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L'Opposition dynastique, par L. Guyot-Montpayroux

De
168 pages
E. Dentu (Paris). 1864. In-8° , 175 p..
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L'OPPOSITION DYNASTIQUE
L. GUYOT-MONTPAYROUX
L'OPPOSITION
DYNASTIQUE
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAI., 17-19, GALERIE D'ORLÉANS
1864
SITUATION POLITIQUE
SITUATION POLITIQUE
Il faut se décider. — La France est divisée en deux camps. — Coup d'oeil
rétrospectif sur la démocratie. — La réaction et la révolution. — Le
suffrage universel. — Politique intérieure de 1852 à 1859. — Les
décrets du 24 novembre. — Netteté des paroles de l'Empereur : Inter-
prétation de son gouvernement. — Le mal de l'inconnu. — La respon-
sabilité ministérielle et le ministère d'Etat. — Les élections et M. de
Persigny : leur résultat. — Conclusion.
I
Jamais des circonslances plus graves, jamais des
rumeurs sourdes, mais entendues par tous n'im-
pressionnèrent autant l'opinion publique; chacun se
rend compte instinclivement que des transforma-
lions profondes sont inévitables dans l'état politi-
4 SITUATION POLITIQUE,
que et dans l'état social. N'est-ce pas dans des mo-
ments pareils que doivent surtout être les bienvenus
ceux qui disent sans détours la vérité ou du moins ce
qu'ils croient être la vérité ? N'est-ce pas l'instant pour
tous d'apporter à l'oeuvre commune, ceux-là le résul-
tat de leur expérience, ceux-ci le fruit de leurs médi-
tations? En ce qui nous concerne, nous croyons le
jour venu de dire hardiment notre pensée, de faire
connaître quelle est selon nous la voie de l'huma-
nité, de définir quels sont les voeux des peuples et
quels sont les moyens de fortifier le pouvoir. Et si le
raisonnement et l'histoire nous amènent à prouver
que les intérêts des souverains et des sujets se con-
fondent et sont identiques, devrons-nous nous ar-
rêter devant cette considération que quelques person-
nages aujourd'hui haut placés pourront être froissés
par des modifications qui assurent le bonheur de
tous, la gloire de la France et la stabilité de l'Em-
pire?
Nous croyons qu'il est temps d'en finir avec une
politique d'hésitations et de tâtonnements qui com-
promettrait d'une façon sérieuse l'État et la prospé-
rité publique ; nous croyons qu'il faut envisager
l'avenir avec calme et confiance, et jeter derrière soi
un passé vermoulu, au lieu de s'embarrasser dans
ses entraves. Il faut être de son époque ; il fout
SITUATION POLITIQUE. 5
penser comme l'on doit penser au dix-neuvième
siècle, et ne pas chercher à conserver des moyens et
des systèmes impuissants à protéger les sociétés
mêmes auxquelles ils s'adaptaient.
SITUATION POLITIQUE.
11
Le gouvernement impérial n'a pas à s'inquiéter
des hommes restés fidèles aux royautés déchues. Ces
ombres qu'on évoque à tout propos ne sont qu'un
vain épouvantail, et le tort du gouvernement est pré-
cisément de paraître s'imaginer qu'elles sont dange-
reuses, et d'agir de telle façon que lui-même il sou-
tient ces châteaux de cartes tout prêts à tomber.
La vérité, c'est que la France, je pourrais dire
l'Europe, est divisée en deux camps : l'un composé
de gens qui regrettent le passé, qui espèrent et
SITUATION POLITIQUE. 7
veulent y revenir, sans songer que l'humanité ne peut
remonter le flot qui l'emporte et que ce sont là des
regrets superflus ; l'autre composé de ceux qui ont
foi dans l'avenir, et qui pensent que le devoir et l'in-
térêt des gouvernements sont de guider l'opinion
dans ce sens, et non de la laisser aller à la dérive ou
de lui résister.
Nous sommes de ces derniers : nous sommes con-
vaincu que l'ébranlement de 1789 a été beaucoup
plus qu'une révolution; que ce fut une explosion
soudaine d'idées depuis longtemps en germe ; que
ce fut le renversement définitif de tout ce qui tient
du régime féodal et de la royauté de droit divin, et
l'avènement de la démocratie et de la royauté popu-
laire. En un mot, nous disons que ce fut non pas
une modification, mais une transformation de l'état
social. Et s'il en est ainsi, nous concluons que toute
tentative réactionnaire est une puérilité, et que la
seule mission pratique d'un gouvernement intelli-
gent et fort est d'organiser la société nouvelle, sans
s'inquiéter de savoir, comme nos hommes d'Etat
semblent occupés à le faire, ce que devient celle qui
n'est plus.
SITUATION POLITIQUE.
111
La question n'est pas nouvelle : elle date de 1789,
et si aujourd'hui un malaise général se fait sentir à
tous les degrés de l'échelle sociale, c'est, parce
qu'aucun gouvernement n'a eu le courage de prendre
de résolutions, et, en politique, les résolutions sont
la condition même de l'existence.
A peine les glorieux principes de notre révolution
étaient-ils proclamés, qu'une impuissante réaction
cherchait à les combattre et à les abroger. Irrité de
ces prétentions, ivre d'ailleurs d'une liberté si long-
SITUATION POLITIQUE. 9
temps refusée, le peuple, en haine du despotisme,
tomba dans l'anarchie. Or, l'anarchie c'est la liberté
sans ordre, comme le despotisme est l'ordre sans
la liberté, et l'un pas plus que l'autre n'est apte à
rien organiser.
Du milieu des discordes civiles, surgit le vaste
génie de Napoléon. Ce fut une période étrange où,
domptant l'anarchie à l'intérieur, l'Empereur jeta
sur l'Europe les armées de la France, usant sur les
champs de bataille cette énergie dévorante que tous
avaient à dépenser. Jusqu'où alla-t-il dans ses rêves?
nul ne peut le savoir. Voulait-il fonder une monar-
chie universelle? Voulait-il seulement créer une
confédération de rois dont il aurait été le chef su-
prême? Voulait-il imposer au monde par les armes
ces principes nouveaux qui lui avaient donné la cou-
ronne et qu'il savait devoir être le pivot de l'avenir?
