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L'auberge de l'ours noir / M. V. Victor

De
298 pages
E. Dentu (Paris). 1865. In-16, 320 p., pl., couv. ill..
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M. V. VICTOR
Ï/AIÎBEME
DE
L'OURS .NOIR
TARIS
E. DBNTTJ, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-RCYAL, 17, 19, GALERIE b'ORLËANS
1865
L'AUBERGE
DE
L'OURS NOIR
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DR CH. LAHURE
Rue de Fleurus, y, à Paris
M. V. VICTOR
L'AUBERGE
DE
L'OURS NOIR
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PAI.AIS-EOYAL, 17, 19, GALERIE D'OHLKANS
1865
Tous droits réservés
L'AUBERGE
DE
L'OURS NOIR,
i
LE SERMON AU CAMPEMENT.
M. Gardiner retint les rênes de son cheval
pour contempler le nouveau spectacle qui
s'offrait à lui. Il voyageait à une allure tran-
qudlle, en pensant à la mission qu'il s'était
do>nnée et qui consistait à voir quelques dé-
fricheurs qui avaient élevé leurs cabanes
su.r les terrains qu'il avait achetés au gou-
6 L'AUBERGE
vernement l'année précédente par l'entre-
mise de son agent.
Le terrain où s'élevait le campement était
situé sur les bords de ces lacs féeriques qui
brillent comme des miroirs enchantés au
milieu d'un cadre d'émeraude, et qu'on
rencontre au moment où l'on s'y attend le
moins dans certaines parties du Michigan.
Ces lacs sont curieux et inexplicables, car
bien que quelques-uns soient assez petits pour
qu'on puisse lancer une pierre_ d'un bord à
l'autre, ce qui a fait donner à l'un d'eux le
nom de lac Dollar, tant il est petit, arrondi,
et brillant, leurs eaux sont froides et leur
profondeur sans limites connues.
Tout près de l'étroite bande de sable argenté
qui entourait la nappe d'eau, croissait unelu-
xuriante végétation dont les arbres, quoique
grands et pleins de vigueur, n'avaient rien de
l'antique solennité de quelques-unes des fo-
rêts primitives de l'Amérique du Nord. Il n'y
avait pas plus de vingt ans qu'ils avaient
poussé sur cette terre autrefois désolée par
des incendies qui se renouvelaient tous les
ans. Au milieu de ce délicieux endroit,
DE L'OURS NOIR. 7
où le soleil et l'ombre se mêlaient dans
d'agréables proportions, se trouvaient réunies
une centaine de personnes. De rustiques
sièges de planches supportés par des troncs
de jeunes arbres qui avaient été sciés à une
hauteur de seize à dix-huit pouces au-dessus
du sol, entouraient la tribune de l'orateur,
qui avait pour abri les branches d'un des
plus grands chênes. Quelques pionniers
étaient assis en ce moment sur ces sièges,
'tandis que d'autres se tenaient sur le seuil
de leurs tentes et dans leurs chariots; la
partie la plus jeune et la plus insouciante de
la population était perchée sur les arbres,
d'où elle pouvait voir tout ce qui se passait
au loin, et troubler par ses malices les gens
sérieux et faire des grimaces aux camarades
qui étaient restés en bas. Les chariots étaient
réunis en demi-cercle à une petite distance,
quelques-uns étaient couverts et servaient de
tentes; en dedans de ce demi-cercle s'éle-
vaient des tentes de toutes les formes et de
tous les modèles ; la plus grande partie de
ces tentes était faite à l'aide de perches in-
clinées, liées au sommet, et recouvertes d'un
8 L'AUBERGE
épais amas de branches d'arbres garnies de
leur feuillage, à la manière des wigwams
des Indiens; d'autres de couvertures bleues,
rouges et rayées, d'autres encore de toiles
blanches comme celles qui sont filées et
tissées par les ménagères.
Au moment où Henri Gardiner arrivait au
campement, un des prédicateurs adressait
une prière au Tout-Puissant. Avec le respect
naturel à une noble nature, Henri ôta son
chapeau et écouta silencieusement. Le pré-
dicateur était un homme à la poitrine large,
aux cheveux noirs, et au visage bronzé, qui
paraissait doué de muscles assez vigoureux
pour accomplir sa tâche de travaux terrestres,
aussi bien que ses devoirs spirituels. Quand
il commença sa prière, sa voix n'était qu'un
murmure qui se confondait avec le souffle du
vent dans les feuilles et avec le clapotement
des eaux du lac, comme si l'homme et la na-
ture eussent prié ensemble avec une douceur
d'un effet saisissant. L'effet produit agissait
tellement sur l'âme, que môme les singes et
les écureuils humains qui étaient grimpés sur
les arbres cessèrent leurs espiègleries, et que
DE L'OURS NOIR. 9
les hommes à esprit fort qui sifflaient comme
pour braver l'influence du prédicateur, com-
mencèrent à desserrer leurs lèvres, à mettre
leurs mains dans leurs poches et à prendre
une attitude attentive.
Henri vit quatre individus à faces patibu-
laires, qui jouaient aux cartes dans un cha-
riot couvert, mettre leurs cartes de côté, ou-
blier leur jeu, et se courber pour écouter,
lorsque la voix du prédicateur s'éleva peu à
peu, comme le souffle de l'orage à travers la
forêt, jusqu'à ce que cette voix étrange, pro-
fonde et puissante, se fût imposée de tous les
côtés à ses auditeurs et par ses soupirs, ses
cris et ses supplications tonnantes eût agité
tous les assistants comme des roseaux sous
l'effort d'un tourbillon de vent. Puis cette in-
fluence sympathique venant à s'exercer sur
ceux qui n'avaient pas coutume de résister à
leurs émotions et sur ceux dont les senti-
ments religieux avaient été développés par
des enseignements antérieurs, ils se mirent
à pleurer et à gémir, joignant leurs lamen-
tations à cette voix qui implorait leur salut
d'un ton presque hautain. Le profond Amen
10 L'AUBERGE
des diacres, les sanglots des femmes, les
gémissements des hommes s'élevèrent si haut
au milieu de cette tempête de supplications,
que Henri, qui était jeune et enthousiaste
par tempérament, s'attendait presque à un
miracle, comme manifestation de la réponse
de ce ciel bleu et calme qui s'arrondissait au-
dessus de sa tête. Il aurait à peine été étonné
si ce rideau d'azur s'était entrouvert, et
si à travers les rayons de la lumière cé-
leste, une colombe était descendue en mur-
murant à cette multitude agitée: « La paix
soit avec vous! »
Enfin la prière se termina. Tout vigoureux
qu'était le prédicateur, il semblait presque
épuisé de corps et d'esprit, lorsqu'il s'assit
en essuyant la sueur qui couvrait son front
pâle d'émotion. Il avait lutté avec Dieu pour
ce peuple qu'il aimait, et non-seulement avec
Dieu, mais avec le démon, pour qu'il n'exer-
çât pas son empire sur une seule des âmes qui
composaient son troupeau. Dans le silence
relatif qui suivit le moment où il s'assit, les
cris et les sanglots des femmes qui s'étaient
agenouillées sur la terre et les gémissements
DE L'OURS NOIR. 11
des hommes sapaisèrent peu à peu. Henri
descendit de son cheval qu'il attacha à un
arbre, et s'avança vers le centre de la réunion.
