'arrivée du ma-
gicien était annoncée, les nuages s'amoncelèrent,
le tonnerre gronda accompagné de quelques
grosses gouttes de pluie. Les airs retentirent de
cris de joie. Cependant, les nuages passèrent, et
la sécheresse continua sans que le magicien, qui
consultait chaque jour des nuages, vît se lesverile
moindre vent favorable.
Un jour, pendant qu'il dormait profondément,
la pluie vint à tomber. Un ides chefs accourut
pour 'l'en féliciter, mais jugez de son étonnement
en voyant le prétendu sorcier endormi et fort ;peu
aûiCOurant de ce qui se passait. « Eh! mon (père,
s^écria-^t-dl, je vous croyais occupé .à faire de la
pluie. »
-S'éveiilant à ces mots et voyant sa femme à,ge-
noux sur 4ë sol, en train de battue du fait pour
obtenir <un peude beurre, l'adroit faiseur de :pluie
répônfit sans se déconcerter : « Ne voyez-von s
pasmasfemme en train de battre de la pluie pen-
dant que je éprends un -peu de repos? »
Ces imposteurs'ne S'en tirent rpns toujours aussi
heureusement, et Ja plupart périssent de mort vio-
lente. Tôt ou tard j ils sbnt victimes de la colère
de ceux qu'ils ont; abusés. Malgré cela, ils ont tou-
jours des successeurs que l'on se reprend à adorer,
sauf à les maudire et à les égorger ensuite;
Séchélé était l'un des faiseurs de pluie les plus
— 28 —
renommés du pays, et, chose plus étrange, il
croyait aveuglément à son pouvoir; Il a souvent
avoué plus tard qu'il lui avait été plus difficile de
renoncer à cette conviction qu'à toutes les autres
erreurs païennes. Dans les premiers temps de la
sécheresse, la peuplade se transporta, par le con-:
seil du docteur, sur les bords mêmes de la rivière
Kolobeng, à 40 milles plus loin dans l'intérieur.
Par un système d'irrigations bien entendu, on
réussit quelque temps à entretenir des plantations
florissantes.
Mais une seconde année s'étant passée sans une
goutte de pluie, la rivière, à son tour, se dessécha ;
tout le poisson qu'elle renfermait périt, et les
hyènes du voisinage, accourues pour s'en repaître,
ne purent achever cette masse de débris en pu-
tréfaction. On trouva même au milieu de ces restes,
un énorme alligator, qui, comme les poissons,
avait péri faute d'eau. Les habitants se persua-
dèrent que le missionnaire avait jeté quelque sort
sur Séchélé, et bientôt une députation solennelle
vint le trouver pour le supplier de permettre au
chef de faire descendre sur le sol desséché au
moins quelques ondées. « Le grain périra si vous
refusez, disaient-ils à Livingstone, et nous serons
obligés de nous disperser. Laissez-le encore une
fois faire de la pluie, et tous, hommes, femmes,
enfants, nous accepterons l'Evangile, et vous
nous verrez chanter et prier aussi longtemps que
vous le désirerez. »
Livingstone-avait beau protester qu'il n'était
— 29 —
pour rien dans cette épreuve, leur montrer qu'il
en souffrait comme eux, ils attribuaient son obsti-
nation à de l'indifférence pour leurs peines. Sou-
vent, comme pour mieux les éprouver, des nuages
se formaient au-dessus de leurs têtes, le bruit loin-
tain du tonnerre semblait leur promettre cette
pluie si impatiemment attendue ; mais l'orage pas-
sait, et nos pauvres sauvages finissaient par croire
qu'il y avait quelque rapport mystérieux entre la
Parole de Dieu qui leur était annoncée et le fléau
qui les frappait. « Ne voyez-vous pas, disaient-ils,
que nous n'obtenons jamais de pluie, tandis que
les autres tribus, qui ne prient jamais , en ont en
abondance. Nous vous aimons comme si vous étiez
né parmi nous ; vous êtes le seul blanc avec le-
quel nous puissions nous habituer ; nous ne vous
demanderions qu'une chose, ce serait de cesser
vos prières et vos éternelles prédications. » On
juge si le missionnaire pouvait céder à de pareilles
demandes; mais ajoutons, à la louange de ces pau-
vres gens, que, malgré leurs préjugés et la persis-
tance du fléau, ils ne cessèrent d'avoir la même
bienveillance et les mêmes égards pour le mission-
naire et sa famille.
Arrêtons nos regards un moment sur cet in-
térieur d'une famille chrétienne, acceptant ainsi
toutes ces épreuves par amour pour Jésus-Christ.
A côté de la noble figure de Livingstone, il en
est une sur laquelle on voudrait avoir plus de dé-
tails; c'est celle de sa compagne dévouée, la fille
du vénérable Moffat.
