Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

L'écheveau débrouillé

38 pages
imp. d'E. Protat (Macon). 1853. In-8°.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

MACON,
IMPRIMERIE DE. PROTAT, SUCCESSEUR DE DEJUSSIEU,
Rue de la Barre, n.° 1.
MDGCCLIII. |
MAÇON,
IMPRIMERIE D'E. TROT AT, S0CC.r DE DEJDSSIEU,
RDE DE LA BARRE, N.° 1.
MDCCCLIII.
Molière est mort, Madame , et c'est un grand malheur.
Que ne reparait-il 1 Notre siècle réclame
De son mâle pinceau l'éclatante couleur.
Lui seul pourrait encor, lisant jusque dans l'âme,
De la sottise humaine y recueillir la fleur.
Molière est mort, Madame , et l'on fait des proverbes.
Pour ces pastels légers nous avons rétréci
Les toiles de Rubens et ses cadres superbes;
Et tout le monde en fait, tant les mauvaises herbes
Croissent vite : voilà comme est né celui-ci.
C'est une causerie. — Hélas ! si je l'imprime,
Ce n'est pas, ô public, pour te faire plaisir.
Mais ce pauvre papier, j'ai le tort d'y tenir;
Mea culpa, c'est vrai ; l'imprimer est un crime,
Mais ces feuilles, pour moi, sont tout un souvenir.
Je me souviens de ceux qui me prêtaient l'oreille,
Je me souviens des soirs, de ces beaux soirs d'été,
Où les chants et les vers prolongeaient chaque veille,
Où la jeunesse en rond, l'esprit et la beauté
Formaient, comme des fleurs, une belle corbeille.
ÉMILB: CHASLER.
PERSONNAGES:
M.me DE TRÉMOY.
ROGER, son fils.
LUCY, jeune personne de 22 ans ; ceux qui
nela connaissent pas l'appellent Madame.
QUELQUES PAYSANS presque civilisés.
La scène se passe en 1852, dans une riche propriété, à une
quarantaine de lieues de Paris et quelques kilomètres du
chemin de fer du Nord.
Un vaste cabinet de travail assez obscur. D'un côté, s'allon-
gent les rayons d'une haute bibliothèque, surchargée de livres
à reliures sombres ; de l'autre, un papier vert foncé, à longues
bandes noires, semble rétrécir l'espace; un piano ouvert;
deux tables : l'une est écrasée de livres et de papiers, l'autre
supporte à la fois deux grands vases débordant de roses et un
petit pupitre ; sur ce pupitre, un large serre-papier, fait d'une
tête de mert. Bustes, gravures, pipes turques et autres attri-
buts d'un riche célibataire; cependant, point de panoplie.
De longs rideaux et une portière en tapisserie arrêtent le
jour au passage; quelques rayons seuls peuvent se glisser dans
l'intérieur et viennent lustrer les angles noirs des meubles et
de la bibliothèque.
SCÈNE I.re
M.me DE TRÉMOY. — LUCY.
- M.me DE TRÉMOY. — Entrez, Lucy, entrez. Lorsque
Roger sera revenu de Paris, il n'y aurait pas moyen de
pénétrer dans son asile : il ferait volontiers comme les
- 6 —
trappistes qui brûlent de la paille sur les traces d'une
femme quand elle a passé chez eux.
LUCY. — Oh! que cela est sombre ! Mais il est donc
bien changé, votre Roger. Cette grande bibliothèque me
fait froid. Du reste, quand je l'ai connu, il fouillait déjà
les livres.
M.me DE TRÉMOY. — Il a continué. Ces livres-là sont
de toutes les langues et de tous les pays, anglais, alle-
mands, espagnols : un monde! Pour le moment, il en
est au samskrit, et il ne va à Paris que pour acheter
quelques livres indéchiffrables.
LUCY. — Le samskrit, qu'est-ce qui parle ça?....
M.me DE TRÉMOY. — Je ne sais pas. Mais je sais bien
que mon pauvre Roger a terriblement changé. Il exige
que tout ici soit grave, sombre même. Défense de laisser
entrer le soleil, qui lui apporterait des pensées riantes ;
pas un ami ne doit soulever cette portière. Tenez !... une
tête de mort ici— Tenez!... sur son piano, le Déserteur :
Mourir n'est rien, c'est noire dernière heure!
LUCY. — Oui, mais voilà une cave charmante, et des
cigares, et un diable à l'esprit-de-vin, et quelle
horreur! des pipes qui n'en finissent pas. Oh ! le progrès
du tabac ! Vous verrez qu'un jour nous le permettrons
partout : cette herbe noire sera le dernier trait-d'union
entre nous et les hommes.
