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L'Oeil de Vigile, mélanges politiques et littéraires

De
136 pages
Bluzet-Guinier (Dole). 1872. In-8° , IV-131 p..
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MÉLANGES POLITIQUES & LITTÉRAIRES
VIGILE. - CADICHON. — L'HONORABLE
MR BARASCUD.- LE MAIRE DE CIGONDAS.
LE BARRAGE DE TRUANS — PLANS ET
PROJETS — LA TAUPE.— CARACTÈRES,
TYPES & PORTRAITS. — ETC.
DOLE
BLUZET-GUINIER, ÉDITEUR
— 1872—
L'OEIL DE VIGILE
MÉLANGES
POLITIQUES ET LITTÉRAIRES
Vigile. — Cadichon
L'honorable M. Barascud
Le Maire de Gigondas. — Le Barrage de Truans
Plans et Projets. — La Taupe
Caractéres , Types et Portraits, etc., etc.
DOLE
IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE BLUZET-GUINIER
1872
A Monsieur H VERNHET, rédacteur en chef du journal
le Peuple, à Saint-Affrique (Aveyron).
A vous qui avez été outragé, calomnié, publique-
ment et odieusement attaqué ante reges et prosides, à
cause de moi, je veux dédier ce livre.
La reconnaissance m'y oblige ; la respectueuse
affection que j' ai pour vous m'en fait un devoir.
Je ne me mets pas en peine si vous daignerez en
accepter l'hommage. D'avance, j'en ai la certitude.
Mon livre est une sorte d'opus tumultuarium ,
comme dirait Veuillot. C'est un monument, sans art
et sans études, fait de pièces et de morceaux, pris à
la hâte dans le tas des chroniques publiées par le
Peuple. Je l'élève à la mémoire de nos campagnes,
vives et quelque peu périlleuses, contre la révolution,
et principalement contre certains révolutionnaires en
habit noir, d'autant plus dangereux qu'ils affichent
plus haut leurs bonnes intentions et leur dévoue-
ment au bien public.
Fondateur et propriétaire de la petite feuille qui
a donné l'hospitalité à mes boutades humoristiques
et à mes charges les plus sérieuses, vous m'avez har-
diment défendu contre les ruades heureusement inof-
fensives des soi-disant Cadichons, qui prétendaient à
tort ou à raison avoir été atteints par la vigueur et
la multiplicité de mes projectiles.
Devenu Rédacteur en chef du journal, vous ne
m'avez pas retiré vos bonnes grâces et vous m'avez
conservé une casemate dans votre fort.
A l'abri de cette protection, je continue mon in-
grate besogne de veilleur. Je le fais avec joie, dans
l'intérêt de la liberté et de la vérité, parce que je ne
me sens plus exposé aux surprises des capitans au-
dacieux, dont la tête, toujours trop près du bonnet
s'orne fièrement pour l'attaque des panaches du roi
Midas.
Deus nobis hoec otia fecit !
Puisque vous m'avez créé ce repos, au fort même
de la bataille, vous êtes incontestablement, non pas le
père, mais le parrain de mes cris d'alarme et de mes
escarmouches de grand'-garde.
Donc, à tous ces titres, vous acceptez, vous devez
accepter, vous ne pouvez refuser l'humble hommage
de mon livre.
Et, puisque vous avez bien voulu reconnaître que,
depuis le commencement de la campagne jusqu'à ce
jour, Vigile a toujours été sur la brêche, a réguliè-
rement fait son pénible service, ne s'est jamais laissé
surprendre et n'a vraiment dormi que d'un oeil. vous
me permettrez de lui donner pour titre :
L'OEIL DE VIGILE.
Daignez agréer, Monsieur le Rédacteur, l'assu-
rance de mes sentiments respectueux et toujours dé-
voués.
C. VIGILE.
Saint-Affrique, le 1er janvier 1872.
I
Vigile— Le P. Jobard et le drapeau
bleu- — Les Conseils municipaux. —
Encore le drapeau bleu M .Barascud
à l'Assemblée.
13 mars 1871.
A mon entrée, plus que modeste, dans la presse
périodique, le Peuple m'a imposé le nom de VIGILE.
Or, les noms obligent, comme les titres sur vieux
parchemin; voilà pourquoi je veille. Semblable au
franc-tireur en embuscade, au lièvre dans son gîte,
à soeur Anne sur la tour; l'oeil braqué sur l'horison
comme un télescope, l'oreille tendue, la respiration
captive..... je guette. Quand le vieux chroniqueur
n'a pas de nouvelles, il en fait. Et moi, qui suis en-
core novice, j'attends pour la saisir au passage, la
nouvelle du moment....
J'aperçois fort à propos le très-heureux père Jo-
bard, mon fournisseur titré de nouvelles qui sentent
le rance. Après tout, il m'amuse beaucoup, le vieux
bonhomme, je l'accoste.
— 2 —
— Bonjour, père Jobard, quelles nouvelles, ce
matin ?
— Notre lord-maire et député a traversé la ville,
paraît-il, dans la journée de lundi. De plus, il y a
eu réunion à la mairie des capitaines de la garde
sédentaire.
— L'a-t'il présidée ?
— Non.
— Tant pis pour ma chronique. Après ?
— Eh ! ta charge de samedi, parbleu !
— On s'en occupe ?
— Je le crois bien ; tu attaques les fournisseurs.
— Pauvres malheureux ! ce n'est pas moi qui les
attaque; c'est M. Pouyer-Quertier. Il veut revenir
sur tous les marchés, conclus depuis le 19 juillet.
Est ce tout, père Jobard? Avez vous Iules dépêches?
— Excellentes, mon ami. Figure-toi que le dra-
peau rouge n'est plus à Lyon ; la municipalité s'est
enfin rangée.
— Que ne se rangent-elles toutes, hélas?
— Que veux-tu dire, Vigile? Y aurait-il quelque
danger, ici ? Parle vite, que je me range à mon tour.
— Je vous ai mis la puce à l'oreille, père Jobard;
mais n'ayez pas peur. Je parlais, tout simplement,
du coup d'Etat de nos édiles.
— Un coup d'état?
— Oui, un vrai coup d'état, un changement de
drapeau. N'avez-vous pas vu? Ni le rouge des sans-
culottes, ni le noir du deuil public, ni le tricolore,
avec ou sans aigle ni coq, ni le blanc et les lys,
— 3 —
mais le bleu ... Cet horrible drapeau bleu, emblème
de la paix hideuse que nous subissons. Oui, père
Jobard, la Prusse nous aura mis au bleu pour écou-
ler ses produits, la gueuse I
— Tu as raison, Vigile. C'est le fameux traité de
commerce léonin de ce drôle de Bismarck.
— Il nous aura imposé son bleu; et, comme le dra-
peau français ne tardera pas à recommencer le tour
du monde, il l'aura pris pour enseigne, le miséra-
ble !
Le père Jobard était ébahi et cherchait une expli-
cation. Les conseillers municipaux, murmurait-il,
n'y ont pas fait attention. Mais... non... il y a autre
chose;... et il cherchait à éclairer le mystère du
drapeau bleu. Il se tapait le front, bourrait son nez
de tabac, faisait des combinaisons de la plus haute
portée... Puis, tout à coup, il s'écrie comme Archi-
mède à Syracuse : j'y suis. C'est le vent qui a tout
fait, Vigile ?
— Y pensez-vous? C'est donc le vent qui gouver-
ne, ici? ou bien voudriez-vous dire que nos édiles
ont toujours le nez dans le vent ? Qu'ils suivent les
évolutions du fumivore de leur cheminée?...
— Leur drapeau bleu m'indigne, te dis-je.
— Allons, allons! du calme, vieux patriote ! sou-
venez-vous du temps jadis. Nos édiles sont les héri-
tiers de vos nobles exemples. Quand le drapeau
change de couleur, voyez-vous, ils font ce que vous
avez toujours fait Ils n'y font pas attention.
- 4 —
1er avril 1871.
