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L'Alsace reconquise, par Michel-E. Laporte

De
282 pages
Librairie Franklin (Paris). 1873. In-18, 275 p..
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L'ALSACE
RECONQUISE
PAR
MICHEL-E. LAPORTE
PARIS
LIBRAIRIE FRANKLIN
71, rue des Saints-Pères.
MAISON DE VENTE, 9, RUE VIVIENNE
1873
Droit de traduction libre.
IMPRIMERIE EUGENE HEUTTE ET Cie, A SAINT-GERMAIN.
L'ALSACE
RECONQUISE
PAR
MICHEL - E. LAPORTE
PARIS
LIBRAIRIE FRANKLIN
71, rue des Saints-Pères.
MAISON DE VENTE, 9, RUE VIVIENNE
I873
Droit de traduction libre.
PRÉFACE 1
I.
PENDANT L'INVASION ET L'OCCUPATION.
L'auteur croit devoir mettre au grand jour, à titre de
préface, les sentiments et les idées qui le dirigeaient
pendant la guerre d'invasion. Il lui suffira de reproduire
un article de journal, publié à une époque où le patrio-
tisme ne prenait plus conseil que du désespoir.
« Bordeaux : dans un poste de garde nationale.
Samedi 12 novembre 1870.
« GUERRE A MORT.
« L'honneur de la France est le patrimoine de tous. C'est
la fortune du pauvre et l'orgueil du plus humble citoyen.
Quand l'étranger ose prononcer la déchéance de notre
pays, le gouvernement français n'a qu'un droit, un seul :
la guerre à outrance. Il n'a qu'un devoir, un seul : le sa-
lut du pays. Il répond du succès définitif de nos armes.
Il est tenu de réussir. Il doit donc écarter les timides et
1. La partie de cet ouvrage qui a trait aux événements de 1870 a
été ajoutée au manuscrit soumis en 1869 à l'appréciation du jury de
la Ligue internationale et permanente de la paix. Toute cette partie
engage donc exclusivement la responsabilité de l'auteur. (Note de
l'auteur.)
1
2 PENDANT L'INVASION ET L'OCCUPATION.
mettre hors la loi les traîtres, si notre malheureux pays
en compte dans son sein. Le gouvernement de la Défense
nationale n'a qu'à se montrer plus tenace, plus in-
domptable que les chefs germaniques eux-mêmes, et,
malgré des revers accablants, la victoire définitive est
assurée à la nation qui défend ses foyers, son indépen-
dance et son honneur.
« La paix est impossible tant que la Prusse y met pour
condition le démembrement de la France. Ce n'est pas
seulement l'honneur national qui est en jeu : c'est le
principe fondamental du droit public moderne. Il ne peut
pas être question, dans des protocoles diplomatiques, du
consentement de la France à l'annexion d'une partie de
son territoire. Un tel acquiescement aurait pour signifi-
cation que la souveraineté du peuple n'est qu'un vain
mot pour les contractants. Le gouvernement de la Défense
nationale ne commettra pas ce crime. Il ne sapera pas lui-
même la base des gouvernements libres. Combien de
temps croyez-vous donc que la souveraineté du peuple
serait respectée à l'intérieur, si le gouvernement de la
République consentait à ce trafic révoltant des popula-
tions de la Lorraine et de l'Alsace ?
« Non, la France ne voudra pas d'une paix sincère à ce
prix. Or, elle a, ce nous semble, répandu assez de sang
pour avoir le droit de prétendre à une paix définitive, et
non à une trêve grosse de périls nouveaux. Vous pourriez
donner à Guillaume le Sanguinaire, et nos trésors, et
notre marine, et jusqu'à ces colonies que nous détenons
en vertu du droit de conquête. Ce seraient des sacrifices
douloureux, mais, quand la rançon du vaincu peut se ré-
cupérer par le travail, elle n'est pas absolument incom-
patible avec les intérêts et les droits des générations fu-
tures.
" Mais il n'y a pas à s'y tromper. Le chancelier de l'Al-
lemagne ne veut pas seulement abaisser la France: il
PENDANT L'INVASION ET L'OCCUPATION. 3
veut, surtout, rendre inévitables de nouvelles conflagra-
tions, parce que la guerre est nécessaire au maintien de
la féodalité militaire de sa patrie. Il nous offre la honte
et le repos, avec la guerre pour nos enfants. Acceptons,
au contraire, la guerre pour nous, afin d'assurer la paix à
la génération qui nous suit. Après la levée jusqu'à qua-
rante ans, appelons, à l'exemple de nos envahisseurs, tous
les hommes valides jusqu'à cinquante; et, si ces der-
niers devaient répandre inutilement leur sang, que tout
s'écroule avec eux! Nous éprouverions du moins cette
amère satisfaction de Samson secouant les colonnes du
temple, et ce serait le monde civilisé que nous couvri-
rions de nos ruines! Qu'on ne prenne pas cela pour de
la déclamation. Le cataclysme auquel nous assistons
menace d'ensevelir la liberté, l'égalité, la justice, le droit.
Si la France pouvait périr, il n'y aurait plus qu'une loi
dans le monde : le sabre. Il n'y aurait plus qu'une vo-
lonté : celle du Germain impitoyable.
« Non, non, cela ne sera pas. Nous avons foi dans les
destinées de l'humanité. Nous croyons fermement à la loi
■ inéluctable du progrès. Nous croyons que cette loi s'ac-
complira fatalement quelles que soient les vicissitudes de
la fortune. Mais nous croyons aussi que notre devoir est
de ne pas céder aux conditions qui nous sont faites. Mal-
heur à qui faiblirai malheur à qui renverra au lende-
main les mesures de salut qu'il peut prendre le jour
même! Malheur à qui paralysera volontairement, sciem-
ment la défense du pays! Il faut vaincre, entendez-vous?
Il le faut, si vous voulez empêcher une épouvantable
guerre civile. Il le faut, si vous voulez que le monde ne
retombe pas, pour longtemps, dans les ténèbres qui sui-
vent les invasions des barbares. Il le faut, enfin, si vous
voulez que la royauté soit efficacement combattue par
l'idée, et non que les rois soient inutilement exterminés
par le fer.
« M.-E. LAPORTE. »
4 PENDANT L'INVASION ET L'OCCUPATION.
Jusqu'à la fin de ce terrible drame qui a pour titre la
Capitulation de Paris, l'auteur voulait une défense énergi-
que, une résistance désespérée. La surexcitation de la
lutte donnait un corps à toutes les illusions. Je croyais,
en toute sincérité, je l'avoue, que la réconciliation des
peuples devait être la conséquence nécessaire de la vic-
toire définitive de la République française. Ces grandes
idées de fédération européenne, d'alliance universelle,
exercent toujours une grande fascination, et ce n'est pas
au moment solennel où s'agite le sort du monde que l'on
peut s'en défendre. Il nous a fallu éprouver les amers
ressentiments de la défaite pour comprendre que l'Alle-
magne, vaincue, n'aurait pas accepté notre main.
Quoi qu'il en soit, le destin a prononcé. Notre généra-
tion n'oubliera jamais les angoisses de ces jours lugubres
où le télégraphe semblait lancer la foudre dans toutes les
directions. Les nouvelles de nos désastres nous arri-
vaient coup sur coup, terrifiant les faibles, exaltant les
forts, excitant les dévouements sublimes. Que nous en
avons vu de ces nobles coeurs qui devançaient l'appel de la
patrie en danger! Ils partaient, résolus et sombres, encou- .
rages par nos acclamations frénétiques ; et, quand nous
avions perdu de vue les derniers rangs dé ces baïonnettes
vaillantes, un voile funèbre semblait s'étendre autour de
nous. La consternation se peignait sur les visages; vous
passiez à côté de vos meilleurs amis sans les voir, parce
que votre imagination vous faisait entendre au loin le
rugissement du canon, le pétillement de la fusillade, et, au
milieu des clameurs de nos déroutes effroyables, les cris,
les derniers cris de ces jeunes gens qui venaient de vous
quitter, enflammés de la sainte colère du patriotisme. Ils
tombaient, ces héroïques jeunes hommes, et l'histoire ne
pourra pas même enregistrer leurs noms; mais elle dira
qu'ils ont sauvé l'honneur de la France, et qu'ils sont
morts, eux, inconnus, à la place de ceux qui auraient pu
être illustres, et qui n'ont pas su mourir.
PENDANT L'INVASION ET L'OCCUPATION. 5
Ces derniers, nous voulons les oublier. Nous voudrions
ignorer, aussi, que chacun de nos désastres était salué
avec enthousiasme par des hommes qui sont nés et ont
toujours vécu sur le sol français. La plume se refuse à
écrire les noms de ces officiers de rang supérieur, qui, con-
sidérant l'élan du patriotisme comme un outrage à leur
savante profession, ne négligeaient rien de ce qui pou-
vait faire échouer le mouvement national. Ce n'est pas
sans une confusion indicible qu'on est obligé de recon-
naître que le parti de la capitulation à outrance est de-
venu assez puissant pour casser les officiers qui devaient
régulièrement leurs grades à une résistance énergique et
sérieuse contre l'invasion, tandis que d'autres chefs mili-
taires ont été scandaleusement confirmés dans la haute
position qu'ils doivent, uniquement, à une participation
active ou tacite aux intelligences que le maréchal Bazaine
entretenait ostensiblement avec l'ennemi.
Il ne faut jamais invoquer l'histoire quand elle est
d'hier, et la modération, dans les temps comme les-
nôtres, consiste, surtout, à taire la vérité, quand la vérité
est terrible. Il est convenu, dans un intérêt d'apaisement,
de respecter l'inviolabilité des plus grands coupables. Je
suis toujours prêt à m'incliner devant les douloureuses
exigences de l'ordre; mais, dès l'instant où la question
de revanche nationale est posée, un intérêt supérieur,
une considération de salut public m'oblige étroitement à
être sincère et à rappeler l'histoire d'hier aux esprits gé-
néreux qui seraient tentés de l'oublier. Les hommes
d'élite sont surtout exposés à devenir les jouets de ces
politiques habiles qui savent tirer parti des meilleurs
sentiments comme des plus coupables et qui ont l'habi-
tude de spéculer sur le patriotisme aussi bien que sur
l'ignorance. Le passé douloureux auquel je fais allusion
nous a prouvé qu'il ne suffit pas de faire appel à la con-
corde pour la faire régner en France, même en face de
l'ennemi.
6 PENDANT L'INVASION ET L'OCCUPATION.
Nous voulons reconquérir l'Alsace-Lorraine : c'est notre
droit; c'est plus encore, c'est notre devoir. Mais suppo-
sons un instant que l'heure de la revendication vienne de
sonner. Admettons que notre triomphe ne soit pas dou-
teux; qu'il doive avoir pour conséquence l'effondrement
du nouvel empire d'Allemagne et la proclamation d'une
République trans-rhénane. Voilà une perspective capable
d'enflammer des esprits généreux, pendant les quelques
heures où ils pourraient oublier l'histoire d'hier. Mais un
simple retour sur le passé vous apprend, d'une manière
absolument certaine, que les partis qui ont enrayé la Dé-
fense nationale en haine de la République ne consenti-
raient jamais à vous aider dans le renversement d'une
monarchie.
Certes, cette considération donne matière à des ré-
flexions sérieuses. Pour éviter des catastrophes irrémédia-
bles, les peuples doivent s'habituer à méditer sur l'avenir.
