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L'esprit de l'esprit / Alexandre Weill...

De
172 pages
E. Dentu (Paris). 1888. 1 vol. (179 p.) ; in-18.
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L'ESPRIT DE L'ESPRIT
V '~PETIT TRÉSOR D'ESPRIT
~'(Hîi~ ~M 1
~Bs COMP~" ç
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
GLANES D'ESPRIT
Complètement inédites
ET T
L'ESPRIT DE QUELQUES AUTRES
S<h)e,.)
t8~ :i
PARIS
E. DENTU, 3, PLACE DE VALOIS (PALAIS-ROYAL)
ET CHEZ
L'AUTEUR, 11, FAUBOURG SAINT-HONORÉ
1888
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
AVANT-PROPOS
Cet opuscule, entièrement inédit, a été écrit il y a
vingt-cinq ans.
Je n'en ai pas changé vingt-cinq mots
Dans ce temps, le chimiste Dumas prétendait que le
caractère des animaux et des hommes, physiquement et
mora'o'nt, dépendait de leur nourriture. Ainsi, disait-
il, le serpent n'est venimeux que parce qu'il se nourrit
de plantes vénéneuses. Le pigeon n'est doux que parce
qu'il dévore des graines douces. Les hommes donc peu-
vent se faire un caractère violent ou doux, selon leur
nourriture matérielle et spirituelle.
C'est archifaux sous tous les rapports.
On nourrirait un serpent de fraises et de miel, il n'en
distillerait que du venin.
On bourrerait un sot de tout l'esprit des siècles pas-
sés, il n'en ferait que des sottises I
L'homme peut élargir son intelligence par l'étude et
la science, comme il peut fortifier sa santé par une
nourriture frugale et substantielle, mai~ il. ne peut ac-
quérir de l'esprit ni changer de constitution. L'esprit
est à l'intelligence ce qu'est la mélodie à l'harmonie.
AVANT-PROPOS
IV
La mélodie se manifeste par des sons qui se suivent
et s'entre-suivent. L'harmonie se forme par des sons
qui se juxtaposent. On peut apprendre à juxtaposer et
à harmoniser des sons; mais, pour qu'ils se suivent mé-
lodieusement, il faut qu'ils se détachent de l'âme, l'un
après l'autre, comme les notes d'un rossignol ou les
perles de la rosée. L'esprit seul peut créer une œuvre
qui vibre. L'intelligence seule peut produire un ouvrage
harmonieux, composé de différentes idées empruntées
qui s'évaporent. L'esprit et l'intelligence réunis créent
des chefs-d'œuvre immortels.
Mon livre ne pouvant être utile qu'aux hommes d'es-
prit, me dis-je, à quoi bon le publier?
Depuis la proclamation de la propriété littéraire en
France, les hommes d'esprit se sont transformés en. vé-
ritables sensitives. Dès que vous les approchez, ils se
dérobent et se ferment. Ils ont peur d'être volés, bien
que leurs voleurs soient parfois plus volés qu'eux!
Et puis, y a-t-il en France un homme d'esprit qui.
croie avoir besoin d'apprendre d'un autre quoi que ce
soit? Je n'en connais pas Un jour, en ma présence, on
reprochait à M. Thiers de ne s'entourer que d'hommes
médiocres. Ah bahl répondis-je, les hommes d'État
français ne croient pas avoir besoin de lumières, il ne
leur faut que des chandeliers!
Mais alors, me demandera-t-on, pourquoi publiez-
vous votre livre sur l'esprit, après l'avoir gardé vingt-
cinq ans.
C'est que je l'ai relu. Et en relisant j'ai trouvé le pas-
sage suivant
AVANT-PROPOS
Y
« D'où vient, demande Salomon, que les sages et les
hommes d'esprit se trouvent devant les portes des
riches? »
La réponse est bien simple.
« Les riches, pour s'amuser, aiment à avoir chez eux
les hommes d'esprit. Les hommes d'esprit, au contraire,
ne reçoivent chez eux que leurs pairs.
« Pour que le riche devienne l'ami réel d'un homme
d'esprit, il faut qu'il ait de l'esprit lui-même.
« Ce qui fait que les grands n'ont point d'amis quand
ils ne sont pas eux-mêmes grands par l'esprit.
« Car on n'aime pas un homme pour le bien qu'il
vous fait, mais pour le bien qu'il daigne accepter de
vous.
« Un riche peut aimer un pauvre qu'il comble de
bienfaits, mais le pauvre n'aimera jamais le riche.
« Un homme d'esprit peut aimer un sot qu'il comble
de son esprit et que celui-ci gaspille comme le pauvre
gaspille les écus du riche au cabaret, avec une gour-
gandine
« Mais jamais sot n'aima, ni n'aimera un homme
d'esprit.
« De même que les riches sont les greniers d'abon-
dance des pauvres car ceux-ci sont incapables de
conserver et d'accumuler les fruits du travail de
même les hommes d'esprit sont les gardiens et les tré-
soriers des sots l'immense majorité des humains.
Ils sont les chiffres qui font valoir ces zéros. Sans les
hommes d'esprit, les sots, abandonnés à eux-mêmes,
s'entre-dévoreraient jusqu'au dernier. »
VI
AVANT-PROPOS
Hélas 1 depuis longtemps, en France, les zéros se
sont mis devant les chiffres et les ont annulés. Et de-
puis que les sots se comptent eux-mêmes, ils ne comp-
tent ptus 1
` Sots qui achetez ce livre, j'ai souvent profité de vos
sottises. Vous ne profiterez guère de mon esprit.
Donc, je vous dois plus que vous ne me devez.
ALEXANDRE WEILL.
'874.
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
H Qui veut acheter un maftre..?
1
Depuis quelque temps, les journaux grands et petits
sont à la recherche de l'esprit et des hommes d'esprit.
Il paraît, à les entendre, que l'esprit est devenu un
gibier assez rare. Naguère, disent-ils, on n'avait qu'à
faire partir un sifflet, et des compagnies entières
d'hommes d'esprit prenaient leur vol pour tomber dans
la carnassière d'un chasseur d'esprit, autrement dit, un
journal. Le mauvais temps, la cherté des loyers, le
manque de soleil et de printemps ont empêché les
vieux esprits de pondre et de faire des petits. L'esprit,
dit-on, s'en va.
Le fait est que l'esprit a toujours été et.sera toujours
chose très rare. « J'entends beaucoup de moulins, a dit
Shakespeare, un homme d'esprit, celui-là, mais
je ne vois pas la farine. En France, depuis longtemps,
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
8
à Paris surtout, on prend le son de l'esprit pour de la
farine, calembour à part.
En 1846, je me suis trouvé dans un salon où il était
permis de blaguer toutes les vertus, tous les sentiments
honnêtes, et où la médiocrité pérorante se croyait de
l'esprit, en rapetissant ce qui était grand, en grandis-
sant ce qui était petit.
Car la sottise ne se contente pas, chose curieuse,
d'envier l'esprit et le talent après avoir brisé ou noirci
un buste de marbre, elle le remplace par un buste de
cire ou de stéarine de sa façon et de son acabit.
Les hommes d'esprit exécutés, on s'en prit finale-
ment à l'esprit même.
« Rien n'est plus facile que d'avoir de l'esprit; s'écria
l'un, on n'a qu'à lire les petits journaux. a
« En France, disait un chauvin, tout le monde a plus
ou moins d'esprit. »
Enfin le maître de la maison, maître ès banalités,
s'écria <c On l'a dit, l'esprit à Paris court les rues. »
« En ce cas, lui dis-je en m'en allant, vous ne feriez
pas mal d'ouvrir à deux battants les portes de votre
salon. »
Le mot a été mis dans le Cor&fe.
C'est cet homme que Lamartine, en 1848, a envoyé à
Francfort pour représenter la France. Il s'appelait
Savoie. C'est de lui que Henri Heine m'a dit « D'ordi-
naire il est fou; mais il a des moments lucides, où il
n'est que bête! »
« Que faut-il faire, demandait un jeune homme à
M* de Rémusat, pour se faire aimer d'une femme ?
