Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Partagez cette publication

COLLECTION BLÉRIOT.
Illllllilli: DU MANDARIN
SUIVI DE 3U3
M'SSIEU QUANTOIS.
L'HÉRITIER
DU MANDARIN
SUIVI DE
M'SSIEU QUANTOIS
^gftBf/VRIGNAÛLT
^//^JJïfBAIN DIDIER ).
PARIS
CH. BLÉRIOT, ÉDITEUR
QUAI DES GRANDS-AÏGTJSTINS, 55
1864
L'HERITIER DU MANDARIN.
i
« Oh ! la misérable et maussade existence que la
mienne! » disait, en se croisant les bras, un jeune
homme de vingt-six à vingt-huit ans, dont l'air dé-
sespéré, h physionomie abattue, annonçaient un. dé-
couragement parvenu à son paroxysme.
Charles Rimbert, c'était le nom de celui qui for-
mulait cette douloureuse exclamation , se trouvait
depuis trois ans seul sur la terre, presque sans amis.
et sans autres parents qu'un cousin, son aîné de deux
ou trois ans, orphelin comme lui, et qui, ayant em-
brassé la périlleuse et glorieuse carrière des missions ,
courait en ce moment quelque province éloignée du
Céleste-Empire, s'il ne croupissait, la cangue au cou,
dans un fétide cachot.
Le départ de ce cousin , avec lequel il avait été élevé,
L HERITIER
avait porté à Charles un coup dont le pauvre garçon
n'avait pas tout d'abord compris la gravité.
A l'époque de cette séparation, Mme Rimbert, la
mère de Charles, sentait déjà venir à grands pas la
mort qui devait la réunira l'époux chéri qu'elle n'avait
cessé de pleurer; et Charles entrevoyait avec effroi
l'heure où il se trouverait isolé au milieu de ce monde,
qui n'avait pour lui que terreurs inconnues et pièges
menaçants.
Nature faible et sans initiative, aussi incapable d'une
action foncièrement mauvaise que d'un acte énergique
de vertu, Charles Rimbert avait jusque-là coulé une
douce et monotone existence dans la petite ville de
province où sa mère et lui s'étaient retirés et vivaient
d'une modeste pension et du produit d'un bureau de
tabac que les services de M. Rimbert leur avaient fait
obtenir. La mère , tendre jusqu'à la faiblesse pour son
unique enfant, emporta en mourant toutes les res-
sources du petit ménage, et, ce qui est plus triste en-
core, toute l'énergie de son fils. Dieu sait ce que celui-
ci fût devenu, si un ancien ami de son père n'avait
secoué sa torpeur, et n'avait, à force de démarches,
obtenu pour lui une place de douze cents francs au
ministère des finances.
DU MANDARIN.
Charles quitta avec une profonde douleur la petite
ville où sa mère était morte. Tout légitime que fût ce
chagrin, si on en avait gratté quelque peu la couche
supérieure , on eût trouvé bientôt l'égoïsme, dont
l'habitude de voir tous ses désirs prévenus avait enve-
loppé cette âme. À côté des larmes qui coulaient si
douloureusement au souvenir de celle qu'il venait de
perdre, il y en avait d'autres non moins grosses, mais
moins sacrées, qui se précipitaient, quand il songeait
aux mille soins, aux mille préoccupations qui allaient
l'assaillir. Il ne pourrait plus passer de longues heures
à flâner paresseusement le long de la petite rivière om-
bragée de tilleuls; il ne trouverait plus, en rentrant,
au logis, le dîner prêt, sa chambre bien chaude l'hi-
ver , et pleine, l'été , de fraîcheur et d'ombre. Habitué
à toujours recevoir, et à se croire un modèle de re-
connaissance lorsque, par une caresse ou un baiser ma-
chinal, il avait remercié sa mère, il se rendait triste-
ment compte de tout ce qui lui manquerait ainsi à la
fois.
Ce fut bien autre chose lorsqu'il se vit seul à Paris ,
dont il n'avait gardé qu'un vague souvenir. Chaque vi-
sage qu'il rencontrait lui semblait celui d'un ennemi ;
chaque main qui se tendait vers la sienne lui paraissait
h HERITIER
prête à prendre sa vie, ou tout au moins sa bourse. Ce-
pendant , grâce à une lettre de recommandation de son
protecteur, il fut sagement guidé dans ses premières
démarches, et il parvint à s'installer vaille que vaille.
Huit jours après son arrivée, il faisait son entrée dans
les bureaux du ministère.
Ce fut à ce moment qu'il écrivit à son cousin une
longue lettre dans laquelle il s'appesantissait complai-
samment sur ses misères, se peignant comme une pau-
vre victime dans le vaste tourbillon parisien, et n'étant
pas fort éloigné, dans son aveugle égoïsme , de se pla-
cer bien plus bas, sur l'échelle des abandonnés, que
l'exilé auquel il s'adressait.
11 est vrai qu'à un point de vue plus élevé, Charles
avait parfaitement raison ; car il n'avait pas pour sou-
tiens la foi ardente et l'inépuisable charité qui font
trouver, sur les plages les plus inhospitalières, une fa -
mille et des amis à ceux que conduit le nom du Sau-
veur. Charles ne voyait pas aussi loin, et, dans la
comparaison qu'il établissait, il ne s'était pas même
donné la peine d'examiner les deux termes : façon de
Taisonner, il faut, hélas! le reconnaître, de presque
tou les hommes.
La lettre que Charles remplit ainsi de ses doléances
DU MANDARIN.
et de ses lamentations fit bien des tours et des détours
avant d'arriver à son adresse, et ce ne fut que quatre ans
plus tard qu'il reçut une réponse sur laquelle il ne
comptait plus depuis longtemps.
Nous aurons en son lieu occasion de parler plus en
détails de cette circonstance, qui devait avoir une
grande influence sur les destinées de notre héros. Di-
sons seulement que le silence bien involontaire du cou-
sin Edouard vint ajouter un couplet à la douloureuse
complainte que psalmodiait sans cesse le malheureux
employé, lorsqu'il faisait un retour sur lui-même et
sur sa position dans le monde, ce qui lui arrivait fré-
quemment.
Nous devons avouer, du reste, qu'à certains égards
ses plaintes n'étaient pas sans fondements. En dépit de
la plus stricte économie, douze cents francs ne sont ja-
mais une forte somme : bien souvent les derniers jours
du mois se coloraient pour Charles des jaunes reflets de
la famine , et ses nuits se passaient dans les lourdes in-
somniesdu débiteur en retard.
D'un autre côté, si la placidité, la passivité, pour-
rait-on dire , de son caractère, disposait tout le monde
en sa faveur, il n'y avait rien en lui qui engageât à
changer en amitié une simple connaissance. Il faut à
6 L'HÉRITIER
l'amitié quelque chose qui la retienne; en quelque
sorte un point par lequel elle puisse s'attacher à l'âme
vers laquelle elle se sent entraînée. Malheureusement
pour Charles, son caractère ressemblait à ces boules de
marbre bien poli sur lesquelles on aime à passer la
main, parce que la surface en est douce, mais que nul
ne songe à retenir parce qu'on ne sait par où les saisir.
Le pauvre garçon roulait ainsi de l'un à l'autre , ne
formant aucune liaison durable, et son isolement lui
retombait chaque jour plus lourdement sur le coeur.
Il n'eût tenu qu'à lui de faire cesser cet isolement,
et pour cela le moindre effort eût suffi. Il fallait se
montrer utile, actif; faire comprendre aux autres
qu'ils pourraient au besoin trouver en lui un soutien
et un coeur dévoué ; il eût vu les amis accourir ; mais
telles n'étaient ni ses dispositions ni ses pensées. Sa
mère l'avait aimé tendrement, mais aveuglément, nous
l'avons dit ; elle l'avait dressé, c'est le mot, à se laisser
aimer, sans lui apprendre que l'amitié vit de récipro-
cité ; elle lui avait fait savourer les délices qu'il y a à
recevoir, et lui avait laissé ignorer les charmes que l'on
trouve à donner.
