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L'Héritage d'un misanthrope, la Chasseresse, Un bouquet de pervenches, par F. Favier

De
324 pages
J. Hetzel (Paris). 1865. In-18, 324 p..
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L'HÉRITAGE
D'UN
LA CHASSERESSE
UN BOUQUET DE PERVENCHES
PAR
F. FAVIER
PARIS
COLLECTION HETZEL
J. HETZEL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
18, RUE JACOB,, 18
L'HERITAGE
D'UN
MISANTHROPE
IMPRIMERIE GENERALE DE CH. LAHURE
Rue do Fleurus, 9, à Paris
L'HÉRITAG
D UN
LA CHASSERESSE
UN BOUQUET DE PERVENCHES
PAR
F. FAVIER
PARIS
COLLECTION HETZEL
J. HETZEL, LIBRAIRE - EDITEUR
18, RUE JACOB, 18 j
Tous droits réservés
1865
L'HÉRITAGE
D'UN MISANTHROPE
L'HÉRITAGE
D'UN MISANTHROPE.
I
Si, aux voyageurs qui traversent le Lémarj, Évian
apparaît comme une cité riante, comme un gracieux
amphithéâtre surgissant des massifs de luxuriants om-
brages, couronné d'un côté par le chalet pittoresque de
l'établissement de Bonnevie, de l'autre par le magnifi-
que hôtel des Bains; toutefois les touristes qui l'auront
traversé en suivant la route du Simplon, auront dû écrire
à son endroit sur leur album : Ville triste, mal bâtie,
peu propre, partant peu agréable. Les malades que leurs
médecins y envoient boire ses eaux alcalines, jugent na-
turellement de même, puisque c'est la vérité. Néanmoins,
malgré ce jugement défavorable, le souvenir qu'ils en
emportent n'est pas sans douceur, sans regret ni sans
envie; et plusieurs y reviennent volontiers. C'est qu'au
delà de ces vieilles et vilaines maisons, de ces rues mal-
propres, qu'heureusement on a vite franchies, la nature
4 L'HÉRITAGE
déploie avec luxe et presque en liberté, ses plus splen-
dides décors, ses plus sublimes contrastes. Avec des mon-
tagnes majestueuses, des roches hardies, des sapins, des
châtaigniers séculaires, et surtout avec le lac, ce lac au
cristal si profond et si pur, aux rivages moelleux etriants,
elle compose des tableaux d'une harmonie, d'une variété
enchanteresses que l'imagination emporte, que les yeux
veulent revoir.
Évian donc, malgré ses imperfections physiques et
l'inintelligence de sa construction, qui est telle que pou-
vant se faire, avec un quai planté d'arbres, une prome-
nade devant leurs portes, pouvant ouvrir leurs fenêtres
sur cette plaine azurée du lac et mettre ainsi cette belle
glace dans tous les appartements — à part quelques hôtels
antiques, plus pompeux de nom que d'aspect, — les Évia-
nais lui ont tourné le dos et se sont serrés à mi-côte tout
au long de la route, comme des aubergistes pour har-
ponner les voyageurs.
Ce qui oblige les amateurs du Léman qui veulent le
saluer à leur réveil de se hucher au quatrième étage
pour en apercevoir un peu le profil.
Malgré, disais-je, son inintelligence architecturale,
Évian, grâce à la prodigalité de la nature à son égard,
grâce au caractère aimable et sympathique de ses habi-
tants, est, pour ceux qui l'ont bien connu, comme un
ami sincère et sans prétention auquel on pardonne sa
négligence et ses défauts en faveur des sensations bonnes
et agréables qu'il nous a données.
Il sera, en outre, quand il voudra, la plus coquette, la
plus fraîche, la plus attrayante ville d'eaux qui puisse
tenter les amateurs. Pour obtenir ce résultat toutefois
il ne faut pas qu'un maire intelligent et progressiste
D'UN MISANTHROPE. 5
se retire devant un conseil conservateur.... des boues et de
l'obscurité, qui se décharge sur les averses du soin de
balayer les rues et sur la lune de celui de les éclairer.
Évidemment ce n'est pas l'histoire municipale de la
ville qui préoccupe ma pensée et sollicite ici ma mé-
moire ; mais bien plutôt celle de quelques personnages
que j'y ai rencontrés et dont la position m'a paru digne
d'intérêt.
Ceux qui ont séjourné à Évian pour leur plaisir ou
leur santé connaissent tous la Nymphe des eaux et Léon
Duroveray. Celle-là est une chaloupe, fine et légère,
glissant rapide sur la surface du lac avec ses deux gran-
des ailes gonflées par le vent et les banderoles de son
pavillon flottant au-dessus des mâts comme des flammes
rouges, bleues et blanches.
L'autre est son propriétaire. Le patron également de
plusieurs chaloupes et canots, que, par une courtoise
flatterie, on appelle le capitaine. C'est un grand et agile'
garçon de trente-deux ans, dont la politesse respectueuse,
les prévenances et la douceur, qui ne sont du reste pas
une exception parmi les mariniers du port, plaisent fort
à la clientèle féminine que chaque jour il transporte à
la source ferrugineuse d'Amphion. Aussi est-il en con-
naissance avec le plus beau monde des eaux ; et l'on ne
reste pas une heure assis sous les platanes du port sans
entendre vingt jolies bouches appeler successivement le
capitaine Léon Duroveray.
C'était aussi, de même que tous ses compagnons du
reste, un Français de coeur avant qu'il le fût d'annexion.
Il se plaît, quand on l'interroge, à raconter la campagne
de 1859 dont il fit partie dans la brigade savoisienne.
Dans sa narration c'est tout, naturellement et spontané-
6 L HERITAGE
ment qu'il dit : Nous, en parlant, des Français aussi bien
que des Savoisiens; les Piémontais n'ont jamais été des
compatriotes pour eux.
Mais ce n'est pas non plus l'histoire de Léon Duro-
veray que je prétends écrire. Cette digression à son sujet
n'a pour but que de montrer par quelle circonstance je
me trouvai avec lui sur le chemin de mes héros, et com-
ment, de lui encore, j'obtins les premiers renseigne-
ments nécessaires pour arriver à la connaissance exacte
de cet épisode. j
Pendant les chaleurs équatonales de l'été de 1861,
j'étais pour mon bonheur en ce frais et ombragé pays
d'Évian. Et un des premiers jours de juillet je montais
d'assez grand matin à Publyé avec mes fils et Léon
Duroveray qui nous accompagnait pour négocier dans ce
village l'acquisition d'un filet, objet d'envie pour mes
jeunes pêcheurs.
Nous montions lentement, heureux de nous sentir si
bien protégés par les rameaux épais des châtaigniers, ou
ceux des crosses 1 couvertes de pampres, contre le soleil
déjà ardent ; heureux de fouler sous nos pieds la fraîche
élasticité d'un gazon toujours arrosé de petits ruisselets
courant comme des lézards argentés entre les pierres du
chemin. Heureux surtout de nous retourner souvent
pour voir les jeux de la lumière sur la plaine ondulée du
lac et les évolutions des barques qu'un vent léger pous-
sait mollement au large.
1. Arbres morts et écorcés sur lesquels on dirige la vigne.
D'UN MISANTHROPE. 7
Tout ce pays n'étant qu'une colline rapide, une sorte
de renflement de la montagne à sa base, coupé seule-
ment d'étroits vallons et de courts paliers, chaque pro-
menade est une ascension dont les jambes murmurent
parfois, mais dont les yeux n'ont pas à se plaindre.
Grâce à cette coupe presque perpendiculaire, m la dis-
tance ni le boisement général du pays ne privent jamais
de la vue du lac, dont le beau miroir reparaît toujours
entre chaque bouquet d'arbres et réjouit encore les plus
pauvres chalets à la lisière des sapins.
Arrivés à un endroit où le chemin se bifurque, mes
enfants voulurent descendre dans un ravin remplir leur
gourde à la source qui babillait au fond et me cueillir
un bouquet d'amaryllis dont les beaux panaches roses
tapissaient les bords. Pour les attendre, je m'assis au
delà d'un fossé sur une douve ombragée, d'où mes re-
gards tombèrent naturellement sur la côte suisse alors
vivement éclairée. J'en distinguais facilement toutes les
gorges, tous les villages : Montreux, blotti sous sa col-
line comme un nid dans un bosquet; Vevey, dominé
par son temple et par la tour carrée qui rappelle le ber-
ceau de la bienfaitrice de Jean-Jacques ; d'un village à
l'autre le tracé et les viaducs du chemin de fer de Fri-
bourg. Plus bas celui de Lausanne à Saint-Maurice,
moins visible, dessiné seulement par la traînée nuageuse
du passage d'un train. Plus bas encore Ouchy, d'où un
bateau cinglait sur Évian ; un peu à droite de son port
le parc et le bel hôtel de Beaurivage, ce palais luxueux
du cosmopolitisme, unique en son genre.
Pendant que je reconnaissais et me nommais les sites
de la rive lointaine, deux dames, montées sur des ânes,
arrivaient par le chemin que nous avions suivi.
. 8 L'HÉRITAGE
Quand elles furent assez près de Léon Duroveray, qui
était resté au milieu de la route pour fumer un cigare,
l'une d'elles s'écria :
« Vous voilà donc, capitaine! Et où allez-vous ainsi?
— A Publyé, madame, là tout près.
— Ah! Et voilà le chemin qui y conduit, n'est-ce pas?
Nous, nous allons à Larringes; c'est du côté opposé, je
crois, — puis, se tournant vers sa compagne : Emma, ma
chère enfant, je pense qu'il nous faut attendre ici ces
dames que nous avons distancées ; nous ne pouvons les
quitter sans leur faire nos adieux. Surtout si, comme
c'est probable, nous ne redescendons pas ce soir.
— Oh! je veux bien, maman, répondit une jeune fille
de dix-neuf à vingt ans dont la voix fraîche vibra avec
enthousiasme quand elle ajouta : Je ne demande pas
mieux, la vue est si belle ici! Regarde donc comme le
lac est d'un bleu suave vu ainsi de haut à travers ces ar-
ches de verdure !
— Que tu es donc étonnante avec ta passion de lac,
ma chère enfant ! mais la mer, si je m'en souviens, ne
t'a pas causé pareil ravissement, tant s'en faut.