— 30' —
Fille et femme de missiounada?é, malgré le voile
d'humilité dont elle demeure enveloppée, elle
nous semble bien avoir réalisé cette peinture de
l'épouse chrétienne : « Etre pour son mari une
aide, et jamais un obstacle. » Que de fois* n'a-t-on
pas répété que les affections de famille doivent pa-
ralyser, chez le prêtre ou le pasteur marié, l'esprit
de sacrifice et de dévouement! Qui ne se souvient
encore de ces tableaux satiriques où, réservant
pour la foi de son Eglise le monopole de la charité,
un prêtre éloquent, mais passionné , peignait nos
missionnaires comme bornant leur tâche à répan-
dre la Bible, incapables qu'ils étaient de s'exposer
eux-mêmes et de souffrir pour leur foi ? A ces
peintures de fantaisie, inventées par hr passion,
opposons le tableau suivant tracé d'après nature.
« Eloignés de tout marché , dans l'impossibilité
de nous procurer à prix d'argent les objets les
plus nécessaires, il nous a fallu tout fabriquer
nous-mêmes.
« Avons-nous besoin de briques pour bâtir notre
demeure?
■ « II faut d'abord faire des moules, et pour cela
seul abattre un arbre, lé débiter en planches, puis
arriver, en les coupant, à leur donner la forme
nécessaire.
« Il faut faire tour à tour tous les métiers. Im-
possible de compter sur le travail des indigènes ;
habitués aux formes arrondies de la nature, ils
n'ont pas l'idée de faire quelque chose de carré ;
cette forme les déroute, et ils ne savent comment
— 34 —
s.'y prendre. Aussi, pour trois grandes maisons
successivement élevées, puis-je dire qu'il n'est
pas un© briqu©, pas un morceau de bois qui n'ait
été- façonné et mis en place par mes mains.
« Il est pourtant moins; pénible qu'on ne le
pense d'être obligé de compter ainsi sur soi-même,
et lorsque, dans le désert, deux époux doivent
ainsi à leurs efforts mutuels, quelque bien-être pé-
niblement obtenu, leur union emprunte à ce senti-
ment même une douceur inconnue et un charifte
de plus. Voulez-vous avoir l'idée d'une de nos
journées?
« Levés dès l'aube pour jouir de la fraîcheur
délicieuse du matin, nous commençons la journée
par le culte domestique et le déjeuner entre six
et sept heures.
« Puis vient l'école où tous, hommes, femmes,
enfants peuvent assister.
« L'école terminée vers onze heures, pendant
que ma femme se livre aux soins du ménage, je
travaille comme forgeron, charpentier ou jardi-
nier, soit pour moi, soit pour les autres. Après le
dîner et une heure donnée au repos, ma -femme
tient son école enfantine où une centaine d'enfants;
accourent avec plaisir et sans y être contraints.
« Elle fait alterner ces leçons avec d'autres des-
tinées aux jeunes filles pour leur apprendre l'usage
de l'aiguille.
« Le soir venu, je parcours le village, causant
avec ceux qui le désirent, soit de sujets religieux,
soit d'objets plus généraux. Trois fois par semaine,
— 32 —
quand on a fini de traire les Vaches, nous avons un
service de prédication ou une instruction rendue
plus intelligible à l'aide de dessins ou d'estampes.
« Nous avons toujours cherché à gagner l'affec-
tion de tous en soulageant, autant que possible,
les misères du corps.
« Saint François Xavier l'a dit : « Rien n'est à
« négliger, l'acte le plus simple, un mot obligeant,
« un l'égard affectueux sont les meilleures armes
«<*du missionnaire. » Prouvez votre charité aux ad-
versaires les plus déclarés de l'Evangile en les se-
courant lorsqu'ils sont atteints par la maladie ou
la douleur, et ils ne deviendront jamais vos en-
nemis. Dans ce cas surtout, l'amour appelle l'a-
mour. »
Au milieu de ces travaux évangéliques, la mis-
sion rencontra un nouvel adversaire plus redou-
table que les faiseurs de pluie, c'étaient les Boers
établis dans le Magaliesberg, chaîne de montagnes
située à l'est de la station de Kolobeng. Il ne faut
pas les confondre avec les habitants de la colonie
du Cap, auxquels on donne parfois le même nom.
Le mot boer en effet signifie fermier, et dési-
gnait primitivement ces anciens colons venus de
Hollande qui avaient peuplé les environs du
Cap, avant que l'Angleterre s'en emparât. Depuis
lors, quelques-uns d'entre eux, pour se soustraire
à la domination des nouveaux conquérants, ont
quitté le territoire de la colonie et se sont avancés
dans l'intérieur de l'Afrique jusqu'au 26e degré de
latitude.
— 33 —
Recruté par des déserteurs anglais et par des'
vagabonds de toute espèce, le nouvel établisse-
ment s'est augmenté et s'est érigé en république
indépendante.