De ce court exposé, le lecteur peut conclure avec
nous, que l'apostrophe que Charles proférait et qui
DU MANDARIN.
commence ce chapitre, ne laissait pas que d'avoir sa
raison d'êlre.
— Oh ! la misérable et maussade existence que la
mienne ! — s'était-il écrié.
A l'époque où nous commençons ce récit, trois ans
se sont écoulés depuis la mort de Mme Rimbert. Charles,
laborieux et consciencieux employé, a vu s'augmenter
ses petites ressources; il a été porté, suivant l'expres-
sion consacrée, à dix-huit cents francs, et il y a huit
jours à peine que cette bonne nouvelle lui a été com-
muniquée par son chef de bureau.
Aussi, si vous l'aviez vu la veille encore arpenter le
boulevart d'un pas rapide, vous n'eussiez pas reconnu
l'homme désespéré que nous avons sous les yeux. C'est
qu'hier, au bonheur d'entrevoir dans un avenir de
quelques jours les cent cinquante francs qu'il devait
toucher, se joignait un autre bonheur non moins vif,
bien qu'il ne provînt pas aussi directement des sources
égoïstes d'où avaient jusqu'alors découlé toutes ses im-
pressions. Ce bonheur lui était venu sous la forme
d'une invitation à un bal donné par le père d'un de ses
collègues du ministère.
Léger bonheur, direz-vous? Pas si léger! quand
vous saurez que M1Ie Laure Dercy , la soeur du collègue
8 L'HÉRITIER
en question , est une jolie et gracieuse jeune fille de
dix-huit ans, aussi vive que Charles est calme, aussi
enthousiaste qu'il est méthodique, aussi active qu'il est
passif, et que le jeune homme, subissant l'étemelle loi
des contrastes, s'était pris à l'aimer avec toute la placide
ardeur et toute la tendresse mesurée dont son âme était
capable.
Tel il était hier, rasant d'un pas léger le bitume du
boulevart et fumant, par un excès qu'un si grand bon-
heur pouvait seul lui faire commettre, un superbe ci-
gare de vingt-cinq centimes; tel il n'est plus aujour-
d'hui.
11 arpente à grands pas sa chambre au milieu d'un
désordre, signe infaillible d'une grave préoccupation.
Son costume est étrange : il se promène de long en
large vêtu d'un simple caleçon ; en revanche, il est
soigneusement frisé et son cou pivote avec peine, roidi
qu'il est par une cravate blanche empesée ; sur son lit
sont étalés des vêtements noirs et à ses pieds brillent
des bottes vernies. Mais, hélas! il tient à la main un
pantalon dont l'un des genoux est remplacé par un vide
affreux; pauvre vieux serviteur que la pointe de la
botte de Charles vient de mettre dans cet état lamen-
table.
DU MANDARIN.
Ne riez pas ; le malheur est relatif et tel sera moins
abattu par la perte d'une fortune que par un semblable
accident; surtout quand l'accident, et c'était le cas,
est momentanément irrémédiable ; quand de plus il se
dresse comme une barrière infranchissable devant un
rêve longtemps caressé. Depuis six mois Charles atten-
dait celte invitation qui devait lui donner accès auprès
de celle qu'il aimait, et au moment d'entrer au port,
il se trouvait subitement rejeté au milieu des horreurs
de son isolement un instant oublié.
— Misère et misère! s'écria Charles d'une voix
étranglée par l'émotion (misère et misère! était son
expression favorite), que vais-je devenir? Que dirai-je
demain à Frédéric? Que dirai-je à sa soeur quand je la
rencontrerai? Hélas! hélas! et rien, pas dix francs
pour acheter un autre pantalon, pas cent sous ! rien et
à pareille heure. Non, le sort s'acharne contre moi;
c'est un parti pris. Est-il, ajouta-t-il en se jetant sur
une chaise, est-il au monde un être plus misérable que
moi? A peine ai-je entrevu une joie qu'elle m'échappe;
s'il y a un plaisir , c'est pour les autres, une fête , pour
les autres; moi je suis là, pauvre chien galeux que
chacun fuit et que personne n'aime.
Personne? reprit-il d'un ton moins courroucé et lé-
1.
10 L'HÉRITIER
gèrement interrogateur, en changeant de position et
en appuyant d'un air sentimental son coude sur son
genou et sa tête sur sa main ; personne? et pourtant..,
Oui, l'autre jour aux Tuileries, lorsque je l'ai saluée,
Laure m'a souri doucement; elle m'aime!... mais,
non , je suis bien fou ; m'aimer, moi ! est-ce que quel-
qu'un m'aime, moi? est-ce que je ne suis pas seul aban-
donné , détesté, moi? — reprit-il en recommençant sa
furieuse promenade.
— Et d'ailleurs, si elle a pensé à moi, ne sera-ce
pas bien fini quand elle ne me verra pas venir? quelle
excuse donner? Un parent malade? je suis seul au
monde; de l'ouvrage pressé? Frédéric travaille au
même bureau que moi; malade moi-même? qui le
croira avec une mine semblable, dit-il en se plaçant
devant une glace et en souriant involontairement à la
fraîcheur de ses joues dont l'animation avait chassé une
pâleur qui ne leur était pas habituelle. — Non, tout
est fini! tout est fini!
Les grandes émotions sont peu durables avec un
caractère comme celui de Charles; aussi sa colère se
calma peu à peu et il redevint maître de lui. Du reste,
le fait accompli a sur tous les hommes une incontes-
table puissance : tant qu'il n'avait pas été trop tard pour
DU MANDARIN. 11
aller au bal, Charles s'était accroché sans raisonnement
à cet espoir aveugle qui fait la seule force des natures
passives; il avait crié, rugi, hurlé comme si ses cris
avaient pu boucher la fente de son pantalon ou en con-
fectionner un neuf; mais, lorsque la pendule sonna
onze heures, tout espoir dut s'effacer et avec la certi-
tude de l'impossible le calme revint dans cette âme si
rarement agitée.
Ce fut avec une philosophique résignation que Char-
les acheva en sens contraire sa toilette ébauchée : il
remit sa cravate blanche dans un tiroir, ses bottes à
leur place, et s'apprêta à se mettre au lit. Par un trait
d'économie qui peint cette nature méthodique et dont
peu de gens eussent été capables après une si vive
émotion, il plaça sur sa tête un foulard soigneu-
sement noué, de façon à préserver sa frisure de tout
dommage.
— Ce sera toujours cela de sauvé, dit-il avec un
soupir et il s'enfonça dans son lit.
Quelques années auparavant, Charles, avant de s'en-
dormir, n'eût pas manqué de prier Dieu. Tant que sa
mère avait été près de lui, il avait passivement, comme
pour tout le reste, accompli ses devoirs de chrétien;
mais, depuis qu'il était seul, il avait secoué courageu-
12 L'HÉRITIER
sèment le joug. Celte circonstance avait même été la
seule de sa vie où il avait montré une certaine initia-
tive.
Triste courage! et dont il avait été capable, unique-
ment parce qu'il n'y avait personne devant lui pour
l'intimider, et que, dans la torpeur où dormait son
âme, il ne s'était jamais élevé au-dessus de l'apparence
matérielle de la religiou sans en approlbndirlesenscaché.
Or, voyant que loin d'éprouver quelque résistance, il
avait trouvé des approbateurs chez ceux de ses cama-
rades qu'il redoutait le plus, il avait fait grand étalage
de sa nouvelle qualité de philosophe. Ce soir-là, son
isolement lui pesait plus que d'ordinaire et il se sentait
un grand besoin d'être soutenu; aussi pensa-t-il ne
pouvoir mieux faire que de s'appuyer sur un de ceux
qu'on lui avait recommandé comme fort entre les forts;
il prit un volume de Jean-Jacques Rousseau et se mit
à le parcourir machinalement.
Charles lisait depuis quelques instants, lorsqu'il
tomba sur le passage où Jean-Jacques demande com-
bien d'hommes résisteraient à la tentation d'assurer
leur fortune, si pour le faire il suffisait de désirer la
mort d'un mandarin quelconque et complètement in-
connu de l'empire chinois. Cette étrange proposition
DU MANDARIN. 13
frappa vivement l'imagination de Charles et il la Telut
deux fois afin d'en bien comprendre la portée.