— Oh! chère mère, tu le sais bien, je te l'ai dit plu-
sieurs fois, la mer est trop grande pour moi; son infini
m'écrase. La dévastation de ses rives m'attriste, et son
langage trop violent m'étonne, me trouble. Au lieu de ■
m'élever l'esprit il m'atterre. Que veux-tu? je ne suis
d'aucune façon assez grande pour entrer en communica-
tion avec elle. C'est toujours pour moi un être trop étran-
ger, trop puissant, trop despotique : un maître devant
lequel je n'ose ni parler, ni penser; mais le lac, reprit-
elle en lui adressant un sourire amical, c'est comme un
ami de notre pays que nous connaissons intimement. Son
D'UN MISANTHROPE. 9
flot pur, ainsi qu'un oeil sincère et franc, nous laisse voir
jusqu'au fond de son coeur. Il nous porte et nous berce
comme un tendre père; ses colères même nous émeu-
vent sans trop nous effrayer, et il semble toujours, quoi-
que irrité, nous tendre ses deux rivages verts comme
deux bras caressants pour nous protéger dans le danger.
— Tu ne plaides pas mal ta préférence, chère petite,
mais elle t'est tout à fait personnelle; la mer a un attrait
plus puissant et excite des passions ...
— Que je comprends, maman, que je comprends par-
faitement, mais avec l'organisation propre à cette sym-
pathie. L'Océan est un cheval fougueux, impétueux, qu'il
faut pouvoir dompter pour en jouir; tandis que mon
lac...
— Est pacifique comme une de ces montures, n'est-
ce pas?
— Tu te moques, maman, dit en riant la jeune fille ;
mais pourquoi, après tout, ne préférerais-je pas ce mo-
deste baudet si docile à un fringant arabe dont je n'ose-
rais pas approcher? Tout le monde ne peut pas caracoler
dans la vie. Pour moi, je me contenterai bien d'yaller à
pied et lentement, pourvu que le chemin soit aussi
agréable que celui-là, » ajouta-t-elle plus bas avec dou-
ceur et mélancolie.
La mère ne répondit à ces derniers mots que par un
long regard qui peu à peu devint humide de tendresse,
peut-être d'inquiétude. Elle murmurait involontairement.
« Chère, chère enfaut!... »
J'avais pu, durant ce rapide dialogue, assise un peu en
arrière, presque masquée par le tronc d'un gros châtai- .
gnier, étudier le visage de la jeune fille pendant qu'elle
parlait. Il me parut en harmonie charmante avec la mo-
10 L'HÉRITAGE
destie de ses sentiments. Elle avait non, l'éclat qui attire
les regards, mais cette fraîcheur, cette grâce sereines et
juvéniles qui font rêver d'une vie pure et heureuse parce
qu'elles sont l'enveloppe ordinaire de la candeur et de la
sincérité. Comme le lac, son ami, son front et son regard
limpides laissent voir dans une transparence lumineuse
une âme tendre, expansive et ingénue, une imagination
fraîche et pure que n'a encore troublée ni égarée nul
courant romanesque.
C'était une nature réservée, une de ces violettes aux
parfums discrets, qui n'éblouissent pas, que le monde
foule quelquefois sans les apprécier, mais qui captivent
éternellement ceux qui en ont un instant respiré le doux
arôme.
La mère, jeune encore, gardait quelques restes d'une
beauté plus brillante que celle de sa fille. L'une et l'au-
tre étaient fort élégantes et avaient dans les détails de
leur toilette et de leur manière d'être le cachet d'une
grande distinction.
Pendant la station de ces dames leurs deux petits
âniers, obéissant sans doute à leurs ordres, furetaient les
buissons et apportaient successivement à la jeune fille
leurs trouvailles entomologiques.
« Fais-tu une bonne récolte, Emma? lui dit sa mère.
— Oh! non, maman, ce pays a peu d'insectes, au
moins apparents ; on dirait qu'il leur manque du soleil ;
ceux que l'on trouve sont modestement et sombrement
vêtus, comme feraient des gens sensés et prudents, se di-
sant que pour vivre dans l'ombre sous la feuillée et le
gazoD, il est plus sage et moins dangereux de rester en
négligé. Mon père ne croira pas que j'aie tant cherché
quand il me verra revenir si pauvre. Mais voilà ces
D'UN MISANTHROPE. 11
dames, il faut vite que je cache ces petites bêtes, reprit-
elle en les fermant dans une boîte ; elles se moquent de
moi; elles m'appellent le docteur « Jouvensius. J>
Une demi-douzaine de dames, demoiselles et petites
filles arrivaient en poussant de grandes exclamations, les
unes d'enthousiasme préparé, les autres de fatigue ou de
comparaisons dénigrantes : toutes prétentieuses et affec-
tées. Quand elles eurent enfin achevé leurs compliments
d'usage, elles se séparèrent et prirent sur la gauche la
route de Publyé où je les laissai me dépasser. Les deux
autres dames montaient un chemin presque perpendicu-
laire, dans lequel je suivis des yeux, aussi longtemps que
je pus la voir, la fine silhouette de la jeune fille qui se
balançait gracieusement au pas de sa monture. En quel-
ques mots elle m'avait assez intéressée pour que je me disse
intérieurement : ce Puisses-tu la trouver, belle et douce
enfant, cette route bien droite, modeste et cachée, où tu
veux placer ton bonheur ; tu le mérites certainement. »
Revenant à mes enfants et à mon guide :
« Léon, lui dis-je en me remettant en route, vous
connaissez donc ces dames ?
— Un peu, madame, il y a une quinzaine de jours
qu'elles sont à Évian et que je les conduis à Amphion.
— Elles s'appellent?
— C'est Mme Jouvens et sa demoiselle. »
Ce nom me rappelait celui d'un éminent professeur
au Muséum d'histoire naturelle de Paris, et les quelques
mots que la jolie Emma avait dits au sujet de ses recher-
ches entomologiques me firent conjecturer très-justement
que ces dames étaient l'une sa femme, l'autre sa fille.
« Elles vont à Larringes? repris-je.
— Il paraît, madame. »
12 L'HÉRITAGE
Un instant après le capitaine ajoutait, avec un sourire
d'une bonhomie un peu narquoise :
« Je crois bien, par exemple, qu'elles n'y trouveront
pas ce qu'elles pensent.
—Que croyez-vous donc, Léon, qu'elles aillent y cher-
cher?
— Oh ! madame, c'est une supposition que je me fais
à moi que ça pourrait bien être un mari.
— Ah ! il y en a donc un là-haut?
— Oui et non, madame. Il y a en effet un beau garçon
de vingt-deux ans : M. de Loras, qui est tout seul d'en-
fant et plus riche même qu'on ne croit.
— Eh bien! alors?...
— Oui, madame, mais c'est un vrai loup ; un garçon
qui vit plus oursement que quel fermier que ce soit des
environs, et qui jamais n'osera parler. Ah! bien oui! pas
seulement regarder une belle demoiselle comme celle-là.
Si sa tante, Mme Saulnier, ne prend pas ses précautions,
il est capable plutôt de se cacher dans le fenil pour ne
pas les voir.
— Vraiment ! et vous dites que c'est un beau garçon
qui a de la fortune; mais comment cela se fait-il donc?
Il est sans doute enrichi depuis peu et alors il n'a pas l'é-
ducation de son étal?
— Oh! non, madame, son père a bien toujours été
riche. M. de Loras est une des meilleures familles du
pays; entre lui et M. le baron ils ont à peu près tous les
bois et les fermes qui vont d'ici à Saint-Paul. Il est bien
vrai, par exemple, que le pays n'ayant pas de débouchés
ces propriéiés ne leur rendent pas grand chose; mais
n'empêche, M. de Loras d'un autre côté était riche d'ar-
gent Je puis le dire, car plus d'une fois je l'ai mené à
D'UN MISANTHROPE. 13
Lausanne, où il avait un banquier qui lui tripotait ses
placements. Je parie cependant que.son fils n'en sait
seulement rien et ne s'en inquiète pas.
— Et avec cette fortune et sa position il a fait de son
fils un paysan? Cela est bien étrange._ Comment l'expli-
que-t-on dans le pays?
—Voilà ce que c'est, madame, M. de Loras, le père, d'a-
bord avait été bien gâté par ses parents. Il avait deux soeurs,
une qui est morte religieuse, l'autre qui est Mme Saul-
nier; mais il était seul de fils. Aussi son père et sa mère
ne voyaient que lui au monde et lui passaient tous ses
caprices. Si bien que, de volontés en volontés, il eut un
jour celle d'épouser une petite demoiselle du pays qui
n'était pas de son rang. Le père, un homme dur et or-
gueilleux, ne voulut jamais y consentir; alors le fils, qui
était aussi orgueilleux et aussi entêté que lui, partit et
fut s'engager en France. Depuis lors il n'est peut-être
pas revenu dix fois au pays en trente ans. On ne sait pas
trop ce qu'il a fait pendant ce temps-là ; sauf que ses ca-
marades de régiment ont rapporté qu'il n'avait pas pu
avancer parce qu'il était trop volontaire, trop emporté;
tant qu'il a fini par être cassé et renvoyé pour manque-
ment au service. Depuis, il paraît qu'il a voyagé, car
plusieurs l'ont vu tantôt ci, tantôt là. On a même dit
qu'il avait fait partie de certaines de ces sociétés contre
le gouvernement, et qu'il s'était mêlé là à des gens de
bien peu de chose. Ce qu'il y a de sûr, c'est que per-
sonne ne le savait marié quand un jour il écrivit à son
homme d'affaires, le père Blanchet, de lui mener tout de
suite à Paris une bonne nourrice. La femme d'un de ses
fermiers avait justement un garçon de huit ou neuf mois,
elle partit avec Blanchet et ils ne tardèrent pas à revenir
14 L'HÉRITAGE
avec le nourrisson, qui est M. Valentin, le maître d'au-
jourd'hui.
« On ne les avait pas gardés longtemps. Pas sûr même
qu'ils aient vu la mère. On a toujours murmuré dans le
pays que c'était un mariage hors de condition que le
monsieur avait fait pour donner un nom à son fils. Quel-
ques-uns même ont voulu en dire plus ; mais ce n'était
que mensonge et méchanceté. On a bien vu au contraire,
il y a deux ans, pour la conscription, que le jeune mon-
sieur était bien légitimement enregistré.
