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L'ordre républicain et l'anarchie monarchiste et communiste / par C. Miroy,...

De
215 pages
Nicaise (Vouziers). 1872. 1 vol. (215 p.) ; in-12.
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L'ORDRE RÉPUBLICAIN
ET
L'ANARCHIE
MONARCHISTE ET COMMUNISTE
PAR
G. MIROY, avocat
« La tendance de toutes
« les monarchies est l'abso-
« lutisme illimité à l'intérieur
" et la monarchie universelle
« à l'extérieur. »
(FICHTE.)
« L'aristocratie, c'est la ligne, la coalition
« de ceux qui veulent (consommer sans
« produire, vivre sans travailler, occuper
« toutes les places, sans être en état de les
« remplir, envahir tous les honneurs sans
« les avoir mérités, voilà l'aristocratie !
(Général Foy.)
VOUZIERS
Librairie NICAISE, 14, rue de l'Église
1872
L'ORDRE RÉPUBLICAIN
ET
L'ANARCHIE
MONARCHISTE ET COMMUNISTE
PAR
C. MIROY, avocat
Vouziers. — Typ. NICAISE & MALVAL.
L'ORDRE RÉPUBLICAIN
ET
L'ANARCHIE
MONARCHISTE ET COMMUNISTE
PAR
C. MIROY, avocat
« La tendance de toutes
« les monarchies est l'abso-
« lutisme illimité à l'intérieur
« et la monarchie universelle
« à l'extérieur. »
(FICHTE.)
" L'aristocratie, c'est la ligue, la coalition
" de ceux qui veulent consommer sans
« produire, vivre sans travailler, occuper
« toutes les places, sans être en état de les
« remplir, envahir tous les honneurs sans
« les avoir mérités, voilà l'aristocratie !
(Général FOY.)
VOUZIERS
Librairie NICAISE, 14, rue de l'Église
1872
I
TRADITIONS
La terrible insurrection du 18 mars a
déterminé chez certains esprits disposés
tout d'abord à faire aux institutions Répu-
blicaines un accueil sincère et patriotique,
l'éclosion d'une subite réaction monar-
chique .
Le mépris des principes, l'ignorance ou
l'oubli de l'histoire, nous rendent esclaves
des événements.
La violence est l'antipode de la Répu-
blique, qui vit de liberté ; c'est faire preuve
d'une faiblesse regrettable dans les idées
— 2 —
que de se dire, selon les circonstances,
monarchiste ou républicain.
Gardons-nous de jouer ainsi le jeu de
ces personnages mérovingiens qui, par
amour des priviléges aristocratiques ou
bourgeois, et par haine de l'égalité devant
la loi démocratique, s'efforcent de mettre à
la charge de la République tous les mal-
heurs qu'entraînent après elles les aber-
rations des partis ; comme si la République,
qui veut que les fronts les plus al tiers se
courbent sous la majesté de la loi n'était
pas, par cela même, la plus haute expres-
sion de l'ordre, et, comme si, d'ailleurs,
notre histoire ne nous apprenait pas que,
sous la monarchie elle-même, la France a
été maintes fois le théâtre des plus affreuses
convulsions !
Le but de ce livre est de remettre sur
la voie du juste et du vrai les esprits timo-
rés et aveuglés ; il n'a pas la prétention de
pouvoir convaincre ceux, qui, de parti pris,
honorent la République de leurs saintes
colères.
Mais puis-je même espérer d'atteindre
au but restreint que je me propose?
Prendra-t-on la peine de me lire ?
— 3 —
Je ne le crois pas ; mon nom est à peine
connu, et alors même qu'il désignerait un
de ces hommes éminents qui, comme pu-
bliciste, se serait dès longtemps illustré par
des oeuvres remarquables, on pourrait douter
qu'il eût aujourd'hui assez d'autorité pour
provoquer l'attention d'un public effaré qui
n'ose envisager l'avenir qu'en tremblant,
et qui cherche encore, malgré les cruels
châtiments révélés par l'histoire, dans les
rangs des compétiteurs monarchiques, ces
prétendus sauveurs dont l'ineptie ou l'am-
bition a toujours préparé et consommé la
ruine de notre malheureux pays.
La France, il faut bien se pénétrer de
cette vérité, ne saurait trouver en dehors
d'elle-même les moyens de se relever de
ses désastres.