Nul n'a pu sonder la pensée du héros, et peut-être
lui-même n'obéit-il qu'à cet instinct providentiel qui
fait que les hommes de génie s'imprègnent tout natu-
rellement des idées générales, à ce point qu'un
siècle entier s'incarne dans un homme. Toujours
est-il qu'il ne put accomplir son oeuvre, et qu'il
tomba haletant, épuisé, ayant fini par lasser la for-
tune, si longtemps son esclave. À l'intérieur, il n'a-
vait pas eu le temps de constituer la démocratie
10 SITUATION POLITIQUE.
comme son puissant esprit l'aurait pu faire. Mais il
commit une faute que nous considérons entre toutes
comme funeste à son règne. A l'apogée de sa gloire,
quand la France entière l'acclamait et le portait aux
nues, par crainte de cette république dont il avait dû
réprimer les excès, il eut le tort d'appeler à lui des
hommes de l'ancien régime qui tout naturellement
aspiraient pour le moins à faire revivre sous l'Empire
les vieilles pratiques de la royauté déchue.
Ces hommes, disposés par instinct à nous ramener
insensiblement vers une société impossible à réorga-
niser, perdront tous les empires modernes jusqu'au
jour où une main courageuse saura les écarter
comme un passé inutile et par conséquent dange-
reux. Ennemis du prince, ils sont impuissants;
amis, ils sont nuisibles. Ceux-là n'ont rien compris
à celte immense épopée de 1 789, et ils ne voient pas
que l'humanité est entrée dans une voie nouvelle. Ils
ne savent pas que dans l'histoire générale des peuples
glissent ainsi de ces courants auxquels rien ne peut
résister, et qu'il faut suivre sans leur opposer de
fragiles barrières. Car ce sont là des forces supé-
rieures à toutes les forces humaines. On dirait la
main de Dieu qui à travers les siècles soulève brus-
quement l'humanité et la pousse en avant pour lui
faire accomplir son destin.
SITUATION POLITIQUE. 11
IV
L'année 1814 fut pour la grandeur de la France
ce que l'année 1793 avait été pour la royauté. Elle
marqua la vengeance de l'Europe et de la réaction
contre la France et la révolution. Sous ces impres-
sions furent rédigés ces odieux traités de 1815 qui
n'avaient qu'un but : abaisser la France et enchaîner
la révolution. Mais les triomphes obtenus par la
réaction ne peuvent être que de courte durée : car,
dus à la violence, ils ne peuvent être maintenus que
par la violence. A peine un demi-siècle s'est-il écoulé,
12 SITUATION POLITIQUE.
et de nouveau la France est à la tête du monde, et,
d'un bout de l'Europe à l'autre, la révolution triom-
phe et fait trembler sur leurs trônes tous les souve-
rains de droit divin qui ne veulent point pactiser
avec elle.
La Restauration comprit cependant qu'elle ne pou-
vait pas se rétablir sans tenir compte des événements
passés durant les vingt-deux ans pendant lesquels
Louis XVIII avait régné sur les bords du Rhin : elle
crut leur faire une part suffisante en donnant au
peuple la charte, c'est-à-dire en lui concédant, avec
de nombreuses restrictions, quelques-unes des liber-
lés conquises. Encore appelait-on cela de la politique
progressiste, toujours sous l'inspiration de celte idée
ridicule que l'année 1 789 pouvait être retranchée de
l'histoire, et qu'il s'agissait seulement de perfec-
tionner les vieilles institutions.
Certains historiens qui écrivent l'histoire en tenant
uniquement compte des faits accomplis, sans cher-
cher à deviner le sens de ces secousses qui transfor-
ment une société tout entière, ont parlé de la popu-
larité de la Restauration. Pour leur répondre par des
faits, comment dès lors expliquer ce retour magique
de l'île d'Elbe? Comment expliquer cette série de
triomphes qui en vingt jours portèrent Napoléon à
Paris? La France était épuisée, nous l'avons dit, et
SITUATION POLITIQUE. 15
ce retour triomphal aboutit à Waterloo.— Là vint se
briser définitivement l'homme qui pendant quinze
ans avait tenu l'Europe courbée sous son regard. — La
Restauration revint et, profilant de cet apaisement dû
à la lassitude générale, elle régna quinze ans : puis
un jour, trouvant que l'opinion marchait trop vite et
reprenait sa voie, elle voulut reculer. La révolution
de 1850 força Charles X de reprendre la route de
l'exil et renversa l'ancienne dynastie.
Sous l'influence du sentiment monarchique, tou-
jours si fort en France, Louis-Philippe reçut la cou-
ronne. Mais il ne portait avec lui aucune idée nou-
velle, et il se contenta d'étendre la Charte de 1815,
en établissant sur des bases plus larges le corps élec-
toral, cette prétendue représentation du pays qui est
l'expression la plus exacte du régime parlementaire.
Il tombait ainsi dans la même faute que le gouver-
nement qui l'avait précédé, en ne comprenant pas
que le but à poursuivre devait être non pas de répa-
rer, d'améliorer la société existant avant 1789, mais
d'organiser la démocratie qui voulait se fonder.
Aussi, malgré le talent des hommes qu'il eut à son
service, malgré les sympathies qu'il inspirait à la
classe moyenne, ce système devait promptement s'é-
crouler. L'année 1848 vit sa chute, et le suffrage
universel fut proclamé.
14 SITUATION POLITIQUE.
Ainsi, chose digne d'une grande attention ! durant
cette période, les mêmes faits se représentent à dix-
huit ans de distance, qui se lient entre eux par un
enchaînement invisible. Des souverains remplis de
bonnes intentions, qui comprennent la nécessité
d'agrandir et fortifier les libertés populaires, mais
se placent sur un terrain où ils ne peuvent pas to-
lérer, encore moins développer ces libertés : autour
d'eux des hommes que l'on dit modérés, et chez les-
quels la modération n'est en réalité que la crainte
de l'avenir : puis un jour une tentative toute natu-
relle de leur part pour faire un pas vers le passé
qu'ils fixent sans cesse, et aussitôt une secousse qui
les renverse, en élargissant brusquement, malgré
tous les efforts, le cercle des principes immortels de
notre révolution.