L'éventualité redoutable qui nous menace, et qu'il faut, dès
à présent, envisager de sang-froid, c'est qu'une guerre de
revanche placerait inévitablement notre malheureuse pa-
trie, comme en 1793, entre la trahison du parti royaliste
et les violences du parti républicain. Voilà la vérité, rien
que la vérité. Il m'en coûte plus qu'on ne saurait croire de
la signaler à m'es concitoyens.
Allons jusqu'au bout. Ayons le courage d'envisager
impartialement et froidement la situation de notre armée.
Elle est, en 1873, elle sera, dans un an, dans je ne sais com-
bien d'années encore, ce qu'elle était la veille de nos dé-
sastres. Ce qui s'est passé pendant l'évacuation de nos
provinces 1 nous prouve, à ne pouvoir en douter, que le
1. On lit dans les journaux du 10 novembre 1872 :
« Le Progrès de la Marne appelle l'attention du ministre de la
guerre sur de nouveaux faits qui viennent de se produire à Châlons
et qui dénotent le désordre le plus profond. Des militaires dont on cite
les noms, munis de feuilles de route dont on donne les numéros, sont
dirigés sur Châlons, venant de Tulle, d'Épinal, de Clermont, de Lan-
PENDANT L'INVASION ET L'OCCUPATION. 7
ministère de la guerre n'a pas conscience des causes réelles
de nos défaites sans exemple. Pourtant, ces causes ont été
signalées par les hommes les plus compétents et les plus
graves. Le monde entier était dans l'attente d'une grande
réforme, et le Moniteur lui apprit, un jour, que notre minis-
tre de la guerre avait décidé que certaines aiguillettes du
costume militaire passeraient de la couleur rouge à la cou-
leur jaune. Tout paraît devoir se borner là, à moins que
le ministre ne découvre, après de laborieuses enquêtes,
qu'il est indispensable de revenir au shako de 1812 1.
gres, de Nantes, etc. A peine arrivés, on est obligé de les renvoyer à
Paris ou de les mettre en subsistance au camp de Châlons en attendant
qu'ils puissent rejoindre leurs corps respectifs. L'administration civile
est obligée de remédier à l'imprévoyance de l'administration militaire
pour éviter le renouvellement des conflits qui ont éclaté le 25 octobre
dernier entre nos soldats et les troupes étrangères d'occupation.
1. Voici, dit le Siècle du 9 novembre 1872, un fait qui prouve que
l'administration de la marine vaut celle de la guerre :
« Le Courrier de l'Inde française, dans son numéro du 30 septembre,
nous apprend qu'en juillet 1870, M. Bontemps, alors gouverneur de
nos possessions dans l'Inde, s'avisa de craindre un débarquement des
Prussiens à Pondichéry. Le voilà donc qui déclare la ville en état de
siége, et qui, pour armer ses 150 cipayes à peine exercés, écrit et télé-
graphie au ministère de la marine qu'on ait à lui envoyer des obus
chargés, des cartouches et de la poudre.
« Le gouvernement de la défense nationale avait d'autres soucis; il
devait satisfaire à des besoins plus pressants et répondre à des demandes
plus graves.
« Mais il s'est trouvé au ministère de la marine un de ces employés
que l'Europe nous envie, qui a pieusement recueilli, étiqueté, classé, etc.,
les dépêches de M. Bontemps, si bien que les autorités militaires de la
Réunion ont reçu, il y a quelques mois, l'ordre d'expédier à Pondichéry
les munitions demandées.
« Jugez de la stupéfaction du nouveau gouverneur en voyant arriver,
dix-huit mois après la cessation de la guerre, 500 obus chargés, plu-
sieurs centaines de mille de cartouches Chassepot et un nombre con-
sidérable de caissons de poudre !
« Or, Pondiehéry n'a ni fortifications, ni canons, ni fusils, ni soldats.
Aussi ses habitants sont-ils en ce moment tous en proie à une véritable
terreur en voyant débarquer ces munitions qu'on ne sait où loger le
8 PENDANT L'INVASION ET L'OCCUPATION.
Le génie militaire de la France a consisté principale-
ment, depuis 1815, à compliquer de plus en plus cette for-
midable machine administrative, où la vitesse du mou-
vement est systématiquement sacrifiée à sa régularité, où
la force motrice, absorbée successivement par les rouages
de transmission, parvient, difficilement, à produire un
effet utile insignifiant, dans les circonstances qui exigent
précisément la plus grande célérité des mouvements d'en-
semble. Grâce à cette organisation bureaucratique,
M. Gambetta, malgré son énergie, ne parvint que rare-
ment à faire exécuter ses ordres, et M. Thiers, malgré
sa compétence spéciale et sa fermeté, ne s'apercevra ja-
mais que son ministre de la guerre ne l'écoute religieuse-
ment que pour lui désobéir en toute sécurité.
Les organes les plus accrédités de l'opinion, qui
croyaient à la possibilité d'une revanche par les armes,
ont perdu la foi dans la prompte réorganisation de notre
armée, le jour où le règlement d'admission au volontariat
d'un an a donné implicitement au ministre de la guerre
le droit de dispenser du service militaire qui bon lui sem-
ble. Ainsi, tous les partis politiques de l'Assemblée na-
tionale, pénétrés de la nécessité de raviver le patrio-
tisme, se sont entendus, une seule fois, pour abolir le
privilége de l'exemption, et le ministre de la guerre a
jugé qu'il pouvait donner satisfaction à l'opinion publi-
que en substituant les caprices de son administration
aux caprices du sort! Voilà comment on a compris le
devoir impérieux et pressant de rapprocher tous les
rangs de la société française, en vue de la défense com-
mune. Après Iéna, la Prusse, cette terre du privilège féo-
dal, n'hésita pas un instant à utiliser la puissance morale
de la solidarité des classes, et, dans notre société profon-
moindre accident pourrait amener la destruction de la ville entière. »
Il ne faut pas s'étonner d'un tel fait : le rouage transmet l'impul-
sion, il lui est interdit d'avoir de l'intelligence et de l'initiative.
LES DEUX ROUTES DE L'ALSACE-LORRAINE. 9
dément démocratique, on ose prétendre qu'une aggrava-
tion du privilége de l'exemption ne mettra pas obstacle à
la réorganisation de notre armée ! En vérité, cela ne se
discute pas, et il demeure bien entendu que tout est à
refaire dans le département de la guerre. Toutefois, ne
nous abusons pas : cette administration pourra bien subir
de nouveaux règlements : elle ne s'inspirera jamais d'un
esprit nouveau. La leçon des événements est compléte-
ment perdue. Pour réorganiser sérieusement l'armée
française, on peut espérer beaucoup, sans doute, de l'é-
nergie et de l'intelligence des généraux écartés, jusqu'à ce
jour, par l'esprit de parti, mais c'est sur le temps, surtout
qu'il faut compter.
La génération qui a subi l'outrage disparaîtra, et notre
pays travaillera encore à la grande oeuvre de la réorga-
nisation de son armée. Mais, pendant que nos frères de
l'Alsace-Lorraine s'interrogent avec anxiété , un grand
événement vient de s'accomplir sous les yeux de la
France, comme pour lui montrer que, dans la dernière
période du XIXe siècle, les nations civilisées peuvent obte-
nir les unes des autres toutes les satisfactions légitimes
sans recourir à l'expédient hasardeux des batailles. Cet
événement, c'est le congrès de Genève.
II.
A PROPOS DU CONGRÈS DE GENÈVE. — LES DEUX
ROUTES DE L'ALSACE-LORRAINE.
Les guerriers de l'âge de fer, qui, les premiers, eurent
recours à l'arbitrage pour vider leurs différends particu-
liers, ne se doutaient certes pas qu'ils préparaient, jusque
dans le sein du vieux monde, l'avénement du droit, ce
Messie toujours attendu par le genre humain. La substi-
tution de la justice à l'épée, dans le redressement des griefs
1.
10 LES DEUX ROUTES DE L'ALSACE-LORRAINE.
individuels, fut la première étape de l'humanité dans la
voie du progrès moral. La seconde est encore à faire : il
s'agit d'introduire l'arbitrage à la place de la guerre dans
le règlement des redoutables conflits internationaux.
Cette idée, grande et simple, ne pouvait partir que de
la France. L'aimable Castel de Saint-Pierre l'a, en effet,
jetée dans le monde, où elle a lentement germé. Mais la
France, réduite depuis si longtemps à disputer à des maî-
tres divers ses libertés intérieures les plus indispensables,
ne pouvait pas songer à faire entrer cette idée dans le do-
maine des faits. Il était naturellement réservé à des nations
vraiment libres, à l'Amérique et à l'Angleterre, de recou-
rir, les premières, à un arbitrage, pour résoudre des diffi-
cultés qui menaçaient d'aboutir fatalement à la guerre.
Ce fait, dont nous venons d'être témoins au milieu de
nos ruines, contribuera, sans doute, à démontrer, d'une
manière éclatante, que le fléau dont nous avons tant souf-
fert n'est pas une nécessité fatale, puisque des hommes
d'État, dignes de ce nom, peuvent toujours, à l'exemple de
l'Amérique et de l'Angleterre, constituer un tribunal qui
prononce, en dernier ressort, sur les revendications inter-
nationales.
Beaucoup d'esprits, parmi nous, n'avaient pas attendu
la réunion de la cour de Genève pour concevoir la possi-
bilité de l'abolition de la guerre. Mais ces esprits passaient,
assez généralement, pour avoir une tendance à verser dans
l'utopie. Pourtant, si l'on appelle ainsi la conception d'une
société idéale, l'abolition de la guerre est loin d'avoir le
caractère de l'utopie. C'est la guerre qui est contraire à
nos moeurs plutôt que nos moeurs ne sont contraires à la
paix inviolable. Toutefois, hâtons-nous de le dire, la paix
perpétuelle resterait une utopie sous un gouvernement
despotique. Nos adversaires en conviendront eux-mêmes.
Que dis-je? ils voudront nous en convaincre, sans s'aper-
cevoir que, d'un mot, ils expriment l'incompatibilité
absolue de leur idéal avec les tendances des sociétés mo-
LES DEUX ROUTES DE L'ALSACE-L0RRAINE. 11
dernes. Qu'il soit donc admis que les gouvernements
libres sont seuls ouverts au progrès, et seuls capables
d'abjurer d'anciennes erreurs.
Par une coïncidence fatale, la France a repris la direc-
tion de ses destinées au moment même où le principe de
la souveraineté des peuples l'oblige, non moins que le
souci de sa propre dignité, à revendiquer ses provinces
perdues.
L'Allemagne, au contraire, est garrottée plus étroite-
ment que jamais dans les chaînes dorées du militarisme.
Le peuple allemand a cessé d'être pour quelque chose dans
la direction de ses propres affaires le jour où il a été doté
d'un empereur.
Cette situation rend bien difficile le choix des moyens
propres à nous rendre l'Alsace et la Lorraine. Pour at-
teindre ce but, deux voies sont ouvertes devant nous :
l'arbitrage ou la guerre.
Jamais problème plus important, peut-être, ne fut sou-
mis au monde civilisé. L'écarter par la question préalable,
ce sera le rôle des ennemis de la République, parce qu'ils
savent que la guerre assure la conservation ou le retour
du militarisme, cet arc-boutant de toute monarchie. Mais
le parti républicain s'attachera sans doute à approfondir
la question qu'il est appelé à résoudre dans un sens ou
dans un autre. Il n'est pas sans utilité d'arrêter, longtemps
à l'avance, la conduite à tenir, si nous voulons empêcher
nos adversaires de prétendre que, sous la monarchie, les
traditions se perpétuent de manière à permettre aux hom-
mes de diriger les événements, tandis que, sous la Répu-
blique, grâce au changement incessant de toutes choses,
ce sont les événements qui conduisent les hommes.