Son but principal est de conserver aux. colons
leurs esclaves hottentots que la loi anglaise eût
émancipés, et de maintenir dans son intégrité le
régime qui convient aux nègres. Un mot peindra
leur système à regard des indigènes qu'ils ont
dépossédés : « Nous leur permettons de vivre sur
notre territoire ; il est donc juste, qu'en retour de
cette faveur, ils cultivent nos champs. » Plus d'une
fois le missionnaire les vit arriver àTimproviste
dans quelque village, y requérir impérieusement
un certain nombre de femmes pour sarcler leurs
jardins ; il fallait que ces malheureuses quittassent
immédiatement leur propre travail, emportant sur
leur dos leurs enfants, leurs vivres, leurs Outils, et
cela sans pouvoir même espérer d'obtenir le plus
modique salaire.
. A cette méthode ingénieuse d'obtenir gratuite-
ment des travailleurs, ils joignent souvent
razzias dirigées contre les tribus éloignées dans le
but de leur enlever des enfants qui, pris ainsi très
jeunes, oublient leur langue maternelle et se plient
plus facilement à la servitude.
Au reste, et malgré leurs prétentions au titre de
chrétiens, les Boers ne font pas un mystère de ces
chasses à l'homme. Ils les justifient par l'infério-
rité de la race nègre, et ils réussissent, car quel
est l'homme qui ne réussit pas en pareil cas? h
r
— 34 —
faire taire ainsi la voix de leur conscience. Par une
triste conséquence, tout ce qui tend à relever les
noirs leur est odieux ; aussi la prédication de cet
Evangile qui déclare qu'il n'y a plus « ni esclave,
ni libre, » les efforts des missionnaires, les succès
qu'ils ont le bonheur d'obtenir, paraissent aux
Boers autant d'actes d'hostilités contre eux.
Leur.mauvais vouloir contre la mission, leurs
attaques répétées, qui finirent par devenir plus
tard une véritable guerre, inspirèrent à Living-
stone un projet dont le temps acheva de lui démon-
trer la nécessité ; celui de chercher dans l'intérieur
de l'Afrique une route nouvelle qui permît à la
peuplade de se diriger plus avant vers le nord, et
d'échapper ainsi à l'injuste oppression de ses en-
nemis. Cette fois, comme.toujours, Dieu allait faire
sortir de l'épreuve même et des mauvaises passions
de l'homme une bénédiction pour ses serviteurs et
un progrès pour son règne.
IV
Le Kalahari. — Ses habitants, ses plantes et ses animaux. — Dieu
dans ses oeuvres. — Premier voyage. Découverte du lac Ngamj.
— Deuxième voyage. Epreuves et mauvais succès. — La piqûre
du tsétsé:
Grâce aux attaques des Boers, il fallait à tout
prix, nous l'avons vu, trouver pour la mission un
nouvel et plus sûr asile. Mais cet asile, où le cher-
cher?
A l'ouest et au nord, entre la station et les peu-
plades de l'intérieur dont Séchélé garantissait les
dispositions bienveillantes, s'étendait, comme une
barrière infranchissable, le désert du Kalahari. On
donne ce nom à un immense plateau, situé entre
les 20e et 26° degrés de longitude, et les 21c et 27e de
latitude. On n'y trouve ni rivières, ni montagnes,
nixôtes, ni collines, et ce qui est plus étrange, pas
une seule pierre. Ne vous figurez pas pourtant
quelque nouveau Sahara, des solitudes arides, sans
Yégétation et saps habitants. L'herbe y est', par
— 36 —
places, aussi touffue qu'aux Indes; des forêts pres-
que impénétrables couvrent le sol ; de gigantesques
mimosas, des arbustes vigoureux, des fleurs variées
attestent la richesse de la végétation. Le Kalahari
mérite pourtant son nom de désert par l'absence
presque complète d'eau. La soif, voilà le fléau qui,
plus efficacement que toute barrière, en interdit
l'accès au voyageur. « Cette sécheresse, écrivait
un de nos missionnaires du sud de l'Afrique,
M. Lemue, tient, non à ce qu'il y pleuve moins
fréquemment qu'ailleurs, mais à la surface unie du
plateau. N'ayant ni élévation, ni pente, ni dépres-
sion, qui permettent aux eaux de s'accumuler sur
quelques points, la couche profonde du sol léger
et sablonneux qui recouvre tout le pays, reçoit
toujours et ne rend jamais. Elle absorbe chaque
goutte d'eau à mesure même qu'elle tombe, de sorte
que le voyageur peut y être exposé durant le jour
à une pluie battante, et y endurer, le soir, les hor-
reurs de la soif. »
Cependant ou trouve çà et là, séparés par de
grandes distances, des bassins où le sol, d'une na-
ture moins sablonneuse retient et conserve l'eau
du ciel. Au temps des pluies ces flaques d'eau de-
viennent de petits lacs. « C'est là que l'homme, le
lion, la girafe, tous les hôtes de ces régions arides
viennent tour à tour étancher leur soif, et que
parfois, à la suite de ces rencontres fortuites, s'en-
gagent de violents et mortels combats. » On com-
prend du reste combien, sous un ciel brûlant,
l'évappration rapide de l'eau rend cette ressource
— 37 —
précaire, sans compter que ces eaux sont sujettes
à s'imprégner de sels, deviennent aisément sau-
mâtres et ne font souvent que rendre la soif plus
ardente..