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
9
1.
<r II faut l'aimer, » répondit cette femme d'esprit.
On peut dire la même chose de l'esprit.
Rien n'est plus facile que d'avoir de l'esprit. Seule-
ment, il faut qu'au lieu de courir après lui il coure
après vous.
Et, de même que l'amour, l'esprit est involontaire.
Vous croyez peut-être, avec le naturaliste Lamark,
que le bélier et le taureau frappent du front parce qu'ils
ont des cornes. Détrompez-vous. Cuvier, Schopen-
hauer, Geoffroy Saint-Hilaire, ont prouvé qu'il ne leur
vient des cornes que parce qu'ils ont la volonté de
donner du front. La preuve, c'est que même l'agneau, le
chevreau et le veau essayent leurs fronts avant qu'il
leur pousse des cornes.
Et voilà toute la différence et toute la parenté entre
sots et hommes d'esprit.
Tous ont la volonté de donner, de frapper, de piquer
du front. Seulement, les uns ont des cornes, et les
autres n'en ont pas.
L'esprit, le véritable esprit, est un idéal divin de
grandes choses, de grands sentiments et de grandes
pensées!
L'homme qui a cet idéal se fait un cW~f~'MM, une
mesure qu'il adapte, soit aux figures historiques du
passé, soit à toutes les personnes qui passent devant
lui.
Cette mesure, véritable habillement, devient alors ou
une draperie majestueuse ou un travestissement.
Pour l'un il est trop petit, pour l'autre trop grand. Ce
vêtement divin, en effet, va à très peu de mortels.
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
10
De là vient souvent et la gaieté de celui qui habille
et déshabille les âmes, et la naïve badauderie des
grands enfants qui assistent gravement à ce spectacle.
Et, de là vient encore que l'homme d'esprit, en'adap-
tant cette mesure céleste à ses propres actions, se
trouve sot, tout ce qu'il y a de plus grotesquement sot.
Seulement, il a assez d'esprit pour se l'ôter tout de
suite et pour le jeter sur un passant. Et comme
Louis XIV, qui faisait pénitence sur le dos des pro-
testants, il flagelle ses propres sottises sur le dos
d'autrui, et les flagelle sans miséricorde.
De là résulte qu'un honnête homme peut être dupe,
mais qu'il n'est jamais un sot; et qu'un malhonnête
homme peut singer l'esprit, en vrai Tartuffe, pour
cacher ses ridicules vicieux c'est un hommage que
le vice rend à la vertu mais qu'il n'est jamais un
homme d'esprit. Car, tôt ou tard,il se flagellera sur
son propre dos, en présence d'une foule de sots. De
Maistre l'a déjà dit: II est plus de coquins qui courent
après le châtiment que de châtiments qui courent après
les coquins.
Il en résulte enfin que, dans une société modèle de
sentiments honnêtes, d'idéal et de vertu, l'esprit res-
semblerait quelque peu au serpent qui mord une lime
d'acier.
On le voit, il y aura toujours de l'esprit et des
hommes d'esprit.
Ce qui distingue l'espèce humaine des plantes et des
bêtes, c'est que les plantes ne possèdent qu'une force
reproductive, et que les bêtes, sauf deux ou trois excep-
tions, se rapprochent plus ou moins des qualités infé-
rieures de l'homme.
L'homme, par son organisation nerveuse, non seu-
lement sent plus vivement que la bête, mais la sensation
chez lui se détache comme chose à soi et devient image.
Cette image s'appelle idée, c'est-à-dire ce ~Mme~o~.
Cette puissance de se dédoubler, de détacher une
chose à part, une pensée enfin, est exclusivement
divine. C'est le fiat lux du roi de la création.
Tous les hommes ont plus ou moins la faculté de
voir les sensations qui se corporifient en se détachant
de leur être. Ils lés voient, soit dans le passé, ce qui
s'appelle mémoire, soit dans l'avenir, ce qui s'appelle
jugement.
Mais très peu d'hommes ont le ~OMM~ à la hauteur
du vouloir, ce qui est tout à fait de l'essence divine.
Entre la volonté et l'exécution, la plupart des hommes
faiblissent et rentrent quelque peu dans la catégorie
des bêtes.
La puissance de l'homme fait à l'image de Dieu
consiste non seulement à imaginer une pensée repré-
<
II
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
t2
sentant une volonté, mais pour ainsi dire à détacher
cette pensée du sujet, à la rendre objet à part, soit par
la forme du verbe, soit par un corps de marbre ou de
couleur, soit enfin par des faits qui deviennent histo-
riques. H ne suffit pas de voir le beau, il faut pouvoir
le créer. L'artiste manquant d'imagination ne voit pas
la nature comme le poète; mais le poète même échoue,
si son pouvoir de forme, de parole, de couleur n'est
pas à la hauteur du vouloir.
L'homme qui a ce pouvoir est un homme supérieur,
un homme de génie, et le génie, dans la langue sacrée,
s'appelle Es~ Il est plus près de Dieu que les autres
hommes, et, comme ces diamants qu'on nomme soli-
taires, il ne saurait vivre sur le même pied avec ses
semblables qu'il juge d'après lui-même, auxquels il
suppose autant de force, autant d'imagination, autant
de pouvoir qu'à lui, qu'il peut aimer mais qu'il n'estime
plus, dès qu'il apprend à connaître leur infériorité et
leur faiblesse.'
De là vient que l'homme d'esprit réussit peu dans
les affaires. H voit les hommes meilleurs et plus élevés
qu'ils ne le sont. Il les juge d'après lui.
Ces hommes d'esprit, dans l'espèce, ressemblent à
des éléphants qui seraient forcés de vivre et de penser
avec des buffles et des ours, ou seulement à des chiens
qui, ayant le pouvoir de la mémoire, seraient co.n-
damnés à vivre avec et pour des veaux.
L'éléphant et le chien, supérieurs aux autres espèces
du règne animal, ne peuvent vivre que seuls, entre eux,
ou avec l'homme, leur supérieur, leur dieu.
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
!3
De même l'homme de génie ou d'esprit ne peut vivre
qu'avec et pour d'autres hommes d'esprit, ses égaux,
ou bien il se crée un être supérieur, un Dieu enfin, pour
lequel il travaille avec la même fidélité que le chien
travaille pour l'homme, Souvent l'homme-éléphant se
révolte contre son cornac Dieu; mais, après avoir
nié, écarté, assassiné même son guide, il cherche ses
enfants, se met à leurs pieds, et redevient éléphant-
homme comme devant.
Oui, il est un Dieu pour l'homme supérieur, absolu-
ment comme il est un homme pour la bête supérieure.
Et de même que l'homme ne répand son affection
que sur la bête d'esprit, tout en reconnaissant les
autres, de même Dieu n'aime que les hommes supé-
rieurs, tout en donnant la pâture à tous les humains.
« Parce qu'un homme, dit Plutarque, est amateur de
chevaux, il n'aime pas pour cela les rosses et les hari-
delles, tout en les soutenant. »
C'est ainsi que Dieu aime les hommes.
Être homme d'esprit, c'est donc avoir le pouvoir de
sentir, d'idéaliser ses sensations au point de les déta-
cher, de s'y refléter et de les corporifier, soit par la
parole, soit par la couleur, soit par un fait.
On n'acquiert ce pouvoir que par l'esprit, c'est-à-dire
par la volonté primitive qui, passant par le cerveau,
devient image transparente, idée enfii, et qui, par la
comparaison avec une autre image, devient raison.
La raison, en effet, est le rapport juste entre deux
extrêmes, rapport qui n'est vu que par l'esprit.
Chaque fois que l'Écriture parle du souffle puissant
que Dieu a pour ainsi dire détaché de son être pour le
prêter à l'homme, elle le désigne par le mot Esprit.
Dès la création, l'Esprit de Dieu plane sur le chaos.
Quand un prophète parle au nom de Dieu, il dit qu'il
est inspiré de son Esprit.
Tous les hommes ont des passions et des sensations.