Si la discussion que j'essaye d'introduire pouvait avoir
pour conséquence de diminuer tant soit peu, dans notre
armée, l'esprit de sacrifice et la soif de réhabilitation, je
ne consentirais à aucun prix à rompre le silence : mais je
suis absolument convaincu, bien au contraire, qu'une
12 LES DEUX ROUTES DE L'ALSACE-LORRAINE.
étude sérieuse de la question d'arbitrage ou de guerre ne
peut avoir d'autre résultat que de redoubler le zèle fervent
qui, au lendemain de nos désastres, s'est emparé de nos
coeurs et nous porte à réclamer, dans toute leur plénitude
et leur sincérité, ces deux grandes réformes qui s'appellent
l'instruction obligatoire et le service obligatoire.
Il est de toute évidence, en effet, que la paix ou la guerre
ne dépendent pas entièrement de nous seuls. Même après
la libération du territoire, nous n'oublierons pas que l'Al-
lemagne campe dans nos anciennes forteresses, à quelques
heures de Paris, où hier encore, au moment où elle appre-
nait avec dépit que, contre toute espérance, la France
était pleine de vitalité, rien ne l'empêchait de rentrer avec
ses trophées, rien, si ce n'est la puissance de la loi morale,
le respect de la foi jurée, qui s'impose quelquefois à ceux-
là mêmes qui ont osé proclamer à la face du XIXe siècle
que la force prime le droit !
Si l'on songe combien la Prusse s'est montrée injuste de
parti pris, il devient évident qu'elle serait bien loin au-
jourd'hui d'être disposée à accepter un arbitrage, c'est-à-
dire une sentence de justice. Si l'on n'a pas oublié avec
quelle férocité froide, réfléchie, calculée, M. de Bismark a
tourné et retourné le fer dans les flancs déchirés de la
France, on comprendra sans peine que cet homme d'État
n'a pu avoir d'autre but que d'aviver les haines inter-
nationales, afin de créer à l'Allemagne un danger per-
manent qui lui permît de conserver, sans opposition,
au milieu du XIXe siècle, sa gothique féodalité mili-
taire.
Notre ennemi a voulu pousser la France à n'écouter que
les excitations de la colère. Il a réussi, en vérité. Nous
sommes altérés de vengeance; mais notre affaiblissement
même nous laisse le temps de la réflexion et le choix des
moyens les plus sûrs pour obtenir une réparation écla-
tante. Or, le moyen le plus sûr, c'est celui qui n'est pas
entré dans les prévisions du grand-chancelier : c'est l'ar-
LES DEUX ROUTES DE L'ALSACE-LORRAINE. 13
bitrage, parce qu'il ne menace pas seulement l'Allemagne
dans sa conquête, mais encore dans son organisation po-
litique et sociale. Là est le côté faible de l'ennemi, là
doivent converger nos efforts.
Mais ce serait une illusion de croire que le cabinet
prussien se laisserait ainsi menacer dans sa conquête et
dans son organisation féodale sans essayer, par tous les
moyens possibles, de nous faire abandonner la voie de la
revendication pacifique. Ce serait à nous de faire preuve
d'une prudence consommée pour éviter des provocations
préparées, peut-être, de longue main.
On peut affirmer, néanmoins, que le gouvernement de
l'Allemagne ne prendra pas le premier prétexte venu pour
nous attaquer de nouveau. Avant d'engager cette terrible
guerre de 1870, depuis si longtemps préparée, M. de Bis-
mark a pris trop de soin à mettre tous les torts de notre
côté pour méconnaître l'influence de l'opinion publique
sur l'énergie nationale et sur les alliances, c'est-à-dire, en
définitive, sur la suite des événements militaires.
Il est encore moins téméraire d'avancer que la Prusse
ne prendra point, pour nous attaquer, le prétexte que notre
forme de gouvernement est un danger pour l'ordre euro-
péen. Un politique médiocre eût déjà commis cette faute;
mais, en affectant de ne pas redouter la contagion des
idées françaises, M. de Bismark a déjà réussi à persuader
à son pays — pour un temps, du moins — que les prin-
cipes de notre Révolution ne sont pas applicables à la nation
allemande.
Cependant, il ne peut échapper à la sagacité de cet
homme d'État que toute l'activité intellectuelle de son
pays va se tourner vers la conquête des libertés intérieu-
res, par cela seul que les aspirations nationales, si long-
temps comprimées, sont aujourd'hui pleinement satis-
faites. Tant que nos voisins se croiront menacés, le gou-
vernement prussien restera la personnification de la patrie
allemande. Mais si la revendication pacifique devient le
14 LES DEUX ROUTES DE L'ALSACE-LORRAINE.
drapeau de la République française, la Prusse, par contre-
coup, n'est plus, aux yeux mêmes des Allemands, que le
rempart de la féodalité, et le grand-chancelier essayera
vainement de barrer le passage aux idées françaises. Or,
tout est à craindre de la part d'un gouvernement qui ne
marche plus avec l'opinion. Nous arrivons donc encore à
cette conclusion que la France doit toujours être prête à
défendre, une dernière fois, son indépendance et ses insti-
tutions.
Le grand-chancelier de l'Allemagne cache avec tant
d'habileté sa haine contre la Révolution française, que
beaucoup d'excellents esprits, parmi nous, ne veulent
voir, clans l'annexion de l'Alsace-Lorraine, que le dérègle-
ment d'une ambition militaire dont Napoléon 1er a donné
l'exemple à notre siècle. Eh bien ! dans cette hypothèse
même, le gouvernement prussien serait le premier aujour-
d'hui à repousser, l'idée d'un arbitrage. Il est de toute
évidence, en effet, qu'une cour arbitrale ne pourrait être
réunie qu'autant que l'Europe serait d'accord sur certains
principes, au premier rang desquels se place naturelle-
ment la négation du droit de conquête. La guerre offrirait
à nos ennemis des chances de conserver nos provinces.
L'arbitrage ne leur en laisse aucune. Ils pourraient nous
surprendre dans nos préparatifs militaires : ils ne sau-
raient arrêter l'essor de l'idée, ni altérer dans l'esprit
humain la notion du juste, aussi indestructible que l'ins-
tinct de la conservation.
Je ne veux pas offenser l'intelligence de mes lecteurs en
discutant cette dernière hypothèse : si la Prusse a été sin-
cère en alléguant que le démembrement de notre patrie
était une nécessité d'où dépendait la tranquillité future
de l'Europe,
L'hypocrisie de ce langage sera mise dans un jour écla-
tant, lorsque la France pourra en appeler à la justice des
autres puissances. Certes, ce n'est pas en soutenant cette
thèse que M. de Bismark a déployé son habileté, mais en
LES DEUX ROUTES DE L'ALSACE-LORRAINE. 15
affectant d'ignorer que la République française professe,
en matière de relations internationales, des doctrines
diamétralement opposées à celles des monarchies dé-
chues.
Cette feinte ignorance procurait au grand-chancelier un
double avantage : d'abord, en rendant la France et non
l'empereur responsable de la guerre, M. de Bismark usait
d'une équivoque qui devait paraître légitime à tout esprit
disposé à épouser des haines internationales, puisque
cette équivoque est l'origine et la justification de ces
haines. En second lieu, M. de Bismark forçait la jeune
République à renier, pour longtemps, le grand principe
de la fraternité des peuples, principe si contagieux, au
temps où nous vivons, qu'il constituera le plus sérieux
danger pour les monarchies européennes, le jour où la
République française, à l'abri de toute contestation inté-
rieure, saura connaître et manier la redoutable puissance
des idées et des sentiments communs au genre humain
tout entier.
Pour inaugurer, aux yeux des peuples, l'ère de la re-
vendication pacifique, la République française n'a qu'à
tenir ce que promet son nom, c'est-à-dire à développer
sagement et progressivement les principes renfermés dans
la Déclaration des Droits de l'homme. Lorsque nous mar-
cherons dans cette, voie, où tous les peuples voudraient
nous suivre, nous ne manquerons pas d'alliés, dont les
sympathies suffiront, peut-être, pour immobiliser les
baïonnettes de la contre-révolution.
L'heure de l'indépendance sonnera chez nos vainqueurs
mêmes, et les deux peuples, aujourd'hui ennemis, se ten-
dront la main par-dessus le fleuve ensanglanté, comme le
prévoit le général Faidherbe dans la conclusion de son
livre sur la Campagne de l'Armée du Nord.
Acquérons les vertus du soldat et du citoyen, organi-
sons une armée véritablement nationale, tout en dévelop-
pant nos institutions républicaines, et la justice viendra
16 LES DEUX ROUTES DE L'ALSACE-LORRAINE.
d'elle-même, comme l'a dit aussi le grand citoyen dont le
nom symbolise le patriotisme : M. Gambetta.
L'Europe libérale n'attend pas une autre politique de la
France. Le Wanderer, de Vienne, s'est rendu récemment
l'éloquent interprète des espérances que fait naître chez
nos voisins notre premier pas dans la voie de la régénéra-
tion politique, et je ne peux m'empêcher de replacer sous
les yeux du lecteur ce langage élevé qui a mérité d'être
reproduit par les principaux organes du parti républicain :
« La République, dit ce journal, du 27 juin 1872, est la
première revanche que la France, sans tirer l'épée du
fourreau, prend sur son vainqueur. Revanche pacifique,
mais terrible. Et tout d'abord, la République tient l'Al-
sace et la Lorraine indissolublement attachées à la France.
C'est là une puissance magique contre laquelle ne peuvent
rien les gros bataillons armés des Hohenzollern. Et bien-
tôt le cercle de cette puissance magique s'élargira; il s'é-
tendra jusqu'au coeur de l'Allemagne elle-même. Désor-
mais, le développement politique de la France a trouvé un
prompt et rigoureux écho dans l'Allemagne du Sud-Ouest.
L'histoire du libéralisme dans les États moyens allemands
révèle, à chaque page, l'influence latente que l'esprit de
liberté soufflant de l'Ouest n'a pas cessé d'exercer.
« Ce sont là des phénomènes d'ordre humanitaire qui
survivent à toutes les oeuvres du fer et du sang versé. La
lutte contre le premier empire a pu les interrompre, mais
l'interruption n'a été que passagère, et l'on a pu constater,
lors de la révolution de 1830, lors des tressaillements
libéraux de 1840, lors de la révolution de 1848, et, enfin,
lors de la première apparition de l'opposition antibonapar-
tiste, que cette éternelle loi des influences s'est vérifiée en
toute occasion.
« De part et d'autre, on a senti qu'il s'agissait d'une
seule et même lutte contre un seul et même ennemi. Tout
partisan du droit et de la liberté s'est senti naturellement
le frère et l'allié de ceux qui, chez les nations voisines,
LES DEUX ROUTES DE L'ALSACE-LORRAINE. 17
luttaient comme lui contre les oppresseurs du droit et de
la liberté... »
Je n'ajouterai qu'un mot : c'est que la guerre est à la
liberté universelle ce que l'insurrection est aux libertés
intérieures d'un pays. L'une et l'autre ont ordinairement
pour résultat de fortifier le despotisme.