« Tant il y a cependant qu'on n'a jamais vu Mme de Lo-
ras au pays. Quand le monsieur y est revenu, elle était
morte, disait-on. Pour lui, il n'en a jamais parlé. Pas
plus qu'il n'a parlé de quoi que ce soit du reste, car je
crois bien que personne dans le pays ne peut se vanter
d'avoir eu avec lui ce qui s'appelle une conversation.
Quelques-uns de ceux qui l'avaient connu bien jeune se
hasardèrent de l'aller voir; mais à la façon qu'il les reçut
ils ne s'y sont pas exposés deux fois. On dit qu'il parais-
sait vieux du double de son âge et qu'il fallait qu'il eût
bien souffert pour être devenu si méchant. Les uns di-
saient que c'était la mauvaise bile qui lui rendait le foie
amer et la figure jaune.
— Était-il donc constamment aigri, irrité? N'avait-il
point de bons moments? Ne faisait-il aucun bien autour
de lui?
— Si, madame, il ne refusait pas un secours quand
on allait le lui demander; des fois même il n'attendait pas
qu'on le lui demandât. Mais la manière dont il faisait ses
charités en aurait dégoûté un saint. Quand il donnait
d'une main il souffletait de l'autre. Façon de dire qu'en
rendant service il faisait aux gens de mauvais compli-
D'UN MISANTHROPE. 15
ments ; comme de leur dire qu'il n'avait pas besoin de
remerciements et ne demandait point de reconnaissance,
qu'il savait ce que ça valait ; qu'il connaissait trop les
hommes pour y compter; qu'il se fichait d'eux comme
eux se ficheraient de lui quand ils auraient tourné les
talons. Il y en a bien, madame, qui ne pouvaient pas
supporter ces vilaines manières de dire, et qui, malgré
leur misère, refusaient ses aumônes et s'en allaient les
uns jurant, les autres pleurant. Lui ricanait sur le mo-
ment; mais le lendemain il leur envoyait le double et par
son fils pour le leur faire accepter.
— Le jeune homme ne lui ressemble donc pas?
— Oh! lui! c'est la bonté même. Il a bien dans son
genre un brin d'orgueil; mais c'est tout coeur, tout ser-
vice et sans qu'il lui en coûte ni paroles ni réflexions.
C'est sa nature même. Ce n'est pas son éducalion d'abord,
il n'en a pas eu plus que nous autres. Jusqu'à l'âge de
dix ans, il est resté chez ses parents nourriciers, vivant
comme eux, allant aux champs avec son frère nourrisson,
grimpant sur les arbres, dénichant les oiseaux, faisant
toute vie d'un petit paysan. Quand son père est revenu,
ça n'a guère changé pour lui. Vous avez vu Larringes,
probablement? On ne sait plus si ç'a été uu château.
Quand le monsieur y est revenu il était déjà comme ça
tout délabré. Les orages avaient enlevé les tuiles, pourri
les charpentes qui s'é taient effondrées avec des pans de mur.
L'eau courait et court encore dans les corridors quand il
tombe une averse. Au lieu de le faire relever, réparer,
comme un chacun s'y attendait, il a tout bonnement fait
recouvrir une petite portion en dedans comme vous avez,
pu voir. Il a vécu là pendant dix ans sans voir personne,
avec des domestiques pour travailler ses terres. Quand il
16 L'HÉRITAGE
faisait beau, on le voyait avec eux tout le jour; quandil
pleuvait, il restait sous sa cheminée à fumer en tisonnant
et disputant sa vieille Babet. Pour achever il a voulu que
son fils fût élevé comme ça à labourer, à serper, faucher,
faire tout métier de paysan. Sauf que le maître d'école
est allé quelque temps lui apprendre à lire et à écrire,
parce que son père n'en avait pas la patience. Mais ça
n'a pas duré longtemps, le monsieur renvoya bien vite
l'instituteur en disant que c'en était assez pour l'état de
son fils; qu'il valait mieux qu'il restât avec les bêtes que
d'aller parmi les hommes.
« Ainsi vous pouvez bien penser, madame, qu'un
monsieur élevé de la sorte n'est guère capable de faire
un compliment un peu comme il faut à une personne
comme Mlle Jouvens.
— Alors qui vous fait croire, Léon, que cette demoi-
selle et sa mère aient l'idée de chercher en lui un mari?
— Ah ! voilà, madame ! Il y a eu un an à la Saint-Jean
que M. de Loras est mort, et depuis ce printemps
Mme Saulnier est venue demeurer près de son neveu
qu'elle, voudrait bien civiliser et établir selon son état,
vu qu'elle est veuve et que, n'ayant pas d'enfant, c'est
comme qui dirait un fils pour elle. Cette tante connaît
les dames Jouvens, et avant-hier qu'elle est descendue les
voir, je lui ai entendu leur dire qu'il lui était impossible
de décider M. Valentin à se rendre à Évian, qu'elles de-
vraient donc bien leur faire une visite à la ferme. Voilà
ce qui m'a fait supposer une idée de mariage.
■— La remarque me paraît juste et me prouve, Léon,
que vous êtes bon observateur; aussi vos conjectures
m'intéressent beaucoup et je fais des voeux pour en ap-
prendre le dénoûment. »
D'UN MISANTHROPE. 17
Tout occupés de ce récit nous étions enfin arrivés à
ce joli village de Publyé, où je pus visiter le clos assez
élégant du docteur D après avoir acheté toutefois le
filet en question qui ne ressemble en rien à la longue
étave des pêcheurs de plein lac. C'est tout simplement
une sorte d'épervier propre à être jeté sur les bordsaprès
avoir amorcé le poisson et qui fut essayé le soir même,
sans grand préjudice pour les ferras, il faut bien l'avouer.
II
Quelques jours après cette promenade qui m'avait
mise sur la voie d'un petit problème intéressant et sur
le chemin d'une jeune et charmante fille, je demandai au
capitaine Duroveray des nouvelles des dames Jouvens et
de la négociation présumée à Larringes.
« Ah! madame, c'est bien arrivé, me dit-il, comme je
l'avais pensé, M. Valentin n'a pas seulement osé lever
les yeux sur ses belles visiteuses, auxquelles il n'a pas su
trouver un mot à dire, et aussitôt qu'il a pu il s'est es-
quivé, à ce que m'a raconté ce matin leur servante
Babet.
— C'est incroyable de sauvagerie; un paysan de mon
pays serait plus civil, je vous assure.
— Je le crois bien, madame, ceux d'ici aussi. C'est
tout simple, voyez-vous, nous autres paysans nous n'a-
vons pas honte d'être ce que nous sommes : ignorants et
mal élevés. On sait bien que ce n'est pas notre état d'ap-
prendre le beau langage. Mais pour M. de Loras c'est
différent; malgré tout il sent sa race, croyez-le, et ce
18 L'HÉRITAGE
qu'il a d'esprit, d'idée de sa position le gêne et le con-
traint encore plus en lui montrant ce qui lui manque.
— C'est juste. Alors comment cela finira-t-il?
— Oh! il paraît que c'est tout fini; les dames sont
parties toutes les trois pour un voyage par là, du côté de
Ghamounix. Mais à mon avis elles ont eu tort.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'on raconte encore que le jeune monsieur
devient amoureux d'une jolie meunière qui n'est pas
loin de chez lui, et que tout le jour il reste à pêcher des
truites dans le torrent sous ses fenêtres. Et ma foi, à son
âge on peut bien présumer qu'il ne péchera pas toujours
sous la fenêtre.
■—Oui, cela se complique. »
Et, rêvant à cela, je me disais : « Qui sait si cette jolie
meunière, à supposer qu'elle soit honnête, n'est pas l'é-
chelon qui doit amener ce jeune sauvage à la vie sociale?
Et si cette ébauche d'amour n'est point destinée à lui
faire apprécier plus tard celui de cette douce et intéres-
sante Emma?... »
Mais que c'est dommage, que c'est triste de faire ainsi
des apprentissages!... Ma curiosité, vivement excitée par
ce début, mit tout en oeuvre pour apprendre les petits
événements de cette histoire, que la connaissance posté-
rieure des personnages me fit connaître dans tous leurs
détails et qui se résument ainsi :
Le chemin qui conduit à la ferme-château de Larrin-
ges, et qui, de même que tous ceux de la côte, n'a ja-
mais rien eu à démêler avec l'administration des ponts
et chaussées, est étroit, inégal, raboteux. Il court sans
règle ni mesure, selon le plus agréable caprice, par
D'UN MISANTHROPE. 19
monts et par vaux; descend et regrimpe hardiment les
ravins; traverse les ruisseaux sur quelques cailloux- et se
détourne avec complaisance vers deux ou trois petits
villages qu'il va toucher amicalement. Lorsque les da-
mes Jouvens, enchantées de ce tracé fantaisiste, attei-
gnirent le dernier de ces pauvres hameaux, leurs ânes,
insensibles aux coups de bride, obéissant sans doute à
une vieille et fidèle habitude, se dévièrent obstinément
vers un bassin de pierres moussues dans lequel un tuyau
d'écorces de sapin versait une eau rapide et brillante.
Près de cette fontaine rustique un jeune garçon, pau-
vrement vêtu, les mains et la figure entortillées de lin-
ges, les yeux couverts d'un bandeau, s'avançait en hési-
tant et trébuchant.
Mlle Emma, dont la monture plus altérée était en
avance, le vit la première et appela son petit conducteur.
a Vois donc, lui dit-elle un peu effrayée, ce pauvre
garçon là-bas, qu'est-ce qu'il a donc? Il va tomber....
— Mamselle, c'est François le Brûlé; je pense qu'il
veut boire.
— Vas donc vite le conduire et le servir. »
Arrivée près de lui, tandis que son âne buvait longue-
ment, elle se prit à considérer avec intérêt et pitié ce
pauvre malheureux, qui, de ses mains empaquetées, por-
tait avec peine une écuelle pleine d'eau à ses lèvres en-
flées et tuméfiées.
« Pauvre enfant, lui dit-elle, qu'est-ce donc qui vous a
mis dans cet état? »
Pendant que l'infirme lui articulait péniblement une
réponse, d'un petit pré voisin, où une troupe nombreuse
et bruyante de faneurs secouaient le foin, une femme
accourut, son râteau sur l'épaule et ruisselante de sueur,
20 L'HÉRITAGE
malgré le laconisme de son costume composé en tout
d'une chemise de grosse toile, d'un corsage de cotonnade
sans manches, et d'une jupe qu'on aurait pu appeler
l'antipode de la crinoline.