On parle déjà sérieusement du renouvellement
de ces importantes assemblées municipales, pour
les premiers jours d'avril. Je ne m'y oppose pas ;
mais je n'y crois guère. Cependant, comme la boite
aux surprises pourrait bien s'ouvrir, malgré mon
incrédulité , je crois que tous les bons citoyens
doivent se tenir prêts à remplir fidèlement leur
devoir. D'autant, que ce n'est pas chose très com-
mode que de construire un conseil municipal, ca-
pable de remplir son rôle comme il convient.
Sous les divers régimes dont nous recueillons le
triste héritage, on a vu ces assemblées de citoyens,
jadis si nobles, si fières de leurs libertés, si dignes
et si pleines de respect pour le droit et la justice,
devenir tour à tour, selon le principe ou le grand
ressort qui les mettait en mouvement, une cour de
Panurge ou une Babel désastreuse, une grue ou un
soliveau ; au grand détriment des cités dont elles
amenaient infailliblement le déshonneur et la ruine.
Pour éviter ces déplorables inconvénients il faut,
avant tout, que le conseil élu soit la représentation
exacte et vraie de la commune. Comment le serait-
il si, par exemple, les listes d'émargement étaient
faites sans ordre, sans méthode, disons le mot, sans
aucune espèce de sincérité? à ce sujet, je prends la
liberté de rappeler aux intéressés que nos listes ont
— 5 —
besoin et absolument besoin d'être mises au net.
Celles des campagnes voisines sont infiniment plus
soignées. Aux dernières élections, un membre du
bureau me disait : j'en ai rougi, jusqu'au blanc des
yeux.
Il n'en faudrait pas conclure que notre conseil
actuel, n'est pas ce qu'il doit être. On se demande
bien parfois, avec un satyrique moderne :
Pourquoi pantouffle en est et Sabot n'en est pas?
Mais le suffrage universel a seul le droit de pro-
noncer.
Rappelons-nous d'ailleurs que notre municipe
n'est pas un municipe ; c'est une simple commis-
sion issue de l'autocratie Gambettiste. Si les mécon-
tents ont des explications à demander, qu'ils s'a-
dressent donc au czar Gambetta... Cette majesté
prudente fait, en ce moment, une retraite très-spi-
rituelle en Espagne !
Il ne faut même pas demander à la commission
susdite, pourquoi elle s'obstine à conserver cet
absurde drapeau bleu. Lesuffrage populaire voudra
savoir et saura certainement un jour qui a raison
du P. Jobard ou de son interlocuteur. L'un préten-
dait que ce drapeau ne représente rien ; l'autre
affirmait qu'il représente trop :... Adhuc sub judice
lis est.
A mon humble avis, le conseil est embarrassé
pour en prendre un autre et il attend une solution,
certainement imminente, de nos conflits intérieurs..
S'il fallait changer dans huit jours ! Question d'éco-
— 6 —
nomie et de prudence Gambettique. Lorsque
l'histoire nous montre le Sénat de la vieille Rome
se donnant la peine de tenir une séance pour décider
à quelle sauce il convenait d'accommoder un tur-
bot, on ne s'explique pas, si ma raison n'est pas la
vraie, la négligence qui empêcherait la commission
municipale de se réunir, et de voter des fonds pour
se donner un drapeau.
Ailleurs, les camps se dessinent plus catégori-
quement :
D'après le journal le Soir, M. Barascud siège, dans
l'Assemblée de Versailles, à droite, à côté de MM. de
Guiraud et de Biron, qui partagent les dispositions
de M. J. Favre contre les socialistes. Donc, s'il y a
des socialistes dans ce pays, je leur conseille d'é-
teindre leur lanterne et de se bien tenir, car je ne
me permettrai jamais de supposer que l'honorable
M. Barascud cache son jeu, sous des apparences
trompeuses. (1)
(I) Ces deux chroniques ont valu au Peuple une remontrance de
M. le maire-député Barascud.
L'attitude de cet honorable vis-à-vis de nous, en présence des
attaques virulentes dont nous étions l'objet de la part de certaine
feuille démagogique, nous contraignit â relever le gant.
Nous mettrons sous les yeux du lecteur toutes les pièces du procès.
— 7
II
Cadichon et la Commune. — Une réqui-
sition de M. Barascud.
8 avril 1871.
Dans une petite ville du département que je ne
veux pas nommer, un certain nombre de person-
nages réunis à la mairie autour de quelques verres
de bière, attendaient, avec une fiévreuse impatience,
des nouvelles de la Commune de Paris. Il était
•question de savoir ce qu'il y avait à faire, dans le
cas où elle triompherait. Les avis étaient partagés,
lorsque l'omnipotent Cadichon, retenu violemment
à la porte par une ridicule consigne, fut introduit
dans la salle des délibérations par un des gros bon-
nets de l'endroit (1 )
(1) A l'occasion d'un procès intenté au journal le Peuple, M. Mau-
rice Fournol, adjoint de M. Barascud, déclara qu'il se reconnaissait
dans le gros bonnet. Il en conclut que Cadichon était un nommé
Pierre Bonafous, dit le Berger, auteur du procès.
Nous laissons à M. Fournol la gloire qu'il retirera nécessairement
de ses prémisses, ainsi que la responsabilité de ses conclusions.
— 8 —
Conticuére omnes, intenti que ora tenebant.
0 prudence de Cadichon ! Ses inspirations préva-
lurent et la résolution suivante fut adoptée à l'a-
miable : — Si la commune descommuneux triomphe,
nous ferons cause commune avec elle; et, après
avoir été conseil municipal sous l'odieux régime de
l'empire, commission municipale sous la dictature
étourdie de Gambetta, nous aurons l'honneur d'être
la commune des communeux, sous la direction Assy.
Cadichon est le plus heureux des mortels. Dans la
petite ville qui lui a donné le jour, nul ne vit et ne
respire que par lui. Archi-souverain, archi-magis-
trat, archi-directeur de toute espèce de choses, ar-
chi-sot, archi-tout et archi-rien, chacun le dédaigne
profondément, tout le monde se plaint de rencontrer
sans cesse et en tous lieux sa pâle et triste figure de
constable, et je ne sais pas s'il est possible à un être
vivant de porter plus haut la puissance de sa nullité.
Cadichon n'est pas assurément le directeur, le
factotum, l'inspirateur, la Nymphe Égérie de la
chère cité que j'habite; nous n'avons pas le bonheur
de posséder ici un Cadichon. Outre que je demande
la permission de ne pas y tenir, il me semble que si
nous en étions menacés, je prendrais ma plus vail-
lante plume et je supplierais, sous toutes les formes,
nos autorités civiles et militaires, de ne pas lui
donner de telles franchises, et de nous en débarrasser
au plus vite, dans le cas où il lui conviendrait de
les prendre.
Heureux les pouvoirs qui se respectent et qui
respectent un peu leurs sujets!
9 —
12 avril 1871.
L'honorable M. Barascud, Maire et Député, vient
de nous adresser une longue lettre, avec prière et
réquisition de l'insérer dans notre plus prochain
numéro.
Nous n'obéirons pas aujourd'hui à cette réquisi-
tion (qui est, au surplus, fort arbitraire), parce que,
pleins de condescendance pour le caractère bien
connu de M. Barascud, nous voulons lui laisser le
temps de revoir son manuscrit, avant de lui procu-
rer, même sur sa demande, le déplaisir de se relire
dans nos colonnes. Le temps moral de la réflexion
ne pouvant, se prolonger au delà du samedi. 15 avril,
nous donnerons à l'honorable M. Barascud, dans le
numéro de ce jour, pleine et entière satisfaction.
Inutile d'ajouter que sa lettre ne demeurera pas
sans réponse.
10 —
III
L'Honorable M. Barascud
16 avril 1871.
L'honorable M. Barascud a écrit au Peuple la lettre
suivante :
Versailles, S avril 1871.
A Monsieur le gérant du journal le PEUPLE, à Saint-Affrique.
Monsieur le gérant,
J'ai pour habitude de ne pas me mêler aux discussions de la
presse périodique. L'expérience m'a prouvé que le bons sens du
public fait justice des écarts dans lesquels tombent certains écri-
vains, et des attaques injustes qu'ils dirigent trop souvent contre
les personnes.