Ces contrées inhospitalières ont pourtant aussi
leurs habitants. Ils appartiennent à deux races
qui, bien que soumises depuis des siècles aux in-
fluences d'un même climat ont conservé les traces
évidentes de la différence de leur origine.
Les premiers sont les Bushmen, la race primitive
de cette partie du continent. Ce sont de vrais no-
mades, qui ne vivent que de leur chasse et suivent
dans ses migrations le gibier dont ils se nourris-
sent. Actifs, endurcis à la fatigue, ils attaquent
sans hésiter, même le lion, et leurs flèches empoi-
sonnées les font redouter de tous.
Les seconds au contraire, les Bakalaharis, appar-
tiennent à la famille des Béchuanas. Ce sont les
restes de tribus que la guerre ou l'oppression a ré-
duites à chercher dans ces solitudes un refuge et
la liberté. Ils ont conservé tous les goûts de leur
race, l'amour de l'agriculture, le soin des animaux
domestiques. Timides à l'extrême, ils se distinguent
par leur douceur et leur hospitalité. Aussi n'est-il
pas de chef voisin, si petit qu'il soit, qui ne reven-
diqué le droit de domination sur quelqu'un de ces
pauvres gens. S'il parle d'eux c'est pour dire :
Mes serviteurs les Bakalaharis. Leur pays mérite
ainsi le triste nom qu'on lui donne : Kalahari,
terre de servitude. Pour peindre en un mot la triste
condition de ce peuple, il suffirait de citer ce pas-
— 38 —
sage de Job : « De disette et de faim ils se tien-
nent à l'écart, fuyant dans les lieux arides, téné-
breux, désolés et déserts. »
« Us coupent des feuilles aux arbrisseaux, et se
nourrissent de la racine des genévriers. Ils sont
chassés d'entre les hommes et on crie après eux
comme après un larron. Us habitent dans le creux
des torrents, dans les trous de la terre et des ro-
chers. Ce sont des hommes de néant et sans nom,
qui sont abaissés plus bas que la terre. » (Job,
chap. XXX.) —- Us aiment pourtant leurs sau-
vages retraites qui, par leur étendue même, leur
permettent d'échapper à leurs oppresseurs. Ha-
biles à découvrir les moindres places où l'on peut
trouver un peu d'eau, leurs femmes vont la re-
cueillir dans des outres de peau ou dans des oeufs
d'autruche; puis la provision est soigneusement
cachée sous terre, à la fois pour lui conserver sa
fraîcheur et pour empêcher qu'elle ne soit dérobée
par des ennemis.
Qu'un voyageur se présente en ami, et au bout
de quelque temps, quand le pauvre habitant du dé-
sert est rassuré sur ses intentions, on lui apportera,
de quelque cachette impossible même à soupçon-
ner, de l'eau pour étancher sa soif.
S'il se présente en ennemi, il éprouvera, comme
les Cafres, que ces gens sont trop fins pour lui.
Ainsi, un jour, un parti de maraudeurs pénétra
jusqu'à l'un de ces misérables villages. Ils exigè-
rent qu'on leur donnât de l'eau. On leur répondit
frojdement qu'il n'y en avait pas, et que personne.
— 39 —
n'en buvait.-— Ils surveillèrent alors jour et nuit
les villageois, avec une vigilance que redoublait
encore la soif croissante qui les torturait.
Ce fut en vain. Plusieurs jours se passèrent, et
voyant que les fils du désert semblaient ne pas
souffrir, comme eux, de la soif, ils se décidèrent
enfin à s'éloigner, en s'écriant : « Allons-nous-en!
cenesont pas des hommes. »Si quelque chose rend
plus étonnant encore l'attachement des Bakalaharis
pour leur aride séjour, c'est le nombre des animaux
redoutables aux attaques desquels ils sont exposés.
Sans compter l'éléphant, le lion, le léopard, le
chat-tigre, l'hyène, des serpents de toute espèce
sillonnent ces plaines spacieuses, et leurs horribles
sifflements viennent, pendant la nuit, terrifier le
voyageur. Quelques-uns de ces serpents sont verts
comme le feuillage qui les protège, d'autres sont
d'un bleu d'ardoise qui les fait se confondre avec
les rameaux. La morsure de la plupart est mortelle.