« François! cria-telle de sa voix glapissante de mon-
tagnarde, pourquoi n'es-tu pas resté à l'ombre où je
t'avais mis? ne pouvais-tu pas dire que tu avais soif?
Est-ce que je ne t'aurais pas donné à boire?
—C'est votre fils, ma pauvre femme, lui dit Mme Jou-
vens, qu'est-ce qui lui est arrivé?
— Eh! mes braves dames ! il a manqué d'être brûlé,
et la mort l'a touché de près, le pauvre garçon. Le bon
Dieu, la bonne Vierge en soient loués. Sans une mé-
daille de saint François de Sales, son patron, que j'a-
vais achetée aux Allinges le 29 de janvier dernier, il était
bien perdu, mon pauvre enfant! et je ne le revoyais jamais!
se mit-elle à dire avec volubilité, en essuyant sur sa
manche de toile les larmes qui se mêlaient à la sueur sur
sa figure maigre et hâlée.
— Mère, reprit le garçon avec toute la vivacité que le
mal-lui permettait, ce n'est pas pour offenser le bon
Dieu, ni saint François, mais on peut bien dire que sans
M. Valentin je serais bien mort tout de même avec la
médaille au cou.
— Eh ! oui, le cher monsieur, que le bon Dieu le lui
rende dans cette vie et dans l'autre 1 Mais, pas moins,
sans la médaille il ne t'aurait plus trouvé en vie, mon
garçon. Le père Luc nous le disait encore dimanche à ta
marraine et à moi. »
Ce petit démêlé de théologie rustique achevé, mais
non résolu, la vieille femme consentit enfin à donner les
explications suivantes sur l'accident de son fils.
D'UN MISANTHROPE. 21
« Figurez-vous ça, mes bonnes dames, à moi, ça me
fait encore frayeur d'y penser 1 II y a deux mois; oui,
c'était juste pour les Rogations, qu'on dit bien que ça n'est
pas bien faitde travailler ces jours-là, que ça porte perte.
Nous avions lavé une grosse lessive pour la mairesse,
qui est une femme sans égard à ces choses de religion.
Tout le jour il avait plu que c'était déjà un signe; que le
soir avant de me coucher il me fallut faire une fouaillée
de sarments pour me remettre le sang dans les veines.
Voilà donc que je dormais d'un grand sommeil, que j'en-
tends comme ça des voix qui criaient; mais sourd, que
ça me semblait être un mauvais rêve, que je ne pouvais
m'en réveiller. Puis voilà qu'on vint me secouer dans
mon lit, que je crus être en enfer, tant ça sentait la
fumée et le brûlé. Pensez donc que les voisins étaient
déjà tous par là qui emportaient mon pauvre butin. Quand
je fus dehors et que je vis les flammes qui luisaient déjà
sur le toit, j'en devins comme une folle et ne savais plus
ce que je faisais. Il faut être pauvre à n'avoir que ses
quatre pauvres murs et son petit mobilier, ses pauvres
nippes dans sa vieille armoire, pour savoir, mes bonnes
dames, ce que ça peut faire de s'y voir tout consumer en
un moment.
« Voilà que tout d'un coup l'idée me vint, et je me
mis à crier : François!... François!... où es-tu?... Et
je courais comme une ensauvagée sans savoir où.... Tout
d'un coup quelqu'un me prit les bras, m'arrêta et me
dit :
—Où couche-t-il, François?
— Oh! mon bon monsieur, dans la paille, sur l'écurie
que je fis en reconnaissant M. Valentin. Le voilà qui
court, qui prend une échelle; les autres criaient, on ne
22 L'HÉRITAGE
voulait pas le laisser monter. Lui n'écoutait rien. Il
prend deux seilles d'eau qu'on apportait, se les vide sur
le corps, et le voilà qui monte à la fenêtre du fenil. Je
priais tous les saints du paradis pour le brave monsieur
et mon pauvre garçon. Hélas ! mon Dieu ! c'était déjà tout
pris, tout en flammes et le plancher avait tombé.
— Oui, mais je n'y étais déjà plus,moi, interrompit
François avec une légitime satisfaction. Quand le four-
rage s'était mis à brûler contre la cheminée de la maison,
c'avait fait une fumée forte qui me réveilla avant de
m'étouffer. J'étais gêné, je ne pouvais quasi pas souffler,
je ne sais pas comment j'attrapai l'échelle de l'écurie.
Les flammes commençaient à se lancer; elles se mirent
à mes habits que je m'étais couché avec, à cause qu'il
faisait un peu froid. Voilà quand je fus sur l'échelle que
ça m'aveuglait, je ne voyais que du feu en bas. Alors
l'idée me vint de passer par-dessus un petit mur qui ne
va pas plus haut que le plancher du fenil et qui sépare de
l'écurie, une petite cave où ce qu'on met Vannât de vin. Je
tombai là tout brûlé, tout étouffé de fumée; mais que
du moins il n'y avait pas encore de feu à cause qu'il n'y
avait rien à brûler dessus. C'est là que M. Valentin
me trouva quand il eut enfoncé la porte, et qu'il m'em-
porta sans que je m'en aperçusse, vu qu'en ce moment-là
j'étais passé. «
Les dames Jouvens avaient écouté avec un intérêt re-
cueilli et silencieux ce récit naïf, tout palpitant encore des
émotions de la pauvre veuve et du brûlé. Plusieurs fois,
pendant qu'ils parlaient la jolie Emma avait échangé
avec sa mère un sourire d'heureuse intelligence, et son
charmant visage se colorait alors d'une chaste rougeur;
muet et pudique témoignage d'admiration et de sympa-
. D'UN MISANTHROPE. 23
thie. Prémisses peut-être d'un sentiment plus complet.
Le coeur des jeunes filles est une lyre si vibrante à l'en-
thousiasme des belles actions!... Et puis aux battements
de celui-ci se mêlait peut-être une émotion personnelle,
car la belle enfant pressentait sans doute le grave but
de leur visite et les secrets désirs de sa mère, malgré le
silence de celle-ci. Ces secrets maternels ne sont jamais
confiés d'avance aux jeunes filles; mais il est rare qu'el-
les ne les devinent pas.
Avant qu'Emma eut hasardé une autre question pour
entendre parler encore de celui qui l'impressionnait déjà
vivement, la vieille femme, étonnée que ces belles étran-
gères ne fissent pas plus d'éloge du sauveur de son fils,
reprit avec empressement :
« Ce n'est pas tout encore, mes braves dames, ma
maison, que vous voyez là recouverte tout à neuf, qu'elle
en brille au soleil, c'est le monsieur aussi qui me l'a re-
faite. D'abord le lendemain de l'Ascension il fit apporter
des gluis de chez lui et des vieilles pièces, qui étaient
sous son hangar et le dimanche après le toit était monté.
Puis après il me fit amener des planches et paya les ou-
vriers pour refaire le plancher qui est tout propre et bien
solide à présent. Pour le garçon, le médecin, un brave
homme aussi, l'a bien soigné, autant bien que si c'eût été
un monsieur qui eût de quoi. Et le voilà quis'en va guéri.
Mais j'avais encore une vache — respect à la compa-
gnie — qui avait brûlé dans l'écurie, la pauvre bête,
que jamais je n'aurais pu en ravoir une autre. Voilà que
quelques jours après le monsieur m'amena une jolie
vèle-pav son lien. « Tiens, Claudine, qu'il me fit comme
ça, voilà une petite bête qui te consolera de celle que tu
as perdue. Dans un mois elle te donnera un veau et du
24 L'HÉRITAGE
lait, tu seras aussi riche qu'avant. Et puis, pour ton foin,
ne te tourmente pas; ton garçon ne peut rien faire; mais
je viendrai un matin avec mes hommes et ça sera d'abord
fauché, va.
« Voilà donc pourquoi vous avez vu, mes braves da-
mes, tant de monde à travailler là dans mon petit pré,
comme si j'étais une richarde. Le monsieur y était aussi.
Oh ! mais les voilà qui s'en vont à présent rentrer celui
du château.
— C'est donc Larringes, ce grand mur noir qu'on voit
là-bas au delà de ces arbres? demanda Emma. ,
— Oui, ma belle demoiselle, et c'est justement d'une
manière de galerie qui donne de ce côté que le monsieur
vit tout le premier le feu de notre pauvre maison, qu'il
arriva tout courant; que nous pouvons bien dire que de
toutes manières il est notre sauveur. Et que, même le
pauvre brave monsieur il en portera toujours les mar-
ques de sa grande bonté et vaillance; que si jamais je
pouvais oublier que c'est lui qui m'a rendu mon garçon,
il n'aurait qu'à me montrer sa main comme un écrit de
la chose ; attendu qu'il en a été brûlé aussi à y rester
marqué. »
Remuée par ce souvenir encore si récent, la pauvre
vieille se remit à pleurer avec volubilité, comme en
acquit de conscience et de gratitude.
« Oh! c'est bien,, c'est beau de sa part! s'écria Emma.
Mais, dites-moi, ma bonne femme, pour qu'il vous ait
rendu de si grands services à vous et à votre fils peut-
être que vous lui êtes attachés de quelque façon ; que
vous avez été les serviteurs de son père, par exemple?
— Oh ! non, mamselle, non ; nous n'avons été que
pour recevoir des services, nous ne lui en avons jamais
D'UN MISANTHROPE. 25
rendu. On" ne peut pas même dire que le garçon ait été
son camarade comme bien d'autres, vu qu'il a quatre ans
de moins que le monsieur. »
Et, après quelques minutes de réflexion, elle ajouta :
« Ah ! vous voulez dire, mamselle, que c'est bien éton-
nant que pour nous, qui ne lui sommes rien, il ait tant
fait de son propre corps. Ah ! c'est bien vrai qu'il y a pas
mal de petits muscadins de pas grand'chose par la ville
qui auraient honte seulement de toucher des malheureux
comme nous. Mais rotre monsieur n'est pas comme ça,
fit-elle avec un visible orgueil, on dirait qu'il est le maî-
tre mais le frère aussi à tout le monde. Il n'a pas regret
à parler de bonne amitié aux plus pauvres de l'endroit et
de donner un coup de main à ceux qui en ont besoin.
