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L'Heure du berger, par Emmanuel Gonzalès

De
286 pages
C. Vannier (Paris). 1866. In-18, VIII-279 p..
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L'HEURE
DU
PAR
EMMANUEL GONZALÈS
DEUXIÈME EDITION
PARIS
C. VANIER, LIBRAIRE-EDITEUR
19 , RUE LAMARTINE, 19
1860
Tous droits réservés.
L'HEURE
DU BERGER
OUVRAGES DU MEME AUTEUR
LES FRÈRES DE LA COTE.
LES MÉMOIRES D'UN ANGE.
LA BELLE NOVICE.
ESAÜ LE LÉPREUX.
LES TROIS FIANCÉES.
LE VENGEUR DU MARI.
LE CHASSEUR D'HOMMES.
LE MARÉCHAL D'ANCRE.
UNE PRINCESSE RUSSE.
LES SEPT BAISERS DE BUCKINGHAM.
LES MIGNONS DE LA LUNE.
LES SABOTIERS DE LA FORÊT NOIRE.
L'HÔTESSE DU CONNÉTABLE.
L'EPÉE DE SUZANNE.
LES PROSCRITS DE SICILE.
LA MIGNONNE DU ROI.
L'HEURE
DU
BERGER
PAR
EMMANUEL GONZALÈS
PARIS
C. VANIER, LIBRAIRE-EDITEUR
19, RUE DE LAMARTINE, 19
1866
Tous droits réservés.
A CHARLES CHAPLIN.
Mon cher ami,
Je dédie ce livre au maître sérieux qui est le peintre par
excellence de la vie en rose, à l'auteur des Bulles de savon
et du Salon des fleurs ; à l'artiste élégant qui compte Hen-
riette Brown parmi ses oeuvres.
J'ai pensé que les héroïnes trop réelles de ces études phy-
siologiques s'abriteraient volontiers sous votre patronage
souriant.
Vous savez, mon cher ami, que l'heure où les filles d'Eve
mordent à la pomme tentatrice est une heure fantasque et
variable. J'ai essayé de déterminer, par des exemples pris
dans la vie réelle, les nuances les plus délicates de ces chutes
de l'âme et de la volonté.
Pour mieux vous faire comprendre le but que je me suis
proposé tout en adoptant ce titre un peu poudré à frimas :
L'HEURE DU BERGER , permettez-moi de vous conter l'anec-
dote suivante :
M. le marquis d'A... avait eu la faiblesse d'épouser, après 1848, une
blonde fille d'Albion, dont il eût pu être le grand-père, et dont, malheu-
reusement pour lui, le coeur avait déjà parlé en faveur d'un certain jeune
baronnet, son cousin, qu'elle aimait depuis son enfance, sans se rendre
compte elle-même du sentiment qu'il lui inspirait. Depuis quatre ans le
marquis était devenu propriétaire de plusieurs usines en Alsace, et s'était
édifié, sur les plans les plus originaux, une charmante villa au centre de
ses nouvelles propriétés.
La marquise est une blonde aux cheveux dorés comme les grappes des
raisins du Rhin, aux languissants yeux bleus, aux joues veloutées de cette
fraîche rosée qui distingue les beautés de keepsake. Elle habitait ordinai-
rement sa villa jusqu'aux vendanges, et M. d'A... y passait tous les loisirs
que lui laissaient ses affaires. La jeune femme, pendant le cours nébuleux
vj A CHARLES CHAPLIN.
de sa lune de miel, avait trouvé que le marquis faisait de son existence
deux parts inégales, l'une, fort large, pour les transactions commerciales,
l'autre, fort exiguë, pour elle-même. Depuis cette époque d'illusion, elle
s'était habituée à chercher des distractions en dehors de la sphère bornée,
et peut-être un peu trop paternelle, de la tendresse conjugale. Elle avait
d'abord eu recours a la lecture des romans du genre sentimental, dont les
héros sont des séducteurs d'autant plus dangereux qu'ils sont soupçonnés
d'anévrisme. Mais elle y perdait le sommeil ; ses nuits se peuplaient de vi-
sions; il lui semblait entendre des amours lui murmurer de douces paroles
à l'oreille. Aux lectures succédèrent les promenades à cheval; mais ces pro-
menades mènent loin quelquefois, et font naître le hasard de certaines
rencontres qui, de hasard en hasard, finissent par devenir aussi dangereuses
pour le mari que compromettantes pour la femme.
Est-il donc bien surprenant qu'un soir du mois de septembre dernier, la
belle madame Nancy d'A..., se croyant condamnée a un veuvage de quelques
jours, ait pris machinalement le chemin d'un petit kiosque perdu dans l'un
des coins du parc, sous des faisceaux de plantes grimpantes? Du fond de
ce kiosque, sa vue errait librement sur une délicieuse campagne. Elle se
faisait un bonheur de rêver seule jusqu'à la nuit, heure à laquelle ce plai-
sir serait peut-être troublé par celui de rêver à deux. N'était-ce pas la ce
que les romanciers peu délicats appellent un premier rendez-vous.
Cependant, à la même heure, deux cavaliers arrivaient, l'un par la
route de Mulhouse, et l'autre par celle de Colmar, au pont du village de
Zarnheim.
Leurs âges étaient fort différents. Le premier était un de ces gandins
habillés par Humann , ce tailleur des princes et ce prince des tailleurs,
comme dit George Sand; sa toilette était irréprochable, et le plus habile
observateur eût eu peine à distinguer la réelle imperfection de ses formes,
que déguisait avec succès l'artistique habileté de son tailleur. Tous deux
avaient entendu des bruits étranges gronder dans la campagne. Ils avaient
vu des enfants qui jouaient sur la lisière d'un bois abandonner tout à coup
leurs jeux et s'enfuir; des paysans, quoique l'Angélus ne fût pas encore
sonné, quitter les pâturages et gagner la ferme en chassant devant eux
leurs bestiaux. Ils ne comprenaient pas encore; mais quand ils arrivèrent
à Zarnheim , le mystère leur fut expliqué. Le débordement du Rhin et de
ses affluents venait de surprendre la campagne. Les digues rompues lais-
saient le fleuve s'épancher sur les vallées et les combler. Les routes étaient
submergées, et les lourds chariots qui rentraient en toute hâte avaient déjà
de l'eau jusqu'aux moyeux des roues.
Les deux cavaliers ne se connaissaient pas ; l'un, jeune ingénieur des
ponts et chaussées, s'appelait Rodolphe W..; l'autre était le marquis d'A...,
qui, ayant terminé à Colmar une importante opération, s'empressait de
rapporter à sa femme une délicieuse parure de rubis. M. d'A... cherchait
en vain à se rassurer en se rappelant que sa villa était construite sur une
éminence.
Le jeune ingénieur pétillait d'impatience. Une barque se balançait sur
la rive : le marquis s'y jeta, en offrant une place à côté de lui à Rodolphe
DÉDICACE. vij
W Ce dernier, saisissant les avirons, se mit à ramer avec une sorte
de rage désespérée. Des courants contraires s'entre-choquaient. Les toits
des fermes englouties pliaient sous le poids des familles éperdues. Les
eaux, fangeuses, roulaient des récoltes, des instruments de travail et des
meubles; çà et là on voyait passer des chevaux et des boeufs luttant contre
la mort. A chaque instant, la barque menaçait de chavirer. La force, l'a-
dresse et le sang-froid de Rodolphe sauvèrent tout.
Les grands dangers rendent taciturne. A peine arrivés en terre ferme,
les deux voyageurs se serrèrent cordialement la main et se séparèrent. Le
marquis courut à sa villa, vit ses gens consternés, et, sans perdre une mi-
ute, monta à l'étage supérieur, dans la chambre de sa femme, où il pen-
sait la trouver en proie à la plus violente terreur. Mais la chambre est
vide : la belle Nancy n'est nulle part. Le marquis s'inquiète ; il craint un
malheur : tout à coup il aperçoit un billet ouvert sur le pupitre de la mar-
quise. Il le saisit et le parcourt des yeux. Ses traits se décomposent ; son
regard étincelle ; il jette à terre et brise sous ses pieds l'écrin qu'il tenait
sous son bras. Le billet n'était pas signé; mais il contenait ces mots si-
gnificatifs : » Madame, si vous refusez d'entendre ce soir, dans le kiosque
de votre parc, l'expression des regrets que j'éprouve de vous avoir offensée
par un aveu trop téméraire, demain il sera trop tard pour vous repentir de
votre inflexibilité. »
Le marquis descend comme un. fou et veut s'élancer dans le parc. Mais
le parc a disparu ; il est remplacé par un lac ; l'eau s'est engouffrée dans
les allées et y tournoie avec des gémissements sourds. Il recule effrayé
d'abord; mais, au-dessus des cimes échevelées des arbres, il voit briller
la lanterne chinoise du kiosque. Un sourire haineux crispe ses lèvres; car
il prévoit la péripétie terrible de ce rendez-vous. Bientôt une pensée plus
généreuse traverse son esprit. « Le ciel me venge trop , pense-t-il ; je ne
puis laisser Nancy, fût-elle coupable, mourir ainsi. Peut-être est-il temps
encore de la sauver de son étourderie et de l'inondation. » Et il s'élance
hardiment dans ce lac improvisé.