Vaincus par le nombre, nous ne sommes
pas déshonorés par nos défaites ; l'histoire
fera la part de l'incapacité et de la trahi-
son ; mais, il ne faut pas craindre de le
dire hautement, elle n'absoudra pas com-
plètement le peuple français des fautes
immenses que, depuis 1789, il commet
contre lui-même, par le mépris que, trop
souvent, il manifeste pour les traditions
- 4 —
libérales léguées à la France, par les admi-
rables travaux de notre immortelle consti-
tuante.
Et pourtant cette Assemblée si remar-
quable manqua elle-même de logique...
Républicaine sans le savoir, elle enraya
la marche de sa Constitution par cet inu-
tile sabot de voiture : La Royauté, que, du
reste, la logique des événements ultérieurs
devait faire disparaître.
Tant il est vrai que ce n'est pas impu-
nément que des principes posés on tire des
conséquences autres que celles qui y sont
contenues !
La logique, d'autres disent : la Provi-
dence, conduit le monde, qu'on le veuille
ou qu'on ne le veuille pas.
Ceux qui nient cette vérité, s'en tiennent,
dans leurs observations, à la surface des
choses, et se laissent tromper par les appa-
rences. Ils sont, en politique, ce qu'ils se-
raient en astronomie. Vous ne leur ferez
jamais comprendre que la terre tourne
autour du soleil immobile ; c'est le soleil
qui se déplace, ils en sont bien certains, ne
voient-ils pas le phénomène se produire
tous les jours sous leurs yeux ?
— 5 —
Personne, à l'exception des prêtres, des
nobles, des bourgeois excentriques, parti-
sans de l'ancien régime, ne niera la légi-
timité de la Révolution de 1789.
A ceux qui, en dehors des castes déchues
contesteraient cette légitimité, je dirai ou
qu'ils ignorent la terrible législation qui
nous régissait avant 1789, ou qu'ils sont les
clients ou les descendants des clients dont
la révolution a balayé les patrons, ou qu'ils
sont de mauvaise foi.
Il est impossible à des hommes d'origine
populaire, autres que ceux que je viens dé
désigner, de regretter le régime du bon
plaisir ; si l'ignorance ou la mauvaise foi
n'a pas perverti leur jugement. — Cela ne
se démontre plus.
Tous les gouvernements de fait qui se
sont imposés à la France depuis 1789 ont
adopté les principes édictés à cette mémo-
rable époque par la sagesse de nos légis-
lateurs. Ils n'y ont presque jamais été
fidèles, cela est bien vrai ; parce que leur
existence môme et les formes qu'ils admet-
taient étaient en contradiction flagrante
avec ces principes.
Or, qu'on me permette d'analyser succin-
- 6 —
tement quelques articles de la déclaration
des droits et de la constitution de 1791,
résultat immense des méditations profondes
des philosophes et de l'esprit juridique et
pratique qui, au point de vue de l'organi-
sation sociale, ont présidé alors à la
rédaction du pacte fondamental et des lois
qui devaient en être la conséquence. On
verra bien ou nous devons aller puiser nos
traditions. L'explication des écroulements
politiques auxquels nous assistons tous les
jours sera plus facilement comprise.
Avant 1789, qu'on ne l'oublie jamais, les
lois (politiques civiles ou pénales) dans
leur principe et leur application sont la
consécration du mépris de la dignité hu-
maine.
Et, en effet, pour ne parler que de là
législation criminelle, aucune loi positive
et invariable n'existait, comme garantie,
et l'accusé était livré à l'arbitraire du juge
qui jouissait pour le choix et l'application
de la peine d'une latitude indéterminée.
On comprend le danger d'un pareil pou-
voir. Les lois d'ailleurs étaient prodigues
de la peine de mort.
On l'appliquait pour de simples délits ;
— 7 —
mais les condamnés à cette peine suprême
devant laquelle toute distinction puérile de
caste aurait dû s'effacer ne la subissaient
pas également ; le noble avait le bénéfice
de la décollation, la potence était assez
bonne pour le vilain.
Le régicide est puni par l'écartellement.
On frémit d'horreur, à la lecture des détails
du supplice infligé à Damiens, en punition
du coup de canif par lequel il avait effleuré
la crapuleuse majesté de Louis XV.
Le sacrilége périt dans les flammes !
Le voleur de grand chemin expie son
forfait sur la roue.
Que dire de l'ancienne procédure cri-
minelle ?
C'est le comble de l'arbitraire, (v. les
ordonn. de 1539 et de 1670) l'accusé ne
peut avoir de défenseur,
L'instruction est secrète,
On fait prêter serment à l'accusé de dire
la vérité. Parjure ou suicide s'il est cou-
pable. Voilà l'alternative qu'on lui impose.
