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LOBOLE
Dans l'intérêt de l'art, ton idolp.
clans celui du théâtre qui fut ton
herceau, lis si tu es artiste; si tu n«
l'es pas, lis encore, parce qu'alors tu
le deviendras.
L'art est une religion, le pai u do.
l'âme, la manne nouvt-Iie qui itoit
■vivifier les esprits.
F. L.
PARIS
IMPRIMERIE MORRIS PÈRE ET FILS
RUE AMELOT, 64
I 87O
L'OBOLE
L'OBOLE
Dans l'intérêt dé Part ton idole, dans celui du-
Ihéâtre, qui fut ton berceau, lis si tu es artiste* si
tu ne l'es pas, lis encore, parce qu'alors ta le de-
viendras.
L'art est une religion, le pain de l'âme, 'a manne-
«qpuvcllc qui doit vivifier les esprits.
PARIS,
IMPRIMERIE MORRIS PÈRE ET FILS
64, HUE AMELOT, 64
< 870
L'OBOLE
Dans l'intérêt de l'art ton idole, dans
celui du théâtre qui fut ton berceau, lis
si tu es artiste, si tu ne l'es pas, lis
encore, parce qu'alors tu le deviendras,
L'art est une religion, le pain de l'âme,
la manne nouvelle qui doit vivifier les
esprits.
I
Il y a de par le monde un proverbe qui dit :
Il ne suffit pas de se lever malin : ce qu'il faut,
avant tout, c'est arriver à l'heure.
C'est parfaitement simple, et surtout logique.
Arriver à l'heure, c'est donner raison au de-
voir, dans mille cl une circonstances sauvegarder
l'honneur, c'est, dans plus d'un cas, préserver
la vie de son semblable. C'est parfois s'élever
de cent coudées au-dessus du niveau des autres.
Jésus, s'il a rayonné sur le monde, lorsqu'il
4
vint à son temps, c'est qu'il arriva à son heure.
Les évangiles en font foi et vous le disent.
Or, bien choisir son temps, son heure, n'est
pas chose facile; il faut le croire du moins, puis-
qu'aucun autre Messie ne vient faire entendre
sa voix à ce monde qui s'en va croulant.
Eh bienl oui, ce monde qui s'en va croulant*
Est-ce qu'un autre n'a pas dit avant moi : La
maispn croule? Et vous l'avez entendu, ce mora-
liste, ce censeur, car il n'hésita pas; toutes les
foudres de son esprit, toutes les fureurs, tous
les blasphèmes, il les lança sur ce monde qui
croule comme il le dit si bien, comme il déversa
sa colère sur les hommes et les choses, comme
il cingla de son mépris celte humanité qui
tombe.
Honneur à cette âme libre, à ce noble pen-
seur, qui n'a pas craint de tremper sa plume
dans l'immonde pour défendre la femme, qui
n'a pas craint, tout en flagellant les vains, les
orgueilleux d'en appeler à leur pitié; c'est qu'il
lui fallait une obole, une obole pour ses miséra-
bles, et dès lors on le vit comme ce médecin du
petit monde, quêter, moraliser pour cette obole.
Si vous lui demandez comment il a fait pour
découvrir les vraies misérables, il vous ré-
pondra qu'il est descendu dans leur antre, leur
bouge, par la voie du coeur, et non par celle de
l'orgueil.
Entrer pour l'amour de tous dans des égouts
infects. Tâter le pouls aux puanteurs de ce
monde qui s'en va croulant, n'est pas si petite
besogne après tout.
Honneur à toi, Dumas, qui osas mettre au ser-
vice de l'infamie* ta verve toute-puissante, qui
laissas tomber des larmes sur le respect honni,
vendu, sur l'abaissement des femmes, ce crime
des autres, qui sut faire sortir de l'injure une
indulgence sublime. Ne t'arrête pas en si bonne
voie; poursuis ton oeuvre. Aucune terre n'est
stérile quand la semence vient du coeur.
Poursuis, espère. Tu t'es levé bon matin, c'est
déjà quelque chose : qui sait? un autre plein
de foi dans sa mission, fait peut-être diligence
pour arriver à l'heure.
_ /,.
II
Arrêter le mal qui déborde est chose presque
aussi difficile que de compter les grains de sa-
ble qui sont dans la mer.
Qui le tentera?...
Essayer de comprimer les excès qui menacent
d'engloutir ce bas monde.
Qui l'oserai...
Celui qui n'est point aveugle, celui qui a l'es-
prit sain, ayant la vie consciente,
Celui quï ne mesure pas la peine,
Celui qui mirche vers l'oeuvre qu'il poursuit
comme la flèche vers eon but, sans s'écarter -du
devoir,
Celui qui n'attend rien des récompenses. Les
récompenses mesurées; à la fa blesse de ceux qui
redoutent la mort étant méprisables.
Celui enfin qui se sent appelé, destiné par la
mission,
Où est-il? celui qui doit rallier à lui tous les
inconscients. Misérables parce qu'ils s'ignorent.
Ignoré de tous, il s'ignore peut-être...
La pensée, brisée dans le vague, interroge...
s'inquiète...
Ce Messie que l'on attend, lorsqu'il apparaî-
tra comment parviendra-t-ii à nous faire croire
s'il n'a rien à souffrir? car de nos temps mo-
dernes il n'aura rien à redouter des tortures
physiques.
Le nouveau consolateur, comme quelques en-
thousiastes l'appellent. Évoquera-t-il des mira-
cles qui prouveront le sublime de sa mission ?
11 lui faudra parler selon les temps ; rôle difficile,
aujourd'hui que les esprits sont éclairés au gaz
si l'on peut dire. Nous en imposera-t-il par
une clairvoyance qui n'emprunterait rien à
celle des autres? Ne pouvant nous donner son
sang, nous dé voilera-t-il des souffrances mo-
rales plus que puissantes... lesquelles pesées à
la grandeur de son caractère alors le justifie-
raient? S'il n'y a pas de sacrifice, comment s'af-
flrmera-l-il?
L'avenir nous répondra.
Ce que l'on est en droit de constater, c'est que
Jésus-Christ n'avait pas apporté le dernier" mot
sur cette humanité.
Qu'a-t-il dit, sur les arts, sur la femme? Les
méconnaissait-il ?
Mystère !...
III
Aimer l'art c'est aimer Dieu. Mais celui qui
n'a pas quelque croyance ne peut s'élever jus-
qu'à l'art véritable. Et celui qui ne comprend
pas l'art véritable ne peut sonder les plaies de
son âme.
Ne dit-on pas l'âme des arts.-^ L'art est une
religion.
Eh bien! l'âme des arts est en danger, en
péril. L'âme des arts en ces temps de splen-
dides misères, a des spasmes, des nausées!...
ô des nausées qui vont jusqu'au dégoût, un
monstre, à la bave infecte! à l'obésité tou-
jours croissante couvrant presque la terre.
Vous qui passez quelquefois dans l'ombre...
ne l'avez-vous pas rencontré? Il apparaît tout à
coup sur un monde, comme un vil malfaiteur,
comme ce voleur qu'on voit poindre un beau
jour sur la lisière d'un bois.