Au même instant, le jeune ingénieur Rodolphe venait de franchir le mur
du parc et fixait des regards ardents sur le kiosque en se disant : « Elle
n'est pas venue, sans doute; l'inondation lui aura fait peur. Mais si elle
est venue, ajoutait-il en sentant son coeur palpiter à cette pensée, elle
m'accusera de lâcheté. Je ne puis l'abandonner au danger qu'elle court pour
moi. II ne s'agit plus de lui parler de mon amour, mais de la sauver.
Et il s'élança, à son tour, avec une audace opiniâtre, dans l'eau qui tour-
billonnait sur les bas-fonds du parc.
Un quart d'heure après, deux hommes étreignaient, chacun de son
côté, d'une main défaillante, la rampe du kiosque. Le visage pâle, les
cheveux ruisselants d'eau, ils entraient ensemble dans le petit salon oc-
togone et y jetaient un regard épouvanté. Le salon était vide. — « Vous
êtes le séducteur de madame la marquise d'A...? dit l'un d'eux d'une voix
insultante. — « Vous êtes son mari? » dit l'autre du même ton.
Tous deux jetèrent un cri de surprise, car ils se reconnurent. — « Mon
sieur, dit froidement le marquis, vous ne sortirez pas vivant d'ici, — Ni-
viij A CHARLES CHAPLIN.
vous non plus, reprit Rodolphe, surtout si l'eau continue à monter; mais
d'abord assurons-nous du sort de madame la marquise. Réunissons nos
efforts. »
En ce moment, M. d'A... aperçut un billet oublié sur une petite table
et s'en empara. Rodolphe voulut le lui arracher, mais vainement, et le
marquis lut, d'une voix altérée, la lettre suivante :
« Monsieur Rodolphe, je crois à vos regrets; et j'étais venue ici pour
vous convaincre de la sympatique pitié que vous m'inspirez ; mais mon
jeune cousin, le major William Cronsby, notre hôte depuis deux jours et
mon ami d'enfance, vient de me rejoindre à l'instant dans le kiosque pour
me faire ses adieux. Il m'apprend que le Rhin a débordé et que nous ne
sommes peut-être déjà plus en sûreté au château; il m'a persuadée que
ma vie courait les plus grands dangers si j'attendais ici l'inondation : il
avait l'air si ému que je me suis laissé convaincre et que j'ai consenti à
monter dans sa chaise de poste qui m'attendait à la petite porte du parc.
Vous ne me saurez pas mauvais gré, j'en suis sûre, de cette sage et pru-
dente résolution ; car votre affection est sincère et sérieuse, n'est-ce pas ?
Adieu, soyez heureux! »
La lecture finie, les deux hommes se regardèrent en face comme deux
augures romains, et ne purent s'empêcher d'éclater de rire : ils se souve-
naient de l'huître et des plaideurs. Mais l'eau montait toujours. Le kiosque
devait sombrer dans cinq minutes; et M. d'A..., épuisé de forces, chan-
celant sur ses genoux, dit d'une voix faible à Rodolphe : « Monsieur,
sauvez-vous, pendant qu'il en est temps encore. » Le jeune homme, qui
était brave et loyal malgré ses écarts et ses folies, n'hésita pas; il ôta son
habit, chargea le marquis sur ses épaules et se jeta dans les flots houleux.
Après une demi-heure d'efforts surhumains, il aborda au perron du châ-
teau, ayant sauvé le mari de la femme qu'il avait espéré séduire.
Nous sommes certain que madame la marquise d'A... sera fort a la mode
cet hiver, grâce à cette originale aventure.
Quant à M. Rodolphe, il est devenu le protégé du marquis et l'ami de
la maison.
EMMANUEL GONZALÈS.
ÀNNONCIADE
I
Tous les habitués du café Procope ont connu
pendant quelques années un pauvre diable de pein-
tre, nommé Paul Saveuse, qui jeta tout à coup un
assez vif éclat au salon de 183 —, où il avait exposé
un admirable portrait de la chanteuse Flora. On
parla beaucoup de ce génie naissant pendant trois
semaines. Quelques grandes dames désertèrent
même le pinceau soyeux et lustré de M. Dubuffe
pour celui de Paul Saveuse. Enfin quelques jour-
nalistes s'engouaient déjà de ce Rubens improvisé,
2 EMMANUEL GONZALES.
amant heureux de la couleur, qui allait lui servir
de prétexte pour foudroyer l'école abstraite et mé-
taphysique des Ingres et des Ary Scheffer, lorsque
Saveuse vint tout à coup à disparaître. On fit beau-
coup de conjectures dans les ateliers sur cette
absence mystérieuse. Il fut surtout question de
chagrins d'amour. Les uns prétendirent qu'il s'é-
tait suicidé, les autres qu'il s'était fait trappiste ;
ses amis prétendirent qu'il avait enlevé une héri-
tière folle de son talent, et qu'il était parti pour.
Gretna-Green. Les rapins affirmèrent qu'il avait
signé l'oeuvre d'un confrère absent, lequel lui avait
confié le portrait de la Flora pour terminer quel-
ques accessoires ébauchés, et qu'il avait fui pour
éviter la honte d'une rétractation publique. Quelle
que fût la vérité, Paul Saveuse fut oublié au bout
d'un mois, et le nom de ce malheureux jeune
homme, prononcé aujourd'hui à l'atelier ou au
café Procope, n'éveillerait guère que le souvenir
de deux ou trois coureurs de la bohème qui s'é-
taient vivement lié d'amitié avec lui.
Saveuse avait fait sur moi une impression pro-
fonde. C'était un si excellent et si original garçon !
naïf comme un enfant, spirituel comme un gamin
de Paris ou un journaliste de petit format, rêveur
et enthousiaste comme un poète ; tantôt aussi in-
dolent qu'un nègre, tantôt plus travailleur qu'un
surnuméraire, il offrait à l'oeil de l'observateur
L'HEURE DU BERGER. 3
tous les contrastes. Ce n'était pas un de ces faux
bons enfants qui ne font de mal à personne et du
bien qu'à eux-mêmes : tous ses amis avaient le
droit de vider sa bourse. Il regardait un peu le
monde comme une hôtellerie où tout vous est
prêté, mais où rien ne vous appartient réellement.
Aussi n'éprouvait-il aucun désir, aucun attache-
ment égoïste pour ces honneurs et ces trésors que
la société expose comme un appât irrésistible à la
vue des hommes. « Je ne veux pas user ma vie à
monter au mât de cocagne, disait-il souvent; j'aime
mieux me coucher au pied et regarder dégringoler
les autres en écoutant chanter les oiseaux! » Il
connaissait les hommes, et pourtant il ne les mé-
prisait pas, observant très-sérieusement que, sans
les vices, il n'y aurait ni opéras, ni ballets, ni
tableaux, ni statues, ni romans de George Sand,
ni sermons de M. de Ravignan, ni Gazette des
Tribunaux; qu'on ne gagnerait guère au règne
absolu de la vertu que la suppression des tragé-
dies et des rosières, et, qu'après tout, le monde
deviendrait triste comme un temple protestant, du
moment que les hommes n'auraient plus d'autre
distraction légitime et permise que celle de voir
lever l'aurore.
Lorsque Saveuse était en heureuse veine d'ar-
gent, il ne s'occupait pas à thésauriser, mais bien
à vivre quelques, jours en satrape. Il achetait des
4 EMMANUEL GONZALES.
gants et hantait l'Opéra et le café de Paris; il fré-
tait un canot et allait pêcher des goujons à Marly ;
il cavalcadait au bois comme un sportman ama-
teur ; il faisait des armes chez Grisier et envoyait
des bouquets gros comme des arbres à quelque
Célimène de la Chaumière, qu'il invitait à venir
vider avec ses amis quelques flacons de rosolio.
Après s'être retrempé pendant quatre ou cinq jours
dans cette existence de nabab , Paul rentrait à l'a-
telier , reprenait la vareuse, et travaillait trois
mois de suite comme un manoeuvre, en mangeant
des pommes de terre cuites sous la cendre et en
buvant de l'eau. Une chose étrange, chez ce garçon,
c'était sa timidité extraordinaire avec les femmes ;
il les vénérait comme des anges, et ne souffrait
pas qu'on en parlât mal devant lui. Nous ne lui
connûmes jamais de maîtresse. Souvent nous nous
étonnâmes qu'une organisation si passionnée n'eût
subi aucune atteinte de ce doux mal, l'amour; car
on ne pouvait donner ce nom à des rencontres où
le hasard et le caprice avaient seuls pris part. C'é-
tait cependant un assez fier cavalier que notre ami
Paul Saveuse : des yeux de lion, doux et étince-
lants à la fois, sous des sourcils noirs et bien ar-
qués, un nez aquilin, des lèvres fraîches et colo-
rées , un teint légèrement bistré, une abondante
chevelure fauve, de larges épaules et une taille de
jeune fille ! Aussi rappelions-nous souvent, au café
L'HEURE DU BERGER. 5
Procope, le héros de roman : le roman seul man-
quait.