Cette pensée avait frappé son esprit, que quel-
ques-uns des hommes qu'il désirait voir de-
vaient sans doute se trouver en ce lieu, et que
pendant le repos de midi qui commençait à
s'approcher, il trouverait une occasion de leur
parler.
« C'est une honte, Suzanne, d'être restée là,
assise, sans essuyer une larme en entendant
la prière et le sermon qui ont eu lieu ce matin.
Tu dois avoir le coeur dur comme une pierre.
Tiens, Poli v Hubbard est en ce moment à moi-
tié évanouie dans les bras de sa mère. Elle a
toujours été une meilleure fille que toi. Elle
ne doit pas avoir autant de sujets de se re-
pentir.
— En vérité, ma tante Debby, je me suis
jointe de toute mon âme à la prière, mais je
n'aime pas à faire ainsi parade de mes senti-
ments religieux en public. »
Henri Gardiner regarda les deux femmes
qui parlaient et qui occupaient un banc tout
près de lui; il se tenait debout extérieurement
12 L'AUBERGE
près de la haie qui formait les limites du
cercle. L'une d'elles était une vieille fille d'en-
viron quarante-cinq ans, avec une figure
étroite et anguleuse de chaque côté de la-
quelle tombaient des boucles de cheveux noirs
roulés en tire-bouchons. Elle portait un des
immenses chapeaux de cette époque qui coû-
taient quinze shillings et devaient durer quinze
ans; sa robe verte et sa collerette blanche
étaient tirées à quatre épingles et fort pro-
pres.
A côté d'elle était assise une jeune fille de
dix-sept à dix-huit ans, si fraîche, si blonde,
et si jolie, qu'elle faisait l'effet d'une violette
à côté d'un souci qui a souffert de la gelée.
C'était par une chaude journée de l'été, et son
chapeau de paille était posé sur ses genoux.
L'ombre des érables sous lesquels elle était
assise se jouait dans les tresses brunes de ses
cheveux, sur son Iront blanc et uni, et dia-
prait sa simple robe blanche. Dans le moment
où Henri l'aperçut pour la première fois, la
rougeur lui était montée au visage, et les lar-
mes qui tremblaient comme deux gros dia-
mants sous ses cils abaissés la rendaient on
DE L'OURS NOIR. 13
ne peut plus séduisante. Le reproche de sa
sévère parente avait provoqué le débordement
du flot de larmes que les paroles du prédica-
teur avaient déjà soulevé dans son coeur.
« C'est cela— tu veux dire que tu n'aimes
pas à t'humilier, continua la tante avec ai-
greur. Une fille qui pousse l'amour de la danse
aussi loin que toi ne doit pas craindre de se
montrer. Si tu dansais moins et si tu priais
davantage, tu remplirais mieux tes devoirs
que tu ne le fais. Si tu avais le juste sentiment
de ce qui te manque pour être en état de grâce,
tu irais te jeter face contre terre devant toute
la paroisse assemblée.
— Il se peut que j'arrive à cet état de grâce
en faisant tous mes efforts pour y parvenir,
répondit-elle tranquillement.
— Combien de temps penses-tu pouvoir
attendre? Tu es bien portante, pleine de vie et
d'entrain aujourd'hui, mais demain, tu peux
être malade ou morte, Suzanne. »
Le jeune homme frissonna légèrement à
l'effroyable pensée qu'éveillait cette voix dure
et inflexible.
« Regarde, voici plus d'une douzaine de
14 L'AUBERGE
néophytes qui se dirigent vers le lac pour rece-
voir le baptême. Ils s'assurent de leur salut
avant d'aller prendre leur dîner. Regarde
comme ils sont heureux, comme ils crient
gloire au Très-Haut ! comme ils frappent des
mains! Existe-t-il un plaisir coupable sur
cette terre qui puisse être égal à leur joie! Ré-
ponds! ... mais réponds donc Allons, faut-
il que j'aille dire à l'un des ministres que tu
veux être baptisée?
— Non, pas aujourd'hui, ma tante. En vé-
rité, j'ai le temps d'y penser. C'est un acte
trop important pour s'y décider avec tant de
précipitation.
— Bien, j'ai fait mon devoir en te le de-
mandant. Tu es toujours obstinée et volon-
taire. Voici ton père qui vient. Je suppose
qu'il pense à son dîner; mais voici les bap-
têmes quiAront avoir lieu. »
Kn ce moment, un cultivateur de bonne
ruine, aux mains calleuses et au visage hâlé
par le soleil, approchait.
Henri était presque certain que cet homme
était un de ceux qu'il désirait voir, car le nom
de Carter figurait parmi les usurpateurs de
DE LOURS NOIR. 15
ses terres. Il se décida à l'aborder, mais pour
le moment, l'attention'générale était absorbée
par la cérémonie des baptêmes qui suivait son
cours. Quand la douce hymne d'actions de
grâces s'éleva, après l'accomplissement des
rites sacrés, Henri se sentit ému, tant par le fer-
vent enthousiasme de la foule que par la beauté
du lieu et de la scène qui se passent devant lui.
La limpide clarté des eaux du lac qui reposaient
sur un fond de sable argenté, avant d'aller se
perdre dans un gouffre sans fond, les rendaient
particulièrement propres à l'usage auquel elles
servaient. Les arbres se dressaient sur les
bords comme des témoins solennels.
Lorsque l'hymne antique fut répétée parles
échos de la forêt, Henri jeta un coup d'oeil
sur la douce physionomie de Suzanne, qui
était toute transportée par un pur sentiment
de joie et d'adoration. Les légères traces de
larmes encore visibles sur ses joues, adoucis-
saient le trop vif éclat de sa beauté. Toutes
simples qu'étaient sa robe blanche, son
écharpe bleue et ses pantoufles de peau
d'agneau, elle avait l'air si innocent, si pur
et si distingué, qu'elle offrait la réalisation de
16 L'AURRRGE
tout ce qu'il y a de plus doux et de plus char-
mant dans la femme.
« Je serais fâché de causer de la peine à son
père, » se dit Henri.