M. Lemue cite entre les plus dangereux « le Chosa-
Bosigo, nom qui dans l'idiome expressif des natifs,
signifie : Celui qui rappelle la nuit. « 11 est en effet
« noir comme l'ébène, et ce qui le rend particu-
«■ lièrement hideux, ce sont des yeux arrondis,
« convexes, de grandeur disproportionnée, de la
« même couleur que tout le reste du corps, et lan-
« çant un regard terrifiant auquel rien ne ressem-
« ble dans la nature. Ajoutez à cela qu'il est d'une
« taille si démesurée que j'ai vu des indigènes le
« tuer à coup de sagaies, qu'ils lui lançaient à une
« grande distance,;,.
— 40 —
Si des animaux nous passons aux plantes du dé-
sert, nous retrouvons une preuve nouvelle de la
sagesse avec laquelle le Créateur adapte chacune
de ses oeuvres au milieu qu'elle doit occuper.
Les racines des végétaux les plus connus, la
vigne, par exemple, modifient, en Afrique, leur
forme ordinaire pour prendre celle de tubercules
destinés à conserver l'humidité du sol et à braver
ainsi l'ardeur du soleil.
Deux plantes surtout sont une vraie bénédiction
pour les habitants du désert.
La tige de la première s'élève à peine à quel-
ques pouces du sol, mais au-dessous, à près d'un
pied de profondeur, elle offre un tubercule énorme,
parfois aussi gros que la tête d'un enfant; c'est une
masse de tissu cellulaire remplie d'un suc épais qui,
grâce à la profondeur où on le trouve, est d'une
fraîcheur délicieuse.
La seconde de ces plantes, et la plus étonnante,
est une sorte de pastèque ou melon d'eau. Lorsque
les pluies ont été plus abondantes que de coutume;
il semble que se réalise tout à coup la belle image
d'un prophète : « Le désert fleurira comme la rose. »
Rien alors de plus animé que le tableau de cette na-
ture africaine.
« Dès que les premiers rayons du soleil commen-
cent à dorer la cime des arbres, la tourterelle fait
entendre ses roucoulements tendres et plaintifs,
sorte de salut matinal, que répètent au loin ses
compagnes. Des étourneauxd'unbleufoncé éblouis-
sant, des geais plus richement parés que ceux de
— 41 —
nos climats, passent de temps en temps d'un arbre
à l'autre avec l'éclat et la vivacité d'un trait de
lumière. L'on voit se balancer au gré du vent les
nids flexibles que les loxias suspendent aux bran-
ches, pour les soustraire aux attaques des ser-
pents, tandis que sur d'autres arbres reposent les
constructions étranges élevées par une espèce
d'oiseaux qui vit eu famille et forme souvent d'im-
portantes colonies.
« La forêt retentit des formidables coups de bec
du pic et du toucan qui vont chercher sous l'écorce
écailleuse du mimosa un ample repas de larves et
d'insectes. »
La terre se pare d'une végétation magnifique,
et d'immenses espaces sont, à la lettre, couverts
des fleurs et des fruits du melon d'eau. L'on voit
alors accourir à ce festin que Dieu semble leur
préparer, non-seulement l'homme, mais les ani-
42' —
maux. L'éléphant, ce roi de la forêt, le rhinocé-
ros, les lions, tes hyènes, oublient un moment
leurs luttes pour jouir en commun de cette béné-
diction .
Quand on relit ces peintures d'une nature si dif-
férente de celle de nos climats, mais où se voient,
comme à l'oeil, les soins de ce Dieu qui est notre
Père, comment ne pas répéter les belles paroles
du roi-prophète :
« 0 Eternel! que tes oeuvres sont en grand nom-
bre ; tu les as toutes faites avec sagesse. La terre
est pleine de tes richesses. Toutes les créatures
s'attendent à toi, afin que tu leur donnes la pâ-
ture en leur temps. Quand tu ouvres ta main, elles
sont rassasiées de biens.
« Caches-tu ta face ? elles sont troublées.
« Retires-tu leur souffle ? elles défaillent et re-
tournent en leur poudre.
« Mais si tu renvoies ton Esprit, elles sont créées
et tu renouvelles la face de la terre. » (Ps. CIV,
24,27,30.)
Tel était le désert que Livingstone avait à tra-
verser pour pénétrer jusque chez les peuplades de
l'intérieur.
Prévenu des difficultés inouïes qui l'attendaient
par suite de la prolongation de la sécheresse, s'il
suivait une route directe, il résolut de longer les
bords du désert, et de diminuer ainsi tes périls du
voyage.
Ce fut le 1er juin 1849 que notre missionnaire et
sa famille, avec deux amis, MM. Oswell et Murray,
— 4& —
se- mirent en route pour ces régions inconnues.