Je ne puis cependant laisser sans réponse les assertions incroya-
bles et les insinuations malveillantes contenues dans le numéro de
votre journal du 1er avril. Ma qualité de Maire m'impose le devoir
de redresser les affirmations erronées de votre chroniqueur anonyme
et de réfuter les attaques indirectes auxquelles il ne craint pas de
se livrer contre le conseil municipal de Saint-Affrique. Comment
peut-il ignorer que notre commune n'est pas régie par une commis-
sion administrative, mais bien par un conseil municipal, élu à une
immense majorité, et par un maire et des adjoints pris dans le sein
de l'assemblée municipale et régulièrement investis, des attributions
que leur confèrent les lois de 1837 et de 1855. Si le gouvernement
— 11 —
du 4 septembre n'a pas établi de commission administrative dans
notre ville, comme vos lecteurs égarés pourraient le supposer, si la
municipalité alors en exercice a été maintenue, c'est que les con-
seillers étaient entourés des sympathies de la population et qu'ils
n'avaient nullement à renier leur passé. Par respect pour le carac-
tère de votre chroniqueur inconnu, je veux bien admettre qu'il n'a
pas cherché à surprendre de mauvaise foi la religion de vos lecteurs.
Mais j'ai du moins le droit de m'étonner qu'il ignore si complète-
ment les choses qu'il veut critiquer.
Les insinuations malveillantes qu'il formule, dans un style plus
que douteux, contre les membres du conseil municipal, ne sauraient
atteindre des collègues qui sont en possession de l'estime publique
et qui, pendant la crise terrible que nous venons de traverser, ont
maintenu avec l'appui et le concours de la population, l'ordre dans
notre cité, secouru les malheureux, secondé énergiquement la dé-
fense nationale et allégé par des mesures d'une intelligente admi-
nistration, les charges que l'impôt décrété par le gouvernement
faisait peser sur les contribuables. En dirigeant des attaques in-
justes contre des citoyens aussi honorables, il insulte anssi les élec-
teurs qui les ont nommés.
Votre chroniqueur, qui me parait se préoccuper un peu trop pour
lui-même de savoir de quel côté tournera le vent, n'ignore pas que
les conseillers municipaux de Saint-Affrique remplissent un mandat
purement gratuit, que pas un seul d'entre eux n'exerce et ne brigue
des fonctions publiques salariées et que dès lors ils n'ont pas à atten-
dre dans l'intérêt de leur ambition, la solution plus ou moins immi-
nente de ce que votre susdit chroniqueur appelle, avec l'intelligence
qui le caractérise, nos conflits intérieurs, alors qu'il s'agit d'une
guerre civile entreprise par des factieux qui ne tendent à rien
moin» qu'a faire triompher les doctrines du communisme le plus
abject. Je laisse aux honnêtes gens le soin d'apprécier de pareille»
accusations formulées par je ne sais qui, contre des citoyens aussi
honorables. Est-il besoin de rappeler, pour l'honneur de notre
pays, que la commune de Saint-Affrique ne compte pas un seul so-
cialiste ; que, lors des élections de 1869, les conseillers municipaux
aujourd'hui en exercice ont fait preuve d'une indépendance alors
fort rare et n'ont pas montré les défaillances intéressées dont se sont
— 12 —
rendus coupables la plupart de ceux qui aujourd'hui iusultent le
pouvoir déchu. Il est vrai que mes collègues n'avaient pas à ména-
ger des situations officielles et à satisfaire des ambitions inquiètes.
Il m'a été impossible de saisir les allusions plus ou moins fines, mais
à coup sûr très-obscures, auxquelles votre chroniqueur se livre de-
puis quelque temps au sujet des avaries que les intempéries de l'air
ont fait subir au drapeau qui flotte sur l'hôtel de ville. Il est possible
que certains individus préférassent que ce drapeau n'eut réellement
qu'une couleur. Le conseil municipal de Saint-Affrique, qui n'est
pas un corps politique, ne reconnaît d'autre drapeau que celui de
l'assemblée nationale et de la France qu'elle représente.
Quant à ce qui m'est personnel dans l'article de votre journal, je
me borne à faire observer que la place que les députés occupent sur
les bancs de la chambre n'a plus aujourd'hui la signification qu'on
lui attachait autrefois, et que dans un sentiment de conciliation et
d'apaisement, les membres de l'Assemblée ont abdique provisoire-
ment tout esprit de parti pour ne se préoccuper que du salut du
pays et de la réorganisation de la France.
J'écris ces lignes au bruit du canon qui me rappelle que la guerre
civile ensanglante nos rues. Aussi j'éprouve une profonde et dou-
loureuse surprise d'apprendre que quelques-uns de de mes conci-
toyens cherchent par des insinuations ridicules et mensongères à
diviser le parti de l'ordre qui plus que jamais a besoin d'être uni.
Quand la religion, la propriété et la famille sont attaquées par une
secte qui voudrait ressusciter les souvenirs les plus néfastes de notre
histoire, quand l'étranger foule encore noire sol et que la patrie sai-
gne par tous les pores, les bons citoyens ne doivent avoir d'autres
sentiments dans le coeur qu'une haine patriotique contre nos en-
vahisseurs, une pitié instinctive envers les égarés et un sincère désir
de paix et de conciliation.
Je vous prie, Monsieur le gérant, et au besoin je vous requiers
d'insérer ma lettre dans le plus prochain numéro de votre journal.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
Le Maire de Saint-Affrique, députe
à l'Assemblée nationale,
H. BARASCUD.
— 13 —
Cette lettre, M. Barascud l'a noblement scellée du
sceau de ses armes : un lion en champ d'azur, trois
molettes d'éperon en chef, et une couronne de comte.
Après l'avoir lue, on pourrait imaginer, sans
doute, que le 1er avril, le Peuple s'est rendu coupa-
ble envers M. Barascud ou le conseil municipal,
« d'insultes, » et même graves. Le 1er avril, le chro-
niqueur du Peuple s'exprimait ainsi : (Voir la chro-
nique du 1er avril, pages 4 et suiv.)
Le lecteur peut, maintenant, se prononcer sur la
lettre de M. Barascud, et décider, en connaissance
de cause, si le Peuple
a mérité
Ou cet excès d'honneur, ou celle indignité.
En quoi et comment, et dans quelle mesure, le
Peuple a-t-il insulté M. Barascud ou le conseil muni-
cipal ?
Vigile a-t-il droit ou non de se plaindre qu'au
mépris des bienséances, on s'obstine à laisser pen-
dre au balcon de l'hôtel-de-ville « cette absurde » et
sale étoffe bleue, au lieu d'arborer « le drapeau de
l'Assemblée nationale et de la France? «
A-t-il commis un si grand crime quand il a pensé,
avec tout le monde, ou à peu près, à Saint-Affrique,
et même avec des conseillers municipaux, qu'après
le décret-Gambetta, le conseil municipal était devenu
commission administrative ?
— 14 -
En quoi, comment et dans quelle mesure, Vigile
a-t-il insulté M. Barascud? N'a-t-il pas fait entendre,
au contraire, qu'assis à la droite, auprès de MM. de
Guiraud et de Biron, cet honorable « partage les
« dispositions de' M. J. Favre contre les émeutiers? »
Pour un homme de bonne foi, il est de toute
évidence que M. Barascud, s'inspirant des coutumes
prussiennes, fait au Peuple « une querelle d'Alle-
mand. »
Le Peuple s'est donné la mission de consolider et
de maintenir fermement, dans ce pays. la concorde et
la paix, en combattant les doctrines révolution!) aires
de certains hommes qui passent pour être les créa-
tures de M. Barascud, ou ses amis intimes. Il s'appli-
que à venger la religion et le premier pasteur du
diocèse contre des insulteurs qui s'étudient à les
bafouer.
Au lieu de nous attaquer ainsi sans motif, M. Ba-
rascud ne devrait-il pas les désavouer, les condamner
hautement, lui qui est redevable au clergé, surtout,
du succès de sa candidature ?