Cependant je n'avais plus entendu parler de ce
pauvre Saveuse, et comme les autres, je l'avais
à peu près oublié, lorsque je partis, il y a trois
mois, pour le Havre, en artiste, la blouse sur le
dos et le bâton à la main, tout comme si les che-
mins de fer et les bateaux à vapeur n'eussent pas
encore été inventés. Ce qui m'attirait réellement
au Havre, c'était le désir de revoir une charmante
personne dont je commençais à me sentir l'esprit
fort occupé, et dont je croyais avoir attiré l'atten-
tion, parce que nous avions chanté ensemble, tout
l'hiver, dans les salons, le duo de la Lucia, et que
je m'étais plu à attribuer à l'émotion de son coeur
l'expression déchirante et passionnée de sa voix.
J'étais bien près de devenir infidèle aux moeurs
essentiellement célibataires de la bohème.
J'étais curieux de voir sur ma route l'église de
Caudebec, dont beaucoup d'artistes m'avaient parlé
comme d'une véritable merveille. Je m'arrêtai donc
dans cette petite ville, qui dort au bord de la Sei-
ne , avec sa ceinture de vergers où neigeait alors
la fleur des pommiers, et je courus admirer cette
église catholique, véritable bijou de pierre ouvra-
gée et sculptée comme une dentelle par le ciseau
de grands artistes amoureux de la fantaisie.
J'entrai clans l'église silencieuse, au moment où
6 EMMANUEL GONZALES.
le soleil couchant teignait la rosace de pourpre et
d'or, et dans ce vaisseau, où toute une création
sculpturale et chimérique semblait prier, glapir,
remuer et tourbillonner, je ne vis qu'un seul
homme noir agenouillé au pied d'un autel, dans
une pieuse et mélancolique attitude de recueille-
ment. Distrait par le bruit de mes pas, il tourna
la tête, et, jugez de ma surprise , je reconnus Paul
Saveuse, le peintre de Flora; mais Paul avec des
yeux caves et rougis, le front ridé, les tempes dé-
vastées, Paul vieilli de vingt ans. Il me regarda
d'un air étonné, comme un homme qui cherche
péniblement à rassembler des souvenirs confus, et
moi j'allai à lui les bras ouverts. Il me reconnut en-
fin , se leva, me fit discrètement signe de le sui-
vre , et quand nous fûmes sortis de l'église par une
porte latérale, il m'embrassa avec un sourire bien-
veillant et triste, en me disant :
— Lucien, veux-tu accepter l'hospitalité frugale
d'un pauvre diacre ?
Je ne veux pas m'étendre sur les détails de cette
singulière rencontre. Je retrouvai dans le diacre
Saveuse le même coeur enthousiaste et tendre que
chez le peintre de la cantatrice Flora ; mais en vain
j'essayai de sonder sa blessure secrète : il évitait
opiniâtrement tout ce qui se rapportait à son étrange
disparition. Cependant, lorsque je lui eus confié le
motif de mon voyage et l'espérance qui me gui-
L'HEURE DU BERGER. 7
dait, il me regarda tout à coup avec une expres-
sion de douleur, et s'écria :
— Ne fais pas cette folie, Lucien. Ne va pas, toi
aussi, mettre tout ton bonheur en jeu sur le ca-
price d'un femme ! Crains d'aimer, car si tu aimes,
tu ne seras qu'une victime et qu'une dupe !
— Je ne te reconnais plus, Paul, lui dis-je ; tu
te serais battu autrefois avec quiconque eût soutenu
devant toi une pareille opinion.
— C'est que je n'avais pas souffert, mon ami,
reprit le diacre avec douceur. Vois-tu, Lucien, il
faut se garder de confondre des amourettes d'étu-
diant et les intrigues, de galanterie avec l'amour,
ce terrible revenant dont on parle beaucoup et
qu'on ne voit jamais, dit La Rochefoucauld. Mais
moi je l'ai vu, et j'ai senti son étreinte et sa mor-
sure, Lucien. Je sais que l'amour est un fluide ma-
gnétique qui vous éblouit comme l'éclair, qui vous
dompte malgré vous, et qu'on subit lâchement.
Il ne réunit pas deux êtres dans une communauté
libre, volontaire et sympathique : ceux qui ont dit
cela ont fait un mensonge. Entre deux créatures
qui s'aiment, il y a toujours un maître et un es-
clave qui a la chaîne au cou, une dupe et un fri-
pon.
— Peut-être as-tu raison, lui dis-je, mais avoue
qu'il serait glorieux d'être aimé d'une femme qui
aurait-pour elle l'esprit, le coeur et la beauté, car
EMMANUEL GONZALES.
celle-là, à coup sûr, vous aurait distingué et choisi !
— Glorieux! répéta Saveuse avec un sourire iro-
nique. Ce mérite qui flatte si fort la sotte vanité
de tant de don Juan hauts sur cravate est bien
mince, quand on réfléchit que l'amour ne raisonne
jamais. C'est un sentiment égoïste et cruel qui ne
vit que de lui-même, et, chez les modernes comme
chez les anciens, le dieu perfide n'a jamais marché
qu'avec un bandeau sur les yeux. La beauté même
est presque insignifiante en amour, car ce n'est
qu'une question de temps. Les femmes aimeront
presque toujours un homme plutôt pour ses défauts
que pour ses qualités : car elles ne seront jamais
en peine de forger des mérites à celui qui aura eu
la ruse et l'audace de leur attacher la chaîne au
cou. Tu restes incrédule, n'est-ce pas? Eh bien!
puisqu'il le faut, ajouta-t-il avec un soupir dou-
loureux, je vais appuyer mes paroles d'un récit vrai
et terrible.
J'avais fait vibrer la corde sensible dans le coeur
de Saveuse, et j'écoutai, pris d'une avide curiosité.
— Te rappelles-tu encore, commença le diacre
(dans ce grand Paris on oublie si vite!) cette ad-
mirable Flora, cette cantatrice passionnée et ini-
mitable qui fut l'orgueil et l'amour de notre folle
jeunesse, et que les femmes envieuses elles-mêmes
ne purent s'empêcher d'applaudir et d'aimer? Quel
rêve fit cette femme ! C'était une reine, qui, comme
L'HEURE DU BERGER. 9
tous les grands conquérants, ne devait pas avoir
d'héritiers de son talent suprême. On succède à
ces artistes de génie, on ne les remplace jamais.
Elle avait dans son regard, dans son chant, dans son
jeu ce je ne sais quoi de divin qui passionne et en-
thousiasme le public comme une révélation. Sa
voix, timbrée comme le cristal et l'argent, veloutée
comme la caresse d'une main adorée était douée
de ce fluide électrique qui fait vibrer dans votre
poitrine chaque intonation. Et quelle tragédienne
éplorée et superbe ! Comme les voiles des filles de
Syrie se drapaient admirablement sur ses formes
nobles et pures ! Comme son teint olivâtre se dorait
aux bizarres reflets de la lampe, et quelles étin-
celles d'un feu sombre brillaient, semblables aux
éclairs qui traversent la nue orageuse, dans ses
grands yeux de velours où la passion brûlait les
larmes ! Oh ! je la vois encore. Lucien, je la vois
telle qu'elle m'apparut ce premier soir où j'enten-
dis frémir et vibrer sur la scène sa voix magné-
tique. J'oubliai la fiction du poète : je vieillis en
un instant de plusieurs siècles. Je me cramponnai
au pilier de ma loge pour ne pas m'élancer vers
cette noble fille insultée, accusée, et qui priait
pour son père ; car, pour moi, il n'y avait plus ni
scène, ni décors, ni chanteuse. J'étais tenté de
crier à tous ces gens immobiles, silencieux, ab-
sorbés , qui remplissaient la salle, à ces femmes
1.
10 EMMANUEL GONZALES.
aux cils desquelles je voyais trembler des larmes :
— Mais sauvez-la donc! mais priez donc pour elle !
mais allez donc à son secours !...
Je mordais mon mouchoir de mes dents con-
tractées ; j'étais fou. Quand l'acte fut fini, on eût
encore entendu voler une mouche dans la salle ;
c'était une stupeur d'enthousiasme et d'admiration.
Des banquiers, habitués de l'orchestre, étaient
émus. Nul n'eut la force d'applaudir. Je compris
que des hommes se fissent tuer ou se ruinassent
pour l'amour de cette femme.
Eh bien ! cette grande cantatrice, cette tragé-
dienne adorée, cette reine, était la plus honnête
fille de la terre. Amoureuse de son art, elle tra-
vaillait avec une ardeur infatigable et nourrissait de
son gain toute une tribu de parents, de frères et
de soeurs. Quant aux tentations, elles ne lui man-
quaient pas. Des banquiers la mettaient à l'en-
chère, et leurs offres la faisaient pâlir comme pâlit
un homme de coeur qui reçoit un soufflet. Des
princes allemands et des pairs d'Angleterre lui pro-
posaient un mariage de la main gauche, et elle leur
répondait avec un sourire :
— Ce n'est pas moi, c'est ma voix que vous
épouseriez. Et vous me condamneriez, à ne plus
chanter pour tout le monde. Je ne veux pas être
un oiseau en cage?...