Pendant 3=00 milles, ils eurent beaucoup: à souffrir
du manque d'eau; mais on peut se représenter
leur joi# lorsque après trente jours du plu s péni ble
voyage, ils virent cesser ces régions désolées et se
trouvèrent sur les bords d'un cours d'eau large et
profond, le Zouga, tout ombragé d'arbres magni-
fiques' dont quelques-uns étaient inconnus à nos
voyageurs.
Accueillis avec-l'hospitalité' la plus cordiale par
les habitants disséminés sur ses bords, ils appri-
rent avec une joyeuse surprise que le Zouga sor-
tait d'un lac, le lac. Ngami, situé 300 milles plus
au nord. Laissant ses compagnons suivre lente-
ment dans leur lourd wagon les sinuosités de la
rivière, Livingstone s'embarqua sur un canot d'é-
corce, conduit par quelques indigènes. A mesure
qu'il avançait, la rivière devenait plus large et
plus profonde, des villages se montraient sur ses
bords ; enfin le 1" août, après deux mois de fati-
gues, la petite caravane saluait avec joie ce beau
lac, long d'environ vingt lieues, qu'aucun Euro-
péen n'avait encore visité. La femme du mission-
naire et ses trois jeunes enfants, après avoir par-
tagé les privations du voyage, participaient à
l'honneur de cette découverte. Le lac Ngami,
malgré son étendue, ne semble pas destiné à ser-
vir jamais pour une navigation régulière, par suite
de son peu de profondeur; mais ses bords pour-
raient devenir un centre pour le commerce de
l'ivoire.
— 44 —
En effet, les éléphants s'y trouvent en si grand
nombre, qu'un marchand qui s'était joint à l'expé-
dition put acheter dix belles défenses en donnant
un fusil qui ne valait guère que 13 schellings (17 fr.
25 c.) Le lac et la rivière abondent en poissons de
toute espèce; c'est la nourriture ordinaire des ha-
bitants, contrairement à l'usage des Béchuanas du
Sud pour lesquels manger du poisson est une abo-
mination. Une espèce de poisson frappa surtout le
docteur; c'était une sorte d'anguille à large tête,
sans écailles, appelée par les indigènes mosala
(parles naturalistes glanis siluris).
Elle atteint parfois une taille si énorme, que
quand un pêcheur l'emporte sur son épaule, la
queue traîne à terre. La tête renferme une sorte
de réservoir d'eau, de manière que ce poisson peut
quitter la rivière, et même demeurer enseveli dans
la vase d'étangs desséchés sans périr.
Le docteur eût vivement désiré pénétrer au delà
du lac jusqu'à la résidence d'un prince puissant,
Sébituané, l'ami de ce Séchélé qu'il avait amené à
l'Evangile. Mais le mauvais vouloir d'un des chefs
du pays, l'impossibilité de trouver du bois conve-
nable pour construire un radeau, la saison déjà
avancée, tout obligea nos voyageurs à remettre à
un autre temps cette visite, et ils reprirent la route
de Kolobeng.
L'année suivante, 1850, vit une nouvelle tenta-
tive à laquelle vint se joindre cette fois Séchélé, le
chef converti. Mais une fois encore leur espoir fut
trompé. La fièvre saisit une partie des voyageurs,
— 48 —
et leurs attelages de boeufs furent décimés par la
piqûre mortelle d'une mouche venimeuse appelée
tsétsé. Il fallut en toute hâte revenir en arrière,
heureux de rentrer à la station.
Avant de parler du troisième voyage, disons ici
quelques mots de cet insecte qui joue un si grand
rôle dans tous les récits des voyageurs africains.
Le tsétsé [glossinà morsitans) n'est guère plus gros
que notre mouche ordinaire, d'une couleur brune
comme l'abeille avec trois ou quatre raies jaunes
sur la partie postérieure de son corps.
Sa piqûre est complètement inoffensive pour
l'homme, mais elle est mortelle pour les boeufs et
les chevaux; on a remarqué qu'elle est sans dan-
ger pour les animaux sauvages, et même les jeunes
veaux aussi longtemps qu'ils se nourrissent du lait
de leurs mères.
Cette mouche habite dans certaines zones dont
les limites semblent parfaitement tranchées; ainsi
le docteur reconnut que la rive méridionale d'un
J- 46 —
cours d'eau, le Chobè, en était infestée, tandis que
la >rive opposée en était tout à fait exempte, et
l'attelage put paître en sûreté, bien qu'tone cin-
quantaine de mètres le séparât seule du danger.
Au début, la piqûre du tsétsé ne produit pas,
sur le boeuf, plus d'effet apparent que sur l'homme ;
mais quelques jours plus tard des symptômes mor-
bides apparaissent. Survient une maigreur qui fait
chaque jour des progrès, et, souvent après plu-
sieurs mois de souffrances , l'animal dépérit et
meurt.