SITUATION POLITIQUE.
V
Et cependant on fausse l'histoire à un point tel
que des gens très-nombreux qui font de la politique
d'après les paroles et non d'après les faits, comme
M. Jourdain faisait de la prose, affirment gravement
que les gouvernements parlementaires sont tombés
par la trop grande extension des franchises publi-
ques. Ils sont tombés parce qu'ils étaient caducs :
mais les événements sont là pour démontrer que tou-
jours un essai de réaction précipita leur chute. C'est
une vérité absolue. La réaction et la révolution sont
16 SITUATION POLITIQUE.
encore aujourd'hui les deux forces qui se disputent
le monde. Entre les deux la victoire n'est pas dou-
teuse : mais la politique peut retarder ou hâter le
triomphe, et surtout susciter ou arrêter les calamités
inséparables des changements brusques et inatten-
dus. C'est entré ces deux forces qu'il faut qu'un
gouvernement choisisse : d'un coté la réaction vieille,
ridicule, impuissante ; de l'autre la révolution jeune,
ardente, vigoureuse.
SITUATION POLITIQUE. 17
VI
Que dura la république proclamée en 1848? Trois
ans à peine; et ce fut beaucoup, tant ce régime con-
vient peu à la France ! c'est qu'en effet il faut être
bien convaincu que désormais le seul gouvernement
stable sera celui qui, sous une forme monarchique,
réalisera toutes les idées de la démocratie. Là est le
double mobile qui porta à la présidence, puis au
trône le prince Louis-Napoléon. Dès le premier jour
son nom a représenté l'idée de monarchie, et il faut
constater que celle cause influença vivement le vote
18 . SITUATION POLITIQUE.
des électeurs : à ce point de vue, ce fut donc un senti-
ment réactionnaire qui éleva l'Empereur, mais, de
la part de l'immense majorité, réactionnaire seule-
ment contre la forme du gouvernement.
La France ne voulait pas de la république : elle
n'en veut pas davantage aujourd'hui ; mais elle vou-
lait ardemment, elle veut, elle voudra tous les avan-
tages, toutes les libertés résultant des conquêtes de
1789. En 1848, elle désirait l'établissemenl du suf-
frage universel, et la république au contraire lui
était antipathique. Aujourd'hui le suffrage universel
nous reste, et la république n'est plus, tant la puis-
sance de l'idée domine les événements les plus com-
plexes !
Parvenu au trône, l'Empereur représentait donc
deux sentiments tout à fait différents : d'une part, la
forme monarchique, si chère au peuple français qui
ne place qu'en elle la stabilité nécessaire à tout bon
gouvernement ; de l'autre, les principes de 1789 que
Napoléon Ier avait écrits avec son épée sur vingt
champs de bataille. Aussi Napoléon III eut-il le tact
politique de les inscrire en tête de la Constitution
de 1852, alors même qu'il voulait tout d'abord s'ap-
puyer sur l'absolutisme pour affermir sa dynastie. Il
ne perdit pas un seul instant de vue que, pour être
durable, l'Empire, lorsqu'il fonctionnerait d'une fa-
SITUATION POLITIQUE. 19
çon normale, ne devait être ni une monarchie abso-
lue, ni une monarchie parlementaire, ni une mo-
narchie militaire, mais une monarchie démocra-
tique et nationale.
Nous ne voulons pas ici apprécier longuement
certains actes qui, tout en appartenant déjà à l'his-
toire, remuent encore de trop près les passions et
les haines pour qu'un jugement équitable soit admis
par tous. Cependant le coup d'État du 2 décembre
fut un de ces faits politiques que la postérité impar-
tiale n'hésitera pas à absoudre. Car, en dehors de la
question légale, il est dans la vie des peuples de ces
crises graves, de ces situations désespérées où il faut
agir, en oubliant pour un instant la loi et en ne te-
nant plus compte que du danger, de l'opinion, et du
but à poursuivre. Seulement ces situations anor-
males sont extrêmement rares, et il ne faut pas que
les hommes d'Etat soient trop aisément entraînés à
voir de ces dangers dans la vie politique. En effet,
si un coup d'Etat réussit très-souvent lorsqu'il est
l'expression des désirs d'un pays, il amène toujours
la chute de ceux qui l'ont tenté, lorsqu'il ne répond
pas au sentiment public.
De là nous pourrions conclure que par cela seul
que le coup d'État du 2 décembre a réussi, il était
bien réellement désiré par la France; et en nous re-
20 SITUATION POLITIQUE.
plaçant sur le terrain légal, nous dirons que cet acte
sanctionné par sept millions de voix, a été en quelque
sorte exécuté en vertu d'un plébiscite que le gouver-
nement n'avait fait que devancer. On n'ôtera d'ail-
leurs de l'esprit d'aucun homme sensé, non aveuglé
par la passion, que clans la pensée de tous, les deux
idées d'empire et de Napoléon ne fussent étroitement
unies, et que le jour où, sous la République, le peuple
choisit pour président le prince Louis, il n'eut en-
tendu préparer l'Empire. Disons-le donc, au risque
de nous répéter, parce que nous jugeons que là est
le point important de la question qui nous occupe:
ce que voulait alors et ce que veut encore la France,
c'est la mise en pratique de la démocratie sous un
gouvernement monarchique pouvant lui garantir la
conservation de ces idées et la stabilité.
SITUATION POLITIQUE. 21
VII
Donc l'oeuvre que l'Empereur avait à accomplir
était double, et présentait deux côtés bien distincts.
Le premier était le rétablissement de l'ordre et l'af-
fermissement du pouvoir souverain. Pour cela il
avait à lutter contre un grand nombre d'ambitieux
déçus dans leurs espérances, et aussi contre certains
démocrates honnêtes, très-dévoués au bien public,
mais qui, croyant sincèrement que la forme républi-
caine était celle qui convenait au pays, voyaient avec
peine et-avec dépit cette suppression de la république
22 SITUATION POLITIQUE.
au profit d'un prince qu'ils ne connaissaient pas.