Lorsque le chant cessa et que la foule com-
mençaà se disperser, se dirigeant vers les tentes
et les chariots, il se présenta à Carter, en disant
qu'il avait par hasard rencontré le campement
en cherchant à retrouver le chemin de sa
demeure. Sans lui demander le but de son
voyage, le défricheur bu souhaita la bienvenue
et l'invita à dîner avec lui sous sa tente.
Henri éprouva de la répugnance à partager le
pain et le sel d'un homme avec lequel il pou-
vait se trouver en opposition d'intérêts; mais
fort de ses intentions qui étaient de n'agir
qu'avec la plus stricte justice, il finit par ac-
cepter son hospitalité. Il trouvait, un grand
charme, assis à l'intérieur de la tente, à voir
Suzanne emplir la bouilloire dans un seau que
son père avait apporté du lac et la suspendre
à une espèce de crémaillère faite avec une
perche supportée par deux crochets. Avec plus
de recherche et plus de goût que n'en mon-
traient beaucoup de ses voisins, elle étendit
DE L'OURS NOIR. 17
une nappe blanche sur le gazon à côté de la
tente et plaça dessus du jambon froid, du pain,
des conserves au vinaigre et un pâté qui com-
posaient leur repas du milieu du jour. Lorsque
l'eau entra en ébullition, elle fit le café, et la
savoureuse odeur qu'il répandit, ainsi que le
vif éclat d'un feu de bois avec ses milliers
d'étincelles étaient tout à fait agréables.
Tout en causant amicalement avec son hôte,
Henri ne perdait rien de ces détails et y trou-
vait du charme. Il ne se sentait aucune ré-
pugnance pour une tasse de thé servi bien
chaud ni pour un repas sans façon, où chacun
se coupe soi-même et son pain et sa viande ;
il accueillit donc avec satisfaction l'annonce
qu'on pouvait se mettre à table, faite par Su-
zanne, qui laissait percer un modeste embar-
ras au milieu de sa gaieté naturelle.
La pi as âgée des deux femmes, que sa com-
pagne avait appelée sa tante, était engagée
dans une conversation sérieuse avec un jeune
ministre sur la vanité et la frivolité des toutes
jeunes filles, comme elle disait en parlant de
celles qui étaient plus jeunes qu'elle, et com-
bien il serait sot et indiscret, pour ne pas dire
2
18 I. AUBERGE
coupable, à un jeune homme appelé à servir
le Seigneur de placer ses affections sur une
de ces têtes folles, lorsque l'appel pour le re-
pas lui fit rejoindre le reste de la société. Quand
elle se trouva assise sur le gazon, en face d'un
jeune homme do bonne mine, bien vêtu, et doué
des manières les plus agréables, la triste sé-
vérité de son visage se fondit comme la glace
aux rayons du soleil. Elle choisit son moment
pour se pincer les joues et tourner dans ses
doigts les boucles noires de ses cheveux en
tire-bouchons.
« Vous venez pour vous établir parmi nous,
monsieur? demanda-t-elle d'une voix aigre-
douce qui faisait à l'oreille l'effet que fait au
goût du vinaigre adouci.
— Je ne suis pas encore tout à fait décidé,
répondit le jeune étranger. J'ai acheté une
grande quantité de terres et d'autres proprié-
tés dans cette partie de notre État, et si le
pays me plaU, je pense que je pourrai bien
m'y arrêter et surveiller moi-même mes pos-
sessions.
— Je n'ai qu'un bien faible espoir que vous
trouviez votre intérêt à le faire, monsieur.
DE L'OURS NOIR. 19
Nous autres jeunes gens, nous éprouvons forte-
ment le besoin de trouver une société qui nous
convienne. Il est certain qu'il y a beaucoup
plus de gens appartenant à votre sexe qu'au
mien, mais ce sont des personnes avec les-
quelles vous seriez bien peu disposé à avoir
des relations, sauf toutefois Suzanne et moi,
comme de simples connaissances. Nous ne
pourrions songer à chercher des compagnons
pour toute la vie, parmi des gens de cette
sorte; vous comprenez. »
Henri lança un vif regard à la jeune fille,
mais ses yeux étaient fixés sur la théière, et
il ne put voir qu'un imperceptible sourire se
dessiner sur son gracieux visage.
« Si l'intérêt que je prends à ce pays se
développe aussi rapidement qu'il menace de le
faire, il me sera difficile de m'en arracher, »
dit-il.
La vieille fille parut flattée; ce ton enga-
geant et poli alla droit à son vieux coeur sous
sa blanche collerette, mais sa nièce leva sa
petite main avec un mouvement d'orgueil qui
avertit le jeune homme d'être plus discretdans
ses compliments.
20 L'AUBERGE
« Dans tous les cas, je me rappellerai long-
temps cette journée, ajouta-t-il; car c'est la
première fois que j'ai vu un campement.
— C'est un joli endroit pour y établir ses
tentes, » dit le colon.
La fumée se déroulant en longs anneaux au
milieu des arbres et s'échappant de plus d'une
vingtaine de feux, les groupes assemblés au-
tour de ces feux, le hennissement des chevaux,
l'odeur des violettes et de la mousse, se mê-
lant aux émanations des cuisines, l'éclat
argenté du lac, le bourdonnement des conver-
sations, les contrastes frappants des physio-
nomies de cette assemblée fort mêlée, les cris
poussés par ceux dont le coeur était dans l'al-
légresse, se mêlant aux glapissements des en-
fants qui se livraient à leurs jeux, tout contri-
buait à créer un tableau plein d'animation,
aussi nouveau qu'intéressant.
« Je ne m'étonne pas si le prédicateur de ce
matin se démenait aussi fort que s'il eût battu
du blé, quand je pense à la réunion d'hommes
pour laquelle il lutte contre le démon, dit
Carter pendant que les yeux de son hôte se
portaient sur la scène qu'il avait devant lui.
DE L'OURS NOIR. 21
Il y a dans cette foule d'aussi mauvais garne-
ments qu'il peut s'en trouver dans tout l'État,
et ce n'est pas peu dire, car s'il y a un État
qui contientdes scélérats, c'estbienleMichigan.
Il y a des gens qui pensent que l'Arkansas est
encore pire et cela se peut bien, mais à mon
sens, cet État est en voie de devenir aussi mau-
vais que possible. Mais, monsieur, le tiers de
ceux qui sont ici se compose de maraudeurs
et de voleurs de chevaux. Ils aiment les campe-
ments. C'est un bon endroit pour se réunir et
voir ce qui se passe. Mais de temps en temps
l'un d'eux se trouveprissans savoir comment.