— Hum ! dit-il, en s'asseyont dans son lit et en se
grattant le front ; voilà un bizarre problème. La fortune,
misère et misère! c'est bien tentant, continua-t-il, en
jetant un regard sur son modeste mobilier et en repor-
tant tristement les yeux sur le pantalon qui étalait à
terre son formidable accroc ; c'est bien tentant ! — d'un
autre côté, tuer un mandarin, fichtre, c'est grave! après
tout, il ne s'agit pas de tuer, ce qui serait horrible, dit
Charles en frissonnant, mais de souhaiter sa mort. —
Et puis un mandarin, est-ce bien un homme comme
nous? Hum! c'est au moins douteux si c'était un
Français, un compatriote, jamais! dit-il d'une voix
ferme et en faisant un geste noble, jamais ! un Euro-
péen , oh non ! on peut s'être vu, rencontré, que sais-
je? mais un Chinois!...
Ici, Charles, qui avait d'abord parlé à haute voix, se
mit à réfléchir profondément et en silence.
Il faudrait des pages entières pour récapituler tous
les raisonnements spécieux , tous lessopbismes habiles
que lui dictait la soif de s'enrichir; et aussi, nous de-
vons le reconnaître, toutes les répulsions, toutes les
objections énergiques de cette nature originellement
14 L'HÉRITIER
honnête. Plusieurs heures se passèrent ainsi; ce rêve
s'était emparé de son esprit autant que la plus saisis-
sante réalité. Avocat des deux parties, il accumula suc-
cessivement les raisons pour et contre ; mais, malheu-
reusement, après avoir envisagé la question en philo-
sophe , en philanthrope, en ambitieux, en égoïste, en
fou et même en sage, il négligea de l'examiner en chré-
tien , ce qui eût bientôt mis fin à son incertitude ; et
voilà pourquoi, au moment où sonnaient trois heures
du matin (nous précisons cette heure qui avait, comme
on le verra, son importance), à ce moment, disons-nous,
Charles, rendu à moitié fou par une aussi longue ten-
sion d'esprit, se renversa sur son oreiller et se déclara
carrément à lui-même que pour cent mille francs comp-
tant, pas moins par exemple, il tuerait un mandarin,
— en pensée bien entendu.
La fatigue appela le sommeil, mais ce fut le sommeil
agité de l'ambitieux et du coupable.
Charles rêva qu'il était en Chine, sur les bords du
fleuve Jaune, auquel on avait donné ce nom parce qu'il
roulait des flots d'or potable ; mais, lorsqu'il se baissait
pour y puiser un seau du précieux liquide, un gros
mandarin se présentait soudain pour lui barrer le pas-
sage. Charles se jetait sur lui et l'étranglait, oh! hor-
OU MANDARIN. 15
reur ! avec le pantalon noir qui avait été la cause pre-
mière- de ce que nous venons de raconter.
Puis, la scène changeait, et Charles se voyait dans
une grande plaine qui entoure la petite ville où il avait
passé son enfance ; il s'y promenait avec Laure Dercy
et lui faisait l'étalage de sa fortune; la jeune fille l'écou-
tait avec un doux sourire; mais, au moment où il ter-
minait une chaleureuse -déclaration, il voyait sortir
d'un fourré le mandarin sa victime, qui se dressait de-
vant lui en brandissant l'affreux pantalon noir.
A ce passage de son rêve, Charles fit un bond dans
son lit et se réveilla couvert d'une sueur froide.
— Misère et misère! s'écria-til, ce mandarin, cet
homme....
Mais non, le rêve est fini; ce n'est que le père
Martial, concierge, et en même temps domestique de
Charles Rimbert, qui, d'un air désolé, montre au
jeune homme son vêtement hors de service.
L'apparition inattendue d'une figure amie, au milieu
des péripéties effrayantes de son cauchemar, rappela
Charles à lui-même, il se mit sur son séant et se de-
manda ce qui avait pu lui donner une nuit aussi agitée.
Tout d'abord, il ne se rappela que sa contrariété de la
veille ; mais se» yeux tombèrent sur un volume ouvert
16 L'HÉRITIER
auprès de lui, c'était celui de Jean-Jacques, et le mot
de « mandarin » brilla à ses yeux d'un sanglant reflet.
Tout se retraça successivement alors à son esprit
encore troublé, et ce ne fut pas sans un profond sen-
timent de malaise que Charles se souvint de la terrible
conclusion par laquelle il avait mis fin à sa longue
méditation.
Si nous avons bien expliqué le caractère de notre
héros, le lecteur aura compris que son coeur n'était ni
mauvais, ni vicieux; que, plus intelligemment dirigé,
il était appelé à porter de meilleurs fruits.
On ne voit, hélas! que trop de ces âmes naturelle-
ment honnêtes, contenant en germe des vertus, sinon
éclatantes, du moins solides et élevées, et qui, faute
d'une culture opportune, croupissent dans une paresse
qui leur donne toutes les mauvaises apparences de vices
dont elles sont bien éloignées.
Tel était Charles, et, sous l'empire d'une agitation
de conscience qu'il avait rarement éprouvée, il ressen-
tit une vive horreur pour l'odieuse pensée qu'il avait
eue la veille.
Tout en s'habillant, il marchait à pas pressés dans
sa chambre, au grand émoi du père Martial habitué
jusqu'à ce jour au calme inaltérable de son locataire.
DU MANDARIN. 17
Le bonhomme le suivait des yeux et cherchait dans sa
cervelle ce qui pouvait avoir mis dans un état aussi
anormal le modèle des jeunes gens paisibles et rangés ;
lorsque tout à coup l'idée lui vint que ce ne pouvait
être que l'accident arrivé à son pantalon de soirée qui
avait à ce point troublé Charles.
M. Martial était, comme beaucoup de ses confrères,
tailleur en même temps que préposé à la garde de la
maison ; pour lui, l'homme était un composé d'habits
et de chair; ceux-là tenant, à son avis, une place bien
autrement importante que celle-ci; et, en effet, à en
juger par l'ampleur de ses vêtements et par l'exiguité de
son maigre et petit corps enfoui sous leurs larges plis,
on était assez disposé à lui donner raison. Rien donc à
ses yeux de plus naturel que d'éprouver un vif chagrin
pour un accident qui portait le désarroi dans une partie
aussi importante de la toilette.
■ Jetant un regard de commisération sur le vêtement
déchiré et poussant un soupir de condoléance, le père
Martial se planta devant Charles et de la même voix
qu'il eût prise pour le plaindre de la mort d'un être
tendrement aimé :
— C'est vrai, monsieur Rimbert, c'est vrai que c'est
un malheur et un grand ! Si beau encore, si frais, sur-
18 L'HÉRITIER
tout le soir, et si bien fait; ah! ça fend l'âme, vrai,
d'honneur !
Charles s'était arrêté devant le bonhomme et l'avait
machinalement écouté; mais ce que celui-ci venait de
dire répondait si bien à la pensée qui l'obsédait, qu'il
recula effrayé :
— Qui?, quoi? s'écria t-il, qui frais? qui, bien
fait?
— Ah ! certes, reprit le dolent consolateur, certes
il devait durer encore longtemps. Mais, pour Dieu!
monsieur Rimbert, comment avez-vous pu faire un
malheur pareil, vous si tranquille, si posé?
Charles porta la main à son front, il se demanda s'il
n'était pas devenu fou; les paroles de son interlocu-
teur sonnaient à ses oreilles comme un glas funèbre;
il se demanda un instant s'il n'avait pas vraiment tué
un homme, et si dans quelque coin obscur il n'allait
pas voir apparaître un cadavre sanglant. Plus la physio-
nomie de Charles se troublait, plus le tailleur redou-
blait ses consolations.
— Je l'avais tant soigné! dit-il en achevant une
période longue et ambiguë, tant soigné, et le drap
en était si beau, termina-t-il en s'emparant du vête-
ment, l'objet de ses regrets et en faisant claquer l'étoffe
DU MANDARIN". 19
sous son pouce, comme le font tous les tailleurs de
tous les pays du monde.