Presque tous ont plus ou moins de mémoire pour se
rappeler le passé et pour espérer dans l'avenir.
Mais l'esprit seul juge entre deux sensations deve-
nues images, entre deux souvenirs, entre deux espoirs.
L'esprit non seulement se détache, se dédouble et.
se crée soi-même de rien, mais, comparant deux choses
inégales l'une à l'autre, il raccourcit l'une, rallonge
l'autre, et préétablit des lois d'idéal, de beauté, de
grandeur et de justice.
Dieu, en créa~ nature avec l'esprit, s'est créé des
lois pour les suivre lui-même. Il ne les viole ni ne les
suspend jamais
S'il n'avait pas eu cet esprit de se créer des lois, il
ne serait pas Dieu.
L'homme, avec son esprit divin, s'est également créé
des lois qui s'appellent Pn'Mc~es.
III
L'ESPRfT DE L'ESPRfT
15
Mais, de même que la nature ne serait plus rien si
l'esprit de Dieu se retirait d'elle pour la guider, de
même les principes ne sont plus rien et ne servent plus
à rien de bon, dès que l'esprit de l'homme n'est plus là
pour les appliquer. Tout principe mal appliqué produit
le contraire du but pour lequel il a été créé.
Toute la grandeur de l'humanité est donc toujours
dans l'Esprit de l'homme, de même que toute la beauté
de la nature est dans l'Esprit de Dieu.
L'esprit c'est la lumière le principe n'en est que le
réflecteur.
Si abstraite que soit une idée, dès qu'elle s'énonce,
elle devient moitié matérielle, moitié idéale.
Il faut donc toujours que l'esprit idéal éclaire la
partie matérielle, l'idée devenue principe; autrement
ce principe conduit à l'abîme, aux ténèbres.
La religion est un idéal devenu principe.
Sans esprit, elle conduit au fanatisme et à l'anthro-
pophagie.
La justice est un idéal devenu principe.
Sans esprit, c'est ~M~MMiK~Ms, summa t'~Wa.
L'amour est un idéal devenu principe. Sans esprit, la
haine est préférable. Il vaut mieux être haï avec esprit
qu'être aimé sans esprit. C'est même le plus grand des
supplices.
Le principe de l'amour poussé à l'excès, sans la
raison de l'esprit, entraîne à des crimes que la haine
intelligente évitera sagement.
La force est un idéal devenu principe qui s'appelle
Justice.
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
16
Sans esprit, c'est le plus grand fléau de la terre c'est
la Tyrannie!
Dieu n'est pas grand, fort, puissant et juste parce
qu'il possède grandeur, force, puissance et justice,
mais parce qu'il est l'Esprit qui applique ces principes
pour la conservation du monde.
Le feu blanchit et noircit, amollit et durcit à la fois.
possède donc les principes de noirceur et de blan-
cheur, de dureté et de mollesse.
S'il possédait l'Esprit d'appliquer ces principes, le
feu ne serait plus un élément, mais un être divin comme
l'homme, plus grand même que l'homme.
L'homme, professât-il les principes les plus purs,
sans l'esprit pour en mesurer les rapports et les appli-
quer à propos, cet homme n'est qu'une bête supérieure.
L'âme ne crée pas, elle rêve.
Le sentiment ne crée pas, il répercute.
Le cerveau ne crée pas, il n'est qu'un canal épurateur
et sécréteur.
L'Esprit seul met en lumière, ce qui en hébreu veut
dire créer.
L'Esprit seul compare, juge et donne une forme à la
création.
L'esprit seul vit à l'image de Dieu.
Parcourez l'histoire. Tout ce que le principe a cru
fonder s'est écroulé sous les attaques d'un autre prin-
cipe. Mais ce que l'esprit a créé est indestructible, car
l'esprit n'est pas seulement dans l'humanité, mais
encore au-dessus d'elle. L'esprit qui émerge du cerveau
de l'homme, au lieu de descendre vers la terre, s'élève
vers le ciel. Véritable colonne de lumière, il montre à
l'humanité le chemin qui conduit à Dieu.
L'esprit est au principe ce que sont les ailes au
papillon. Sans ses ailes, le papillon n'est qu'une che-
nille.
Que seraient les héros de la Grèce primitive sans
l'esprit d'Homère? Est-il sûr seulement qu'ils aient
existé ?
Mais qu'importe! puisque Homère existe toujours.
Que serait la civilisation sans l'esprit de Moïse?
Un tas d'idolâtres et de sacrificateurs de chair hu-
maine 1
C'est Moïse qui a dit le premier « Tu aimeras ton
prochain comme toi-même. » C'est encore lui qui le
premier a dit « Dieu, c'est la Justice! »
Prenez, un à un, les rois de tous les peuples. Vous
IV
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
!8
verrez que ceux-là seuls qui ont eu de l'esprit étaient
justes et bons, par conséquent grands.
Vous verrez que ceux qui. ne se targuaient que de
leurs principes, même religieux, étaient d'affreux
tyrans, dont l'édince à peine élevé s'est écroulé, soit
sous une rafale d'esprit, soit sous le bélier du principe
contraire.
Les faiblesses, les défauts, les vices même des mo-
narques d'esprit n'ont pas fait la moitié du mal que les
prétendus principes des rois médiocres et sots..
Louis XVI était bon et Charles X aussi. Mais Charle-
magne, Philippe-Auguste, Charles V, Henri IV et Riche-
lieu étaient des hommes d'esprit.
La plus farouche vertu pour créer et fonder ne vaut
pas un homme d'esprit. Telle femme d'esprit, malgré
ses faiblesses, a créé des royaumes qu'une reine rigide,
mais sotte, a poussés dans l'abîme.
Les reines, réellement vertueuses, celles qui mar-
quent dans l'histoire, n'ont créé qu'avec leur esprit.
La vertu de Blanche de Castille n'a pas fait la moitié
du bien qu'a fait son esprit.
Clotilde, la fondatrice de la France, avait de l'esprit.
Jeanne d'Arc avait plus d'esprit que tous les hommes
qui l'entouraient.
Le malheur des rois de France, dans leurs dérègle-
ments, c'est d'avoir préféré de belles et sottes maî-
tresses à des reines d'esprit; ou bien d'avoir épousé des
princesses étrangères, vertueuses, mais sottes et bi-
gotes. e
Aussi longtemps que les rois de France ont épousé
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
I9
des Françaises, non seulement ils ont régné avec esprit,
mais encore ils ont eu la vertu en surcroît.
Car ce qui longtemps a distingué la Française des
chrétiennes'étrangères, ce fut son esprit. C'est pour-
quoi aussi elle. conserve plus longtemps sa beauté, l'es-
prit étant le sel du corps.
La France existe depuis des siècles. Mais ce. qui
rayonne d'elle dans le monde, ce ne sont pas ses rois,
dont la plupart n'existent presque plus de nom, mais ses
hommes d'esprit, depuis Éginhard et Rabelais jusqu'à
Rivarol et Chateaubriand.
Si la Pologne avait eu un homme d'esprit, un livre
d'esprit devenu européen, jamais roi n'eût osé en pro-
poser le partage.
La Russie a eu un empereur et une impératrice d'es-
prit qui ont fait d'elle ce qu'elle est.
Mais si elle ne produit que des autocrates, si elle ne
crée pas un livre où s'inscrira son esprit à la face de
l'humanité, elle disparaîtra, si nombreux que soient ses
combattants.
Jamais les Juifs ne disparaîtront tant que durera ~es-
prit. La Bible, étant la véritable charte de noblesse de
l'humanité, créée par l'Esprit et paraphée par la justice
de Dieu.
L'Allemagne, qui existe depuis des siècles, ne rayonne
que depuis Luther, Leibnitz, Lessing, Mendelssohn,
Schiller, Kant, Jean Paul, Louis Boerne, Henri Heine
et ses nombreux savants et hommes d'esprit.
La Prusse a été créée par l'esprit de Frédéric.
Elle se perdra sûrement par le principe sans esprit.