Enfin n'oublions pas les lettres de cachet
qui souvent mettaient à la merci d'un
misérable courtisan la liberté individuelle
de l'honnête homme.
— 8 —
Qui n'a entendu parler de la Question, la
plus épouvantable des aberrations humaines?
Que d'innocents ont été condamnés sur
des aveux extorqués par la torture !
Pour comprendre toute la monstruosité
d'une pareille procédure, qu'on se repré-
sente un malheureux assez fort pour résister,
quelque temps, au supplice qu'on lui
inflige...... Et voilà un simple accusé non
convaincu mis à mort légalement. Il n'est
rien de plus atroce, on ne saurait trop le
répéter.
Mais arrêtons-nous là ; je ne veux pas
non plus rappeler avec détails les humi-
liantes inégalités qui résultaient entre les
hommes d'une même nation des institutions
politiques ; on se souvient suffisamment du
souverain mépris dont l'orgueil des castes
privilégiées couvrait le roturier.
Oh! c'était bien beau à la surface
avant 1789 !! Un roi majestueux environné
d'une cour nombreuse et brillante, cortége
magnifique, imposant mêlé d'hommes dorés
empanachés et de dames charmantes, sou-
riantes, gracieuses, anges... par la forme.
Oh c'était bien beau quand tout cela
défilait devant le peuple ébahi !
— 9 —
Pendant que, sous Louis XIV à Versailles,
on passe dans les fêtes un temps qui aurait
été mieux employé à chercher les moyens
de soulager un peuple mourant littéralement
de faim ; pendant que sous Louis XV on se
vautre dans la luxure, à l'imitation d'un
maître aux moeurs sardanapalesques, la
maréchaussée au service des traitants et
des partisans va fouiller jusque dans la plus
humble cabane et en arrache le dernier
sou pour servir aux plaisirs du roi et de
ses maîtresses !
Un tel régime ne pouvait durer avec le
progrès des lumières. Dieu qui a créé l'iné-
galité naturelle ne pouvait approuver cette
inégalité sociale, source de tant de maux
et de crimes, aussi l'esprit nouveau va bien-
tôt se révéler et animer de hardis légis-
lateurs. Ils vont bientôt s'écrier que l'oubli
et le mépris des droits de l'homme sont les
seules causes des malheurs publics, et
de la corruption des gouvernements, ils
écrivent alors au frontispice de l'édifice
constitutionnel qu'ils vont ériger la décla-
ration suivante :
Los hommes naissent et demeurent libres
et égaux en droits.
— 10 —
Ainsi : plus de priviléges ! La no-
blesse n'existe plus que de nom. Les
corps politiques que formaient la noblesse
et le clergé sont à jamais dissous, un noble,
un prêtre n'ont pas plus de droits qu'un
vilain ; c'est-à-dire que l'organisation poli-
tique ne laisse plus subsister dans l'Etat
que des citoyens, conserver les droits na-
turels et imprescriptibles de l'homme, voilà
le but de toute association politique ; ces
droits sont : la propriété, la sûreté et la
résistance à l'oppression.
Je m'arrête un instant pour faire cette
remarque :
L'esprit logique de Montesquieu, en pré-
sence de la ruine des priviléges de la no-
blesse et du clergé eut conclu immédiate-
ment à la démocratie ou au despotisme.
La noblesse, dit-il, entre en quelque façon
dans l'essence de la monarchie dont la
maxime fondamentale est : point de mo-
narque, point de noblesse, point de noblesse,
point de monarque.... Abolissez, dans une
monarchie, les prérogatives des seigneurs,
du clergé, de la noblesse et des villes, vous
aurez bientôt un état populaire, ou bien un
état despotique.
(Esprit des lois, liv. II, chap. IV.j
Retenons ces paroles de Montesquieu,
—11 —
elles nous seront d'un grand secours pour
notre conclusion.
Les constituants de 1791 abolissaient donc
la monarchie quand ils rédigèrent l'art. 3
de la déclaration des droits, ainsi conçu ;
Art. 3. Le principe de toute souveraineté
réside essentiellement dans la nation ; nul
corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité
qui n'en émane expressément.
Nous verrons si, après avoir posé de tels
principes, il est logique d'adapter un roi
au rouage de la constitution.
Qu'est-ce qu'un roi, grand Dieu ! qui tient
ses pouvoirs de la nation souveraine ? Un
embarras et rien de plus.
Nous verrons, en outre, si l'hérédité mo-
narchique s'accorde avec la souveraineté
nationale.