Prenez garde... vous qui lisez ces lignes...
vous qui m'écoutez. 11 vous enveloppe peut-
être!... Prenez garde! il est dans l'air que vous
respirez.
Ce monstre est l'ennemi de vous, de moi ;
c'est la bête noire des humanités naissantes,
c'est la gale, la teigne qui s'attache opiniâtre-
ment à l'infériorité, et qui ne disparaît que
lorsque de sérieux efforts sont tentés par les
êtres pour s'en débarrasser. — Ce monstre est
l'abjection, la grossièreté immonde, ce monst'e
est la matière!
On peut dire que l'on doit aux haleines im-
pures du matérialisme cette espèce de prosta-
tion qui règne dans le monde des arts.
C'est le matérialisme qui fait tourner dans la
médiocrité tous ces talents qui avortent en
même temps qu'ils naissent. Le matérialisme
qui prodiguant, colportant de côté et d'autres
quelques grimaces artistiques, a créé ce genre
bâtard qui déshonore nos scènes.
C'est le hideux matérialisme qui éclairait IPS
rangs de ceux quiétaient les mieux doués, et qui
s'étaient consacrés au culte de l'art.
Puisque c'est au matérialisme que l'on doit
tout le désarroi dans l'art, il faut donc le pour-
suivre dans ses monstruosités afin de le dés-
— 9 —
armer, le chasser, le tuer même! on le peut.
Le matérialisme n'a pas le pouvoir de met-
tre à néant l'âme des arts. Non, le matérialisme
n'a pas ce pouvoir.
L'art est divin.' immortel !
Mais ce qu'il peut toujours davantage, c'est
l'enserrer dans la médiocrité.
Or il triomphe déjà.
Quels sont les artistes du présent?...
Les artistes du présent. La fortune, croyant
ajouter à leur prestige, nous vante leur gloire ;
mais le matérialisme, la p'aie du jour, gâte leur
âme; car l'amour de l'art s'en va, les gros man-
gent les petits.
Les artistes du présent, c'es'. le ridicule qui
commence à pleuvoir sur nos scènes, à la façon
dont on escompte leur misère. On les décime
à la province. Les humiliations, h s cabales que
le public ne leur épargne pas en sont la consé-
quence. Encore vingt ans d'un traitement sem-
blable, et d'un artiste do qualité, d'une âme d'é-
lite, il en sera comme du Parisien pur sa.g dans
la capitale. Il faudra le chercher, et le chercher
encore pour dire... Ah/... ta voilà un.
Dam!... des gens traités comme des nègres
ne peuvent pas devenir des héros.
1.
— no —
J'entends parmi ceux qui n'y voient goutté,
dire : — Paris est plein d'étrangers, le théâtre
sera toujours prospère. —Tais-toi!... toi qui
n'as des yeux que pour voir, mais point de sens
pour comprendre. Crois-tu que cette foule d'é-
trangers qui se pressent dans nos salles soient une
gloire pour le présent? une garantie pour l'ave-
nir? Non... car cette surabondance matérielle, si
l'on n'y prend garde, est justement celle qui
éteindra le feu sacré. N'est-ce pas le fait des
étrangers qui pousse à monter ces pièces inco-
lores, ces pièces que l'on risque parce que l'on
est sûr des recettes, et dans lesquelles aussi l'on
fait passer des acteurs plus que médiocres, parce
que l'on se dit : Il reviendra quand même ce
public, étrangers.
Comme spéculation, commercialement, ce
système est bon. Au point de vue de l'art,
complètement faux, il lue l'art.
Le théâtre meurt ! Le théâtre tombe ; le théâ-
tre s'en va.
—Ah! mon Dieu !... Est-ce qu'on va enfer-
mer les portes...
Plût au ciel qu'on eu fermât les portes, plutôt
que de le. voir succomber sous le mal qui le
ronge.
— M —
Artistes grands et petits! aimez-vous l'art?
Oui, vous l'aimez !... Eh bien! armêz-vous de
courage pour repousser le nionstrueux matéria-
lisme, la marche envahissante du matérialisme,
qui menace de nous engloutir...
— Mais qu'entends-je?
Quels sont ces mots tristement prononcés...
trop tard!...
Malheureux... pour combattre le mal il n'est
jamais trop tard : Pour sauver l'honneur d'un
peuple!... celui d'un corps tout entier, le
vôtre... il n'est jamais trop tard.
Trop tard est une défaillance lâche, qui sied
à l'esprit vulgaire... mais vous n'êtes pas des
lâches... votre intelligence est dévoyée, c'est
tout. Et votre intelligence est dévoyée, parce
qu'un goujat est entré chez vous. Un goujat
sans pudeur, sans honte...quis'est assis dans vos
meilleurs fauteuils, à votre table. Étonné d'abord,
vous avez voulu le prendre par le bras et le
mettre à la porte; mais vous ne l'avez pas fait.
Eh 1 allez donc vous colleter avec un goujat! A
table, ce goujat se permit des bourdes, des pata-
quès qui devaient le faire jeter par la fenêtre :
Mais vous ne l'avez pas fait* car vous avez fini
par rire avec lui : il était si drôle, ce goujat.
— \% —
Or, monsieur Chose... monsieur Machin...
qui était si drôle, en vint un jour à l'entière
conquête de son public, ce fut celui où l'on
arriva à dire de lui : « Il a du sac. »
.De ce jour-là l'excès déborda sur la terre,
car le goujat, maintenant, entre partout : aussi
bien sous la peau du grand seigneur qu'au
sein des paisibles familles, où il vante à l'oreille
de l'adolescent des envies qui dégradent. Va...
cours, dit-il en lui montrant les repaires...
Les salons... les taudis... où tout çbanlc...
tout s'enivre... où tout pleure souvent aussi.
— Mais que vous prend-t-il à vous qui fa.tes
la grimace ?... la vérité trop nue, je suis bien de
votre avis; mais c'est bien fait pour vous.
Si vous n'aviez pas laissé entrer le goujat dans
votre maison, il ne viendrait pas, à l'heure qu'il
est, vider les ordures de son sac sur voire tête.
Aie pitié de nous, goujat ?....
Vous voulez rire; aussi bien je vous ai dit
il n'est jamais trop tard pour combattre le niai.'
Aussi bien, il vous répondra, lui, qu'il est tou-
jours trop tôt pour faire le bien. — Un cheval,
lorsqu'il est lancé à fond de train, l'arrêtez-vous
par ime chiquenaude? — Non. — Eh bien!
il en est de même du matérialisme. — Il a par-
— 13 —
couru vos viiles, vos bourgs, vos rues, vos
places : fourré son muffle dans vos maisons
sans que personne l'en ai chassé, il va mainte-
nant d'un train d'enfer.
Qui l'arrêtera?...
Va, maudit... je te hais.
—Arrêtez... me crie-t-on l'autre jour, et cela
comme à quelqu'un qui s'apprête à se jeter dans
la Seine.— Il est aussi dans vos poches. — Sur
avis aussi gracieux, je ne pouvais faire autre
ment que de me fouiller. Bien m'en prit, car
je trouvais en effet deux lettres, dont voici la
première.