Quelque vigoureux ministre lui dit la vérité en
face et il en est frappé. Quelquefois, au mo-
ment peut-être où il pense à quelque mauvais
coup, il avale quelque chose qu'il entend, et
cela lui reste dans l'estomac comme un ha-
meçon, il ne peut s'en débarrasser, monsieur;
il a mordu à l'hameçon et il est amené mal-
gré lui sur le sable. L'un de ceux qui ont été
baptisés ce matin est un de plus mauvais su-
jets du pays. Il a été deux fois dans les prisons
de l'Etat pour faux et pourvoi de chevaux; il
peut faire un faux serment, voler la montre
22 L'AUBERGE
d'un camarade tout en causant amicalement
avec lui, et enlever les chevaux sur lesquels il
a jeté son dévolu. Il est venu ici, je le suppose,
pour pratiquer son commerce; mais la nuit
dernière, une balle du fusil du soldat du Sei-
gneur qui était partie du pupitre du ministre,
a été le frapper en pleine conscience et l'a jeté
bas comme s'il était mort. Un des ministres
et quelques femmes l'ont travaillé durement
une partie de la nuit, 11 était dans un état
d'esprit effroyable. Vers le matin il s'est trouvé
plus heureux et aujourd'hui il a été baptisé.
Une conversion comme celle-là récompense
nos pauvres prédicateurs de toute une année
de travail. Ils ont du mauvais temps à passer
comme tous les prédicateurs. Ils courent des
dangers de toute espèce. Ils sèment de tous
côtés ce qui pourrait leur assurer un lit et leur
nourriture, et ne demandent rien quejuste ce
qu'il leur faut pour vivre. Je n'appartiens à
aucune église, et pourtant, je vous le dis, ma
cabane leur est, toujours ouverte. Quant à ma
sceur, c'est un délice pour elle d'avoir toujours
un prédicateur fourré dans la maison ; — et le
cultivateur lui sou riait avec bonne humeur ; —
DE L'OURS NOIR. 23
c'est un supplément d'oeufs pour les pâtisse-
ries et un morceau de sucre pour le thé qui se
boit dans ces occasions. Si elle n'a pas épousé
encore un ministre méthodiste, ce n'est pas
faute d'avoir fait tout ce qu'elle a pu pour
arriver à ce but.
— Oh! mon frère, maintenant tu vas trop
loin; je remplirai toujours mon devoir envers
les serviteurs du Seigneur, qu'ils soient mariés
ou non, mais je n'ai pas pris la résolution
d'en choisir un pour moi; tout homme bon,
c'est-à-dire qui ne sera pas tout à fait mauvais,
ne serait pas refusé par moi si je voulais me
marier, mais c'est ce que je ne veux pas, tu
le sais bien. Ils sont toujours à me faire enra-
ger au sujet du mariage, ajouta-t-elle avec un
sourire de jeune fille adressé à son hôte, et
cependant c'est bien loin de ma pensée. Vous
ne ferez pas attention à ce qu'ils disent, n'est-
ce pas, monsieur? dit-elle avec une certaine
coquetterie. Si j'avais voulu m'engager dans
les liens du mariage, je l'aurais fait depuis long-
temps. Il y a quelques années déjà que j'ai
eu vingt.ans. Il est quelquefois si pénible de
repousser les sollicitations et si affligeant de
24 L'AUBERGE
voir le désespoir jeté dans un noble coeur, par
un refus fait sans ménagement, que plusieurs
fois j'ai été sur le point de céder. Mais assez
sur ce sujet.
— C'est une tâche cruelle pour la belle et
douce main d'une femme, de jeter le désespoir
dans un coeur désolé, répondit Henri avec une
galanterie pleine de charme pour celle qui en
était l'objet. Mais peut-être toutes les femmes
ne sont-elles pas aussi sensibles aux peines
qu'elles causent. Quelques femmes, je crois,
prendraient plaisir à tourmenter les coeurs qui
leur sont soumis. »
Et en disant cela, ses regards se portaient
vers Suzanne.
« Ma tante, voilà qu'on va chanter, dit la
jeune fille.
— Oh! il faut que je me joigne à eux. Ils
ont grand besoin de mes secours. Tu remettras
tout en ordre, Suzanne. »
Et elle se hâta d'aller se réunir au cercle
qui entourait le ministre qui allait faire exé-
cuter le cantique.
Henri pouvait parfaitement distinguer sa
voix aigre entre toutes les autres, elle passait
DE L'OURS NOIR. 25
par-dessus les arbres, et arrivait perçante à
l'oreille avec une force surprenante.
« Si vous voulez parler affaires, dit le colon,
venez vous mettre à l'abri de cette petite col-
line, près du lac, nous pourrons nous asseoir
là et causer sans être dérangés. Il ne serait pas
convenable de nous occuper des affaires de ce
monde au milieu de ces chants sacrés qui ar-
rivent à nos oreilles. Quand tu auras tout mis
en ordre, Suzanne, tu feras bien de rejoindre
ta tante. »
Et les deux hommes sortirent de la foule
en se promenant, et se dirigèrent vers une
fraîche et tranquille retraite, formée par une
pointe de terre élevée, qui s'avançait à travers
les eaux du lac, laissant à découvert les ra-
cines des arbres qui la surmontaient, et, entre
ces racines, un petit enfoncement où les eaux
ne parvenaient pas et dont le sol était couvert
d'une couche de sable argenté. Là ils trou-
vèrent une pierre plate sur laquelle ils s'as-
sirent pour parler d'affaires.
II
TOURMENTS DU COLON.
Quand la conversation fut finie, tous deux
se levèrent et Henri Gardiner, le visage rouge,
paraissant mécontent, remonta achevai, et se
mit en quête de la plus prochaine taverne,
tandis que Enos Carter, pale de colère, par-
courait, les différents groupes, parlant à celui-
ci, puis à celui-là. Et, suivi par ceux qu'il a-
vait interpellés, Use dirigea vers le plus épais
e
L'AUBERGE DE L'OURS NOIR. 27
du bois, hors de la portée des oreilles indis-
crètes, et là, les paroles violentes accompa-
gnées de gestes passionnés se firent jour sans
contrainte.
Quand Henri Gardiner s'était mis en
route pour l'Ouest pour aller voir ses pro-
priétés et revendiquer ses droits, il ne se fai-
sait pas une idée des ennuis et même des dan-
gers qui l'attendaient. Il avait entendu dire
qu'une bande d'émigrants, venant des États
de l'Est, s'était établie sur ses terres l'année
précédente. Il était chagrin du désappointe-
ment qu'ils éprouveraient en apprenant qu'ils
s'étaient approprié des terrains vendus, mais
en même temps il se disait qu'ils auraient pu
être plus réservés dans leur choix. 11 était ré-
solu à leur payer, le plus convenablement
qu'il lui serait possible, les améliorations ré-
sultant de leurs travaux ou à leur vendre les
terrains sur lesquels ils s'étaient établis, au
prix qu'il les avait payés, ce qui était certai-
nement une offre généreuse, très-généreuse,
puisqu'il en avait fait l'acquisition pour spé-
culer et qu'il espérait les revendre avec un
beau bénéfice.