Les sympathies universelles dont parle le Wanderer ont
fait explosion au lendemain du 4 septembre, et Garibaldi,
le premier, a eu l'honneur d'arborer le drapeau de la fra-
ternité des peuples, drapeau qui n'est pas fait, pourtant,
pour flotter sur les champs de bataille.
En dépit de toute tradition et de toute morale, nos
opinions politiques particulières dominent les sympa-
thies de race et de nationalité. Nos frères, nos amis, nos
alliés, ce sont ceux qui professent nos propres doctrines,
à quelque nation qu'ils appartiennent. Aussi avons-nous
vu, en 1870 comme en 1793, les royalistes exaltés para-
lyser la défense nationale et faire ouvertement des voeux
en faveur des armes prussiennes contre la République
française; c'est que la passion politique brise les liens
de nationalité comme l'amour ceux de la famille, sans que
ces liens cessent un instant d'être nécessaires et sacrés.
Je ne m'étendrai pas davantage, pour le moment, sur
ce sujet, qui demande une étude à part. Je constate sim-
plement un fait en disant que la solidarité universelle
des opinions et des aspirations est, pour la République,
surtout, une force immense. Le drapeau de la liberté
et de l'égalité nous rallie, pendant la paix, tous les peuples
de l'Europe sans exception, et nous assure l'appui irrésis-
tible de l'opinion universelle pour le jour où il nous sera
donné de revendiquer nos provinces par l'arbitrage.
Mais la guerre, la guerre de revanche même, si nous en
donnons le signal nous-mêmes, réveille en Europe les
sympathies ou les devoirs de nationalité. La guerre fausse
l'idée républicaine, en arrête l'expansion, et nous expose
à l'isolement absolu.
18 LES DEUX ROUTES DE L'ALSACE-LORRAINE.
Il y aurait contre la politique de revanche par la guerre,
des arguments à tirer de la conduite de certaines popu-
lations pendant l'invasion, mais il serait trop douloureux
de les faire valoir. Il en est d'autres que je me conten-
terai de signaler, avec toute la réserve que commande la
situation.
On a vu à l'oeuvre ce militarisme, qui a préféré « voir
la France périr selon les règles que d'être sauvée contre
les règles. »
Le général qui a prononcé ces paroles a été député à
l'Assemblée nationale; il s'appelait Changarnier. Il ne
passait pas pour être le représentant du militarisme pré-
torien. Que devait donc être ce dernier ?
Il n'est en la puissance de personne de faire oublier à
la France républicaine que l'absence de patriotisme, chez
certains généraux, n'a pas été considérée comme un crime.
Malgré nous, nos souvenirs se reportent sur un passé ter-
rible, et, dans la nuit de ce passé, nous voyons éclater les
lueurs sinistres d'un peloton d'exécution. Ce jeune homme
qui tombe, c'est Rossel. Les tribunaux militaires ont
convié les générations futures à ce spectacle, pour leur
apprendre comment ils répriment l'exaltation du patrio-
tisme; lorsque cette exaltation, ce délire, cette folie, con-
duit jusqu'au crime politique.
La génération nouvelle comparera et jugera. Le patrio-
tisme résistera à tant d'épreuves, parce qu'il se compose
d'abnégation et d'héroïsme, et que la France sera toujours
peuplée de nobles coeurs passionnés pour les grands de-
voirs. Il sera sage, néanmoins, de ne pas pousser trop
loin lés exigences de ces devoirs.
Si la politique de l'arbitrage ne tendait pas à prévaloir,
le parti républicain devrait se souvenir que les peuples
nouvellement convertis retournent volontiers à leurs
anciens dieux, et que la nation française serait peut-être
encore prête à s'agenouiller devant une épée victorieuse.
Nous aurions aussi pour devoir de songer que le parti de
LES DEUX ROUTES DE L'ALSACE-LORRAINE. 19
la contre-révolution triompherait avec l'étranger, et parta-
gerait avec lui tout ce qui pourrait encore rester de la
France après une nouvelle guerre malheureuse.
Mais le propre des haines internationales, c'est d'obs-
curcir la raison, ou, pour mieux dire, de nous faire écar-
ter tout raisonnement comme inopportun ou importun, et
c'est ainsi que les nations marchent aux abîmes. Les
peuples éprouvés sont, d'ailleurs, faciles aux illusions.
Beaucoup d'écrivains que je révère comme des maîtres,
n'ont jamais mis en doute que la France ne se relève un
jour par la guerre, grâce à une bonne et solide alliance.
Ces bons républicains seraient disposés à exploiter la
jalousie d'un césar étranger à l'égard du puissant empe-
reur d'Allemagne, et à jouer le sort de la France et du
monde sur un coup de dés.
Ce qui me rassure, c'est que ces excellents républicains
s'en réfèrent au suffrage universel dans toute question
capitale. Or, dans les questions qui sont à sa portée, le
suffrage universel se dirige moins par la passion que par
le bon sens. Quelles que soient les alliances qu'on lui
promette, le peuple français verra, dans toute guerre, des
chances égales des deux côtés, par cela seul que la Prusse
sera résolue à la lutte. D'ailleurs, la simplicité populaire
aura peine à croire à la sincérité d'une alliance conclue
entre un césar étranger et la République française, et
cette défiance me paraît d'autant moins absurde, qu'aucun
diplomate n'oserait répondre, sur sa tète, que cette même
alliance n'aurait pas été préparée par le trop habile chan-
celier de l'Allemagne, en vue d'une défection éclatante.
Quelle magnifique occasion, en effet, pour les cabinets
européens, d'écraser la Révolution française !
En admettant même que les alliances qui s'offriront à
nous soient sincères, il faudra bien reconnaître que ces
mêmes alliances pourraient, quelques années après, se
reformer contre nous. Ce serait encore la guerre, toujours
la guerre ! Le moment est solennel. Il s'agit de savoir si,
20 APPEL AUX HOMMES POLITIQUES.
oui ou non, la Révolution française porte dans ses flancs
la fraternité des peuples. La République est mise en
demeure de se prononcer entre la guerre et l'arbitrage,
entre la barbarie et la civilisation.
III.
APPEL AUX HOMMES POLITIQUES.
Je viens de me livrer, en faveur de l'arbitrage, à quel-
ques considérations empruntées aux circonstances. Nous
sommes, pour longtemps encore, sous l'impression des
derniers événements qui résument, à eux seuls, toutes les
leçons de l'histoire. Nous savons, mieux que jamais, avec
quelle légèreté s'accomplit cet acte décisif qui s'appelle
une déclaration de guerre. Jamais nous n'avons mieux
compris que les hommes chargés du maniement des af-
faires publiques les ont généralement dirigées d'après
leurs passions, leurs préjugés, et conformément à leurs
intérêts. Jamais nous n'avons mieux vu que leur habileté
traditionnelle consiste à persuader le genre humain de
leur désintéressement et de leur sagesse. Que l'on s'étonne,
après cela, que les questions sociales et humanitaires
soient éternellement tenues en suspens.
D'autres hommes sont venus qui veulent résolûment
faire table rase de leurs préventions, subordonner leur
intérêt personnel à l'intérêt général, diriger fermement
les affaires publiques selon les principes de la raison,
c'est-à-dire de la conscience, cette éternelle lumière de
Dieu. Ces hommes appartiennent à diverses nuances
politiques. Le lien qui les unit, c'est le sentiment de l'im-
mense responsabilité qui pèse sur le gouvernement appelé
à diriger les affaires de la France.
C'est à ces hommes que je m'adresse. Beaucoup de pro-
blèmes politiques et sociaux attendent une solution. C'est
APPEL AUX HOMMES POLITIQUES. 21
avec une sorte de recueillement que nous devons les dis-
cuter, c'est en toute connaissance de cause que vous devez
les résoudre; car, à l'heure où nous arrivons, les détermi-
nations du pouvoir engageront l'avenir de la France, de
la civilisation, de l'humanité. Toutes les questions qui
vous seront soumises se lient, s'enchaînent, et, quand une
d'elles sera agitée, vous devrez prendre garde de ne pas la
trancher de manière à créer des obstacles nouveaux à la
solution des autres.
Eh bien ! la revendication de l'Alsace-Lorraine est une
de ces questions pressantes et majeures d'où dépend l'a-
venir des sociétés européennes. Ce n'est point par une po-
litique au jour le jour, sans décision, sans but, qu'on peut
espérer de la résoudre. Ce n'est point en se laissant aller
aux événements qu'on parvient à les dominer.
Je viens donc apporter mon faible tribut à la discus-
sion. Je vais développer cette thèse que la politique de la
guerre et de l'armement à outrance est l'origine la plus
féconde du paupérisme. Je vais essayer de mettre en lu-
mière ce fait considérable que la simple préparation des
solutions réclamées pour les questions sociales exige
rigoureusement, absolument, la substitution de l'arbi-
trage à la guerre. Je m'efforcerai de démontrer ensuite
qu'un usage barbare qui habitue les citoyens à n'ad-
mettre d'autre morale que celle du succès, est incompa-
tible avec toutes les vertus civiques et privées.
Lorsque j'aurai de mon mieux rempli ce programme,
ma tâche consistera surtout à faire ressortir le côté pra-
tique d'une réforme qui s'accorderait avec les tendances
générales de l'esprit moderne, et donnerait satisfaction
aux aspirations les plus nobles de l'humanité.
L'ALSACE-LORRAINE
RECONQUISE.
LIVRE PREMIER.
Première voie : Guerre et Paupérisme.
CHAPITRE PREMIER.
§ Ier, — Comment les peuples s'appauvrissent.
Si vous voulez gouverner à une époque
civilisée, apprenez la civilisation.
(Benjamin CONSTANT.)
Lorsqu'on cherche à calculer l'influence de la guerre
sur l'appauvrissement des nations, on est naturellement
porté à consulter les documents officiels, et l'on prend
volontiers pour base d'évaluation les chiffres budgétaires,
qui, en raison de leur précision même, contribuent à don-
ner une idée extrêmement affaiblie des dépenses de la
guerre. La dette européenne, due tout entière à la guerre,
s'élève à 68 milliards environ. Mais ce capital énorme, qui
atteste l'énergie de nos efforts destructeurs, ne représente
qu'une faible partie des pertes totales que la guerre a fait
éprouver aux sociétés civilisées du vieux monde.
24 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
On n'a jamais additionné les pertes occasionnées dans
les divers pays du continent par le pillage, la dévastation,
l'incendie des villes et des villages. Les ruines qui signa-
lent la marche des armées échappent absolument à toute
évaluation. Les batailles navales, qui sont moins fré-
quentes, nous offriraient des indications plus précises.
Ainsi, à la un de l'an VII, après une guerre maritime de
six ans, la France, à elle seule, avait capturé 3,431 navires
dont quelques-uns portaient une cargaison de 5 à 6 mil-
lions. Il est inutile d'ajouter que l'Angleterre, de son côté,
n'avait pas épargné le pavillon français.
A cette époque, on ne faisait que pressentir les lois im-
manentes de la solidarité universelle des intérêts. Richard
Cobden n'avait pas encore appris au monde que la pros-
périté d'une nation contribue à la richesse de toutes les
autres. Aussi Villiers, rapporteur d'une commission de
finances, disait avec enthousiasme au Corps Législatif :
« Avant la guerre, l'Angleterre avait 20,000 bâtiments
marchands; aujourd'hui, elle n'en a plus un seul. »
Il ne faut pas, il est vrai, prendre ces paroles au pied
de la lettre. Les navires de commerce de l'Europe ne pour-
rirent pas tous inutilement dans les ports où ils étaient
retenus par la crainte d'être capturés par des corsaires.