Mon cher Gustave,
— Ne m'attends pas pour dîner.
Je ne sais plus à quel saint me vouer, ma
mère est malade, elle tombe de fatigue sous le
travail. Elle veut me voir arriver au théâtre,
comme elle dit; mais j'ai bien peur de la per-
dre avant cela. J'ai le coeur navré, je t'assure ;
c'est dur d'avoir une vocation et de chanter
dans ces conditions-là.
Ton affectionné,
Louis.
_ U —
Pauvre jeune homme... Et surtout malheu-
reuse mère.
Voyons cette autre....
A Monsieur P., Directeur...

Pour qui me prenez-vous donc, cher mon-
sieur? Supposez-vous que je puisse répondre
à l'espèce d'engagement que vous me pro-
posez.... moi qui ai diamants.... chevaux....
voitures... et une garde-robe... des toilettes
veux-je dire, des plus chiqués. Ma parole
d'honneur, vous me faites rire... — Est-ce que
vous ne m'avez pas proposé aussi...
Ah!... ça ne serait pas à faire, si je n'étais
pas une femme si... polie... ce serait pour moi
le cas de vous appeler chenapan. Mais, je me
respecte trop, et pour vous prouver que je me
respecte," je ne remettrai plus les pieds dans
votre boîte.
Croyez à la parfaite considération de
LODOÏSKA.
Hein!..; quelle couleur!... comme c'est
tranché; Si la première appelle une larme...
— 4 5 —
la seconde, il faut en convenir, invite au sou-
rire; mais elle n'en mérite pas moins. Cha-
cune d'elles vient nous mettre sous les yeux
les deux points extrêmes des misères théâtrales.
Pour l'homme qui ne se vend pas, qui ne
peut se vendre, les privations, le dénûment,
la souffrance.
Pour la femme qui se vend, sa dégradation
intellectuelle et morale, causée par le théâtre
lui-même. Que n'avez-vous eu toujours, ô
charmantes baladines, des diamants, chevaux,
voitures à jeter ainsi à la tête des directeurs !
Au moins, si vous eussiez perdu la réputation,
l'honneur, ils n'auraient pas sur la conscience
le crime de votre abaissement.
Descendons quelque peu dans le passé !
et entrons pour un instant au coeur de l'art.
Que voyons-nous? Des femmes tout em-
brasées de son amour, et qui se sont tournées
vers le théâtre, vers la scène, avec l'attrait
irrésistible qu'avaient ces filles pudiques, lors-
qu'elles cherchaient l'église pour se tourner
vers Dieu.
Or, ces femmes, ces âmes d'élite, ces fiancées
de l'art, avaient-elles droit au respect, à la
protection des hommes?—Oui, n'est-ce pas?...
— 4ti —
Cependant il n'en fut pas ainsi, car de tout
temps la condition déshonorante s'imposa comme
un droit. Et quels furent ceux qui insultèrent
ainsi l'art, dans l'artiste, ceux-là même qui
lui devaient respect et protection. — Oh! ils
ne redoutaient pas l'opinion, ils ne craignaient
fién'.du mépris, eux, n'étaient-ils pas bien
abrftés derrière leur privilège? ils le laissaient
à leurs victimes humiliées, qui avaient droit
de s'en consoler en comptant les conquêtes tou-
jours nouvelles de ces grands seigneurs.
0 matérialisme, en cette occurrence, le diable
seul pourrait compter tes tours.
Eh! bien, en toute conscience, la justice le
serait-elle, si elle ne venait à son heure, des-
siller les yeux des coupables, leur montrer l'a-
bîme qu'ils ont creusé?
Qu'est-ce que cette pénurie dans les produc-
tions ?
Qu'est-ce-que ces faillites?
C'est encore lui... le goujat, toujours lui, vous
a-t-il grisé... soulé?... oh! alors prenez garde...
Ne vous retournez même pas, comme l'usurier
qui veut régler ses comptes; il est sur vos
talons, vous guettant. Ne veut-il pas lui aussi
— 47 —
toujours et encore élargir son privilège... en-
core élargir son privilège?... Il veut régner sur
toute la terre, et ce qui fait sa joie, c'est qu'il ne
s'enfautpas de trois fois l'épaisseur d'un cheveu,
pour qu'il en ait fait la çonquêtoj,out entière.
Quelle position critique !... Il ne nous reste
plus que ce petit coin du globe, où nous habi-
tons, où l'on vit d'âme encore un peu. — Pou-
vons-nous nous étonner maintenant que ce
philosophe ait crié de toute la force de ses pou-
mons... la maison croule?
Nous n'avons plus qu'un souffle d'âme.
- Or donc, le jour de notre décomposition sera
celui où nous abandonnant à nos vils forfaits,
ce souffle d'âme remontera au coeur de l'art, et
qui pourra dire alors la longueur des ans, des
siècles, pendant lesquels il nous tiendra dans
l'ombre des ténèbres !...
Plus encore dans les ténèbres.
C'est en ces jours-là, comme l'a dit Jésus,
qu'il y aura des pleurs et des sanglots.
N'entendrui-je aucune voix protester contre
ce monstre, ne verrai-je personne repousser
ses outrages?..! 11 a juré de nous enlaidir jusqu'à
notre dernier souffle, de nous tuer par le ridi-
cule. Les artistes endosseront-ils cette besace
— 48 -»-
du crétin? Emportera-Wl sur nous sa dernière
victoire?
11 n'est que temps, croyez-moi, d'en appeler
à toutes nos facultés intelligentes, si nous ne
voulons attirer sur nous des malheurs, dont
nous ne pouvons mesurer l'étendue, des mal-
heurs, qui peut-être n'ont pas d'antécédents pour
nous dans l'histoire;
— 49
IV
Que diriez-vous de la France et des Français
en particulier? Vous, artistes, c'est toujours
à vous que j'en appelle, si vous veniez'à tomber
dans le genre horrible de Tarlequinade, la mas-
carade, les drames à tous crins, et toutes ces
creuses platitudes qui font le bonheur, la joie
de tant de gens, là-bas, au delà des mers, dans
ces pays où l'art ne s'acclimate pas, ce qui nous
préoccupe peu, ce qui nous importe, c'est que
nous n'héritions pas de leur pauvreté d'esprit,
de leur mauvais goût en ce qui concerne les arts,
c'est que nous ne tombions pas' dans le ridicule
qui nous tuerait.
Des savants, *des écrivains écriraient peut-
être des volumes; pour apprécier, juger le
théâtre en Amérique, à mon point de vue, il
n'en faut pas tant que cela.
Il en est du théâtre dans les Amériques,
comme de la cuisine,'pas de saveur, pas de sel,
pas d'âme. C'est l'intelligence se tiraillant sans
— 20 —
cesse avec l'inintelligence, ce sont nos meilleurs
artistes que l'on attire, que l'on déplace, que 1 on
gâte par l'appât du dollar. C'estl'espritdesautres,
dégagé de tout charme l'absence de la patrie.