Les principes de l'article 3 de la décla-
ration des droits sont affirmés encore plus
énergiquement dans l'art. 1er, t. III de la
constitution, il faut aussi le lire et s'en bien
pénétrer :
Art. 1er. La souveraineté est UNE, INALIÉ-
NABLE et IMPRESCRIPTIBLE. Elle appar-
tient à la nation, aucune section du peuple, ni
aucun individu ne peut s'en attribuer l'exer-
cice.
— 12 —
Si les Français étaient restés fidèles aux
idées justes et vraies converties en lois par
cet article, ils auraient à tout jamais échappé
au despotisme et à la dictature.
Mais l'Assemblée constituante elle-même,
par une inconséquence à peine concevable,
ne tarda pas à se donner un démenti en
constituant le Pouvoir exécutif.
Admirable tant qu'elle ne fait que poser
les principes, elle faiblit, s'égare et tergi-
verse dès qu'il faut en tirer les conséquences ;
le souvenir et la présence de la royauté
l'obsèdent, il lui semble qu'elle ne peut se
passer d'un roi, elle lui lime les ongles et
les dents, elle le réduit, il est vrai, à n'être
plus qu'une espèce de mannequin ridicule,
indigne de respect ; mais elle ne peut se
résoudre à le supprimer, comme si le roi
était possible après qu'on a abattu la royauté.
Or, elle la démolit sans cesse et sans re-
lâche.
La loi, dit-elle, est l'expression de la volonté
générale. Tous les citoyens ont le droit de
concourir personnellement ou par leurs re-
présentants à sa formation. Elle doit être la
même pour tous, soit qu'elle protége, soit
qu'elle punisse. Tous les citoyens sont égaux
à ses yeux, ils sont également admissibles à
— 13 —
toutes les dignités, places et emplois publics,
selon leurs capacités et sans autre distinction
que celle de leurs vertus et de leurs talents.
A toutes les dignités?... Non. Vous ex-
ceptez la dignité royale. Ah ! c'est que si
tout le monde peut être roi, il n'y a plus de
roi ; et, en effet, où serait sa place, et que
représenterait-il ? Il n'y a plus ni noblesse
ni clergé, il n'y a plus que des citoyens !
Puisque vous trouvez légitime dans l'homme
de vertus et de talents les aspirations à
toutes les dignités, pourquoi ne pourrait-il
pas être le chef de l'exécutif tout aussi bien
et mieux qu'un roi qui, tenant son droit de
l'hérédité, peut bien n'être, après tout,
qu'un scélérat ou un imbécile ?
L'article 15 de la déclaration des droits
est aussi bien remarquable.
Art. 15. La société a le droit de demander
compte à tout agent public de son adminis-
tration.
Même au roi, sans doute ? Non ; mais à
des ministres responsables.
Cette vieille idée de responsabilité des
ministres et de l'irresponsabilité du roi a
traîné dans presque toutes nos constitutions,
— 14 —
Le roi, dites-vous, n'est pas responsable ?
Et le 10 août qu'en faites-vous ?
Et n'allez pas imputer à la démagogie le
renversement de ce fantôme de roi que
votre constitution avait conservé contre
toute logique. C'étaient des paysans et non
des démagogues qui arrêtaient Louis XVI
à Varennes, or cette arrestation ne fut que
le prélude du 20 juin et du 10 août.
Qui renversa Charles X en 1830 ? La
Bourgeoisie.
Et en 1848, la garde nationale ne préci-
pita-t-elle pas du trône Louis-Philippe en
criant à tue-tête : vive la réforme ! et en
s'interposant entre le peuple et l'armée.
En tous cas, si, comme quelques-uns le
prétendent, une poignée de Républicains a
pu jeter bas ce trône bourgeois, il n'avait
pas de profondes racines et devait dispa-
raître au premier souffle révolutionnaire.
Et pourtant l'irresponsabilité était écrite
dans les chartes, d'où l'on peut facilement
voir qu'elle n'est qu'une fiction toujours
prête à s'effacer devant la réalité. Quand
donc profiterons-nous des leçons de l'his-
toire ?
Montesquieu vous le dit : point de mo-
— 15 —
narque, point de noblesse, point de noblesse,
point de monarque ! Le roi ne tient bon
que s'il existe entre lui et le peuple des
intermédiaires doués de sérieuses préro-
gatives.
Louis XIV pouvait perdre la bataille de
Denain et rester roi. Le trône des Napo-
léons s'effondre avec fracas dans les
désastres de Waterloo et de Sedan !