20
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
L'Italie et l'Espagne vivent de leurs restes d'esprit
du passé. La nationalité a beau être un principe, si
elle ne crée pas des hommes d'esprit et de talent, elle
reste lettre morte.
On aura beau élever des monuments gigantesques,
entasser millions sur millions, créer industrie sur indus-
trie, inventer vapeur sur gaz et télégraphe sur ballon,
un règne ne vit que par l'esprit qu'il produit.
Louis XIV serait un pauvre sire sans Molière, Racine,
Boileau et La Fontaine.
L'esprit seul vit et crée du bien, l'esprit seul est divin
et immortel.
Lui seul auréole la vertu et illustre le progrès! I
Le principe est le despote, l'esprit est le roi de l'hu-
manité
Rois, potentats, princes, ministres, diplomates, légi-
férez, ordonnancez, libellez, entourez-vous d'armées
sans nombre, de toutes les splendeurs de la vie. Sans
esprit, vous n'êtes que des cadavres qui s'engraissent
pour des vers. D'u~ trait de plume, je vous biffe, je
vous dépouille, je vous nie, je vous tue, si j'ai de
l'esprit.
v
L'homme d'esprit a besoin d'une certaine science
pour des données générales. H a besoin d'intelligence
pour suivre la logique des principes. Mais la science
ni l'intelligence ne créent rien, ni ne produisent rien de
grand sans l'intuition de l'esprit, car à tout moment
l'homme se trouve aux prises avec des situations qui
défient et la science et l'intelligence: situations qui ne
peuvent être entamées que par l'esprit, parce que du
premier coup d'œil il en voit le côté faible, le défaut de
la cuirasse.
Ce qui fait que l'esprit seul ne vieillit jamais, forcé
qu'il est de se renouveler avec chaque difficulté.
Ce qui fait encore qu'il faut infiniment d'esprit pour
appliquer l'esprit du passé au présent.
Absolument comme le diamant qui ne se polit que
par la poussière du même diamant.
« L'esprit, dit Jean Paul, est un noble coursier qui
fait jaillir instantanément des étincelles de chaque pavé
qu'il touche. Il faut à l'intelligence un briquet pour
allumer une lumière.
« Comme le coq, l'esprit embrasse à la fois de son
coup d'œil et le héron dans l'air qui le menace et le
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
22
vermisseau sur la terre dont il fait sa pâture. Il paraît
petit, mais, comme certains petits insectes, il a mille
yeux.
« L'intelligence est un géant comme Polyphème, qui
n'a qu'un œi!.
« L'esprit profite de la science. L'intelligence n'en
profite pas. Elle ne voit le soleil que dans l'ombre.
« L'esprit enfin est un riche changeur dont la fortune
consiste en monnaie courante.
« L'intelligence est un économe qui n'a qu'une for-
tune immobilière. »
L'esprit étant le roi de l'humanité, il en représente
l'ordre qui a créé la liberté; toute médiocrité conduit à
la tyrannie!
Le vieux père Meyer Rothschild, avant de mourir, fit
venir ses enfants et leur raconta l'histoire suivante
« Un paysan voyageant avec un âne chargé d'un bis-
sac, rencontra un derviche demandant l'aumône. Celui-ci
voyant que le bissac sur l'âne était plein d'un côté et
vide de l'autre, se mit à rire et s'écria Oh le sot
paysan! si l'âne pouvait parler, il demanderait certai-
nement que son fardeau fût équilibré dans les deux
parties du sac!
« Le campagnard allait faire droit à l'observation du
derviche, lorsqu'en le regardant il découvrit qu'il avait
des souliers éculés et des bas troués.
« Ta remarque, dit-il, est juste, mais je n'en laisserai
pas moins le bissac dans l'état où il est, car, si tes con-
seils étaient bons, tu en aurais profité pour toi-même.
< En effet, quelques pas plus loin, le paysan trouva
un tas de cailloux diamantés, et comme un côté de son
bissac était tout prêt à les recevoir, il eut le temps de
les charger et d'échapper à deux voleurs qui suivaient
sa trace.
« Mes enfants, ajouta le vieux père Rothschild, ne
consultez jamais un homme, si spirituel qu'il paraisse,
qui ne sait pas se suffire à lui-même. Ou ses conseils,
VI
24
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
même bons, portent malheur, ou bien cet homme n'a
qu'un esprit de clinquant. »
Bon nombre de lecteurs s'inscriront en faux contre
cette maxime que les frères Rothschild ont religieuse-
ment pratiquée. Ils diront qu'il peut y avoir des hommes
d'esprit ne sachant pas faire leurs propres affaires, et
capables pourtant de donner de bons conseils, ou bien
même de gérer avec succès les affaires d'autrui, voire
celles de l'État.
Oui, il est des esprits et ce sont les plus grands
dédaignant la fortune et les richesses, et capables,
tout ce qu'il y a de plus capables, de gouverner un
État. Mais ce n'est pas par impuissance qu'ils restent
pauvres, mais par vertu et sagesse. Ils savent que la
fortune n'est jamais dans l'homme, mais en dehors ou
à côté de lui. Ils savent que la fortune est pour la plu-
part du temps un lourd fardeau dans la vie, et que,
même bien employée, elle ne laisse pas la moitié de
traces de bien, que donnent la vertu et l'esprit; mais il
y a un monde entre savoir être pauvre en gagnant sa
vie et quémander à la porte des riches, ou devenir leur
flatteur et leur parasite.
Il y a quelque temps, un sot journaliste, qui non seu-
lement se croit de. l'esprit, mais qui a fait accroire à
d'autres sots qui le lisent qu'il en avait, m'accosta dans
la rue et me dit
Est-ce vrai que vous êtes très riche ?
J'ai deux milliards de fortune, lui répondis-je.
Deux milliards! s'écria-t-il; vous vous moquez de
moi. Et où sont-ils?
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
25
2
Je ne me moque jamais de personne, répliquai-je.
J'ai bien deux milliards à moi. Seulement, comme je
n'en ai pas besoin et pour m'éviter le tracas d'un si
grand maniement d'affaires, j'ai nommé un gérant. Lui
seul en es* responsable. Moi, je ne m'en occupe jamais.
Et quel est ce gérant?
Vous voulez dire ce malheureux? Je puis vous dire
son nom. Il s'appelle Rothschild et demeure dans la rue
Laffitte.
Là-dessus, ce monsieur, en se touchant le front de
son doigt, me quitta brusquement en se disant « Cet
homme est toqué »
J'aurais dû ajouter que je n'étais pas trop content de
mon gérant. Il dépenserait deux fois plus, il fonderait
même le premier établissement d'invalides civils, je ne
lui en voudrais pas, ni ne le révoquerais
Toute la différence entre l'homme et Dieu se réduit
à ceci
Dieu donne tout à l'homme et ne reçoit jamais rien
de lui.
L'homme, au contraire, reçoit toujours de Dieu et
ne lui donne que des éloges, c'est-à-dire rien.
En quoi consiste l'esprit d'un homme;
A pouvoir se passer des hommes.
Ou bien, à les forcer de ne pas pouvoir se passer de
lui.
Or, celui qui ne sait pas se passer des hommes, ne
s'imposera jamais 1
Qu'est-ce que la vertu, quand on l'analyse jusqu'à la
dernière réduction?
'L'ESPRtT DE L'ESPRIT
26
Une âme qui se suffit à elle-même et qui- se mire.
dans sa propre splendeur.
Ce n'est déjà pas si sot de pouvoir se passer de ses
semblables, et de ne point se laisser tracasser par l'am-
bition et les soucis qu'elle remorque.
C'est ce qui a fait dire La vertu c'est le contentement,
et le contentement c'est le bonheur.
La première qualité de l'homme d'esprit est de tra-
vailler pour pouvoir se passer des sots, la majorité des
hommes, ne fût-ce que pour garder son esprit libre, afin
de se défendre contre eux.
Cette indépendance d'esprit ne s'acquiert ni ne se
maintient que par deux vertus, qui d'ordinaire poussent
sur'l'esprit comme les ailes sur l'oiseau.