Charles comprit seulement alors l'étrange quiproquo
qui lui avait causé une si belle peur, et par une réac-
tion naturelle, il se mita rire aux éclats.
— Ah! ah! ah! père Martial; ah! la bonne farce 1
comment, c'est de mon pantalon que?... Oh ! ah! père
Martial, oh! là! là!... Non, ne vous fâchez pas, ah! ah!
dit Charles, remarquant le regard courroucé et indigné
du tailleur; non, c'est nerveux, voyez-vous, c'est ner-
veux, ajouta-t-il en se cachant le visage pour rire à
son aise.
Le bonhomme interdit roula le vêtement, le mit sous
son bras et sortit dignement de la chambre en se tou-
chant le front et en branlant la tête, signes qui, on le
sait, indiquent chez un homme la conviction que son
interlocuteur est fou.
L'accès de rire de Charles dura peu. Après les ter-
reurs imaginaires, suites naturelles d'un cauchemar
mal effacé, et la gaîté enfantée par la pose tragique et
le désespoir du tailleur-concierge, vint l'heure dû rai-
sonnement calme.
Charles eut un sincère regret de s'être laissé aller à
une pensée dont il ne pouvait se dissimuler l'horreur.
20 L'HÉRITIER
Pour la première fois de sa vie, il se prit à examiner à
un point de vue moins exclusif ce qui le touchait direc-
tement. Il sentit, sans trop s'en rendre compte encore,
quelle pente rapide doit suivre l'homme qui concentre
tous ses sentiments dans la contemplation de ses
propres besoins, et vers quel abîme il est exposé à rou-
ler.
Certes, aux yeux de bien des gens, il n'y avait là que
l'erreur momentanée d'un esprit aigri, une de ces hal-
lucinations qui ébranlent les têles'les plus solides et les
âmes les mieux trempées. Mais Charles ne s'illusion-
nait pas ; il se rappelait à merveille la marche qu'avait
accomplie son raisonnement et les arguments pour et
contre dont il s'était servi ; il les repassa tous froide-
ment les uns après les autres, et comme il avait l'es-
prit droit, quand son égoïsme ne l'aveuglait plus, il en
vint à cette conclusion : à savoir que l'homme qui assas-
sine son semblable pour le voler, ne doit pas employer
d'autres arguments pour calmer sa conscience et se dé-
cider au crime : que, placé dans un autre milieu, privé
des lumières de l'éducation , sanguin et emporté au
lieu d'être calme et lymphatique, dans la misère au
lieu d'être dans la gêne, peut-être quelques heures
d'une telle méditation eussent fait de lui un assassin.
DU MANDARIN. 21
Heureux d'en être quitte pour la peur, le digne gar-
çon se promit bien de ne. plus se lancer à l'aventure
dans le vaste champ des conjectures et des désirs am-
bitieux. L'impression produite sur lui par cet incident
ne s'effaça pas immédiatement, et, par un rappro-
chement naturel, sa pensée, depuis ce jour, se porta
plus fréquemment vers son cousin le missionnaire, qui
parcourait le pays même, où vivait sain et sauf, Charles
l'espérait bien, le pauvre mandarin dont il avait si froi-
dement désiré la mort.
Dès lès jours suivants, une autre pensée affaiblit un
peu l'effet des remords qui le tourmentaient; ce fut la
nécessité de faire oublier à M 1' 6 Laure Dcrcy son ab-
sence incompréhensible, le soir du bal. Cette absence
avait eu en effet de terribles conséquences, entre autres
celle de faire manquer à MIle Laure le premier qua-
drille et la première valse qu'elle avait fidèlement gar-
dés à son placide adorateur. Ce sont là des méfaits dif-
ficiles à pardonner; aussi fallut-il toute l'éloquence du
pauvre Rimbert, et la dose n'en était pas considérable,
pour lui obtenir un pardon qui se fit longtemps at-
tendre. Il fit si bien cependant, redoubla si habi-
lement de prévenances et d'attentions dans toutes les
circonstances qui le rapprochèrent de l'objet de sa
22 L'HÉRITIER
tendresse, qu'il parvint à effacer cette mauvaise im-
pression.
Nous devons, du reste, à la vérité de dire, que sans
être follement éprise de Charles, Laure Dercy ne le
voyait pas sans intérêt. Elle avait apprécié ce qu'il y
avait en lui de qualités sérieuses et deviné, sous cette
enveloppe engourdie, une âme généreuse qui s'igno-
rait elle-même et sur laquelle il n'y avait qu'à frapper
pour qu'elle résonnât.
C'était le sujet de vives discussions entre elle et son
frère qui, plus étourdi et s'en tenant à l'apparence,
considérait Charles comme un de ces hommes destinés
à végéter dans les bas-fonds de la bureaucratie ; meu-
bles vivants, mais d'une utilité aussi passive que les
fauteuils et les tables sur lesquels ils s'asseoient pour
écrire depuis dix heures du matin jusqu'à cinq heures
de l'après-midi.
H.
Nous ne suivrons pas, jour par jour, la vie peu acci-
dentée de Charles Rimbert, et, si vous le voulez bien,
nous franchirons, d'un trait, l'espace d'une année.
DU MANDARIN. 23
Pendant ce laps de temps, le caractère de Charles a
pris une consistance, une fermeté que nous ne lui con-
naissions pas jusqu'ici. Les sérieuses réflexions que lui
avait inspirées un incident futile en apparence, mais
qui prit dans sa vie une proportion d'autant plus grande,
que les faits saillants y étaient moins nombreux ; cela,
joint au développement journalier de son amour pour
Mlle Dercy, avait transformé en partie sa nature apa-
thique. Le résultat de cette amélioration s'était fait
sentir jusque dans sa carrière administrative. 11 avait
commencé à comprendre cette vérité que trop de gens
ignorent, et qui est cachée sous le sens mystérieux de
la belle parabole des Talenls; il avait commencé à
sentir que faire son devoir strictement, et rien de plus,
ne peut mener à grand'chose et ne donne droit à rien ;
qu'il faut une certaine initiative dans les rôles les plus
modestes, et que le seul moyen de gravir l'échelle de
la fortune, c'est de prouver à ceux de qui votre sort
dépend, qu'on est digne de quitter l'échelon sur lequel
on a tout d'abord été placé.
Ce travail de perfectionnement ne s'accomplissait
que lentement et presqu'à l'insu de Charles lui-même ;
ses amis, de leur côté et sans trop s'en rendre compte,
avaient changé de manière d'être à son égard ; il n'était
24 L'HÉRITIER
plus le but de leurs plaisanteries traditionnelles, et si,
parfois encore, quelque esprit moqueur le choisissait
pour plastron, ses traits étaient froidement accueillis
par les autres et retombaient émoussés par la bonté et
la droiture de celui qu'il attaquait.
Une seule personne se rendait plus exactement
compte du changement qui s'était opéré chez Rimbert;
c'était Laure. Nous avons dit qu'elle se sentait portée
vers cette nature, dont elle soupçonnait les mérites ca-
chés, et c'était avec une secrète joie qu'elle voyait per-
cer au grand jour des qualités qu'elle avait été la pre-
mière à deviner.
La différence qui existait entre la position» de for-
tune de Charles Rimbert, modeste employé, et celle de
Laure Dercy, héritière d'une fortune assez importante,
pouvait être un obstacle à une union que les deux
jeunes gens commençaient à désirer; mais la conduite
sérieuse et le caractère posé de Charles devait militer
en sa faveur auprès de M. Dercy, homme méthodique
pour lequel l'ordre était la première de toutes les qua-
lités.
Telle était la situation morale de notre héros à l'épo-
que où nous reprenons notre récit. Matériellement, il
avait vu son modes revenu s'augmenter de près du
DU MANDARIN. 25
double, et il se trouvait presque riche avec trois mille
francs d'appointements. .