M.me DE TRÉMOY. — Roger ne fumera pas devant les
femmes ; il maudit les salons et les méprise.
LUCY. — C'est l'habitude des savants, paice qu'ils
valsent très-mal.
M.me DE TRÉMOY. — Oh ! ma bonne Lucy, il y a quel-
que chose de très-sérieux ici : il y a chez mon fils un
fonds de mélancolie inépuisable. Vous qui l'avez connu,
il y a quatre ans, dites comme il était bon, comme il
- 7 -
était aimable, comme il savait écouter. Personne mieux
que lui ne comprenait les autres, n'entourait les vieillards
et sa mère de prévenances, ne présentait la maiu à ceux
qui étaient tristes. Dites que mon Roger était la perle des
jeunes gens ; dites que les femmes étaient jalouses de
moi, qu'en nous voyant entrer, on se levait avec empres-
sement, de respect pour sa mère et d'amour pour mon
fils.
LUCY. — Vous dites toute la vérité, rien que la vérité.
M.me DE TRÉMOY. — Eh bien ! ce bonheur-là est passé.
Oh ! comme les souvenirs de bonheur font mal, quand le
présent vous montre qu'on s'était trompé. Il a quitté
brusquement le monde, les amis, ses obligations même;
bien plus! sa mère S'il vit ici, sa pensée n'est pas
avec moi; toujours poli, toujours convenable, il est gla-
cial et ne daigne pas même avoir des inégalités de caractère-
LUCY. — Il était si bon !.....
M.me DE TRÉMOY. — La bonté de son coeur, les charmes
de son esprit sont comme paralysés subitement ou dis-
parus. Le front soucieux, l'oeil fixe, les lèvres serrées ,
la main froide, il vous fait éprouver un serrement de
coeur. Ses mouvements même prennent de la raideur, je
ne sais quoi d'affecté, de puritain. Ou le croirait pédant !...
LUCY. — C'est prodigieux Et vous n'en savez pas la
cause.
M.me DE TRÉMOY. — Vingt fois je l'ai cru miné par
une préoccupation secrète, peut-être par une affection
malheureuse, et toujours il m'a rassurée avec une joie
ironique et presque sèche ! Vingt fois je lui ai demandé
s'il souffrait de la poitrine ou de la tête ; il ne m'a répondu
qu'en s'asseyant devant ses livres : car ses heures se
passent à lire , à écrire ou à méditer, ou bien il demande
à la musique ses idées les plus sévères, il choisit les tons
— 8 —
les plus douloureux, il aime à se bercer d'airs tristes
jusqu'au milieu de la nuit. Quel chagrin pour moi, Lucy!
quel désespoir ! Je ne sais plus qu'imaginer pour saisir
le mot de cette énigme. Plaisirs, société, courses, voyages,
il a tout repoussé. La solitude est sa déesse, et, je dois
le dire, sa seule exigence. Pour lui, dit-il, elle est bien-
faisante C'est une seconde mère Et celle-là lui fait
oublier la première. En vain je l'ai persécuté de petites
attentions, je n'ai pas pu déconcerter son calme ! Ruses,
insinuations, détours
LUCY. — Précisément, trop bonne mère! .C'est là ce
qui vous a perdue ; il ne fallait pas le persécuter. C'est le
plus mauvais moyen ; vous savez bien que la manière
d'attraper un homme, c'est de ne pas courir après lui.
Du reste Tenez!... votre fils a un amour, un amour
qu'il ne veut pas vous avouer.
M.me DE TRÉMOY. — Je vous ai dit qu'il m'a affirmé le
contraire; cette supposition, j'en conviens, était la plus
naturelle
LUCY. — Oui ! on m'a dit que chez les Français ou chez
les Cafres, en tout temps, en tout pays, quand un jeune
homme est triste, il y a cent à parier contre un que c'est
d'amour. La règle est universelle, — excepté à Paris, où
ces Messieurs n'ont pas le temps d'aimer.
M.me DE TRÉMOY. — Cent fois contre une, c'est le
motif vrai, mais point ici. Et je vais vous prouver que
vous vous trompez. Je lui ai proposé une femme char-
mante, jeune, belle, riche, que j'aime infiniment.
LUCY. — Qui donc?
M.me DE TRÉMOY. — Il n'a pas eu votre curiosité, lui ;
il a refusé net, sans vouloir même connaître le nom de
celte personne. Eh bien! lui ai-je dit, choisis toi-même.