Enfin il avait à lutter surtout contre la démagogie,
que les hommes de mauvaise foi et les sots s'obstinent
à confondre avec la démocratie. Comme le parti lé-
gitimiste, comme le parti orléaniste, la démagogie
n'est qu'un parti qui, au lieu de gouverner parla no-
blesse ou par la bourgeoisie, voudrait gouverner par
la plèbe. Nous le repoussons au même litre que les
deux autres, plus énergiquement encore, parce qu'il
est absolument contraire au principe démocratique
qui, faisant abstraction de toute distinction de clas-
ses, veut gouverner par la nation tout entière. Il est
bon d'établir cette distinction ; elle explique que
nous regardions comme un honneur insigne cette
épithète de révolutionnaire dont les ignorants vou-
draient faire une insulte.
Ayant à réprimer l'élan de la démocratie républi-
caine, et redoutant des tendances anarchistes, où
l'Empereur pouvait-il chercher un frein contre ces
passions? où pouvait-il prendre ces assises néces-
saires au maintien de l'édifice qu'il voulait élever?
Ne perdons pas de vue qu'à celte époque, à part
quelques serviteurs., quelques parents, quelques amis
du prince, il n'y avait pas, à proprement parler, de
bonapartistes. Pour repousser la démagogie et pour
fortifier son pouvoir, l'Empereur devait donc pren-
SITUATION POLITIQUE. 23
dre ses instruments chez les légitimistes et les or-
léanistes qui, par rapport à l'Empire, étaient des
réactionnaires. C'est, en effet, là qu'il les choisit.
Certes, nous ne contestons en aucune façon la sin-
cérité avec laquelle ces hommes se rallièrent à l'Em-
pire qui les appelait à lui. Loin de là, nous sommes
convaincu que dès le premier jour ils rompirent
loyalement avec le passé.. Mais nous disons que,
pour la plupart, étant par nature et par éducation
politique des hommes de parti, c'est-à-dire opposés
à la démocratie, ils ne pouvaient servir l'Empire
que dans la mesure de leurs moyens ; et nous ajou-
tons qu'à la longue ils feraient du régime impérial
non plus un gouvernement national, mais un gou-
vernement de parti.
C'étaient pourtant des hommes capables, sous la
haute initiative de l'Empereur, de donner de la force
à l'administration intérieure, de rétablir l'ordre,
d'affermir le pouvoir. Aussi à tous ces points de vue
rendirent-ils des services réels. Mais en même temps
n'est-il pas incontestable que, sous leur direction,
les grands corps de l'État, les fonctions publiques
devaient se remplir presque exclusivement d'hom-
mes de leur nuance, c'est-à-dire d'hommes qui
avaient vu seulement le côté réactionnaire dans le
grand mouvement qui avait élevé l'Empire? Ceux-là
24 SITUATION POLITIQUE.
l'acceptaient sincèrement, mais ils l'acceptaient uni-
quement par tendresse pour le système monarchi-
que et le maintien de l'ordre.
On le voit donc, tout en nous plaisant à reconnaître
le dévouement de ceux que l'Empereur avait appelés
à lui, tout en rendant justice à leurs services, nous
sommes obligé d'affirmer, car le bon sens nous
impose cette affirmation, que ces mêmes hommes
étaient dans l'impossibilité la plus absolue de com-
prendre et de pratiquer la politique impériale dans
son essence démocratique. L'horizon le plus éloigné
que leur imagination puisse entrevoir, va à peine
jusqu'au régime parlementaire légèrement modifié.
Rien de tout cela n'est possible. Il ne s'agit pas au-
jourd'hui, pour me servir d'une expression célèbre,
de jouer le même air en le jouant mieux. C'est un
autre air que la France veut entendre, et celui-là ils
ne le savent pas, et ils ne sont plus d'un âge où ils
pourraient l'apprendre.
Je résume ainsi ce que je viens d'expliquer : émi-
nemment propres à l'affermissement de l'ordre et du
pouvoir, les hommes choisis par l'Empereur en 1852
étaient pour la plupart entièrement incapables de
diriger, de propager, de constituer les idées démo-
cratiques qu'ils ne comprenaient pas et auxquelles
ils étaient instinctivement opposés.
SITUATION POLITIQUE.
VIII
Cependant de 1852 à 1859 la situation s'était
complétement transformée. L'Empereur pensa qu'il
était assez solidement assis pour aller avec son armée
favoriser l'indépendance et la liberté d'un peuple
voisin, au risque d'exciter chez ce peuple les pas-
sions les plus ardentes que depuis dix ans il retenait
en France. Après une brillante campagne de quel-
ques mois, l'Italie était redevenue maîtresse d'elle-
même, et le soulèvement de toutes les passions ultra-
démocratiques n'avait eu en France aucun écho. Au
20 SITUATION POLITIQUE.
contraire, la réaction élevait la voix et faisait enten-
dre des paroles dangereuses pour la jeune monar-
chie, dangereuses aussi pour les idées modernes, si
les idées justes et civilisatrices n'étaient pas inacces-
sibles aux réclamations et au langage du passé comme
aux luttes des armes. L'Empereur comprit alors que
le pouvoir était assez solidement établi, qu'il n'avait
plus à s'inquiéter des excès démocratiques et que le
contraire seul était à redouter.
L'arc pouvait se briser pour être trop tendu. C'est
alors que, par un acte célèbre qui montra avec
quelle attention et quel tact il observait le senti-
ment public, l'Empereur rendit aux Chambres leurs
droits de discussion politique, et les décrets du
24 novembre durent faire penser aux amis sincères
et éclairés du système impérial, à ceux qui s'effor-
cent de le mettre d'accord avec l'avenir plutôt que
de l'adapter le mieux possible aux siècles écoulés,
que la seconde ère de l'Empire était inaugurée; que
le rétablissement de l'ordre et l'organisation dynas-
tique étant terminés, c'était à la démocratie de com-
mencer son rôle.
Eh bien ! il faut le dire, il n'en a pas été ainsi ;
Le gouvernement a péché par excès de prudence.