« Tenez, pas plus tard qu'hier au soir, je revenais de
Neuvsel et en traversant le taillis je le trouvai qu'il avait
rencontré la vieille Barbe, qui traînait un fagot qu'elle
ne pouvait pas quasiment s'en tirer, à cause qu'elle est
toute boiteuse ; le monsieur n'en fait ni une ni deux, il
prend le fagot se le met sur l'épaule, que vous auriez dit
que c'était un bouquet entre ses mains, attendu qu'il est
le plus grand, le plus fort du pays. »
La vieille, assise sur le bord de la fontaine, son râteau
à ses pieds, pendant que son foin séchait, ne se lassait
pas de parler, Emma non plus de l'entendre ; mais les
ânes désaltérés et impatientés de la station, tiraient du
côté du râtelier, et au premier signe de permission par-
tirent au petit trot dans un étroit chemin encaissé, re-
couvert en dôme par deux haies de noisetiers.
La mère et la fille se suivaient en silence. Mme Jou-
vens taisait ses impressions dans la crainte de trop dé-
voiler à Emma ses secrètes pensées. La jeune fille n'au-
26 L'HÉRITAGE
rait osé, n'aurait pu démêler encore les siennes, tant
elles étaient nouvelles, confuses et fugitives.
Elle ne s'interrogeait pas d'ailleurs et se laissait aller
naïvement, confiante et heureuse, sur ce chemin inconnu
qu'une auréole de divine charité venait d'illuminer à ses
yeux.
III
Le chemin des noisetiers débouche brusquement en
face de Larringes, dont la sombre façade ne montre
qu'un mur noir coupé de rares et petites ouvertures, et
dont la crête semble crénelée par les brèches que le
temps y creuse ; comme si cette antique demeure était
abandonnée de ses maîtres.
Les visiteuses gravirent la colline sur laquelle il repose
et dont l'herbe, fraîchement coupée, séchait en répan-
dant un rustique et agréable parfum. Sur le seuil de l'é-
troite poterne qui s'ouvre dans ce long mur, elles trou-
vèrent Mme Saulnier qui les attendait, partagée entre le
bonheur de les recevoir et la petite honte de sa triste
hospitalié.
La tante de Valentin était une très-agréable femme,
jeune encore, de l'âge de Mme Jouvens : quarante-cinq
ans. Vive et impressionnable, avec un léger penchant
romanesque ; prompte à se jeter sur les affections qui pas -
saient à la portée de son coeur, comme il arrive assez sou-
vent aux veuves sans enfant, que l'égoïsme n'a pas
desséchées, qu'aucune triste expérience n'a désillusion-
nées :
« Soyez les bienvenues, mes chères amies, dit-elle avec
D'UN MISANTHROPE. 27
expansion en les embrassant. Et soyez aussi assez aima-
bles pour excuser tout ce qui manquera forcément à la
réception que j'aurais voulu vous faire. Ah ! ce n'estpas
beau, non ! ajouta-t elle en leur faisant jeter un premier
coup d'oeil sur la vaste cour que le mur enclôt et qui, de
préau d'honneur, est devenue cour de ferme avec tout le
désordre des détails agricoles.
— Pour vous acclimater un peu à notre ermitage,
reprit-elle, commencez d'abord par jouir de notre belle
vue ; c'est ce que j'ai de mieux à vous offrir. Voyons,
Emma, vous qui êtes si enthousiaste de la belle nature,
ne trouvez-vous pas que ce tableau a bien son prix? Quel
immense et splendide horizon il déroule ! Voyez-vous,
petite, là-bas, à gauche, vos frontières de France ? La
Dôle, l'échiné des monts Jura, et sur leurs flancs le
Noirmont d'un vert sombre. Là, en face, nous dominons
presque tout le canton de Vaud, que ferment au nord
les Alpes bernoises.
« Ne vous semble-t-il pas que d'ici il n'y aurait qu'à se
laisser glisser jusqu'en bas dans le lac, semblable en ce
moment, sous le soleil, à un miroir d'acier. Tous ces
dômes de chênes et de châtaigniers, qui s'étendent sous
nos pieds comme un tapis, nous cachent Évian et les vil-
lages voisins. Nous pouvons nous croire seuls et jouir en
unique possesseurs de ce beau panorama.
«A présent tournez-vous un peu à droite, voyez comme
le décor change; et quelle belle mine a notre dent d'Oche
surgissant, cuivrée et violacée, de ces flots débrouillards!
C'est le baromètre du pays et la sérénité de son front de
pierre fait celle des mariniers. Vingt fois par jour vous
verrez des nuées blanches venir la caresser, la voiler par-
fois, ou s'effiler à son sommet en simulant la fumée d'un
28 L'HÉRITAGE
cratère. Tant qu'elles sont fugitives et ne la cachent pas
entièrement, la pluie n'est pas prochaine. — Dans le cas
contraire, comme cela va arriver tout à l'heure, il faut
prendre ses précautions : l'averse est imminente.
« Maintenant, venez quelques pas au nord, au delà de
ce mur. Eh bien ! qu'en dites-vous? »
Emma avait poussé un cri de surprise et d'admiration.
La montagne rapide et boisée qui monte derrière Lar-
ringes, s'ouvre comme deux coulisses de théâtre en une
large et verte galerie au fond de laquelle brille, dans un
lointain magique et mystérieux, la coupole splendide et
immaculée du mont Blanc !
Après quelques minutes laissées au recueillement ad-
miratif de ses visiteuses, Mme Saulnier reprit :
« L'effet est grandiose, n'est-ce pas? presque féerique
et tout à fait saisissant. Tandis que de ce côté, au milieu
des bocages et aux chants des faneurs, l'esprit se laisse
bercer par quelque paisible idylle, rien qu'en tournant la
tête l'âme se trouve frappée et entraînée par les regards,
par cette lunette magique, en des espaces immenses et
sur des hauteurs incommensurables dont la cime brillante
nous fascine comme un mystère de grandeur, de splen-
deur éthérées !
■— Oui, répondit Emma, cela est bien beau et surtout
frappant d'imprévu. On dirait une arche renversée qu'on
n'aurait qu'à franchir pour toucher de la main cette neige
étincelante. En sommes-nous réellement bien loin?
— A vol d'oiseau, certainement non, et si vous étiez
hirondelle, ma mignonne, en quelques minutes vous
iriez frapper de votre joli bec cette poussière cristalline
qui nous éblouit. Mais pour nos jambes quel parcours 1
que de côtes à descendre, que d'ascensions à répéter! que
D'UN MISANTHROPE. 29
de vallées à traverser! En y comprenant celle d'Abon-
dance qui, à elle seule, mérite bien une visite. Je ne crois
même pas qu'à travers ces montagnes abruptes il existe
des passages praticables à d'autres qu'à des chasseurs
de chamois. Ainsi, chère petite, pour le moment du
moins, contentez-vous d'admirer de loin notre géant sans
tache.
a Mais, voyons, vous avez probablement dépensé déjà
beaucoup d'admiration aujourd'hui, mes bonnes amies,
et ma petite vanité patriotique me fait oublier que vous
avez avant tous besoin de repos et de rafraîchissements.
Entrons donc. »
Quand ces dames traversèrent la cour de la ferme, les
ouvriers y déchargeaient sous les voûtes qui avaient été
autrefois chapelle, salles d'armes, etc., des voitures de
foin, dont la litière éparse, bien verte et aromatisée, la
parait d'une sorte d'élégance agricole et d'un parfum
salubre.
Cependant, en montant le vieux perron quelque peu
disjoint, Mme Saulnier se retourna pour leur dire en-
core :
« Armez-vous de courage pour aborder votre logement,
mes belles Parisiennes, et dites-vous bien d'avance que
nous sommes ici comme des soldats en campement. Et
voilà, fit-elle en montrant les évolutions des travailleurs,
voilà la manoeuvre pour laquelle on laisse tout le reste.
Cette vieille fille occupée pour le moment à donner un
brouet à cette bande de canards affamés, c'est le maître
d'hôtel du château. Cela nous annonce d'avance le pot au
feu primitif et le rôti quotidien. Cependant que ce chef
rustique ne vous effraye pas trop ; grâce sans doute à la
vivacité excitante de l'air et à la qualité exquise du laitage
30 L'HÉRITAGE
et des légumes, on mange avec plaisir ses dîners sans
recherche. »
Entrées dans la vaste cuisine, tandis que Mme Saul-
nier, pour ne pas déranger la nourrice des canards, pré-
parait elle-même à ses visiteuses des bavaroises d'eau
fraîche, de sucre, de lait et de kirsch du pays, Emma, cu-
rieuse comme ses pareilles, faisait l'inspection du logis,
tendait sa petite tête émerveillée dans le cadre de pierres
enfumées d'une porte voisine.
«■- Emma, ma chère enfant, lui cria Mme Saulnier, si
vous cherchez le salon de Larringes, n'allez pas plus loin ;
vous y êtes, n'en déplaise à ces faisceaux de fourches et
de râteaux qui en tapissent les murs, et à cette garniture
de cheminée en serpes de toutes grandeurs. Encore les
seigneurs du lieu le trouvent-ils sans doute trop beau,
car ils ne s'y tiennent presque jamais et préfèrent la cui-
sine. Ce qui est bien mon avis également. Je trouve que
cette grande pièce, avec ses lourdes solives noircies par la
fumée des siècles, son énorme cheminée grossièrement
blasonnée, sa table massive, son large dressoir orné de
vieilles poteries, son antique horloge et surtout cet esca-
lier de bois, sombre, tournant mystérieusement dans ce
coin, forme un tableau flamand, ou plutôt un décor Wal-
ter Scott, qui n'est pas sans charme et sans poésie.
— Oui, ma chère Emilie, dit aussitôt Mme Jouvens,
je conviens que vu en passant, pour quelques jours, ce ta-
bleau ne déplaît pas à l'imagination ; mais pour y passer
une vie, quel triste séjour ! Est-il possible que ton neveu
ne s'y ennuie jamais?
— Ma bonne Adèle, je n'oserais pas répondre très-
affirmativement à la question. Il est difficile de lire claire-
ment dans un coeur de jeune homme timide et sauvage ;
D'UN MISANTHROPE. 31
et je crains de n'avoir plus d'assez bons yeux pour cela.