Si tu en aimes une autre, épouse-la. Savez-vous ce qu'il
— 9 —
m'a répondu? Ce n'est pas la femme que je redoute, c'est
le mariage, c'est un être quelconque attaché à votre vie
pour son malheur et pour le vôtre. Une femme est une
créature humaine, et moi aussi : nous nous tromperons
mutuellement. Voyez le monde, observez-le, comme je
passe ma vie à le faire. Alors!... alors il s'est mis à
compter ce qu'il appelle les unions déplorables, les « assor
timents » mal assortis, les sottises et les misères des inté-
rieurs , les hontes et les scandales des époux qui se livrent
réciproquement au regard cruel de leurs semblables ;
puis, il a terminé en disant à-peu-près ceci.... (quelle
amertume ! ) : Le mariage est un contrat par lequel deux
personnes se jurent une fidélité impossible, associent
leurs fortunes et leurs vices, et signent l'engagement de
demeurer ensemble dans cette union, qui n'est qu'une
bataille dans une cage, jusque ce que mort s'ensuive ! —
Il l'a dit, Lucy! Et notre querelle s'est terminée si triste-
ment hier par son départ pour Paris, que je suis restée
seule dans un profond chagrin, me répétant à moi-même
toutes ses paroles sceptiques, repassant toutes les mau-
vaises heures de ces dernières années, et pleurant, oui,
Lucy, pleurant sur mon enfant perdu. Oh I puissiez-vous
n'éprouver jamais cette douleur de sentir le coeur auquel
le vôtre est attaché se retirer de vous et briser peu à peu
le lien accoutumé qui était votre soutien, votre bonheur,
votre vie tout entière !....
LUCY. — Voyons, Madame, ne pleurez pas ! Ne pleu-
rez pas, ma mère. Car vous avez été un peu ma mère,
vous souvenez-vous ? pendant cette saison que j'ai passée
avec vous et Roger. Je ne l'ai pas oublié, ni vous non
plus, vous, qui m'avez rappelée ainsi au moment où vous
souffrez. Croyez-moi, rien n'est perdu. Nous voilà deux,
et la douleur est forcée de s'éloigner quand on commence
— 10 —
à être deux. Ecoutez! je crois déjà voir un peu clair dans
tout ceci. Et c'est beaucoup !... si les médecins pouvaient
connaître la maladie qu'ils veulent guérir!.... Ecoutez-
moi comme si je n'étais pas une enfant. Vous avez
prononcé un mot qui révèle bien des choses sur le mal
indéfinissable de votre fils. Il vous a dit d'observer le
monde comme lui, n'est-ce pas ?
M.me DE TRÉMOY. — Eh bien !
LUCY. — Eh bien, c'est la jeunesse d'aujourd'hui, que
voulez-vous ? Rien ne la met en colère comme d'être
jeune. Mon Dieu ! je n'ai pas fait d'études morales et
philosophiques, moi, n'ayez pas peur. Mais on voit le
monde ; on y trouve des jeunes gens qui, en une seule
contre-danse, révèlent à moitié ce qu'ils sont ou du moins
ce qu'ils croient être. Les théories des sceptiques de 22
ans, des byroniens, c'est la nouvelle mode.... depuis vingt
ans. Vous ne connaissez pas cela. Us vous parlent, à la
première figure, de la musique nouvelle ; puis du genre
de chants et de personnes qu'ils aiment, surtout de ceux
qu'ils n'aiment pas. A la pastourelle, ils jugent avec
aplomb et condamnent tout ce qui ne leur semble pas
profond. Quant au final, la déclaration de byronisme
éclate, plus ou moins théâtrale. Voici la manière : On
penche la tête, on prend un regard bien terne , on fait
la moue, et on dit nonchalamment : « Je suis blasé,
Madame, et je suis forcé de chercher des émotions au
jeu. » Et nous, il faut nous empêcher de rire.
M.me DE TRÉMOY. — Que vous êtes amusante !
LUCY. — Non, c'est la jeunesse du jour qui est amu-
sante, avec son scepticisme à fleur de peau. Mais ce qui
est triste, c'est que quelques-uns , au lieu de parler, de se
dire blasés, travaillent à le devenir sans en parler dans un
bal. Mon vieil oncle m'en a montré, en me disant : Ce sont
— 11 —
les sérieux, ceux-là, les esprits solides ; ils acceptent et
suivent si complètement les conséquences de leurs prin-
cipes , que leurs ridicules cessent d'en être. Eh bien, j'en
suis sûre, Roger est ainsi ; il ne doit pas manquer de
logique ; il doit aller tout droit dans sa voie. C'est un
observateur, un misanthrope qui s'enferme pour broyer
du noir. C'est sayie, sa fonction, sa joie, d'être obser-
vateur. Il se trompe avec conviction, et, franchement, je
l'en estime davantage. Il s'agit seulement de mettre un
terme à cette maladie.