Vos allusions injurieuses, Monsieur le député, ne
sauraient nous atteindre; aucun de nous n'a mérité
le reproche d'avoir eu « en 1869, des défaillances
intéressées. »
Non, ce n'est pas un de nous qui sollicitait, en
1869, les candidatures officielles et signait des circu-
laires électorales du plus pur bonapartisme ; ce n'est
pas un de nous qui a signé une adresse enthousiaste
à l'empereur au sujet de la guerre contre la Prusse,
— 15 —
et s'est ôté le droit de juger, selon ses oeuvres, un
pouvoir tombé.
Je vous laisse, Monsieur ; Vigile est impatient de
s'occuper de vous dans sa chronique ; et d'ailleurs,
après votre lettre si longue, le format du Peuple
exige que je sois bref.
B. S.
Ami dévoué du journal le Peuple.
L'ami du Peuple qui vient de répondre à M. le
maire-député Barascud, a tort de croire que je suis
impatient de lui répondre à mon tour. Vigile a
horreur des personnalités : ses types en sont la
preuve. Si donc le susdit Honorable (pour me servir
de son style), semble fort préoccupé de découvrir
qui est Vigile, je ne tiens nullement à savoir qui est
Barascud.
Dans tous les cas c'est nn étrange logicien:
« Il respecte, dit-il, le caractère du chroniqueur in-
connu. » Mais, si le chroniqueur vous est inconnu,
Monsieur le député, quel caractère pouvez-vous res-
pecter en lui ? Et si vous connaissez son caractère,
pourquoi dites-vous que le chroniqueur vous est
inconnu ? Quoi qu'il en soit, cette insinuation mal-
heureuse me fait parfaitement connaître le genre
de caractère que je puis respecter en vous, et même
le degré de respect que je dois à ce genre de carac-
tère.
Plein de respect pour mon caractère, qu'il ne
connait pas, l'Honorable juge mon style, « d'un
— 16 —
goût plus que douteux, » selon lui. On peut, sans
se compromettre, livrer le style d'un chroniqueur
aux critiques d'un représentant; mais quand on a
l'honneur de représenter un département, qui a
donné à la France des écrivains tels que de Donald,
la Romiguière, Frayssinous, Alibert, l'abbé Boyer,
etc., etc., on ne publie pas impunément une
lettre dont le style embesogné, tortueux, sans fran-
chise, n'a qu'un mérite, un seul, celui d'offrir au
lecteur intelligent la photographie trop parfaite de
l'homme qui en est coupable.
Puisque M. le maire-député me provoque et me
force à sortir de mes habitudes, je demande la per-
mission à mes lecteurs de reprendre cette lettre par
le détail.
Il parle beaucoup « d'attaques injustes contre
« les personnes,... d'assertions incroyables,...
« d'insinuations malveillantes,... d'affirmations
« erronées,... d'attaques indirectes,... de.lecteurs
« égarés... »
Verbu et voces, proeterea que nihil. Des mots, des
mots ; rien de plus.
Avez-vous lu, Monsieur, le numéro du Peuple dans
lequel se trouvent toutes ces iniquités? Vous ne le
persuaderiez jamais à nos lecteurs, à moins que
vous ne les autorisiez à qualifier, selon ses mérites,
l'intelligence avancée qui vous fait découvrir des
poutres énormes, là où il n'y a pas même des brins
de paille.
J'ai dit, dans le numéro incriminé, que notre
— 17 —
municipe était devenu commission municipale, de
par M. Gambetta Quel crime abominable ! Et que
■de criminels ! Tout le monde ici, que M. le député
ne l'ignore pas, croyait ce que j'ai cru et disait ce
que j'ai dit, après certain décret Gambetta ; plusieurs
de ses conseillers eux-mêmes ne paraissaient pas
trop savoir quelle situation leur était faite. Pourquoi
donc tout ce tapage, ces coups de trombonne et de
grosse caisse, à propos d'une erreur commune et
d'ailleurs sans conséquence?
Du reste, je suis surpris, Monsieur, par respect
pour vous, que vous tentiez de nous faire prendre
le change sur le vrai caractère d'un conseil, élu sous
votre direction, dans le but mal dissimulé de servir
les intérêts de vos incessantes candidatures.
Qu'un Honorable se regarde comme souverain,
constituant, législateur.. , peu m'importe, pour le
moment; mais qu'il déduise de cette haute position
le droit de tout oser contre la justice et la vérité,
je m'y oppose avec énergie.
Libre à M. le maire-député de nous rappeler ce que
le conseil municipal a fait, pour le maintien de l'ordre
qui n'a jamais été troublé, pour l'assistance des mal-
heureux avec les fonds que nous lui avons fourni,
pour la défense nationale et pour l'allégement des
charges publiques au moyen de cette administration
dont l'intelligence n'a d'égale que celle de toutes les
autres communes de France... Qu'il s'en tienne là,
néanmoins ; et qu'il n'ose pas m'accuser d'insulter
qui que ce soit, surtout les électeurs. Ceci, Monsieur,
— 18 —
sent trop la calomnie ; et vous ne le prouveriez pas..
Du reste, les électeurs savent très-bien que, loin de
les insulter, la rédaction du Peuple les prépare à
l'exercice loyal et régulier de leurs droits de citoyen.
Elle travaille à les préserver des hommes qui en-
tendraient faire de leur suffrage et de leur conscience
un véhicule pour leur ambition et qui leur deman-
deraient un mandat, non pas pour le service de
l'intérêt public, mais pour l'usage de tout ce qu'il y
a de plus égoïste dans un intérêt personnel.
Je ne m'arrête pas davantage aux qualifications
vides de sens et pleines dévide, dont l'honorable
M. Barascud semblait vouloir écraser le Peuple. Nul
n'a vu dans ma chronique du Ier avril, ce qu'il y a
vu, mais tout le monde verra dans sa lettre les per-
sonnalités les plus indignes et les plus gratuites.
Continuons : — » Le chroniqueur, dit-il, semble
se préoccuper un peu trop pour lui-même de savoir
de quel côté tournera le vent. » Que signifie cette
phrase, au sujet d'un chroniqueur inconnu ? Et quel
est l'homme qui l'a écrite ? En quoi Vigile a-t-il be-
soin d'interroger la girouette ? Si vous le connais-
siez, vous sauriez, Monsieur, que Vigile n'a pas de
moulin à exploiter au moyen du vent qui souffle.
Il n'a jamais rien brigué et ne briguera jamais rien.
Dans tous les cas, en l'attaquant sur ce chapitre, il
faudrait y mettre de la pudeur et lui opposer un
homme dont la vie n'eut pas été une sollicitation
perpétuelle, une mendicité honteuse à toutes les
portes du pouvoir, une longue et triste série d'évo-
— 19 —
lutions acrobatiques, exécutées sur la corde raide
de l'administration ou sur le tremplin de la politi-
que, pour obtenir des faveurs personnelles, des
charges honorifiques ou des mandats salariés. —
Comment se peut-il, M. le député, que vous fassiez
vous-même si gratuitement à Vigile, sans le con-
naître, l'injure impardonnable de le confondre avec
un quémandeur ? L'avez-vous jamais trouvé sur vos
pas dans vos pérégrinations intéressées chez les
puissances du moment? L'avez-vous rencontré dans
les salons de la Préfecture ou dans le palais de l'E-
vêque, se donnant, selon les besoins de la cause, ici
comme un clérical, là comme un libre penseur?
Il est par trop évident, Monsieur (vous pouviez
vous dispenser de le redire à chaque instant), que
vous ne connaissez pas le chroniqueur du Peuple ;
et par suite, vos insinuations contre son caractère
tombent dans le domaine de l'étourderie.