Mais reprenons :
La première assemblée constituante,
malgré ses déclarations contraires établit
donc le pouvoir royal qu'elle rend hérédi-
taire par ordre de primogéniture, à l'ex-
clusion perpétuelle des femmes et de leurs
descendants, réminiscence de la loi salique !
Elle se réserve la part du lion dans
l'organisation du pouvoir législatif.
Qu'on lise attentivement les 5 articles
dont se compose la section première du
titre III de la constitution de 1791 et l'on
verra dans quel état d'infériorité et de
subordination le roi est maintenu vis à vis
de la nation que représente l'assemblée,
Le veto suspensif est tout à la fois un danger
et une dérision.
La nation étant souveraine, tout doit
— 16 —
plier devant elle ; mais alors que fait là le
roi, je vous le demande?
Dans l'art. 1er du chapitre IV du même
titre qui traite de l'organisation du pouvoir
exécutif, la constitution a beau prodiguer
le mot suprême, on sent que les efforts
qu'elle fait pour relever le pouvoir royal
sont frappés d'impuissance.
Que peut-il y avoir d'ailleurs de suprême
dans la personne royale en présence de
cette déclaration :
Il n'y a point, en France d'autorité supé-
rieure à celle de la loi. Le Roi ne règne que
par elle et ce n'est qu'au nom de la loi qu'il
peut exiger l'obéissance.
(T. III. Ch. II sect. 1re, art. III.]
Qui ne voit qu'un simple citoyen auquel
on ne serait pas obligé de voter une grosse
liste civile pour la splendeur du trône ne
serait pas là aussi déplacé qu'un roi dont
la descendance, peut-être indigne, va s'im-
poser à la nation qui pourtant se déclare
souveraine ?
Inconséquence !
Demain, en vertu d'un acte de sa souve-
raineté, la nation peut tout changer et faire
voler en éclats ce trône dont elle a détruit
les fondements à tout jamais.
— 17 —
De sorte qu'avec la prétention de consti-
tuer l'ordre, ô députés, illustres organisa-
teurs, vous établissez le désordre en man-
quant de fidélité aux prémisses par vous-
mêmes posées dans un moment où vous
vous êtes sentis inspirés par l'esprit de
lumière et de vérité.
Ce pauvre roi, héritier du pouvoir absolu
de ses aïeux, vous le réduisez à la portion
congrue et vous croyez qu'il va s'en con-
tenter ; étrange illusion ! Eh ! ne voyez-
vous pas que déjà il voyage, en imagina-
tion, sur la route de Montmédy ?
Pour moi donc, la République existe, en
réalité depuis le 3 septembre 1789, date
de l'adoption, par l'Assemblée nationale,
de la constitution démocratique qu'elle
donnait à la France, la forme Républicaine
étant la seule forme possible que put revê-
tir la souveraineté nationale tant de fois
reconnue et proclamée par cette consti-
tution.
(Art. 3 de la déclaration des droits, 1er 2
t. III (const.) 3 chap. II, sect. 1re const.,
etc., etc.).
Les temps qui en ont suivi la promul-
gation se sont chargés d'administrer les
2
— 18 —
preuves les plus éclatantes de cette vérité.
De ce qu'on a affublé de titres monar-
chiques les bourbons de la branche aînée,
les Napoléons, les d'Orléans, il ne suit pas
que la monarchie existât réellement.
On l'a bien vu au 10 août, en 1815, en
1830, en 1848, en 1870 !
Que sont donc ces monarques qui dispa-
raissent tous les 15 ou 20 ans devant l'au-
torité de la nation? De mauvais présidents
de la République, bon gré, mal gré.
Ah ! c'est qu'en effet, on ne saurait trop
le répéter, les intermédiaires dont parle
Montesquieu, n'existent plus entre le roi
et le peuple et que, sans eux, la monarchie
est impossible.
Je sais bien que certains hommes qui
s'arrêtent à la surface des choses, jouets
des événements dont le sens leur échappe,
vont attribuer la chute de rois à des causes
purement occasionnelles, et cela toujours,
comme je ne cesse de le dire, par oubli
des principes, objet de leur dédaigneuse
indifférence. Ils vivent au jour le jour ;
mais je sais bien aussi qu'à chaque restau-
ration prétendue monarchique, ils se flat-
tent d'avoir vu se constituer l'ordre à tout
— 19 —
jamais, que dès lors ils s'endorment sur
l'oreiller des conservateurs ; que pour eux
tout est pour le mieux dans le meilleur des
mondes possibles, et qu'enfin, sans avoir
rien prévu, ils se réveillent épouvantés au
milieu des catastrophes politiques !