Dans les représentations de haut goût,
l'Américain savoure les délices de son théâtre
à la façon dont il prie, mange, c'est-à-dire du
bout des lèvres. Pourquoi? C'est que For... la
frénésie de l'or absorbe en lui tout sentiment
qui naît de l'âme. Et légalement, peut-il avoir
autre chose que l'ébauche de l'enthousiasme
pour toutes ces oeuvres qui constatent son im-
puissance? Pour ce qui est de son cru, il l'ac-
clame par une hilarité large, ayant les couches
franches du chez soi. C'est ici le cas de dire :
Chassez le naturel, il revient au galop. Après
tout, à chacun son lot.
De ce côté, non plus il ne reste pas grand'-
chose à faire au matérialisme. Aussi le goujat
rit-t-il comme un sournois des bonnes farces qu'il
joue par là.
Le croirail-on?les Américains avec toutes leur
colossales richesses, bâillent et s'ennuient, c'est
de rigueur. Mais ce qui va jusqu'au burlesque,
c'est le mépris qu'ils professent pour leur esto-
mac.— La gourmandise est comme là vertu. Il
— 24 —
n'en faut pas trop avoir, c'est entendu.—Mais il
ne faut pas non plus, même dans l'intérêt de
l'esprit, avoir une sobriété stupide : c'est ce-
pendant le fait des Américains. On peut sans
crainte de s'avancer trop, dire qu'ils ont une
cuisine à dégoûter les nègres. Et le mérite de
leur sobriété disparaît là comme tant d'autres
prestiges. — Avoir faim dans ces bonnes Amé-
riques est un cas impardonnable.
Ainsi, supposez-vous pour un instant à la
même table que ces fiers indigènes, eh! bien, si
vous avez le malheur de faire quelques réflexions
mécontentes sur les maigres plats étalés devant
vous, ils vous regardent, vous lancent des yeux,
comme s'ils avaient parmi eux un Carnivore.
Quelques-uns, ce qui vous dépite, ont des figures
tout à fait étonnées, et qui se semblent dire : à
quoi sert d'avoir faim ? — Et ce qui vous agace
au plus haut point, c'est que vous n'avez pas
fini votre potage qu'ils sont déjà au dessert.
— Vous n'avez pas levé la tête trois fois, que la
moitié déjà a levé le siège, ils sont partis.
Bref, si vous ne faites pas comme ces aimables
convives, vous avez l'air d'un goinfre. Bien
plus vous devenez bête, car, sans trop savoir
pourquoi, une sorte de gêne, de honte vous
gagne, et vous lâchez pied à yotre tour, sans
avoip mangé rien de bon, ni à votre appétit, bien,
entendu.
N'allez jamais dans les Amériques sans avoir
approvisionné vos estomacs pour au moins trois
mois.
Les Américains, en pareil cas, m'ont toujours
fait l'effet de ces chevaliers ajctnt un génie, tpur-
menteur attaché à leurs trousses.,. Veujentriis se
mettre à table?Bjen,.. lrè§-hjen, mes seigneurs...
Mettez-veus-y... Et, voyez quel triste sort, jls
n'y sont pas plutôt?que... vlan!... il faut qq'ils
se relèvent.
Les pauvres diables! à peine s'ils ont eu le
temps de porter Ja nourriture à leurs lèvres.
Ceci vous représente l'Américain des nobles
Amériques. Le Yankee principalement. L'esto-
mac qui pâtit de la sorte n'est pas à la cascade,
je vous assure, et se soucie fort peu de l'art vé-
ritable. C'est peut-être pour cela qu'ils ressem-
blent un peu tous à des saules pleureurs.
Mon Dieu, pardonnez aux Yankees.
Faut-il les mépriser pour cela? Ma foj, non,
ne vous en donnez pas la peine. Cette race moins
avancée que la nôtre dans le degré des âges, est
en pénitence. Ce sont des enfants;, à qui la jus-
<- 23 —
tice d'en haut fait manger du pain sec. Aux
accapareurs les privations, les sueurs.—Ne tra-
vaille-t-on pas comme des boeufs en Amérique?
Dans certaines habitations, il y a grand luxe,
mais un luxe au milieu duquel on bâille et s'en-
nuie, puisqu'on pioche comme des Auvergnats
pour entasser les millions dans les caves. Eh ! que
voulez-vous qu'on en fasse dans un pays où l'on
n'a pas d'appétit, où l'art ne s'acclimate pas. Si
un rayon de morale se glissait dans la sécheresse
de leur puritanisme, sans aucun doute il leur ou-
vrirait plus que l'esprit, il élargirait ces coeurs;
mais comme tant d'autres, ils ne tentent rien
pour se corriger.
Il est inutile de chercher davantage des com-
paraisons quant aux farces et fariboles qui se dé-
bitent à l'étranger. Inutile de s'arrêter plus long-
temps à ceux qui se boursoufflent de notre
esprit, s'inspirent de nos lumières pour venir
ensuite nous les passer sous le nez, comme si
elles étaient les leurs propres. Ceux-là ne sont
aucunement responsables des bêtises qu'ils com-
mettent puisqu'ils n'ont que l'esprit et la lu-
mière d'emprunt.
Nos théâtres tombent, c'est à nous de les re-
lever, et pas à d'autres.
— 24 —
Je vois les directeurs en pareil, cas, tous les
directeurs sourire de pitié; c'est l'usage, et s'é-
crier :
— Quelle folie! quelle sottise! quelle atroce
blague ! ne dirait-on pas que la fin du monde est
dans nos bonnets de coton?
Le théâtre tombe ! Eh bien, qu'il tombe. C'est
une crise naturelle; un jour ou l'autre il saura
bien se relever.
Parler de la sorte c'est être insensés. Quand
des peuples, dont on ne saurait compter le nom-
bre, ont été, eux aussi, rongés, dévorés par ce
vorace matérialisme, qui nous entame comme
il fait en ce moment, parla médiocrité, et quand
vient le jour des comptes, il enlève le mor-
ceau.
Mais ayez donc pour votre gouverne, que l'art
ne supporte pas la médiocrité; et vous devez
le reconnaître, puisque déjà l'art se conduit en
rebelle avec vous. Vous l'avez mis au ban de la
honte, vous l'avez écoeuré; rendu grotesque dans
des cascades, des bouffonnettes, des rigolbo-
chettes, des pochades, des arlequinades, avec
une cruauté sans pareille. C'est dans les fée-
ries surtout que vous lui faites pitié. Des fée-
ries à mellre en révolte les animaux du jardin
des Plantes, tellement il y a du creux dans leurs
entrailles.
Des féeries où tout s'étale pour la satisfaction
des yeux, mais où l'esprit fait pénitence.
• Tous ceux qui sortent de ces spectacles me
font l'effet de gens qui auraient été convoqués
à un banquet. Aux Tuileries, par exemple, où
l'Empereur fait si bien les choses. Et ces gens,
les voyez-vous d'ici en contemplation devant les
plats, qu'ils avalent des yeux, c'est si bon un
jour de grand'gala... Et puis... Eh bien... c'est
tout. Ils s'en retournent le ventre creux, n'ayant
touché à aucun mets. Croyez-vous que Sa Ma-
jesté irait inviter sérieusement tous ces gens,
qui font de la bêtise leur principale nourriture?