Ou n'avoir besoin d'aucun bien matériel, savoir se
passer de tout superflu, jeter comme Diogène l'écuelle
en voyant un chien laper l'eau de sa langue. Cela ne
s'obtient que par une grande sobriété.
Ou savoir conserver juste autant de fortune qu'il faut
pour sustenter sa vie matérielle, sans avoir besoin de
tendre la sébile aux riches, envieux de l'esprit, parce
qu'il ne peut se gagner, comme la fortune, par tout le
monde. Cela ne s'obtient que par l'ordre.
Voltaire et Beaumarchais ont prouvé que l'esprit
savait très bien acquérir de la fortune dans les affaires.
Mais Voltaire avait de l'ordre et savait, à la rigueur,
vivre pauvre sans se présenter avec une sébile sur le
seuil des riches. %>
L'esprit de l'esprit c'est l'ordre, a dit Montaigne.
Et celui qui n'a pas d'ordre dans ses affaires est abso-
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
27
lument incapable de gérer les affaires d'autrui, à plus
forte raison celles de l'État.
Pourquoi, demanda-t-on à Lycurgue, n'as-tu pas
introduit la démocratie dans l'État a
Introduis-la d'abord dans ta maison, répondit-il.
On peut faire la même réponse à tous nos soi-disant
grands hâbleurs, grands mangeurs, grands blagueurs
qui, vivant comme des fous, ou comme des sots enri-
chis, prétendent avoir la sagesse infuse et se présentent
pour gouverner un pays, quand ils ne savent pas gouver-
ner une bicoque et quatre -arpents de terre.
Ils me font l'effet de ce fou de Metz qui, ayant acheté
des tasses à cinquante centimes la pièce qui n'en va-
lait que quarante, répondit
Ah bàh! je m'en tirerai sur la quantité. J'en ai
acheté dix mille.
Le père Rothschild avait donc raison.
vu I
Avant de citer de nombreuses preuves à l'appui de la
prédominance de l'esprit et de son influence exclusive
sur la civilisation et le progrès, constatons que par-
tout et toujours, dans n'importe quel temps et chez
n'importe quel peuple, l'esprit ne se manifeste et ne
frappe que par une image. Car, pour être vu, il faut que
l'esprit se voie d'abord soi-même.
Depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours,
depuis les révélateurs divins jusqu'aux saltimbanques
des rues, l'esprit n'a eu d'autre langue que l'image.
Celui donc qui a dit « Comparaison n'est pas rai-
son, était un sot fieffé. »
A ce titre, Moïse et Jésus, David et Isaïe, Salomon
et Homère qui n'ont parlé qu'en images, n'auraient pas
eu de raison; à ce titre encore, tous les' penseurs, tous
les philosophes, tous les poètes, tous les hommes de
génie enfin, n'eussent été que des extravagants.
Bien au contraire. On peut dire avec Ma'imonide
« Toute raison humaine ne jaillit que d'une compa-
raison. » Tout dans une langue jusqu'au mot même de
langue, fait image. C'est par l'image, par la nature
que l'esprit et la raison se forment. L'esprit en langue
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
29
2.
raisonnée s'appelle 7~, LMn~ere. La justice est une
balance. Mais, comme il n'y a presque pas de justice sur
cette terre, l'esprit a trouvé que le plateau plein des-
cend et que le bassin vide monte. La justice humaine
n'est impartiale qu'avant de juger. Dès qu'elle pèse, elle
se trompe.
L'homme, en énonçant un principe, n'a rien fait pour
convaincre son prochain, pour frapper son âme, quand
il n'appuie pas la vérité de ce principe sur l'esprit qui
fait image.
Qu'y a-t-il plus sot que de sculpter une idole et de
l'adorera
Pourtant Moïse, en disant, au nom de Dieu « Je suis
Jéhovah ton Dieu, tu n'auras pas d'autres dieux à côté
de moi, » n'a pas, il paraît, assez dit. David attaque les
faux dieux par des images et il dit « Ils ont des oreilles
et n'entendent pas, des yeux et ne voient pas. » Par ces
mots seulement, l'idolâtrie reçoit le coup de grâce.
Et Isaïe ajoute « Le pot peut-il se vanter de se
mettre au-dessus du potier qui l'a pétrie »
Tout l'esprit de l'Évangile est en images.
« Les belles images, dit Rivarol, viennent de Dieu. »
Elles ne blessent que l'envie et l'impuissance.
Les exemples à l'appui de cette vérité abondent.
Citons-en trois des plus populaires
Ménénius Agrippa, pour apaiser le peuple romain,
après lui avoir fait, mais en vain, un discours, invente
l'image de l'estomac et des membres. Cette image spi-
rituelle eut un plein succès, bien qu'un démocrate eût
pu tourner contre Agrippa le même esprit. Car le
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
30
peuple, aussi bien que le sénat, peut représenter l'es-
tomac. Et quand Shakespeare amplifiant sur le Ro-
main, dit aux pauvres mutins « Toi, grand orteil, de
quoi te plains-tu ? Toi, petit doigt, qu'as-tu à dire a s L&
grand orteil et le petit doigt auraient pu répondre
« Seigneur Agrippa, vous n'êtes qu'un bras de ce grand
corps représenté par l'estomac. L'estomac c'est l'État,
la patrie, c'est le peuple entier, pauvres comme riches,
plébéiens comme patriciens. »
S'ils ne l'ont pas dit, c'est qu'Agrippa seul avait de
l'esprit, et que, partant, il représentait l'estomac. L'es-
prit seul gouverne, s'il ne règne pas.
La seconde image est celle du roi Scilure, qui disait
à ses quatre-vingts nls « Souvenez-vous que l'union
fait la force. » Ses fils auraient sans doute bien vite ou-
blié cet apophtegme, si vrai qu'il fût, n'eût été l'image
que Scilure y attacha avec son faisceau de dards qui,
réunis, résistaient à tous les efforts des fils, et qui, sé-
parés, cédaient un à un à la force débile d'un vieillard.
Quel cuistre eût osé dire à Scilure « Comparaison
n'est pas raison »
Le Talmud affectionne particulièrement Timage. Un
jour, raconte-t-il, un chariot chargé de haches traversa
une forêt.
Et tous les arbres de trembler
C'en est fait de nous! s'écria un jeune hêtre. On
va nous abattre tous.
Ne craignez rien, répondit un vieux chêne. Pour
nous abattre, il leur faut des manches. Or, sans nous,
point de manches
L'ESPRIT DE L'ESPR!T
3!
H en est ainsi, ajoute cet homme d'esprit, de tout ce
qui, dans l'humanité, est violemment abattu.
On livre toujours soi-même le manche à une hache
qui nous fend en deux!
Cette comparaison n'est-elle pas raison ?
Et cette image admirable de l'éloquence. Je ne sais
plus le nom du poète qui l'a trouvée.
« L'éloquence, c'est un cavalier calme sur un cheval
fougueux. »
C'est tout un volume dans une ligne.
« Ils sont aveugles, s'écrie Descartes, en parlant des
fanatiques sans raison, et ils veulent nous attirer dans
des caves pour nous ôter l'avantage de nos yeux intel-
lectuels et pour égaliser les chances de victoire 1 »
« Les tyrans éteignent les lumières, dit Chamfort,
comme les voleurs cassent les réverbères »
Qui donc oserait dire à Descartes et à Chamfort
« Comparaison n'est pas raison. »
Ils me demandent par quoi on remplacera leurs su-
perstitions et leur sanglant fanatisme s'écrie Vol-
taire voyez-vous l'homme pris par un tigre qui lui
saute au cou et se demandant par quoi le remplace-
rai-je ? »
Quel est le pédant qui oserait répondre à Voltaire
a Comparaison n'est pas raison »
Quand Salomon, dit la légende, tout jeune encore,
monta sur le trône si glorieusement élevé par le génie
de son père, Dieu lui apparut dans un songe et lui dit
« Je te veux du bien pour l'amour de ton père, mon
fidèle serviteur David. Demande-moi une grâce.