On ne connaît point de remède à ce fléau. L'on
comprend quelle peut être sa terrible influence
pour un peuple dont toute la richesse consiste en
troupeaux, et qui, pour avoir laissé ceux-ci appro-
cher de quelque district infesté par le tsétsé, peut
en être privé tout à coup et se voir réduit àla»plus
affreuse famine.
Pour le voyageur qui n'a que ses boeufs afin de
traîner son wagon, ou assurer sa nourriture, il
suffit de cet insecte, en apparence si méprisable,
pour l'exposer à mourir de faim, s'il ne se hâte de
revenir sur ses pas.
V
Troisième voyage, en 1851. — Dangers que courent les voyageurs
par l'abandon de leur guide. — Délivranceinespérée.■— Arrivée
à Linyanti. — Réception par le chef Sébituané.— Son histoire.
— Sa mort soudaine. — Découverte du Zambèze. — Joie et pro-
jets de Livingstone..
A,peine, pour la seconde fois, Livingstone était-
il de retour de son inutile expédition, .qu'arrivè^-
rent à la station de Kolobeng >des messagers en-
voyés .par Sébituané, -ce chef auprès duquel il
avait vainement cherché de pénétrer. Informé de
la double tentative du missionnaire, Sébituané
avait envoyé un présent considérable de bestiaux
à «trois, chef s inférieurs dont il fallait traverser le
territoire., afin de les rendre plus favorables à une
nouvelle expéditioni
sJusqu'alorsrj en effet, désireux de conserver
pour eux-mêmes toutes les relations de commerce
a^ec les Européens, ces chefs s'étaient ^plutôt op-
posés au désir du docteur de visiter les tribus de
l'intérieur;
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Encouragé par ce pressant appel, dès le prin-
temps de 1851, Livingstone, que son ami M. Os-
well avait rejoint, se mit de nouveau en marche
avec la ferme résolution de s'établir comme mis-
sionnaire au milieu des tribus nouvellement dé-
couvertes. Aussi prit-il encore avec lui sa femme
et ses enfants, prêt à s'ensevelir avec les siens
dans les solitudes de l'Afrique et au milieu des
peuples les plus sauvages.
Noble courage! héroïsme chrétien que l'on ne
peut s'empêcher d'admirer!
La seule curiosité naturelle qui, cette fois,
frappa les voyageurs fut une suite de marais, re-
couverts d'incrustations salines, dont l'un avait
près de 100 milles de long sur 15 de large. Par la
faute de leur guide, ils traversaient en effet une
des parties les plus désolées du désert. Point de
végétation, si ce n'est un arbuste rabougri qui
rampait sur le sable; pas un oiseau, cette fois,
pas un insecte pour, égayer le paysage. Le guide
finit par avouer qu'il ne savait plus lui-même où
il était, et, pour comble de détresse, il disparut le
quatrième jour. Par la bonté de Dieu, la caravane
ainsi délaissée rencontra la trace d'un rhinocéros;
ces animaux ne s'éloignent jamais beaucoup de
l'eau. On détela les boeufs du wagon, et quelques-
uns des serviteurs suivirent avec eux la piste qui
devait conduire à quelque réservoir.
Cinq jours se passèrent ainsi, cinq jours de dé-
tresse pour ce père, qui voyait la petite provision
d'eau presque épuisée diminuer chaque jour pour
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ses enfants. Pas un murmure, pas un reproche
pourtantn'échappa à la pauvre mère, dont quel-
ques larmes silencieuses révélaient seules les
craintes et l'angoisse.
Enfin, dans l'après-midi du cinquième jour,
l'escorte revint avec une provision de ce liquide
dont jamais on n'avait mieux compris la valeur.
On retrouva le guide, et l'on arriva enfin sur les
bords du Chobé, large et profonde rivière qui se
jette dans le Zambèze dont nous parlerons plus loin.
C'est sur ce cours d'eau que se trouve Linyanti,
résidence de Sébituané, chef des Makololos. La
cordialité de son accueil montra bien avec quelle
sincérité il avait pressé le missionnaire de venir
s'établir près de lui. Il voulut assister aux deux
services que, dès le lendemain de son arrivée, Li-
vingstone célébra devant le peuple.
« Longtemps avant le jour, raconte le docteur,
Sébituané vint s'asseoir à côté du feu que nous
avions allumé pour la nuit, et nous raconta les
aventures de sa carrière passée.
« Comme c'est incontestablement l'homme le
plus remarquable de la race noire que j'aie ren-
contré, une rapide esquisse de sa vie me paraît
propre à intéresser mes lecteurs. Il avait alors
quarante-cinq ans; sa taille était élevée et an-
nonçait une grande vigueur; il avait le teint oli-
vâtre etla tête légèrement chauve. Habituellement
froid et réservé, il montrait pourtant plus de fran-
chise dans ses réponses que je n'en ai trouvé chez
aucuù autre chef nègre.
