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L'Église et l'État. Devoir des catholiques à l'heure présente, par le Cte François d'Auran

De
109 pages
H. Repos (Paris). 1873. In-18.
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L'ÉGLISE
ET
L'ÉTAT
DEVOIR DES CATHOLIQUES
A L'HEURE PRÉSENTE
PAR
LE CTE FRANÇOIS D'AURAN
PARIS
H. REPOS ET Cie LIBRAIRES-ÉDITEURS
70, RUE BONAPARTE, 70
1873
L'ÉGLISE
ET
L' ÉTAT
DEVOIR DES CATHOLIQUES
A L'HEURE PRÉSENTE
PAR
LE CTE FRANÇOIS D'AURAN
PARIS
H. REPOS ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
70, RUE BONAPARTE, 70
1873
PRÉFACE
Un poëte écrivait en 1835 :
De quel nom te nommer, heure trouble où nous sommes ?
Cette heure dure toujours. Seulement alors
c'était le crépuscule, maintenant c'est la nuit.
Troubles, confusion, ténèbres où tout se heurte
et se mêle, où les dévouements se rencontrent sans
se reconnaître, où les bras et les coeurs s'agi-
tent sans que rien semble les mener : tel est,
en un mot, le bilan de la situation en l'an de
chaos 1873.
Nul ne peut prévoir quand cette nuit finira,
mais en attendant, et pour hâter l'arrivée du jour,
quel est le devoir de tout catholique ?
— Croire à Celui qui a dit : Ego sum lux mundi,
— 11 —
et le proclamer très-haut ; essayer de voir et dire à
tous ce qu'on voit.
Or, au premier regard attentif arrêté sur la
scène sociale, qu'apercevons-nous? Deux partis
extrêmes, hostiles, irréconciliables : le oui et le non,
l'affirmation radicale et la négation radicale, et
entre les deux, un terrain prétendu neutre, où
le oui et le non viennent s'enlacer et former un de
ces amalgames étranges qui excitaient autrefois le
rire du bon Horace, mais semblent aujourd'hui
pleins d'attraits pour beaucoup de gens.
Cet amalgame, c'est le libéralisme catholique.
Le libéralisme !
Encore un de ces mots dont Montaigne a dit :
« O la grande piperie de mots ! »
Malheureusement la France est le pays du
monde où les mots font le plus rapidement for-
tune : celle du libéralisme est faite ; aujourd'hui
le libéralisme est un passe-port dans le monde
politique, littéraire, et voire même religieux;
une carte d'entrée qui ouvre toutes les portes;
l'application la plus large, la plus complète
du principe : Le pavillon couvre la marchan-
dise.
Mais qu'y a-t-il sous ce pavillon?
— III —
Ces quelques pages ont la prétention de l'indi-
quer.
Elles avaient été écrites pour le dire tout bas à
l'oreille de l'amitié.
Mais on nous a demandé pourquoi, lorsque
nous voulions imposer aux autres le devoir de
parler tout haut, nous nous en dispenserions
nous-même.
Nous avons apporté les meilleures raisons,
celles, du reste, que sait par coeur tout lecteur de
préface.
On nous a répondu : Préface que tout cela.
Nous avons dû permettre, par conséquent, de
publier sur les toits les confidences de l'intimité,
sans même en modifier la désinvolture première.
Aussi bien, nous pensons que la petite tenue de
campagne sied autant, à l'heure où la bataille est
engagée sur toute la ligne, que la grande tenue
académique.
F. D'A.
Mars 1873.
DEVOIR
DES CATHOLIQUES
A L'HEURE PRÉSENTE
ÉTAT DE LA QUESTION.
MON CHER AMI,
Il est probable que vous n'avez pas mesuré
toutes les difficultés du travail que vous me de-
mandez dans votre dernière lettre; sans cela vous
auriez eu pitié de celui que votre reconnaissance
veut bien appeler « mon maître, » et qui n'est que
votre disciple en témérité. — Comment ! vous vou-
lez que je vous guide sur un terrain brûlant, à
travers les balles qui s'entre-croisent, et, ce qui est
pire, exposés à rencontrer çà et là parmi nos en-
nemis quelques-uns de nos frères, et des meilleurs,
et tout cela sans péril comme sans combat, sans
recevoir une seule égratignure, ni brûler une seule
amorce, rendant un coup de chapeau à ceux qui
nous insultent, et tendant la main à ceux qui nous
mitraillent? — Avouez que ce n'est pas très-aisé.
On ne pourrait guère réussir qu'en arborant le
drapeau de la neutralité. Mais là, il y a une autre
difficulté, qui m'est toute personnelle. J'aurais
beau me couvrir, pour traverser le camp des deux
Roses, du plus authentique pavot, je ne pourrais
pas faire une seule dupe : la fleur anodine laisse-
rait bientôt passer le bout d'une feuille de rose, et
nous serions doublement compromis, à titre d'ad-
versaires et de « chevaliers félons. »
Néanmoins, puisque vous y tenez, nous tente-
rons le passage; mais voici comment. Au lieu de
parcourir lentement et d'étudier dans chaque dé-
tail le pays que vous voulez connaître, nous allons
le traverser à la course, et n'en prendre qu'une
vue d'ensemble. Nous noterons en passant les en-
droits les plus curieux et les points de vue les plus
intéressants; et un jour, vous y reviendrez seul,
pour les examiner à loisir et fouiller ce que nous
aurons à peine effleuré du regard. — Alors vous
serez aussi exposé qu'aujourd'hui; mais en face
des mêmes dangers, vous aurez plus de courage,
car vous connaîtrez vos vrais ennemis, et vous sau-
rez comment rendre les coups que l'on vous por-
- 3 -
tera. — Ce sera là, je l'espère, et vous le deman-
dez, le résultat de notre excursion d'aujourd'hui.
Vous allez entrer dans la vie publique, et vous
voulez y consacrer toutes vos jeunes forces à tra-
vailler à ces deux grandes oeuvres qui n'en font
qu'une : la réhabilitation de la France dans le
monde et la réhabilitation du catholicisme dans la
France. Vous voulez unir vos efforts à ceux des
catholiques français qui ne croient pas qu'on doive
séparer la gloire de l'Église de celle de l'Etat, et
qui poursuivent cette double glorification au prix
de tous les sacrifices. — Mais au moment de vous
engager dans l'armée sainte, on vous dit que la
division règne dans ses camps. Vous entendez
prononcer des noms illustres, ici avec respect, là
avec mépris. Et quand vous demandez l'explica-
tion de cet étrange phénomène, à gauche on vous
répond : Ce sont des ultramontains ; à droite : Ce
sont des libéraux. Et comme vous ne comprenez
guère mieux qu'auparavant, vous demandez en-
core : Qu'est-ce qu'un ultramontain? Qu'est-ce
qu'un libéral ?