Un soir, Charles avait réuni chez lui quelques-uns
de ses amis et de ses camarades de bureau ; le petit
logement qu'il occupait était envahi par sept ou huit
jeunes gens parrni lesquels Frédéric, le frère de Laure,
se faisait remarquer par sa gaieté un peu bruyante. La
soirée commençait à peine , et la conversation , assez
vivement engagée entre deux jeunes gens de caractères
bien tranchés, roulait sur le merveilleux : sujet sédui-
sant et auquel les esprits les plus graves trouvent un
.charme secret, tant il est vrai que les objets et les inté-
rêts matériels qui frappent journellement nos yeux eu
notre esprit, ne suffisent pas à contenter notre âme.
C'est ce qui explique, qu'à défaut de croyances sérieuses
dans les vérités sublimes de la foi, l'esprit cherche avi-
dement, dans des chimères et des inventions poétiques,
cet aliment extraordinaire dont nous avons tous besoin.
Charles écoutait en silence; moins que tout autre
il se sentait porté vers le pays des rêves. Chacun avait
successivement raconté quelque trait dont il avait été
au moins incidemment acteur, et petit à petit la con-
versation s'était animée et avait pris un tour plus élevé;
du récit on était passé à l'interprétation, et de Tinter-
26 L'HÉRITIER
prétation au raisonnement. Après avoir épuisé une
assez longue série d'apparitions et de pressentiments,
on en était venu à discuter les rapports qui existent
entre le rêve et la veille, et Charles, vivement pressé
de fournir son contingent, se laissa enfin persuader.
Les événements surnaturels tenaient fort peu de place
dans sa vie; aussi fut-il obligé, pour satisfaire aux exi-
gences de ses invités, de Taconter le rêve qu'il avait
fait l'année précédente et qui l'avait si vivement im-
pressionné.
Il le fit avec une grande simplicité; mais il y avait
quelque chose de saisissant dans la peinture des diverses
émotions qui avaient agité son âme avant et après son
sommeil. On rit beaucoup de l'intervention effarée du
père Martial ; mais le côté sérieux de ce récit n'échappa
pas à un des jeunes gens que son caractère réfléchi et
ses croyances fermes et arrêtées rendaient bien supé-
rieur à ses amis.
— Yotre histoire est saisissante, mon cher Charles,
dit-il, et pourrait, sous sa forme précise, fournir un
exemple de ce qui se passe à un moment donné dans
presque toutes les âmes.
— Bon, s'écria Frédéric, voilà Bertin lancé et nous
allons entendre un sermon en règle.
DU MANDARIN. 27
— Ainsi vous croyez^ dit Charles sans tenir compte
de l'interruption de l'étourdi, vous croyez que beau-
coup d'autres, comme moi,ont pu pendant quelques
instants descendre au niveau de ceux qui ne Teculent
pas, pour s'enrichir, devant la mort d'un de leurs sem-
blables.
— Tous ne vont pas jusque-là, répondit Bertin ;
non pas, cher ami, que je vous considère comme un
assassin, ajouta-t-il en souriant et en tendant la main
à Charles ; tous ne se trouvent pas conduits à cette
situation d'esprit où un concours de circonstances vous
avait placé; mais bien peu échappent à ces calculs inté-
ressés par lesquels on est involontairement amené à sa-
crifier les autres à soi-même. Qui n'a eu son jour d'am-
bition folle, d'envie, de jalousie? Combien peu ont
passé toute leur vie sans jeter sur un voisin mieux par-
tagé, un regard avide et mécontent en se disant : Pour-
quoi lui et pas moi? De là à formuler, comme vous le
fîtes, une pensée coupable, il n'y a qu'un pas: bien peu
ont la force de ne pas le franchir; trop, bêlas! vont
plus loin encore.
— Bah ! interrompit de nouveau Frédéric, voudrais-
tu nous faire croire que nous avons tous dans le coeur
quelques-unes de ces parcelles qui font les meurtriers?
28 L'HÉRITIER
À t'entendre, le monde ne serait plein que d'hommes
occupés à aiguiser des poignards pour assassiner leurs
semblables.
— Je ne vais pas aussi loin, mais je dis et je soutiens
que celui qui n'a pas habitué son âme à regarder en
dehors d'elle-même, à chercher surtout son bonheur
dans le bonheur des autres et non pas dans une égoïste
félicité , tiendra peu de compte des ruines et des dou-
leurs dont il pourra être la cause. Le courage féroce
qui fait répandre le sang est heureusement fort rare,
et, sauf de hideuses exceptions , l'homme a horreur de
la cruauté froide et calculée ; mais l'envie ne raisonne
guère autrement que la férocité, et l'exécution seule
les distingue. Or, je ne sais si, aux yeux de Dieu, l'en-
vieux qui suppute froidement, nuit et jour, le nombre
d'individus qui le sépare encore d'une fortune désirée,
n'est pas aussi coupable que l'héritier qui payait la Voi-
sin ou la Brinvilliers pour lui déblayer le chemin vers
la richesse. Tout ceci se réduit à cette proposition : Le
crime est-il dans l'intention ou dans le fait?
— Point de droit! s'écria Frédéric; les législateurs
répondent : que l'intention ne peut être réputée pour
le fait.
— Les législateurs ont raison au point de vue hu-
DU MANDARIN. 29
main, car ils ne peuvent juger l'intention et ce qui a
oui ou non déterminé ou empêché l'exécution ; mais
Dieu qui lit dans nos âmes voit ce qui échappe aux ju-
ges , et II sait si tel homme, honnête en apparence,
n'a pas franchi la limite qui le séparait du criminel.
La voix de Berlin était grave en parlant ainsi et im-
pressionna vivement les auditeurs. Le plus frappé était
sans contredit Charles Rimbert, qui entendait formuler
énergiquement des reproches que sa conscience lui
avait répétés plusieurs fois. Aussi ce fut d'une voix
émue qu'il prit la parole :
— L'esprit, dit-il, peut, il me semble, s'égarer,
sans pour cela aller aussi loin que vous le dites ; cer-
tes à l'instant où je me formulais à moi-même un désir
dont j'eus bientôt horreur, je n'aurais pour aucun tré-
sor frappé le plus misérable des hommes.
— Je ne parle pas pour vous, mon cher Charles, ni
de vous , que je sais bon et incapable de faire le mal,
mais en thèse générale et sans allusion aucune. Croyez-
vous, par exemple, qu'au sortir d'un rêve ambitieux,
d'une méditation où il aura calculé les chances et les
obstacles, un homme soit aussi disposé à sauver la vie
de celui qui lui nuit par sa présence. J'ai lu, je ne sais
où , l'histoire d'un homme qui avait vu mourir son
30 L'HÉRITIER
frère sous ses yeux, son frère aîné; c'était au temps
où l'aîné avait tout en partage ; il ne l'avait pas tué,
mais il l'avait laissé mourir ; il n'avait qu'à lui tendre
la main pour le sauver et cette main était restée im-
mobile. Cet homme vécut et mourut écrasé sous son
remords; et pourtant quel juge aurait pu le condam-
ner? Quel autre que Dieu et lui-même le savait cou-
pable? J'ai connu un homme fort bon et fort aimant
de sa nature ; il était militaire et rêvait perpétuelle-
ment un avancement qui se faisait trop attendre à son
gré ; cet homme, dans la vie privée, était doux et incapa-
ble de faire le mal ; eh bien ! je l'ai vu, lorsqu'il ap-
prenait la mort de quelque camarade plus ancien que
lui et dont la disparition augmentait ses chances, effa-
cer bien vile sur l'annuaire le nom du défunt, et j'ai
surpris sur ses lèvres un sourire de joie ; oui de joie !
Si on eût dit à cet homme : — Vous vous réjouissez
de la mort d'un tel; — il eût bondi d'indignation,
et cependant, il est probable que, plus d'une fois
et comme à son insu, il avait supputé de combien
une guerre ou une mortalité le rapprochait du grade
envié.
— Mais alors , dit l'un des jeunes gens , avec ton
système , nous sommes tous de profonds scélérats, et
DU MANDARIN. 31
quels sont ceux qui pourront échapper à ce vautour de
l'ambition?