Des étudiants de dixième année et des sportmen
L'HEURE DU BERGER. 11
ruinés lui écrivaient des déclarations en style éche-
velé ou classique ; celles-là, elle les gardait par
rang d'ordre dans un petit reliquaire :
— Vieille, cela m'amusera de relire ces griffon-
nages , disait-elle, et ce sera un souvenir chrono-
logique de mon beau temps.
Des lâches, dont elle avait rejeté les offres, lui
envoyaient des lettres anonymes où ils la mena-
çaient de sifflets outrageants; ces lettres-là, elle
les brûlait en disant :
— Les malheureux! quelqu'un de leurs amis
n'aurait qu'à trouver ces lettres par hasard et à re-
connaître leur écriture. Quelle honte pour eux!...
Quant aux sifflets, elle n'en avait pas peur. Elle
savait bien que tant que la voix n'hésiterait pas
dans son gosier, elle aurait tout le public pour dé-
fenseur. N'est-ce pas, Lucien, que c'était là une
noble créature, et que celui qui eût pu toucher
son coeur eût dû s'estimer plus heureux qu'un
Dieu?
Tu sais, Lucien , quels étaient ma haine et mon
mépris, injustes peut-être, pour les femmes de
théâtre. A coup sûr, c'était là ma seule intolé-
rance, car j'étais d'un naturel facile et bienveil-
lant; mais j'avais une répulsion instinctive, et que
je croyais insurmontable, pour ces créatures de
fard et de mensonge. Pourtant je me sentis entraîné
par un attrait invincible vers cette belle et sérieuse
12 EMMANUEL GONZALES.
Flora. Chaque soir, j'allais me cacher au fond obs-
cur d'une loge, et m'enivrer des accents de cette
voix magique, qui pénétrait comme une flèche d'or
dans mon coeur en me faisant tressaillir de frissons
mêlés de volupté et de douleur. Quand le moment
de son entrée en scène approchait, mon sang se
tournait dans mes veines ; je devenais pâle, et des
éblouissements passaient devant mes yeux comme
un voile. La scène nageait pour moi dans un brouil-
lard lumineux et vague, où peu à peu se détachait
la forme enchanteresse de Flora. Ma pensée ne
pouvait plus se séparer d'elle. Il me semblait que
depuis longtemps je la connaissais, que ses traits
étaient familiers à mes souvenirs et à mes rêves. Je
la voyais glisser, ombre adorée et souriante, dans les
paysages confus de mon enfance. Non , la tunique
du centaure ne s'incrusta pas plus ardemment aux
épaules d'Hercule que l'image de Flora dans mon
âme.
Je combattis tout un mois contre cette passion
insensée, contre cette fièvre dévorante qui brûlait
mon sang. J'étais devenu morose et silencieux,
moi, votre gai compagnon. Je ne pouvais toucher
mes crayons et mes pinceaux, qui, machinale-
ment, ne retraçaient plus sur la toile que les traits
et les costumes de la cantatrice. Mieux valait af-
fronter le danger en face. Je me fis présenter chez
elle.
L'HEURE DU BERGER. 13
On m'avait tant parlé de sa fierté et de sa hau-
teur capricieuse envers les hommes les plus émi-
nents par leur position ou leur fortune, que je
m'attendais presque à un accueil plein de dédain.
Quelle fut donc ma surprise lorsqu'au moment où
je m'inclinai devant elle, je la vis me tendre la
main en souriant, et me dire, à moi, pauvre peintre
inconnu, avec une douceur adorable :
— Il y a longtemps que je vous attendais, Paul,
mon frère !
Je restai muet de surprise, n'osant serrer sa
main dans la mienne, et la regardant avec des yeux
effarés.
Par une étrange fantaisie, au lieu du costume
noir et sévère qu'elle portait habituellement chez
elle, la cantatrice avait revêtu le corsage rouge et
la jupe de laine brune de nos paysannes de Bigorre,
et tordu à leur manière ses longs cheveux noirs et
ondes en une seule tresse piquée cà et là de noeuds
de rubans.
— Ne reconnaissez-vous donc plus votre petite
Annonciade? reprit-elle.
En effet, c'était une enfant de nos montagnes à
laquelle j'avais souvent pensé, une payse, comme
disent naïvement nos soldats, qui se souvenait de
m'avoir donné pour la première fois le nom de
frère, une nuit où je venais de la sauver de la mort
au milieu du Gave, débordé et furieux. Mais quelle
14 EMMANUEL GONZALES.
métamorphose! l'enfant était devenue une femme.
Ce soir-là, Flora ne reçut personne, et nous cau-
sâmes du passé avec des rires et des larmes.
Voici comment j'avais connu Annonciade, lors-
qu'elle n'était qu'une petite pastoure de douze ans.
J'en avais dix-huit alors : le bel âge, Lucien ! J'é-
tais un des plus hardis nageurs qui eussent jamais
traversé le Gave, et un des plus agiles et des plus
heureux chasseurs qui eussent jamais bondi de pic
en pic à la poursuite de l'isard, sur les degrés nei-
geux de cet escalier de granit qu'on nomme les
Pyrénées. Je rencontrais souvent, dans mes chasses,
un brave montagnard baptisé Joan Zarregui, qui
faisait par métier ce que je faisais par plaisir. Les
dangers communs créent bien vite l'égalité. Nous
avions souvent bu à la même gourde et couché
dans le même manteau. Joan était le père d'An-
nonciade. Lorsque je quittai la montagne pour aller
faire mon droit à Toulouse, il me pria timidement
de lui permettre de m'envoyer quelquefois du gi-
bier à la ville. Mon absence lui porta malheur. Le
maire de Bagnères avait plusieurs fois demandé à
Joan de lui donner sa fille Annonciade, qui était
jolie et proprette, pour tenir sa maison, car il était
veuf. Mais notre honnête montagnard avait chaque
fois répondu fièrement :
— Ma fille ne sera jamais servante que de son
père !
L'HEURE DU BERGER. 15
Le mot avait mal sonné aux oreilles de M. le
maire, et, pour se venger, il fit arrêter un beau
jour Joan Zarregui, sous prétexte d'un délit imagi-
naire de braconnage sur sa propriété. Joan fut re-
lâché au bout de trois mois ; mais pendant ce temps-
là , sa femme et sa fille seraient mortes de faim, si
des contrebandiers ne leur étaient venus en aide.
Ces sortes de gens foisonnent, comme tu sais, dans
nos montagnes, et y sont très-bien vus des paysans.
Ceux-ci avaient fait de la cabane de Joan un de
leur rendez-vous de halte.
Quand le bonhomme fut redevenu libre, il lia
connaissance avec ces compagnons, et comme il
était fatigué de la chasse à l'isard, il prit goût à
leur métier, qu'il trouva plus lucratif et moins pé-
rilleux que le sien. Pendant plus d'un an, tout lui
réussit. Le pays lui était familier: un boa chas-
seur est la moitié d'un contrebandier. Il savait tous
les détours des sentiers , le secret des abîmes, la
crue des torrents, le grain qui présage au front du
ciel bleu la rafale, le brouillard ou la neige. Lors-
que nos contrebandiers étaient espionnés de trop
près par les douaniers, ils se tenaient cachés dans
une grotte creusée sous le plateau d'une roche
énorme, derrière laquelle roule le Gave. Là, An-
nonciade , dont on ne se méfiait pas, leur portait,
la nuit, des provisions et les nouvelles. Elle avait
déjà une très-jolie voix, que les bons compagnons
16 EMMANUEL GONZALES.
mettaient à profit. Si aucun danger ne menaçait,
l'enfant devait fredonner, en avançant vers la
grotte, leur refrain favori : Io que soi contraban-
disia. Si elle soupçonnait une embûche, un espion-
nage , une trahison, elle entonnait la chanson po-
pulaire de Roland. Dans ce cas, les contrebandiers
fuyaient de la grotte par une issue secrète qui s'ou-
vrait sur le Gave, et sautaient dans des barques
amarrées au tronc des figuiers, après y avoir jeté
leurs ballots de marchandises. La précaution était
bonne. Une nuit, Annonciade s'acheminait tran-
quillement vers la grotte , par une pluie battante
qui tombait depuis huit jours sans relâche, et elle
entonnait déjà l'air du Contrabandista, quand elle
crut voir reluire quelque chose dans les buissons
qui bordaient le sentier, puis les buissons remuer.
Elle cessa aussitôt de chanter, puis voulut fuir.
Mais, au même instant dix douaniers l'entourèrent.
Ce qu'elle avait vu reluire, c'étaient des canons de
fusil.
— Silence ! où tu es morte, pécaire ! dit un des
douaniers en lui meurtrissant le bras.
— Non ! dit le brigadier, il faut qu'elle continue
à chanter en marchant vers la grotte. Si ces échap-
pés des galères l'entendent toujours rossignoler
d'une voix calme et sonore, ils ne se défieront pas
du traquenard. Ainsi, petite, reprends ta chanson,
et roucoule-nous çà à plein gosier.