Je dois ignorer quelles sont les préoccupations de
M, Barascud à la Chambre, mais il n'a sans doute
pas le temps de réfléchir toujours à ce qu'il veut
écrire. — Cependant, scriptamanant.— Il me trouve
« sans intelligence, » parce que j'ai parlé de conflits
intérieurs, tandis que nous sommes, dit-il, «en pleine
guerre civile. » Hélas! Oui, M. le maire-député,
nous sommes en pleine guerre civile. Mais, vous
qui êtes si fort sur les nuances, pourriez-vous signa-
ler à l'inintelligent chroniqueur, l'énorme distance
que vous semblez établir entre un conflit intérieur
et une guerre civile ?
— 20 —
C'est encore probablement le défaut de mon in-
telligence qui me fait trouver exagérée l'affirmation
suivante de l'honorable représentant : « Il n'y a pas
un seul socialiste dans la commune de St-Affrique. »
— Quelle est donc la couleur de cette feuille de sa
connaissance, dont le rédacteur en chef est sa créa-
ture, dont la rédaction n'a que des éloges pour le
Paris de l'émeute, donne à nos soldats le nom d'é-
gorgeurs, fait écho aux plus tristes élucubrations
de la pensée révolutionnaire, insulte la religion,
foule aux pieds la morale, semble avoir pris pour
type le Père Duchêne et reçoit, à certains jours pri-
vilégiés, l'indécente et scandaleuse collaboration de
ses plus intimes amis ?
A l'occasion de la très-rare indépendance de son
conseil municipal, en 1869 (indépendance que je
préférerais, pour être plus exact, appeler de la re-
connaissance), M. Barascud renouvelle contre les
rédacteurs du Peuple ses coups de tam-tam et le feu
roulant de ses hyperboles injurieuses. Il parle
« d'ambitions inquiètes, de positions à ménager ; »
Des mots, toujours des mots sans application. Ce
verbiage est usé, M. le représentant, comme le ré-
gime qui l'avait créé pour les besoins de sa cause ; et
ces habiletés, qui vous sont familières, ne sont plus
de mise sur les sommets où vous êtes parvenu.
Puisqu'il s'agit d'indépendance, permettez-moi
d'ajouter, Monsieur, que vous auriez mieux compris
les moeurs littéraires, en cédant la plume à un autre,
sur un tel sujet. Avez-vous si vite oublié ce candidat,
— 21 —
aux ambitions froides et persévérantes, humble et
plaisant adulateur des passions populaires, qui ne
cessait, en 1869, dans le but avoué de saper la can-
didature d'un gentilhomme, do se prévaloir d'une
origine plébéienne, tandis qu'à sa maison neuve, il
attachait les insignes du vieux temps ?
Voici qui me paraît plus grave :
J'avais été joyeux de constater, d'après le journal
le Soir, et de faire constater à nos lecteurs, que
M, le maire-député siégeait à la droite de la Cham-
bre, à côté de certains hommes dont le nom seul
est un drapeau, qui représente l'ordre, l'honnêteté
et la liberté du pays. J'en concluais naïvement qu'il
était devenu hostile aux socialistes. Vigile parlait,
en cet endroit « de choses qu'il ignore absolument. »
M. Barascud se fâche. Il ne veut pas que je signale
sa présence à la droite ; il prétend, contrairement
aux assertions quotidiennes de toutes les feuilles
publiques, qu'il n'y a ni droite ni gauche à la
chambre ; il tient mon dire pour " une insinuation
ridicule et mensongère ; » en un mot, il s'efforce d'é-
tablir que je l'ai mal jugé L'honorable député
n'oserait pas le dire catégoriquement, j'en suis sûr.
Pourquoi donc l'écrit-il ? pourquoi refuse-t-il de
prendre une couleur et d'arborer un drapeau ? pour-
quoi semble-t-il craindre que la Commune triom-
phante puisse un jour se prévaloir contre lui, de
l'intention que lui a prêtée Vigile, d'être anti-socia-
liste ? Serait-il vrai qu'il voudrait se ménager assez
— 22 —
d'intelligences dans notre place pour y être, dans
tous les cas, efficacement protégé ?
Que cet honorable Monsieur ne nous parle donc
plus, « de ses préoccupations pour le salut de la
« France.» Pense-t-il atteindre son but en louvoy-
ant comme il le fait ?
Que veut-il dire avec sa pitié instinctive pour les
égarés? Sous la plume d'un représentant-littérateur,
qui écrit pour être imprimé, ce mot ne cache-t-il
pas une fausse-porte ? Ils ne sont que des égarés,
ceux qui ont contraint nos généraux à livrer Paris;
ceux qui tiennent en échec le gouvernement de la
France ; ceux qui ont à leur service une puissante
armée ; ceux dont la forte organisation met en pé-
ril la société entière; ceux qui ont préparé par leurs
votes,organisé et accepté le gouvernement terroriste
de la Commune? Tout à l'heure, M. le maire-dé-
puté, vous les appeliez « des factieux qui veulent
« faire triompher le communisme le plus abject,...
« une secte qui veut faire renaître les jours les plus
« néfastes de notre histoire,... qui ensanglante nos
« rues... etc. etc.; » et maintenant, ce ne sont
que des égarés, pour lesquels tous les bons citoyens
doivent avoir une pitié instinctive ?
In caudû venenum... Les bons citoyens ne sont pas
de votre avis. Quand ils ont de la pitié, elle n'est
pas instinctive; elle est raisonnable et légitime. Voilà
pourquoi ils la placent beaucoup mieux. — Ils ont
pitié des victimes de ces monstres que vous traitez
d'égarés ; ils ont pitié de la France agonisante ; ils
— 23 —
ont pitié des généraux égorgés, des Evêques em-
prisonnés, des prêtres arrachés à l'autel et jetés à
la Conciergerie, pour y mourir de douleur et d'é-
motion ; ils ont pitié des citoyens honnêtes, dont les
affaires sont ruinées, les propriétés livrées au pil-
lage, les familles décimées, les espérances anéanties
et les personnes enrôlées, bon gré, malgré, sous le
honteux drapeau de vos prétendus égarés, enfants
gâtés de vos instincts !
Décidément, M. le député, Vigile ne vous con-
naissait pas ; et s'il a égaré ses lecteurs sur votre
compte, en leur faisant supposer que vous alliez dé-
sormais cheminer dans la voie droite, vous prenez
beaucoup trop de soin de les détromper, pour qu'il
ne confesse pas son erreur.
C'est le cas d'apprécier cette autre insinuation,
plus malheureuse encore que toutes les précé-
dentes, inspirée à M. le maire, par une plaisanterie
de Vigile sur le drapeau bleu de la Mairie : « Il est
« possible, dit-il, que certains individus préféras -
« sent que le drapeau n'eût qu'une couleur. » —
C'est vrai, Monsieur, et vous n'avez pas le droit de
leur en faire un crime, pourvu que cette couleur
soit arborée pas l'Assemblée et par la France. En
saluant l'union des trois couleurs, la rédaction du
Peuple, que vous prétendez viser, ne compromet
aucunement sa politique, dont elle ne fait pas mys-
tère.— Il n'y a qu'une teinte qu'elle n'admettra
jamais : celle de l'expectative anxieuse ou de la
variabilité sans limites ; celle que l'on a pu arborer,
— 24 —
en chantant L. Philippe, en acclamant la Républi-
que de 48, en faisant sa cour aux favoris de l'Empire,
en acceptant des candidatures agréables, en solli-
citant la candidature officielle, en cultivant, à son
défaut, les candidatures opposantes, alors en faveur,
en briguant les candidatures épiscopales, même
après avoir combattu les candidatures dites cléri-
cales, et en se ménageant une entrée dans les can-
didatures socialistes.
Je termine cette réponse, presque interminable-
si je voulais tout dire, par une déclaration que mes
lecteurs sauront apprécier :
Si j'avais un sentiment de haine personnelle
contre l'honorable M. Barascud, je m'applaudirais de
posséder entre mes mains la lettre qu'il a écrite au
gérant du Peuple. Le choc en retour des coups
qu'elle frappe dans le vide, me parait capable de le
détruire à tout jamais, dans l'estime des gens de
coeur et d'intelligence. Permettez-moi de vous le
dire, M, le député, les attaques et les outrages que
vous lancez aujourd'hui contre notre feuille sont,
au moins une faute...presque un crime.