Non, vous ne le croyez pas.
Je vous dis que toutes ces pièces sont des
grues ; et grues n'est pas trop dire, lorsqu'il s'a-
git de tous ces Perlinpinpins, ces lurlututus, ces
chats bottés, ces chapeaux pointus. Toutes ces
fanfreluches, ces croquemitaines qui vont jus-
qu'à nous faire rougir lorsqu'elles nous trouvent
encore quelque pudeur; ou bâiller, dormir, ron-
fler. Oui, j'en ai vu qui ronfleaient. Ceux qui
ont les moeurs plus qu'épicées y trouvent un
aliment direct, elles émoussent leurs sens. Au ré-
— 26 —
sumé ce côté est étalé trop largement, comparé
à celui qui laisse le ventre creux.
Mais vous oubliez que l'on y rit aussi; que
l'on y rit beaucoup, me dira-ton.—Eh! parbleu,
je le sais bien que l'on y rit. A preuve que j'y
ai ri moi-même, et delà plus jolie façon, je vous
prie de le croire. Quelque sérieux que soit l'es-
prit, de temps à autre il aime à prendre la clef des
champs. Et si par rencontre on lui sert un bon
plat de bêtises, il s'en régale; mais ce n'est pas
une raison. La bêtise doit avoir ses bornes, ses
règles, comme l'esprit ses ménagements.
Que conclure de ces féeries? Qu'il faut les rayer
des répertoires. Dieu nous en préserve de dé-
truire, mettre à néant ces pièces qui nous déso-
pilent. Il suffit de les découvrir en signalant
leurs excès, profitera qui voudra. Des sommes
énormes sont engouffrées au point de vue du ma-
gnifique. Il le faut, n'ayant rien dans les entrail-
les. Or, n'est-ce pas du dernier triste avec tant
d'argent qu'elles dévorent, d'entendre ce refrain
toujours le même : — Avez-vous vu la Poule
enchantée! Tout le monde en parle.
— Oui je l'ai vue ; Dieu! que c'est bête! J'ai
dormi tout le temps.
— J'ai cependant envie d'y conduire Aspasie,
27
vous savez, ma femme ne rit que dans ces pièces-
là...
— Plaignez-vous, mon cher. Ça prouve en
faveur... de son innocence. Allez-y donc. Du
reste, il y a un tableau*.. Il y a même deux
tableaux merveilleux... splendides... mais rien
de plus ; comme pièce il n'y en a pas, c'est d'un
bête à manger du foin.
L'excès, toujours l'excès en trop ou en moins.
N'est-ce pas inouï,-en effet, de voir'ces pièces,
qui coûtent les yeux delà tête,_rouler constam-
ment sur des sujets tous puisés dans le domaine
de l'enfance, des sujets nullement appropriés à
l'intelligerice des hommes?
Pourquoi donc les hommes ont-ils tant d'a-
mour à se traiter en enfants ? Pourquoi ne cher-
chent-ils pas des créations ailleurs que dans ces
contes à la mère Michel, la mère l'Oie, toutes
ces médiocrités qui ne les inspirent pas le moins
du monde?
Les auteurs ne sont peut-être pas encore con-
vaincus qu'ils manquent d'inspiration.
Si cela continue, il ne faudrait pas s'étonner
que les enfants en vinssent à réclamer pour eux
les tragédies, les classiques et toutes nos oeu-
vres savantes. Ils donneraient, par ce fait, un
— 28 —
exemple aux hommes qui s'obstinent dans la
nullité, en s'enferrant toujours davantage.
Puisque l'enfance vous sied si bien, que ne
rappelez-vous un vrai funambule, un Deburau,
qui avait plus d'art dans son petit doigt que
vous n'avez entre tous réunis, d'esprit à dé-
penser pour ces pièces? Les enfants, au moins,
y trouveraient des joies, des divertissements se-
lon leur goût, leur âge, et non toutes ces nu-
dités qui éveillent en eux des idées qui les dé-
pravent.
Intervertissez les rôles, il n'en est que
temps.
Un peuple qui n'a pas souci de la pudeur de
ses enfants est déjà bien en décadence.
N'y a-t-il rien de plus navrant que de voir
ces mêmes enfants traînés par les parents dans
ces bals tout spécialement organisés à leur in-
tention, costumés, chamarrés... dansant? Des
bambins qui naissent à peine, qui commencent
à vivre, et pour lesquels on va même jusqu'à ou-
vrir des cours de danse...
Quelle époque!... quel siècle!....
Mais le vice, n'est-il donc pas'assez fertile
chez les grands, que les pères, les mères met-
tent un tel empressement à en déposer tous
— 29 —
les indices, toutes les envies dans les berceaux
de leurs petits! Ce signe serait-il le précurseur
d'une décrépitude prochahie?
{I (Vontnot.)
Jadis, il y avait un brave homme, Bernard
Léon, quelque peu joufflu, mais la graisse n'y
fait rien, qui avait coutume de dire à tous ses
pensionnaires : Soignez donc votre physique.—
C'était ({Liant à l'expression et au moment d'en-
trer en scène.
C'est le cas ou jamais de dire à tous, et prin-
cipalement à ceux qui vivent de leur intelligence :
Soignez, soignez donc votre esprit, le peu d'âme
qui vous reste, c'est le seul moyen de racheter
vos sottises, et surtout celui de ne pas tomber
clans cette trappe du ridicule que le matéria-
lisme tient ouverte sous vos pas.
— 30 —
V
Un voyageur qui a une longue route devant
lui ne dédaigne pas les étapes, car il se repose ;
c'est un besoin que j'éprouve. Le repos invite à
songer, or, comme ce voyageur, je songe. Je
songe au chemin qu'il me reste à faire, et men-
talement je me dis: Arriverai-je, ô mon Dieu,
arriverai-je? C'est que la tâche est rude, allez...
Soulever un monde par la pensée! avez-vous
jamais vu cela? C'est une prétention presque
aussi grande que l'ingratitude des hommes.
— Marche... me dit une voix intérieure!...
Ne t'arrête pas. — Vouloir, c'est pouvoir. —
Tais-toi, maudit orgueil, ne me trouble pas;
et sache qu'il ne me faut pour atteindre mon
rêve, que du courage, la pureté de mon âme,
et non la sottise outrée que lu fais luire à mes
yeux.
Vouloir sur le pouvoir est la plus grande
somme d'orgueil amassée par le genre humain;
un faux mirage qui nous porte sans cesse à dé-
— 31 —
vier. — Vouloir sur le pouvoir est une affir-
mation irréfléchie, banale; un sens inconscient;
une insubordination de l'enfance, on peut pres-
que dire, car s'il ne s'agissait que de vouloir
pour satisfaire toutes nos envies, s'élever au
sommet de toutes nos ambitions; mais quel est
l'être, je vous le demande, qui n'aurait pas déjà
par la constance de ses efforts, anticipé au delà
des puissances célestes ! Il est heureux, fort
heureux... que Dieu se soit mis en garde con-
tre de pareils empiétements.