C'est, du moins, l'atténuation qui ressort des tableaux du
Commerce extérieur des diverses nations européennes
de 1789 à 1815 1.
Seulement, nous devons ici nous tenir sur nos gardes,
et ne rien accepter sans réserve. Les Etats belligérants
avaient intérêt à ne pas révéler au monde leur épuise-
ment, ou même leur affaiblissement. Napoléon ne man-
quait pas de faire grossir les résultats des recensements
de la population. Quel État aurait poussé l'ignorance des
ruses de guerre jusqu'à négliger de surfaire ses res-
sources? Nous ne pouvons donc ajouter foi à ces statis-
1. Moreau de Jonnès, le Commerce au XIXe siècle.
GOMMENT LES PEUPLES S'APPAUVRISSENT. 25
tiques commerciales, dressées pendant les guerres de la
Révolution et de l'Empire. Nous sommes, plutôt, portés à
croire que les affirmations de Villiers ne dépassaient pas
trop la vérité.
Arrêtons-nous, cependant, à la moitié de l'évaluation
du belliqueux rapporteur des finances. Nous constate-
rons ainsi des pertes commerciales qui se chiffrent par
plusieurs milliards de francs. Essayons, après cela, de
calculer le nombre de pauvres que cette guerre maritime,
aujourd'hui oubliée, a ajoutés aux millions de malheu-
reux engendrés par les guerres précédentes. Ces pauvres,
ces malheureux, nous ne pourrons les compter, mais nous
ne perdrons pas de vue que nous les coudoyons encore,
car la misère fait souche, et se perpétue, presque toujours,
pendant de nombreuses générations.
Les progrès de la civilisation devraient, ce nous semble,
avoir réduit considérablement le brigandage maritime;
mais, par une fatale compensation, les engins modernes
rendent, au contraire, la destruction plus rapide et plus
effrayante. On sait que, pendant la guerre sécessionniste,
le seul corsaire l'Alabama a causé des désastres directs
ou indirects que l'Amérique évaluait naguère à 5 mil-
liards.
La guerre esclavagiste n'ayant coûté que 18 milliards
au trésor public, on peut voir, par l'exemple que nous
citons, que le capital consacré à la destruction ne repré-
sente qu'une partie de la destruction elle-même.
Ces désastres sont incalculables, mais les ruines fu-
mantes ne sont pas toujours les plus importantes, quoi-
qu'elles frappent le plus vivement les esprits. La solida-
rité des intérêts fait ressembler les sociétés à un engre-
nage immense. Si l'on brise les ressorts moteurs ou les
organes de transmission, le mouvement s'arrête partout.
Or, c'est par l'arrêt des transactions, surtout, que les
peuples s'appauvrissent. Au premier bruit de guerre, les
ateliers se ferment, les usines éteignent leurs feux, les
2
26 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
capitaux se retirent de l'industrie, le travail manque, en
attendant que les bras manquent au travail, et le pau-
périsme, l'affreux paupérisme s'étend de plus en plus au
sein de ces sociétés qui consacrent leurs facultés, leurs
ressources, leurs forces physiques et morales à l'extermi-
nation de tout ce qui est vie, à l'anéantissement de tout
ce qui est richesse.
Les guerres de la Révolution et de l'Empire avaient
complétement épuisé la France et presque toute l'Europe.
En 1823, après huit années de paix — mais de cette paix
précaire qui n'est que l'insécurité permanente, les expor-
tations de la France étaient inférieures de 100 millions
au chiffre constaté en 1783 1. Si l'industrie et le commerce
n'ont pas péri, ce n'est certes pas la faute de la guerre.
S'ils ont repris de la vigueur, nous le devons à la vitalité
de la civilisation, et, surtout, aux applications innom-
brables et fécondes de la vapeur.
Depuis cette année de 1823, signalée par l'expédition
française en Espagne, l'Europe a reçu toutes sortes
de protestations pacifiques, que sont venus inter-
rompre et démentir : la guerre de l'indépendance hellé-
nique, en 1828 ; l'expédition d'Alger, en 1830; le siége d'An-
vers, l'expédition du Tage et l'occupation d'Ancône, en
1832; la lutte entre le Portugal et l'Espagne et celle de
la Russie contre la Porte, en 1833; le bombardement de
Saint-Jean d'Ulloa, en 1838; la guerre et la longue crise
d'Orient, en 1839 et 1840; l'expédition anglaise en Chine,
en 1842; la guerre de Hongrie et l'expédition de Rome, en
1848; la guerre d'Orient, en 1854 et 1855; la guerre d'Italie,
eh 1859 ; l'expédition de Chine, de Cochinehine et de Syrie,
en 1860 et 1861 ; celle de Mexique, en 1862; la guerre alle-
mande de 1866, et enfin l'invasion de 1870. A l'heure
actuelle, l'Europe se demande encore quelles seront les
1. Moreau de Jonnès, passim.
COMMENT LES PEUPLES S'APPAUVRISSENT. 27
suites de Sedan, comme, il y a quelques années, elle se
demandait quelles seraient les conséquences de Sadowa.
Nous avons négligé de rappeler les expéditions anglaises
dans l'Afghanistan et dans l'Abyssinie, les grandes in-
surrections de l'Inde et de la Pologne, les soulèvements
de l'Algérie, les guerres civiles de l'Espagne et la lutte
gigantesque des États-Unis.
Il faut que les maux causés à l'Europe par les guerres
du commencement du siècle aient été bien effroyables
pour qu'on ait pu considérer comme une paix relative
cette inquiétude constante, entretenne par des crises qui
éclatent, en moyenne, tous les trois ans !
Si l'on pouvait apprécier les pertes dues à la stagnation
des affaires, pendant les guerres de notre siècle ; si l'on y
ajoutait les richesses détruites, la valeur du travail perdu
par les hommes sacrifiés, et le capital circulant qui aurait
été engendré par ce travail, on arriverait ainsi — sans
même tenir compte des capitaux enfouis dans ces guerres
par les gouvernements européens — on arriverait ainsi
à un chiffre tellement monstrueux que notre esprit se
refuserait absolument à l'admettre.
Nous essayerons, dans les chapitres suivants, de déter-
miner les éléments les plus certains de cet effrayant dé-
compte, mais on peut, dès à présent, s'en faire une idée en
songeant que le Journal des Économistes, sous la signature
de M. de Dreuille, faisait monter à quelques dizaines de
milliards les pertes que la France, à elle seule, a éprou-
vées par suite des guerres contemporaines de Crimée et
d'Italie.
Nous voyons toujours avec regret que la presse quoti-
dienne s'arrête, généralement, aux chiffres des budgets
officiels, quand elle veut évaluer les pertes occasionnées
par les guerres contemporaines. Il est impossible, nous le
savons, de fixer les chiffres réels avec la rigueur qu'exige
la science, mais, d'un autre côté, il est très-dangereux de
laisser juger des dépenses de la guerre d'après les chiffres
28 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
incomplets que les statistiques actuelles permettent de
donner. Quand on parle vaguement de l'affreuse misère
que la guerre traîne à sa suite, notre esprit, habitué aux
exagérations littéraires, manque d'une base d'appréciation
et il reste toujours bien en deçà de la vérité.
L'économiste peut, ce nous semble, concilier l'autorité
de sa parole avec la sage hardiesse de ses appréciations
en s'arrêtant à un minimum qui soit absolument à l'abri
de toute contestation. Par exemple, il n'y aurait pas la
moindre témérité à évaluer les pertes commerciales au
double de la dépense des États 1.
Je n'ai pas reculé devant cette critique, un peu trop
générale, peut-être, afin de mieux faire ressortir l'impor-
tance de quelques études complètes sur cette grave
question. Je fais allusion, surtout, aux recherches de
M. P. Leroy-Beaulieu : elles ont établi que les guerres
contemporaines, y compris la guerre esclavagiste, ont
coûté au monde, en quatorze ans, 1,800,000 hommes et
50 milliards de francs.
Je rappelle, que cette statistique était faite avant 1870.
Avec une autorité moindre, malheureusement, je vais
à mon tour, dans les chapitres suivants, essayer de fixer
sur des bases, en quelque sorte mathématiques, la part qui
revient à la guerre dans la propagation du paupérisme.
Les citations qui précèdent ont averti le lecteur que
cette part est considérable. Nous sommes habitués à con-
sidérer les États comme des êtres impersonnels, mais il
n'en est pas moins vrai que ces pertes énormes, de « 50 mil-
liards en quatorze ans, » se répartissent sur un nombre
immense de familles, dont une grande partie rentrent
dans les classes pauvres pour une suite de générations.
1. C'est notamment l'évaluation de M. Frédéric Morin. Gironde,
24 juin 1869.
FUNEBRE ADDITION. 29
§ II. — Funèbre addition.
Faute de documents complets, on ne peut fixer d'une
manière absolument certaine le chiffre des pertes d'hom-
mes occasionnées par les guerres qui se sont déroulées
en Europe, de 1792 à 1805.
« Cependant, dit M. F. Passy 1, on évalue assez géné-
ralement— ce sont notamment les chiffres de sir Francis
d'Ivernois — à 1,500,000 morts environ les pertes des seuls
Français. »
Francis d'Ivernois était un ardent ennemi de la Révo-
lution; il était porté à exagérer les pertes de la France,
et à réduire considérablement, au contraire, les pertes des
autres puissances. Mais je ferai observer que j'ai seule-
ment accepté, comme M. . F. Passy, le compte approxi-
matif que Francis d'Ivernois est parvenu à établir sur des
bases sérieuses, et non les appréciations personnelles de
cet auteur, qui estime que les pertes des Français, pendant
la Révolution proprement dite, se sont élevées 3 de 2 à
3 millions d'hommes. »
Le 3 Tableau historique et politique des pertes que la
Révolution et la guerre ont causées au peuple fran-
çais dans sa population » par Francis d'Ivernois, parut à
Londres, en mars 1799. Les calculs de l'auteur s'arrêtaient
forcément à 1793. Évaluons, maintenant, les sacrifices que
nous avons faits pendant la période de 1799 à 1805, qui ne
comprend, en réalité, que deux ans de guerre sur le sol
européen.
1° Les Victoires et Conquêtes, dont les auteurs ne sont
pas suspects d'exagération, en cette matière, quand il
s'agit des Français, donnent le chiffre de 114,300 morts,
pour 45 batailles livrées en Europe, de 1799 à 1801.
4. Conférence sur la paix et la guerre.
2.
30 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
2° Le même ouvrage porte à 60,500 morts les pertes que
nos ennemis ont subies dans 23 combats engagés pendant
la même période, et pour lesquels nos pertes n'ont pas
été évaluées. Le silence des auteurs nous autorise à croire
que nos pertes étaient, pour le moins, égales à celles de
l'ennemi, de sorte qu'il faut ajouter au chiffre ci-dessus,
environ 60,000 morts.
3° Enfin, nous constatons qu'il n'existe aucune évalua-
tion certaine pour 344 combats qui ont duré de cinq à dix
heures entre des armées qui comptaient tantôt 3,000 hom-
mes en présence, tantôt 20,000 et d'autres fois 50,000. On
peut conjecturer, sans trop de témérité, que nos pertes se
sont élevées en moyenne à 100 hommes par combat. Nous
pouvons donc ajouter 34,000 morts aux chiffres précé-
dents.
Ce dernier chiffre porte le nombre des hommes tués
sur le champ de bataille, dans cette deuxième période, à
208,000 hommes.