Mgr l'Evêque a daigné nous bénir et nous avons
pris à tache de suivre ponctuellement le programme
qu'il nous a tracé : Guerre aux erreurs, paix aux
hommes. Tout le monde le sait ici, et les nombreuses
adhésions que chaque courrier nous apporte, nous
sont un sûr garant de notre fidélité. Votre lettre est
venue faire tache à ce concert, troubler notre mo-
deste intérieur, prêter main-forte aux insulteurs
— 25 —
vulgaires d'une oeuvre qui est basée sur la vérité,
le respect, la religion, la morale et la liberté. M. le
Député, vous n'y avez pas réfléchi. — Permettez à
Vigile, dont vous avez fait le principal objet de vos
attaques, de vous pardonner en cette considération
et d'en finir avec vous.
Quant à la rédaction du Peuple, Monsieur, elle
n'a jamais eu'en vue votre personnalité. Ne l'oubliez
pas ; elle vise plus haut et plus loin.
— 26 —
IV
Elections municipales. — Cadichon se
recueille. — Les Promesses. — La Ba-
taille.
22 avril 1871.
Voici les élections municipales Cadichon se
recueille ! Que produira ce recueillement de Cadi-
chon ? Quelle organisation va sortir de son immense
cerveau ?
Assis gravement sur un fauteuil de la mairie,
dans la petite ville qui a l'honneur de le posséder,
cet omnipotent et mystérieux bipède, fumant sa
pipe, caressant d'un air capable et préoccupé les
poils de son barbiche, rêve un conseil municipal de
son crû. Il médite un coup d'éclat qui fasse dire
aux plus revêches : le doigt de Cadichon est là !
Pas du tout clérical, il évince quiconque hante
les cléricaux, les patronne ou leur ressemble : le
nom de sa première victime est sur toutes les lèvres.
Mais, l'anti-cléricalisme de Cadichon ne sera-t-il pas
embarrassé de certains précédents un peu suspects
de ses protégés les plus considérables ? Bien sot qui
— 27 —
le croirait! — Cadichon est un animal raisonnable
qui a son genre de raison spécial. Ce genre consiste
à dérouter la raison de tout le monde. Et puis, quelle
flexibilité dans les vertèbres de Cadichon !
Demandez plutôt à Bilboquet Le souple et
flexible Cadichon l'a merveilleusement balancé,
comme ils disent entr'eux. On prétend que Bilbo-
quet se retire devant l'impopularité de sa candida-
ture et que l'instrument de cette impopularité
radicale sera mis au service de la troupe de Cadi-
chon. Nous allons assister à des miracles électoraux
fort intéressants et fort curieux, comme étude de
personnages. Croiriez-vous à la conversion des
communards ? Eh bien! j'y compte. Quant à la
durée de cette conversion, c'est l'affaire des con-
vertis.
Je compte aussi beaucoup sur de très trompeuses
et très séduisantes promesses, qui seront tenues
comme toujours. Mais les communards ne résisteront
pas à la diplomatie de Cadichon et, d'ailleurs, l'ir-
résistible protecteur des grands hommes et des
grandes causes, leur persuadera qu'il fait leurs af-
faires. Ce sera plus vrai que le public ne pourrait le
croire ; peu importe, pourvu que le public s'y
laisse tromper.
En somme, promesses ébouriffantes, conversions
imprévues, miracles diplomatiques, mise en scène
surprenante, boite à malice bien garnie... avec tout
cet attirail et tous ces engins, Cadichon réussira. Et
ce sera glorieux pour la petite ville qu'il a l'honneur
— 28 —
d'exploiter! Il réussira, vous dis-je, dût-il y dépen-
ser 1.200 fr. de rentes et quelques tours de ba-
guette... J'en jure par le barbiche du beau Cadi-
chon !
26 avril 1871.
Aurons-nous bientôt des fontaines ? On le dit dans
les groupes et c'est possible... tout est possible,
quand la mouche que vous savez se met en cam-
pagne, pour faire marcher le coche.
Cependant on a grandement tort, à mon sens,
de répandre ces bruits absurdes ; c'est une vieille
corde beaucoup trop usée, qui ne rend plus de sons
harmonieux. Malgré cela, je crois au succès fabuleux
de cette réclame électorale. Elle ressemble à la fameuse
poudre spécifique du docteur E. de Gipendole, le
charlatan le plus accompli de son époque....si j'en ex-
cepte Bilboquet:—«Plus c'est de la farine, plus on le
« dit,plus on le croit, plus il faut compter sur la recet-
te.»— Ils ne l'ignorent pas, ces messieurs. Avec leur
expérience des affaires secrètes, ils ont mille fois
sondé les mystères de la badauderie humaine et ont
avisé aux moyens d'en faire une excellente vache à
lait. Ce qu'elle introduit dans leurs poches, en bons
écus sonnants, je ne veux pas le savoir ; mais ce
qu'elle produit comme matière électorale est incon-
cevable.
La fourniture, du reste, coûte peu : pour une
— 29 —
élection,... le projet; pour une autre,... la pro-
messe; pour une troisième l'approbation; pour
une quatrième,.... le devis; pour un plébiscite
l'emprunt; pour une nouvelle élection , une
nouvelle promesse.
Si celte histoire vous hébété,
Je m'en vais la recommencer.
Et la scie recommence. A bientôt les fontaines!
Une, deux, trois dix élections se feront avant
qu'elles ne coulent. Puis viendront des rues;...
encore dix élections. Ensuite nous entamerons les
égoûts... ce sera l'affaire de dix élections nouvelles.
Enfin, nous coulerons en bronze les statues des grands
hommes qui auront abusé du bon sens public,
pendant plus d'un demi siècle.... Et ce sera le siècle
de fin de la comédie électorale, de la plus inconce-
vable fascination que le charlatanisme politique
puisse exercer, sur des populations trop honnêtes
pour n'être pas trompées.
Voilà, avec de légères variantes, l'histoire de mon
pauvre pays de France. Est-il étonnant que le pre-
mier caporal venu prenne des verges d'acier et le
flagelle jusqu'au sang, jusqu'à l'épuisement total de
ses forces, jusqu'aux affres de la mort!
Et maintenant, Cadichon, type immortel des
agents électoraux et des charlatans heureux de tous
les pays, promets si tu veux d'inépuisables distribu-
— 30 —
tions de pièces de 20 fr ;.... je sais qui ne te croira
pas (1).
29 avril 1871.
Ici, bataille à coups de bulletins. Entre Paris et
Versailles, bataille à coups de canons. Dans l'une, les
hommes périssent ; dans l'autre, les principes suc-
combent; à moins que les hommes et les principes
n'arrivent à mettre de leur côté la puissance du
canon et le nombre des bulletins. Au fond, les deux
batailles n'en font qu'une : Celui qui ne le voit pas
est aveugle entre les aveugles.
Que l'oisillon prenne garde et qu'il ne se laisse pas
fasciner par l'astucieux reptile, dont le regard le
charme. Il en a peur; il ne voudrait pas être en-
glouti dans sa gueule ensanglantée ; mais, s'il aime
trop à le voir et à l'entendre.... l'oisillon périra.
Le reptile, c'est la bête révolutionnaire. L'oisillon,
c'est l'électeur qui vote pour elle ou pour son compte,
entraîné, endoctriné, séduit et charmé par elle.
Ceci posé, Vigile se retire. Pendant la bataille il
se reposera, lui qui ne cesse de combattre les bons
(1). Les fontaines dont il est ici question, font partie de tout un
sytème de plans et de promesses, organisé par les soins de l'hono-
rable M. Barascud, et consigné dans le rapport de 1867, dont il sera
parlé dans le volume.
— 31 —
combats de la vérité et de la liberté. Cependant,
comme dit la chanson, il veut « dormir éveillé; »
•parce que, même lorsqu'il dort, fidèle à la loi de
son essence..., il veille.
— 32 —
V
Le Lion politico-municipal.—La Chasse.
Le Stentor éconduit. — Les Triomphes
compromettants.