28 L'AUBERGE
Mais aussitôt qu'il avait entamé ce sujet
avec Carter, celui-ci s'était montré emporté et
déraisonnable. Il était arrivé à d'autres, dans
le voisinage, tant, d'ennuis dans les mêmes
conditions, ou à des colons qui n'avaient pas
pris possession de leurs terres, et qui les
avaient vu revendre à d'autres, qu'un pré-
jugé profondément enraciné, comme il s'en
forme dans les esprits des gens peu éclairés,
s'était emparé des colons qui avaient juré de
ne céder à personne les droits qu'ils s'étaient
attribués de leur autorité privée. Venus dans
l'Ouest avec juste les moyens de se construire
un petit abri et de payer les provisions qui
leur étaient nécessaires jusqu'au moment où
ils pourraient récolter, ils s'établissaient où il
leur plaisait sans rien payer au gouverne-
ment pour leurs métairies et bien souvent
sans en prendre possession, de telle sorte
que lorsque le recensement avait lieu, elles
étaient remises en vente et adjugées à d'au-
tres.
Dans les circonstances présentes, le hasard
les avait fait tomber sur des terres déjà ven-
dues à Henri Gardiner, qui ayant de l'argent
DE L OURS NOIR. 29
à placer avait chargé un agent de lui chercher
dans l'Ouest des terres dans de bonnes condi-
tions d'avenir. Il avait payé son prix au gou-
vernement, depuis deux ans déjà, il s'était
libéré et naturellement il ne se sentait nulle-
ment disposé à renoncer à ses droits.
D'un autre côté, ces hommes, dans leur
ignorance des lois, croyant fermement que,
dans un pays neuf, tout homme a le droit
de prendre autant de terre qu'il en peut
cultiver, avaient employé tout ce qu'ils pos-
sédaient en ce monde pour améliorer ces
terres. Pendant une année, ils s'étaient livrés
au plus rude travail, endurant toutes les pri-
vations inhérentes à la vie des fondateurs d'é-
tablissements. Ils s'étaient bâti des cabanes
en bois, et les avaient garnies d'un grossier
mobilier. Pendant tout l'hiver ils avaient
abattu des arbres et les avaient fendus pour
en faire des palissades, et maintenant, ils ve-
naient de faire leur première récolte sur les
terres qu'ils avaient encloses. Les quitter, en
recevant une indemnité représentative des
améliorations obtenues, puis emmener leurs
femmes et leurs enfants dans une autre soli-
30 L'AUBERGE
iudepour y recommencer une nouvelle série
de travaux et de labeurs, c'était une idée qu'ils
ne pouvaient accepter avec calme, et quant à
rembourser même le prix qui avait été payé
au gouvernement, c'était faire le sacrifice de
trois années au moins de revenu.
Après avoir allumé les passions de ses
compagnons, Carter s'assit à l'écart, absorbé
par la triste pensée des infortunes dont il était
menacé. L'image de sa cabane de bois, si
propre, avec ses deux chambres et son gre-
nier, se présentait distinctement devant lui.
Il voyait le rosier sauvage que Suzanne avait
planté, grimpant au-dessus de la fenêtre, et
le petit jardin potager à l'arrière, et la bordure
de violettes qui se trouvait en avant de la mai-
son. 11 s'était promis d'acheter une paire de
boeufs avec l'argent que produirait la vente
de son grain de cette année, pour pouvoir
avec Jeurconcours augmenter sa culture l'an-
née suivante. Mais tout cet argent et tout ce
qu'il pourrait gagner pendant plusieurs an-
nées serait absorbé, et il se retrouverait pau-
vre et entravé dans ses travaux, par lenian-
que d'un matériel d'exploitation. Ou, s'il
DE L'OURS NOIR. 31
abandonnait la place, tout était à recommen-
cer encore. Les doigts actifs et le bon goût de
Suzanne avaient déjà fait de leur habitation
un endroit plein de charmes. Les voisins ou
au moins beaucoup d'entre eux étaient de
vieilles connaissances et la vie promettait d'ê-
tre agréable et heureuse avant que le nuage
orageux qui le menaçait ne fût venu obscur-
cir les cieux.
« Suzanne a maintenant dix-sept ans et
quand elle aura vingt ans je serai dans d'aussi
mauvaises conditions qu'aujourd'hui, indus-
trieuse et soigneuse comme elle est, je n'aurai
rien pour l'établir et lui trouver le parti
qu'elle mérite, s'il lui prend l'envie dese ma-
rier. Je ne m'inquiète guère de tout cela pour
moi, ni même pour ma soeur, mais Suzanne—
Je jure de combattre jusqu'à la mort sans cé-
der un pouce de terrain. »
Enos Carter était le chef de la bande des
voisins qui étaient venus ensemble dans
l'Ouest, non pas qu'il fût plus riche que les
autres, ce qui n'était pas; mais il avait plus
d'éducation et plus de savoir faire, et pen-
dant un temps il avait été dans une bonne
32 L'AUBERGE
position. Suzanne avait serré, dans un anti-
que bureau, qui faisait partie du petit mobi-
lier qu'ils avaient emporté avec eux, quelques
reliques des temps plus heureux; des vête-
ments conservés avec soin et qui avaient ap-
partenu à sa mère, morte alors qu'elle n'était
qu'une toute petite fille, Il y avait là des che-
mises de toile et des taies d'oreillers filées et
tissées par celle à qui elles avaient appartenu
pour le jour de ses noces ; la robe de noces
elle-même, en belle étoffe de soie brochée;
un voile de dentelle noire ; une boîte conte-
nant des petites cuillères à thé et trois grandes
cuillères; enfin, un collier de perles d'or que
Suzanne mettait quelquefois dans les grandes
occasions. La robe blanche qu'elle portait à
l'office du camp venait également de sa mère
et était faite de la plus fine mousseline des In-
des. Il y avait encore d'autres articles de toi-
lette ou de ménage qui se trouvent commu-
nément chez les riches fermiers de l'Est dont,
les filles rivalisent avec leurs cousines des vil-
les pour la solidité de leur éducation, sinon
pour les qualités brillantes. La mère de Su-
zanne avait été la beauté de son pays, ellepei-
e
DE L'OURS NOIR. 33
gnait à l'aquarelle, elle écrivait aussi bien
qu'un maître d'écriture, son instruction était
égale à celle desjeunes gens les plus instruits,
et elle dansait mieux que toutes les autres
jeunes filles des bords du Lac Ontario. Suzanne
n'était qu'une enfant, sa mère était morte
quand elle n'était qu'une petite fille, et la
soeur de, sou père, Déborah, avait pris l'ad-
ministration de la maison. La tante avait ses
petites faiblesses et. elle était loin d'être en
état d'élever une jeune fille, comme la mère
l'aurait fait si elle avait été épargnée, mais
Suzanne, par la grâce et le bon sens naturels
dont elle avait hérité, devint eu grandissant
aussi semblable que possible à sa mère. Il n'é-
tait pas étonnant que cette jeune fille fût l'i-
dole de son père, et que lorsque les revers vin-
rent le frapper et que les temps devinrent
difficiles et la vie dure dans leur pays natal,
il se fût décidé, par amour pour elle, à énii-
grer dans une nouvelle contrée où quelques
années de travail pouvaient récompenser l'am-
bition dont elle était le mobile.