L'homme n'a pas de sagesse, car s'il en avait,
il songerait avant de parler, ce qui l'empêche-
rait de tomber dans les excès.
Mon Dieu, ne ferez-vous pas qu'il songe,
avant qu'un simple souifle, un murmure ne s'é-
chappe de ses lèvres? que de maux seraient
aplanis, disparaîtraient l
Si les Américains avaient songé l'espace
d'un quart d'heure avant d'ouvrir la bouche, il_
n'y aurait pas à Thème présente des cadavres
par vingtaines de mille, couchés là-bas sous la
terre; il n'y aurait pas à l'heure présente, des
noirs qui dépassent les blancs, et surtout des
centaines de millions qui font, la grimace au
budget.
L'orgueil!... l'excès, telle est la plaie du
jour. C'est celte proéminence du pouvoir sur le
vouloir qui enlève la justesse à notre jugement.
Pas de demi-mesure, on ne peut que dépasser
la raison, ou rester en dessous.
Voulez-vous avoir une juste idée du caractère
de l'homme?
Dépasser la raison, ou rester en dessous, —
le, voilà peint en deux traits.
Habitue-toi donc, ô homme très-petit sur
cette terre, à dire :
Vouloir — et... pouvoir.
Et cela tant que tu seras encore en lisière,
c'est-à-dire cousu de vices, de défauts !... et do
toutes les imperfections de l'enfance.—Étudie-
toi, pour ce que tu es — ce que tu vaux, — afin
que tu ne sois point aveuglé d'orgueil. — Con-
nais-toi toi-même, si tu veux voir clair sur ta
route. ,
— Celui qui sait le secret de son âme a
trouvé plus que-la foi.
Vous tous qui vivez d'art, attachez votre pen-
sée à la croyance; car sans la croyance, il n'y a
pas d'art sublime.
L'art c'est l'unité d'où jaillissent les lumières
— 33 —
de l'intelligence ; toutes les perfections : —■
L'idéal.
L'art est le phare qui appelle à lui tous les
voyageurs qui errent et qui s'égarent ; le pilote
qui répond à celui qui l'implore; le rêve qui
conduit à l'amour, à la gloire, quand on a com-
pris tous ces embrasements.
L'art est UDO religion. Phalanges qui buvez à
celle source avec ivresse, artistes encore en-
fants, si vous voulez entrer dans le sanctuaire
de l'art, — allez au coeur de Dieu.
Tous les peuples déchus, nos aînés dans l'art;
toutes ces nations civilisées presque, et qui se
sont éteintes en emportant avec elles le secret
de leur décadence, sont mortes et éteintes,
parce que, trop jeunes encore, elles n'avaient
fait qu'effleurer la croyance. Point de sublime,
qu'effleurer la connaissance de Dieu.—Trouver
l'art dans la religion. — Prouver l'art tenu loin
du foyer de la religion, par calcul ou par igno-
rance, est bien plus facile qu'on ne croit.
Ainsi la foi de Mahomet ne rencontrant dans
ce monde que des âmes écolières, répandit quel-
ques lueurs fugitives, puis s'étiola... Elle ne
put s'accommoder de l'assassinat qui la prônait.
— 34 -
Du jour où s'abritaht abus sa pureté, on lui fit
dire :—Crois ou meurs, elle rappella à elle toutes
ses essences divines, elle devait s'éloigner du
sublime, ne plus répandre autour d'elle que des
lueurs blafardes.
Les peuples lâches que le travail ne stimule
pas, parce qu'ils se sont endormis dans la mol-
lesse, l'esclavage des femmes, et qui en arri-
vent à se manger entre eux, montrent jusqu'à
quel point ils se sont éloignés du sublime.
• Aide-toi, le ciel t'aidera, a dit aussi leur pro-
phète !
Ils n'en font rien.
La famine, pour les rappeler à eux-mêmes,
les frappe, ce n'est que justice.
Ne regardez pas de ce côté; de ce côté, au-
cune trace de l'art.
La religion de Bouddha dénaturée, carica-
turée aujourd'hui, fut les efforts premiers, lors-
qu'au second âge reparut l'intelligence.
Respect aux morts ; la Chine n'a plus que des
revenants...
Là, toute cervelle s'adresse au vague!... à
l'horizon!... mais point à l'art, point à Dieu,
le sublime est leur crime ! ils l'ont foulé aux
pieds. Aussi le sublime se tient-il à des distances
— 35 —
incommensurables d'eux !-r- Est-il si difficile de
s'en faire une idée ! -— ils s'adressent aux divi-
nités par des moyens tels que ceux-ci :
Avez-vous besoin d'une prière? crac ! comme
on met en branle un coucou, on remonte une
rnachine, une mécanique, et l'on vous en débite
autant qu'il vous en faut, Dam ! c'est bien plus
cpmmqde, et on y gagne deux choses, c'est de
ne bas bâiller en les disant soi-même, [et du
temps d'épargné.
La Chine est une marâtre, elle tue ses enfants,
et comme elle tue ses enfants, elle a pesé de
tout son poids sur le berceau des arts. L'art
injurié, étouffé, s'en fut, l'enfance ne lutte pas
avec un monstre. C'est qu'en ces temps-là, le
matérialisme englobait déjà le? populations, de ce
grand royaume, ces populations quj tombaient
chaque jour de crime en déshonneur. Aussi çon-
voitait-il leur engloutissement tout entier, il
ne devait que trop réussir. A-t-on jamais vu
l'horreur, le ridicule tomber avec plus de rage
sur la peau d'un peuple?
Va-t'en, vilain magot, et n'espère pas qu'on
té plaigne, car tu es puni, toi aussi, là où tu as
péché...
Toute la Chine grouille, croupie dans la ma-
— 36 —
lière; serait-ce une punition? Oui, car elle expie
un crime.
Mais quel est-il? Chut... attendons, ne ré-
veillons pas trop tôt le chat qui dort, tout vient
à point à qui sait attendre.
Le catholicisme est l'âge mur ; ou, pour
mieux dire, le signe de l'adolescence. Jésus, il
y a dix-huit siècles, en démontra la première
lettre. Et il y eut des grincements de dents,
des trépignements, des blasphèmes, voire même
du sang dans tous les yeux. Les premières cho-
ses enseignées à l'enfance la mettent en révolte.
N'est-elle pas semblable aux louveteaux, qui
déchirent, arrachent, dévorent pour soulager ces
dents qui poussent parle mal, et vers le mal?
— Aimez - vous les uns les autres, disait ce
maître dans lequel étaient incarnées toutes les
douceurs; et comme les enfants de nos jours,
qui lancent les banquettes, les tabourets à la
tête de leurs professeurs, tous ces rebelles lui
envoyaient des pierres.
Dieu est votre père, leur disait-il, et vous
êtes tous frères. — Aimez-vous pour qu'il vous
récompense; et la boue, les vociférations, les
menaces ne lui étaient pas ménagées.