— Ceux, répondit gravement Rertin, qui au lieu de
bâtir des théories de probabilités, la pire des choses
avec nos moyens bornés, au lieu de faire pour leur for-
tune des calculs de proportions, se contentent de vivre
honnêtement et chrétiennement, attendant de Dieu la
récompense de leurs actions. Vous souriez, Frédéric,
je sais que nous ne pensons pas de même ; mais vous
y viendrez un jour, j'espère ; j'ai pensé comme vous,
et l'expérience m'a démontré combien mes calculs
étaient faux. Voulez-vous un exemple?
— Soit, dit Frédéric en souriant d'un air un peu
piqué ; j'aime mieux les histoires que les leçons.
— Ma foi tant pis pour vous alors, car mon histoire
en renferme une fort rude, dont j'ai, Dieu merci, pro-
fité. Il y a six ans, j'avais , dans l'administration où
j'ai débuté, un chef que, sans trop savoir pourquoi, je
considérais comme mon ennemi et le seul obstacle à
mon avancement. Une espèce de cabale s'organisa con-
tre lui, et j'eus la faiblesse d'y prendre part. Mon ca-
ractère assez décidé et mon antipathie bien connue
contre l'ennemi commun me désignaient pour chef du
complot ; nous fîmes si bien que deux mois après , de
32 L'HÉRITIER
guerre lasse, le digne homme demandait sa retraite.
Ce fut un véritable triomphe et tous mes complices
m'en attribuèrent l'honneur ; je n'étais pas peu fier de
moi, croyez-le, et je voyais dans un avenir rapproché
le titre de sous-chef accolé à mon nom ; vaines pen-
sées ! le successeur de ma victime avait un fils auquel
convenait ma place, et elle lui fut donnée. Quant à moi,
j'allai chercher fortune ailleurs. Voilà quelle fut ma
récompense ! avouez que je l'avais méritée. •
— Et votre victime, dit Charles que cette anecdote
avait intéressé ?
Ma victime, mon cher Rimbert, vous la connaissez,
c'est mon beau-père.
— Votre beau-père?
— Oui, cette sévérité n'était que l'expression d'un
intérêt et d'une amitié qui le portait à s'occuper de
moi. Nous nous sommes tout dit depuis, et il m'a par-
donné. J'ai pu ainsi constater que ma méchanceté avait
nui à moi-même plus qu'à tout autre.
La conversation se termina peu d'instants après, et
les amis se séparèrent.
Charles resté seul réfléchit à ce qu'il venait d'en-
tendre et surtout aux sages paroles de Bertin dont il
appréciait toute la portée. Gombien ses pensées étaient
DU MANDARIN. " 33
différentes en ce moment de. celles de l'année précé-
dente. Ce n'était plus cet homme égoïste s'attendant à
voir le monde tourner autour de lui, et se fâchant de
ce que tout ne vînt pas concourir à son bonheur ; sem-
blable en cela à ces sauvages des mers du Sud qui ha-
bitent une île de quelques lieues carrées et qui se figu-
rent que l'univers finit aux bornes de leur horizon.
Les hommes sont nombreux qui jugent comme ces pau-
vres ignorants ; et, si dans le monde physique, l'étude
nous apprend à connaître la véritable étendue des
continents, dans le monde moral nous rétrécissons sou-
vent l'horizon à la faiblesse de notre vue ; nous nous
faisons un univers microscopique à notre taille et nous
nous en croyons les rois, parce que nous avons rape-
tissé les autres : mouches du coche et cirons de la fable,
tout gonflés de notre piètre importance et nous posant
majestueusement dans notre immobilité pensant que la
terre va pivoter complaisamment autour de nous.
Charles commençait à entrevoir une autre théorie, celle
du dévouement. En remontant diins sa vie, il consta-
tait avec douleur qu'il n'avait été utile à personne ; ces
souvenirs le ramenèrent au temps où il vivait en frère
avec son cousin Edouard; lui toujours servi, l'autre
toujours servant. Il se rappela la grâce, la gentillesse,
34 L'HÉRITIER
la charité du futur missionnaire, et, d'années en an-
nées, il en vint à comparer leurs positions récipro-
ques.
Tandis que lui se laissait vivre sans songer à d'autre
bonheur que le sien , à d'autre avenir que le sien, son
cousin courait les plus grands dangers pour assurer le
bonheur éternel d'êtres si différents de lui, si étrangers
à ses usages, à ses habitudes. La conversation qu'il ve-
nait d'avoir avec ses amis avait aussi ravivé le souvenir
à demi effacé de son souhait criminel, et cette idée se
mêlant malgré lui à l'image de son cousin, il se peignit
celui-ci s'exposant à la mort pour sauver les âmes de
ces hommes dont la vie lui avait paru à lui si peu di-
gne de respect.
Qu'on ne soit pas surpris de la valeur que nous at-
tribuons à cet incident que beaucoup d'esprits auraient
pris en plaisantant ; en dehors de l'importance que,
comme on le verra dans la suite, un concours bizarre
de circenstances lui donna sur l'existence de Charles,
nous croyons que l'on ne fait pas assez de cas d'une
foule de faits petits en apparence, dont l'influence est
souvent fort considérable.
Pour l'homme superficiel tout ce qui n'a pas un
caractère inusité de grandeur passe inaperçu ; comme
DU MANDARIN. 35
les myopes, il n'entrevoit que les grandes masses, et il
est tout prêta nier les détails ; mais pour l'homme qui
réfléchit il n'en est pas ainsi. Les grands effets sortent
des petites causes, dit la sagesse des nations, et la sa-
gesse des nations a raison.
Qui que vous ,soyez remontez la chaîne des événe-
ments de votre vie, allez jusqu'au point de départ, jus-
qu'au jour où, armé du bagage de science scolastique,
d'éducation de famille, d'enseignement religieux, de
bons et parfois de mauvais exemples, vous avez posé le
pied sur le terrain mouvant où vous alliez lutter ; —
regardez bien et tâchez de comprendre pourquoi vous
êtes ici et non pas là, ceci et non pas cela; pour-
quoi vous avez suivi cette voie et non pas cette autre ;
— croyez-vous que cela soit le résultat de mûres ré-
flexions, de profondes pensées? Vous pourrez peut-être
le persuader aux autres; mais, à vous-même n'y comp-
tez pas. Cherchez plutôt quelle mouche a détourné vo-
tre regard , quel nuage a attristé votre pensée , quel
rayon furtif vous a guidé. Un mot a été dit rès de
vous et a dirigé votre esprit vers un point ; une chose
s'est trouvée à la portée de votre main et vous l'avez
saisie; si elle n'eût pas été là, vous en eussiez saisi une
autre. Mais, les vocations? direz-vous. Les vocations
36 L'HÉRITIER
véritables sont rares, comme le talent supérieur ou le
génie dont elles sont la révélation ; d'ailleurs, plus que
les autres encore, la carrière des hommes célèbres se
décide par des circonstances sans importance apparente;
c'est l'épée d'Ulysse que saisit Achille, c'est le tableau
du Cimabuë qui fait rêver Giolto.
Surtout, n'allez pas croire que je fasse ici l'apologie
du hasard ; rien n'est plus loin de moi ; je prétends
seulement que le point de départ de la plupart des
existences est insaisissable, mais n'oublions pas que,
grandes ou petites , visibles ou non, toutes ces causes
proviennent d'une source unique, de la Providence qui
met sur notre chemin tout ce qu'il faut pour nous con-
duire dans la bonne et droite voie ; le malheur est que
trop souvent nous détournons la lête, lorsque nous
devrions regarder devant nous, et que nous prenons
le mirage pour la réalité.
Cette occasion que nous venons de dire, quelque
chose semblait avertir Charles qu'il l'avait rencontrée
le soir où il avait cédé à des tentations ambitieuses. Il
ne pouvait en effet se cacher à lui-même que c'était à
partir de ce moment qu'il s'était senti vivre autrement
que comme une machine, et au moment où nous le re-
trouvons, c'était encore le souvenir de cette nuit de
DU MANDARIN. 37
méditation et de cauchemar qui avait ravivé en lui des
sentiments longtemps endormis.