L'HEURE DU BERGER. 17
Annonciade sourit, et recommença à chanter;
seulement les douaniers, qui l'écoutaient avec un
certain plaisir, ne s'aperçurent pas que l'air n'était
plus le même.
Au bout d'un quart d'heure, la troupe arriva à la
grotte, dans laquelle le brigadier se précipita le
premier ; ce fut du zèle perdu. Il en sortit bientôt.
— La cage est vide ! s'écria-t-il; les oiseaux sont
dénichés. La petite s'est moquée de nous. Qu'on lui
mette les menottes !
On serra les menottes autour des poignets frêles
et délicats d'Annonciade avec une telle violence
que la douleur lui arracha un cri. Ce cri fut enten-
du de Joan Zarregui au moment où, le dernier de
tous les contrebandiers, il venait de jeter ses bal-
lots dans sa barque et où il allait couper l'amarre.
Il saisit sa carabine, grimpa comme un chamois
sur le plateau, et, ajustant le brigadier, il lui cria :
— Le premier qui touche un cheveu de cette en-
fant, je l'étends raide mort comme un chien !
Le brigadier poussa Annonciade devant lui, et,
appuyant sur sa tempe le canon d'un pistolet, il ré-
pondit :
— Si tu bouges, Joan, si tu fais un pas en avant
ou en arrière, je jure Dieu que je brûle la cervelle
à ta fille !
Joan devint blême. Annonciade éleva un peu la
voix, et lui dit doucement :
18 EMMANUEL GONZALES.
— Sauve-toi, père, et ne prends pas souci de
moi. On n'osera pas faire du mal à une petite fille !
— Si je me laisse prendre, reprit Joan, qui suait
à grosses gouttes, me donnez-vous votre parole,
brigadier, de laisser aller ma fille en liberté ?
— Foi d'honnête douanier, Joan!
Zarregui jeta sa carabine à terre avec tant de
colère que la crosse se brisa, et il alla tendre ses
mains aux menottes. On détacha celle d'Annon-
ciade. Pendant cette opération, Joan se pencha
vers sa fille, et lui dit deux mots à l'oreille. Comme
le brigadier tournait la tête pour donner quelques
ordres, Annonciade s'élança leste comme un chat
dans la grotte,
— Où diable as-tu caché la petite? dit le doua-
nier au père en se retournant.
— Cherchez, répondit Joan avec un air nar-
quois.
Ils montèrent tous sur le plateau de la roche, et,
de là, ils découvrirent le Gave bondissant comme
un boa aux écailles d'argent, et, au milieu du cou-
rant, une barque qui filait avec la rapidité d'une
flèche. Annonciade avait coupé l'amarre, et elle se
laissait emporter par le fleuve.
— Voilà mes ballots sur la grande route, briga-
dier, dit en riant Zarregui. Si vous êtes bon na-
geur, courez après!
— Ce serait tenter Dieu, bonhomme, répliqua
L'HEURE DU BERGER. 19
gravement le douanier, et si ta fille est dans cette
barque, je te plains...
— Pourquoi cela, brigadier? dit Joan avec une
nuance d'inquiétude.
— Parce que le Gave est débordé depuis plu-
sieurs heures.
— Débordé ! cria le contrebandier, qui devint
livide.
— Et comme le courant est trop fort pour qu'un
enfant de douze ans puisse le couper, ta barque
sera infailliblement entraînée vers le remous des
Dents de la Guivre, poursuivit l'honnête brigadier.
Zarregui poussa un cri de rage et voulut se pré-
cipiter en bas de la roche; ses liens le retinrent.
— Mais ma petite Annonciade est dans cette
barque ! hurla le malheureux.
— C'est toi qui l'as voulu, dit le brigadier im-
passible.
— Mais, au nom du bon Dieu, laissez-moi me
jeter à l'eau et sauver l'enfant ! reprit Joan l'écume
aux lèvres et les yeux sanglants.
Le brigadier haussa les épaules.
— Je suis un honnête homme, et je n'ai qu'une
parole, dit encore Joan se contraignant pour par-
ler avec douceur. Vous êtes un père de famille,
vous aussi ; vous avez des enfants que vous aimez.
Laissez-moi me jeter à l'eau. Une fois ma petite
Annonciade sauvée, je reviendrai.
20 EMMANUEL GONZALES.
Le brigadier hocha la tête.
— Me prenez-vous donc pour un menteur? reprit
le contrebandier tremblant comme une feuille ; je
reviendrai, vous dis-je. Qu'est-ce que cela vous
fait que je sauve ma petite fille? Oh ! les minutes
passent. Pourquoi en voulez-vous à cette enfant?
Que répondrai-je à sa mère quand elle me deman-
dera : « Qu'as-tu fait d'Annonciade? »
— Tu lui diras, mon ami Joan, que tu as com-
mandé à ta fille de traverser le Gave dans ta
barque, et qu'elle a voulu t'obéir.
Et le brigadier lui tourna le dos.
Zarregui s'affaissa à terre comme un arbre fou-
droyé.
Dans le pays, on appelait les Dents de la Guivre
deux formidables écueils qui se dressaient, à une
demi-lieue de là, comme deux dents aiguës et
blanches d'écume au-dessus des flots, et qui bar-
raient le passage entre le courant et la rive gauche
du Gave. L'impétuosité des eaux bouillonnantes
qui se jetaient entre les écueils comme dans un
gouffre, avec un mugissement formidable, avait
créé un tourbillon ou remous d'une violence irré-
sistible. Barques, nageurs ou branches d'arbres,
tout ce qui s'était laissé entraîner dans le cercle
fatal, courait, attiré par une force inconnue, plon-
ger au centre du tourbillon. Le gouffre ne rendait
jamais rien de ce qu'il avait englouti. C'était un
L'HEURE DU BERGER. 21
endroit redouté et maudit que les plus hardis pê-
cheurs regardaient comme infranchissable. Cepen-
dant , moi qui avais toute la témérité de mes dix-
huit ans., je m'étais souvent promis à moi-même
de tenter ce passage impossible.
Ce soir-là, je revenais de la chasse, trempé de
la tête aux pieds par la pluie, et je suivais la rive
gauche du Gave en écoutant le fracas lointain du
remous, lorsqu'il me sembla voir une barque qui
volait directement vers les Dents de la Guivre. Je
me frottais les yeux croyant rêver. J'entendis alors
une voix douce et argentine entonner vaillamment
le lo que soi contrabandista, et je reconnus la
voix d'Annonciade, qui ne se doutait certainement
pas du danger qu'elle courait. Je n'hésitai pas une
minute sur ce que je devais faire. Je me jetai à
l'eau, mon couteau de chasse entre les dents, et
je me mis à fendre vigoureusement les vagues ir-
ritées , peusant un peu à l'excellent gibier que Joan
Zarregui m'envoyait à Toulouse, et beaucoup aux
bouquets de fleurs que la petite Annonciade ne man-
quait pas de m'apporter quand elle venait à la ville
me vendre des pur os et des regalia de la Havane
et quelques flacons de Val de Pênas. Justice du
ciel! j'atteignis la barque, et j'y montai.
Je montrai à la fille de Joan les deux écueils blan-
châtres qui grandissaient et agitaient leurs linceuls
de vagues écumantes, et je lui dis seulement :
22 EMMANUEL GONZALÈS.
— Silence , Annonciade, couchez-vous au fond
de la barque, et priez Dieu. Ce sont les Dents de
la Guivre qui semblent venir à nous , et vers qui
nous allons !
Je saisis, les rames; mais l'enfant, épouvan-
tée, se cramponnait à moi, et, malgré l'imminence
du danger, je ne pus m'empêcher de tressaillir en
sentant cette jeune et vivace étreinte. Cependant
je la repoussai et concentrai toute mon attention
sur les écueils. J'avais remarqué que le courant
s'y divisait en deux bras, dont l'un allait se perdre
au gouffre, et dont l'autre s'élevait d'un jet furieux
au-dessus de la crête la plus rapprochée de la rive,
pour retomber comme une cascade, de l'autre côté
des Dents de la Guivre, dans des eaux plus tran-
quilles. Je m'efforçai donc de maintenir à gauche
notre coque de noix, qui sautait comme un cheval
piqué de l'éperon. Enfin nous allions toucher re-
cueil , qui secouait déjà sur nos visages la pluie de
ses franges d'écume, lorsque je me levais et tendis
fortement ma rame à rencontre du rocher. Le
choc fut terrible. La rame se brisa comme verre.
Je fus renversé du coup au fond de la barque, qui
recula et oscilla comme pour s'engouffrer dans l'a-
bîme. Mais aussitôt, ainsi que je l'avais espéré,
elle se redressa, soulevée sur le dos d'une vague
nouvelle , franchit comme une bulle d'air la dent
formidable sur un escalier d'écume, et retomba sur
L'HEURE DU BERGER. 23
la pente de la cascade sifflante, dans des eaux
calmes et sûres: Alors ce fut moi qui saisis dans
mes bras Annonciade presque morte de frayeur, et
qui l'embrassai avec un transport de joie indicible,
en lui criant:
— Que Dieu soit béni! ta mère te reverra, chère
enfant !
A dater de cette nuit terrible, la fille de Joan
m'avait appelé son frère, et tout le temps que je
restai en Bigorre avant de partir pour Paris, nous
nous aimâmes comme deux véritables enfants. Flora
se plut à me rappeler mille détails puérils dont elle
avait conservé un touchant souvenir. Que de fois
je l'avais aidée dans sa chasse aux papillons qu'elle
vendait aux naturalistes de la ville! Un jour, je l'a-
vais cherchée en vain dans la cabane et dans la
vigne du bon Joan, et je m'étais assis d'un air
maussade au pied d'un figuier, lorsque j'entendis
un rire moqueur au-dessus de moi : je levai les
yeux, et je vis les branches du vieux figuier s'é-
carter et une petite tête brune aux grands yeux
veloutés me sourire. Annonciade se mit aussitôt à
chanter comme un rossignol et à me jeter des figues
rouges daus mon béret;, et chaque fois que j'en
laissais échapper et rouler à terre, c'étaient des
éclats de rire sans fin sur ma maladresse. La be-
sogne terminée , pour la punir de ses moqueries,
je l'avais embrassée sans qu'elle y fît grande résis-
24 EMMANUEL GONZALÈS.
tance. Quels heureux jours! Mais qui donc eût re-
connu , dans la belle et grave Flora, l'admiration
du monde entier, la petite Annonciade si rieuse!
Elle me raconta d'une voix altérée comment le
pauvre Joan Zarregui, poursuivi par les douaniers,
un jour que la neige avait couvert tous les sentiers,
était tombé au fond d'un précipice connu dans le
pays sous le nom de Trou-aux-Fées. Ce premier
malheur avait été suivi, comme toujours, de beau-
coup d'autres, et je devinais combien cette âme
noble et fière devait être blessée. Elle avait tant
souffert, qu'elle pouvait bien se défier des ronces
qui avaient si souvent embarrassé ses pieds, des
outrages qui avaient attenté au florissant éclat de
sa jeunesse. Après la mort de son père, la misère
l'avait forcée de quitter Bagnères, et elle était ve-
nue chercher fortune à Paris. Là, aucune des ten-
tations dont on ne rougit pas d'humilier la pauvreté
ne lui avait été épargnée. Elle avait chanté dans
le ruisseau, à la porte des cafés, dans les tabagies
enfumées, où les gros sous étaient plus rares que
les bravos ; là elle avait pu du moins se protéger
elle-même contre l'insulte. Mais, lorsqu'elle avait
voulu monter plus haut, aspirer à monter sur des
tréteaux plus illustres, que de fange elle avait trou-
vée à ses pieds, et quel découragement morne et
profond l'avait accablée ! Là, c'était un grand pro-
fesseur qui lui promettait ses conseils, la gloire,
L'HEURE DU BERGER. 25
un avenir... mais il fallait payer ces conseils d'un
prix déshonorant. Ici, obtenait-elle l'audition d'un
impressario, parvenu stupide, charlatan hors de
service, cet homme ne lui demandait pas une
preuve de son talent, mais le nom de son protec-
teur. Enfin elle avait dû à un hasard inespéré le
droit de se faire connaître du public, L'impressario
du théâtre était alors le jouet, le hochet, le man-
nequin d'une favorite. Un jour, il se révolta contre
cette femme, qui le trompait avec une audace cy-
nique ; il voulut se venger, et, se souvenant de
cette enfant pâle, timide et honteuse, qu'il avait
presque chassée de son cabinet, de cette fille bi-
zarre qui avait, en rougissant d'indignation, rejeté
les conditions d'un engagement servile, il l'envoya
chercher. Ce ne fut pas sans peine qu'on parvint
à découvrir la mansarde où nichait Annonciade.
Quinze jours après, elle débutait sous le nom de
Flora; un mois plus tard, sa biographie et son por-
trait se vendaient partout.
Mais elle avait conçu, du souvenir de sa vie de
misère, un mépris sans borne pour les hommes.
Elle ne croyait plus à la sincérité des coeurs ni aux
sentiments nobles. En vain elle connut l'adulation
effrénée des salons; en vain le monde la déifia,
jetant un voile sur son passé de misère. Flora
prit place à la table des ambassadrices ; des du-
chesses l'appelèrent leur amie, pour qu'elle oc-
2
26 EMMANUEL GONZALES.
troyât à leurs salons le prestige de sa voix et de sa
vogue, mais elle garda sa sauvage fierté, et elle
n'oubliait pas, au milieu de ces caresses , de ces
flatteries, de ces présents, que ce monde n'avait
pas eu pitié d'elle quand elle grelottait sous des
haillons, quand elle laissait échapper des notes
tremblantes de ses lèvres bleuies et roidies par le
froid. Chose singulière et qui prouvait bien la dis-
tinction de cette âme supérieure aux puériles dis-
tractions de la vanité, ces adulations, loin de l'en-
orgueillir, l'humilièrent. C'était une chaîne qui
entravait son indépendance. Elle eut bientôt hor-
reur de cette vogue niaise et misérable qui faisait
d'elle une bête curieuse, comme une girafe ou un
nain. « Je ne veux plus servir à amuser ces gens
blasés, rogues et ennuyés, » dit-elle; et elle cessa
de paraître à ces fêtes du monde. Elle reçut seule-
ment chez elle quelques amis choisis, pour qui son
choix fut un honneur envié et un sujet d'orgueil.
Elle n'aimait guère au monde que le public, ce
sultan sévère, mais généreux et juste, qui com-
prenait son génie et qui la suivait de bravos en
compagnon fidèle, éveillant son ardeur comme le
fait la fanfare des clairons sur le soldat vaillant.
L'art remplissait son esprit, mais son coeur était
vide.
Aussi, dans les coulisses, disait-on que Flora
était une froide créature, et qu'elle n'avait pas de
L'HEURE DU BERGER. 37
coeur. C'étaient des danseuses qui parlaient ainsi.
Pauvres filles!.
Le fait est qu'elle doutait des hommes et de l'a-
mour. Souvent elle me disait :
— Tenez, Paul, tous ces hommes disent trop que
je suis belle et que j'ai un grand talent. Cela m'i-
sole. Aucun ne m'aime. Si j'étais une grisette, qui
sait? je serais peut-être aimée.
Et son sourire devenait amer. Et moi, dont le
coeur se torturait de désir et d'angoisse, et à qui
elle se confiait froidement sans se douter de mes
tortures, je n'osais rien lui répondre. Puis elle
ajoutait :
— Certes , parmi eux, beaucoup sont capables
de se ruiner pour moi; le beau triomphe! tout
comme ils se ruineraient en courses, en lansquenets,
en paris. Ce serait un sacrifice à leur vanité. Il est
de vieilles actrices décrépites pour qui des fils de
famille font encore des folies. Mais que je quitte
mes oripaux de reine de théâtre, que je cache mes
cheveux sous un chapeau fané, mes mains sous des
gants flasques et ternis, et aucun de ces hommes
ne voudra me reconnaître.
Les femmes aiment facilement celui dont elles
se croient violemment aimées. La question est de
le leur persuader. Pour moi, Lucien, j'échouai quand
j'essayai un jour de vaincre ma sotte timidité. Elle
me jeta un regard qui me glaça.
28 EMMANUEL GONZALES.
— Restons amis, Paul, me dit-elle avec tristesse;
ne me faites pas perdre ma confiance, en essayant
de redevenir un homme banal et vulgaire comme
les autres. Ne m'humiliez pas en vous croyant
obligé d'être galant avec une chanteuse d'opéra.
Vous m'aimez comme un frère, parce que vous
connaissez mon coeur, ou comme un artiste, parce
que vous admirez ma beauté. Vous m'aimez peut-
être aussi de souvenir; mais c'est là une sainte et
chaste affection qu'il ne faut pas gâter en l'exagé-
rant et en lui donnant le nom d'amour. Il ne faut
pas jouer avec le feu, Paul.
Devait-elle donc ne jamais aimer!
II
Il y avait alors, dans la foule des habitués qui
hantaient les coulisses, un gros homme, trapu et
robuste comme un alcide forain, nommé Etienne
Vaucresson. C'était un dandy marron, un lion de
contrebande et de hasard, un de ces champignons
parasites qui germent çà et là dans les efflores-
cences de la vie parisienne. Il avait le front chauve,
la barbe rougeâtre et crépue, le teint vermillonné
et luisant. Le regard de ses petits yeux verts était
double, lumineux, magnétique, perfide et cruel,
comme celui des pachas turcs qui ont un tigre
pour divan et qui sourient doucereusement au
giaour que le pal attend à la porte de leur palais.
Il avait appliqué à la vie privée la maxime poli-
tique de Danton, et on pouvait dire qu'il vivait de
bonheur et d'audace. Joueur d'une science et d'une
2,
30 EMMANUEL GONZALÈS.
habileté transcendante, il eût tenu tête au whist à
M. le prince de Talleyrand, et il inquiétait Méry
aux échecs. Ce pilier des coulisses de l'Opéra était
aussi le feuilleton ambulant du sport. Excellent
écuyer, Lovelace du couloir et des écuries du Cir-
que-Olympique, connaisseur madré en fait de ma-
quignonnage , il eût rendu des points aux direc-
teurs des haras, aux entraîneurs et aux palefre-
niers les plus fins, dont les ruses compliquées lui
étaient connues. Ces derniers gaillards redoutaient
même l'argumentation de ses poings, car Etienne
Vaucresson pratiquait la boxe, ce pugilat moderne,
avec toute la grâce, la vigueur et le style d'un pair
d'Angleterre. Il n'avait pu obtenir d'être admis
parmi les membres du Jockey-Club, mais la plu-
part avaient soin de l'élire leur conseiller hippique
chaque fois qu'ils voulaient acheter un cheval de
main ou parier aux courses. Il avait gagné un pre-
mier prix à Chantilly en montant lui-même, comme
un jockey, un admirable cheval nedji, qui avait
distancé les coureurs de MM. de Rotschild et de
Pontalba. Il avait d'ailleurs toutes les vertus de son
état, car il buvait comme un reître enrôlé en Po-
logne, et fumait comme un espagnol qui aurait été
vice-roi de la Havane. Lorsque Grisier, ce fleuret
fait homme, était malade ou s'engageait pour la
saison d'été de Londres, il se faisait remplacer à la
salle d'armes par Etienne Vaucresson.
L'HEURE DU BERGER. 31
Tu comprends pour quelles raisons ce goujat va-
niteux était toléré dans la compagnie des gentils-
hommes riders. A l'Opéra, il entrait dans la loge
des lions au lever du rideau. Quand la loge était
vide, il se servait de la jumelle des abonnés pour
lorgner insolemment les femmes de province et
les commis de nouveautés venus à l'ouverture du
bureau. Les honnêtes bourgeois se faisaient dé-
signer la loge infernale, et se demandaient quel
était ce jeune seigneur : alors Vaucresson était
ravi.
Il affectait de dîner au café de Paris : son repas
se composait invariablement d'une carafe d'eau,
d'un bifteack et d'un cure-dents. Mais les sportmen
ses amis, touchés d'une sorte de compassion iro-
nique et méprisante pour cette forfanterie, le con-
viaient quelquefois à leur table, sous prétexte de
le prendre pour arbitre dans la dégustation des
vins; il s'accommodait complaisamment de ce rôle
honteux. On s'amusait de ses saillies grossières,
et, à coup sûr, nul n'eût songé à envier ce bouffon
vulgaire et trivial. Cependant, Lucien, bien des
fiers et beaux jeunes gens eussent donné leur for-
tune, leur nom et leur sang pour le bonheur qui
attendait cet homme. Moi, je donnerais pour un
an de sa vie, la mienne tout entière.
Un soir, le maquignon soupait au café de Paris,
le camélia à la boutonnière, avec cinq ou six
32 EMMANUEL GONZALES.
jeunes gentilshommes du boulevart Italien. Au
milieu du choc des verres et de la fumée des ci-
gares, la conversation, après avoir roulé sur les
courses, tomba sur les femmes en général et sur la
vertu ridicule de Flora en particulier. On dérai-
sonna beaucoup, et Vaucresson plus que tous les
autres. A la fin, le croirais-tu, échauffé par le vin,
par les railleries, par une sotte et féroce présomp-
tion, cet étrange Lovelace jura qu'il viendrait bien
à bout de dompter, s'il voulait s'en donner la peine,
cette vertu si vantée. Chacun se mit à rire et à go-
guenarder notre homme, en buvant à son succès
et en lui donnant quelques conseils à l'endroit de
son projet. L'un l'engageait à mettre le feu au lo-
gis de la cantatrice, pour avoir le prétexte de la
sauver et de l'emporter dans ses bras, comme fit
le comte de Villa-Mediana, amoureux de la reine
d'Espagne ; un autre lui proposait de se faire écra-
ser sous les roues de la voiture de Flora ou de se
trouver mal d'admiration à l'Opéra, lorsqu'elle
chanterait, comme le meilleur moyen d'attirer son
attention. Vaucresson souriait toujours d'un air de
bravade. Il finit par parier qu'il serait son amant.
Les jeunes fous tinrent le pari en riant. Ils lui con-
seillèrent seulement de cacher sons une perruque
son front dégarni, et de renouveler moins rare-
ment ses gants et ses camélias
A partir de ce jour-là, Vaucresson commença à
L'HEURE DU BERGER. 33
poursuivre la belle Flora de billets doux, de bou-
quets; d'applaudissements, de déclarations, sans
parvenir même à obtenir d'elle un sourire de dé-
dain. Au bout de dix jours de ce manège, une fi-
gurante le surnomma : le Fou de la Flora ! et l'é-
pithète fit fortune dans les coulisses. Dès lors il
affecta de tomber dans la rêverie et la langueur;
il prit un air consterné qui réjouissait fort ses an-
ciens amis, et ne porta plus que des camélias
fanés et des toilettes négligées, comme un homme
qui n'a plus souci de sa personne.
ur ces entrefaites, la Flora se rendit à Bor-
aux, au grand théâtre duquel elle était engagée
pour donner quelques représentations. Le lende-
main de son départ, l'impressario rencontra Vau-
cresson dans les coulisses, la mine encore plus
lugubre que d'ordinaire, et lui demanda d'un air
de profond étonnement :
— Que diantre, mon cher, faites-vous donc ici?
— Je rêve à la belle Flora, répartit le don Juan.
— Votre place n'est pas ici, mon cher; si vous
n'étiez pas un amoureux transi, vous devriez cou-
rir la poste sur la route de Bordeaux.
— Mais le moyen de courir la poste, quand les
toiles se touchent! répondit Vaucresson d'un air
piteux; en frappant avec son mauvais ton ordinaire
sur les poches vides de son gilet.
— Mon gros, dit froidement l'impressario, on
34 EMMANUEL GONZALES.
n'a jamais qu'une occasion dans la vie de toucher
son but, et il faut la prendre aux cheveux. Voici
quinze louis, et allez à Bordeaux; si vous n'y ga-
gnez pas votre pari, c'est que Flora n'est qu'une
statue de marbre , et vous un niais.
Vaucresson prit les quinze louis, et alla com-
mander des chevaux de poste. Arrivé à Bordeaux,
il trouva un cabinet dans l'hôtel où était descendue
Flora. Il gagna un garçon de l'hôtel qui venait de
s'engager et partait le lendemain, et il put se ca-
cher derrière les rideaux de la chambre de la can-
tatrice; là, il attendit le coeur un peu ému, je
pense, comme à une course du Champ-de-Mars.
Cependant Flora rentra du théâtre, enivrée,
bouleversée par les témoignages enthousiastes
d'une admiration moins contenue qu'à Paris. On
l'avait rappelée quinze fois; on l'avait ensevelie
sous les couronnes. L'élite des jeunes gens de la
ville avait dételé sa (voiture et l'avait accompagnée
aux torches et aux flambeaux, comme une reine ;
l'orchestre entier du théâtre était venu, sous ses
fenêtres, lui donner une sérénade. Flora jusqu'a-
lors avait posé devant le public : elle avait souri
avec calme ; mais une fois chez elle les larmes la
suffoquèrent. Elle avait le vértige, l'éblouissement
nerveux du succès. Quand le silence se fit et quelle
se trouva seule , le coeur gonflé et plein de sanglots,
la fièvre dans les artères, elle ouvrit la fenêtre et
L'HEURE DU BERGER. 35
se mit à admirer le ciel bien étoile. Une vague in-
quiétude , un pressentiment étrange la poursui-
vaient, tandis que la brise rafraîchissait son front
brûlant. Elle sentait comme un besoin infini de ré-
pandre au dehors le bonheur presque douloureux
qui oppressait son âme.
Tapi sous le rideau comme le tigre dans les jun-
gles, le Parisien voyait cette noble fille lutter con-
tre cette souffrance mystérieuse et bizarre. Bientôt
Flora, lassée, renvoya sa femme de chambre et
resta seule, affaissée dans un fauteuil, ses pieds
nus jouant dans ses babouches algériennes et les
yeux fixés sur les salamandres qui serpentaient en
■pétillant dans le foyer. Son bras nu, magnifique,
cerclé de bracelets d'or, soutenait son front. Quel-
ques mots entrecoupés lui échappèrent, qui révé-
lèrent à Vaucresson la profondeur du vide de son
âme.
— Quelle vie fausse et misérable que la mienne !
disait-elle; des étincelles et de la cendre, voilà
tout... De tous ceux qui rêveront cette nuit de la
cantatrice Flora, pas un seul ne pensera à la femme,
à la pauvre Annonciade... Nous autres, filles de
théâtre, nous sommes toujours destinées à être re-
gardées comme des Circassiennes et achetées au
poids de l'or.
Disant cela, elle froissait dans ses mains et brû-
lait des lettres et des billets jetés dans une cor-
36 EMMANUEL GONZALES.
beille sur la table. Elle ajouta avec un rire amer :
— Aussi pourquoi s'identifier si follement à tous
ces beaux sentiments étalés sur la scène?... Pour-
quoi prendre la vie pour un livret d'opéra.
Ces quelques mots témoignaient d'une prostra-
tion extrême ; le néant de la gloire accablait ce
coeur énergique et passionné qui avait besoin d'a-
mour. C'était une occasion suprême, une heure d'or
pour l'audacieux caché derrière les rideaux. Flora
n'était pas défendue par ce rempart de la famille
qui la gardait à Paris. Vaucresson avança à pas
sourds, et vint se jeter à ses pieds.
Dire la surprise et l'indignation de la cantatrice
serait impossible. Eveillée de sa torpeur, trem-
blante , épouvantée, elle se leva brusquement, et
lui dit avec un geste impérieux :
— Sortez!
Mais Vaucresson, inspiré par la grandeur de la
circonstance, déploya alors un talent de comédien
que Frederick toi eût envié.
— Non, madame, je ne sortirai pas, répondit-il
en attachant sur elle un regard plein de douleur et
de reproche. Je sais que je ne suis pas digne de
votre pitié! Appelez du monde et perdez-moi. Il me
sera doux de souffrir pour vous. Mais avant qu'on
ait pu parvenir jusqu'à nous, àjouta-t-il en s'avan-
çant vers la porte, en fermant lès verronx et s'y
adossant, j'aurai pu ouvrir librement mon coeur
L'HEURE DU BERGER. 37
devant vous. Je sais que je ne suis qu'un pauvre
diable, sans armoiries, sans argent, sans beauté ;
mais tel que je suis, je vous aime, vous qui êtes
belle, vous qui avez la noblesse du talent, vous qui
avez une mine d'or dans le gosier. Eh bien ! vous
serez du moins forcée de m'entendre ce soir, car
vous n'êtes plus dans les coulisses de l'Opéra, où
ma voix ne pouvait franchir ce cercle de grands
seigneurs qui mettaient leur amour banal à vos
pieds.
Flora le regardait avec stupeur et restait muette,
croyant faire un songe.
— On croit se moquer de moi, reprit Vaucres-
son, en m'appelant le Fou de la Flora! Je me fais
gloire de ce surnom railleur, qui est comme un
lien secret entre votre destinée et la mienne. Oui,
je suis votre pauvre fou, bafoué, ridicule, impor-
tun ; mais je suis heureux de ma folie, car je vous
aime, et, pour vous, j'ai tout oublié et tout quitté.
J'avais besoin de vous suivre et de vous entendre ;
je meurs loin de vous, et, pour faire le voyage,
j'ai vendu mon chien de Terre-Neuve. Cependant
j'avais juré de ne jamais m'en séparer, car un jour
que mon canot avait chaviré à trois lieues en mer,
au Tréport, la pauvre bête m'a ratlrappé par la
peau du cou et m'a ramené sur le sable. Ah ! c'est
que, pour pouvoir vous presser une seconde dans
mes bras, j'affronterais le bagne, voyez-vous ! Je
3
38 EMMANUEL GONZALES:
ne m'en irai donc pas. Oui, on a dit vrai, je vous
aime comme un fou. Vous êtes libre d'appeler au
secours, mais vous ne m'empêcherez pas de tou-
cher vos cheveux de mes lèvres, et à l'instant où
la porte s'ouvrira, je me jetterai par la fenêtre sur
le pavé de la cour.
Cependant Flora l'écoutait éperdue. Jamais la
fière cantatrice, entourée d'adulations, enivrée
d'encens, n'avait entendu parler d'amour de cette
façon violente et brutale. Enigme inexplicable ? son
coeur se gonflait à ces accents farouches, comme la
poitrine semble s'élargir à l'air âpre des mon-
tagnes. Elle, dont les déclarations galantes des
beaux et riches seigneurs de la société parisienne
avaient toujours blessé l'orgueil, car elle tradui-
sait les mots, je vous aime, par je vous achète, elle
se sentait maintenant émue et troublée. C'est que
l'amour de Vaucresson ne l'humiliait pas : elle
avait tout à donner et rien à recevoir. Ce pauvre
diable lui octroyait, pour ainsi dire, droit de vie et
de mort.
Il quitta la porte, et alla droit à la fenêtre qu'il
rouvrit. Je ne pourrais dire ce qui se passa, en cet
instant, dans le coeur de Flora ; mais un rayon de
joie illumina son pur et noble visage, et elle répéta
trois fois en regardant le Parisien immobile et si-
lencieux :
— Il m'aime ! il m'aime! il m'aime ! Pourquoi
L'HEURE DU BERGER. 39
mentirait-il? C'est le seul qui ait pensé à me suivre,
lui qui est pauvre et qui a dû vendre son chien pour
arriver jusqu'à moi. Et je le chasserais! Oh! cette
fois du moins, je crois que je suis aimée !
— Eh bien ! qu'ordonnez-vous, Flora? demanda
Vaucresson.
— L'air qui vient du dehors est bien froid, mon
ami, répondit-elle en souriant. Fermez cette fe-
nêtre.
Voilà comment cette belle et triomphante créa-
ture devint la proie d'un viveur de bas étage, d'un
pilier de coulisses, sans coeur et sans autre esprit
que cette rouerie grossière du parasite qui doit
glaner chaque jour son dîner sur la dîme des vices
et des ridicules parisiens.
La chute de la Flora fit grand bruit, comme tu
le penses. Elle autorisa mille nouvelles prétentions,
et ce ne fut pas sans une grande surprise que l'on
vit la belle cantatrice rester fidèle à son trivial
amant et repousser pour lui les offres les plus ma-
gnifiques. Elle vivait comme une simple et chaste
bourgeoise, heureuse de faire parfois une partie de
cheval dans la forêt de Montmorency ou de Saint-
Germain ; car pour lui plaire elle avait appris à
monter à cheval, et causait turf et sport comme,
un membre du Jockey-Club. Elle s'assimilait tous
les éléments de la vie de son amant. Elle était fière
de lui, et, à cause d'elle, cet homme était presque
40 EMMANUEL GONZALES.
respecté. Quant à lui, il trouvait le choix de sa
maîtresse tout naturel; et, loin de se croire obligé
envers elle à quelque reconnaissance, à quelques
égards, il la traitait avec une familiarité insultante
et grossière. Il faisait étalage de sa bonne fortune
avec l'insolence d'un parvenu, et tous les amis de
la grande cantatrice souffraient de voir cette femme
si fière et si noble faire dépendre la joie ou la tris-
tesse de sa journée du sourire ou de la mauvaise
humeur de ce manant, coureur d'écuries.
III
Quoique déchue à mes yeux, je voyais toujours
Flora; mais j'étais devenu triste et inquiet. Je m'é-
tais résigné auparavant à son amitié. Je sentais
maintenant la jalousie enfoncer ses ongles de fer
dans mon sein. Je devenais pâle comme la mort
lorsque je voyais Vaucresson entrer brutalement
dans la chambre de Flora, la cravache au poing,
tutoyer cette femme qui me semblait une déesse,
et lui imposer ses amis de mauvais ton. J'étais
obligé de me contenir pour ne pas le prendre au
collet et le secouer par la fenêtre comme une che-
nille immonde ; mais elle l'aimait, elle aimait cette
rude chaîne qui minait et usait peu à peu ses forces.
Je ne pouvais donc songer à la protéger contre ce-
lui qu'elle aimait, malgré ses mauvais traitements,
comme le chien qui baise la main du maître qui le
42 EMMANUEL GONZALES.
frappe. Enfin, j'en étais venu à souffrir tellement
en sa présence, que j'aimais mieux rêver de loin
à elle que de m'asseoir à ses côtés. Chaque soir, je
rôdais comme un espion dans sa rue, je restais des
heures entières appuyé contre un mur, les yeux
fixés sur les fenêtres lumineuses de sa chambre,
et les lèvres collées à un ruban fané qui s'était un
jour détaché de ses cheveux et qui en avait con-
servé le parfum ; je l'avais dérobé plus tremblant
qu'un filou novice qui volerait une sébile de chan-
geur, lourde de sequins et de quadruples. Pendant
que je faisais consister mon bonheur dans cette
adoration muette, le Vaucresson, chose odieuse et
inimaginable, trompait Flora. Tandis qu'elle l'at-
tendait , le coeur ému d'impatience et d'angoisse,
il allait souper avec de vulgaires filles du ballet,
très-fières d'enlever à la cantatrice son amant,
entre deux battements de jambes, et qui, sans
cet aiguillon de rivalité, n'eussent jamais fait à ce
cuistre l'honneur d'un sourire ni d'une agacerie.
J'ai toujours pensé que Vaucresson se sentait inté-
rieurement indigne de l'affection d'une âme aussi
supérieure que celle de Flora, et qu'humilié de
l'élévation des sentiments de sa maîtresse, il en
ressentait contre elle une haine sourde et instinc-
tive qui le portait à la torturer par des caprices et
des dédains stupudes, digne vengeance d'un esprit
lâche et mesquin.