M.me DE TRÉMOY. — Oh ! oui ; car, mon enfant, vous
m'éclairez : vous raisonnez avec une maturité qui me
surprend
LUCY. — Oh ! rien de surprenant ; je suis sage de l'ex-
périence des autres ; j'écoute les jeunes gens parler et les
vieillards juger. J'amasse ainsi, je répète ensuite; je ne
suis qu'un écho, un perroquet
M.me DE TRÉMOY. — Oui, mais il s'agit d'une cure
merveilleuse, impossible.
LUCY. —Impossiblel Le mot n'est pas d'une Française.
Mais, voyons, faut-il dire tout ce que je pense ?...
M.me DE TRÉMOY. — Dites, mon maître.
LUCY. — Eh bien, vous vous y êtes mal prise.
M.me DE TRÉMOY. — Oh!... Et comment faut-il s'y
prendre ?
LUCY. — Ecoutez-moi bien. Peut-on causer avec Roger?
Il s'agit d'aborder avant d'assiéger.
M.me DE TRÉMOY. — Il est presque inexpugnable.
LUCY. — Enfin !... il se laisse approcher !
M.me DE TRÉMOY. — Oui ! mais.... (allant tout-à-coup
vers la fenêtre) On a sonné à la grande porte. Mou Dieu !...
c'est Roger! Déjà revenu!... Il va nous trouver ici.
Venez !... yenez !...
— 12 —
LUCY. — Oh ! comme vous avez peur ! Mais nous cher
chions le moyen d'entrer dans la place ; nous y sommes,
restons-y
M.me DE TRÉMOY. — Je vais au-devant de lui. Mon
enfant, embrassez-moi ; j'espère en vous, convertissez-le ;
vous êtes un charmant missionnaire. Rendez-moi la vie.
LUCY. — Espérance, Madame, espérance I... Mais, j'y
songe, j'ai les mains vides. Donnez-moi une contenance.
En avez-vous une ici ?...
M.me DE TRÉMOY. — Dans ma corbeille à ouvrage ;
cherchez.... (Elle sort.)
SCENE II.
LUCY, seule {cherchant dans la corbeille).—Il n'y a
rien là-dedans de convenable Chose singulière !... Il y a
quatre ans , il semblait m'aimer sans me le dire, et sa
mère paraissait nous destiner tout bas l'un à l'autre....
Cette corbeille est un désert.... Enfin ! je suis habituée à
ne compter sur rien Du reste, on n'en avait jamais
parlé.... Ah ! voilà une broderie.... Bah ! c'est trop fati-
gant.... Allons !... je serai digne d'eux et de moi ; je vais
travailler pour le compte d'une autre, en apprivoisant cet
ours... La destinée n'en fait pas d'autres, et la destinée
est femme. Quand nous avons rendu un homme au monde,
il nous échappe On vient, et je n'ai rien !... Tant pis !
au hasard delà pincée. Bon ! un écheveau tout embrouillé...
Je ne le lâche plus.
— 13
SCENE LU.
LUCY (profondément absorbée par l'écheveau). —
M.me DE TRÉMOY. — ROGER.
ROGER (sans voir Lucy, entre avec des livres sous le bras,
et va droit à une table sur laquelle il les range, en parlant à
sa mère d'un ton froid J.
— Pourquoi je suis revenu sitôt de Paris ? C'est la
disette qui m'a chassé. Tout l'argent que j'avais emporté
m'a glissé des mains le premier jour ; et, comme je ne
voulais voir personne là-bas, force a été de revenir plus
tôt que je ne le désirais.
M.me DE TRÉMOY. — Encore quelque générosité? Un
ami dans la gêne, n'est-ce pas ?
ROGER. — Ai-je dit cela?
M-me DE TRÉMOY. — Oh ! je ne t'en blâme pas. Seule-
ment, raconte-le-moi.
ROGER. — Voyons, crois-tu que j'aie fait mauvais
usage d'un argent qui, en définitive, est celui de mon
propre usage? Si c'est cela, dis-le... Car cette inquisition...