Donne-moi l'esprit de sagesse et de justice,
répondit Salomon, afin que je puisse rendre justice à
ton nombreux peuple.
Puisque tu désires posséder l'esprit de sagesse et
de justice et que tu ne me demandes ni fortune, ni
gloire, ni longue vie, ni victoire sur tes ennemis, je
t'accorderai ta demande et te donnerai le reste en
surcroît. »
Songe ou réalité, Salomon, en recherchant l'esprit, a
demandé le don le plus précieux que Dieu puisse
accorder à un roi.
Tout ici-bas prospère par l'ordre et la justice, mais
sans esprit point d'ordre ni de justice 1
C'est pourquoi ce même Salomon dit « Malheureux
le peuple dont le roi est un sot ou un jeune homme! »
En effet, quand l'esprit reste en dehors du gouverne-
VIII 1
L'ESPRtT DE L'ESPRIT
33
ment, quelle qu'en soit la forme, ce gouvernement, son
principe fût-il d'airain, se rouillera et se brisera.
L'esprit est à la vérité du principe ce qu'est l'huile
aux roues de fer.
Josèphe, l'historien, raconte le fait suivant
Un roi de la Judée exila dans un accès de colère un
de ses serviteurs dont il n'avait pas suivi les conseils.
Plus tard, dépossédé et fugitif, ce roi rencontra le
citoyen exi'é et lui dit
Toi qui m'as donné de si bons conseils, dis-moi,
ai-je quelques chances pour remonter sur le trône?
Sire, répondit le serviteur, votre vainqueur n'a
pas plus d'esprit ni plus de vertu que vous. Seulement
vos péchés étaient plus gros que les siens. Quand les
siens seront plus gros que les vôtres, et cela ne tardera
pas, vous recouvrerez le pouvoir.
Et il revint au pouvoir, et cette fois-ci il eut assez
d'esprit pour écouter les conseils de son serviteur.
Tous les grands rois fondateurs de royaumes, tous
les grands législateurs, tous les grands ministres
étaient des hommes d'esprit. La force ne fonde quelque
chose de durable que lorsqu'elle est employée avec
esprit, ou plutôt elle ne devient force réelle que par
l'esprit de justice.
L'esprit disparu, la force la mieux établie tombée
dans les mains d'un sot ou même d'une médiocrité
orgueilleuse, se disloque et se dissout. Il n'est pas de
principe qui puisse le sauver.
Denys, le tyran, fondateur de la monarchie de Syra-
cuse, ayant appris que son fils avait enlevé une femme
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
34
mariée, lui dit « Mon fils, quelle mauvaise action
avez-vous vue de votre père, pour vous permettre un
pareil méfait~
Ah! répondit le fils, vous n'avez pas eu un tyran
pour père.
Et vous, mon.fils, qui êtes un sot, repartit le
père, vous n'aurez pas de fils qui le sera »
Le fils, en effet, fut chassé de Syracuse et vendait
des figues dans les rues d'Athènes.
Ce même Denys, ayant comblé de biens un favori
indigne, disait à un ami d'esprit qui lui en demanda la
cause
« Je veux qu'il y ait dans mon pays un homme plus
haï et plus justement haï que moi. Car le peuple hait
toujours plus ou moins le pouvoir. »
« Si ta veux juger du bonheur d'un peuple, dit un
homme d'esprit de l'antiquité, vois où est l'esprit en
haut ou en bas.
« S'il est sur le trône ou alentour, le peuple est heu-
reux, car il n'y aura dans ce pays ni séditions ni
désordres. Si nombreux que soient les ennemis, ils
seront divisés et vaincus.
« Mais si l'esprit se trouve en dehors du' pouvoir,
soit dans la personne d'un tribun, soit dans un ennemi
du dehors, quitte ce pays au plus vite. Car l'esprit
c'est le vent qui brise le gouvernail d'un navire. »
Rivarol dit « Ce n'est pas l'océan, le peuple, qui
suscite la tempête, mais le vent, l'esprit révolution-
naire. » Un écrivain d'esprit moderne a dit « L'anar-
chie ne monte jamais du peuple au pouvoir,.mais elle
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
5
descend d'un pouvoir sans esprit jusqu'au peuple. »
Savez-vous, disait un tribun sot à Phocion, savez-
vous que, si le peuple entrait en fureur, il vous jouerait
un mauvais tour.
Oui! répondit Phocion, s'il entrait en fureur; mais,
s'il avait un accès d'esprit, c'est à vous qu'il s'en
prendrait
Durant le règne de ce Phocion, le peuple d'Athènes
était heureux. Un jour, un autre tribun séditieux ap-
porta la nouvelle de la mort d'Alexandre le Grand et
proposa de déclarer la guerre séance tenante aux Macé-
doniens.
Il n'y a pas de hâte, disait Phocion. Si Alexandre
est mort aujourd'hui, il sera encore mort en huit jours.
Mais, s'il n'est pas mort, ce n'est pas le tribun qui le
vaincra.
La nouvelle était fausse.
Philippe, le père d'Alexandre, avait beaucoup d'es-
prit,beaucoup plus que son fils. Il écrivit aux Athé-
niens avant la bataille de Chéronée
« Je viens d'apprendre que vous avez élu dix géné-
raux en un jour.
« Il m'a fallu dix années pour en avoir un seul (Par-
ménion). Mais cet un battra vos dix. »
On connaît les mots d'esprit de Périclès, de Thémis-
tocle, d'Alexandre, de César, de Scipion, de Pompée,
d'Annibal et de plusieurs autres grands hommes de
l'antiquité. Je n'en citerai que quelques-uns moins
connus.
Au moment de livrer bataille, après avoir traversé un
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
~6
fleuve, Parménion fit observer à Alexandre le Grand
qu'une phalange entière n'était pas encore arrivée et
qu'il valait mieux attendre.
Ceux qui veulent se battre sont arrivés, répondit
Alexandre, et il gagna la bataille.
Un soldat de César ayant déserté pour se rendre
dans le camp de Pompée, ce dernier lui demanda où il
avait laissé son cheval.
Au camp de César, répondit le chevalier.
Cet homme, dit alors Pompée, a pris un meil-
leur parti pour son cheval que pour lui-même.
Le mot de Socrate à sa femme est la meilleure
histoire de ses bourreaux. Celle-ci ayant pleuré en
s'écriant Mourir et mourir innocent!
Aimerais-tu mieux, repartit Socrate, que je mou-
russe coupable~ >
Thucydide, il y a plus de deux mille ans, dans quel-
ques lignes pleines d'esprit, a jugé et condamné les
avocats et les orateurs.
Un avocat, raconte-t-il, apporta à un philosophe un
discours qu'il avait préparé pour être prononcé devant
les juges.
Deux jours après, l'avocat revint pour avoir l'avis
du philosophe.
J'ai lu votre discours, répondit celui-ci, il m'a
paru admirable. Je l'ai relu, il m'a paru moins bien. Je
l'ai relu pour la troisième fois, et je l'ai trouvé détes-
table, faux depuis le commencement jusqu'à la fin.
Alors je gagnerai mon procès, répliqua l'avocat.
Vous dites?
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
37
3
Certainement. Vous oubliez que les juges ne l'en-
tendront qu'une première et seule fois!
Mais on ne citera pas un mot spirituel ni de Marius,
ni de Néron, ni de Caligula, ni de Comn. de, ni même
des frères Gracques, qui décidaient une cause juste
mais probablement sans esprit.
Quand l'esprit disparaît des hauteurs de l'aréopage
athénien, c'en est fait de la nationalité et de la liberté
grecques! 1
Le seul mot de la décadence de Rome est Sit ~~s
dum non sit vivus. Mot cadavéreux qui sent la crapule
sanguinaire et la décrépitude sociale.
Si j'avais un conseil à donner aux rois absolus et aux
chefs des États constitutionnels et républicains, je leur
dirais
Méfiez-vous des hommes qui n'ont jamais dit un mot
d'esprit. Ne les employez que pour des services rou-
tiniers et subalternes.