Il fallait entrer résolument dans la route qui venait
d'être ouverte, comme en 1851 on était entré ré-
SITUATION POLITIQUE. 27
solûment dans la voie de l'absolutisme. Il fallait
être conséquent et aller avec hardiesse vers ces
libertés que par une glorieuse initiative l'Empe-
reur avait rétablies et voulait développer. Quelle
oeuvre grande et magnifique l'Empereur donnait
à ses ministres! Pourquoi donc ce plan ne fut-il
pas exécuté?
C'est que les hommes qui avaient été presque
constamment à la tête des affaires de 1852 à 1860
étaient encore chargés de diriger l'exécution du pro-
gramme du 24 novembre. C'était leur demander ce
qu'ils ne pouvaient donner. Et l'habileté, le talent,
l'énergie qu'ils avaient montrés de 1852 à 1860
devaient être autant de preuves de leur impuissance
à exécuter les nouveaux projets de l'Empereur. La
politique était entièrement modifiée : il fallait chan-
ger les instruments et les prendre dans la démocra-
tie monarchique, comme on avait pris dans les par-
tis réactionnaires les instruments de la première
période. Là fut la faute et là est tout le secret des
inquiétudes qui sont actuellement signalées et re-
connues par tous.
28 SITUATION POLITIQUE.
IX
Jamais souverain occupa-t-il une position plus
belle que l'Empereur le 24 novembre 1860? A l'ex-
térieur, la France relevée, nos frontières agrandies,
l'Europe respectueuse et amie ; à l'intérieur, un
peuple enthousiaste, et par un sentiment de recon-
naissance intimement uni au souverain qui, après
avoir rendu la gloire au drapeau national, venait de
restituer spontanément au pays quelques-unes de ces
libertés si chères et si ardemment désirées. L'Empe-
reur peut-il avoir oublié ce départ pour l'Italie, ces
SITUATION POLITIQUE. 29
larmes coulant de tous les yeux, ces ouvriers, que
beaucoup aujourd'hui seraient disposés à faire pas-
ser pour hostiles, s'attelant à sa voiture et lui fai-
sant la plus belle ovation qui ait jamais été faite à
un souverain? A-t-il oublié ce retour triomphal de
nos troupes ?
El quand, jusque dans les grands corps de l'État,
des voix s'élèvent pour déclarer que cette guerre
était impopulaire, peut-on s'inquiéter d'une façon
de raisonner qui, aux faits que je viens de citer, ré-
pond par des mots vides de sens ? Rien de tout cela
n'est sérieux, et il est aisé de voir que ceux qui par-
lent ainsi ne sont que les vains échos d'un autre
siècle et d'un siècle séparé du nôtre par 1789.
Ceux-là ne croient pas à l'avenir; ils attendent et ils
espèrent innocemment le retour du passé. Ils ne
peuvent se faire à cette idée que le vote du paysan a,
dans la balance électorale, le même poids que celui
du grand seigneur. Ils prennent cela pour une
plaisanterie, et celte plaisanterie est le point de dé-
part du système moderne.
Pourtant il faut reconnaître que ces accents d'une
réaction puérile et constamment répétés, et répétés
partout, jusque sur les marches du trône, ont dû
nécessairement avoir une grave influence sur la di-
rection politique. La pensée si nettement exprimée
30 SITUATION POLITIQUE.
par l'Empereur le 24 novembre en a été altérée, et
le gouvernement a déclaré à plusieurs reprises qu'au
milieu des éléments divers agités de part et d'autre,
son rôle devait être de rester le modérateur de ces
sentiments opposés, c'est-à-dire de dominer en quel-
que sorte par la division même. Nous croyons une
telle politique mauvaise : selon nous un gouverne-
ment fort doit toujours être à la tête des idées de
l'avenir et se garder de rester en arrière de l'opi-
nion publique. On a souvent comparé l'opinion à
un coursier fougueux : j'accepte cette comparaison,
mais si un frein est nécessaire pour retenir un cheval
emporté, c'est à la condition que l'écuyer se tienne
à la tête et non pas à la queue.
L'immobilité n'est pas la' stabilité, l'hésitation
n'est pas la prudence. L'homme fort réfléchit len-
tement et agit vite. Que l'on eût hésité avant de pro-
clamer les décrets du 24 novembre, je l'aurais com-
pris; mais qu'on hésite, une fois ces décrets procla-
més, à en poursuivre les conséquences, je ne le
comprends pas.
SITUATION POLITIQUE. 51
X
Il y a dans l'air quelque chose d'étrange : c'est
comme une curiosité fiévreuse, inquiète, générale,
que M. de la Guéronnière traduisait dernièrement au
Sénat par ce mot : le mal de l'inconnu. Ce que l'ho-
norable sénateur ne pouvait ou ne voulait définir
que par cette expression un peu vague elle-même et
dictée, elle aussi, ce nous semble, par le mal de l'in-
connu, c'est précisément ce sentiment universel que
la politique gouvernementale ne paraît pas avoir de
but nettement accusé, ou du moins qu'en marchant
52 SITUATION POLITIQUE.
vers ce but elle s'embarrasse volontairement dans
des hésitations inextricables.
Toutes les fois que l'Empereur parle, sa parole est
précise, claire; elle indique hardiment une voie li-
bérale. Il a le tact du sentiment public ; toujours il
le suit, et quelquefois même il le devine à tel point
qu'il le peut devancer. Au contraire, toutes les fois
que les ministres ont à appliquer ou à interpréter
publiquement les paroles de l'Empereur, cette in-
terprétation est toujours étroite, je dirai presque
réactionnaire. L'on m'objectera, je le sais, que,
d'après la Constitution, l'Empereur seul étant res-
ponsable, les ministres ne font que strictement
exécuter les ordres du souverain, et que par con-
séquent on ne saurait porter contre eux une telle
accusation. C'est là un argument spécieux dont il
est facile de démontrer la fausseté. Il n'est pas, en
effet d'instructions, si précises qu'un souverain les
puisse donner, qui, interprétées dans un sens libéral
ou réactionnaire, n'arrivent dans la pratique à pro-
duire des résultats complétement opposés. Or, les
tendances du pays sont libérales, les instructions du
souverain le sont également; et comme elles sont
généralement interprétées par ses ministres et les
agents placés sous leurs ordres dans le sens le plus
étroit, il résulte de la mille tiraillements, cause de
SITUATION POLITIQUE. 55
cette inquiétude désignée par ce mot : le mal de Vin-
connu ; et il faut constater que celle politique de
contradictions, trop longtemps prolongée, aurait
pour effet de désaffectionner le peuple beaucoup plus
promptement qu'on ne le pourrait croire.