L'ultramontain vous dit :— Je fais profession de
suivre en politique les inspirations de la foi et les
conseils de son organe infaillible, le Pape. — Je
pense que ce qui est condamné par le pape est
condamné par Dieu, et que ce qui est condamné
— 4 —
par Dieu ne peut entrer dans la constitution d'un
pays que pour sa perte. Et je fais tous mes efforts
pour qu'un jour il soit possible d'arracher ces élé-
ments de mort du sein des nations où ils se sont
introduits.
— Vous comprenez.
Un libéral vous dit : Je fais profession de ne
suivre d'autres inspirations que les miennes, et pour
qu'elles naissent plus librement, je demande qu'on
n'impose pas de limites à mon activité. — Un
autre vous dit : Je suis catholique à l'église, mais
au forum je ne le suis plus. — Un autre enfin : Je
crois à l'Église libre dans l'État libre, Relligio fara
da se; la Religion n'a rien à perdre et tout à ga-
gner à la liberté.
— Vous ne comprenez pas.
Et cependant il vous paraît important de com-
prendre. Alors, craignant de ne trouver nulle part
un résumé clair, net et précis de la question, et ne
voulant entrer dans l'arène qu'avec une conviction
bien arrêtée, vous vous adressez à moi pour savoir
la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Naturellement, je vous donnerai mon opinion,
toute mon opinion, rien que mon opinion. — Si
je n'écrivais pas une lettre particulière, je serais
peut-être moins affirmatif, je me contenterais
d'exposer le débat, et je conclurais ainsi : « C'est
- 5 -
un grand, un très-grand problème, » en indiquant
à peine la solution que je préférerais. Mais vous
me demandez plus que ces indications.
Vous aurez tout ce que le temps, qui me con-
damne à être incomplet, et la forme familière
d'une lettre, qui me dispense des allures officielles,
me permettront de vous donner.
Qu'est-ce donc qu'un catholique libéral?
Un catholique libéral, mon ami, c'est d'abord...
un homme charmant. La plupart du temps il est
jeune. Toujours il est vertueux, éloquent, géné-
reux, passionné pour le bien. Et c'est là son défaut
dominant. Aimant le bien d'amour, parce qu'il le
trouve beau, il ne doute pas qu'aucun de ses frères
les impies et les communards ne s'éprenne de sa
beauté, sitôt qu'on le lui aura présenté. Éloquent,
il se charge de cette présentation; généreux, il
croit à peine à l'égoïsme des autres.
Un libéral regarde le monde à travers son âme,
et il n'est pas misanthrope. D'aucuns disent même
qu'il lui arrive parfois d'être poëte, mais ce n'est
qu'un charme de plus.
En second lieu, un libéral, c'est... Mais avant,
laissez-moi vous poser quelques questions. Vou-
lez-vous savoir résister à cette espèce de séduction
qu'ont exercée des hommes « dont le nom seul
gagne encore des disciples? » Sauriez-vous vous
défendre de cette attraction qui nous prend par ce
qu'il y a de meilleur en nous, la générosité, le
dévouement, le désir d'éviter la qualification d'es-
prit étroit, et d'acquérir les sympathies et les
applaudissements de la foule pour la gagner à
Jésus-Christ? — Êtes-vous prêt à choisir, s'il le
faut, au lieu de la popularité que mille voix vous
promettront, le mépris et la souffrance pour la
défense et la propagation de la vérité?
Quand la liberté, se présentant à vous quelque-
fois dans tout ce que le monde a de plus sincère,
de plus noble, de plus intelligent, viendra vous
dire : « Jeune âme qui brûles du désir de con-
quérir d'autres âmes à ton Dieu, jette un regard
sur le monde ; vois-tu comme la moisson blanchit?
Si tu veux être un des moissonneurs, viens et suis-
moi. « Croyez-vous qu'alors votre coeur de vingt
ans aura le courage de faire à la tentation la ré-
ponse de Jésus à Satan ?
Avant de dire oui et de vous engager dans la
noble et vaillante milice qui entoure l'arche sainte
et la défend de la parole et de la plume, réflé-
chissez, mon ami.
Versaque diu quid ferre récusent,
Quid valeant humeri
Si, à côté de l'amour de la France, que vous
— 7 —
voulez sauver, et de la vérité que vous voulez ré-
pandre, vous vous reconnaissez cette force qui sait
résister aux séductions de la liberté, comme à celles
de quelques-uns de ses défenseurs, et aux illu-
sions même du zèle et du patriotisme; oh! alors,
cher ami, entrez sans crainte dans la croisade du
xixe siècle ; prenez la croix et la plume : i Je vous
fais chevalier de la Vérité.
Maintenant reprenons, où nous l'avons laissée,
la réponse à cette question : Qu'est-ce qu'un libé-
ral en second lieu ?
Je distingue, dirait l'école; et pour le moment,
il faut que nous fassions comme elle.
Il y a les libéraux doctrinaires et les libéraux
pratiques.— Les premiers, qui appartiennent tous
à l'école de 89, dont la Déclaration des Droits de
l'homme est le manuel, comptaient dans leurs
rangs, il y a quelques années, un certain nombre
de catholiques. — Les seconds, qui ont adopté
pour formule les paroles d'un de leurs plus illus-
tres orateurs : « Nous ne sommes pas des docteurs,
nous sommes des soldats, » sont pour la plupart
catholiques, et très-fervents catholiques; tout le
monde sait le nom de leurs chefs. On pourrait
dire de tous ce que le Pape a dit de l'un d'euxl :
1. Montalembert.
— 8 —
E vero campione. — Et c'est à un libéral de cette
seconde classe que se rapporte la première partie
de ma réponse à cette question : Qu'est-ce qu'un
libéral ?
Voici la dernière. On a bien dit : Autant de
libéraux, autant de libéralismes. Malgré cet
aphorisme, dont vous avez pu déjà constater la
justesse, notre définition du libéralisme peut
s'appliquer à tous les libéraux, qu'ils le veuillent
ou ne le veuillent pas.
" Être libéral en matière religieuse, c'est re-
pousser l'autorité sociale de l'Église 1. »
La repousser comme illégitime, c'est être libéral
doctrinaire ; l'abandonner comme désormais inu-
tile et inefficace, c'est être libéral pratique.