Tâchez d'avoir du moins, pour amis, tous les hommes
d'esprit qui vivent sous votre règne. Car s'ils ont de
l'esprit contre vous, c'est que vous ne gouvernez pas
avec ordre et justice.
La calomnie, la méchanceté, l'envie, ce sont les armes
des impuissants, des médiocrités, véritables orties qui
ne piquent plus dès qu'on les serre d'une main ferme.
Mais, quand un homme d'esprit fait rire le peuple à
vos dépens, et on n'arrête pas plus l'esprit avec la
force que l'on n'arrête l'air avec la paume de sa main,
c'est qu'il est votre juge et qu'il vous juge au nom
de l'ordre, de la justice et de la vérité.
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
38
Et pour un homme qui rit, des milliers d'hommes
pleureront tôt ou tard.
Car, tôt ou tard, le jugement que l'homme d'esprit a'
inscrit dans l'histoire avec de l'encre noire; sera inscrit
de nouveau dans le même livre avec du sang humain.
H est des injustices flagrantes, cruelles, absurdes, qui
ont résisté durant des siècles à toutes les vengeances, à
tous ies crimes, à tous les discours des docteurs sans
nombre et qui ont disparu' devant un éclair d'esprit,
comme les ténèbres disparaissent devant l'aurore d'une
belle journée.
L'homme qui prononce ce mot est toujours un en-
voyé de Dieu, c'est-à-dire un instrument divin, créé et
mis au monde pour dire son mot.
Qu'il meure après dans l'abondance ou dans la mi-
sère, qu'importe! Sa mission est accomplie.
Souvent le messager du ciel n'a qu'un mot. Mais par-
fois aussi il en trouve trois ou quatre à travers trente
ou cent volumes, et alors ces trois ou quatre mots spi-
rituels, qui retentissent du pôle arctique au pôle antarc-
tique, font une révolution sociale et changent la face
du monde.
Ces hommes représentent l'esprit de la vérité et
l'idéalde'Ia justice, souvent sans s'en douter; car, dans
leurs actions, ils ne sont pas plus justes ni plus rai-
sonnables que les autres.
Presque toujours ils sont les victimes de la société.
IX
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
40
Mais, même victimes, ils la dominent. Comme Diogène.
esclave, ils s'écrient « Qui veut acheter un maitre ? »
« L'écrivain, le penseur, l'esprit, dit Rivarol, peut
recruter des soldats, mais il est peu de généraux qui
puissent recruter des lecteurs. S'il en. est un capable
d'en recruter, le monde est à lui. »
De là vient qu'il est dangereux d'avoir de l'esprit.
Car, dès que Dieu en a affligé un mortel, dès que l'es-
prit de Dieu, comme dit l'Écriture, pèse sur un homme.
cet homme ne s'appartient plus. 11 devient instrument,
divin, il est vrai, mais toujours instrument. Il risque
sa vie pour un mot. Si fort qu'il soit, il n'est point
d'Achille sans talon. Et, comme les sots rampent par-
tout, ils trouvent facilement le côté vulnérable de ce
talon. Mais, en tombant, il meurt comme Samson, c'est-
à-dire en enterrant par un mot toute une société de
Philistins.
Voyons plutôt.
La noblesse française a eu bien des luttes à soutenir
durant plusieurs siècles. Elle représentait longtemps la
liberté contre le pouvoir absolu par un mot « Qui t'a
fait comte? Qui t'a fait roi? »
Bientôt, ayant abusé elle-même de son pouvoir, l'es-
prit passait du côté du peuple.et la noblesse était con-
damnée.
« Combien de maîtres y a-t-il, osa dire Beaumarchais,
dignes d~être valets ? »
De nos jours, le valet honnête et capable devient bien
vite maître à son tour, mais il ne devenait pas noble
du temps de Beaumarchais'.
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
4i
Plus la société se rapproche de la justice, moins
l'esprit mord dessus.
t Convenez-en, disait Rivarol à Chamfort, la révolu-
tion n'est dirigée ni contre le roi, ni contre la reine, ni
contre l'assemblée. La nation française n'en veut qu'à
la noblesse.
C'est vrai, répondit Chamfort.
Mais, poursuivit Rivarol, la noblesse n'est-elle
pas l'intermédiaire entre le roi et le peuple ? a
Oui, répliqua Chamfort, comme le chien est l'in-
termédiaire entre le chasseur et le lièvre. »
Après ce mot, c'en est fait à tout jamais des privi-
lèges de la noblesse
C'est Chamfort qui est l'auteur du titre de la bro-
chure de Sieyès « Qu'est-ce que le tiers état ? ToM~.
~M'a-~7? Rien. 0
Le mot est bon. Il a fait une révolution. La brochure
est médiocre, comme tout ce qui est sorti de la plume
de Sieyès.
Après ces mots, Chamfort n'avait plus rien à dire, ni
à faire. Il pouvait se donner la mort.
Je crois, moi, que, si Rivarol eût été ministre de
Louis XVI, jamais ce roi ne serait monté sur l'échafaud.
Cet homme d'esprit a bien eu une entrevue avec le roi.
Il lui disait « Sire, il y a dans votre cour trop de
zéros pour de simples soustractions. » Hélas! c'était de
l'hébreu pour ce pauvre roi. Il le congédia en haussant
les épaules.
Il y a toujours dans une nation un homme d'esprit
capable de la tirer des embarras et même de l'abîme.
L'ESPRtT DE L'ESPRIT
42
Mais, quand Dieu veut éprouver une nation, il commence'
par hébêtir ceux qui la gouvernent, afin qu'ils né se
doutent même pas de la sagesse.
C'est là le sens du mot latin Quos vult ~e~erë JuPi-
ter dementat.
C'est ce même Rivarol qui a dit a Les coalisés sont
toujours en arrière d'une armée, d'une idée et d'une
année. »
Substituez la légitimité aux coalisés, et vous avez
une prophétie navrante digne d'Isaïe et de Jérémie.
Si, d'un côté Rivarol, dit des vérités à ses amis, d'au-
tre part, il ne ménage nullement ses ennemis. Il dit
encore à Chamfort
« Vous serez dévoré.
Ah bah! répondit celui-ci. Les idées du peuple
sont trop éclairées.
Rien n'est plus près de la barbarie, répondit
Rivarol, que la civilisation la plus avancée. Plus l'acier
est poli, plus il est près de la rouille, »
On sait la fin de Chamfort, qui s'écriait « C'est la
fraternité de Caïn »
Longtemps la lanterne servait de gibet au peuple en
fureur. Mais quand l'abbé Maury lui avait dit < Y
verriez-vous plus clair 1 il brisait du coup la corde de
la lanterne.
Pendant des siècles, la haute canaille catholique pil-
lait et lapidait les malheureux juifs. Mais un jo'uc. un
'juif, conduit au lieu de supplice, dit au peuple
Que vous ai-je fait pour que vous désiriez ma
mort~
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
43
Vous avez crucifié notre Dieu.
Moi s'écria-t-il~ je n'étais pas né.
Tes aïeux 1 lui répondit un fanatique.
Eh bien s'exclama le patient avec un sourire sar-
donique, si vous attrapez le mien, crucifiez-le à votre
tour.
Qui donc, après ce mot, oserait encore martyriser
un juif?
Un autre juif, auquel on offrait vingt mille francs
pour se convertir, répondit « Ce que je vois dans
votre propostuon, c'est que ma religion vaut vingt mille
francs de plus que la vôtre, puisque, dans le troc, vous
voulez me rendre cette somme. »
Je recommande ce mot à tous ceux qui détestent
les conversions feintes, forcées et intéressées.
Quand Camille Desmoulins avait dit dans son jour-
nal K Aujourd'hui, il y a eu un miracle à Paris ua
homme est mort dans son lit, » le pouvoir de Robes-
pierre était renversé Mais ce mot coûta la vie à ce
pauvre Camille.
Chose sublime! Il est impossible d'avoir de l'esprit
contre une vérité il est impossible de railler un prin-
cipe de justice.