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«C'était le plus grand guerrier de ces contrées,
car dédaignant l'exemple d'autres chefs pourtant
célèbres, il conduisait toujours lui-même ses hom-
mes au combat. Quand on était en présence de
l'ennemi, il touchait du doigt le tranchant de sa
hache, et se retournant vers les siens : « Elle coupe
« bien, et je la ferai sentir à celui qui tournera le
« dos. ». En effet, sa légèreté à la course était si
connue que tout fuyard était sûr d'être mis en
pièces sans merci. »
Ce n'était pourtant pas la soif des conquêtes qui
le poussait ainsi à la guerre, mais la nécessité de
protéger sa vie et celle de son peuple contre les
attaques soit des Boers, soit d'un ennemi plus re-
doutable, les Matébélés et leur chef Mosélékatsi. ;
. Après des vicissitudes bien diverses, à l'époque
où Livingstone le vit, il avait soumis toutes les po-
pulations du Delta marécageux arrosé par le Chobé
et le Zambèze, Retranché derrière aces rivières,
dont les eaux profondes lui servaient de rempart,
bien loin d'abuser de son pouvoir, il accueillait
avec bonté tous ceux qui venaient'dans son camp
chercher un refuge ; il veillait lui-même à ce qu'on
fournît à leurs besoins ; aussi avait-il gagné tous
les coeurs. H parut charmé de la marque de con-
fiance que lui avait donnée le missionnaire en.se
faisant accompagner par sa famille, et déjà il s'oc-
cupait de lui montrer le pays, afin qu'il pût.choisir
un emplacement pour une station, quand une ma-
ladie soudaine, résultat d'une ancienne blessure,
vint renverser tous ces projets. Livingstone vit le
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danger, mais comme il était étranger, il craignit
de le traiter de peur d'être accusé par son peuple
si la maladie devenait mortelle. « Votre crainte est
« juste et sage, lui dit un des médecins indigènes;
« ce peuple vous blâmerait, »
« Dans l'après-midi du dimanche, jour de sa
mort, après avoir fini notre culte religieux, j'allai
•le voir avec mon petit Robert. « Approchez, me dit
« le chef, et voyez si je suis encore un homme.
« C'en est fait de moi. »
« Voyant qu'il connaissait son état, je m'en-
hardis à lui parler de ce qui suivait la mort :
« Pourquoi parler de mort? me dit un de ses mé-
« decins ; Sébituané ne mourra jamais. » Je restai
quelque temps encore auprès de lui, et je me reti-
rais après l'avoir recommandé à la grâce de Dieu,
lorsque le.chef mourant, se soulevant un peu, ap-
pela l'un de ses serviteurs et lui dit : « Conduisez
«Robert à Maunku (l'une de ses femmes), pour
« qu'elle lui donne du lait. » Ce furent ses der-
nières paroles.
«Peu de morts m'ont autant affligé, ajoute le
docteur; involontairement ma pensée le suivait
dans ce monde à venir dont il avait entendu parler
pour la première fois avant d'y être rappelé.
« Quel sera le sort futur d'hommes comme lui?
question redoutable dont il faut laisser la réponse
à celui qui nous assure « que le Juge de toute la
« terre: jugera selon la justice. »
Cependant si cette mort ruinait pour le moment
les espérances de Livingstone, elle ne fit pas cesser
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le bon vouloir des indigènes. La fille du chef qui
lui succédait lui accorda la permission de parcourir
ses Etats. — Bien différente de l'aridité du Sud,
cette partie de l'Afrique est un vrai dédale de ri-
vières; aussi les indigènes la désignent sous: un
nom qui signifie :« Rivières sur rivières. » Ensuivant
le principal de ces cours d'eau, nos voyageurs eu-
rent la joie de découvrir un fleuve magnifique, le
Zambèze, qui, comme le docteurdevait s'en assurer
plus tard, va se jeter dans le golfe Mozambique.
Ce fleuve, qui change plusieurs fois de nom, est
appelé tour à tour Leeba, Leeambye et Zambèze.
Ces-différents noms signifient tous : le Fleuve, dans
les divers dialectes des peuplades dont il arrose le
territoire. La description qu'en fait Livingstone
montre bien qu'il mérite ce nom.
« Il a de 3 à 400 mètres de largeur. Malgré la
sécheresse, ses eaux étaient abondantes. Les va--
gués soulevaient nos canots et leur imprimaient
un mouvement régulier et majestueux. Les bords
ont de 16 à 20 pieds de hauteur, et cependant
nous voyions partout des traces qui nous prou-
vaient que, dans les temps d'inondation, il couvre
le pays jusqu'après de cinq lieues de ses rives.
Pour peu que le vent souffle, les vagues sont assez
fortes pour rendre la traversée dangereuse. Après
l'avoir franchi une fois par un temps calme, j'eus
quelque peine au retour, après mon service reli-
gieux, à persuader aux indigènes de me ramener
dans leurs canots. »
Comment peindre la sainte joie du missionnaire