En 89, la société s'est déclarée majeure et elle
a proclamé ses droits. Les uns ont pris cette décla-
ration au sérieux, et ils tiennent pour usurpateur
tout pape ou tout roi qui voudrait reprendre vis-
à-vis d'elle les fonctions de tuteur. L'homme s'est
déclaré libre ; donc, il doit l'être, en tout et par-
tout; il peut penser, croire, dire, propager, hono-
1. J'emprunte cette définition à un des plus vaillants et
des plus redoutés défenseurs de la vérité. Je ne vous en dis
pas le nom parce que je sais qu'il ne vous est pas sympa-
thique. J'ose espérer qu'il en sera autrement après la lec-
ture de cette lettre.
rer tout ce qu'il voudra, c'est son droit; c'est sur
ce droit que désormais reposeront les sociétés à
venir, rompant ainsi avec les traditions séculaires
mais barbares de l'ancienne société, qui était basée
sur l'idée du devoir. La force publique, gardant
une noble impartialité, étendra sa protection à
toutes les doctrines ; et quiconque voudrait la mo-
nopoliser au profit de l'une d'elles, fût-elle d'ail-
leurs l'organe de la vérité, attenterait au souverain
Droit et au souverain Bien de l'humanité.
Conclusion : l'Église doit être séparée de l'Etat.
— Elle doit renoncer à toute autorité sociale, et
accepter avec reconnaissance le Droit commun.
Les autres, qui croient encore à la perpétuelle
enfance, à la perpétuelle faiblesse, à la perpé-
tuelle perversité de l'homme et des peuples; qui
savent que nous ne sommes pas essentiellement
meilleurs que les Romains, qui n'étaient pas meil-
leurs que les Grecs, qui n'étaient pas meilleurs
que les Égyptiens et les Assyriens ; ceux-là sou-
rient quand ils entendent un peuple proclamer sa
majorité, et rejeter toute espèce de tutelle. Jusque-
là nous sommes avec eux; mais ils nous quittent
bientôt en disant : Le meilleur moyen de guérir
la folie de cet enfant révolté, c'est de paraître
partager sa folie et sa révolte — et même de l'ac-
cepter et de la partager réellement.
Conclusion : L'Eglise doit vouloir se séparer de
l'État, qui veut se séparer d'elle. — On lui retire
la protection, et on ne lui offre que le droit com-
mun. Elle doit renoncer à la protection, et ne de-
mander, même pour l'avenir, que le droit commun.
Nous retrouverons plus loin ces Frères ennemis,
qui, ne voulant tenir compte que des faits, ren-
voient la métaphysique et les principes dans les
hautes sphères de la spéculation pure, les décla-
rant très-respectables, mais aussi inutiles que res-
pectables.
Pour vous, qui voulez vous faire une opinion
reposant sur des bases plus solides que le fonds
mouvant des faits et des révolutions modernes,
vous me dites :" Faites-moi de la théologie et de
la philosophie, car nous mourons de faim. —
Indiquez-moi les principes, pour que je puisse
connaître ceux qui les abandonnent. »
Nous donnerons ces principes ; nous ferons un
peu de philosophie, mais très-peu. Je ne veux pas
vous donner encore pour vos futurs combats de la
grosse artillerie, mais plutôt une arme légère et
facile à manier. La grosse théologie, outre qu'elle
vous paraîtrait aujourd'hui un peu trop lourde,
aurait encore l'inconvénient d'enlever à ma lettre
ce caractère d'intime et familière causerie que je
veux lui laisser.
Voici donc l'itinéraire que nous allons par-
courir :
Nous demanderons à la philosophie, à l'histoire
et au Pape, ce qu'il faut penser du libéralisme
doctrinaire, et au libéralisme pratique lui-même,
ce qu'il faut penser de lui.
Après quoi nous indiquerons quelques conclu-
sions pratiques.
DU
LIBÉRALISME DOCTRINAIRE
I.
DU LIBERALISME D APRES LA PHILOSOPHIE.
« Au seuil de tout ouvrage, a dit Pindare, il
faut mettre quelque chose qui se voie de loin. »
Si donc vous daignez faire à ces pages l'honneur
de les considérer comme un ouvrage, vous vou-
drez bien que nous gravions sur son frontis-
pice ce mot de saint Thomas, dont le rayonne-
ment nous guidera à travers les écueils de notre
route :
« Libertas est facultas electiva mediorum. ser-
vato ordine finis. »
Voilà une goutte de scholastique que nous
allons étendre un peu dans notre prose, en
— 14 —
faveur de ceux que rebuterait son âpre saveur.
La liberté est la faculté de choisir les moyens
sans déplacer la fin. — Qu'est-ce à dire?
Le voici :
Pour avoir une idée exacte de la liberté, il faut
la considérer d'abord en elle-même, abstraction
faite du sujet en qui elle repose ; et ensuite, des-
cendant de ces hauteurs métaphysiques, où du
reste je vous tiendrai peu de temps, l'étudier
dans la personne qui la possède.
— Quels sont donc les éléments qui constituent
cette notion de la liberté abstraite et purement
métaphysique?
C'est d'abord la faculté de choisir, et puis la
faculté de ne choisir que le bien; le choix des
moyens et le respect de la fin. La liberté n'est
donc pas, comme on l'a dit, la puissance de choi-
sir entre le bien et le mal. Car sortons un instant
de l'abstraction : il faudrait admettre que Dieu,
la source de toute perfection, n'est pas libre, et
que par conséquent il est imparfait. Et si l'on
reculait devant cette monstruosité, il faudrait
retomber dans cette autre : Dieu est libre, et
peut choisir entre le bien et le mal. Or, en Dieu
aucun de ses attributs n'étant distinct de son
essence, la puissance de faire le mal serait Dieu ;
la faculté d'être faible serait l'essence du Tout-
- 15 -
Puissant, le Néant serait de l'essence de l'Être.
Et voyez-vous d'ici la série de paradoxes hé-
géliens que l'on pourrait écrire en tête de tous
nos manuels de Philosophie : Le défaut est de
l'essence du bien, les ténèbres' de l'essence de
la lumière, le vice fait partie de la perfection,
l'erreur de la vérité, le désaccord de l'harmo-
nie, etc., etc., etc. Laissons à Victor Hugo le
soin de prolonger ces antithèses et passons.
La liberté est donc le choix des moyens et la
persévérance dans la poursuite du même but.