Sous l'empire de la pensée que tous ses
projets étaient renversés et qu'après les tri-
3;
34 L'AUBERGE
bulations antérieures de son existence il était
menacé de nouveaux tourments, le colon se
leva et alla se mêler au groupe bruyant de
ses compagnons.
« Voisins et amis, s'écria-t-il; je jure,
pour ma part, de résister et de combattre à
outrance.
— Et moi aussi !... et moi aussi !... s'écriè-
rent les autres.
— Nous pendrons ce jeune dandy au pre-
mier arbre de la forêt plutôt que, de lui per-
mettre de se mêler de ce qui nous appartient,
s'écria un homme de basse extraction et de
mauvaise mine, le plus grossier de toute l'as-
semblée.
— Non, non, voisin, il ne faut pas nous
mettre sous le coup de la loi, ditEnos Carter.
Mais nous nous débarrasserons de lui, nous
l'effrayerons si bien qu'il n'osera plus remon-
trer son visage dans ces parages.
— Nous lui donnerons un manteau de gou-
dron et de plumes, ah! ah! ah! Cela lui ira
mieux que le grand vêtement qu'il porte, dit
un autre.
— Nous avons une bonne provision de bar-
DE L'OURS NOIR. 35
rièrcs, nous le ferons aller à cheval dessus, »
ajouta un troisième.
Dans toute la réunion il ne se trouva pas un
seul homme pour reconnaître les droits du
jeune propriétaire ou pour faire comprendre
aux autres sa position réelle. C'est ainsi que
l'intérêt particulier aveugle les yeux, que les
préjugés ferment les oreilles des gens, et
quand, à ces deux mobiles se joint l'igno-
rance, le résultat est fort à craindre pour les
institutions comme pour les individus en par-
ticulier. Tous les bons effets qu'avait pu pro-
duire la prédication du matin étaient mainte-
nant détruits dans l'esprit de Carter, et quand
il revint au campement, il abattit sa tente,
rangea tout ce qu'elle contenait dans son cha-
riot, y attela le cheval qui avait été son seul
auxiliaire pendant ses travaux de l'année,
alla rechercher sa soeur et sa fille qu'il arra-
cha, au sermon, et reprit le chemin de sa de-
meure au milieu d'un silence de mauvais
augure.
Suzanne était ensevelie dans ses pensées,
se demandant ce qui avait pu arriver à son
père et ce qu'était devenu l'intéressant étran-
36 L'AUBERGE
ger qui avait dîné avec eux et si elle Icrever-
rait encore; elle se rappelait sa voix agréable
et son aisance sans apprêt, si différente de
l'embarras plein de gaucherie des jeunes
gens du voisinage. Déborah songeait à l'élo-
quence d'un certain ministre qui n'était pas
marié, sans s'apercevoir de la préoccupation
deses deux compagnons jusqu'au moment, où
elle rompit le cours des pensées qui l'avaient
occupée jusque-là, en s'écriant :
« Eh bien! qu'est donc devenu cemonsieur,
Gardiner? Je pensais que, puisque vous aviez
des affaires ensemble, il reviendrait probable-
ment à la maison avec toi. C'est un charmant
jeune homme et si poli !
— Maudite soit sa politesse ! s'écria le fer-
mier d'une voix si terrible que Suzanne se re-
cula involontairement comme si elle eût craint
de voir retomber sur elle le fouet qu'il bran-
dissait à la main. J'aimerais à le tenir au
bout de mon fouet, et je passerai mon envie
s'il ne se tient pas hors de ma portée, le mi-
sérable !
— Qu'a-t-il donc fait, mon père? » de-
manda Suzanne, le coeur défaillant, car, sans
DE L'OURS NOIR. 37
même en avoir conscience, elle s'était fait de
l'étranger une idée très-favorable.
Sans ménager en aucune manière ses ex-
pressions, le fermier informa sa famille de la
nature des affaires de M. Gardiner et du ser-
ment qu'il avait fait de repousser ses préten-
tions.
« Mon père, dit Suzanne avec douceur, je
ne vois pas pourquoi tu parles de lui en ter-
mes aussi durs. Il me semble qu'il n'y a pas
faute de sa part, mais seulement mauvaise
chance de la nôtre. Quant à moi, j'aimerais
mieux réunir tout ce que nous possédons et
payer le- prix de notre terre que de savoir
que j'ai causé un préjudice à son légitime
propriétaire.
—■ Et où est le légitime propriétaire, je vou-
drais bien le savoir? répliqua le père avec fer-
meté. Dieu a fait cette terre libre pour tous,
et quiconque prend une terre à l'étal sauvage,
la prépare et la cultive, en fait sa propriété;
c'est un droit qui lui appartient. Quel droit,
ces gens qui n'ont pas fait une journée de tra-
vail pendant toute leur vie, ont-ils de venir
nous retirer le pain de la bouche? Nous avons
38 L'AUBKRGE
résolu de nouer une corde autour du cou du
jeune dandy plutôt que de lui payer quoi que
ce soit pour ce qui nous appartient.
— C'est lui qui est là-bas debout devant la
porte de la taverne de Giles, » dit Déborah.
La taverne de Giles était une maison con-
struite en bois équarri et élevée de deux éta-
ges, qui était située sur le bord de la route
dans un terrain boisé, à deux milles environ
de la demeure de Carter. Il avait l'intention
d'aller faire boire son cheval à l'auge qui était
devant la taverne, mais en entendant l'excla-
mation de sa soeur, il continua son chemin
tout droit, sans regarder dans cette direction.
Suzanne dirigea un timide regard de ce côté
et elle trouva le jeune homme plus beau que
jamais lorsqu'il retira respectueusement son
chapeau de paille pour répondre au salut
presque involontaire qu'elle lui avaitadressé.