Nous disons : tués sur le champ de bataille seulement,
car le général Préval n'avait pas dédaigné de constater,
un peu négligemment, peut-être, que pour un homme
frappé dans l'action, on pouvait en compter deux, au
moins, qui mouraient à l'hôpital ou dans les fossés des
routes. Les statistiques sérieuses, celles de la guerre de
Crimée, notamment, nous prouvent que cette évaluation,
qui a été longtemps acceptée, est considérablement au-
dessous de la vérité. Nous nous en servirons, néanmoins,
pour fixer le chiffre approximatif de nos pertes, de 1799
à 1805. Nous voyons ainsi que pour deux ans de guerre
la France a perdu plus de 625,000 hommes.
Nous devons, pour compléter nos recherches sur la
deuxième période, ajouter au dernier chiffre :
FUNEBRE ADDITION. 31
4° Les victimes de l'expédition d'Egypte, envi-
ron. ... 20.000
5° Les pertes totales de l'armée de Gênes, sous
Masséna 17.000
6° Les victimes de la famine pendant le blocus
de Gênes 65.000
7° Les victimes du même fléau pendant le blo-
cus de Malte 36.000
8° Celles de l'expédition de Saint-Domingue . . 32.000
9° Les batailles navales avaient coûté à la
France, vers le milieu de 1801 : 338 voiles de
guerre, dont 60 vaisseaux de ligne, 137 fréga-
tes et 41 autres bâtiments armés, ce qui sup-
pose, disent les Victoires et Conquêtes, une
perte de quatre-vingt et quelques mille mate-
lots, non compris les pertes de nos alliés, qui
s'élevaient à 35 vaisseaux de ligne et 37 fré-
gates. Moins du tiers de ces matelots revirent
leur patrie, ce qui nous fait voir que les ba-
tailles navales nous ont coûté plus de soixante
mille hommes . . . . 60.000
Soit un chiffre de. . 230.000
A ajouter à celui de 625.000
De sorte que les armées françaises ont perdu,
de 1799 à 1805, environ 855.000
Troisième période. — A partir de 1805, nos pertes sont
connues d'après des documents officiels, qu'il ne faut pas
chercher, pourtant, dans des livres qui sont, à bien d'autres
titres, l'histoire consciencieuse du premier Empire.
Ces documents, dit M. Frédéric Passy, ont été fournis
par M. d'Hargenvillers, ancien directeur général de la
32 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
Conscription,, sous Napoléon 1er, à une commission légis-
lative dont faisaient partie MM. Guizot et H. Passy. D'a-
près ces documents, la France a perdu dans la période
de 1805 à 1815, environ 1,750,000 hommes.
En résumé, dans les trois périodes qui séparent l'ori-
gine de la Révolution de la chute du premier Empire, les
armées françaises ont éprouvé une perte totale de
4,105,000 hommes.
Les pertes des Français étant connues, il est possible
d'en déduire celles des autres puissances européennes
dans leur ensemble.
Dans son savant ouvrage qui a pour titre : De la Guerre
et des Armées permanentes, M. Patrice Larroque admet que
nos pertes sont les deux tiers de celles des autres nations
réunies. Cette proportion est déduite avec beaucoup de
prudence et de sagacité. L'infériorité relative de nos per-
tes résulte incontestablement d'une organisation mili-
taire qui fut longtemps supérieure à toutes les autres,
comme l'atteste une longue suite de victoires.
On' peut donc, en toute sûreté, prendre pour base le
rapport numérique admis par M. Patrice Larroque. Nous
trouverons ainsi que les pertes générales des nations eu-
ropéennes, la France comprise, s'élèvent, de 1792 à 1815,
à 10,260,000 hommes.
A partir de la dernière de ces dates, nous grouperons,
sous un même chiffre, les pertes éprouvées par toutes les
nations européennes indistinctement.
Dans la quatrième période, qui comprend l'intervalle
du premier Empire au second, les évaluations deviennent
de plus en plus incertaines et contradictoires. Nous
croyons néanmoins rester au-dessous de la vérité, en
nous arrêtant aux chiffres suivants :
FUNÈBRE ADDITION. 33
1° La guerre d'Espagne de 1823 a coûté aux Espa-
gnols et aux Français ensemble, environ. . . 8.000
2° La guerre de l'indépendance hellénique:
Grecs et Turcs, plus de 150.000
3° L'occupation de l'Algérie a fait perdre aux
seuls Français, au moins 400.000
4° Les insurrections de la Pologne, et les sept
guerres ou expéditions de 1830 à 1848, au plus
bas. 200.000
5° Les guerres de 1848, environ . 62.000
Le total pour la quatrième période, est donc
d'environ . . 820.000
Les chiffres de la cinquième et dernière période, se rap-
portant aux guerres contemporaines, sont mieux connus
et plus précis.
On les décompose de la manière suivante :
1° Guerre de Crimée (Français, 95,600, An-
glais, Piémontais, Turcs, Russes, 687,400.). . 783.000
2° Guerre d'Italie: Français et Autrichiens . . 45.000
3° Guerre des Duchés : Danois et Allemands. . 3.500
4° Guerre Allemande de 1866 45.000
5° Expédition française : Mexique, Chine, Co-
chinchine ; pertes des seuls Français 65.000
6° Invasion de 1870 : Français et Prussiens,
d'après les évaluations les plus optimistes. . 200.000
Le montant des pertes dues aux guerres con-
temporaines, s'élève donc à 1.141.500
Ce qui porte à 12,220,000 hommes le chiffre total des
pertes européennes depuis 1792 jusqu'à nos jours.
Cette effrayante addition ne comprend pas un élément
essentiel qui doit pourtant y figurer.
34 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
L'auteur des statistiques de la guerre de Crimée, les
meilleures, les plus sûres, ou, pour mieux dire, les seules,
sur la matière, qui soient bien exactes, M. le docteur Chenu
a suivi, dans leurs foyers, les soldats français blessés
ou malades, et il a constaté que 15,000 d'entre eux sont
morts, dans l'année de leur retour, des suites des blessures
qu'ils avaient reçues ou des maladies qu'ils avaient con-
tractées en campagne. Cette remarque n'avait jamais été
faite : elle nous oblige d'ajouter un sixième environ, au
chiffre que nous avons donné provisoirement comme
total, et qui se rapporte uniquement aux décès sous les
drapeaux. Après cette addition, le nombre des victimes
de la guerre, en Europe, dans la partie écoulée du
XIXe siècle, atteint 14 millions un quart.
L'absence de documents officiels nous oblige à la plus
grande circonspection. Dans la crainte d'être accusé
d'exagération, l'écrivain le plus ferme et le plus sincère
n'ose livrer qu'une partie de ses appréciations person-
nelles. Je subis moi-même cette pression, de sorte que le
chiffre ci-dessus doit passer pour un minimum. On voit,
en effet, que si j'avais adopté la proportion des victimes
de la maladie ou de la fatigue, à celles qui tombent sur
le champ de bataille, d'après les études vraiment scienti-
fiques et positives du docteur Chenu, au lieu de suivre
les données optimistes et empiriques du général Préval,
le chiffre définitif aurait, de beaucoup, dépassé 20 millions
d'hommes.
Dans le nombre auquel j'ai cru devoir m'arrêter ne
sont pas compris les soldats qui reviennent écloppés ou
exténués, et qui, sans mourir dans l'année de leur retour,
sont à jamais perdus pour le travail et la production.
Quelque effrayant que fût le chiffre basé sur ces élé-
ments divers, nous devons dire qu'il serait encore aug-
menté de plusieurs millions de victimes si l'on pouvait
exactement faire la part qui revient à la guerre dans la
mortalité épidémique, qui, bien souvent, accompagne les
FUNEBRE ADDITION. 35
armées. La seule guerre de 1866 a ainsi occasionné, en
Autriche, un surcroît de mortalité de un quart de million
d'habitants.
En terminant ce décompte funèbre, je ferai observer
qu'il est possible de savoir, à peu près exactement, ce
qu'une guerre coûte aux finances d'un État, mais
qu'il est toujours, et partout, impossible d'apprécier, ri-
goureusement, ce qu'elle coûte en hommes. Un gouver-
nement qui se respecte peut faire impunément une réqui-
sition de 100,000 vies humaines : il n'oserait certes pas
décréter un emprunt forcé de 100 millions, quand même
il s'agirait d'empêcher toute une armée de mourir de
froid et de faim. Je suis un ennemi déclaré de l'emprunt
forcé : je veux seulement faire ressortir l'esprit de ce
siècle dont nous sommes fiers. On impose une responsa-
bilité sérieuse à ceux qui manient la fortune publique,
et l'on a raison. L'argent parait assez précieux pour qu'on
en suive jalousement la perception et l'emploi. Quant à
la vie humaine., elle est, sans doute, considérée comme
trop peu de chose pour qu'on oblige les gouvernements à
en tenir compte. On parle beaucoup des milliards enfouis
dans la funeste guerre de 1870, et bien peu, trop peu, des
malheureuses victimes qu'elle a faites.
Nous allons démontrer cependant que le capital le plus
précieux d'une nation, c'est la vie de ses enfants.
36 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
§ III. — Pertes de richesse.
Qui croirait que l'on a pu justifier la guerre,
ce fléau terrible, par la nécessité d'empêcher
que la terre ne fût trop peuplée ? On voit a
présent l'impertinence d'un tel motif, puisque
nous avons montré que les États ne se peuplent
qu'en raison des moyens et des travaux.
(Essai de politique et de morale calculée,
par Hugues D'ANCARVILLE (1759).
Considérée au point de vue purement économique, l'im-
molation de victimes humaines est une immense cala-
mité. Le soldat a consommé dix-huit à vingt ans sans
produire. C'est le moment de rembourser la société des
avances qu'il a reçues. Sous peine d'appauvrissement
général, l'homme valide doit produire en excès sur sa
consommation courante, de manière à couvrir la consom-
mation gratuite de sa jeunesse passée, et à compenser le
déficit du travail des femmes, des enfants, des vieillards.
La vie d'un enfant mâle, en général, est un capital
appréciable, puisque cette vie représentera, un jour, un
excédant de production, mais la vie des hommes valides
est doublement précieuse, puisque la fortune publique
tout entière répose sur eux.
Eh bien ! nous venons d'établir que 14 millions 250,000
Européens ont été tués à un âge moyen très-certainement
inférieur à vingt-six ans. Ce fait est tellement grave, au
seul point de vue de l'économie sociale, que nous devons
nous y arrêter un instant, afin de rechercher les pertes qui
en résultent pour l'industrie et le commerce général.
J'ose espérer que mes lecteurs voudront bien me par-
donner quelques détails scientifiques sur un sujet qui a
donné lieu à tant de déclamations stériles.
On sait que le calcul des probabilités, depuis le dernier
siècle surtout, est appliqué à la durée de la vie humaine.
On sait aussi que les probabilités de vie, qui n'ont aucune
PERTES DE RICHESSE. 37
signification quand on les applique à un petit groupe
de personnes, deviennent des certitudes mathématiques
lorsqu'on considère la masse entière sur laquelle des sta-
tistiques ont été faites.
Les Tables de mortalité, qui sont le fruit des recherches
et des observations des meilleurs statisticiens de l'Europe,
permettent de calculer la vie moyenne. On désigne ainsi
le temps que vivraient les personnes d'un âge donné,
si la somme de toutes les années de vie qu'elles doivent
consommer en commun était répartie également entre
elles 1.