Dans l'homme, trouverons-nous les éléments
de la liberté? Oui ; l'homme peut choisir, — et ne
choisir que le bien. Mais cette dernière puissance,
dont l'exercice est toujours assuré en Dieu, ne
l'est plus dans l'homme. Il peut ne pas déplacer
la fin, et rester toujours, malgré tout, attaché au
vrai et au bien, comme l'ancre au rocher au milieu
de la tempête. Mais souvent il ne le fait pas ;
l'ancre de sa volonté se détache, et le frêle esquif
devenu le jouet du vent est englouti par les flots.
Le second élément de la liberté métaphysique se
trouve donc dans la liberté humaine, mais à l'état
imparfait. Comme toute la nature humaine, faite
d'ombre et de lumière, d'être et de néant, cette
faculté porte en elle-même la négation d'elle-
même, et dans son sein le germe de mort qui la
- 16 —
tue. Il est donc de l'essence de la liberté créée
de pouvoir faire le mal *.
Qu'est-ce à dire néanmoins ? Que ce pouvoir soit
la légitimation de tous les actes? Qu'il y ait
identité entre le pouvoir et le droit ? Non, car il
n'y aurait plus de morale, ni de société possibles.
Voilà ce que répond immédiatement le bon sens.
Eh bien, mon ami, c'est ici que nous rencon-
trons les libéraux doctrinaires. Ils affirment que
la liberté humaine est le droit absolu et le bien
souverain, qu'elle ne peut jamais être liée; que
l'homme ayant le pouvoir de penser, de dire,
d'honorer ce qu'il voudra, en a le droit par le fait
même, et que ni roi ni pape ne peuvent, sans
attentat, empêcher cette triple manifestation de la
liberté humaine.
Voilà le principe libéral.
Regardons-le de près, et suivons-le dans toutes
ses conséquences pour le voir se perdre dans l'ab-
surde et le monstrueux.
i. « La volonté divine est la seule en qui le péché ne
puisse pas être (parce qu'elle est elle-même la règle de ses
actes); et selon l'ordre de la nature créée, il peut être dans
la volonté de toute créature.
(Saint Thomas, I, q. LXIII. — A. i.)
17
Si la liberté ne peut être liée, d'où vient que
l'homme ait toujours fait et subi des lois? D'où
vient par conséquent qu'il soit toujours resté en
société? Les lois seraient-elles des crimes, et la
société « une dépravation de l'humanité ? »
D'où vient qu'autour de moi ma liberté soit
liée de mille manières ? Qu'on la siffle quand il
lui prend fantaisie d'être ridicule, qu'on lui tourne
les talons quand il lui plaît d'être malpropre,
qu'on la méprise quand il lui plaît d'être infâme ?
D'où vient enfin, si toutes les manifestations de
ma liberté ont droit à la tolérance de tous, que
tous la lui refusent? Que la science, les lois, les
moeurs, les arts soient si intolérants pour ce qu'on
appelle l'erreur, le faux goût, la révolte et le
crime ?
Voyez-vous, mon ami, une réponse possible à
ces questions, en partant de l'hypothèse libérale?
Les libéraux en donnent une pourtant.
Sans doute, disent-ils, notre liberté est liée,
mais par une abdication volontaire de sa puis-
sance. La société, dépositaire des droits dont
chacun de ses membres s'est dépouillé, se trouve
investie d'une puissance collective, issue de ces
- 18 —
puissances individuelles, sous laquelle doivent
s'incliner toutes les résistances ; sinon il n'y aurait
plus d'association possible.
L'adhésion de cette force collective décide de
ce qui est vrai, son sourire de ce qui est beau, son
code de ce qui est bien.
Vous le voyez, c'est le suffrage universel sur
toute la ligne i. Contenez un instant votre indi-
gnation, et suivez toujours avec calme la marche
logique de cette théorie.
Si elle est vraie, si c'est la société qui donne la
mesure du juste et de l'injuste, qui décrète le bien
et le mal, qui décide de ce qui doit être toléré ou
proscrit, et si la société est un fait humain, résultat
d'une association libre et volontaire , il faut ad-
mettre que ce qui est reconnu aujourd'hui comme
bien, pourra ne pas l'être demain. On pourra
donc avoir ainsi la justice de la veille et celle du
lendemain ; la « vérité d'en deçà des Alpes et la
vérité d'au delà. « Et pourtant il y a dans l'his-
toire un fait bien simple, mais qui semble contre-
dire cette conclusion : c'est que la morale, la
vérité, la beauté, n'ont jamais été mises au vote.
Il n'y a jamais eu de plébiscite pour déclarer que
le vol, l'assassinat, l'adultère, sont des crimes,
i. Voyez le Syllabus.
— 19 —
et pour opposer de ce côté des barrières à la
liberté. Il n'y a jamais eu de plébiscite pour ren-
dre un tableau de Raphaël supérieur à un plat
d'épinards du premier ràpin venu. Cette intolé-
rance inexplicable pour certains exercices de la
liberté humaine a de plus un caractère frappant :
c'est son universalité dans le temps et dans l'es-
pace, sa perpétuité et son étendue. D'où vient que
ces limites si étroites de notre libre activité soient
toujours restées les mêmes dans tous les pays
et que l'homme, qui tend toujours à élargir la
sphère de ses actions, n'ait pas brisé ces liens
embarrassants? Vous le comprenez, c'est qu'il ne
s'en est pas senti le droit. Si donc il ne peut les
les briser, il n'a pas pu les créer.
C'est qu'en effet l'homme n'a pas reçu le pou-
voir de fixer seul les limites de sa liberté. Elles le
sont dès son entrée dans la société, qui est un
fait nécessaire et divin, indépendant du consen-
tement des individus. In regno nati sumus, a dit
Sénèque, nous sommes nés liés, liés sans notre
volonté, et souvent malgré elle, par la loi divine,
et cette autre et première forme de la loi divine
qui s'appelle la loi naturelle, dont le pouvoir
social n'est que l'interprète 1. Et cette double loi
i. Les lois se découvrent et ne se font pas.
(Montesquieu.)
supérieure à l'homme enveloppe notre liberté dans
un cercle que nous ne franchissons que pour tom-
ber dans la barbarie, et rencontrer autour de nous
la plus intraitable intolérance.
Donc la libre abdication des individus ne fait pas
la société, et la société ne fait ni la morale, ni la
vérité, ni ce résultat du bien et du vrai qu'on appelle
le beau. Donc la liberté n'est pas le droit absolu.
Voilà une première réponse à la théorie libérale.