Il avait l'air si franc, si honnête, qu'elle ne
pouvait croire qu'il pût avoir l'intention de les
opprimer et de leur faire du mal, et elle re-
grettait les mauvaises dispositions que mani-
festait son père.
Leur petite demeure à l'ombre des chênes
DE L'OURS NOIR. 39
toute palissée de roses sauvages et de plantes
grimpantes dont Suzanne avait apporté les
graines de l'Est, semblait si paisible et si
confortable après deux jours d'absence que
cela augmenta la tristesse qui pesait sur tous
les coeurs. Les rayons du soleil couchant se
glissaient sous les arbres et éclairaient bril-
lamment la porte, couvrant de ses reflets
dorée la robe blanche et les tresses brunes de
Suzanne, quand elle sauta à bas du chariot et
qu'elle courut ouvrir la cabane.
Mais le fermier ne se laissa pas dérider par
ces heureux présages. 4
III
A MINUIT.
La taverne de Giles était le quartier g-iné-
ral de gens de toute sorte, car c'était presque
la seule maison où Ton pût s arrêter qi i se
trouvât entre deux villes fort éloignées. Les
spéculateurs et les acquéreurs de terrains
étaient souvent obligés de séjourner là plu-
sieurs jours de suite. Elle subissait toutes les
chances ordinaires qu'amènent les voyages,
L'AUBERGE DE L'OURS NOIR. 41
et quoique la maison fût bien tenue et respec-
table, les joueurs, sans aucun doute, trou-
vaient souvent convenable de s'y assembler,
et il était bien connu qu'une bande de faus-
saires avait autrefois établi le siège de ses
criminelles opérations dans une des chambres
de l'étage supérieur. Pourtant il n'était pas
bien nécessaire de contrefaire les billets de
banque d'une époque où quiconque ayant une
propriété réelle ou apparente pouvait créer
une banque de sa propre autorité. Après les
désastres de l'année de 1836 à 1837 les gens
du Michigan avaient besoin d'argent et l'o-
bligeante législature de l'Etat rendit une loi
qui permit à tout homme d'émettre du papier.
Des milliers de ces papiers sans valeur inon-
daient l'État, et si la populace — si facile à
mettre en mouvement et si inconstante, qui
tantôt appliquait la loi de Lynch à un homme
qui demandait le remboursement des billets
dont il était porteur et tantôt brûlait, en
effigie les employés de ces mêmes banques
qu'elle, défendait — si cette populace avait
fait une irruption dans ces banques d'insti-
tutions particulières, elle aurait trouvé que
42 L'AUBERGE
pour répondre de tout le beau papier mis en
circulation, il y avait un dollar et cinquante
cents en cuivre dans les caveaux de la banque,
quelques chevaux atteints de vices redhibi-
toires, des voitures brisées et des marchan-
dises avariées et invendables pour foute ga-
rantie.
Henri Gardiner était depuis plusieurs jours
à la taverne. Il avait, visité tous les colons
qui s'étaient établis sur ses terres et il leur
avait fait les propositions dont nous avons
parlé en commençant, mais ils avaient tous
montré des dispositions qui lui avaient donné
la conviction que les affaires ne,pouvaient pas
s'arranger à l'amiable et il en était venu alors
à se décider à charger un homme de loi de
faire reconnaître ses droits.
Bien qu'ils se fussent mis eux-mêmes dans
cette fâcheuse, position, les colons étaient dou-
blement exaspérés par la perspeclive des en-
nuis qui les attendaient et des dépenses d'une
action judiciaire. Le maître de la taverne l'a-
vait prévenu du danger personnel qu'il cou-
rail:, mais Henri était brave et il ne fit que
rire de ces avertissements. II portait sur lui,
DE L'OURS NOIR. 43
comme tous les voyageurs à cette époque, une
paire de pistolets; mais il aurait dédaigné de
s'en servir dans une rencontre ordinaire. Si
un homme l'attaquait avec ses poings, il était
prêt à lui répondre avec les mêmes armes, et
il n'aurait pas été effrayé d'affronter le plus
fort de la bande des mécontents. .
Dans la soirée dont nous parlons, il avait
remarqué une foule plus considérable que
d'habitude se livrant à des libations de sa li-
queur favorite, le wisky, et, causant des af-
faires du jour, Parmi les gens qui composaient
la réunion se trouvaient presque tous les co-
lons qui étaient hostiles. Il remarqua, sans
s'en inquiéter, leurs regards de travers et
leurs murmures menaçants. Comme ils ne
paraissaient pas disposés à, le traiter en ami
et, qu'il n'avait pas de goût pour les plaisirs
du cabaret, il se relira de bonne heure dans
la petite chambre qu'il occupait et employa
sa soirée à écrire des lettres. A onze heures sa
fenêtre était encore éclairée, car il s'était mis
dans la tête de mettre à jour toute sa corres-
pondance. Il venait de cacheter sa dernière
lettre quand un coup léger fut frappé à sa
44 L'AUBERGE
porte, il ouvrit et vit avec surprise Suzanne
debout sur le seuil, le visage pâle et les mains
tremblantes. Elle s'avança aussitôt qu'il eut
ouvert la porte qu'il referma derrière elle.
Elle était] couverte d'un épais manteau,
quoiqu'on fût au mois d'août, et portait un
chapeau de paille, à larges bords qu'elle rejeta
en arrière en entrant.
« Vous êtes en danger et je suis venue pour
vous en avertir, dit-elle à voix basse.
— En dançrer? répondit le jeune homme
avec un air à demi incrédule, et en regardant
son jeune et pâle visage et ses yeux qui bril-
laient d'un éclat, qui n'était pas naturel.
— Oui, mon père, m'a tout dit. Jl est un de
vos ennemis; il ne me pardonnerait jamais
s'il savait que je me suis glissée à travers les
bois pour venir vous avertir, et je serais per-
due de, réputation si l'on me trouvait ici;
mais je n'ai pu résister. Je n'aurais pas pu
dormir ensachant, qu'une personneinnocente
allait être insultée, tuée, peut-être; vous com-
prenez? Ce Dan Sturgiss est un mauvais su-
jet, et c'est lui qui est le chef de la bande.
Aussitôt que ma tante a été couchée, je me
DE L'OURS NOIR. 45
suis glissée dehors et je suis venue tout d'une
course. J ai attendu pendant une demi-heure
l'occasion de m'introduire ici par la porte de
derrière.
— Mais quel est ce terrible danger, ma
chère enfant?