Je finis cet exposé par cette réflexion
qui me servira de résumé et que je livre
aux méditations de mes lecteurs :
Jamais vous ne reconstituerez sérieuse-
ment la Monarchie, sans les conditions essen-
tielles qui appartiennent à cette forme de
gouvernement, or ces conditions ont été
absolument détruites par la révolution de
1789.
II
DE LA RÉPUBLIQUE
En 1850, sous la République de 1848,
qu'une réaction en sens divers était en
train de conduire à sa ruine, je plaidais un
jour en cour d'assises un procès de presse
et je ne cessais dans ma défense, d'invo-
quer en faveur de mon client, dont la plume
d'ailleurs n'avait outragé personne, le grand
principe de liberté. Le Président impatienté
finit par m'interrompre en me disant : la
Liberté, oui ; mais sub lege libertas ; la
liberté sous l'empire de la loi.
Non, Monsieur le Président, lui repli-
— 22 —
quai-je aussitôt, votre maxime est monar-
chique, il faut, sous la République, en
renverser les termes et dire sub libertate
lex. En effet : la liberté étant le principe
générateur de la République, les lois
doivent s'inspirer de son souffle fécond.
Toute loi qui ne serait pas l'expression
de la liberté doit être, en droit républicain,
rejetée de nos codes.
C'est donc la loi qui est sous la liberté
et non plus la liberté qui est sous la loi.
Je n'ai pas, depuis lors, changé d'opinion,
pour moi, la liberté bien comprise, voilà
toute la République.
La meilleure définition de la liberté
politique et sociale se trouve, à mon sens,
dans l'art. 4 de la déclaration des droits
qui est en tête de la constitution de 1791,
en voici le texte :
Art. 4. La liberté consiste à pouvoir faire
ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l'exercice
des droits naturels de chaque homme n'a de
bornes que celles qui assurent aux autres
membres de la Société la jouissance de
ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent
être déterminées que par la loi.
Cette définition doit rassurer ceux que
le mot de liberté effarouche, parce qu'à
— 23 —
leur insu, ils confondent la liberté philoso-
phique ou le libre arbitre avec la liberté
politique et sociale.
La liberté philosophique est évidemment
illimitée, sauf la responsabilité morale. Je
puis voler, tuer, violer, incendier, empoi-
sonner, commettre, en un mot, tous les
crimes ; il y a, en effet, des voleurs, des
assassins, des pédérastes, des incendiaires
et des empoisonneurs. La société, en
punissant les coupables, se défend contre
le criminel usage qu'ils font individuel-
lement de leur libre arbitre.
L'observation qui précède n'est point
inutile ; je demande même la permission
d'y insister.
Je m'adresse à tous, à l'ecclésiastique
comme au laïc ; or un ecclésiastique, un
jour que je parlais devant lui de la liberté
politique m'interrompit brusquement en
me disant : Bah ! votre liberté est le droit
de tout faire ; même de commettre les plus
grands crimes.
— Vous confondez, Monsieur l'abbé, je
le vois bien, et cela, par habitude de spé-
culation philosophique et théologique, libre
arbitre avec liberté politique et sociale.
- 24 —
Le libre arbitre est absolu en ce sens
que la liberté de vouloir ou de ne pas
vouloir ne connaît pas d'autres limites que
la constitution même de notre nature. Oui,
en vertu du libre arbitre j'ai le pouvoir de
vouloir même les plus grands crimes et de
les exécuter, si quelque obstacle physique
ne vient s'opposer à leur perpétration.
Mais ce pouvoir ne constitue pas même en
ma faveur un droit, puisque je suis respon-
sable devant la loi morale. En ce dernier
sens, Monsieur l'abbé, vous vous tromperiez
encore, alors même qu'il ne s'agirait ici
que du libre arbitre.
Quant à la liberté politique, elle est la
conséquence d'un droit ; mais d'un droit
qui a ses limites au-delà desquelles cette
liberté perdrait son véritable caractère et
se transformerait pour dégénérer en des-
potisme.
Pourquoi le libre arbitre est-il absolu
tandis que la liberté politique paraît limi-
tée ?
La réponse est facile.
La Psychologie n'est pas l'étude de
l'âme de l'humanité ; mais de l'âme de
l'homme pris individuellement ; c'est, en
— 25 —
d'autres termes, chacun le sait, l'étude des
phénomènes intellectuels, spirituels ou
moraux attestés par la conscience ; or la
conscience nous révèle que le pouvoir de
vouloir ou de ne pas vouloir est absolu,
c'est là un fait inéluctable qui a toujours
tenu bon contre l'artillerie du raisonnement
le plus puissant.