En voici une seconde :
S'il n'y a pas de vérité ni de justice en dehors de
celle que décrètent la loi humaine et le vote du plus
grand nombre, que vont devenir la dignité et la
liberté des individus ? Les voilà en face d'un ordre
qui révolte leur âme, et leur semble dégradant.
Quel principe invoquer pour résister? L'intérêt
personnel ? Mais il est clair qu'on pourrait ainsi
éluder toutes les lois, et rendre impossible toute
société. La conscience? Mais qu'est-ce que la con-
science dans ce système ? Un mot que, par com-
plaisance pour ceux qui croient à d'autres limites
de la liberté que les limites humaines, on laisse
encore dans le dictionnaire usuel, mais pour n'en
pas tenir compte dès que cette prétendue cort-
science et la loi se rencontrent et se combattent :
« La conscience doit se taire quand la loi parle, »
disait un des plus honnêtes libéraux de 89 1.
Et voilà bien, en effet, la dernière formule du
libéralisme : le despotisme de la loi.
C'est-à-dire : il n'y a rien de juste en dehors
d'elle, il n'y a pas de recours contre elle. Ne parlez
donc plus de respect de nous-mêmes, d'honneur
et de dignité personnelle; ne parlez plus de con-
science; plus de cette noble fierté qui fait relever
la tête en face de l'injustice ; il faut vous courber,
il faut vous aplatir sous l'inflexible niveau de la loi.
Voilà ce que devient la liberté entre les mains
de ces libéraux, et voilà les liens humiliants dont
ils l'enchaînent.
Pour nous, nous admettons sans doute que
l'homme naît libre et lié, mais lié par des liens
qui l'honorent et, au lieu d'empêcher l'épanouis-
sement de sa liberté, en sont la sauvegarde.
Est-ce que le médecin détruit la santé en arrê-
tant les progrès de la maladie? Est-ce que la
logique détruit la raison en l'empêchant de rai-
1. Bailly.
sonner faux? Il appartient néanmoins à l'essence
de la raison humaine d'être faillible, à l'essence
de la santé d'être instable, comme à l'essence de
la liberté d'être inclinée au mal.
Mais dire que s'opposer à cette inclination per-
verse c'est l'anéantir, équivaut à dire que l'oeuvre
de l'émondeur est l'oeuvre du destructeur, que le
remède qui guérit tue, que les liens de la logique
qui retiennent la raison loin des sophismes chan-
gent la nature et font de l'homme une bête.
Non, la liberté n'est pas détruite, parce qu'on la
limite dans son exercice, et qu'on l'aide à éviter ce
que Bossuet appelle « la honte de la nature, c'est-
à-dire le péché. » La liberté ainsi contenue s'affer-
mit, grandit et s'approche de la perfection, qui est
son besoin et son devoir. Les lois, les liens que
Dieu et les interprètes de Dieu jettent autour
d'elle l'empêchent d'aller se briser contre les
écueils où elle incline.
Voyez, la raison païenne avait entrevu cette
vérité, quand elle disait avec Épictète : « La
liberté, c'est l'innocence. » Mot profond, qui mérite
une place à côté de celui de nos saints livres :
« Ubi spiritus Domini, ibi libertas. » C'est qu'en
effet, nous ne sommes jamais en plus entière pos-
session de notre liberté que lorsque nous sommes
dans l'ordre, dans la voie indiquée par Dieu et
- 23 —
par notre conscience. Jamais on ne fait tant ce
qu'on veut que lorsqu'on fait ce qu'on doit.
L'homme par tout ce qui fait sa dignité et sa gran-
deur, par son intelligence, par son coeur, par sa.
conscience, l'homme veut le bien, et ne s'en écarte
qu'en abdiquant.
Les passions, en se déchaînant, enchaînent notre
liberté. « Qui facit peccatum servus est peccati •
a dit la Sagesse divine. Oui, le pécheur, celui qui
abuse de sa liberté, devient esclave. Il est rivé
comme à une chaîne d'acier 1, que d'abord il
ronge, qu'il maudit, qu'il secoue, mais qu'il ne
peut briser. Aussi, désespérant bientôt de sa déli-
vrance,il y renonce; et c'est alors en toute vérité que,
descendant au dernier degré de l'avilissement, à
l'acceptation de cette servitude infâme, et oublieux
de cette liberté qui l'avait sacré homme, il va
s'asseoir au dernier rang de l'humanité, aux con-
fins de la brute : « QAssimilatus est jumentis insi-
pientibus. »
Voilà ce que le libéralisme fait de la liberté, il
la tue. L'obéissance, au contraire, la soutient et
la couronne : « Servire Deo regnare est. » Et ici
encore, pour l'honneur de l'humanité, la raison
i. « Tenebar quasi catena ferrea. »
(Saint Augustin. — Confessions.)
— 24 —
païenne est d'accord avec la Raison divine :
« Parère Deo, libertas est 1. » La liberté, c'est
l'obéissance.
Et nous voilà, mon ami, revenus à notre point
de départ, à la définition de saint Thomas, que
maintenant vous devez mieux comprendre : la
liberté parfaite, c'est la pratique du bien, c'est
la marche constante vers le même terme : Dieu,
avec le choix de la route.
Ah ! laissez-moi saluer ici cette vraie liberté,
dont tout coeur généreux doit se faire le chevalier,
qu'il doit aimer avec passion, et défendre contre
tout despotisme avec une indomptable énergie.
Et laissez-moi aussi m'élever contre une indigne
manoeuvre de nos adversaires.
Il y avait un mot dans la langue pour expri-
mer ce culte et cette passion de la liberté ; et ce
mot ils nous l'ont pris, ils nous l'ont sali, ils en
ont fait l'enveloppe des plus absurdes idées, et
ils nous ont réduits à ne plus le rencontrer sur nos
lèvres que pour le maudire!
Mais à vous de voir où est le vrai libéralisme,
à vous de n'être pas dupe de cet odieux travestis-
sement, et de ne pas « vous payer d'un mot. » Ce
mot qu'ils nous ont pris, ouvrez-le, et voyez ce
i. Sénèque.
— 25 — .
qu'ils ont mis dedans; ils y ont jeté cette idée qui
est une sottise avant d'être une monstruosité : La
liberté est le droit absolu, et qui peut se résoudre
en ces deux ou trois formules : l'homme étant
faillible, il a droit à faillir; tout ce qu'il peut est
légitime ; il y a identité entre le pouvoir et le droit.