Nous verrons au chapitre suivant que ce pressenti-
ment était plus fondé que Charles ne le croyait lui-
même:
III.
Le lendemain de la soirée que Bimbert avait passée
avec ses amis, il fut éveillé par le père Martial qui en-
tra solennellement dans sa chambre, tenant d'une main
son bonnet de soie noire et de l'autre une grande lettre
couverte d'un nombre considérable de cachets de toutes
formes et de toutes couleurs.
C'était un homme méthodique et cérémonieux que
monsieur Martial : dans toutes ses démarches perçaient
une froideur et une noblesse dignes de plus impor-
tantes fonctions. Il s'approcha lentement du lit, et, au
lieu de présenter à Charles la lettre que celui-ci ten-
dait la main pour recevoir, il commença par s'infor-
mer de sa santé, de son sommeil, et lui communiqua
des renseignements précis sur la température. Cepen-
dant, sur une injonction un peu impatiente de Charles,
il se décida à lui remettre la missive qu'il apportait ;
38 L'HÉRITIER
mais, bien qu'une des qualités prédominantes du digne
concierge fût la discrétion, il ne semblait pas disposé
à se retirer; ce que voyant, le jeune homme fut obligé
de le congédier sèchement.
Disons de suite pour excuser celte infraction extraor-
dinaire aux habitudes du père Martial, que la lettre
en question était bien faite pour piquer la curiosité
d'un concierge parisien. Entre autres timbres, elle
portait ces mots écrits en grosses lettres : China and
India mail. En effet, cette lettre venait de Chine, et
elle avait été écrite par Edouard Firmier, le cousin de
Charles.
Ce ne fut pas sans une vive émotion que notre héros
décacheta cette lettre : elle lui apportait des nouvelles
du seul parent qui lui restât au monde et dont, depuis
de longues années, il n'avait pas entendu parler.
Toute son ancienne affection, doublée par une sépa-
ration aussi longue, se réveilla dans son coeur, et des
larmes mouillèrent ses yeux, lorsqu'il lut la signature
de cet ami qu'il pensait ne jamais revoir.
Nous reproduisons en entier cette lettre, d'abord
parce qu'elle fera connaître le caractère de son auteur
et aussi parce qu'elle est destinée à exercer sur la vie
de notre héros une grande influence.
DU MANDARIN. 39
« Mon cher Charles,
» Voilà cinq ans que nous nous sommes embrassés
pour la dernière fois devant la voiture qui allait m'em-
porter , avec mon modeste bagage, jusqu'au navire qui
devait me conduire en ce lointain pays.
» Cinq ans ! que de fois tu as dû m'accuser d'oubli,
d'indifférence à ton égard ! Dans votre vie réglée d'Eu-
rope où chaque jour ressemble à sa veille et à son len-
demain, cinq années vous semblent si longues! Moi,
lorsque je repasse ce temps écoulé, il me semble que
je n'ai mis qu'hier le pied sur le sol de l'empire du Mi-
lieu, et cependant, si tu me voyais en ce moment, tu
ne reconnaîtrais guère celui qui jouait avec toi dans
nos grandes prairies de V... — La tète rasée et ornée
d'une superbe queue postiche, vêtu d'une longue robe
et les yeux cachés derrière d'énormes lunettes, je res-
semble , à s'y méprendre, aux bons hommes peints sur
ces potiches de porcelaine qui faisaient notre admira-
tion , quand nous étions enfants. Mais, si le costume
est changé, le coeur est resté le même, et tu retrou-
verais bien vite ce cousin que tu aimais autrefois, que
tu aimes encore, n'est-ce pas?
» Je ne veux pas te raconter ce qui m'est arrivé de-
40 L'HÉRITIER
puis cinq ans, je n'ai pas le temps d'écrire un volume,
ni toi sans douté la patience de le lire. A quoi servirait
d'ailleurs de te répéter ce que tu pourras apprendre
dans tous les récits de nos missionnaires : quelques mois
passés en prison , des misères souvent, des coups quel-
quefois , des heures de triomphe rarement, et de longs
jours de fuhVà travers les bois ou sur les innombra-.
blés canaux du pays, voilà le cadre de notre existence
à tous ; le fond et en même temps ce qui lui donne cette
couleur brillante qui nous la fait préférer à toutes les
autres, c'est le bien que nous pouvons effectuer, les
quelques âmes que nous sauvons. Ce sont là nos fêtes,
nos richesses, et, crois-moi, nous n'avons rien à en-
vier aux plus fortunés, aux plus riches.
» Mais j'ai hâte , cher ami, 4'en venir à toi; car le
but de cette lettre, le croirais-tu, est de répondre à
la tienne , à la tienne que tu m'as écrite , il y a bientôt
quatre ans, peu de temps après la mort de ma bonne
tante.
» Ne m'accuse pas sans m'entend re. Voici en quel-
ques mots l'explication de ce long retard :
» D'abord ta lettre mal adressée a couru de port en
port, de Chine dans l'Inde et de l'Inde en Chine pen-
dant dix-huit mois. En France, lorsque semblable ac-
DU MANDARIN. 41
cident arrive, c'est une affaire de quinze jours ; ici les
mois servent d'unité.
» Voici déjà dix-huit mois passés en pérégrinations ;
mais ta chère missive n'en était qu'au début de ses
peines.
» Arrivée à Kan-ton, elle a attendu cinq mois une
occasion pour me rejoindre; puis, quand elle a pu
enfin gagner ma résidence habituelle, elle a trouvé
l'oiseau déniché et en cage. Un petit mandarin des en-
virons avait voulu trancher du tyran et s'était emparé
de ma personne. Ce ne fut que six mois après que, rendu
à la liberté, je trouvai ta lettre bien jaunie, bien cou-
verte de taches et de poussière ; mais elle n'en a pas
moins été la bien venue, la très-bien venue.
» Et pourtant, mon bon ami, j'ai pleuré en la
commençant sur le malheur qu'elle m'annonçait; en-
suite j'ai pleuré plus amèrement encore sur toi. Pauvre
Charles! c'est que maintenant je comprends ce que
mes yeux ne voyaient pas autrefois, c'est que, me
rappelant mes souvenirs et les rapprochant de tes tristes
confidences , je tremble de te savoir ainsi isolé, sans
un ami, sans un conseil. Que seras-tu devenu depuis
si longtemps? As-tu pu vivre seulement? car, en
France comme en Chine, subsister est souvent un pro-
42 L'HÉRITIER
blême d'une solution difficile. Qu'as-tu fait? Ma bonne
tante, hélas! s'était plus occupée de t'adoucir le pré-
sent que de t'enseigner à prévoir l'avenir, et, elle par-
tie , comment t'en seras-tu tiré?
» Voilà, cher cousin , tout ce que je me disais en
finissant ta lettre, et j'avais sans doute l'air bien triste,
bien abattu, car ma douleur attira l'attention de mon
bote et fit, par sympathie, couler ses larmes.
» Avant d'aller plus loin, il faut que je te dise en
deux mots où et chez qui je me trouvais.
» Le mandarin Tien-fu qui m'avait recueilli et ca-
ché dans sa maison était celui même qui, à grand'peine
et à prix d'or, avait obtenu ma mise en liberté. Fort
riche et chef naguère d'une nombreuse famille, il avait
vu, l'année précédente, la peste, comme on nomme
ici le typhus, enlever jusqu'au dernier de ses enfants.
Ce fut en ce moment que les circonstances nous rap-
prochèrent.
» Supérieur à la plupart de ses compatriotes, cet
homme avait cependant jusqu'à ce jour repoussé nos
saintes croyances, que tous ceux qu'il avait perdus
avaient successivement adoptées. Mais devant toutes ces
tombes entr'ouvertes, il ne trouvait plus de consola-
tions suffisantes dans les froides maximes de Confu-
DU MANDARIN. 43
cius. La vérité pénétra dans son âme par la blessure
béante. Les admirables et sublimes enseignements du
Christianisme sur la vie future frappèrent son coeur
avant même que son esprit les eût compris. Ce ne fut
pas le raisonnement, mais l'amour qui l'attira vers
nous. Aussi devint-il promptement notre plus ardent
et noire plus dévoué néophyte.