Moïse et les prophètes peuvent et osent railler les
idoles mais jamais païen n'a raillé Dieu. On peut lutter
contre une vérité, on peut la nier, mais non la railler.
Quand on peut tourner en ridicule une religion, c'est
qu'elle est l'œuvre des hommes. Ce qui est humain
doit changer ou se transformer, mais ce qui est divin
est éternel, car c'est de l'esprit.
L'ESPRIT DE L'ESPRIT
44
Si nous descendons un peu dans la société, nous
trouverons le même danger des'mots spirituels selon la
position sociale'de celui qui les dit et de ceux auxquels
ils sont adressés.
Les courtisans de je ne sais plus quel roi avaient
l'habitude de railler un homme d'esprit sur sa petite
taille. Un jour qu'ils se prosternaient devant le prince
royal, un enfant « 0 les niais s'écria le raillé resté
debout moi seul ici j'ai la taille d'un homme, » Ce
prince, j'allais dire cet imbécile, arrivé au pouvoir et
se ressouvenant du mot de l'ami de son père, ordonna'
qu'on lui coupât les jambes, afin de lui rapetisser la
taille. « Sire, dit-il, vous aurez beau faire, je serai tou-
jours plus grand que vous d'une tête )) »
J'ai dit un mot pareil à M. Paul de Saint-Victor.
Dans une critique injuste, il me reprocha d'avoir
gardé les vaches de mon village. Ce qui est vrai. a Si
jamais vous les aviez gardées, lui répondis-je, vous les
garderiez encore! »
Mais je ne suis pas sûr que le mot est de moi. !I se
peut qu'il soit une réminiscence.
En 1866, une loi sur la presse fut proposée, soumise
à plusieurs commissions qui, après plusieurs mois,
accouchèrent d'une véritable loi de tendance.
Cette fois-ci, m'écriai-je, au café de Madrid, la
montagne n'accouche pas d'une souris, mais d'une
souricière.
Le mot fut répété à la Chambre et la loi ne fut pas
votée.
« Monsieur, dit un millionnaire à un poète pauvre,
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3.
d'où vous vient votre orgueiD vous n'avez pas le sou. e
Je suis un homme, répondit le poète, ayant
besoin d'argent, mais vous, vous êtes de l'argent
ayant besoin d'un homme. »
Un de ces mots a coûté à Lessing sa place de secré-
taire chez un haut personnage à Breslau
Dans cette maison, il rencontra souvent à la table
du jeu un baron allemand, espèce de sot orgueilleux
exigeant des égards doubles, et pour ses écus et pour
sa naissance. Lessing le traitait comme son égal ou
plutôt comme son inférieur. Un jour, le baron lui dit
<[ D'où vous vient, monsieur, l'audace de me trai-
ter de pair à pair ? a
J'ai pour le moins, répondit Lessing, autant d'es-
prit que vous avez de fortune; et tenez, ici le poète
prit une pièce de deux sous, avec cette pièce d'ar-
gent, qui m'appartient, j'ai autant de fortune que vous
avez d'esprit. »
Ces sortes de mots ont une immense influence dans
la bouche d'un chef de peuple ou d'une armée, car le
peuple n'aime guère la modestie
« Général, disait un officier, l'ennemi est trop nom-
breux il a dix bataillons de plus que nous. »
Et pour combien de bataillons me comptez-
vous? ? répondit le général.
Je crois que ce fut Agésilas. Mais le mot restera
éternellement vrai, car, comme dit Plutarque, une
armée de cerfs commandée par un lion, vaincra tou-
jours une armée de lions conduits par un cerf.
Le poète Bürger, pauvre et malade, demanda un
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secours à un ministre en lui offrant son travail et son
temps.
Le ministre refusa.
« Votre travail, répondit-il, n'est bon que pour l'Al-
manach des Muses. »
A l'instant Bûrger répondit
« Les ânes ont toujours raillé les rossignols en leur
reprochant d'être incapables de porter des grains au
moulin. Les rossignols, du moins, n'ont jamais reproché
aux ânes de ne pas savoir chanter. »
Le lendemain, il manda sa mésaventure à son ami
Stollberg, en accusant l'aveugle fortune.
« Hélas! répondit Stollberg, de tout temps les poules
ont prétendu que les aigles ne savent pas marcher
parce qu'ils savent planer. Quant à la fortune, tu lui fais
trop d'honneur, mon ami elle n'a jamais été aveugle.
C'est tout simplement une coquine qui s'assemble avec
ce qui lui ressemble. s
Un jour, un directeur de journal, incapable d'écrire
une ligne et me morigénant à tort et à travers, m'en-
gagea à lui écrire un article sur la différence des
hommes d'esprit de l'antiquité et des temps modernes.
Un article, répondis-je, trois lignes suffisent. An-
ciennement les hommes d'esprit chevauchaient sur des
ânes, aujourd'hui ce sont les ânes qui chevauchent sur
les hommes d'esprit.
Il est pourtant des hommes d'esprit qui, par une.
longue expérience, savent dire de grandes vérités sans
blesser la personne, si haut qu'elle soit placée, à la-
quelle ils s'adressent. Il est vrai que ces mots ont été
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dits à des hommes qui eux-mêmes avaient de l'esprit.
Richelieu invitait Voiture à lui dire son avis sur des
vers qu'il venait de faire.
Voiture, s'approchant de la fenêtre, répondit
« Cette fenêtre est trop haute, monseigneur. »
Boileau disait à Louis XIV
« Rien n'est impossible à Votre Majesté elle a vouiu
faire de mauvais vers, elle a parfaitement réussi. »
Ce même Louis XIV ayant dansé, je ne sais plus quel
ami lui raconta que, Philippe ayant conseillé à Alexan-
dre de concourir aux jeux olympiques, celui-ci ré-
pondit
& Oui, à condition que mes concurrents seraient fils
de rois. »
Mais l'exemple le plus frappant de l'importance d'un
tour de mot est celui-ci
Un sultan, ayant rêvé qu'il avait perdu ses dents jus-
qu'à deux, fit venir ses interprètes. « Sire, lui dirent-ils,
vous perdrez vos amis. » Il les chassa. Arrive un tout
jeune homme qui lui dit « Sire, vous conserverez
deux amis. A l'instant, il fut nommé ministre. H avait
cependant dit la même chose.
Depuis que Candide a dit « Je vois un pendu, nous
'sommes dans un pays civilisé, » on a discuté l'aboli-
tion de la peine de mort. Mais j'ai bien peur que le
mot de Karr « Que messieurs les assassins commen-
cent, » ne la remette à des temps meilleurs.
Toutes les grandes époques historiques ont eu leur
mot.
Le mot de Catheride « Si nous perdons la bataille,
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4S
nous prierons Dieu en français, » est la critique la plus
mordante de deux siècles de guerre.
De nos jours, les mots politiques n'ont pas perdu de
leur importance.
Le règne de Louis-Philippe n'a eu que le mot, peu
idéal « Chacun chez soi, chacun pour soi. » Pourtant,
le mot de Thiers « Le roi règne et ne gouverne pas, »
est une médaille qui n'est point encore fruste. Nos
arrière-petits neveux l'entendront encore plus d'une
fois.
Lamartine, d'un mot, a fait replier le drapeau rouge.
Il aura beau reparaître momentanément, on lui criera
toujours « Tu n'as fait que le tour du Champ-de-
Mars, » et ces sortes de mots sont d'un effet terrible.
La révolution de février, en général, a créé plusieurs
mots d'esprit, car dans ce temps-là la critique avait
beau jeu. Quiconque voudrait recueillir les mots qui
ont été dits dans les clubs de ce temps, ferait une
œuvre historique dont la portée serait plus haute que
celle des discours officiels.
Je n'en citerai que deux.
Un ouvrier se présente au Club des clubs pour être
délégué.
Quels sont vos titres? lui demande Sobrier.
Deux ans de prison.
Et Sobrier de se tourner vers ses amis et de dire en
souriant
Qui est-ce qui n'a pas fait deux ans de prison ? a
Au club des Indépendants, un candidat à l'Assem-
blée s'écria, comme de coutume