Une portion du public explique à son tour cette
différence de paroles et d'actions par une entente
trop complète entre le souverain et ses ministres, et
ces allégations vont se. disant et se répétant avec une
extrême facililé. C'est là une mauvaise pensée qui
discréditerait vite le gouvernement s'il n'était évi-
dent pour tout homme sensé que rien n'est plus
absurde, que l'Empereur ne serait nullement forcé
de prononcer des paroles libérales si elles n'étaient
dans son coeur, pas plus qu'il n'était forcé de
promulguer les décrets du 24 novembre, s'il ne les
avait jugés équitables et utiles à l'Empire. Cette ex-
plication ne soutient donc pas l'examen, et la seule
qui doive être donnée est le peu de disposition des
hommes à la tête des affaires à diriger, dans un
sens libéral, la politique libérale du souverain d'ac-
cord avec les tendances du pays.
34 SITUATION POLITIQUE.
XI
Un autre inconvénient, je le crois, favorise encore
le manque de cohésion que l'on remarque parfois
dans la direction des affaires. Cet inconvénient, le
voici : l'Empereur choisissant séparément tous ses
ministres, il arrive souvent, ou du moins il peut ar-
river, que le cabinet se trouve composé d'hommes
sans doute très-dévoués au souverain, mais n'ayant
pas tous les mêmes vues, la même manière d'envi-
sager les circonstances, la même politique. De là
résulte un manque d'unité et d'ensemble. Et s'il
SITUATION POLITIQUE. 55
faut, pour le bien d'un gouvernement comme pour
l'intérêt du pays, qu'un ministère soit avant tout
composé d'hommes sympathiques au plus grand
nombre, il faut aussi qu'il y ait dans son sein l'unité
la plus complète. Car si, pour les corps délibérants,
la discussion est le meilleur des freins comme la
source de lumières la plus vive, elle, ne fait qu'en-
traver et gêner tout pouvoir exécutif.
La responsabilité ministérielle ne présentait pas
celte difficulté. Néanmoins, nous ne désirons pas le
retour à ce système. Nous croyons que sur ce point
la meilleure des décisions a été prise par l'Empe-
reur, lorsqu'il a créé un ministre d'Etat ayant sous
sa direction le conseil d'Etat, et chargé d'être, près
du pays, l'organe du gouvernement. C'est là une
création très-heureuse qui doit servir à donner aux
paroles du pouvoir exécutif une unité, une clarté
plus grandes, et grâce à laquelle tous les ministres
ne sont pas, comme sous le régime de la responsa-
bilité, forcés d'être orateurs. Or, on peut être un
excellent ministre et n'être pas orateur, et récipro-
quement on peut être fort éloquent, tout en n'étant
qu'un médiocre administrateur.
La constitution du ministère d'Etat est donc un
rouage très-utile. Il fortifie le gouvernement ; il le
met d'une façon directe et précise en rapport avec
36 SITUATION POLITIQUE.
le pays, et l'on n'est pas, pour cela, obligé de sacri-
fier au talent oratoire les qualités si indispensables
de l'administrateur.
Mais pour que les affaires eussent une direction
concordante, il faudrait, à notre avis, que le mi-
nistre d'État choisît ses collègues, ou du moins les
acceptàt d'une façon complète. Par ce moyen, on
prendrait au régime parlementaire ce qu'il a d'é-
quitable et d'utile, sans tomber dans le danger de
faire de chaque incident politique une question de
portefeuille bien plus qu'une question d'intérêt na-
tional.
L'.Empereur resterait responsable et dirigerait
tous les actes importants de politique intérieure et
étrangère. Mais, n'ayant à donner ses instructions
qu'à un seul qui les précise à tous, la parole de son
représentant auprès de la nation acquerrait évi-
demment plus d'autorité, et les actes du pouvoir
gagneraient en unité. Là, nous le croyons, est la so-
lution la meilleure et la seule logique, celle qui
n'enferme pas le chef de l'État dans le cercle étroit
de celle maxime énervante: « L'Empereur règne et
ne gouverne pas, » et qui en lui conservant, en
développant encore, s'il est possible, son initiative
et son indépendance, rejette en même temps sur
le ministre d'État la responsabilité des fautes com-
SITUATION POLITIQUE. 57
mises dans l'exécution des ordres du souverain, et
c'est là une responsabilité à laquelle il faut arriver.
Il n'est pas bon que dans nos luttes particulières ou
dans nos dissensions politiques, nous puissions ainsi
invoquer à tout propos le nom de l'Empereur, ou
l'accuser directement. Il faut apprendre à respecter
le souverain et le mettre au-dessus de nos mesquines
passions. Il faut que le peuple s'habitue à ne plus
porter jusqu'au trône ses griefs de toute nature.
A ce changement, tout le monde gagnera. L'Em-
pereur mis à l'abri de ces brusques revirements de
l'opinion ; le gouvernement dont la pensée se pré-
cisant davantage s'exécutera avec plus d'ensemble ;
le pays qui, mieux éclairé sur le sens de la direc-
tion imprimée aux affaires publiques, aura une
confiance plus grande dans ceux qui le gouvernent,
et se fondra d'une façon plus intime avec l'Empire.
Et si nous prenons un fait récent pour exemple,
n'est-il pas très-répandu dans l'opinion publique
que le dernier cabinet était loin de s'entendre sur la
façon dont les élections devaient être dirigées, et
qu'ainsi s'explique la mollesse avec laquelle, lors de
la vérification des pouvoirs, M. le ministre d'État a
défendu les actes du ministre de l'intérieur, alors
que dans les discussions suivantes il montrait, pour
la défense d'autres actes politiques, une si grande
58 SITUATION POLITIQUE.
énergie? Peut-être cet exemple est-il mal choisi:
mais enfin, l'interprétation publique a été celle que
je viens de citer, et il faut reconnaître que l'organi-
sation actuelle pourra prêter souvent à de semblables
interprétations. Cela tend à jeter de l'hésitation
dans les esprits, et un gouvernement habile doit em-
pêcher l'hésitation, parce qu'elle est toujours défa-
vorable au pouvoir. L'esprit public a besoin d'être
tenu en haleine et dans une voie nettement définie.