Je l'ai bien vu quelquefois, ce printemps, lorsque les gi-
boulées, interrompant les travaux et ses exercices jour-
naliers, le forçaient de rester en face de lui-même et des
bûches du foyer, je l'ai vu s'assombrir peu à peu sous le
poids de quelque idée importune, de quelque dépit qui
faisait monter la rougeur à ses joues. Je l'ai vu alors je-
ter sa pipe au hasard, se secouer, s'en aller sous la pluie
et la neige comme s'il avait eu besoin de retrouver ses
forces dans l'exercice de la vie physique. Mais ces in-
stants sont rares. Et si moi, sa tante, je me hasardais
alors à lui dire ce qui lui manque pour remplir convena-
blement sa vie, il ne consentirait jamais à avouer que
c'est la vérité, car il sent qu'il aurait bien à faire pour
recommencer une autre existence, et dans son ignorance
il s'exagérerait même les difficultés d'une nouvelle édu-
cation. Cependant, moi qui suis sa tante, qui le connais
bien et ne le flatte guère, je vous assure que son intelli-
gence est, sinon très-vive, parce qu'elle s'engourdit trop,
au moins très-juste et très-droite, quant à son coeur
•— Nous en connaissons déjà quelque chose, ma chère
amie, se hâta de dire Mme Saulnier, qui raconta alors
le trait d'héroïque charité dont elle et sa fille avaient
reçu si récemment la confidence.
— Le bon garçon!... répétait l'heureuse tante avec
émotion. Oh! ces actes-là sont communs autour de lui !
Tenez, il faut que je vous raconte encore.... Mais, non,
chut ! je l'entends qui monte. »
En effet, un pas rapide escaladait légèrement les degrés
du perron,et dans le cadre lumineux de la porte se mon-
tra soudain un beau garçon en costume de travailleur.
Son large pantalon de toile grise, serré sur les hanches
32 L'HÉRITAGE
par une ceinture de cuir ; sa chemise entr'ouverte, les
manches relevées faisaient ressortir les lignes sculpturales
de sa taille haute et cambrée, et laissaient admirer la
forme artistique de son cou encore blanc et bien modelé.
Au moment d'entrer il s'était retourné pour crier à sa
vieille servante :
«Eh! Babet, viens vite tirer du vin pour les ouvriers
qui ont diablement chaud et moi aussi. »
Emma, dont le coeur battait un peu fort, mais qui n'en
continuait pas moins de remuer impassiblement une
petite cuiller dans sa bavaroise, put donc voir combien sa
chevelure brune et bouclée sur son front bien ouvert, ses
longs sourcils presque droits, ses yeux bruns et le hâle
animé de ses joues, donnaient à sa figure, avec sa mous-
tache encore soyeuse, un air de force juvénile, de bonté
et de joyeuse insouciance.
Mais ce ne fut qu'un éclair. Aussitôt que les yeux du
bel ouvrier, s'habituant à l'obscurité de la sombre pièce,
eurent aperçu les dames assises près de la table, le franc
sourire qui faisait briller ses dents blanches entre ses
lèvres rouges s'éteignit dans une grimace d'embarras;
et, balbutiant quelques mots, rougissant sous son hâle,
il tourna brusquement les talons.
Mme Saulnier eut beau l'appeler, courir après lui, il
fallut revenir seule.
« Oh ! quel sauvage ! quel maudit sauvage ! dit-elle
en rentrant tout essoufflée et dépitée. Mais il faut
avouer aussi qu'il a été par trop surpris. Il sera plus trai-
table ce soir, je l'espère.
« Comme voilà l'heure du repas des travailleurs, nous
allons, ma chère Adèle, nous occuper de votre installa-
tion au milieu de nos ruines. Nous dînerons ensuite sans
D'UN MISANTHROPE. 33
lui; car je prévois trop qu'il ne consentirait pas à paraî-
tre devant vous dans son costume d'ouvrier. »
Mme Saulnier monta la première le vieil escalier de
bois richement ouvragé, mais un peu vermoulu, où la
suivirent les deux Parisiennes, dont l'imagination exaltée
s'arrangeait merveilleusement de ce gîte sauvage qu'elles
peuplaient de scènes romanesques.
Au delà du second palier l'escalier s'encaisse, étroit et
rapide,entre deux murs^, d'où il débouche sur une galerie
intérieure, tout aussi étroite, accrochée au-dessus de la
voûte d'une vaste pièce ; laquelle, au temps de sa splen-
deur, dut être salle d'honneur ou de justice; mais qui,
devenue cave, grenier, je ne sais quoi d'inconnu, de
mystérieux, fait rêver dans sa profondeur ténébreuse
d'histoires fantastiques et d'oubliettes féodales.
Cette galerie aboutit à une porte et, par une petite
terrasse, à un autre corps de logis mieux préservé de la
dévastation, renfermant les chambres les plus conforta-
bles : celles destinées à Mme Jouvens. Emma laissa
les deux amies s'y installer' pour leur causerie, et,
s'accoudant sur la rampe de pierre ébréchée où les
hirondelles et les moineaux bâtissent leurs nids, elle
regarda, longuement plongée dans une rêverie indéfinis-
sable, le toit de paille de la veuve qui luisait dans la
verdure, et dont la belle couleur dorée illuminait ses
pensées. Le soir arriva bien vite. Chapitré par sa tante
qu'il aimait sincèrement, M. Valentin de Loras consen-
tit enfin — mais avec quelle peine et quel ennui ! à sou-
per avec ces dames. Pour cette cérémonie, non, cette
corvée, il endossa un paletot qui le gênait beaucoup, at-
tacha très-gauchement une cravate qui ne le gênait pas
moins, et, ainsi torturé physiquement et moralement, fit
34 L'HÉRITAGE
son entrée sous la protection de son chien, dont les gam-
bades lui aidèrent beaucoup à dissimuler son embarras.
Assis entre Mlle Emma et sa tante, il sembla durant
le repas vouloir s'ynoptiser en regardant constamment
le fond de son assiette, et lorsque, l'appétit satisfait, il
s'éloigna un peu de la table, selon l'usage des paysans,
il parut se livrer à des multiplications prodigieuses en
contemplant les volants de la robe de Mlle Jouvens.
Pendant que le pauvre garçon, les yeux baissés et la
main sur la tête de son chien, se disait intérieurement
combien ces belles et fières Parisiennes devaient se mo-
quer de lui, Emma glissait furtivement ses regards sur
cette main dont la cicatrice bien visible, en lui rappe-
lant une généreuse et vaillante action, élevait le rustique
châtelain dans son estime et sa sympathie. Cependant,
esclave de l'éducation, du décorum et un peu aussi de
son émotion, n'osant et ne sachant comment entamer la
conversation, elle restait silencieuse, en apparence dé-
daigneuse.
Mme Saulnier, tante intelligente, ne voulut pas trop
presser son neveu de parler pour cette fois. Heureuse
de ce premier succès elle le laissa librement à son aparté
et ne fit aucune objection lorsqu'à une rafale de vent qui
vint à bouffer, il sortit sous le prétexte de faire fermer les
volets et mettre à l'abri les derniers chars de foin rentrés.
Cette précaution n'était pas inutile du reste, le vent,
d'abord onduleux et intermittent, grandit bientôt et vers
le milieu de la nuit éclata en une de ces tempêtes qui
sont fréquentes dans ces hautes régions; soit qu'elles
arrivent lentes, noires et compactes de la vallée du
Rhône, ou qu'elles descendent rapides et imprévues de
la chaîne méridionale parallèle au lac, comme en cette
D'UN MISANTHROPE. 35
occasion. L'orage roulant de la cime de la montagne
passait comme un ouragan sur le vieux château, dont les
voûtes sonores, les grandes chambres désertes, les cor-
ridors mal clos se remplissaient de gémissements aigus
ou lamentables, sur lesquels se détachaient — thème
effrayant et sublime — les éclats du tonnerre. De temps
en temps, des pierres arrachées à la crête des murs, bon-
dissaient comme des boulets sur les toits inférieurs.
Mme et Mlle Jouvens, seules dans leur vaste chambre,
subissaient avec angoisse ce concert de tempête dont
l'harmonie sauvage et grandiose était au-dessus de leurs
forces. La large cheminée de leur chambre ronflait sous
les rafales d'orage comme un orgue gigantesque et in-
fernal ; dans l'obscurité profonde de la nuit, à travers
une lucarne du volet, les éclairs traçaient sur la muraille
des signes flamboyants. Étrangères à ces scènes orageu-
ses, la mère et la fille, silencieuses et oppressées, trem-
blaient de peur dans le grand lit où elles se cachaient,
lorsqu'un coup frappé à leur porte les fit tressaillir et
sursauter.
Le coup se répéta, et une voix qu'elles reconnurent
pour celle de Valentin leur cria :
» Mesdames!... mesdames, m'entendez-vous? »
Sur leur réponse affirmative il ajouta :
« Je viens vous prier de ne pas vous effrayer de l'o
rage; il est probable que, n'y étant pas habituées, vous
en êtes inquiètes ; mais ne vous tourmentez pas; il n'y
a rien à craindre. Nous avons souvent des ouragans
comme ceux-là, jamais il n'arrive d'accident. Les murs
sout encore bons, allez ! et les volets aussi. Quel coup de
tonnerre!... n'ayez pas peur, jamais il n'est tombé ici.
La montagne, qui est tout proche, nous couvre et nous
36 L'HÉRITAGE
en préserve. Et puis voilà la Babet qui vient avec une
lanterne, si vous le désirez elle entrera chez vous, sa
présence vous tranquillisera.
— Merci, monsieur, merci, cela n'est pas nécessaire,
répondit Mme Jouvens, à présent que vous nous avez
rassurées nous n'avons plus peur, ma fille ni moi. Merci
encore, nous voilà tranquilles. »
Et quand il fut parti :
<r Dis donc, Emma, fit-elle avec enjouement, voilà l'his-
toire renouvelée de ce sourd-muet qui parla soudaine-
ment en voyant son père en daDger. Il ne fallait rien
moins qu'une tempête pour lui faire trouver la parole,
à ce beau sauvage.