Or introduisez ces quelques aphorismes dans la
vie pratique, faites-en la base d'une constitution,
et vous aurez une société de loups qui se dévo-
reront entre eux, ou bien un troupeau de bêtes
broutant paisiblement l'herbe sous le bâton ferré
d'un berger accompagné de quelques chiens.
Heureusement l'homme ne va jamais au bout
de sa pensée ; et ici les libéraux sont hommes
comme les autres.
Ils admettent donc de fait l'intolérance quand
elle a pour objet de protéger une morale, une
science, un art reconnus comme l'expression de la
beauté, de la vérité et du bien. Mais sitôt qu'il
s'agit de religion, leur théorie sacrifiée tout à
l'heure se relève et réclame très-haut la tolérance
absolue.
D'où vient cette inconséquence? Et pourquoi ne
pas accorder au vrai religieux les mêmes droits
— 26 —
qu'au vrai moral, scientifique, social et artistique?
Ici encore, au lieu de raisons, c'est un mot que
l'on nous donne, « un de ces mots qui soulèvent
les masses et font des révolutions 1 « Ils nous
disent qu'en demandant la tolérance pour toutes
les opinions religieuses, ils ne réclament que la
liberté dépenser; « ce qui est un peu plus absurde
que de réclamer la liberté de la circulation du
sang. En effet, le tyran le plus capricieux ne peut
pas plus porter atteinte à l'une qu'à l'autre de ces
deux libertés; et Dieu lui-même, qui laisse les
hommes penser de lui ce qu'il leur plaît, ne pour-
rait gêner la liberté de penser sans dénaturer et
changer sa créature. Mais ce que les sophistes
appellent la liberté de penser, c'est la liberté de
penser tout haut, c'est-à-dire de publier ses pen-
sées par les discours ou par l'impression, et par
conséquent de combattre les pensées des autres.
Or parler ou écrire sont des actions, et même les
plus importantes dans une nation civilisée. 2 »
Si donc par liberté de penser, on entend la
liberté d'agir, je pose encore la même question :
Pourquoi, lorsque votre morale et votre science
i. John Stanley, le remarquable auteur de la Lettre
à Monseigneur Dupanloup. Paris, chez Josse, rue de
Sèvres, 31.
2. Bonald. Mélanges.
— 27
sont intolérantes, votre religion ne le serait-elle pas?
Pourquoi protéger vos moeurs en repoussant des
moeurs différentes, et ne pas protéger votre religion?
La vérité est absolue et intolérante de sa na-
ture. En face de l'erreur, elle nous dit toujours :
Tue-la ; et l'une ne peut pas plus tolérer l'autre
que le jour ne peut tolérer la nuit. Cette intolé-
rance de la vérité grandit avec son influence sur
la vie pratique. Déjà, dès les mathématiques, sa
j alouse inflexibilité nous dit : Hors des axiomes
point de salut. Mais cette excommunication, qui
devient plus sévère et se traduit à l'extérieur dans
les choses morales d'où dépend le bonheur de
notre vie temporelle, est irrévocable dans les choses
religieuses qui nous assurent l'éternité.
Si donc nous sommes sûrs d'avoir la vérité reli-
gieuse et de la posséder seuls tout entière, nous
avons le droit quand un nouveau système vient
nous dire : C'est moi qui suis la vérité, de chasser ce
prétendant. Le royaume des âmes n'a pas besoin
d'être déchiré par des prétentions rivales, venues
du dehors. Il trouve au dedans de lui-même de
ces déchirements terribles que Lucain appelle
des guerres plus que civiles, « bella plusquam
— 28 —
civilia, » et qui lui donnent le droit de fermer ses
frontières à des étrangers qui viendraient aug-
menter ses discordes.
Quand-une fois la conscience humaine a reconnu
l'empire d'une doctrine, il semble qu'elle ait le
droit de dire : L'empire, c'est la paix; et en consé-
quence d'éloigner, ou du moins de ne pas appeler
ceux qui pourraient ébranler cette paix.
A cela voici la réponse des libéraux :
1° C'est inutile;
2° C'est injuste.
Ces deux raisonnements, développés avec toutes
les ressources que peuvent donner le talent et
la passion de la liberté, ont trouvé des au-
diteurs et fait beaucoup de victimes, même
parmi les catholiques. Pour moi, je vous déclare
que de tous les sophismes, ceux-là me parais-
sent les plus faibles et les plus faciles, quoi-
que un peu longs, à réfuter; et que de tous les
combats que j'aurai à soutenir dans le cours de
cette lettre, aucun ne m'inspire moins de crainte
sur son résultat définitif.
Je voudrais pouvoir laisser parler ici nos adver-
saires, pour ne rien enlever à la force de leur
— 29 —
argumentation. Mais en général ils sont tous d'une
longueur qui dépasserait les bornes que nous nous
sommes prescrites. Je vais donc les raccourcir ;
mais je vous promets de ne pas les diminuer.
« Demander protection pour la vérité, c'est une
lâcheté, et comme toute lâcheté, elle déshonore
et reste inutile. La force souille une cause 1.
Protéger Dieu, n'est-ce pas la vraie impiété 2?
C'est douter de ses forces, c'est le faire battre en
retraite devant un ennemi qui ne pourrait sup-
porter un seul de ses regards. Ne craignez pas
les orages qui se forment sur les sommets de la
pensée 3. Ceux-là seuls s'en effraient qui doutent
de Dieu 4. "
Voilà nos adversaires, en diminutif, mais tels
que les ont entendus les Chambres françaises.
Eh bien, mon ami, ces hommes sur la vertu
desquels nous voulons bien n'élever aucun doute,
oubliaient, en parlant ainsi, tout ce que leur avait
coûté cette vertu.
C'est encore une vérité banale, que cette lutte
intime et sans trêve entre les tendances vicieuses
et les nobles aspirations de votre nature, entre ces
1. M. Jules Favre.
2. M. Jules Simon (Corps législatif, 1868).
3. M. de Pressensé (Assemblée nationale, 1872).
4. M. Jules Favre.
- 30 -
deux hommes que le poëte sentait en lui. Notre
coeur est un champ de bataille : « Tentés d'en-
bas, et sollicités d'en-haut, » nous ne répondons
Oui à l'appel divin qu'en acceptant les plus
rudes obligations, que nous dépouillons en
accueillant l'erreur.
Toute vérité menace d'une vertu, toute erreur
nous délivre d'un devoir.