SITUATION POLITIQUE. 59
XII
Je viens de prononcer le mot d'élections. Il m'est
impossible de ne pas fixer un instant mon attention
sur ce sujet grave entre tous, puisque normalement,
les résultats doivent s'en faire sentir pendant six
ans. D'après notre pensée, la direction imprimée
par le gouvernement n'a pas été heureuse. A qui la
faute, et quelle part de responsabilité doit incomber
à chacun?
De 1852 à 1859, nous l'avons dit (et la chose ne
peut être sérieusement niée), l'accès du Corps lé-
40 SITUATION POLITIQUE.
gislatif avait dû être, sous l'influence du gouverne-
ment, et avait été en effet presque uniquement donné
à des gens d'une nuance ultra-conservatrice, c'est-
à-dire réactionnaire. Sans vouloir ici discuter en
aucune façon leur mérite auquel je ferai la part
aussi large que l'on voudra, je dis que ces hommes
étaient, pour la plupart, opposés au courant li-
béral qui se manifestait dans l'opinion publique
et à la tête duquel l'Empereur s'était hardiment
placé, en proclamant les décrets du 24 novembre.
Ils avaient pu applaudir à celte mesure, mais
seulement à cause de leur entier dévouement à
l'Empereur, et ils n'en n'avaient compris ni
l'importance, ni les conséquences. C'étaient des
hommes nouveaux, dévoués à l'Empereur, mais dé-
voués à la démocratie qu'il fallait au gouvernement.
C'étaient ceux-là qui seuls pouvaient dissoudre les
vieux partis, anéantir l'opposition démagogique,
effacer les vestiges de nos troubles civils, parce que
ceux-là seuls peuvent imposer la force, l'autorité,
le respect aux masses qui ont confiance en eux.
C'était dans ce sens que devait être dirigé le mou-
vement électoral : on a suivi une voie opposée.
On n'a considéré qu'une chose, les votes des an-
ciens députés; et chaque fois qu'il s'est agi de
candidats ayant toujours voté dans le sens indi-
SITUATION POLITIQUE. 41
qué par le gouvernement, on s'est empressé de les
choisir et de les patronner auprès des électeurs.
On n'a pas réfléchi que ce système conduisait à une
situation double, ou (et c'est à peine si j'aborde ce
premier côté du dilemme : car il ne peut entrer
dans ma pensée d'accuser nos honorables députés)
ou bien que ce seraient des hommes qui voteraient
quand même des mesures libérales, après avoir voté
les mesures réactionnaires, et que dans ce cas-là ils
se déconsidéreraient vite dans l'opinion, en déconsi-
dérant avec eux le gouvernement qui les a si énergi-
quement patronnés ; ou bien que, logiques avec leur
passé, malgré leur dévouement à l'Empereur, ils
s'opposeraient aux tendances démocratiques. Et
comme le gouvernement veut et doit suivre cette
voie nouvelle,il ne tarderait pas, dans cette seconde
hypothèse, à avoir contre lui une opposition com-
pacte et nombrease qu'il aurait pris toutes les peines
du monde à faire prévaloir.
Certes, si la direction des opérations électorales
devait être donnée au plus ami, au plus ardemment
dévoué, il est évident que le choix de l'Empereur
devait se porter sur M. de Persigny. Mais était-ce
bien l'homme qui pouvait juger le plus claire-
ment la situation sans préjugés, sans parti pris?
Je ne le pense pas. Néanmoins donnons à M. de
42 SITUATION POLITIQUE.
Persigny la parT qui lui revient sans diminuer ses
fautes, mais aussi sans les augmenter. D'abord nous
faisons abstraction de son coeur et de son caractère.
Nul n'est plus noble, plus chevaleresque, plus géné-
reux, plus ardemment porté vers ce qu'il croit le
bien, plus ennemi de ce qu'il croit être le mal. Il n'y
a peut-être pas eu de ministre de l'intérieur qui ait
remué un plus grand nombre d'idées, qui ait pris
autant de résolutions. Aussi devons-nous constater
qu'à ce point de vue M. de Persigny a beaucoup des
qualités qui constituent l'homme d'État. Seulement
son ardeur l'emporte Très-souvent au delà des bor-
nes ; et son dévouement personnel à l'Empereur, son
zèle pour ce qu'il croit être l'intérêt du souverain lui
font oublier ou du moins négliger le courant de
l'opinion publique. Et pour définir en quelques
mots ce que je crois être le fond de sa nature poli-
tique, ses efforts ne tendent pas, comme il le fau-
drait, à assimiler le gouvernement impérial à la
nation française, mais bien à vouloir absorber la
France dans le gouvernement impérial. Noire avis
est qu'une telle idée n'est pas pratique et que le gou-
vernement impérial doit suivre l'exemple de Maho-
met allant vers la montagne.
Un second tort de M. de Persigny dans la vie poli-
tique, c'est, lorsqu'il a mis sa confiance en un homme,
SITUATION POLITIQUE. 43
de la lui laisser tout entière, sans la moindre res-
triction et en quelque sorte de perdre à son égard
jusqu'au droit de contrôle. Or, durant la période
électorale, les agents placés sous ses ordres, soit
parce qu'ils obéissaient à leurs secrets instincts, soit
parce qu'ils voulaient complaire à ce qu'ils suppo-
saient les instincts de leur chef, ont toujours inter-
prété ses instructions dans le sens le moins modéré,
et ont ainsi singulièrement aidé à altérer les rapports
du ministre avec l'opinion.
Telles sont les causes de la pression exercée dans
les élections ; telles sont aussi les causes des échecs
du gouvernement près des masses éclairées et sus-
ceptibles et des inimitiés brûlantes que M. de Per-
signy a soulevées autour de lui. Avec plus de modé-
ration, plus de confiance dans la liberté et plus de
taet du sentiment public, M. de Persigny pourrait être
un grand homme d'État. Maintenant parmi les hom-
mes actuellement à la tête des affaires, beaucoup
eussent-ils été plus aptes à diriger le mouvement
populaire? A part un seul, aucun n'eût fait mieux.