M.me DE TRÉMOY. Tu caches toujours le bien que tu fais.
ROGER. — Je ne fais pas de bien.... Je ne sais pas
pourquoi.... (Apercevant Lucy.) Ah I il y a quelqu'un
ici?...
LUCY (s'élance au-devant de Roger). — Bonjour,
M. Roger. (Elle lui tend la main.)
ROGER (avançant machinalement le bras ). — Madame,..
Mademoiselle...., je vous salue....
LUCY (retirant sa main et reculant un peu). — Vous ne
me reconnaissez pas , c'est facile à voir.
ROGER. — Mais pardonnez-moi, pardonnez-moi... .Vous
êtes?...
■ _ 14 _
LUCY. — Un envahisseur, n'est-ce pas ? qui a violé la
défense en pénétrant sur vos terres. Je m'appelle Lucy de
Beaudran, Monsieur.
ROGER. — Ah! Mademoiselle.... Mille pardons. Com-
ment ai-je fait pour ne pas vous reconnaître ! Je vous
supplie de vouloir bien m'excuser.... Mais j'arrive du
soleil. — En entrant ici, je n'ai pas vu de suite.... Bien
des choses m'empêchaient de reconnaître D'abord cette
chambre n'est pas claire Ensuite— elle est un peu
obscure, et alors
LUCY. — Vos souvenirs sont comme la chambre. Us
sont embrouillés ; depuis quatre ans, cela se conçoit, em-
brouillés , comme cet écheveau. Ceci est une transition.... à
l'effet de vous dire, Monsieur, que votre ravissant cabinet
de travail a paru plus frais à votre mère et à moi que le
reste de la maison ; et comme elle m'avait donné la grande
mission de débrouiller cet écheveau, je me suis installée
dans ce petit coin en votre absence.
ROGER. — Vous aviez le droit, Mademoiselle, je vous
assure, de....
LUCY. — Mais rassurez-vous ! Aucun de vos livres n'a
été dérangé. — Nous avons été bien sages. Ne grondez
pas votre mère.
ROGER. — Je n'ai le droit de gronder personne
M.me DE TRÉMOY (riant). — Aussi vais-je gronder tout
le monde, n'est-ce pas ? Mais nous nous sauvons.
ROGER. — Du tout, du tout. Restez donc ici ; établissez-
vous-y. Moi, je monte au salon bleu.
LUCY. — C'est-à-dire que nous vous chassons. Mon-
sieur , je vous fais cette déclaration solennelle, que Ma-
dame votre mère et moi, nous ne voulons pas pousser
l'amitié jusqu'à l'indiscrétion....
ROGER. — Je vous supplie de rester et d'excuser mon
— 15 —
humeur. Si vous l'exigez, je resterai moi-même ici ; mais
je ne vous gênerai pas; je lirai. Voyons : Où aviez-vous
établi votre quartier général ? Ici ? — Bien ; je vais me
caser dans cet angle. (Il pousse un fauteuil près d'une
fenêtre et s'y installe avec un livre. Lucy s'établit sur wne
chaise, en le saluant silencieusement de la tête. — M.me de
Trémoy, sans dire mot, fait signe quelle va monter et se
retire. Silence profond.)
LUCY (à demi-voix). — Ah! C'est impatientant! (Roger
la regarde ; elle ne lève pas les yeux).
ROGER (un instant après, les yeux sur son livre). — Que
c'est beau ! sublime !....
LUCY. — C'est à y renoncer....
ROGER la regarde, ouvre la bouche pour parler et se tait;
il tourne une page, gravement.
Un silence. — LUCY laisse tomber ses ciseaux. — ROGER
fait un geste pour les ramasser, et s'arrête, prévenu par
Lucy. — Autre silence.
LUCY (irritée). — Ah ! C'est donc un labyrinthe !
ROGER (lisant). — Oh ! Cela est vrai ! vrai ! vrai !....
LUCY.— Allons, maintenant!.... (Elle lève les yeux
sur Roger qui la regarde.) Mille pardons, Monsieur, je
vois que vous lisez attentivement et que je vous dérange.
ROGER. — Nullement, Mademoiselle.
LUCY. — Mais si votre livre était aussi peu clair que
cet écheveau....
ROGER. — Mon livre est Shakespeare, Mademoiselle.
LUCY. — C'est amusant ?
ROGER. — Sublime tout simplement. Amusant, non.
La vérité ne l'est point.
LUCY.—Ce vieux livre-là, relié en veau, c'est la vé-
rité ?.... Et quelle pièce lisez-vous ?

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin