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L'Homme de Sedan devant l'histoire / par M. le Comte Alfred de La Guéronnière

De
109 pages
chez tous les libraires ((S. l.)). 1872. In-18, 108 p..
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L'HOMME
DE SEDAN
DEVANT L'HISTOIRE
PAR
M. le Comte Alfred de la GUÉRONNIERE
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
1872
Cette publication répandue à un nombre sans précé-
dent dans tous les pays, objet en Belgique, à Marseille (1),
d'une immense contrefaçon, est à peine connue dans plu-
sieurs parties de la France. L'histoire en retenant le titre
l'a fait imprescriptible : l'Homme de Sedan.
(1) Séance du club des patriotes de Marseille
du 20 octobre 1870
Le comité, après avoir pris connaissance de l'ouvrage intitulé :
l'Homme de Sedan, par Alfred de La Guéronnière, et trouvant cet
écrit d'accord avec les principes de salut public qui dirigent le
club des patriotes, décide :
Le citoyen Alfred de la Guéronnière a bien mérité de la re-
connaissance des vrais Français ;
L'impression de son livre sera faite à Marseille, aux frais du
club des patriotes, pour la vente en être activée et propagée
dans toute la France.
Ainsi décidé en séance publique du club, sur la proposition
du comité, le 20 octobre 1870.
Le Secrétaire, Le Président,
E. PARADEL. V. CASTEIGNAC.
L'HOMME
DE SEDAN
DEVANT L'HISTOIRE
PAR
M. le Comte Alfred de la GUÉRONNIÈRE
CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
1872
AVIS AUX LECTEURS
L'HOMME DE SEDAN DEVANT L'HISTOIHE
Cet ouvrage, qui parut en 1870, a obtenu une publicité
sans précédent. Bruxelles seul a fourni quatre éditions suc-
cessives : la contrefaçon patriotique d'abord, commerciale
ensuite, s'est aussi donné carrière .On l'accueillait même avec
des textes tronqué? et défigurés. Les pronostics de l'auteur,
les jugements sur son oeuvre empruntent aux circonstances
un émouvant et curieux à-propos. Les dates constituent en
quelque sorte l'état civil de l'écrivain qui devance la vérité
pour l'histoire. Alors que la cause bonapartiste se targue
toujours des sympathies des cabinets étrangers, un chapitre
spécial vient démontrer ce que vaut ce charlatanisme napo-
léonien. Jamais plus audacieuse imposture.
Aux lueurs d'un incendie, on forme la chaîne qui doit
l'éteindre ou en préserver. Alors que la conspiration opi-
niâtre couve de même que le feu sous la cendre, c'est le
cas de s'écrier après M. Thiers : « Soyons Français ! »
M. Victor de Laprade, dans sa récente préface de l'oeuvre
fulminante de Chateaubriand : Bonaparte et les Bourbons, a
pu dire à son tour : « Les Bonaparte sont là, toujours cons-
pirant, intriguant et menaçant ; ils restent encore le plus
grand danger de la France. Qu'on leur rende donc guerre
pour guerre, et qu'on nous débarrasse à tout jamais du vau-
tour impérial. »
L'auteur eût pu faire une oeuvre plus académique; il lui
eût suffi de suivre le précepte de Boileau. Mais la sponta-
néité, l'éclair fulminant de l'indignation ne permettaient
pas les alignements d'un style étudié.
L'histoire n'offre rien qui soit aussi lugubre, si ce n'est la
- 4 —
bataille de Waterloo. Au moins le chef des vaincus de cette
mémorable journée a retenu le lustre de la bravoure, elle
ne s'est pas démentie au sein de cet accablant désastre. La
journée de Sedan, loin de se racheter par la valeur et la
dignité du neveu, a attaché à la défaillance de ce dernier
un stigmate ineffaçable (1).
Elle impose au patriotisme frémissant la fâche de dépouil-
ler la légende bonapartiste de son faux éclat. Qui peut son-
der la profondeur de l'abîme nouveau que réserverait à la
France le retour de la race corse? S'il lui était donné, par
la ruse ou la violence, de ressaisir le trône, il aurait pour
assise le chaos, des ruines et des monceaux de cadavres.
Chaque jour, en Europe, retentit ce refrain, au spectacle
des ambitions et agissements du bonapartisme : « Il est im-
possible que la France revienne au régime qui a composé
son alchimie politique des contrastes où se trouve la raison
d'inévitables chutes. Le manteau impérial de cette dynastie
a abrité tour à tour le communisme et l'absolutisme, l'ordre
et la révolution, le catholicisme et l'impiété. »
Aussi toute la presse étrangère, les hommes d'État du
continent sont unanimes au sujet de ces prétentions jetées
en défi à la morale universelle. Louis Napoléon III, avec
son scepticisme, sa religion d'Etat, est démasqué par ses
contradictions et les papiers secrets. L'exploiteur du spec-
tre rouge reste le semeur de la grande démoralisation qui,
fatale aux couronnes, conduit les peuples à la servitude et
à l'anéantissement des plus nobles chartes de la liberté.
(1) Napoléon III, en faillite comme général, s'est-il réfugié
dans l'intrépidité du soldat? — Où l'a-t-on vu au rang du com-
bat?— Qui pourrait nommer la place où il a bravé la mitraille,
comme son oncle? — Celui-ci, à Arcis-sur-Aube, abordait un
obus qui éclate sous le flair de son cheval ! A Brienne, sous la
lance de deux cosaques, il est sauvé par le général Gourgaud; à
Montereau, pointant un canon, aux salves du feu ennemi il
s'écriait : « Le boulet qui doit me tuer n'est pas encore fondu. »
Il payait de sa personne.
Au contraire, Louis-Napoléon se tient à l'écart : ou se bat à
Borny, il est à Longeville; à Rezonville, il reste à Châlons; à la
journée décisive de Sedan, pendant les charges des cuirassiers
Margueritte, lorsque la flamme dévore Bazeilles, il est a table à
l'hôtel de la Croix-d'Or préméditant sa capitulation. — La France
rugit d'indignation à cette nouvelle. Le 4 septembre fut l'érup-
tion du patriotisme déçu. La dynastie s'est suicidée. Sa résurrec-
tion est impossible. —Cette monographie le prouvera.
INTRODUCTION
Lorsque nous avons cru devoir prendre l'initiative
de l'arrêt qu'a enregistré l'histoire, nous n'étions
déjà qu'un écho, sous la grande voix de la conscience
humaine.
Quand se fera le bilan du passif qu'un César dé-
généré fait peser sur la France, le pays frémira
d'horreur. Vainement le génie, la gloire des armes,
l'habileté diplomatique, la sagesse constitutionnelle
ont concouru à notre grandeur nationale : Le capi-
tal conquis, accumulation des siècles, a été follement
dissipé par un insensé, artisan de désastres. Le
faible intervalle entre le coup d'Etat et la capitula-
tion de Sedan, dix-huit années ont suffi pour perdre
les bénéfices de la royauté séculaire, et ceux du ra-
pide mais fécond passage du régime constitutionnel.
Jamais la pensée d'un grand poète n'a trouvé une
plus terrifiante application : « Il faut des siècles
pour fonder un empire, il suffit d'une heure pour le
renverser. »
Nous pourrions nous arrêter sur cette remarque,
si bien appropriée au sujet. L'auteur va mettre en
relief la pensée de la brochure dans un dernier ta-
bleau. Le bonapartisme, ce négateur de tous les
principes qui oppose au peuple les constitutions de
l'ancien Empire, aux traditions monarchiques la
prétendue volonté démocratique, ne voit, ne pour-
suit qu'un but personnel. Eu 1815, lorsque s'avan-
çait l'Europe coalisée, la coterie implacable pressait
le maître de réimposer par la violence le pouvoir
tombé sur le champ de bataille de Waterloo. Il s'a-
gissait de faire enlever par ses séïdes, les Lafayette,
Dupin, Lainé, ces idéologues (1) qui avaient le tort
de chercher le salut sous les cendres du despotisme
militaire.
Autour de l'homme fatal se reproduit aujourd'hui
le même aveuglement dans l'âpre convoitise de l'am-
bition, et s'agite la coterie acharnée à ressaisir la
proie, A l'instar du maître, ce Protée de notre
temps, des messagers habiles à prendre tous les dé-
guisements, tentent les crédulités, les peurs, les dé-
faillances.
Si ceux que l'on cherché à tromper encore avaient
parcouru, comme nous, les stations de ce Calvaire,
où a été immolée la grandeur nationale, ils s'écrie-
raient en choeur indigné : « Le spectre de nos dé-
solations ne peut revenir en profanateur sur le trône
qu'il a souillé. »
Comme Satan, il fait luire aux foules les mirages
de chimériques biens. Mais la réalité ne serait qu'une
moisson de crimes, de vengeances, de proscriptions,
de spoliations suivies bientôt d'une dernière ruine.
Le Scapin des Fourberies, suivant les circons-
tances et son intérêt, abat ou relève la barrière qui
sépare le bien du mal : Alors la vertu devient crime,
le crime devient vertu. La démoralisation du sys-
tème et du souverain a profondément vicié la na-
tion. Mais quoique puissent dire les Sigisbés de la
sirène bonapartiste, nous le déclarons la preuve dans
nos mains, non jamais celui qui se porte l'héritier
du droit divin, Guillaume, ne saurait défaillir à ses
principes, à ses souvenirs, jusques à en faire le dais
du trône souillé où reviendrait le traditeur de l'ar-
(1) C'est ainsi que Napoléon qualifiait ceux qui prétendaient
garder intacte la dignité de leurs opinions.
mée. On ne prend pas garde que sur ce nom du sire
de Sedan, accouplé au déshonneur, plane l'anathême
qui sort inapaisable du tombeau où descendit pré-
maturément la belle reine Louise de Prusse.
Entre les Hohenzollern et les Bonaparte, comme
entre la France et l'Empire, il y a des abîmes in-
franchissables, — qui ne les voit pas ne comprend
ni la dignité d'un roi, ni l'âme de la France éprise
du courage et de l'honneur.
En vain la Providence, le sort des armes ont pro-
noncé sur l'empereur condamné par ses fautes. Du
pouvoir qu'il avait élevé sur la violation du plus so-
lennel serment, il s'est précipité lui-même dans la
captivité. Celui qui a fait verser tant de sang ne vou-
lait pas risquer le sien. Sa valeur, célèbre dans les
bulletins officiels, s'est évanouie au champ de ba-
taille : il semblait qu'une telle chute n'eût plus qu'à
se dissimuler dans une paisible retraite.
Au lieu de ce que lui prescrivait la pudeur la plus
vulgaire, le bonapartisme intervertit les rôles, tra-
vestit les responsabilités : il y a donc l'urgence
d'un devoir à dégager la lumière. Après avoir lu, on
comprendra pourquoi j'ai décliné l'anonyme. —
C'est à visage découvert que je viens soutenir les
droits de la vérité dans la justice. Puissé-je en ré-
fléchir le rayonnement, sans lequel tout est ténè-
bres! En effet, il y a dans la vie de ces conjonctures
solennelles où se taire, c'est être complice.
Comment contenir l'âme prise de douleur devant
cet océan de ruines et de désolation ? La vue s'y
trouble, la pensée s'y anéantit.
L'homme, aujourd'hui soumis au jugement de
l'histoire, n'a-t-il pas conspiré successivement con-
tre son pays, ses institutions ? Les divers Etats de
l'Europe, la grande république des Etats-Unis elle-
même ont été l'objet de ses trames. Il commença par
rêver, décréter même, un jour, l'annexion de la
Belgique (1).
Hélas ! le peuple, abusé par le charlatanisme or-
ganisé qui avait accaparé jusqu'au monopole de la
publicité, doit savoir aujourd'hui que le dictateur
a étrangement employé les forces que lui a livrées
le coup d'Etat sanctionné par les plébiscites, ce grand
remords national. Il n'a servi qu'à féconder les anar-
chies par l'anarchie d'une origine criminelle ! Jamais
expiation n'a été plus terrible.
Nous avons recueilli une bombe prussienne sur le
champ de bataille de Bazeilles ; elle fut inoffensive,
comparativement à celle que le bonapartisme fit
éclater sur la France trompée. La première n'a at-
teint que quelques individus, ce qui est déjà trop ;
la seconde laissait une nation gisante sous le coup
de l'ennemi. Voilà le legs de Napoléon III.
L'heure est venue d'ouvrir l'instruction crimi-
nelle ne laissant aucune issue aux faux-fuyants.
Combien de faits, de témoignages accablants vont
surgir !
L'auteur de tant de maux est celui qui, au mépris
des avertissements de M. Thiers, ce Nestor de la
politique, a follement abandonné les principes du
droit international.
Les captivités de ces armées, arrachées à la pa-
trie, les hécatombes de la mort, tout se réunit pour
attacher l'anathème à ce nom fatal, Bonaparte.
Ecueil où la liberté, comme la nationalité, l'Eglise
comme la philosophie, trois fois ont failli se briser !
COMTE ALFRED DE LA GUERONNIÈRE,
Château de Thouron, Haute-Vienne.
(1) Le maréchal Saint-Arnaud s'opposa à l'attentat. Cette trame
ne fut point abandonnée, comme en témoignent les papiers des
Tuileries.
L'HOMME DE SEDAN
DEVANT L'HISTOIRE
1
J'ai écrit sans crainte et sans préoccupa-
tion d'intérêt, ces motifs-là m'étant étran-
gers.
TACITE, Annales.
Un homme s'est rencontré, non tel que Cromwell,
pour faire amnistier son usurpation par la gloire et
la prospérité nationales. A l'encontre du Protec-
teur, le prétendu sauveur de la mascarade sanglante
du 2 décembre, a engagé, a profané, et finalement
perdu le patrimoine sacré, remis en ses mains, par
un peuple pris du vertige d'un nom fastique. —C'est
par ce sortilége, qui entraîna la foule dans le piège,
que le berneur des paysans a pu follement boule-
verser la tradition des âges, faire insulter la gloire,
— emprisonner les plus illustres de l'armée, de la
tribune, — flétrir les plus honorables services, —
démoraliser le suffrage universel, au sein duquel il
plaçait le ver rongeur de la candidature officielle,,
—désorganiser toutes les branches, — faire pul-
luler les traitants, les péculats, les désordres en tout
genre, allant jusqu'à offrir au pays une fausse ar-
mée, un matériel mensonger, — enfin pour dénoue-
ment tragique de cette comédie de vingt ans, lui
1.
— 10 —
donner la capitulation de Sedan, cet abîme dont
l'étranger même ose à peine sonder la profondeur.
Le jour du plébiscite investissant un homme du
pouvoir monstrueux d'amener tant d'abominations,
restera à jamais maudit. C'était le uhlan qui devait
venir dans nos villes et nos campagnes réquisition-
ner la vie, l'honneur, la fortune, la liberté : c'était
le champ de bataille où sur un lit formé de cadavres,
hurlent, sous la douleur d'horribles blessures, ceux
qui retiennent un souffle de vie qu'ils exhalent dans
l'agonie des plus cruelles souffrances.
II
Maître de la fortune publique, chef d'une bande
de séïdes, — enrôlant les ambitions, les cupidités,
— enlaçant le pays dans les rets d'une police in-
nombrable , — désorganisant l'armée pour donner
à sa personne une garde prétorienne où la patrie
s'éclipsait devant l'homme distributeur des grades
et des croix, — comptant, dans tous les recoins
d'une administration formidable, des condottieri
prêts à tout, il inaugura son pouvoir par un
massacre et les proscriptions. On a raillé les
symboles qui empruntent leur prestige au passé,
où la religion s'unit à la tradition héréditaire,
sous le bandeau des souvenirs qui moralisent une
nation. Reims et son ampoule ont fourni aux
Beaumarchais de la critique un texte d'inépuisable
satire. Serait-ce mieux de canoniser la dérision
plébiscitaire, sous la pression des commissions
mixtes? Pour cette investiture, il y a deux vedettes,
l'ignorance et la peur. — On peut raccoler les oui,
le sang reste, ils ne le lavent pas.
— 11 —
Qui ne frémit en songeant à cette nuit du 2 dé-
cembre, quel tableau en a été fait! Mais ces hor-
reurs, les émotions qui s'y rattachent, sont indes-
criptibles et mettent en mémoire ces paroles : « le
sang appelle le sang, comme l'abîme appelle l'a-
bîme. » Malheureux peuple, que celui où le gouver-
nement a une si criminelle origine ! Elle impliquait
une série de crimes, de hontes et de désastres : Se-
dan devait sortir de ce prétorianisme qui, violateur
de la Constitution, était condamné dès lors à se sui-
cider lui-même par l'indiscipline. Qui contestera que
Louis-Bonaparte ne se soit traîtreusement faufilé
par une voie de sang, à l'aide d'un système de ter-
reur? Encore Napoléon, venant après Lamartine, qui
avait tenu dociles la foule et les clubs révolution-
naires ; après Cavaignac, Lamoricière, Bedeau, qui
avaient désarmé l'émeute de la rue, n'avait pas
pour excuse la patrie à sauver ; qu'était-il donc, si
ce n'est un exploiteur qui, se couvrant du masque
de l'ordre, créait le désordre? Sous le vain prétexte
de protéger la société, il venait ouvrir pour elle,
pour l'étranger et la nation, cette série de défiances,
nécessitant ces armements ruineux. Ils couvaient
Sedan, la plus funeste page de l'histoire de France.
Que de douleurs encore dans les Arcana de l'avenir!
Voilà ce qu'a valu le régime qui préluda par le
2 Décembre, nuit sinistre d'un crime gros de tant
d'expiations ! Les souffrances, les misères, les lourds
impôts, la mort, les humiliations se sont succédé,
sans compter ce qui suivra. Les rançons impliquent
la responsabilité exclusive de l'empereur, aux termes,
même de sa présomptueuse revendication.
On ne saurait assez mettre en regard du suffrage
universel éclairé par l'expérience l'erreur du plé-
biscite. Grâce à cet engin de l'ignorance, la France
a été la victime d'un César d'aventure. On prit
— 12 —
l'homme de prestance à cheval dans les revues pour
le génie de la victoire... La mise en scène remplace
la réalité.
Quelques jours ont suffi pour montrer de quels
matériaux et de quels hommes se composait cette
fabrique de l'Empire dont la dorure cachait tant de
décrépitude. Au bout de sa carrière d'expédients,
croyant entendre déjà l'anathème des partis, —qu'il
avait trahis tour à tour, — Louis-Napoléon veut
finir, non en chevalier, non en héros, il ne songé
qu'à sauver sa personne. Lui-même fournit la ser-
rure qui va river la chaîne de captivité d'une armée,
sur laquelle reposait le sort de la France. L'ambi-
tion exclusive d'un parjure se joue de l'une et de
l'autre.— Alors, emportant les débris de ses splen-
deurs insensées, étalage sous lequel, aux yeux de la
foule hallucinée, il dissimulait sa petitesse, il ne
rougit pas de montrer à son vainqueur, aux Ger-
mains étonnés, le contraste de tant d'humiliations
avec la file des chevaux qu'il transporte dans un
somptueux exil. — Les récits de ceux qui l'ont vu,
à cette heure, respirent une pénible impression.
Comment ne pas la ressentir, alors que cet homme,
source de tant de misères et de larmes, son éter-
nelle cigarette à la bouche, ayant pour réponse aux
plus saisissantes causeries le continuel tic du tour-
ment de sa moustache, lorsque, disons-nous, cet
envoyé de la fatalité, que le chrétien nomme plus
justement la colère divine, va s'abriter, impassible,
dans le luxueux palais du triomphateur, aumône
que celui-ci fait au vaincu.
Ce règne de dix-huit ans a frayé la voie de la
décadence sur laquelle devaient s'entasser tant de
deuils et de ruines.
43 —
III
Le pouvoir conquis par le crime ne fera
jamais régner la vertu.
TACITE.
Ah ! celui qui écrit ces lignes, faisant écho à la
grande voix de Chateaubriand, son premier et glo-
rieux maître et modèle, crie à son tour : « Non, je
ne yeux et ne puis croire que j'écris sur le tombeau
de la France. »
L'illusion d'un nom fit prendre le change à la
foule sur le prétendant incapable (1). Le peuple abusé
éleva de ses propres mains au sommet de l'Empire ce
souverain du désastre. Il enveloppe la patrie qui,
comme Rachel, veuve de sa gloire, pleure ses en-
fants. Ce sauveur, comme il s'intitulait fastueuse-
ment, lui a-t-il fait assez boire au calice de douleur
et de honte?
L'intérêt national, en politique aussi bien que dans
l'ordre économique, a été toujours jeté en holocauste
aux nécessités purement dynastiques. Le fanatisme
d'un nom divinisé par la légende napoléonienne
a eu une grande part à nos malheurs. Encore
dans beaucoup de provinces le laboureur enivré par
le souvenir des fastes du premier Empire, après tant
de revers propres à dégriser, croit la victoire insé-
parable de ce symbole, l'aigle et l'empereur. Vaine-
ment on évoque les sinistres défaites ; on vous ré-
plique : « trahison : un Napoléon ne peut être vaincu
(1) L'illustre Berryer l'avait caractérisé en trois mots: Cette
grande insuffisance. On n'en tint pas plus compte que de l'aver-
tissement sorti des angoisses patriotiques du sagace M. Thiers :
« l'empire est fait, »
— 14 —
que par elle. » Demain leur fétiche sous le sceptre
les entraînerait à des aventures dont le dénouement
inévitable serait un nouvel abîme. C'est incroyable ;
il semble que l'on voit passer devant soi la folie
conduite par la fatalité.
IV
Ces mystères d'iniquité — ces tripotages de toutes
sortes empruntant les formes de pot-de-vin, ces au-
dacieuses mises en commun de bénéfices à prélever
par les associés sur la crédulité publique, drainant
l'épargne des familles, affectant le capital provincial
— ces marchés usuraires, l'exploitation des fourni-
tures, les devis surfaits dans le monopole des travaux
publics et adjudications d'Etat: la commandite de
toutes les cupidités liguées ensemble contre cette
pauvre nation livrée en proie aux cormorans, — les
licences accordées par le conseil d'Etat et le souve-
rain ayant la manche large, à des sociétés de mal-
heur, — les agents financiers transformés, un
beau jour, en pêcheurs pour appâter, amorcer le ca-
pital en faveur du Mexique, guerre entreprise pour
le profit de quelques spéculateurs, grâce à une
docile majorité vainement avertie par Thiers : —
tels sont les souvenirs qui non-seulement blessent
la France, mais encore l'humanité, aussi l'honneur
des couronnes, dans la moralité dont les gouverne-
ments doivent l'exemple aux peuples. Ah! voilà des
témoignages qui se lèvent accablants, solennels,
pour protester contre une ténébreuse intrigue de
l'empereur déchu et ses associés; de leur part, il
faut s'attendre à toutes les folles conceptions ; on
dirait des joueurs désespérés. Pour retrouver leurs
15
grasses prébendes non conquises par des services,
mais fruit de l'abjecte courtisanerie, que ne feraient-
ils pas !
V
Une rumeur d'invention bonapartiste témoigne de
l'excès de l'audace dans l'exploitation des mines
inépuisables de l'absurdité. Il s'agit du concours que
donnerait la Prusse à la restauration du sang qui
fut le fléau des peuples et des rois. Napoléon Ier,
nouvel Attila, voyait un ennemi là où la majesté du
temps et de la gloire avait imprimé le sceau d'élec-
tion. Il débuta par l'assassinat du dernier rejeton
des Condé. Larron des couronnes même par le
guet-apens de la ruse, témoin l'Espagne, il renversa
ou abaissa tous les trônes. Insulteur froidement
cruel de la mère de Guillaume, il laissait un volcan
de colère au coeur d'un peuple dont la France plé-
biscitaire, folle, chauvine, est la victime aujour-
d'hui.— Quand on a le respect de son nom, celui de
l'opinion du inonde, on n'assume pas gratuitement la
responsabilité d'un outrage qui appellerait le toile de
l'Europe. Là, il n'y a pas deux manières de sentir,
de percevoir, de conclure ; ce n'est pas une règle
autre à Berlin qu'à Paris, à Londres qu'à Saint-
Pétersbourg.
L'écho de la cabane répond à la voix des villes ;
l'ouvrier, dans son échoppe, concorde avec l'aristo-
crate, lorsqu'il s'agit d'honorer ce qui est grand, de
flétrir ce qui est odieux. —Voilà ce qu'on appelle
l'opinion : elle assigne à chacun sa place. La no-
blesse des actions se détache dans sa lumière ; le
stigmate se pose sur les profanateurs.
Ainsi donc, à ce point de vue, il est facile de faire
— 16 —
la part de chacun et de pressentir le cours des choses.
Quelque prix que pût offrir Louis-Napoléon, le bé-
néficiaire d'un pareil marché, quelque disposé fût-il
à fouler toute décence, à faire du peuple dont son
nom a surpris la confiance, la litière sanglante d'une,
âpre convoitise, succédant à l'ambition effrénée qui
lui a fait engager la guerre, sous un fallacieux pré-
texte, oh ! ce n'est pas un roi qui, descendant à
la bassesse d'un pareil trafic,entrelacera le laurier
de la victoire d'une telle honte.
Ce serait là le prix du sang versé à torrents,
de ruines par milliards, tapissant la France, et re-
fluant sur l'Europe atteinte elle-même dans l'anéan-
tissement de tant de valeurs, où puisaient son com-
merce et son industrie ! Quelle ironique compensa-
tion au deuil de tant de familles qui, en Allemagne,
pleurent aussi des héros confondus dans l'ossuaire
des nôtres, sur les champs de bataille d'une guerre,
dont est uniquement responsable cet homme sinistre.
C'est justice d'y solidariser sa majorité formée parla
candidature officielle (1).
La fatalité est inhérente à certains personnages.
(1) Un homme dont l'atticisme de langage burinait la pensée,
M. Cousin, me disait un jour : « Napoléon me fait l'effet d'un
pirate qui, envahisseur d'une ile, veut légaliser sa déprédation :
voici comment il s'y prend : il occupe l'escalier et le rez-de-
chaussée et se fait le truchement des communications entre les
intérêts et classes : il dit aux pauvres, aux travailleurs rélégués
dans les dessous inférieurs, en leur montrant les étages supé-
rieurs : « Vous entendez ces cris de joie des riches, des privilé-
giés, ah! les égoïstes, ils vous laisseraient mourir de faim, mais
fiez-vous à moi, pauvreteux que vous êtes, je vais les mettre à
contribution pour vous secourir ! » Alors ou découvre la pers-
pective chatoyante du socialisme; puis se retournant, ce trom-
peur, par inclination et calcul, dit aux riches : « Vous entendez
ces rugissemens de convoitise contre vous, on veut vous dévo-
rer, le spectre rouge vous guette, moi je le contiendrai, je
l'anéantirai; seulement, cela exige de grands frais; on ne sau-
rait trop payer sa sûreté. » Alors on accroît l'impôt, on multi-
plie les emprunts. « Je n'ai rien tant peur que de la peur, disait
— 17 —
Le paysan, en vérité, trop souvent a perdu sa raison
quand il entendait prononcer ce nom : Napoléon.
Tout est là pour lui. Les hommes d'Etat, les li-
bertés constitutionnelles, les forces des autres pays,
pure chimère à ses yeux. Rien ne valait, tout cédait
au catéchisme napoléonien, un petit almanach tenu
pour plus vrai que l'Evangile du Christ. Le culte de
la légendaire redingote grise faisait pardonner, louer
même les crimes du second Empire. A cette sinis-
tre lumière se découvre la cause des malheurs de
la France.
VI
Ah ! votez, votez des plébiscites pour la
paix, pauvres diables de paysans !... Votez
des bons de paille, de foin, de viande,
des milliards et des provinces pour le
Prussien ! C'est l'honnête homme (Napo-
léon) qui vous promet la paix, celui qui
a violé son serment, ayez confiance dans
sa parole. Chaque fois que je pense à
cela, les cheveux m'en dressent sur la
tête.
(CHRISTIAN. Histoire du plébiscite, pu-
bliée postérieurement à ce livre,
édition belge.)
Ce n'est pas un tableau fantastique, mais la fidèle
esquisse d'un désastre, qui reporte sur celui au-
quel en revient la principale part une responsabi-
lité plus brûlante que la tunique de Déjanire. —
le sage Montaigne. » On sait, en effet, où aboutit cette double
mystification.
Sous la foudre de ses fautes sans exemple, après Sedan, après
cet acte inexplicable que l'armée prisonnière nppelait la trahison
impériale, cet homme serait assez étranger au sens moral pour
imaginer que le vainqueur favorisera le retour de sou prison-
nier sur le trône ? Contre ce sacrilége les flots de sang versé
se souleveraient d'épouvante. Comment l'hôte de Willemshoehe
ne voit-il pas que les spectres, les prisonniers, les familles frap-
— 18 —
Voit-on ce que cette entreprise lugubre de l'oeuvre
de l'élu plébiscitaire a enfanté de souffrances hu-
maines dans le présent, légué d'onéreux sacrifices
aux générations futures ? Qui peut mesurer la pro-
fondeur de l'abîme qu'a ouvert la présomption
frayant la route par le crime et la désorganisation, à
cette grande catastrophe ?
Quoi! Guillaume, cet orgueilleux monarque qui
invoque le droit divin, lui l'héritier opiniâtre, plein
de foi, du grand Frédéric, s'accouplerait au socia-
lisme dont Napeléon a fait l'enveloppe de son arbi-
traire sans frein ! — Le comte de Bismark, sans nul
doute un grand architecte d'Etat, — planisphériste
d'un nouvel Empire s'oublierait, au point de blesser
la fierté des couronnes atteintes dans l'essence de
leur droit traditionnel par cette impossible résur-
rection ! Admettre que souverain, chancelier, gou-
vernement de la Confédération du Nord, puissent
rouler si bas du sommet de leurs principes, — voici
ce que nous refusons de croire. Tout homme qui
serespecte, à quelque parti qu'il appartienne, doit
donc considérer comme apocryphe cette prétendue
participation, ou propension, à un projet aussi scan-
daleux. Une vilainerie de cette nature serait l'op-
probre sur le front le plus glorieux.
Le souverain déchu, à défroque plébiscitaire, sous-
crivant à toutes les capitulations antinationales, n'as-
pire qu'à se ruer, de nouveau, sur sa victime, la
France. C'est l'abomination qu'il rêve et trame, sans
pées, tous, jusqu'aux dieux mânes des maisons incendiées, uni-
raient le murmure inapaisable de leur malédiction ! Quoi ! une
guerre à laquelle se rattache cette tragédie, ouverte par l'agres-
sion de.Saarbruck, pour donner à l'enfant le baptême de feu, qui
s'est continué par Wissembourg, Woerth, Bazeilles, Sedan, Metz,
Paris, une telle guerre se dénouerait eu relevant le trône san-
glant de celui qui l'a conçue et conduite à tant de tombeaux! Ce
livre a pour but de montrer que c'est impossible.
— 19 —
tenir aucun compte de Sedan, où, par une raison qui
se fait transparente, il a livré l'armée française ran-
çon de sa personne. Devant ce nouvel attentat, un si
grand choc des consciences se ferait, que l'audace,
si elle pouvait aboutir, par un coup de main ou une
perfidie, s'affaisserait le lendemain sous le poids de
la honte. Contre elle commencerait par s'élever l'a-
nathème du soldat ; il fallait l'entendre à Sedan ; il
fallait le voir défiler, la rage dans le coeur, en lon-
gues files, sous l'escorte des vainqueurs ; il faut avoir
recueilli ses récits et jugements sévères; il faut
avoir visité ce vaste champ où la défaite était écrite
d'avance, où le soin de la sûreté de l'Empereur do-
minait la question militaire et nationale ; on sent
partout la fatalité dans laquelle cet homme enve-
loppe, par des fils diaboliques, généraux, armée, pré-
sent, avenir !
Ainsi l'histoire, écho courroucé du sentiment pu-
blic, n'aura pas à gémir sur une restauration où le
crime entraînerait, comme le spectre dans la danse
macabre, la victoire, la politique, et la diplomatie
de l'Europe.
Supposer que le futur empereur d'Allemagne, qui
en recevant la déclaration de guerre, au milieu de
sa famille, entouré de Moltke et de Bismark, pre-
nait le ciel à témoin que Napoléon était l'agres-
seur (1) responsable; — s'imaginer que lui et le
Richelieu allemand acceptent la souillure d'un
compte à demi avec le contact napoléonien : à
moins de voir cette profanation par nos yeux, à
moins d'entendre par notre ouïe rétracter le lan-
(1) Plus tard Guillaume le séparait de la France. De ce langage
il résultait que le coupable tombé, il aurait été juste et humain
d'arrêter la guerre dont, suivant le roi de Prusse, son prisonnier
est le seul auteur.
— 20 —
gage auquel ils nous ont accoutumé depuis 1866
et que nous avons caractérisé ailleurs, jusque-là
nous ne croirons pas qu'ils puissent s'envelopper
dans le linceul d'une pareille infamie. — Quelles
que fussent les conditions qui leur seraient offertes
par l'humilité de leur vassal, ils reculeraient devant
la diabolique responsabilité du retour d'un règne
qui a réuni toutes les anomalies démoralisatrices.
VII
L'affaire des adresses provoquée par M. de Mor-
ny, figure élégante sous laquelle se dissimulaient
tant de passions, fut sur le point d'allumer la guerre
avec la Grande-Bretagne. Le conflit, dont le même
souverain a pris l'initiative à l'égard de l'Allemagne
alors qu'infidèle il retenait dans une infériorité nu-
mérique l'armement de la France, fut le coup dés-
espéré d'une dynastie en détresse : son égoïsme en-
gageait dans son sort la fortune d'un grand peuple.
Il ne faut pas laisser au subterfuge, à la mauvaise
foi, un accès pour reporter le blâme sur qui les a
avertis. La paix (on ne saurait trop établir les faits
donnant pour chacun la mesure de sa responsabilité),
M. Thiers en avait tracé le programme : — il était
accepté par le roi de Prusse, — l'opposition s'était
ralliée à l'esprit, à la pensée du célèbre homme
d'Etat. — Le Times, ce journal d'une grande auto-
rité, a, dans des articles de la plus haute portée,
mis en relief tous les torts de l'empereur. La morale,
le sentiment de l'Europe, l'intérêt et l'honneur de
la France condamnent le césarisme napoléonien, ce
symbole brûlant de la guerre et de la perfidie.
— 21
VIII
Les lugubres lauriers de Sadowa devaient ramener
la massue de l'hégémonie prussienne sur le pâle
héritier de Napoléon 1er, dès lors qu'après avoir
souscrit à l'établissement d'un empire allemand, tout
à coup il veut, par un procédé oblique, réagir contre
ce qu'il avait encouragé et théoriquement consacré.
Cet incapable, auquel l'officiel et une presse gagée
prêtaient la profondeur d'un immense génie, n'avait
pas vu que proclamer maudits les traités oeuvre de
M. Talleyrand, surprise faite aux vainqueurs, c'était
préparer sa propre déchéance. — Grâce à lui, la
France suspecte compromise dynastiquement, par le
retour même à la dynastie Bonaparte, très fatal ma-
riage, était encore — politiquement — isolée par
le fait même de ces façons d'un capitaine Fracasse,
qui n'avait rien à offrir que cette perpétuelle ren-
gaine des souvenirs d'une autre époque. Evoqués à
tout propos ils devenaient une injure, un agacement
pour les gouvernements et les peuples étrangers.
Ah! si les morts frémissent aux bruits de la terre,
celui dont le prince de Joinville alla chercher les
cendres à Sainte-Hélène, et qui reçut l'hommage
d'une grande nation, doit rejeter son linceul, sous la
honte imprimée à son nom légendaire par Napoléon
le Petit. Ironie de la Providence ou plutôt expiation
des crimes de ce sang !
X
L'ordre des intérêts de la Confédération du Nord
n'est pas moins concluant contre cette restaura-
— 22 —
tion. Devant l'effusion du sang allemand prix de la
guerre, prétendre ramener celui auquel s'attache
cette responsabilité, plus dévorante que la tunique
de Nessus, ne serait pas moins injurieux pour
l'Allemagne bafouée que pour la France indi-
gnée (1). Il appartient à des politiques à courte
vue, à des abâtardis de la ruse, aux fauteurs du
mensonge, aux terriers des mines secrètes, des
embuscades honteuses, d'avoir pour instruments des
êtres subornés, prêts à tout. Autrefois, sur des peu-
ples barbares vaincus par eux, les Romains établis-
saient des rois leurs créatures. Des moyens analogues
sont pratiqués dans l'Inde, des rajahs pensionnaires
de l'Angleterre règnent sur une race dégradée livrée
à leurs rapacités ! Mais, où se trouvent la parité, l'a-
nalogie des lois et des moeurs? Qu'y a-t-il de com-
mun entre la France, sa nature, l'esprit qui la pos-
sède et les castes avilies de l'Inde?
Ainsi le code de l'honneur, la logique des intérêts
eux-mêmes, si souvent en contradiction, s'accordent
en cette conjoncture, pour dire à l'homme déchu qui
ne vit dans l'élévation extraordinaire à laquelle il
parvint que l'idolâtrie d'un nom : « Homme de mal-
heur, vous avez perdu un peuple ; votre règne sur
une nation chrétienne serait la profanation de tout
ce que l'Evangile prescrit et l'honneur réclame. »
Que pourrait être un empire repétri avec des mi-
sères si lamentables, surgissant de tant de sang et
de ruines ? Il serait une insulte aux chaumières in-
cendiées, aux populations chassées sans asiles, aux
famines, cortège d'une pareille guerre, — aux ma-
lédictions formant un concert infernal dont l'écho
troublerait l'Europe, en figeant le remords au coeur
(1) La Russie a été très explicite dans son anathème contre la
dynastie napoléonienne et Louis Napoléon, tout en gardant ses
sympathies pour la nation française.
— 23 —
des complices. — Il semblerait la statue du com-
mandeur sur le trône de Louis IX, pour en faire
descendre, au lieu du doux rayonnement des vertus
du saint roi, la vengeance, la colère, le désespoir.
X
Les milliers de visiteurs qui parcourront les
champs du carnage ressentiront tous la même im-
pression. — La stupeur de la ville de Sedan, témoin
de la défaillance de son hôte impérial, — ce lugubre
exode de 90,000 soldats partant pour la captivité, —
ces officiers prussiens étonnés d'une soumission sans
exemple dans les annales de la guerre, — un empe-
reur qui aspire à se rendre, au lieu de combattre,
et de passer, lui et les siens, par la trouée qu'offrait
le général Wimpfen,—ce dédain qui ne laisse tomber
des lèvres glacées un seul mot de sympathie pour ceux
dont il a causé l'infortune, — tout devrait faire ren-
trer dans les catacombes les plus reculées l'auteur de
cette tragédie.
Devant cet océan formé par toutes les misères
humaines, s'il n'est pris de l'endurcissement de
quelques incorrigibles, qui oserait arborer la fausse
enseigne d'un tel empereur ! Ce serait la plus grande
injure que pourrait ambitionner la démagogie pour
la majesté royale. Quel souverain de sang, quel
chef d'Etat, sans que l'explosion de toutes les cons-
ciences n'éclate en volcans, consentiraient à donner
à l'intrus apportant le maléfice de son origine et.
de sa honte, ce titre prescrit par l'étiquette : « mon
frère ? »
Cet appui que la Prusse et M. de Bismark prête-
raient à une restauration bonapartiste, n'est que
fausse optique de la duplicité des charlatans voués à
— 24 —
parti, ou d'une ignorance s'abusant sur les vues des
cabinets. Il ne faut pas oublier que pour un tel des-
sein, outre les obstacles de la politique, les con-
damnations de la morale à braver, il y a la tradi-
tion Hohenzollern, l'irritation filiale de Guillaume :
il ne peut conniver avec le tripotage bonapartiste :
une rapide esquisse du passé servira d'horoscope
au,pronostic de l'auteur (1).
XI
Frédéric-Guillaume III avait reçu de Napoléon,
après la bataille d'Iéna, une de ces injures que les
simples particuliers eux-mêmes ne pardonnent et
n'oublient jamais. Sa femme, la reine Louise, dont
toute l'Allemagne admirait la beauté et le noble
coeur, avait été plaisantée grossièrement dans le
Moniteur, et ce n'était pas assez pour Napoléon de
vaincre ses ennemis, il aimait à les ridiculiser. Dans
les bulletins de la grande armée, il la comparait,
tantôt à la belle Armide habillée en amazone, por-
tant l'uniforme de dragon et soufflant le feu de la
guerre ; tantôt à lady Hamilton, la célèbre maîtresse
de Nelson, si bien peinte par Lamartine, « mettant
la main sur son coeur et regardant le bel empereur
de Russie. » Caulaincourt, avec le grossier langage
d'un soldat, calqué sur celui du maître, disait, à
p opos d'un voyage fait par le roi et la reine de
P usse, et dont on cherchait le but politique : Il n'y
(1) Quelques semaines après cette publication, septembre
70, l'auteur publiait la Prusse devant l'Europe. Une préface
ciale, rédigée pour la 4e ou 5e édition de cette oeuvre, a
staté, en vertu d'un document authentique, que cet abomi-
le projet de la connivence de la Prusse pour la restauration
ériale n'était que la machination d'une conception bona-
iste. Toujours un complot, maladie chronique.
— 25 —
a point de mystère, la Reine vient coucher avec l'Em-
pereur (1).
La fureur et la haine des Prussiens se réveillent
encore implacables à ce souvenir. Le ressentiment
était resté au coeur du fils devenu Roi. Il l'a trop
prouvé pour nous.
Les procédés de Napoléon Ier à l'égard des Ger-
mains, sont devenus l'impitoyable loi de Guillaume
contre les Français. Triste retour des choses hu-
maines! expiation providentielle, qui fait payer les
peuples pour les fautes du souverain !
Tel est le trésor de vengeance, de haines, de re-
présailles que ce nom de Bonaparte a légué à la
France : enfin il a élevé l'injure jusqu'à faire Né-
mésïs frémissante d'un de ces outrages qui ne lais-
sent plus de place qu'à la revanche. Tel fut le jour
où Napoléon se rend au lieu de repos du grand Fré-
déric, et saisissant l'épée qui surmontait son tom-
beau, s'écrie : « Qu'elle ne pouvait plus être soulevée
par un peuple dégénéré. »
Le pays qui prodigua les oui au plébiscite de
1 870 devait payer cher l'embauchage où il a laissé
surprendre son vote. S'il pouvait devenir oublieux
des leçons que le malheur rend terriblement sensi-
bles, c'est que tant d'aveuglement, d'indignité ne se
montreraient au monde, que pour lui donner le droit
de placer le mépris, comme pierre sépulcrale sur la
nation assez avilie pour accepter l'auteur de son
abaissement et de sa ruine.
Non, un peuple ne peut devenir la proie du vam-
pire qui l'a épuisé et accablé de tant de désastres.
Bien loin de son oncle l'organisateur, Napoléon III,
qui avait reçu de la France tant de millions pour le
chapitre du ministère de la guerre, avait détourné
partie de ce fonds.
(1) Inconvenant et calomnieux langage.
2,
— 26 —
Le prétendu contrôle du pays par un Corps légis-
latif composé des candidats officiels était dérisoire.
Il est reconnu que les régiments n'avaient pas
leur effectif.
La France croyait, puisqu'elle payait en consé-
quence, posséder une armée formidable. Illusion !
c'étaient des tableaux fantastiques, auxquels man-
quaient les hommes. Les sommes n'en étaient pas
moins retenues.
A-t-on été trompé, bon Dieu ! —C'était le virement
du désordre dans une trahison, puisque en désar-
mant la patrie, c'était la livrer.
Le régime de mensonge universel, inhérent à
l'homme qui avait usurpé le pouvoir, devait avoir
pour finale un désastre.
L'Empire avait une armée formidable en appa-
rence. La nation expie la faiblesse de s'être mise à
la discrétion d'une dictature qui n'avait que l'éti-
quette de son nom.
Nous ne manquions cependant ni de soldats,
ni de dévouement, ni de ressources, mais de tête
nous n'en avions pas.
La faute qui a amené la catastrophe se caractérise
par le vide des alliances, que fait évanouir l'avène-
ment napoléonien; il faut ajouter l'insuffisance des
forces dans des effectifs qui étaient purement budgé-
taires. Est-il un crime plus grand que d'envelopper
dans de pareils désastres la nation qui avait tout
donné ? Vouloir réhabiliter, ramener l'homme, la race
auxquels s'attache une telle responsabilité, c'est
vouer un peuple aux dieux infernaux.
27
XII
UN APPEL A LA PROBITÉ, A LA RAISON, A LA
JUSTICE
Etrange anomalie ! - Quoi ! voici un être tombé,
comme si le doigt de Dieu avait marqué sa chute ; —
voilà qu'à des révélations, à des découvertes sou-
daines, on reconnaît qu'on avait sur le trône un
aventurier ; finalement ce berger loup a été le tra-
diteur de l'armée qu'il n'a su ni organiser ni diri-
ger. Quoi, cette légende de défaillances, qui serait
longue à décliner, se transformerait en titre l'em-
portant sur tous les autres ! Ceux de la liberté répu-
blicaine, la prospérité, la paix d'un gouvernement
constitutionnel où l'hérédité n'est que la digue aux
ambitions contenues ; rien de tout cela ne vaudrait
plus!
Les droits du guet-apens du 2 décembre, les
manques de foi répétés envers l'Europe, la religion,
la liberté; le Mexique, Wissembourg, Woerth,
Sedan, tous les désastres dont Napoléon III est
l'auteur lui assureraient la préséance! Le vaincu, à
son défaut, le baptisé du feu de Saarbruck en sai-
sissant perfidement, le manche, viendrait tout écar-
ter avec le balai souillé par l'abjection de tels souve-
nirs ! Ah ! peut-on croire qu'il y ait, dans ce siècle,
un souverain, une force, un embauchage, par la
terreur, susceptibles de faire dévorer à la France un
pareil affront, de courber la conscience de l'Europe,
l'arrêt de l'histoire sur le billot d'une pareille ty-
rannie ?
— 28 —
L'ancien prisonnier de Ham a pu dérober une cou-
ronne à l'aide de dissimulations, de trames, sous le
couvert d'un nom dont il a fait le piége national.
Que de forces accumulées par les siècles, le génie,
la politique, les arts, ont été absorbées ou perdues
par le suborneur des plébiscites! La razzia impé-
riale a eu pour complice la faiblesse de ceux qui,
par peur, se sont attirés le grand mal de la guerre,
de l'invasion ! Ils n'ont rien voulu entendre : tous,
à l'heure fugitive, ils marchaient les yeux fermés, le
coeur léger, à un avenir où devait se rencontrer l'ex-
piation des fautes.
Celui qui écrit cet opuscule a vu le bonapartisme
conspirer contre le repos de l'Europe non moins que
contre les libertés nationales ; il a suivi pas à pas
toutes les folles conceptions, les turbulences, les
menées de cet étrange alchimiste de tyrannie, de
carbonarisme, Louis-Napoléon. Tantôt il voulait mu-
seler l'esprit moderne dont il avait peur, tantôt il le
poussait jusqu'au paroxysme de la démagogie contre
les rois. Après les avoir appelés dans ses palais, où il
croyait les séduire par le luxé d'un parvenu abusant
de tout, il ourdissait la conspiration contre ceux
qu'il avait environnés de plus de soins.
Au dernier acte du drame, se sentant perdu, il
laissait ses infimes agents répandre dans la gent
rurale les semences d'une jacquerie nouvelle. On
provoquait les ombrages de l'ignorance toujours
crédule. Alors que, dans la province, les esprits
éclairés convergeaient vers la sage politique de con-
ciliation dont M. Thiers s'était fait l'organe, aux
seuls applaudissements de l'opposition solidarisée
dans sa sagesse, on excitait toutes les jalousies d'en
bas. Quelle fascination attachée par le premier Na-
poléon, dans les campagnes, à ce nom fatal !
On accusait, tour à tour, « constitutionnels, orléa-
— 29 —
nistes, légitimistes, catholiques, républicains (la
chanson variait suivant les zones), de trahir l'empe-
reur. » Nous l'avons dit : M. de Moneys, dans le
noir Périgord, a été victime de ces nouveaux can-
nibales surexcités par la propagande dynastique.
Partout c'était le même feu grisou souterrain de
calomnies, d'excitations, lorsque la République est
venue donner aux masses perfidement abusées de nou-
velles préoccupations. D'un autre côté, le parti
bonapartiste attisait la guerre et livrait à la dérision
de ses journaux et au discrédit, par son agence de
calomnies, le patriotisme éclairé, en chaque district,
où il revendiquait la paix.
Que la lumière se fasse et bientôt on saura discerner
les hommes qui, compromis avec l'empire et par l'em-
pire, sacrifieraient la France et le monde, la reli-
gion, leur patrie, à leurs convoitises d'un jour, —
triste race, qui a acculé le pays à l'abîme qu'il borde
aujourd'hui !
Au moment où nous écrivons ces lignes, voici que
tous les échos de l'Europe, depuis la Néva jusqu'à
la Tamise, retentissent du même cri d'horreur,
« racca » sur l'homme fatal qui, par la corruption
inhérente à sa duplicité, a scandalisé la civilisation
et courroucé le Ciel contre le pays qui a souscrit
à cet ignoble césarisme. Que la dynastie qui a placé
sur elle-même un stigmate que rien n'effacera dé-
sormais, se dérobe derrière les millions conquis sur
le plus grand désastre des temps modernes, dont la
cause dévoilée laisse douter si une telle monstruo-
sité était possible, accouplée au trône ! Le murmure
de l'armée, la malédiction de tant de familles, les
legs d'un absolutisme inepte et prodigue, excluent
à jamais la race qui a valu à la France le malheur
immérité de tant de déceptions et de profanations.
Le temps de l'expiation devait venir pour cet
2.
— 30 —
homme au masque déteint de son oncle, pour ce
sauveur imaginaire qui n'a su faire autre chose que
de tout rapporter à lui et à ses créatures et d'en-
lever au droit, à la moralité des bons exemples, ce
qu'il livrait au favoritisme. La confusion, introduite
partout, a préparé la débâcle du système. Elle était
la conséquence des expédients désorganisateurs
substitués aux principes. C'est la peine des gouver-
nements de fait, ayant pour raison d'être la violence,
pour mode la corruption, d'être défaits au premier
souffle d'un insuccès.
Après de pareils enseignements, alors que la tache
et le coup ont pris des proportions qui effacent les
Waterloo, les Sadowa, inoffensives journées com-
parées à celles dont Sedan devait fournir l'épitaphe
lugubre à l'histoire ; quoi ! de ces revers honteux,
des ruines de ce matérialisme écroulé, on préten-
drait relever la baraque impériale ! Mais écoutez.
Vous saurez que cet échafaudage de vingt ans n'est
plus que boue, sang, accusation. C'est le cas de répé-
ter après Bacon : « II n'y a pas de puissance sur la
terre qui puisse créditer et rétablir une pareille
corruption. » — Le venin atteindrait celui qui s'en
approcherait. On voit où un homme peut égarer une
nation, quand toute moralité disparaît, alors que l'on
veut donner au pouvoir cette base d'argile où l'on
prend pour levier les vices des hommes au lieu d'agir
avec leurs vertus, a dit un illustre publiciste, Cha-
teaubriand.
La centralisation la plus oppressive, la distribu-
tion de tous les emplois, des prix de la fortune, de la
vanité, une représentation fictive, à la merci de ce
grand démoralisateur qui a tant prélevé sur la fai-
blesse humaine, voilà ce qui explique la série des
illusions, des changes qu'il a pu offrir pendant vingt
ans à l'Europe, longtemps abusée, ainsi qu'à la
— 31 —
France, sa malheureuse victime. Tacite a dit que la
plus grande épreuve dont on puisse accabler un
peuple, c'est de donner des emplois à des hommes
indignes de les occuper. Qu'est-ce donc, quand un
souverain est chargé d'un fardeau d'iniquités, qui
accable son peuple de tant d'humiliations et de
charges? Est-il dans l'histoire un anathème qui
puisse s'élever à la hauteur du forfait?
Le jour où, contrairement aux plus loyales adju-
rations, il a lancé ce plébiscite pour surprendre à la
confiance des campagnes le blanc-seing qui couvait
la guerre, nous avons jeté notre protestation. C'é-
tait l'ultimatum de la conviction qui prend le ciel
et la terre à témoin, que c'est un sacrilége de livrer
une nation à un homme. — Quel nouvel Holbein
peindra cette danse des morts ? disions-nous dans
notre douleur. — Après la défaite de Sedan, l'em-
pereur, l'impératrice, pouvaient encore, par un
patriotique désistement, montrer et prouver qu'ils,
ne faisaient pas d'une prétention à régner plus
longtemps le tombeau d'un peuple ! Le coup d'Etat
de celui-ci n'ensanglanta aucun pavé et resta pur
des violences du 2 décembre (1).
Il importe de laisser le gouvernement de M. Thiers,
qui a dompté la plus terrible insurrection, poursui-
vre et achever l'oeuvre de la délivrance nationale.
Tout ce qui fait échec à ce but doit être loyalement
(1) Trop longtemps éblouis, dupes d'un nom divinisé par la
légende, les classes conservatrices prenant le change, les fonc-
tionnaires dociles, les corps de l'Etat subornés ont acclamé et
célébré le César qui violait sa pupille, la République. Il était ré-
servé à ce mystificateur de porter à la France le coup le plus
rude qu'elle ait reçu. Aujourd'hui, aux explosions de la foudre
qu'a provoquée l'aigle impériale, tous doivent comprendre que
pour sauver noire chère patrie, nous réhabiliter aux yeux de
l'Europe, ne laisser aucun accès aux velléités du retour offensif
de l'invasion, le premier article du symbole national est ; « Plus
de Bonaparte! »
— 32 —
écarté. A ce point de vue, la lettre de M. Barthé-
lemy Saint-Hilaire, objet de tant d'attaques passion-
nées, alors même que M. le Président de la Répu-
blique y était étranger, n'était que la logique, d'une
impérieuse situation. Etait-ce être félon à son chef
et ami, à M. Thiers, que de répéter l'honnête assu-
rance que celui-ci tenait pour un dépôt sacré et
inviolable la République commise à sa garde ? L'in-
tolérance do l'esprit de parti seule pouvait y voir un
grief. — Puérile querelle !
Le Times, dans un article qui a fait sensation, re-
connaissait le mérite et le dévouement dont on de-
vait tenir compte à M. Thiers se vouant à une
tâche qui eût écrasé tout autre. Le Président, au
dire du journal anglais « est en train d'accomplir
l'opération financière la plus extrordinaire du siècle.
Il a donc pris position sur un terrain solide, et il ne
serait pas patriotique de lui refuser le temps relati-
vement si court nécessaire à l'accomplissement de
ses projets. Il a fait jusqu'à présent plus qu'il n'a
promis, en inspirant à la nation la confiance qu'il
pourra achever une oeuvre commencée avec un si
grand succès. »
Depuis, le grand organe de la cité a fait encore
mieux ressortir ces services éminents.
XIII
LA MORALE DES NAPOLÉON
Vous les reconnaîtrez à leurs fruits.
(Sainte Écriture.)
Tous les grands penseurs de l'Europe ont proclamé
la fatalité de la dynastie bonaparte. — Elle com-
mença par être le fléau de l'Europe couvant ainsi
— 33 —
les colères d'une coalition, devant laquelle la France
devait succomber.
Ce sang italien n'a pas seulement puisé dans le
machiavélisme florentin, il a encore infiltré son in-
fluence, sa perfide dissimulation dans l'âme de cette
famille que ce nom prédispose à une inquiète et in-
commensurable ambition.
Le jour où le fils de Mme Loetizia et de Charles
Bonaparte a pris la place de la maison de France, en
se faisant un marchepied du cadavre d'un Condé
saisi et assassiné par les sbires du Corse usurpateur,
il s'est accompli une révolution dans les moeurs
nationales.
C'en était fait des traditions royales, chevale-
resques, des distinctions de la vieille société. L'or-
gueilleux parvenu se borna à l'emprunt de quelques
anciens noms, réduits à devenir les chambellans du
nouvel Alexandre.
Les conquêtes, les revendications de l'esprit phi-
losophique étaient reléguées sous l'ironique étiquette
d'idéologie : était-on chrétien et royaliste, on n'avait
rien appris ni rien oublié:— ganache était votre
qualification; — était-on libéral tenant par un lien
à l'école du dix-huitième siècle, on restait un
rêveur, un brouillon sous l'oeil de la police, en un
mot un idéologue.
On le voit, l'empire mettait la camisole de force
et le bâillon aux souvenirs du passé, aux aspirations
de l'avenir. Le régime du sabre, voilà son beau
idéal !
D'où la maxime dont M. de Bismark s'est souvenue
pour s'en approprier le bénéfice : « La force prime
le droit. »
Nous l'avons appris à nos dépens, par les prati-
ques des deux empires et par les procédés de la con-
quête.
— 34 —
Châteaubriand lança ce pamphlet : Bonaparte et les
Bourbons, qui fut l'éclair des malédictions promul-
guées par la justice de l'histoire. Lamartine, Walter
Scott, Goethe, l'école anglaise, les grands orateurs
du parlement, Canning, si éloquent, l'opinion,
répercutèrent l'écho de sa grande voix. Tel était le
souvenir qui balançait, devant nous, à Bruxelles,
son rameau magique, lorsque nous fîmes l'Homme
de Sedan, ramené aujourd'hui aux proportions d'une
édition populaire.
Le portrait de l'illustre auteur de la monarchie
selon la Charte dominera les âges. Il avait deviné
tout ce que cette nature avait de faux, et qu'au jour
du malheur elle serait sans force et sans dignité.
En effet, à Sainte-Hélène, le grand captif, sous le
regard de la postérité, est au-dessous du rôle que
lui prescrivaient sa grandeur passée et la hauteur
de sa chute.
De l'empire du monde, tomber au pouvoir de sir
Hudson Lowe, c'est dur.— Mais cette plainte sem-
piternelle du prisonnier de l'Océan, si longtemps
impitoyable, n'était ni convenable, ni digne.
Qu'on compare avec d'autres rivaux de malheurs
analogues, sinon plus grands.
Jean le Bon, François Ier, Richard Coeur-de-Lion,
les princes croisés aux mains des féroces Otto-
mans, montrèrent l'inflexible fermeté du juste
d'Horace.
Louis XVI, faible sur le trône, redevient roi par
la majesté de son calme devant ses geôliers et ses
bourreaux. Marie-Antoinette, Mme Elisabeth domi-
nent la nature et élèvent leur héroïsme sur un
piédestal, auquel la plus sublime louange ne peut
atteindre. Mme la duchesse d'Angoulême, l' orpheline
du Temple, excelle dans la résignation et la vertu.
Chacun rend hommage à l'admirable dignité du
— 35 —
comte de Chambord, à la noble tenue de la famille
d'Orléans dans l'exil.
La fausse grandeur a besoin du succès pour en
imposer à la foule, la véritable ressort surtout lors-
qu'elle est aux prises avec le malheur.
Napoléon III, qui n'a été qu'un pâle calque de
son oncle, tout en le mimant avec affectation, dans
sa puissance, a fait passer son mutisme pour de la
profondeur : c'était l'ambition concentrée d'autant
plus dangereuse qu'il y joignait la. superstition ; il
croyait aux présages, aux anniversaires, recherchait
le fameux Home, ce magicien en renom, cet évoca-
teur des esprits.
Louis Bonaparte était systématique, partant obs-
tiné, son horizon était borné, les ténèbres dont il voi-
lait sa pensée ont été longtemps sa puissance. On
avait peur.
Ce fut son meilleur talisman contre les partis et
l'Europe ; il pouvait se faire craindre, mais il n'a-
vait rien de ce qui attire les sympathies.
C'est pourquoi il demandait à l'artifice, au char-
latanisme, leurs effets d'optique, faute des dons et
des attraits que la nature lui avait refusés.
Sa politique n'était qu'un mélange de faux sys-
tèmes, de vues chimériques. L'histoire frelatée fai-
sait litière des titres de nos rois et sacrifiait la gloire
séculaire comme les libertés modernes à ce moloch
jaloux qui s'appelait l'empire napoléonien. Les
chansonnettes, les cafés-chantants, les bureaux de
l'esprit public, fabrique de mensonges d'où sortaient
des bombes lancées contre les gouvernements, l'en-
seignement olympique de l'Université , tels étaient
les rouages de cette machine, qui semblait organi-
sée pour écraser tout ce qui se dresserait à son
encontre. En France, on était parvenu à faire
croire aux paysans que l'empire c'était le ciel ter-
restre, dont les Napoléon étaient les dieux.
— 36 —
Ils peuvent aujourd'hui, comme le meunier de
l'histoire des plébiscites d'Erkman-Chatrian, voir
combien ils ont été dupes de leur idolâtrie.
Et il n'est pas de manoeuvres, de tromperies aux-
quelles on n'eût recours pour les rendre complices
d'un dernier et suprême malheur :
Après ce régime de menées coupables, il faut
que chacun le sache : si M. Thiers n'eût sauvegardé
le pays, par sa sagesse, sa modération, le prestige
qui s'attache à lui, chez l'étranger,—hé bien, en ren-
versant son Gouvernement le seul possible dans les
circonstances, à la guerre civile qui eût éclaté dans
la moitié du territoire, se fut joint l'invasion prête à
occuper l'autre moitié.
Il ne faut donc pas charger le gros bilan des
sinistres du passé par des éventualités, des certitu-
des non moins redoutables.
Ainsi, il n'y a plus de doute aujourd'hui, s'il en
fût resté, les papiers secrets des Tuileries l'eussent
dissipé : aux yeux des hommes d'Etat de l'Angle-
terre et des cabinets, qui furent si acerbes dans
leur blâme contre la déclaration de guerre, la lu-
mière est faite. Selon eux, la responsabilité de tous
ces malheurs revient à Louis-Napoléon, et à ses
ministres.
Des sophistes continueront à insulter l'évidence. —
Nous n'avons qu'une question à poser devant la propa-
gande de frelature historique.—Napoléon III n'était-
il pas le chef suprême? — Souverain, généralissime,
il avait l'absolutisme politique et militaire par l'usur-
pation de tous les droits. — La responsabilité qu'il
réclamait avec tant d'orgueil au jour prospère, il la
répudie au sein des défaites qu'il a amenées. Vains
efforts d'un coupable pris en flagrant délit- Dieu
fatigué a laissé tomber le châtiment. Il est lamenta-
ble que la France ait été enveloppée dans la solida-
rité de son souverain? C'était un usurpateur, elle
— 37 —
l'a subi, c'est la loi de l'expiation, ont dit les or-
ganes étrangers.
1815 fut le grand crime du premier Bonaparte.
Celui-ci eut pour instrument l'armée, détournée de
son obéissance aux lois et du respect du droit na-
tional.
Napoléon III, qui affecte une apparente abnéga-
tion, n'en est pas moins l'opiniâtre revendicateur de
son prétendu droit, qui consiste dans un nom élevé
par lui et ses partisans au-dessus du principe et des
intérêts nationaux. Une presse provinciale, engagée
à l'ex-empereur, commandée par onze journaux, à
Paris formant l'état-major, entretient une agita-
tion par tous les moyens.— L'esprit révolutionnaire
le plus échevelé, parfois une tendresse laissant
échapper des soupirs pour les communards, un so-
cialisme, amorce offerte aux travailleurs, y cou-
doient de banales professions d'ordre, comme s'il
était compatible avec les origines criminelles des
Bonaparte. Est-ce que la violence de Brumaire, est-
ce que les antécédents de Louis-Napoléon tour-à-
tour conspirateur, révolutionnaire, carbonaro, avec
des affiches d'imposture, telles que Forli, Stras-
bourg, Boulogne, le coup d'Etat du 2 décembre
1851, permettent de prendre le change? Sous l'hy-
pocrisie de la requête au plébiscite il n'y a qu'une
grossière ruse qui ne peut tromper personne; le
passé est là implacable : Il démontre qu'au fond de
cette politique d'expédients est toujours cette ré-
serve mentale, que la légitimité de la famille usur-
patrice du droit royal, de celui du peuple, est au-
dessus de l'un et de l'autre.
Ainsi le bonapartisme, qui a pour conséquence à
l'intérieur le scepticisme, a pour cortége fatal, à
l'extérieur, la guerre en permanence dont le der-
nier acte, sous cette famille, est toujours l'invasion.
3
— 38 —
M. THIERS.
« C'est parce que M. Thiers est la plus
complète expression du bon sens et du
patriotisme que la France a fait du plus
désintéressé de ses enfants le premier de
ses citoyens. » (Extrait.)
Le président a commencé sa laborieuse tâche au
sein de difficultés qui semblaient inextricables pour
un autre. Dans l'oeuvre réparatice, il a dépassé l'at-
tente de ce qui semblait possible. — Pour Dieu, au
nom de la patrie et de son salut, qu'on laisse ce
grand architecte de la politique, poser d'une main
hardie et expérimentée les arceaux qui doivent por-
ter l'édifice nouveau de la France, puisque l'Empire
n'a laissé, du magnifique monument qu'il avait reçu
du plébiscite, que des ruines.
Il faut choisir : c'est périr avec Napoléon, ou
vivre par les soins patriotiques et la science gou-
vernementale de M. Thiers.
Hors de là, c'est l'arène où tous les intérêts qui
retrouvent successivement leur voie vont se ruer,
au souffle impétueux de l'esprit de parti : c'est l'a-
narchie, c'est le chaos, c'est le retour possible des
Prussiens qui reviendraient saisir le gage de leur
créance, la malheureuse France. Voilà l'image ,
ou plutôt la réalité qu'il importe d'avoir sans cesse
présente !
Alors on n'ira pas à l'aventure, on arrêtera les
fous, on réprimera les embaucheurs, on laissera
passer les rêves qui ne peuvent aboutir.
Français,
Vous avez le choix, vous ne sauriez vous con-
— 39 —
damner vous-mêmes, vous ne livrerez pas de nouveau
vos enfants, votre patrie à Napoléon, vous ne lais-
serez à aucun titre et sous quelque prétexte que ce
soit, la sécurité que vous assure la direction pré-
sente pour des aventures qui aboutiraient fatalement
au retour des Prussiens.
Les Cent jours du premier empire ont eu pour
finale son enterrement par l'Europe coalisée. Un
nouveau retour de l'île d'Elbe ne comporterait pas un
si long règne. Trois semaines ne s'auraient s'écouler
avant que l'aventurier ne tombât écrasé sous le
poids de ses forfaits, ou devant une quatrième et
inévitable invasion. — En remontant par le souve-
nir le cours des fautes suivies de tant de mal-
heurs, on se croit le jouet d'un mauvais rêve.
Les agents de ce décavé escomptant les vices de la
nature humaine attisent les cupidités les plus déses-
pérée?. Elles se caractérisent dans cette exclamation
d'un honnête homme, le président de la Cour d'as-
sises chargé de juger M. de Janvier de La Motte,
aux électeurs d'Evreux : « Quelle honte ! »
Le sujet serait inépuisable s'il fallait en montrer
les abîmes, classer seulement les intrigues qui,
comme les têtes de l'hydre de Lerne, renaissent plus
menaçantes à mesure qu'on les abat.
Lorsque la sagesse d'un de ces hommes, que la
Providence donne aux nations dans sa miséricorde,
est en train de réparer les ruines faites par Napo-
léon III et la Commune, il en est qui osent dire :
a France, remets tes destinées à ce casse-cou,»
c'est tout simplement conspirer la ruine entière du
pays. C'est pis que l'aveuglement de l'esprit de
parti, c'est le délire de l'avidité de quelques-uns,
rêvant quelques jours du pouvoir, comme la plèbe,
écume révolutionnaire, qui aspire à quelques jours
de pillage. « Où peut donc se trouver le salut, si ce
— 40 —
n'est dans un régime diamétralement opposé à tout
ce qui nous a été fatal? »
Il n'y a plus d'équivoque; le retour à l'empire se-
rait l'ouverture des funérailles de la nationalité :
alors, comme Kosciusko mourant, il faudrait s'écrier:
fin de la France (1).
M. Thiers, seul, à l'heure qu'il est, peut trouver
les trois milliards nécessaires pour que les Alle-
mands évacuent notre sol, mettant un terme à
une grande charge et à une plus grande humilia-
tion encore. Voilà ce qu'on ne devrait jamais perdre
de vue. Alors on cesserait ces récriminations injustes
et dangereuses portées au crédit public.
Le président de la République, comme on l'a dit,
est surtout le syndic de la grande faillite où l'Em-
pire par ses fautes à entraîné le pays.
La Chambre, dont le premier devoir est de libé-
rer le sol, doit patriotiquement écarter le risque de
nouvelles et périlleuses aventures. La liquidation
faite, alors, mais seulement alors, sonnera l'heure
de la reconstitution nationale. Jusque là, les agita-
tions, les pugilats sont fort dangereux.
Le devoir de tout bon Français est de mettre de
(1) En face de l'occupation prussienne qui, comme l'avare Aché-
ron ne lâchera sa proie qu'argent en poche, en regard des agis-
sements bonapartistes, que doivent faire les monarchistes?
Ils doivent, par mille raisons déduites ailleurs (1) se rallier à
M. Thiers. Aucun compromis n'est possible avec le grand en-
nemi du droit traditionnel et constitutionnel, le bonapartisme,
cet ogre insatiable. Le premier devoir des députés est de coo-
pérer à la régénération que poursuit le président de la Républi-
que. Au résumé, chaque citoyen doit repousser le parti qui,
après avoir amené trois invasions, donnerait par sa rentrée le
signal de la guerre civile et de la guerre étrangère, deux meules
entre lesquelles fortune, liberté, nationalité, tout serait fatale-
ment broyé.
(1) Voir M. Thiers et sa mission, par le comte Alfred de La Guéronnière,
chez Dentu.
— 41 —
côté les dissensions pour acquitter le funeste legs
de l'Empire.
Quant au reproche banal adressé à M. Thiers, de
ne pas prendre le point d'appui de son levier gou-
vernemental sur l'opinion monarchique coupée en
tronçons, que peut on dire à l'encontre de ces pa-
roles si digne de méditation ? « Louis-Philippe doit
sa chute à son obstination d'enfermer le gouverne-
ment dans le cercle exclusif d'un parti. Je ne com-
mettrai pas cette faute ; je ne dois fermer la porte à
personne, j'ai le devoir d'admettre tous les concours,
sans favoriser ou désavouer aucun d'eux. J'ai reçu
le gouvernement sous la forme de la République, je
serai sincère et loyal jusqu'à la fin de mon mandat.
D'ailleurs, on n'aura pas à attendre longtemps. Je tra-
vaille sans relâche à la libération nationale. J'espère
la voir accomplie avant la fin de l'année, si toutefois
on ne me crée pas de difficultés. »
Que sont les critiques en présence de ce pro-
gramme qui n'est pas un mythe, mais une réalité
dont la gloire s'attachera au nom de M. Thiers ?
L'histoire sera plus juste que les épilogueurs con-
temporains (1).
XIV
L'HONNEUR ET LA FORCE POLITIQUE SONT
DANS LA VÉRITÉ
Il est un sentiment, celui du juste, qui réunira
toutes les âmes éprises du culte du vrai; on a beau
(1) Comment caractériser le dépit dont la commission de per-
manence prétendait faire une raison d'état? Réparer, rassénérer
c'est pour l'esprit de parti usurper et troubler, — étrange lo-
gique qui ne fera pas fortune! Le pays veut la sécurité. Mais
déjà la voix sympathique des représentations provinciales et de
étranger a fait justice de ces pitoyables récriminations.
— 42 —
faire des combinaisons habiles, lui seul attire la con-
fiance et assure la durée.
C'est à ce principe du loyalisme que M. de Talley-
rand, si renommé pour sa finesse, rendait cet hom-
mage significatif de sa part: «La meilleure diplo-
matie, c'est la franchise. »
Un régime de faussetés forgées dans les arcanes du
bureau de l' esprit public, répandues dans les sphères
officielles de l'Empire, a altéré le sens national du
Français, si droit par nature. Le gouvernement
impérial a vécu vingt ans par ses mystifications.
En dernier lieu, on a poussé l'artifice jusqu'à fabri-
quer les victoires là où l'on avait recueilli la défaite.
La fausse monnaie politique passait dans le cours
qu'ouvrait la phase de la guerre. Un exemple entre
mille : le jour où se rendait Sedan, on ne craignait
pas d'envelopper cette amère pilule à faire avaler
à la France dans l'annonce hétéroclyte que « le mot
massacre seulement pouvait rendre la perte des
Prussiens (1). »
C'est de la sorte qu'on emportait dans un gouffre
la nation abusée, noyée dans une pluie de menson-
ges qui n'ont pas été un mince discrédit à l'étran-
ger.
Sans doute, l'Empereur avait pris pour sa règle
la remarque d'un homme d'esprit, que l'imbécillité
humaine était un riche revenu. Peut-être allant
plus loin encore, faisait-il sa morale de celle que
préconisait un jour devant son auditoire confondu
un prince de sa famille plus brillant dans la cause-
rie, que sur le champ de bataille. Sa théorie établis-
sait « qu'une mauvaise réputation était une grande
» force gouvernementale, car elle permet, disait-il,
» de faire beaucoup de mal ; on sait gré de ne pas
(1) Style dithyrambique du Gaulois et du Figaro.