Mais si nous étudions les attributs de la
liberté politique, nous ne pouvons le faire
dans un seul individu. Nos études devront
comprendre l'humanité ou au moins une
collection d'individus qui, entr'eux, ont des
rapports dont il faut déterminer la nature,
en science politique.
Dès lors, monsieur l'abbé, quand je pro-
nonce le mot liberté, on comprend que je
ne veuille pas dire que cela peut être le
droit, pour chaque membre du corps social,
d'assassiner son semblable, parce que, en
effet, assassiner son semblable c'est faire
acte de despotisme. L'agent du crime aura
bien fait usage de son libre arbitre, sous
sa responsabilité morale ; mais en accom-
plissant cet acte de criminelle violence, il
a méconnu la nature et les attributs de la
liberté politique et sociale, laquelle ne peut
— 26 —
s'entendre que si on l'applique à une
collection d'êtres formant le corps social.
C'est donc par une confusion d'idées, M.
l'abbé, que vous nous dites que la liberté
est le droit de voler et d'assassiner, etc. ;
voler, assassiner ou commettre d'autres
crimes, c'est agir, si vous le voulez bien,
en vertu du libre arbitre ; mais, encore
une fois, ce n'est pas faire acte de liberté
politique, puisqu'en agissant ainsi on porte
la plus grave atteinte aux droits et par
conséquent à la liberté d'autrui.
Tout ce que je viens de dire ne résulte-
t-il pas de la définition citée plus haut ?
La liberté, on ne saurait trop le redire
ne saurait donc être illimitée comme le
libre arbitre ; autrement elle ne tarderait
pas à dégénérer en oppression, ce qui
arriverait dès l'instant qu'elle nuirait à
autrui.
Ceux qui n'ayant pas médité suffisamment
sur ces matières réclament, en politique,
la liberté illimitée se trompent ; c'est à tort
qu'ils parent leur idole du beau nom de
liberté. Si la liberté des uns n'avait pour
frein la liberté des autres, les plus forts
seuls seraient libres et les faibles oppri-
- 27 -
més. Le despotisme est au fond de toutes
les théories trop absolues.
Mais qui marquera les limites au delà
desquelles l'exercice de la liberté des uns
pourrait entraver la liberté des autres ?
La loi. (art. 4)
Qui fera la loi ?
Tous les citoyens doivent concourir à sa
formation, soit directement, soit indirecte-
ment, car tous sont intéressés à ce qu'elle
ne viole pas la liberté.
Le principe admis, le reste n'est plus
qu'une question d'organisation matérielle,
et notons bien qu'on doit admettre ce prin-
cipe, à peine de méconnaître tout de suite
les idées justes et vraies que nous ont
révélées les notions de liberté et d'égalité
politique;
Les hommes naissent libres et égaux en
droits.
Rejeter en dehors de la société politique,
sous prétexte que les affaires publiques lui
importent peu, le plus humble des membres
de la société, sauf bien entendu les cas
d'indignité, serait rentrer dans la voie mo-
narchique ; où s'arrêterait en effet, la manie
— 28 —
de l'exclusion? Peut-être bien au suffrage
à deux cents francs.
De là, la nécessité de l'institution du suf-
frage universel : Caput et fundamentum
Reipublicoe.
Pour moi, il y a équation parfaite entre
République démocratique et suffrage uni-
versel. Dès là que la souveraineté appar-
tient à la nation, il implique contradiction
qu'on puisse en reconnaître une autre, et
en effet :
La souveraineté est UNE, INDIVISIBLE,
INALIÉNABLE, IMPRESCRIPTIBLE, (Art.
1er, T. III.)
Ces deux dernières expressions de-
mandent peut-être un commentaire.
La souveraineté nationale pourrait-elle
se détruire de ses propresmains, en d'autres
termes, le suffrage universel pourrait-il dé-
cider la suppression du suffrage universel ?
Certains esprits prétendent que le suf-
frage universel peut tout. C'est une erreur.
Le suffrage universel commettrait un acte
nul, s'il décrétait, par exemple, l'assassinat
ou l'abolition de toute morale ou de toute
pudeur.
Il ne peut non plus changer la nature
— 29 —
des choses, l'impossible et l'absurde ne
sauraient être de son domaine ; or qui ne
voit qu'il est absurde que le suffrage uni-
versel puisse décréter sa propre suppres-
sion. Un homme peut se suicider. Vaine-
ment le suffrage universel essaierait de le
faire. Une nation peut toujours revendiquer
ses droits et rétablir le lendemain ce qu'elle
a renversé la veille.