6 mai 1871
Le lion politico-municipal est parti pour la chasse,
dans toute les contrées de France.
«Le gibier du lion, ce ne sont point moineaux, »
Mais bons et nombreux troupeaux d'électeurs
qu'il faut rassembler, embaucher, pousser au vote,
moyennant force tapage. En cette affaire, nos lions
formés à bonne école, sont passés maîtres. Chacun
se procure l'appeau, les filets officiels et l'indispen-
sable cor de chasse,à la voix de Stentor, qu'il a soin,
et pour cause, de couvrir de ramée-
Le jour, le grand jour arrive. La foule épouvantée,
ahurie, désorientée, tombe dans le piège que lui
tendait le lion. Elle trouve blanc aujourd'hui ce qui
lui paraissait rouge, il y a trois mois; ce qui lui
paraîtra noir ou bleu, dans quelques semaines...
peu importe. Peu importe encore le succès de tel ou
— 33 —
tel chasseur. Le plus curieux de tous les résultats
c'est la superbe attitude du cor de chasse, débarrassé
■de sa couverture de ramée Ecoutez plutôt.
« N'ai-je pas bien servi dans cette occasion?
« Dit l'àne en se donnant tout l'honneur de la chasse
« Oui, reprit le lion, c'est bravement crié :
« Si je ne connaissais ta personne et ta race,
« J'en serais moi-même effrayé
« L'àne, s'il eut osé, se fut mis en colère,
« Encore qu'on le raillât avec juste raison ;
« Car, qui pourrait souffrir un àne fanfaron ?
« Ce n'est pas là leur caractère. »
J'aurais bien voulu naître du temps de ce bon
La Fontaine; car, aujourd'hui le progrès moderne
a tout changé, même le caractère des animaux,
même leur nature: c'est à n'y rien comprendre. On
a vu des chasseurs, vulgairement redoutés comme
des lions, qui n'avaient du lion que le vêtement. Ils
essayèrent de montrer leur griffe ; aussitôt Vigile,
qui se doutait de l'artifice,
« Découvrit la fourbe et l'erreur. »
Les campagnes ont l'air d'être de son avis. Avec
des dehors moins ornés que les bourgeois et les ci-
tadins, nos ruraux sont beaucoup plus madrés. Quant
la voix du Stentor épouvante, par les ordres du
lion chasseur, les ateliers et les mansardes, elle
trouve le village et la chaumière impassibles. Une
seule chose peut entraîner les ruraux et les faire
mouvoir en masses compactes, écrasantes, irrésis-
3
— 34 —
tibles: la conservation de l'ordre et de la liberté.
C'est la raison de leur vote de février et de leur
opposition aux listes révolutionnaires ; c'est encore
la raison de leur vote du 30 avril, et de la résistance
qu'elles font éprouver, clans la plupart des communes
purement rurales, aux révolutionnaires, plus ou
moins lions, malgré leur peau et leur queue, dont
les villes et les banlieues fournissent les chasses.
Du reste, la conscience publique justement indi-
gnée, même dans les villes, a fait prendre aux hon-
nêtes gens de tous les partis, une attitude vigou-
reuse qui n'a pas été sans succès. « Les hommes les
plus compromis, les plus avancés, dit l'Echo de la
*province, ont dû s'effacer et faire place à d'autres
réputés acceptables à cause de leur modérantisme »
Nous pourrions citer telle ou telle commune urbaine,
où toute la troupe n'a pu suivre le lion, légèrement
reculard en cette occurence. Un aide-de-camp de sa
Majesté, habile dans l'art de braire, à même dû re-
prendre l'humble poste de cor de chasse, sous la
ramée.
Ses chants de triomphe doivent singulièrement
importuner aujourd'hui le lion victorieux. Comment
fera-t-il pour imposer silence à ce traître dévoue-
ment? (I)
(1) Allusion aux alliances électorales de M. Barascud. — Elles
furent évidemment dévoilées par les articles, flatteurs à son endroit
de l'organe démagogique. Cette feuille chanta sa victoire, quoique
l'honorable député eut été contraint par l'opinion publique de
lâcher son rédacteur, précédemment porté sur les listes qu'il pa-
tronnait.
— 35 —
« Sur Titus et sur moi réglez voire conduite :
« Je l'aime et je le fuis; Titus m'aime, il me quitte. »
Les hommes d'intelligence et de coeur, a qui le
vote du 30 avril n'a pas été favorable, doivent donc,
à mon avis, conserver intacts leur courage et leur
espérances, jusqu'à la victoire finale qui ne saurait
tarder :
« La fortune se plaît à faire de ces coups.
« Tout vainqueur insolent à sa perle travaille.
" Défions-nous du sort et prenons garde à nous,
« Après le gain d'une bataille. »
Encore un peu de temps et, dépouillés de leur
ambitieuse parure, les lions de contrebande servi-
ront les moulins qu'ils n'auraient jamais dû quitter.
— Et peut-être dira-t-on de Vigile :
« Martin fit alors son office, "
— 36 —
VI
La Scie électorale. — Les Candidats
au Conseil général.
15 juillet.
On affirme que la scie électorale va recommencer.
La pêche aux électeurs s'organise ; et on prétend
que le permis de pêche, nouveau modèle, ne sera
pas exigible pour la circonstance. Maintiendra-t-on,
dans toute sa vigueur, la défense d'empoisonner ?
Ce serait trop heureux. D'autant plus que, dans l'in-
térêt du succès, il paraît certain que les pêcheurs
pourront dessécher les cours d'eau.
22 juillet.
On n'a pas encore fixé l'époque des élections pour
le Conseil général. Dans plusieurs cantons, les can-
didats pullulent. Sans être tous de valeur égale on
peut dire qu'ils ont, en général,
Même envergure,
Même appétit, mêmes instincts.
Cependant, je doute que la lutte soit vive. Les
— 37 —
populations sont fatiguées de servir de piédestal à
des ambitieux....
Toujours au guet pour leur profit ;
Quêteurs fâcheux, comme la mouche.
Qu'on voit partout et qu'on maudit.
D'ailleurs tout ce qui se fait aujourd'hui est nul
de soi. C'est un provisoire qu'il faudra certainement
refaire sous peu, quand le provisoire qui nous régit
de plus haut fera place à la stabilité. Chacun le sent;
et ce sentiment qui rend flasques et stériles les tra-
vaux de l'Assemblée plonge dans une apathie dan-
gereuse l'esprit politique de la France. On n'aime
pas ce travail de Pénélope. Il ne sert qu'à tuer le
temps et Dieu sait si nous avons du temps à tuer,
quand, de tous les côtés, on entend dire parles plus
sérieux esprits de l'époque : Tout est à refaire.
N'importe ! ils se mettent à l'oeuvre.
Des perroquets bien exercés
Bien gorgés, bien endoctrinés,
Sont là tous prêts pour la manoeuvre.
Nous laisserons jaser les perroquets et nous ver-
rons avec indifférence les plumes du paon sur la
robe du geai, ou la peau du lion sur le corps d'un
plagiaire.
Tôt ou tard les paons de circonstance
Se verront bafoués
Bernés, siffles, moqués, joués.
A travers la peau des faux lions, sortiront de lon-
gues oreilles, qui provoqueront les corrections de
— 38 —
Martin. Et le suffrage universel, honnêtement pra-
tiqué, dégagé de ses influences révolutionnaires, re-
mettra chacun à leur place, tous les ambitieux de
ce temps.
Venus au monde tout pelés
Ils le quitteront dépouillés.
Toutefois, qu'on ne se méprenne pas sur nos pa-
roles. Autant nous déplorons l'élévation des hommes
sans mérite et sans valeur, autant nous verrions avec
plaisir triompher les hommes à principes, les hommes
d'honneur et de probité, les hommes surs, dont la
France a toujours besoin et se trouve toujours bien,
quelle que soit la durée de leur passage aux affaires.
— 39 -
VII
Le socialisme en pratique — Entrepre-
neurs et ouvriers.
26 juillet 1871.