Et ceci encore.
— 37 -
Celui qui du fond de son coeur aura fait la
charité sera bien près de la croyance. Qu'il ne
s'arrête pas en si bon chemin, car un jour il se
réveillera dans le royaume des cieux.
Et les enfants, et le peuple, tous l'injuriaient.
11 leur donnait son sang qui tombait goutte à
goutte sous sa couronne d'épines, que les cra-
chats pleuvaient encore sûr lui ; au pied du
Calvaire il but toutes ses souffrances, -on l'avait
souffleté aussi.
Les enfants sont de terribles carnassiers,
quand on y prend garde !
C'était l'aurore du catholicisme, la nouvelle
ère; il fallait souffrir.
Le Christ, s'offrant en holocauste, saluait la
nouvelle ère.
Jésus avait plus que l'intuition du rôle qu'il
avait à remplir sur cette terre, tout le prouve
par sa mort qu'il annonça et régla préîiminaire-
ment.
— Mon royaume n'est pas de ce monde, di-
sait-il souvent.
Ces deux faits ne disent-ils pas le rôle, la
mission ?
Jésus eut pour mission d'inoculer le catho-
licisme dans les âmes;
— 38 —
Dans le catholicisme étaient tous les ensei-
gnements, la lumière, dans le catholicisme, de-
vaient lutter, jusqu'à la souffrance, toutes les
intelligences rebelles.
La mission de Jésus était grande.
Dans sa parole était le grain de la croyance,
c'est-à-dire le mystère du monde, qu'il ne
dévoilait pas aux enfants qui l'écoutaient. En-
seigne-t-on les mathématiques à ceux qui ne
font qu'épeler seulement?
Or, comme on le dépitait souvent, il disait
encore ces paroles :
— Quand donc ne serai-je plus parmi
vous ?
C'est que les grandes âmes, plus que les
autres peut-être, oat leur défaillance. Il laissait
voir par là combien sa supériorité souffrait
au milieu de ce monde si bas.
D'où venait-il ?
11 n'était pas permis à cette tourbe humaine
d'en avoir le soupçon, comme il ne lui était
pas donné non plus de découvrir au delà* des
mesures de sa mission. Tout cela n'indique-
t-il pas qu'il devait descendre d'une sphère,
d'un monde, appelez-le comme vous voudrez,
de beaucoup plu* élevé, infiniment supérieur à
— 39 —
celui si triste que nous habitons ! Ce que l'on
peut conclure justement à cause de ces réminis-
cences qu'il ne pouvait retenir ces impa-
tiences... ces aspirations vers un avenir qui
semblait ne pouvoir pas lui échapper.
— Quand donc ne serais-je plus parmi vous?
— Mon royaume n'est pas de ce monde.
Tout cela, croyez-le, ajoute à la grande
figure du Christ, c'est une révélation tout en-
tière.
En ces temps-là, Jésus et le mystère s'en
allèrent en croix, mais le grain était resté en
terre. Sa mission, toujours en ces temps-là,
se bornait à prouver au genre humain que s'il
y avait des âmes privées de lumières, il y en
avait aussi qui pouvaient s'élever jusqu'au su-
blime.
C'est du haut de sa croix qu'il laissa tomber,
sur ces enfants ingrats qui l'avaient lapidé,
ces paroles toutes d'amour et de pitié pro-
fonde...
— Pardonnez-leur, mon Père... ils ne sa-
vent ce qu'ils font.
De ce jour-là, ô divin rédempteur, tu laissas
le sublime sur la terre, l'idéal du Seigneur, ton
Dieu, notre père à tous. Et combien ta pré-
— 40 —
voyance fut grande ! C'est pour que cet idéal pût
grandir dans la mémoire des hommes que tu
l'enfermas dans le grain de la croyance.
0 mystère ! Ainsi tu contenais les destinées du
monde, tu cachais l'unité, l'âme des âmes: Dieu
notre père unique, ce Dieu qui n'a pas de corps,
p is de forme, pas de nom dans notre pauvre
langue, mais que l'art un jour à son temps, à son
heure, nous dévoilera.
Dieu est idéal. Nous ne pouvons, dans ce
monde où l'infériorité domine, que le concevoir,
nous ne pouvons en-avoir ce qui s'appelle
qu'une idée vague ; mais d'aussi loin qu'il nous
apparaît, nous le casons cependant dans notre
imagination. Toutes les perfections, toutes les
supériorités, la beauté, l'esprit, les charmes,
nousles lui prêtons. Fouiller ainsi dans l'âme du
Créateur; mais c'est entrer dans l'art.
Si nous voulons avoir un progrès vivant, for-
tifions-nous donc dans l'art. Tout progrès qiui
n'a que la matière à sa base étant périssable,
introduisons, dans notre bâtiment qui menace
ruine, le nerf indispensable, la morale, mettons
la morale en action, car seule elle a le pouvoir
d'assainir notre progrès.
Un peuple aussi intelligent ne saura-t-il
— 44 —
mettre un peu d'eau dans son vin, comprendre
enfin ses intérêts véritables?
Pourquoi se donner tant de mal devant
la mort, répondent les hommes sans nulle
croyance.
Mais qu'est-ce que la mort après tout?
D'abord, l'homme est-il le fils de ses oeu-
vres?... Il le croit; voilà ce qui le trompe, ce
qui l'égaré.
Ce droit de destruction qu'il a sur lui-même,
qu'il le sache donc, n'est qu'un hochet confié
aux mains d'un enfant. Hochet qui justement
constate son bas âge, puisqu'il croit lorsqu'il
se tue, qu'il consomme son anéantissement
tout entier.
Quel orgueil !... Orgueil qui va jusqu'à la
folie.—-.Admettons pour un instant l'homme-
Dieu, [peut-on croire alors qu'il se serait créé
pour se détruire?
Et s'il n'est pas Dieu !—peut-il avoir droit de
destruction sur une oeuvre quin'est pas la sienne ?
En outre, puisqu'il n'est pas Dieu, qu'il sou-
tient qu'il est néant, ce qui veut dire rien,
peut-il, n'étant rien, produire, être Créateur?
De rien a-t-on jamais vu jaillir quelque chose?
Enfin l'homme néant, qui n'a pas le pouvoir
— 42 —
de px'éserver son corps, peut-il avoir fabriqué
son âme, et n'ayant pas fabriqué son âme,
comment peut-il prouver qu'il la met à néant.
Quelle effrayante cacophonie.., quelle incon-
science... quelle lacune!
En même temps que l'homme s'affirme, il
se nie, et vice versa.
Cependant ce qu'il n'a pas fait, il a bien
fallu qu'un autre le fît, car il n'y a pas d'effet
sans cause. Si, dans ce monde, mes yeux n'a-
vaient été frappés que par le spectacle de la
terre, et rien de plus, moi aussi j'aurais dit :
néant, car c'eût été l'incontestable grandiose de
la matière. Mais ma pensée se refuse à tom-
ber si bas, quand, à chaque instant, elle se
heurte au fait vivant, à l'action raisonnée, à
l'intelligence.