— Maman, cela ne prouve-t-il pas que chez lui c'est le
coeur qui parle plutôt que l'esprit. Cela vaut bien
mieux, n'est-ce pas? Il y en a tant d'autres chez qui
c'est tout le contraire. »
Pendant crue Mme Jouvens réfléchissait à cette re-
marque expressive de sa fille, celle-ci, restée silen-
cieuse, jouissait intérieurement de cette sollicitude im-
prévue de Valentin qui rachetait son mutisme farouche
de la veille et semblait promettre quelque chose de
mieux pour l'avenir.
Bercée dans l'orage par ce rêve vague et séduisant,
aucune rafale, aucun coup de tonnerre ne purent lui en
enlever la soudaine et douce sérénité.
IV
Aux premiers rayons de soleil qui se glissèrent à tra-
vers les fentes des lourds volets, Emma se leva, et, lé-
D'UN MISANTHROPE. 37
gère, fraîche comme la belle matinée qui succédait à
l'orage, parcourut les environs de la ferme. Elle cher-
chait la Babet de qui elle voulait savoir si c'était bien de
lui-même, de lui seul, que M. Valentin s'était préoccupé
de leur frayeur à sa mère et à elle. Pour cette délicate,
question, elle employa vis-à-vis de la rustique servante,
qui n'y entendait certes pas malice, toute cette diploma-
tie souple et prudente que la nature a donnée aux
femmes.
La Babet répondit naïvement à ses adroites questions,
ajoutant : a Ah, m'amselle, j'ai ben été surprise que le
monsieur est venu à la minuit me réveiller en me criant
de m'babiller et de prendre ma lanterne pour aller ras-
surer les dames, dont vous, m'amselle et votre maman.
Eh ! nous avons eu combien de fois des arrogants plus
vilains que celui-là que chacun dormait sans s'en in-
quiéter.
— Et Mme Saulnier ?
— Oh! la dame ! elle se ferme toujours à pleins ver-
rous que le diable n'entrerait pas dans sa chambre
quand elle est couchée, qu'elle n'oserait pas bouger
quand ben même le feu serait à la maison. »
Heureuse de ce renseignement, d'autant plus sûr que
celle qui le donnait n'en connaissait pas la valeur, Emma
pour y songer, chercha la solitude dans le jardin de la
ferme, ou plutôt dans ce qui avait été le jardin et n'était
plus qu'une friche abandonnée à la nature, où les rosiers
sans culture, les groseilliers, les noisetiers avaient poussé
pêle-mêle avec les ronces et les épines. Un grand figuier
y étalait son épais et sombre feuillage et desfruits crevés
par la pluie dont les abeilles bourdonnantes suçaient le
jus rose. Au milieu d'un massif épineux un grenadier chétif,
3
38 L'HÉRITAGE
presque étouffé, dardait cependant encore la flamme
rouge de quelques boutons.
« On peut donc trouver des fleurs ici! se dit la jeune
fille en portant la main à l'arbuste fleuri, et il ne fau-
drait qu'un peu de culture à ce sol si riche pour le cou-
vrir des plus belles productions. »
Evidemment cette pensée n'était qu'une comparaison
dans son esprit, car tandis qu'elle effleurait de ses lèvres
un bouton entr'ouvert de grenade, ses joues rosées et son
front blanc se- coloraient comme si les pétales humides
de la fleur eussent été charbons ardents.
A demi craintive, à demi curieuse, Mlle Jouvens
poursuivant sa promenade à travers les petits sentiers
des champs, arriva aux confins d'un pré plein de bruit
et de travail. Les faneurs éparpillaient autour d'eux
l'herbe morte et déjà flétrie entassée en meules la veille.
Un peu plus loin les faucheurs alignés et légèrement
ployés sur la moisson verte, fleurie et encore tout em-
perlée par la pluie, la tranchaient avec un mouvement
cadencé d'une régularité monotone et inexorable qui
rappela inévitablement à la pensée de la jeune fille la
moisson impitoyable de cette fatalité qui, sous quel nom
qu'on la désigne, avance constamment dans la vie pour
y trancher nos affections y faucher nos espérances et en-
tasser pêle-mêle dans sa gerbe la fleur et la paille de nos
sentiments.
Parfois l'un des faucheurs s'arrêtait pour aiguiser sa
iaux dont le grincement métallique était comme la plainte
douloureuse et aiguë de son oeuvre de destruction.
Le jeune maître de ces ouvriers, toujours si actif, tou-
jours le premier à leur tête, ne se montrait nulle
part parmi eux. Un peu plus tard le second repas de la
D'UN MISANTHROPE. 39
ferme sonna même sans qu'il y parût ; et cette longue
journée s'écoula enfin, pour les trois dames qui l'atten-
daient, avec les inquiétudes, les perplexités dissimulées
d'un dépit analogue, sans qu'il arrivât.
A la nuit close seulement, pendant le souper des
dames, il rentra furtivement et se glissa dans sa chambre,
faisant taire la Babet, repoussant ses questions et ses
remontrances familières par l'excuse d'un violent mal
de tête.
La visite que lui fit aussitôt Mme Saulnier n'eut pas
plus de succès, pas plus que ses naïves infusions que le
jeune paysan irrité, embêté, selon sa brusque expression,
envoya promener par la chambre.
Sa pauvre tante, confondue de ces procédés sauvages
et inusités, se retira prudemment, laissant passer ce mo-
ment d'irritation et s'en remettant au repos de la nuit et
à l'heure plus salutaire du matin pour obtenir une ex-
plication et un amendement à cette mutinerie d'enfant
terrible. Elle sut, la bonne tante, dissimuler auprès de
son amie l'état de son neveu en lui prêtant l'excuse de
sérieuses occupations dans la journée et d'une réelle in-
disposition en ce moment.
Mais le lendemain, quand, à l'heure où elle croyait
le prendre, le sermonner, l'attendrir et l'amener à rési-
piscence, elle trouva la chambre vide et le jeune châte-
lain envolé encore une fois, elle n'essaya plus de cacher
à ses visiteuses le chagrin et l'humiliation que cette con-
duite inconcevable lui causait.
Mme Jouvens, à la première nouvelle de ce nouveau
et significatif départ, ne put retenir un mouvement de
dépit dans le ton qu'elle mit à dire : Ah ! décidément, ma
chère Emilie, ton neveu est un parfait Hippolyte.
40 L'HÉRITAGE
«Moins Aricie cependant, » se dit tout Las Emma, qui
toute confuse descendit se promener nonchalamment
dans le jardin en friche.
Le petit ressentiment de Mme Jouvens ne tint pas de-
vant l'abattement et le chagrin excessif de son amie.
Bien vite elle l'oublia pour la consoler elle-même et lui
rendre le courage.
« Voyons, Emilie, lui dit-elle d'abord, pourquoi te
désoler et te décourager de si peu ? Les procédés de
ton neveu ne doivent pas, ce me semble, tant te sur-
prendre et t'alarmer. Son éducation, ses habitudes étant
connues, nous ne devions pas raisonnablement penser
qu'il allait se prendre subitement d'un grand goût pour
notre société, n'est-ce pas? Son absence nous prouve que
nous le gênons et qu'il lui faudra un peu plus de temps
pour se familiariser avec nous, voilà tout.
— Mais il n'a pas seulement regardé ta charmante
fille, le malheureux aveugle !
— C'est justement pour cela, répondit Mme Jouvens
avec un joli sourire, c'est pour cela que je lui pardonne
de bon coeur. Puisqu'il ne l'a pas vue il ne peut l'avoir
dédaignée, notre amour-propre est sauf. Le reste viendra
peut-être plus tard; ne te décourage pas encore. Il me
semble impossible, pour ma part, que Valentin persiste
dans ce parti pris de sauvagerie et d'isolement. Quand ce
ne serait que pour jouir de sa grande fortune, il en vou-
dra sortir. C'est un goût qui vient tout naturellement
aux jeunes gens quand ils sont riches.
— Tu dis riche? Mais il ignore qu'il le soit, ma
chère Adèle. Le pauvre enfant croit ne posséder que les
terres qui nous entourent. La raison aussi bien que son
penchant lui dira donc de rester ici.
D'UN MISANTHROPE. 41
— Mais comment donc peut-il ignorer aujourd'hui le
chiffre de sa fortune? explique-moi cela.
— Mon pauvre frère, dans sa noire misanthropie, a,
comme tu le sais, tout combiné pour retenir son fils loin
du monde dont il avait lui-même tant souffert. Pour
compléter ces moyens il a voulu encore que son fils ne
pût connaître sa fortune que lorsque le temps aurait
enraciné profondément en lui ses habitudes de réclusion
et d'ignorance. Et, peut-être aussi jusqu'à ce qu'un ma-
riage avec une femme sans instruction l'eût pour jamais
fixé dans cette vie. Pour cela il plaça, il y a deux ou trois
ans, tout ses fonds dans une maison très-solide du reste,
dont les meilleures hypothèques répondent, pour qu'ils
ne lui fussent rendus à lui ou à son fils que dix ans plus
tard intérêts capitalisés. Son notaire seul avait con-
naissance de cet acte dont il est dépositaire et que je n'ai
connu moi-même qu'à la mort de mon frère avec recom-
mandation de sa part d'en garder le secret. Cette pro-
messe à un mourant je n'ai pas osé l'enfreindre vis-à-vis
de Valentin, malgré ma tentation de le faire et malgré
son irrégularité étrange. Si je l'ai violée vis-à-vis de toi,
chère Adèle, c'est qu'il m'a paru urgent et tout à fait lé-
gitime d'assurer l'avenir de mon neveu par son union
avec ta charmante fille. Tu m'as gardé le secret la-dessus,
n'est-ce pas ?
— Rigoureusement, chère amie, à part mon mari, je
n'ai parlé à personne de cette fortune; pas même à
Emma chez qui elle eût soulevé une susceptibilité om-
brageuse et peut-être une résistance ouverte à nos
projets.
— Et à présent qu'elle a vu ce vilain sauvage, dis-moi
franchement, Adèle, si tu penses qu'il trouvera grâce à
42 L'HÉRITAGE
ses yeux ; si elle, habituée à voir les jeunes gens à la
mode, les élégants de Paris, consentirait à faire le bon-
heur de ce franc paysan?
— Chère Emilie, je ne puis rien te répondre de po-
sitif, n'ayant pas abordé directement cette question avec
Emma; mais habituée à lire couramment dans cette
âme candide et ouverte, je crois pouvoir t'affirmer que
Valentin n'a pas déplu ; précisément parce que Emma,
comme tu le dis, a pu rencontrer quelques jeunes gens
à la mode et ne les a pas trouvés du tout de son goût.