Les chiffres portés sur les diverses Tables de mortalité
sont loin d'être concordants, attendu que les observations
des statisticiens ont été faites à des époques et dans des
milieux différents. Mais il est facile de composer avec ces
Tables une moyenne générale qui permette d'obtenir,
avec une grande approximation, les résultats demandés.
En combinant de cette sorte 12 des meilleures Tables de
mortalité dressées sur presque tous les points de l'Europe 2,
on constate que la vie moyenne, à l'âge de 26 ans, est de
32 ans et 5 mois.
Les 14 millions 250,000 hommes sacrifiés à l'âge moyen
de 26 ans, auraient donc encore vécu plus de 32 ans
chacun, les uns dans les autres, pour me servir du terme
vulgaire.
1. Il y a un autre terme moyen qu'on appelle la vie probable, qui
n'a rien à faire ici. Le terme supposé de la vie probable indique, le
nombre des années qui doivent s'écouler à partir de tel âge jusqu'à
celui où les individus portés dans les tables, et à l'âge correspondant,
sont réduits à la moitié. On conçoit qu'il y a alors autant de chances
de faire partie du groupe des vivants que de celui des morts.
2. Pour la France : Tables de Deparcieux, de Buffon, de Duvillard;
pour l'Angleterre : tables de Simpson, de Price, de Heysham; pour la
Suède : tables de Wargentin ; pour la Prusse : tables de Susmilch ;
pour l'Autriche: autres tables du même; pour la Suisse : tables de
Muret; pour la Silésie : tables de Halley ; enfin, pour la Hollande :
tables de Keserboom.
3
38 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
Qu'on le remarque bien, ce résultat de calcul n'a rien
d'incertain, rien de problématique. Il est au contraire
parfaitement éprouvé, car de puissantes compagnies finan-
cières basent, en toute sûreté, des opérations colossales
sur des indications analogues.
On peut raisonnablement supposer que les travailleurs
qui furent arrachés aux champs, aux ateliers, et mois-
sonnés par la guerre, auraient, en moyenne, accumulé
une épargne de 15 francs par an, soit un peu moins
de 0,05 centimes par jour. En considérant cette épargne
comme une annuité à 4 pour 100, on reconnaît que les
victimes de la guerre auraient pu laisser, ensemble, un
capital très-supérieur à 13 milliards de francs, tandis que
leur mort prématurée n'a légué, en général, à leurs
familles, que la misère sans remède ou la gêne sans
espoir.
Le salaire de ces 14 millions d'hommes, calculé sur une
moyenne de 0, 90 centimes par jour, pour 300 jours de
travail dans l'année, et durant 32 ans, auraient dépassé la
somme effrayante de 123 milliards de francs.
Il est incontestable qu'une augmentation de 123 mil-
liards dans la consommation générale aurait répandu
plus d'aisance parmi les producteurs, mais ce n'est pas
tout.
Le salaire et le service qu'il représente sont, en réalité,
indissolublement liés. Le bois, la pierre, les minerais, etc.,
ne sont définitivement des'produits utiles que lorsqu'ils
ont passé successivement entre les diverses industries qui
les mettent en oeuvre. Faute de bras ou d'activité dans
les affaires, ces matériaux restent à l'état brut, sans em-
ploi; l'usine chôme, le sol reste infécond. Un déficit de
123 milliards dans le salaire indique donc que 123 mil-
liards de francs de travail n'ont pas été consacrés à la
transformation d'un capital fixe quelconque en capital
circulant et en richesse.
Des économistes statisticiens qui font autorité, éva-
PERTES DE RICHESSE. 39
luent les produits engendrés par le travail à cinq fois le
salaire. J'ai moi-même vérifié l'exactitude de ce rapport
numérique en compulsant les statistiques diverses pu-
bliées par le ministère du Commerce et par M. Legoyt.
Nous voyons ainsi que la mort prématurée de 14 millions
d'hommes a ravi à la richesse européenne plus de 600 mil-
liards.
Un économiste mathématicien qui se servirait des mê-
mes données arriverait à un résultat incomparablement
plus élevé; car, dans une période de paix, la richesse gé-
nérale s'accroît réellement d'après la loi des intérêts com-
posés. Je suis resté volontairement au-dessous de la vé-
rité, afin de ne point exciter la défiance en consignant des
chiffres trop ignorés et bien plus effrayants que ceux
qu'on trouve dans les budgets. Je m'en suis tenu aux
supputations les plus modérées; et l'on ne peut passer de
tels chiffres sous silence sans accréditer la profonde et
déplorable erreur de ceux qui prétendent que la guerre
est un fléau providentiel destiné à débarrasser la terre
d'un excès de population.
Nous pouvons maintenant résumer le bilan approxi-
matif des dépenses de la guerre au XIXe siècle.
1° De 1792 à 1873, la guerre a coûté aux finances euro-
péennes, non compris les dépenses ordinaires que nous
évaluerons séparément, en traitant des armées perma-
nentes, environ 68 milliards.
2° Au commerce général, produits manufacturés inven-
dus, etc., etc., le double au moins des dépenses budgé-
taires , soit 136 milliards.
3° Au salaire : 123 milliards.
4° A la production : 615 milliards.
5° Pour mémoire : Propriétés mobilières on immobi-
lières détruites.
Le total est d'environ 1,000 milliards.
Ne sont pas compris, dans cette évaluation, les intérêts
de la dette militaire, lesquels, considérés comme une an-
40 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
nuité de 2 milliards seulement, auraient produit, depuis
1815, entre les mains des contribuables, plus de 500 mil-
liards.' L'argent, ce puissant instrument de production, a
été consacré à la destruction dans des proportions qui dé-
passent toute mesure.
En effet, les guerres soutenues par l'Angleterre de 1688
à 1792 ont coûté à cette puissance 31 milliards environ, et
celles de 1792 à 1815, plus de 20 milliards Les intérêts de
ces deux sommes, capitalisés à partir de 1792 et de 1815,
dépasseraient aujourd'hui 1,600 milliards.
Mais tenons-nous-en à ce résultat minimum de 1,000
milliards, qui n'a d'autre prétention que de fixer les esprits,
et de donner une idée, affaiblie, mais nette, du bien-être
que la paix aurait répandu au sein de la société moderne.
Il n'est pas possible d'évaluer ce qui serait consommé et
ce qui resterait encore, à l'état de richesse, de cette pro-
duction que la guerre a empêchée de naître; mais il est
certain, mathématiquement certain, qu'un nombre extrê-
mement considérable de familles qui doivent à la guerre
leur ruine irréparable seraient aujourd'hui dans une si-
tuation prospère, et j'ose prétendre que l'extinction du
paupérisme dépend absolument de la suppression de la
guerre. Nous reviendrons sur cette déduction lorsque nous
aurons montré que si la paix définitive venait à être con-
clue entre les nations, les armées permanentes, — en sup-
posant qu'elles fassent conservées, — ne leur permet-
traient pas d'en goûter les bienfaits.
ACTION DE L'ARMEMENT SUR LA PRODUCTION. 41
CHAPITRE II.
LES ARMÉES PERMANENTES AU POINT DE VUE
DU PAUPÉRISME.
§ 1er. — Action de l'armement sur la production.
Nous entrons, immédiatement dans les détails de cette
importante question des armées permanentes, que nous
envisagerons plus tard au point de vue des nécessités
immédiates de la situation.
Les jeunes hommes capables de travailler sont, jusqu'à
vingt ans ou vingt et un, dans une situation transitoire.
Ils ne peuvent prendre goût à leur profession ; ils ne doi-
vent point s'attacher au champ qu'ils cultivent, parce que
leur départ probable brisera tous les liens de l'intérêt
comme ceux de l'affection.
En faisant ainsi violence aux inclinations naturelles,
en suspendant jusqu'à vingt ou vingt et un ans tout pro-
jet d'avenir, vous détendez les ressorts du travail. Il y a
une différence considérable entre la production qui sort
des mains d'un homme dont l'avenir dépend de son tra-
vail, et l'ouvrage de celui qui remplit sa tâche à la jour-
née, sans perspective lointaine. Supposons, ce qui est loin
d'être exagéré, que ces résultats soient entre eux comme
dix est à neuf. Mettons le prix de la journée à 90 centi-
mes. Évaluons, comme précédemment, la production à
cinq fois le salaire. Multiplions cette perte du dixième
par 4 millions, nombre approximatif des jeunes gens qui,
en Europe, sont soumis aux chances du service militaire,
et nous trouverons que l'Europe perd annuellement
1 milliard de francs environ par suite de cet affaiblisse-
ment des mobiles du travail.
Nous compterons 1 autre milliard en évaluant, après
42 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
M. de Connink, la perte de capacité professionnelle qui
résulte, pour les ouvriers, soit de l'interruption de l'ap-
prentissage, soit de la suspension du travail pendant six
ou sept ans.
Pour éviter un double emploi, nous ne ferons pas en-
trer en ligne de compte le détournement des vocations
scientifiques ou industrielles. On sait que le militarisme,
en absorbant les facultés du corps si nombreux, si éner-
gique des officiers, apporte au progrès industriel une cause
nouvelle de retard.
Benjamin Constant faisait remarquer, en 1813, que l'ar-
mée ravit à la science et à l'industrie, une foule de jeunes
hommes dont les études antérieures et les aptitudes par-
ticulières sont rendues absolument inutiles pour eux et
pour la société. Quand ces jeunes gens sont rendus au tra-
vail libre, leur capacité spéciale est amoindrie, comme
celle des ouvriers, et il arrive trop souvent que les uns et
les autres ont entièrement perdu le goût de la profession
qu'ils avaient résolu d'embrasser.
Ce dernier résultat échappe à toute évaluation en chif-
fres, mais il est extrêmement grave. Gomme les mêmes
causes engendrent partout les mêmes effets, l'auteur de
l'Apologie de la paix reconnaissait, en 1585 « que la guerre
« a ce malheur qu'elle attire une telle desbauche et dé-
« goust de travailler que les ouvriers dès qu'ils ont traîné
« l'espée ne veulent plus mordre à la besoigne et se ran-
« ger à l'atelier. Ils ont les bras moulus; ils ne sçauraient
« prendre l'enuie seulement de faire quelque chose pour
« gaigner leur vie. »
A cette époque, le soldat libéré « allait attendre les pas-
« sants au bois; » aujourd'hui, il se met en quête d'une
livrée.
De 1846 à 1861, les villages français ont perdu 750,000
habitants, tandis que la population urbaine s'est accrue
de 1,400,000 âmes. Diverses causes concourent à créer
cette situation si funeste à l'agriculture; mais, de l'aveu
ACTION DE L'ARMEMENT SUR LA PRODUCTION. 43
unanime des économistes, le service militaire est une des
plus importantes.
Le dégoût du rude travail des champs est, en effet, une
conséquence fatale de la vie relativement oisive et pres-
que nécessairement licencieuse des garnisons. Le soldat
est habitué à réserver sa considération pour les dehors
brillants, et à regarder l'obéissance comme la règle ordi-
naire de sa vie. Rien d'étonnant qu'il tienne pour envia-
bles les galons de la domesticité. Les soldats libérés sont,
en général, très-aptes à obéir, mais très-incapables de
vivre d'une industrie qui demande de l'initiative. Plus ils
ont été bons soldats, plus ils sont habitués à l'irrespon-
sabilité. Leur impulsion personnelle a été tuée sous le
joug de fer de la discipline. Si les cadres des administra-
tions étaient assez larges, ou s'il y avait, dans les villes,
assez de maîtres pour employer tant de bons serviteurs,
les soldats libérés seraient presque entièrement perdus
pour la production.