Ils eussent fait autrement : mais en définitive ils
n'eussent point amené de résultats préférables.
44
SITUATION POLITIQUE.
XIII
Admettons-nous les candidatures officielles? Non,
dans le sens où ce mot a été entendu pendant les
dernières élections : oui, dans le sens où il faut
l'entendre. Il nous semble évident que le gou-
vernement ne peut pas et ne doit pas abandonner
encore le suffrage universel à lui-même : car ce
serait le livrer aux manoeuvres déloyales des ambi-
tions particulières et des basses intrigues. Il doit
l'éclairer, il doit le diriger, mais le diriger dans le
sens de l'opinion. En un mot, là comme en toute
SITUATION POLITIQUE. 45
chose (et nous attachons une grande importance à
ceci), le gouvernement doit être toujours une force
directrice et jamais une force agissante. Ainsi doit
désormais se formuler son rôle dans les affaires du
pays; ainsi se développera régulièrement et avec
harmonie la prospérité publique; ainsi l'initiative
individuelle ne sera pas sans cesse comprimée, mais
au contraire sera étendue pour le bien-être de tous
et pour la stabilité de l'État.
Nous pensons donc qu'à propos des élections, le
gouvernement aurait uniquement dû se borner à se
faire renseigner avec le plus grand soin, afin de
savoir quels étaient les candidats représentant le
mieux les idées générales, et, à moins qu'une grave
question morale ne fit obstacle à ce choix, il devait
les accepter pour siens et les désigner comme tels,
il devait éviter surtout toute pression ; de cette façon
il eût acquis le droit de s'opposer énergiquement aux
pressions particulières ayant pour but de porter
atteinte à la liberté du suffrage universel. Mais
prenant la question à un point de vue plus étroit,
sans s'attacher aux grands principes qui devaient
la dominer, le gouvernement a tout mis en oeuvre
pour reconstituer la très-grande majorité du Corps
législatif avec les anciens députés, du moins avec
ceux qui avaient toujours volé dans le sens qui
40 SITUATION POLITIQUE.
leur avait été demandé. Et comme très-souvent ces
hommes n'étaient pas ceux que le sentiment public
eût désignés, l'État, au lieu de rester dans une sphère
supérieure et de diriger le mouvement populaire,
s'est vu contraint de descendre dans l'arène et de
devenir une force agissante. Conclusion : le gouver-
nement s'amoindrissait en prenant une altitude qui
convient seulement aux partis, c'est dire qu'il perdait
du prestige dont il a besoin, des respects qui lui sont
dus, et qu'il amassait sur sa tête toutes les haines
des ambitions déeues, tous les mécontentements des
sentiments froissés.
Et cela dans quel but? pour arriver à constituer
une Chambre avec laquelle le gouvernement n'a que
deux partis à prendre: l'un, d'abandonner la ligne
de conduite tracée par l'Empereur le 24 no-
vembre 1860 et de reculer, ce qui nous semble tout
à fait impossible ; l'autre, de suivre la voie inaugurée
par le souverain, en ayant contre lui l'assemblée,
logique avec ses précédents, ou en ayant pour lui
l'assemblée que sa complaisance, habilement in-
terprétée par les ennemis de l'Empire, dégraderait
dans l'opinion publique. Je crois que cette déduction
nous est imposée par la raison; mais une explica-
tion à ce sujet me semble nécessaire. Car, décidé
à dire ma pensée tout entière, je ne veux jamais
SITUATION POLITIQUE. 47
que mes paroles puissent être altérées ou mal
interprétées. Donc faut-il conclure, de ce que je
viens de dire, que je doute de la fidélité ou de la
loyauté de la majorité? — En aucune façon. — Je
me borne à dire que celte majorité, constituée en
grande partie de 1852 à 1859, est presque uni-
quement composée d'hommes de partis, par con-
séquent qu'elle est tout à fait impropre à soutenir
le gouvernement dans la politique libérale qu'a
tracée l'Empereur et que demande la France.
48 SITUATION POLITIQUE
XIV
Je n'ignore pas que celle affirmation peut paraî-
tre ambitieuse à ceux qui, ne s'attachant pas aux
principes, croient que l'un peut faire de la politique
avec un amas de faits épars, d'éléments se contra-
riant les uns les autres. C'est une grave erreur. Si
l'habileté politique consiste à savoir profiter des évé-
nements, à changer de moyens selon les circon-
stances, c'est à la condition d'avoir devant soi un but
que l'on poursuit, et d'aller vers ce but en profitant
des accidents heureux, en s'efforçant de tourner les
SITUATION POLITIQUE. 49
obstacles qui surviennent ; mais non pas en s'em-
barrassant soi-même, et comme à plaisir, dans ses
propres entraves. Or, lorsque j'entends dire sérieu-
sement qu'il s'agit, aujourd'hui, de rallier les par-
tis, je cherche à comprendre le sens de ce mot, et
je n'y parviens pas. Car, un homme de parti étant
précisément celui qui nie et qui repousse l'idée dé-
mocratique peut, évidemment, être dévoué à la
personne d'un souverain, mais il ne peut pas être
dévoué au principe impérial qui n'est autre chose que
le principe démocratique même. Voilà pourquoi
l'intérêt du gouvernement impérial est de se trouver
en face d'un Corps législatif qui soit d'une façon irré-
futable l'expression exacte du sentiment public, afin
de pouvoir étudier les tendances de la nation, et de
conformer à ces tendances sa règle de conduite. Grâce
au ciel, et pour le bonheur de la nation, et pour le
bonheur de l'Empire, le pays est démocratique et ne
veut pas des hommes de parti, de quelque parti
qu'ils soient, sous quelque forme qu'ils se présentent.
Le bon sens populaire a instinctivement deviné
que le seul moyen pour la France de prospérer et
d'avoir une grande action sur le monde est d'ef-
facer jusqu'au dernier vestige des tristes discordes
qui nous ont si longtemps divisés, et pour cela, il
n'y a qu'un remède efficace, la démocratie N'est-ce

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