» Comme je te l'ai dit, il me sauva la vie ou au
moins la liberté, et dès lors ses biens considérables
furent consacrés à prop ger la bonne parole parmi ses
concitoyens.
» Tien-fu m'avait à ma sortie de prison recueilli
chez lui et caché dans la partie,la plus secrète de sa
maison. Je n'en pouvais sortir que la nuit pour aller
porter, aux chrétiens persécutés, les secours spirituels.
» Ce fut dans cette mystérieuse retraite que ta lettre
me fut remise par un émissaire de Monseigneur.
Tien-fu suivit avec une tendre sollicitude toutes les
émotions qui se peignaient sur mon visage pendant ma
lecture; puis me prenant doucement la main :
» -— Si ta peine est trop lourde, dit-il, j'en pren-
drai la moitié et je serai heureux.
» Tu es seul, mon bon Charles, tu sais ce que le
coeur souffre parfois à ne pouvoir s'épancher. Dieu, qui
44 L'HÉRITIER
nous a donné la prière, cette sublime confidence de
l'âme, a voulu cependant que l'homme cherchât par-
fois auprès de l'homme la consolation que donne le
partage d'une douleur. Il nous a faits tous solidaires,
et c'est pour cela qu'il a attaché de si doux charmes à
l'échange des aveux et des consolations, dont l'expres-
sion la plus absolue est la confession catholique.
» Je lus ta lettre à Tien-fu. Tout ce qu'il enten-
dait était, à certains égards, nouveau pour lui; il
comprenait à peine les détails relatifs à la vie, aux oc-
cupations , aux carrières européennes ; mais ce qui
avait plus directement trait à l'état de ton âme , à ton
délaissement, à ta douleur, le frappa vivement, lui
que la mort venait de laisser, comme toi, seul au mi-
lieu de funèbres souvenirs. Il me fit de nombreuses
questions sur ton sort, sur ce que tu pourrais devenir.
J'étais bien loin de m'attendre à ce qu'il méditait dès
ce moment.
» Depuis ce jour, plusieurs fois, pendant nos en-
tretiens , il ramena la conversation sur toi, me deman-
dant si je n'avais pas reçu de nouvelle lettre de « notre
frère d'Europe ; » c'était ainsi qu'il te désignait tou-
jours. Puis vint le moment de commencer ma tournée
annuelle dans les chrétientés du district qui m'est
DU MANDARIN. 45
confié. Je fus absent pendant cinq mois, et ce fut un
nouveau délai forcé apporté à ma réponse. Je ne pou-
vais qu'à mon retour expédier un homme sûr à mon
évèque, qui lui-même fait parvenir toutes nos lettres à
Kan-ton. Tu vas voir, du reste, mon bon cousin , que
Dieu n'avait pas pour rien imposé ces retards à mon
coeur impatient de te consoler.
» Quand je revins de mon voyage, mon noble ami
Tien-fu, frappé à son tour par le fléau qui redoublait ses
ravages, était au moment de rejoindre ceux qu'il avait
perdus. Il semblait qu'il n'eût attendu que mon retour
pour se mettre en route, comme il disait en souriant
avec un courage que ne pouvaient abattre des souf-
frances atroces. Je m'installai à son chevet, bien résolu
à ne le quitter qu'après lui avoir fermé les yeux.
» Pendant la nuit qui précéda sa mort, — c'était
la nuit du 2 au 3 février 184..., — il fut longtemps si-
lencieux ; ses yeux s'ouvraient de temps en temps et se
fixaient sur moi avec un air d'anxiété, comme s'il avait
eu à me demander quelque chose d'important, tout en
craignant de se voir refusé.
J'allai au devant de ses hésitations, et, après un
nouveau silence qui dura près d'une heure, il me dit
d'une voix faible que, depuis le jour où la lettre de
46 L'HÉRITIER
« notre frère d'Europe » était venue , il pensait sans
cesse à toi; tant de Français, s'était-il dit, quittaient
leur famille, leurs amis, pour se dévouer à eux, Chi-
nois , tant d'argent était envoyé pour sauver des âmes
de l'enfer et des corps du fleuve Jaune, qu'il était
temps que ceux qui avaient donné reçussent à leur tour.
» Je l'écoutais, fort impressionné de ses paroles,
mais bien éloigné de deviner où il allait en venir. Lui-
même sentait ses forces diminuer et se hâta d'achever.
» En un mot, mon cher Charles, ce noble et cha-
ritable coeur, cetle âme vraiment chrétienne avait ré-
solu d'assurer, par un legs important, le sort d'un
chrétien abandonné, isolé au milieu de notre civilisa-
tion ; et c'était toi, toi presque mon frère, qu'il avait
choisi.
» Je lui fis de nombreuses objections, tout fut inu-
tile. Je compris qu'un refus eût été cruel ; d'ailleurs je
ne me reconnaissais pas le droit de refuser, en ton nom,
ce que la Providence te destinait.
» Telle fut la dernière pensée terrestre, de cette
âme. Quelques heures après, au point du jour, nous
commençâmes les prières des agonisants; lui, étendu
sur son lit de mort, répondant d'une voix faible, mais
encore distincte; nous pleurant et plus abattu que lui.
DU MANDARIN. 47
» Les prières terminées, il prit ma main et me re-
garda longtemps ; et enfin me fit promettre d'accom-
plir scrupuleusement ses volontés. Puis il ordonna de
faire entrer ses amis et ses domestiques.
» Ce fut une scène admirable, mon bon Charles,
une scène dont le souvenir ne me quittera jamais. Ce
que dit cet homme, d'une voix creuse et rendue so-
lennelle par l'approche de la mort; tout ce qu'il dit sur
la charité, le dévouement, l'amour, était digne des
Apôtres et des Pères de l'Eglise. Il y avait un an à
peine qu'il avait pour la première fois murmuré le nom
de Jésus, et cependant il comprenait, il expliquait
avec une lucidité prodigieuse, avec une éloquence en-
traînante, les points les plus élevés de la morale chré-
tienne.
» Que te dirai-je qui vaille les faits eux-mêmes?
Trente personnes l'écoulaient, toutes païennes, sauf
deux domestiques précédemment convertis, et lorsque,
sur un signe de sa main , tous se retirèrent lentement,
il ne sortit que des chrétiens de cette chambre où la
mort allait pénétrer. Taisons-nous et prions !
» La journée avançait; peu à peu les forces de
Tien-fu diminuaient; il me dit encore quelques mots,
serra faiblement ma main, répéta les noms sacrés de
48 L'HÉRITIER
Jésus et de Marie, puis, sa tête retomba doucement :
tout était fini ici-bas pour cette âme dont un secret
pressentiment m'assurait la béatitude céleste. Il était
trois heures de l'après-midi au moment où il rendait le
dernier soupir.
» J'ouvris suivant sa volonté la cassette renfermant
le legs qui t'était destiné : j'y trouvai, en billets paya-
bles chez plusieurs négociants chinois de Kan-ton, une
somme équivalente à cent mille francs de notre mon-
naie. J'avoue que, devant l'importance de cette somme,
j'eus un moment de regret d'avoir imprudemment en-
gagé ma parole; mais il était trop tard pour reculer;
d'ailleurs ce scrupule ne résista pas à un examen sé-
rieux. Cette volonté n'avait pas été chez Tien-fu le ré-
sultat d'un caprice, mais le fruit d'une mûre réflexion ,
et je me persuadai que la Providence avait ses vues en
inspirant à cette belle âme une pensée si étrange en
apparence. Je me dis que le profond étonnement qui
m'avait frappé prenait sa source dans ce vieux préjugé
que le christianisme combat et qui s'élève encore comme
une muraille entre les différentes races humaines. Je
compris que le jour viendrait où les bienfaits, les se-
cours , les preuves de fraternelle tendresse s'échange-
raient entre la Chine catholique, I'Océanie catholique,