Eh bien , dites-moi, demander la protection
pour la vérité, n'est-ce pas accepter la nécessité
du courage moral ? N'est-ce pas vouloir éteindre
tous les bruits qui pourraient étouffer cette voix
qui nous dit toujours : Sois pieux, sois probe,
sois chrétien ? Depuis quand serait-ce une
lâcheté de vouloir garder sa vaillance, con-
tinuer la lutte , et rester sur le champ de
bataille ?
D'où je conclus : demander la protection pour
la loi qui nous dit : Sois un héros, c'est déjà de
l'héroïsme.
De plus, c'est faire preuve d'intelligence et tenir
-compte de la manière dont la vérité s'acquiert et
se conserve.
Sans doute la force est inutile pour imposer la
- 3i -
doctrine, et la vérité a toujours repoussé son aide :
t Non est religionis cogère religionem, » a dit
Tertullien. L'on pourrait ajouter : « Vous entendez
ici l'Orient et l'Occident » et tous les Pères de
l'Église. Et tous ceux qui ont la moindre connais-
sance des âmes penseront toujours, malgré Mme de
Sévigné, que les dragons ne sont pas de bons mis-
sionnaires. La persuasion n'est pas fille de la force,
mais elle ne l'est pas non plus, sauf de rares ex-
ceptions, de la liberté d'examen et de la liberté de
la presse qui est son théâtre. — Avant tout, l'homme
est « un être enseigné 1 » qui reçoit plus qu'il ne
donne dans l'ordre de la vérité. Tout le monde
sait cela, même-ceux qui l'oublient; et tout le
monde est cela. Le catholique est un être enseigné,
et comme lui le protestant, le juif et l'impie. De
même, en politique, la foule des légitimistes, des
républicains, des socialistes, rentre dans la classe
des êtres enseignés. Les conservateurs sont peut-
être les seuls à qui reste l'honneur de la sponta-
néité; on est conservateur d'instinct, parce qu'on
est propriétaire ou paresseux. — Mais générale-
ment, on est l'homme de son journal, de son
parti et de son club ; et l'on a choisi ce journal, ce
parti, ce club, parce qu'op est le fils de son père,
i. Lacordaire (Première Conférence de Notre-Dame.)
— 32 —
et l'élève de son maître. Quelques esprits supé-
rieurs échappent seuls à cette hérédité des opinions,
et selon qu'ils s'appellent Bossuet ou Rousseau,
leur enseignement a quelquefois assez de puissance
pour faire passer un homme du temple protestant
dans l'église catholique, ou de l'église dans un
club socialiste.
L'enseignement de la vérité, et l'efficacité de
cet enseignement, voilà donc pour la société deux
questions vitales. L'État, souverainement incom-
pétent pour la première, est tout-puissant pour la
seconde. Les peuples ont soif d'enseignement; ils
courent écouter et applaudir quiconque veut être
leur maître, et ils s'abreuvent de ses paroles. Si ce
maître leur donne la vérité, ils ne la repousseront
pas, pourvu qu'en face de sa chaire l'erreur ne
dresse pas aussi la sienne, et qu'il n'y ait qu'une
voix qui se fasse entendre « unus magister, Chris-
tus. » — Eh bien ! les partisans de la protection ne
demandent à la force que de garder les portes de la
salle où le maître enseigne, et de ne pas y laisser
pénétrer les bruits du dehors et les enseigne-
ments discordants de l'erreur; et ils ne lui permet-
tent d'élever la voix que pour dire : « Le silence,
j'en réponds. Vous, persuadez. »
La persuasion est la' fille du silence ; le bruit
naît de la liberté que chacun a de tout dire ; et de
- 33 —
ce bruit naissent inévitablement le trouble des
esprits et l'ébranlement des convictions.
Il y a toujours, de par le monde, un nombre
considérable d'âmes qui demandent sincèrement :
« Quid est veritas? » La presse libre leur répond
par ses cent mille voix : Jésus-Christ,—Voltaire,
Proudhon, — Fichte, — Hegel !
Et comme le droit de tout entendre implique le
devoir de tout examiner, cela signifie : Achetez,
lisez, comprenez; élevez-vous dans les hauteurs
de la métaphysique, faites le tour des systèmes,
enfermez-vous dans le dédale de l'histoire, appre-
nez les langues savantes, initiez-vous aux secrets
de la critique, et alors vous saurez peut-être ce
qu'est la vérité.
— Eh ! mon Dieu ! « que feront alors les cordon-
niers et les servantes? » Il est vrai que Voltaire
déclare n'avoir jamais voulu les éclairer, et qu'il
»« les laisse en partage aux apôtres 1. » Dieu n'a
pas repoussé cette part illusoire qui lui était faite ;
et depuis « les fils de Voltaire » la lui disputent, et
c'est à elle qu'ils veulent imposer la liberté gra-
1. Voltaire (Lettre à d'Alembert, 6 décembre 1757).
C'est ce Voltaire, du reste, qui écrivait encore :
et Je ne suis pas parlementaire ; j'aime mieux obéir à un
beau lion qui est né beaucoup plus fort que moi qu'à
deux cents rats de mon espèce. »
- 34
tuite et obligatoire, le bruit obligatoire, l'examen
obligatoire, le scepticisme obligatoire, l'absence
obligatoire de toute foi religieuse, de tout principe
moral, de toute conviction polique.
La vérité se conserve comme elle s'acquiert.
Notre certitude doit se fortifier par l'habitude,
dans le silence, et fuir les chocs inutiles : « Il faut
avoir recours à l'habitude, une fois que l'esprit a
vu où est la vérité, afin de nous abreuver et de
nous teindre de cette créance qui nous échappe à
toute heure... Il faut acquérir une créance plus fa-
cile, qui est celle de l'habitude, qui, sans effort,
incline toutes nos puissances à cette créance, en
sorte que notre âme y tombe naturellement 1.
Cela peut ne paraître pas fier, j'en conviens,
mais c'est très-sage, parce que c'est fondé sur une
profonde connaissance de l'homme « automate
autant qu'esprit 2. » Oui, l'esprit laisse fuir l'éclair
qui a jailli, et le coeur s'émousser le sentiment
qui nous faisait aimer et mieux comprendre. Il est
vrai qu'il reste le souvenir. On peut se souvenir
d'avoir vu, d'avoir senti, et cela devrait suffire à
1. Pascal.
2. Pascal.
- 35 —
maintenir la certitude. Mais si ce souvenir ne
devient pas une habitude sans cesse avivée ne pour-
ra-t-il pas vaciller et s'éteindre? Ai-je bien vu?