Ils sont, aujourd'hui, disions-nous, perdus presque tous
pour la production agricole. Les amours faciles ont fait
disparaître leurs premières inclinations, si enivrantes et
si saintes. Les parents étaient robustes quand le pauvre
soldat partit, mais la vieillesse arrive vite pour ces héros
du travail, et la maladie, aidée par le chagrin, les a em-
portés depuis longtemps. Grâce aux sociétés de secours
mutuels, les bons soins ne manquèrent pas au vieux père:
— son fils seul manquait à l'adieu suprême. Pour nour-
rir la vieille mère, il a fallu vendre le champ ou le grever
d'une hypothèque. Quelquefois, le père et la mère du sol-
dat vivent encore, mais ils sont confiés aux soins d'une
fille mariée. Le soldat libéré n'a rien qui l'attache au pays
natal : il règle ses affaires pour se fixer en ville.
S'il n'avait pas été obligé de partir, ses bras robustes
eussent remué le sol, bien mieux que les bras affaiblis
de ses parents. La fatigue, le chagrin n'eussent pas em-
porté ces vieillards infortunés, et la famille vivrait heu-
44 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
reuse, pleine d'espérance, riche d'avenir. Éloigne-toi donc,
malheureux jeune homme. Quitte les lieux où tes pre-
mières espérances ont été brisées ! Fuis loin des cyprès
qui ombragent les restes de ton père ; mais, quand la mi-
sère viendra assombrir ton foyer, au sein de la ville où
tu vas chercher l'avenir ou l'oubli, rappelle-toi que c'est
la guerre qui a fait mourir ton père et ta mère. N'oublie
pas que c'est la guerre qui a fait vendre ton champ. Sou-
viens-toi que c'est elle qui t'a chassé du toit paternel, et
que c'est elle, encore, qui a lancé la misère à ta poursuite,
comme si elle voulait se venger de ce que tu as échappé
au boulet.
La dépopulation des campagnes est le fait économique
de notre temps, qui se présente à la masse du public de la
manière la plus saisissante. Ce qui frappe les esprits, ce
n'est pas « l'abandon forcé de 2 à 300,000 champs ferti-
les. » C'est le chiffre peu élevé du rendement de notre sol
si favorisé. Aujourd'hui, les méthodes agricoles perfec-
tionnées sont connues presque partout. Qu'on en rende
possibles les applications, en laissant au travail des
champs cette population laborieuse, aujourd'hui employée
à manier le fusil, et l'on verra se renouveler, en France
et ailleurs, le prodige accompli en Angleterre entre le
XVIIIe et le XIXe siècle. » De 1773 à 1825, la production
" agricole du Royaume-Uni s'est élevée dans le rapport
« de 12 à 42. » Elle a presque quadruplé en 50 ans 1 !
Cette augmentation de la production agricole permet-
trait aux plus pessimistes d'envisager sans crainte l'ac-
croissement normal de la population.
Le système désastreux des armées permanentes, on le
sait, ne dépeuple pas seulement les campagnes; il arrête
le mouvement ascensionnel de la population dans le pays
tout entier.
C'est d'abord par la mortalité spéciale pour cause de
1. Moreau de Jonnès, le Commerce au XIXe siècle.
ACTION DE L'ARMEMENT SUR LA PRODUCTION. 45
service militaire. « Voici ce que dit, dans son grand ou-
« vrage sur l'hygiène publique et privée, M. le docteur
« Michel Lévy, médecin en chef de l'expédition de Gri-
« mée et directeur de l'hôpital du Val-de-Grâce 1 : Chez
« les hommes de 25 à 30 ans, la proportion annuelle des
« décès est de 1,25 pour 100, et dans les bons pays de 1
« pour 100. Or, M. Benoiston de Ghâteauneuf a trouvé
« qu'elle est, pour l'armée, de 2,25 pour 100. Ce chiffre
« est d'autant plus disproportionné qu'il est fourni par
« des hommes choisis
« Faites le calcul de la mortalité spéciale du soldat,
« ajoute M. F. Passy, et vous trouverez, pour un total de
« 4 millions d'hommes, que cette augmentation de 1,25
« pour 100 donne précisément par année 50,000 décès en
« plus; 50,000 décès, ne nous lassons pas de le redire,
« d'hommes choisis, d'hommes pris parmi les plus forts,
« les plus énergiques, les mieux trempés. »
Dans son important ouvrage de statistique, publié en
1864 sous le titre : La France et l'Étranger, M. Legoyt a
essayé d'atténuer ces résultats. Voici, en effet, ce qu'il dit
(à la page 576) :
« Malgré la rigueur croissante apportée par les conseils
« de révision dans l'exercice de leurs fonctions, on con-
" state un affaiblissement notable du rapport des exemp-
le tés aux examinés. La diminution des décès sous les
« drapeaux devait être également la conséquence d'une
« sévérité croissante dans l'examen des aptitudes physi-
« ques. Or, si nous sommes exactement informé, un document
« officiel FERA bientôt connaître que, contrairement à une
« opinion généralement acceptée, la mortalité de l'armée
« à l'intérieur n'est pas plus élevée de nos jours, au moins
« dans une année normale, c'est-à-dire exempte d'épidé-
« mies, que celle de la population civile aux mêmes âges.
« Ces renseignements, rapprochés des résultats d'un tra-
1. Fréd. Passy, Conférence sur la Paix et la Guerre.
3.
46 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
« vail de M. Benoiston de Châteauneuf, en 1829, sur la
" mortalité de notre infanterie, des documents apportés à
« la tribune, à diverses époques, par les généraux Paixhans
« et Lamoricière, indiquent un heureux changement dans
« la santé de nos soldats "
Ainsi, le statisticien officiel, sur la simple promesse
d'un document administratif, censure l'enseignement in-
variable du Val-de- Grâce. Il cherche à ébranler une opi-
nion qu'il partage lui-même après comme avant d'avoir
publié les lignes transcrites ci-dessus.
On lit, en effet, à la page 53 du même livre :
« On remarque que jusqu'à vingt ans, le sexe maseu-
« lin conserve la supériorité numérique que lui donne
« l'excédant des garçons sur les filles à la naissance. Par
« suite d'une mortalité qu'expliquent les décès militaires,
« toujours plus nombreux, même en temps de paix, que
" les décès civils, il le perd dans la période de 20 à 25
« ans »
A la page 587, M. Legoyt montre le peu de cas qu'il fait
du « renseignement » optimiste qu'il a accueilli avec tant
de déférence :
" Nous n'hésitons pas, dit-il, à ranger l'entretien de
« nombreuses armées, parmi les causes de mortalité qui
« pèsent sur notre population. Si, dans quelques années
« exceptionnelles, les décès militaires peuvent ne pas être
" plus élevés que ceux de la population civile, nous in-
« clinons facilement à croire qu'il en est tout autrement
« en temps ordinaire. La nostalgie, la fréquence des af-
" fections vénériennes, l'entassement dans les casernes,
« souvent mal ventilées, de régiments entiers, ainsi expo-
« sés à la prompte invasion des épidémies régnantes suf-
fi firaient, au besoin, pour expliquer cette infériorité re-
« lative de la situation sanitaire des armées, en France,
« comme dans le reste de l'Europe. »
Nous pouvons ajouter que le « renseignement " pro-
mis n'a jamais été produit. Le Val-de-Grâce continue,
ACTION DE L'ARMEMENT SUR LA PRODUCTION. 47
avec raison, à enseigner que la mortalité militaire, en
pleine paix, dépasse considérablement la mortalité civile
aux âges correspondants.
Il ressort de cette discussion que les chiffres auxquels
nous nous sommes référé sont absolument inattaquables.
La mortalité spéciale militaire a donc enlevé, depuis 1792,
à la population européenne, 4 millions d'hommes envi-
ron, indépendamment des pertes infligées par la guerre.
En dressant le bilan de ces pertes, j'ai tenu rigoureuse-
ment, je le répète, à prendre les chiffres les plus faibles
qu'il fût possible d'adopter. On voit, en effet, que le dé-
compte général aurait dû être basé sur le chiffre de 18
millions de. victimes, et non sur celui de 14 millions un
quart.
Une autre cause de dépopulation, plus active, quoi-
qu'elle soit indirecte, c'est le retard apporté au mariage,
principalement en France, où l'âge moyen des époux a
varié, dans la période de 1853 à 1860, de 30 ans 1 mois à
30 ans 6 mois pour l'homme, et de 26 ans à 26 ans 2 mois
pour la femme.
En Angleterre, l'âge moyen du mariage n'est que de 25
ans pour l'homme et de 24 ans pour la femme.
Ce dernier pays double sa population en 52 ans, la
Prusse en 54, la Russie en 60, l'Espagne en 57, la Suède
et le Danemark en 63 — et la France en 198 ans !
La France est donc condamnée, fatalement condamnée
à passer à l'état de puissance de troisième ordre, même
avant la fin du siècle où nous vivons. Une seule éventua-
lité pourrait empêcher cette déchéance : ce serait une ré-
volution dans les idées générales, qui ferait perdre aux
peuples l'habitude d'apprécier la grandeur d'un État
d'après le nombre de soldats qu'il peut mettre sur pied.
Le service militaire, tel qu'il a été organisé en France,
jusqu'à la loi militaire 4e 1872, a eu pour conséquence
l'élévation' de l'âge moyen du mariage. Il a donc contri-
bué, dans une certaine mesure, à placer notre pays dans
43 L'ALSACE-LORRAINE RECONQUISE.
cette situation d'infériorité numérique. A 30 ans, les dé-
sillusions ont refroidi l'imagination, et le. mariage est
devenu une association raisonnable où le nombre des en-
fants qu'on veut avoir est proportionné aux ressources
des conjoints.
La population se règle et doit se régler sur le revenu,
c'est un axiome économique; mais nous ferons observer
que si le jeune soldat n'avait pas perdu sous l'uniforme,
le cinquième et plus de la vie probable qui lui reste à sa
libération, il se serait livré à un travail productif. Il au-
rait ainsi augmenté ses ressources. Il aurait pu, en se
mariant plus jeune, faire face aux dépenses occasionnées
par un plus grand nombre d'enfants. L'accroissement de
consommation de la famille aurait trouvé une compensa-
tion dans l'augmentation de son travail et de son épar-
gne, et la société, dans son ensemble, aurait bénéficié de
ce redoublement de consommation et de production.
Le ralentissement de la population, je me hâte de le
dire, est un phénomène complexe, un fait qui, à un mo-
ment donné, devient inévitable parce qu'il résulte surtout
de l'extension de l'aisance. Tous les économistes sont
d'accord sur cette question et il est bien entendu que j'ai
voulu seulement parler du retard apporté au mouvement
normal des naissances.
L'accroissement normal de la population n'étant que la
création à nos portes de débouchés nouveaux pour le
commerce général, doit avoir pour résultat l'augmentation
de l'épargne nationale, surtout dans l'hypothèse où la
paix inviolable préserverait l'industrie de ces crises ter-
ribles qui, provenant de la rupture de l'équilibre entre
la production et la consommation, peuvent éclater à la
suite d'une grande guerre comme d'une grande famine.
En privant les nations de cette accumulation de l'épar-
gne, le système désastreux des armées permanentes leur
fait perdre la puissance productive qui aurait été déve-
loppée par cette épargne capitalisée. Ce n'est pas tout

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