Elle a été élevée presque exclusivement par son père
dans des idées à la fois sérieuses et modestes qui sont
en contradiction et même en antipathie avec les manières
apprêtées, le jargon plein de suffisance et de nullité de
la plupart des jeunes gens du monde. Je ne te dissimu-
lerai pas, par exemple, que Valentin ne lui plût bien
davantage s'il était un savant comme mon mari ; mais il
a pour lui une qualité qui compense ce défaut et, le ra-
chète grandement. C'est— comment dirai-je ?... sa jeu-
nesse de coeur. Emma, qui apporte dans les idées de ma-
riage, avec beaucoup de candeur et de gravité, beaucoup
de sentimentalité aussi, répugne énormément de com-
mencer sa vie avec un compagnon qui la finit, et d'en-
trer, jeune, pure, radieuse d'espérances dans un coeur
ruiné, dévasté ou tout au moins fatigué et engourdi par
l'emploi de sa jeunesse. Ce qui arrive réellement presque
toujours dans notre monde ; les hommes ne s'y mariant
que lorsqu'ils ne sont plus jeunes et qu'ils ont épuisé
tout ce que leur liberté, leur indépendance leur ont pu
donner de plaisirs et d'amours successifs. Valentin 'qui
ne lui inspirera pas cette crainte et qui lui est déjà ap-
paru comme un homme généreux, plein de fraternelle
D'UN MISANTHROPE. 43
charité, lui plaira plus qu'un autre. Et puis, ajouta en-
core Mme Jouvens en souriant, il ne faut pas oublier,
ma chère Emilie, que ton neveu est beau comme un
jeune grec, ce qui ne gâte rien; même auprès dés jeunes
filles les plus modestes. »
La tante de Valentin, rassurée par ces observations
satisfaisantes, se rapprocha de son amie et, dans un
mouvement confidentiel, baissant la tête près d'elle, lui
fit à voix basse une communication longue et intéres-
sante.
Puis toutes les deux satisfaites et comme animées d'un
nouveau projet, descendirent au jardin, y cherchèrent et
trouvèrent Emma assise sur la margelle du puits sous le
grand figuier. Aussitôt qu'elle les aperçut la jeune fille
releva vivement la bande de mousseline qui était tombée
à ses côtés et se remit activement à l'ouvrage.
Mme Jouvens s'assit tout près et passant un bras au-
tour du cou de sa fille avec cette tendresse, cette câli-
nerie émue et charmante des jeunes mères :
« Ma chère Emma, lui dit-elle, Mme Saulnier et moi
venons de nous occuper d'une chose qui t'intéresse et
nous avons toutes les deux assez de foi en ta raison et ta
prudence pour te confier nos projets et te demander ton
assentiment. Tu devines sans doute, ma chère petite,
qu'il s'agit du mariage que nous voudrions voir réussii
entre M. de Loras et toi. Dis franchement, te déplairait-
il, mon enfant?
— Oh mère chérie!... balbutia Emma interdite, qui,
ainsi surprise tout à coup, ne put répondre et cacha la
rougeur de ses joues sous les baisers de sa mère.
— J'étais bien sûre, ma chère enfant, dit celle-ci en
la pressant sur son coeur, que tu ne nous contredirais pas.
44 L'HÉRITAGE
■— Maman, non ce n'est pas moi qui vous contredis,
répondit la belle enfant avec un peu de tristesse.
— M. Valentin?... oh ! ce n'est rien, va ! sa tante a
assez d'influence sur lui pour le décider.... Il ne peut
pas, si ignorant qu'il soit, oublier qu'il est son héritier,
presque son fils.
— Oh! non , maman, non!... Voudrais-tu donc que
je prisse par force un mari auquel je ne plairais pas?...
— Comment veux-tu savoir, petite folle, si tu lui
plais, ou non, puisqu'il ne t'a pas même regardée. C'est
un pauvre aveugle, pour le moment, dont il faut faire le
bonheur malgré lui.
— Mais moi, ma mère, je ne veux pas courir les
chances d'un tel bonheur, d'un mariage incognito. Je ne
suis pas une princesse pour me marier comme cela. Je
veux un mariage bourgeois avec un mari auquel je plai-
rai comme il me plaira et qui me choisira lui-même. Ne
parlez pas de contrainte, d'obsession, pas même de con-
seils, maman, je m'y refuserais absolument. »
La douce et blonde fille avait pris dans son émotion
en parlant ainsi une vibration dans la voix, et sur son
front une ferme et modeste assurance qui, pour un in-
stant lui donnèrent une beauté toute nouvelle, dont sa
mère sourit en disant à Mme Saulnier :
« Vois donc, Adèle, comme cette petite fille se ré-
volte! Aurais-tu jamais cru Emma romanesque à ce
point ?
■— Mais, maman, permets, il me semble que je ne
suis nullement romanesque en cela. C'est au contraire
parce que je ne veux pas d'aventures dans ma vie, pas
de roman, que je veux un mari avec lequel je trouve
mon bonheur en faisant le sien. Ce n'est pas être roma-
D'UN MISANTHROPE. 45
nesque, je pense. Je crois que je le serais plutôt en
m'aventurant dans un mariage de contrainte où nous
pourrions trouver tous les deux des déceptions inatten-
dues, et qui sait? peut-être de la haine de sa part pour
lui avoir été imposée. Oh! non, non!... » Puis après
un moment d'hésitation , elle ajouta d'une voix plus
douce et en rougissant : « Je t'avoue, ma bonne et
chère mère, et à vous aussi Mme Saulnier, notre amie,
que j'aurais accueilli bien volontiers M. Valentin accepté
par mon père et par toi, si lui-même m'eût recherchée.
Mais, loin de là, il nous fuit, nous le chassons de chez
lui ; c'est assez visible, n'en parlons donc plus, je vous
prie. Notre seul devoir à présent, je pense, maman,
que tu le comprends comme moi, est de laisser M. de
Loras maître chez lui, de ne plus l'importuner de notre
présence. »
Mme Saulnier avait écouté cette chaleureuse protes-
tation de la jeune fille avec une profonde attention et
une visible sympathie.
« Je vous approuve, ma chère Emma, lui dit-elle
aussitôt, je vous approuve et vous admire, quoi qu'il en
coûte à mes espérances. Oui, mon enfant, avec ces sen-
timents généreux, délicats et fiers vous êtes dans le
vrai. Restez-y; le bonheur viendra sûrement vous y
trouver. Vos paroles émues viennent de faire surgir de
nouvelles idées dans mon esprit ; laissez-moi y rêver un
instant, nous en reparlerons ensuite. »
Quelques heures plus tard, au retour d'une petite ab-
sence de Mme Saulnier, les trois dames se réunirent de
nouveau, et cette dernière conférence fut assez longue
et animée, car lorsqu'elles en sortirent leurs figures por-
taient la trace d'une vive agitation. La soirée fut em-
46 L'HÉRITAGE
ployée aux préparatifs du départ et aux ordres que
Mme Saulnier avait à laisser pour son absence.
Le lendemain de très-bonne heure, lorsque les dames
montèrent ensemble dans un de ces petits chars à bancs
qui ont seuls le privilège de parcourir les chemins de
la côte, Mme Saulnier laissa à la Babet une lettre pour
Valentin, et, levant les yeux vers la fenêtre encore close
et muette de la chambre du jeune homme, elle lui
adressa une amicale menace de son poing fermé en lui
disant :
« Nous te laissons, vilain loup-garou, nous te laissons
à ta solitude et à tes réflexions ; mais si dans un mois,
quand nous reviendrons, tu n'es pas plus civilisé, gare
à toi ! »
C'est ainsi que les dames de Larringes partirent pour
cette longue excursion, dont le capitaine Duroveray m'a-
vait parlé en me disant qu'elles avaient eu tort.
V
A quinze ou vingt minutes du vieux château de Lar-
ringes, dans le pli rocailleux et boisé d'un ravin qui des-
cend en ligne presque verticale de la montagne au lac,
coule une rivière inégale comme les saisons : torrent aux
jours d'averse, paisible ruisseau quelques heures après.
Un canal si fruste et si naïvement construit qu'il semble
naturel, prend dans son cours la partie toujours pleine et
régulière de la source et le conduit, à travers l'escarpe-
ment de la ravine, sur les roues d'un petit moulin pitto-
resquement accroché et soudé à un rocher dont la base
D'UN MISANTHROPE. 47
moussue se baigne quatre ou cinq mètres au-dessous
dans l'écume du torrent. Le sentier qui arrive à Lar-
ringes descend en face du moulin, à travers les aunes et
les frênes, sur une pelouse étroite au gazon court et
serré, toujours frais sous la pluie vaporeuse de la chute
des roues. Quelques grosses roches, noires et plates,
jetées au travers du torrent, servent à le franchir. Au
delà le rocher grossièrement taillé forme un escalier na-
turel qui, par une enjambée sur le canal, conduit à la
porte du moulin Joyet. Cette petite usine, pour employer
l'expression industrielle, avec la ferme qui en dépend,
propriété des châtelains de Larringes, est occupée depuis
plusieurs années par la dynastie Joyet qui lui a donné
son nom.
La femme du tenancier actuel est la nourrice du jeune
de Loras, cette belle et bonne Joyette à qui va si bien la
féminisation du nom de son mari, en usage dans les
campagnes. Son caractère doux et égal, ses allures tou-
jours vives, sa figure toujours gracieuse avec le regard
affectueux de ses beaux yeux noirs et le sourire de ses
lèvres sur ses dents encore blanches, sont toujours la-
joie honnête et sereine de sa maison, comme de son voi-
sinage, et la personnification très-harmonique de ce petit
surnom de Joyette.
La brave femme, qui n'a élevé qu'un enfant avec son
Valentin, garde encore un amour maternel, mêlé d'or-
gueil et de respect pour le fils du château, pour le pauvre
enfant sans mère qu'elle a amené de Paris avec le père
Blanchet, et gardé dix ans sous la seule autorité et sur-
veillance de sa tendresse. Depuis que son beau nourris-
son est devenu majeur, depuis surtout que la mort de son
père l'a rendu seul maître à Larringes, la Joyette ne le