Dimanche a eu lieu l'adjudication de travaux a
exécuter à l'hospice. Il s'agissait d'une salle à con-
struire ; par conséquent, d'une oeuvre assez indivi-
sible de sa nature et relativement peu importante.
On a fait deux lots de ce travail, afin de favoriser
deux entrepreneurs.
Il y a ici une tendance que je veux signaler bien
haut et qui donnera un cachet de généralité à cette
chronique locale.
Un jour, dans la fièvre de l'agitation électorale,
alors que les promesses ne coûtent rien et que les
adulations à la classe ouvrière surabondent, alors
que les principes sont méconnus et les idées saines
foulées aux pieds, alors que se préparent, peut-être
sans préméditation et, dans tous les cas, sans pré-
voyance, les bouleversements sociaux, les larmes et
— 40 —
les ruines de la patrie, une parole malheureuse fut
lancée à travers notre population, chauffée au
rouge :
PLUS D'ENTREPRENEURS !
Cette parole fut relevée dans le Peuple comme en-
tachée de socialisme et ruineuse pour la société
ouvrière. Certes nous pensions ne relever qu'une
parole imprudente et il s'agissait d'une idée à ex-
ploiter, d'une utopie à réaliser.
Réduire les entreprises à un lot insignifiant, c'est
en effet détruire l'entrepreneur, le supprimer. Qu'en
résultera-t-il ?
L'apologue de Ménénius Agrippa répond mer-
veilleusement à la question.
Les membres se lassèrent de travailler pour l'es-
tomac et ils raisonnaient, à peu près comme on vou-
drait faire raisonner l'ouvrier au sujet de l'entrepre-
neur.
Nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme;
Et pour qui ? pour lui seul : nous n'en profitons pas,
Notre soin n'aboutit qu'a fournir ses repas.
Chômons ,
On a dit à l'ouvrier : pourquoi travailler pour ces
intermédiaires qu'on appelle entrepreneurs? Il faut
les supprimer. Voici les hommes nouveaux qui vous
apportent le vrai progrès. Chacun de vous entre-
prendra et travaillera pour son compte ; rien ne
sera prélevé sur vos bénéfices ; vous ne suerez pas
pour le compte et les profits d'un autre...
Essayez, citoyens, du système de ces flagorneurs.
— 41 —
Faites comme les membres qui tentent de mettre
l'estomac à la raison.
Les mains cessent de prendre,
Les bras d'agir, les jambes de marcher,
Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher.
Voilà donc les entrepreneurs de côté. Un travail
de peu d'importance est donné à quelques ouvriers,
qui font leurs profits... Et après? Quand ce travail
est fini, le temps dure encore. L'été passe et l'au-
tomne ; il faut traverser l'hiver...
Le propriétaire, avant d'entreprendre une oeuvre
importante, calcule toutes les chances.
L'entrepreneur lui garantissait l'achèvement de
l'oeuvre, le bon emploi de ses capitaux, la bonne
exécution du plan, l'unité du travail. Il le débar-
rassait des soucis, des ennuis de la surveillance, des
règlements de comptes, des discussions possibles.
En supprimant l'entrepreneur, toutes ces garan-
ties et cette tranquillité d'esprit, n'existent plus.
Le propriétaire est obligé d'entreprendre lui-même,
malgré ses répugnances, malgré son ignorance de
la matière. Alors il préfère supprimer un travail qui
n'est pas absolument indispensable, et donner un
autre cours à ses capitaux,
Plus de vastes constructions, plus de ces oeuvres
de longue haleine qui ménageaient aux ouvriers
abusés, du travail et du pain pour la morte saison.
Toujours l'apologue des membres :
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;
Il ne se forma plus de nouveau sang au coeur ;
Chaque membre en souffrit ; les forces se perdirent.
— 42 —
Ils ne tardèrent pas à comprendre, ce que les ou-
vriers intelligents de notre pays comprendront aussi,
sans aucune difficulté,
Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux,
A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux.
C'est une heureuse et excellente institution que
celle des patrons et des entrepreneurs. Qu'elle ait
ses abus, je ne le conteste pas; mais les abus ne sont
pas dans l'essence de l'institution.
Elle reçoit et donne, et la chose est égale,
Tont travaille pour elle et réciproquement
Tout tire d'elle l'aliment.
Je demande pardon à mes lecteurs de cette di-
gression à travers les principes et je reviens à l'ad-
judication des travaux de l'hospice.
Rentrant dans le rôle de simple nouvelliste, je
me borne à constater que l'adjudication n'a pas
abouti. (1)
(1) Nos ouvriers et entrepreneurs ont plus de sens social que nos
édiles. — C'est fort heureux !
43 —
VIII
Le barrage — Questions discrètes —
L'inauguration— La rivière indocile.
1er août 1871.
Un avis de M. le sous-préfet de St-Affrique, en
date du 2 août 1871, prévient les intéressés, que le
projet de dérivation des eaux de la Sorgue, pré-
senté par la commune de St-Affrique, à l'effet d'ob-
tenir l'autorisation de les faire servir à l'irrigation
des propriétés riveraines et au lavage des rues de
la ville, ainsi que le règlement d'eau et autres piè-
ces concernant cette affaire, seront déposés pendant
20 jours à la sous-préfecture de St-Affrique, où cha-
cun pourra en prendre connaissance et présenter, s'il
y a lieu, ses réclamations.
? 7 ?
Quel genre de réclamation peut-on faire à la sous-
préfecture, puisqu'il est de notoriété publique que
_ 44 —
les travaux, adjugés depuis fort longtemps, sont à
peu près terminés?
N'y a-t-il pas là une illégalité flagrante?
Quelles en sont les conséquences possibles vis-à-
vis, des propriétaires intéressés?
M. le Préfet, approuvera-t-il des dépenses faites
avant la publication de son arrêté, alors que cet
arrêté autorise simplement une enquête?
Son autorité ne se sentira-t-elle pas entamée, par
cette manière de procéder?
Et si les dépenses ne sont pas approuvées qu'en
résultera-t-il?
Qui sera responsable?
Nous prenons la liberté de soumettre ces ques-
tions fort simples et fort naturelles, aux méditations
et à la sagesse de notre administration municipale :
Nous n'oserions pas entreprendre de les résoudre.
Evidemment, il y a là une énygme dont le public
devrait bien avoir la clef, s'il était possible.
15 septembre.
Dieu nous préserve de la réaction !
Quelle terrible maladie, que cette réaction! Elle
déconcerte l'omniscience démagogique elle-même.
Elle s'étend et se propage partout avec une rapidité
fabuleuse. La nature entière est soumise à ses in-
curables atteintes.
Voici un fait à l'appui de mon assertion.
— 45 —
Un de ces jours, avant, pendant ou après le 4
septembre, a eu lieu l'inauguration d'un barrage
qui promet à notre vieille cité le retour des jouis-
sances de l'âge d'or.
Un public nombreux et choisi assistait à la céré-
monie
Il s'agissait de faire rentrer les eaux de la Sorgue,
momentanément déviées pour la construction du
barrage, dans leur lit primitif.
L'ingénieux ordonnateur de la fête n'avait pas
oublié le banquet, élément indispensable des réu-
nions de ce genre, et il avait pris ses précautions
pour se procurer une véritable pêche miraculeuse de
truites, de goujons et de barbaux attardés, surpris
par la dessication instantanée du lit provisoire de
la rivière.
Ainsi, le premier résultat de la dérivation des
eaux de la Sorgue, annoncée dès le 3 février 1867 .
et qui doit avoir pour effet « de laver et nettoyer
» les rues et les égoûts de la ville, d'accroître la force
» motrice de plusieurs importantes usines, et d'é-
» lever dans une large proportion les produits du
» sol, » sera de défrayer d'abord les agapes démo-
cratico-scientifiques de la fête d'inauguration.
Or, voici, à peu près, ce qui advint au jour fixé.
Tout est prêt pour le moment suprême. Le direc-
teur principal des travaux est à son poste. Debout
sur l'épi du barrage, il donne ses ordres, dispose
toutes choses pour le succès et se prépare à célébrer
le nouveau triomphe et la nouvelle conquête de la

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