Ainsi m'arrive-t-il d'entendre le simple son
d'un orgue de barbarie, que je me dis, si les
réflexions me portent à ce sujet : Où donc est le
joueur, si cette orgue joue seul$ sans aucun
doute il a une mécanique dans le ventre, et
je me dis alors, où donc est le mécanicien
qui est la cause que cet orgue joue tout seul, la
cause que je l'entends.
0 logique! sauve-nous.
— 43 —
Dieu est le fin artiste qui sait le secret de nos
mécaniques, lui qui les a mises en mouvement,
qu'elles marchent ou qu'elles s'arrêtent, que
vous importe; il sait en bon ordonnateur les
faire remonter chacune à son temps, à son
heure. Quand nous quittons une vie de misère,
comme un fin artiste il sait escamoter nos
âmes... pauvres âmes! Ah! vous ne les voyez
pas?... Tous les jours elles partent en bandes
comme les hirondelles, comme les hirondelles,
elles voyagent sous l'aile du zéphyr, suivant
leur guide qui les entraîne vers d'autres cli-
mats, sous d'autres cieux.
C'est que pour voir cela, il ne faut pas être
embourbé dans la matière. Et ceux qui cher-
chent le mouvement perpétuel dans les choses
périssables montrent jusqu'à quel point ils le
sont encore. Le mouvement perpétuel peut-il
être ailleurs que dans l'action créatrice à la
source vitale? Remontons vers Dieu, toujours
vers ce Dieu qui crée sans date ni temps d'arrêt
dans les éternités. Nous aurons là l'énigme.
Ces réflexions d'une ardente philosophie qui
comblent des lacunes en sauvegardant notre
âme, parviendront-elles à démontrer à l'homme
que lors même qu'il se donne la mort, il ne se tue
_ 44 —
pas. Voltaire, lorsqu'il nous comparait aux singes,
rl'a su trouvera cette époque que la moitié de la
vérité, il aurait pu ajouter.—Les hommes singent
Dieu se prenant pour des dieux eux-mêmes.,
et cela sans voirie moins du monde le ridicule
dont ils se couvrent, — ridicules est le mot,
car, entre nous, de toutes ces singeries-là,
Dieu n'en sourit même pas. Pas plus qu'il ne
se sent, atteint par nos insultes, nos injures. La
majesté, la grandeur du souverain des mondes,
étantpar l'ordre admirable de la logique à des
distances plus qu'incommensurables de tout ce
qui est grossier, ignorant où infime.
Ainsi notre empereur a ses ministres, ses
ambassadeurs, et des milliers d'agents dispersés
dans l'univers, Dieu aussi a sa cour, et tout son
cortège, et des milliards d'agents répandus dans
tous les globes.
Il ferait beau voir les créatures refuser la
splendeur à leur Dieu.
Quelles sont les lois qui régissent les mondes?
Il n'est pas donné aux simples mortels d'en
avoir la connaissance complète, tout au plus un
pâle aperçu.
Ainsi bas grands mondes ont les petits sous
leur tutelle. Ils sont nos pourvoyeurs, ils nous
w» 4f5 -.-^
fournissent en temps utile des esprits h leur
niveau. A de certaines heures dans les siècles ils
nous délèguent des envoyés qui ont mission de
nous stimuler, nous activer, nous pousser à
monter vers les demeures immortelles.
Nos morts successives, ou nos vies qui se re-
nouvellent, — on peut librement choisir entre ces
deux hypothèses, — nous en offrent les moyens.
Il nous faut les morts parce qu'elles nous servent
d'épuratoire, parce qu'elles nous décrassent, nous
retrempent en nous améliorant. Mais quand
cette mort nous appelle dans ces petits mondes,
notre état d'infériorité est si grand, que nous
nous conduisons comme de vrais enfants. Nous
ressemblons à ces mioches, que l'on débar-
bouille pour enlever les saletés qu'ils ont prises
çà et là, un peu partout, et. qui jettent des cris,
comme si on les étranglait. Savent-ils pour-
quoi on leur fait cela, après tout?
Ainsi sommes-nous : les approches de la mort
nous effarent, nous épouvantent; et si nous ne
jetons des cris, mentalement, nous interrogeons
l'air, les ombres, le vague, le silence, celte mort
elle-même, pour lui demander ce qu'elle nous
veut, car nous ne comprenons pas non plus ce
qui nous arrive.
3.
— 46 —
L'enfance !
11 en est toujours ainsi lorsqu'on enlève les
langes à l'enfance ; il y a toujours trépigne-
ments... cheveux arrachés... colères.
En montant dans les âges, la raison nous
transforme : c'est que, simple cabotin au début,
nous finissons, à force de jouer des rôles, par
nous perfectionner. Les mondes ne sont-ils pas
des théâtres, où nous jouons une comédie conti-
nuelle, puisque nos corps, ces vêtements de nos
âmes, se costument sans cesse, puisque sans
cesse nous les jetons à la défroque, au tom-
beau? Et ces travestissements sont utiles. N'a-
vons-nous pas dans l'immensité sans fin des
mondes sans nombre à parcourir?
Ce qui nous fait trébucher si longtemps, c'est
que privés d'intelligence nous passons à travers
des existences dont nous ne gardons pas le plus
petit souvenir. Ce qui nous manque, c'est un iti-
néraire bien établi, un guide qui éveille notre in-
telligence, qui sollicite notre mémoire, en nous
montrant les sentiers parcourus, mais plus en-
core les sentiers à parcourir, afin qu'il nous soit
bien démontré que la vie, une fois dégagé des pre-
mières rudesses, n'est plus qu'un jeu folâtre. —
Sauf les missions réservées aux esprits supérieurs
— 47 —
dans les quarts de monde, missions toujours
ardues. Mais le général qui agrandit sa gloire se
plaint-il des misères du bivouac?
Nul autre que Jésus Christ ne mérita mieux
sous ce rapport. Les récompenses que nous pro-
diguâmes à sa mémoire en le proclamant Dieu,
ne sont qu'un pâle reflet de celles qu'il dut rece-
voir après qu'il eut accompli sa mission; car
eut-il beaucoup à s'enorgueillir, somme toute,
d'être prôné comme Dieu dans un monde aussi
bas que le nôtre ? dans notre quart de monde,
où fourmillent des aveugles, des sourds, sourds
et aveugles, par les tribulations, les vices in-
fects, la souffrance ?
— Que ne sommes-nous dans les mondes de
second degré, où les esprits déjà sont loin de la
raatière, parce qu'ils ont chassé les maux...
l'horrible.,, dans ces mondes où l'art, la perfec-
tion promettent monts et merveilles !
Une terre qui a ses portes ouvertes auxTropp-
mann, aux guerres, à la prostitution, est un vil
théâtre. Heureux ceux qui en sortent.
Quel fin artiste que le Seigneur ! Un autre que
lui eût-il pu combiner son oeuvre, avoir abrité
son trésor, son action vitale, le génie du monde,
dans chaque créature qu'il rend responsable ?