—-Neriez pas, monsieur Gardiner... Vous
pouvez être brave, mais ils sont trop contre
vous. Les colons ont mis dans leur tête de se
débarrasser de vous. Ils sont maintenant réu-
nis en bas dans la salle commune; l'hôtelier
n'ose pas vous le dire. A minuit, ils doivent
vous arracher de votre lit, vous enduire de
goudron et de plumes et vous chasser du pays.
Ils vous feront des avanies, s'ils ne vous tuent
pas.
— Et vous ne voulez pas que ces malheurs
m'arrivent?... c'est bien généreux à vous,
ma chère enfant, de vous exposer ainsi pour
moi. »
Une vive rougeur lui monta au visage;
mais elle continua d'un ton suppliant :
« Fuyez pendant que vous en avez la pos-
sibilité. Il n'y a personne de ce côté de la
maison. Vous pouvez éteindre la lumière et
:,/-■ L'AUBERGE
vous laisser glisser par la fenêtre, elle n est
pas très-haute.
— Je ne fuirai pas, dit le jeune homme
d un ton décidé.
— Je vous l'affirme, monsieur Gardiner,
je les ai entendus parler de vous entraîner
vers la baie et de vous faire faire un bon plon-
geon. Vous ne savez pas de quoi des hommes
comme ce Dan Sturgiss sont capables, quand
leurs passions sont éveillées. Bien sûr, ils vous
noieront et mon père sera mêlé dans tout cela,
ajouia-t-elle en fondant en larmes.
— Je brûlerai la cervelle aux deux pre-
miers qui pénétreront dans ma chambre, et
je saurai bien nie défendre et chasser les
autres de chez moi, » dit le jeune homme
avec énergie.
En ce moment, ils entendirent des pas fur-
tifs dans 1 escalier et. des chuchotements dans
le passage qui v conduisait. Suzanne joignit
les mains avec désespoir. Il n'\ avait pas de
serrure à la porte, mais seulement une forte
targette. Henri la poussa, et, après avoir ou-
vert la fenêtre, il saisit la jeune fille par la
taille.
DE LOURS NOIR. 47
« II ne faut pas que vous soyea compro-
mise, » dit-il.
Et, la faisant passer par la fenêtre, il la
descendit à bout de bras aussi bas qu'il lui
fut possible et la laissa glisser.
Pendant ce temps, les hommes donnaient
une poussée à la porte. Prenant les pistolets
qui étaient posés sur la table où il venait
d'écrire, Henri se, tint debout, attendant l'in-
vasion de ses ennemis. Un coup d'épaule vi-
goureux fit céder la porte qui en s'ouvrant
laissa voir une vingtaine d'hommes déterniî-
nés, le visage enflammé par la haine et le dé-
sir de la vengeance. La contenance froide et
ferme de l'homme qu'ils s'attendaient à sur-
prendre au lit les intimida quelque peu, ainsi
que la, vue des pistolets qu'il dirigeait contre
eux.
« Le premier qui met le pied dans cette
chambre est un homme mort, » dit,-il au mo-
ment où ils se préparaient à entrer.
Il y eut un moment, d'arrêt. Le torse athlé-
tique de Dan Sturgiss, hésitant à la vue des
pistolets, remplissait presque l'ouverture de
la porte.
48 L'AUBERGE DE L'OURS NOIR.
« Oh! excusez, c'est là votre jeu; eh bien !
ça me va aussi, » murmura-t-il.
Et, prompt comme l'éclair, il lira de sa
poche un pistolet et lira.
Il n'avait pas pris le temps de viser et s'é-
lail élancé aussitôt le coup parti: mais, au
premier pas qu il fit, une balle vint Je frap-
per et il tomba sur le plancher. L homme qui
venait immédiatement derrière lui était Enos
Carier. Poussant un cri de fureur, il se porta
en avant: alors que le sang avait coulé, il ne
s'inquiétait plus des résultats. Henri tira son
dernier coup et Carter s'appuya, en chan-
celant, contre le mur. Henri le reconnut avec
un sentiment de regret; mais il combattait
pour sa propre défense et ce n'était pas le mo-
ment des scrupules. Dès que ses armes furent,
déchargées, la chambre, fut remplie par. ses
assaillants. Un, deux, trois, furent jetés à
terre par des coups portés avec une, chaise
dont il s était armé; et voyant qn il serait évi-
demment accablé par le nombre, et, no crai-
gnant, plus dètre accusé de lâcheté après la
manière avec laquelle il avait reçu l'ennemi,
il saisit, l'instant favorable et sauta par la fe-
L'AUBERGE DE L'OURS NOIR. 51
nêtre qui était restée ouverte. Deux ou trois
sautèrent après lui et les autres se précipi-
tèrent dans l'escalier pour se mettre à sa pour-
suite. Une forêt se trouvait derrière la taverne;
il s'y enfonça : mais après une course de
courte durée une de ses chevilles, qui avait
été foulée lorsqu'il avait sauté par la fenêtre,
refusa le service. Quelques-uns de ceux qui
s'étaient mis à sa poursuite avaient allumé
des torches. Dans cette difficile position,il se
résolut à grimper sur un arbre, dont l'épais
feuillage pouvait le dérober aux regards, et,
perché dans les branches les plus élevées, at-
tendit le résultat de cette déplorable affaire.
Avec, sa cheville qui le faisait cruellement
souffrir, et l'esprit tourmenté par la pensée
des dangers que courait sa vie, il resta dans
l'incommode position qu'il occupait jusqu'à
ce qu'il fit grand jour. Fatigué, affamé, et
soutenu par ce sentiment, que la généralité
des membres de la communauté, quels que
fussent les mauvais desseins des colons li-
gués contre lui, devait approuver le parti
qu'il avait été obligé de prendre, il descendit
de sa cachette et se traîna péniblement jus-
52 LAUBRRGE
qu'à la taverne. Quelque disséminés que fus-
sent les divers établissements, les abords de
la maison étaient entourés parmi petit ras-
semblement, et, aussitôt qu'il parut, un
constable s'avança avec un mandat, d'arrêt
décerné contre lui pour meurtre de Dan Slur-
giss, et pour coups et blessures portés à Enos
Carter avec intention de lui donner la mort.
« Carter est-il grièvement blessé? fut. sa
première question.
— On ne peut pas dire encore si la bles-
sure sera fatale ou non. Le docteur la regarde
comme dangereuse, répondit le constable.
— Où est-il?
— Chez lui.
— Pauvre Suzanne ! » se dit Henri à lui-
même.
Le prisonnier demanda à ce qu'on lui per-
mît de déjeuner, à ce «pie son pied fût bandé,
et à prendre.quelques papiers dans sa chambre;
puis il s'avança au milieu des murmures d'ad-
miration d'une partie des assistants, et des
menaces et des imprécations de certains
autres. La geôle était un édifice en bois res-
semblant à la taverne, à cette exception près