Ai-je bien senti? se dira-t-on, surtout si non-seule-
ment l'on ne voit plus, mais qu'il nous semble par
moments vpir le contraire; si non-seulement on ne
sent plus, mais qu'il nous semble sentir le con-
traire?
Or c'est ce qui ne manquera pas de nous
arriver, si nos oreilles, imprudemment ouvertes,
laissent les bruits du dehors entrer dans notre âme,
et l'inquiéter dans la paisible habitude qu'elle se
faisait de la vérité. Il n'y a que des âmes bien no-
vices qui puissent s'imaginer que la vérité, une
fois assise en elles., n'a rien à craindre du spectacle
de l'erreur. Pourquoi ne pas soutenir aussi que
la vertu n'a rien à craindre du spectacle du
vice, et qu'une âme honnête peut impunément
promener sa chasteté aux bals de l'Opéra, ou dans
les romans de Pigault-Lebrun ? Aussi bien, quel-
ques-uns peut-être iront jusque-là. Naïves illu-
sions de gens qui ayant conservé l'idée de l'homme
normal, s'imaginent qu'elle représente encore
l'homme réel, et en tirent des conséquences à
faire trembler et à faire sourire quiconque a l'ex-
périence des faits.
Si la vertu religieuse et morale n'était qu'un
- 36 -
théorème de géométrie, dépendant de l'esprit
seul, je comprendrais qu'un tête-à-tête avec l'er-
reur fût sans trop de danger pour elle ; mais
quand il s'agit de questions appréciables, surtout
par le coeur ; quand les passions plaident la
cause de l'erreur, et soulèvent devant les yeux de
l'esprit un nuage si difficile à dissiper, c'est une
témérité d'affronter la lutte. Quelque audacieu-
sement gratuite, quelque effrontément absurde
que soit l'erreur, il y a en nous une fibre d'indé-
pendance qui tressaille à son aspect. Celui qui
croit déjà en ressent un trouble involontaire, et
celui qui cherche encore en éprouve un recul.
Les séductions de l'erreur atteignent même
celui qui l'aborde pour la combattre 1. L'erreur
est comme la tête de Méduse, dont l'aspect glaçait
le sang de ceux qui la regardaient en face.
— Ne se mettent-ils donc pas hors la loi de la
Providence ceux qui veulent nous imposer ce
voisinage meurtrier et nous obliger à un combat
pour lequel Dieu ne nous pas donné des forces ?
i. Vous connaissez le mot célèbre de Balmès : « Je suis
obligé, après avoir lu ces mauvais livres, de faire deux
heures d'oraison pour en secouer l'influence. »
37 -
Maintenant, mon ami, êtes-vous suffisamment
convaincu de l'inanité de la première objection
des doctrinaires, et croyez-vous qu'il ne soit point
lâche et inutile de demander protection pour la
vérité ?
Eh bien, abordons la seconde difficulté et
voyons si ce qui est évidemment utile est injuste.
Oui, disent nos adversaires, et cela pour quatre
motifs :
1° On n'est jamais sûr de posséder la vérité ;
2° Les dissidents sont peut-être de bonne foi ;
3° Et puisque Dieu les tolère, pourquoi nous
montrer plus justes que la souveraine justice ?
4° Enfin, les gouvernements, mandataires du
peuple, placés par lui à la garde des intérêts
communs, ne peuvent sans renier leur origine et
briser le pacte qui fait leur droit et leur force,
favoriser une partie de leurs sujets au détriment de
l'autre.
La première de ces objections se constate, et ne
se réfute pas. A celui qui ose s'en servir, on répond :
n Vous êtes sceptique, mais nous, nous croyons1.»
i. P. de Ravignan.
-38-
Nous croyons qu'il n'y a pas de vérité dans la con-
tradiction de la parole de Dieu et la négation de
la parole de l'Église, à qui Dieu a promis l'infail-
libilité.
Puis, si la charité nous presse, nous pourrons
ajouter : Prenez garde ! vous n'acceptez aucun
dogme, donc, vous vous courberez devant tous
les maîtres. Vous ne trouverez jamais dans votre
conscience vide et flottante, sans pouvoir jeter
l'ancre, à travers tous les systèmes et toutes
les doctrines, un point d'appui où vous puissiez
asseoir la plus faible résistance aux caprices du
despotisme. Votre scepticisme, complice de vos
intérêts peut-être, se taira quand il se trouvera en
face d'un homme qui osera lui dire ces paroles :
« La loi parle, donc la conscience doit se taire. La
liberté, c'est le despotisme de la loi.» Et alors tout
sera perdu, même l'honneur. Car aujourd'hui,
qu'est-ce que la loi qui parle ? La volonté des
vainqueurs de la veille attendant celle des vain-
queurs du lendemain. Et ceux qui s'obstinent à
ignorer où est la vérité, le droit, la justice, subi-
ront docilement la loi de la veille — et celle du
lendemain, tout en croyant rester honnêtes et libres.
Oui, ils sont libres de capituler, jamais de résister.
2° L'adversaire est de bonne foi. — C'est pos-
sible, aussi personne ne demande qu'on le punisse;
— 39 —
mais je demande qu'on me protège. Il est digne
de pitié, mais je ne veux pas le devenir.
On dira : C'est de l'égoïsme. C'est vrai; c'est
l'égoïsme des gens qui se portent bien contre ceux
qui ont la peste ; mais quand il s'agit des maladies
de l'âme, l'égoïsme qui nous les fait fuir est un
devoir, et un devoir plus pénible que la générosité
qui nous porterait à les secourir et à les partager.
J'ai dit pourquoi plus haut ; je n'ajoute qu'un
mot : Cet égoïsme n'est pas cependant le devoir
de tous. Le prêtre est là, revêtu par Dieu de la
force, de la lumière et de l'incorruptibilité pour
se jeter au milieu de la contagion. Il porte dans
son coeur tous les dévouements réduits à l'inaction
de ses frères ; il combat pour eux pendant qu'ils
continuent leur route vers le ciel, et ses luttes font
leur voyage plus tranquille, tandis qu'elles ensan-
glantent, et quelquefois retardent le sien.
3° Dieu est tolérant.
Mais il est éternel. Nous qui passons, nous
pouvons, dans la minute qui nous est donnée,
tomber et ne plus nous relever. Nous demandons
qu'on écarte de notre chemin quelques-unes des
plus dangereuses pierres d'achoppement, en
attendant qu'ayant l'immutabilité de Dieu, nous
puissions avoir sa patience, et tout tolérer quand
nous n'aurons plus rien à craindre.