La génération présente ne peut pas lier
les générations futures et nier, par avance,
les droits que celles-ci pourront réclamer
plus tard. Gela se comprend sans se dé-
montrer ; or, en se suicidant, si le suffrage
universel ne peut, sa nature s'y opposant,
avoir la prétention d'accomplir quelque
chose de stable et de durable, il ne fait rien.
Le suffrage universel est donc inhérent
à la nation, il dure autant qu'elle, ce qui
revient à dire avec l'article précité : « La
souveraineté est une, indivisible, inalié-
nable, imprescriptible. »
Voilà donc la République établie sur des
bases inébranlables.
Je ne dirai qu'un mot du pouvoir exé-
cutif à constituer en France.
La République doit bien se garder de
— 30 —
rétablir la présidence ; ou, si elle donne ce
nom au chef du pouvoir exécutif, elle ne
doit pas lui faire tenir ses pouvoirs du suf-
frage universel.
Dans une République unitaire, l'attribu-
tion au suffrage universel de la nomination
du chef de l'exécutif est tout à la fois une
erreur et un danger, c'est diviser la sou-
veraineté au mépris des principes que je
viens d'exposer.
Au suffrage universel appartient l'expres-
sion des idées générales et fondamentales ;
mais ignorant les conditions dans lesquelles
devra s'exercer le pouvoir exécutif dont
l'action doit s'étendre sur une foule de
détails administratifs s'appliquant à toute
la France, il pourrait, dans ses choix,
égarer son suffrage sur des tètes indignes
ou incapables; tandis que comprenant
très-bien l'ensemble de ses intérêts, il est
merveilleusement apte, en général, à choi-
sir les représentants appelés à les défendre
ou à les conserver.
Le suffrage universel élira donc l'Assem-
blée nationale qui représente nécessaire-
ment la République, quelles que soient
— 31 —
d'ailleurs les opinions de chacun de ses
membres.
De la diversité des opinions qui se con-
trôlent, se contiennent et se surveillent,
nait précisément l'unité gouvernementale,
et c'est ainsi que la forme républicaine qui
ne fait acception d'aucun parti devient en
définitive, suivant une parole célèbre, le
gouvernement qui nous divise le moins et,
par suite, le seul gouvernement compatible
avec l'ordre et la paix sociale.
Du sein de l'Assemblée nationale doit
émaner le pouvoir exécutif auquel on fera
bien de laisser une grande liberté d'action ;
mais sous le contrôle de l'Assemblée.
Instruits par l'expérience, nous aurons
ainsi évité le danger des conflits.
Si, en effet, les deux pouvoirs législatif
et exécutif sortaient de la même source ;
au jour des dissentiments : Assemblée na-
tionale et Président se prétendraient à ren-
contre l'un de l'autre les représentants du
peuple. De là des révolutions et des coups
d'état.
Nous l'avons bien vu !
La constitution américaine a bien pu
consacrer la présidence dans une Repu-
— 32 —
blique fédérative. Chaque état de l'union
se gouvernant par ses propres lois, le Pré-
sident et l'Assemblée fédérale ne sont que
l'expression des intérêts généraux, ils ne
sont là que pour conserver et affermir le lien
par lequel les états se tiennent unis.
L'union d'ailleurs ne craint pas les pré-
tendants.
Un aspirant à la royauté provoquerait,
dans ce pays, un immense éclat de rire, et
finirait par être enfermé dans une maison
de santé.
Chez nous l'habitude de la monarchie a
conservé aux princes je ne sais quel pres-
tige dont il ne faudrait pourtant pas s'exa-
gérer la portée.
On aurait tort d'en conclure que le pay-
san est resté royaliste quand même. On
l'effraie du mot République que, par per-
fidie ou ignorance, on fait synonyme du
mot : Partage.
M. Jules Simon se porte candidat à la
députation dans le département des Arden-
nes contre le candidat officiel ! — Oh ! ce
ne peut être qu'un partageux !! Voilà le
propos qui tuait la candidature d'un hon-
nête homme aux dernières élections pour
— 33 —
le corps législatif du dernier empire, et
Dieu sait si M. Jules Simon est un parta-
geux !
Mais le despotisme impérial n'avait laissé
qu'un organe de la presse dans notre dé-
partement, le journal de la préfecture. Il
avait beau jeu et s'en donnait à coeur joie
contre ses adversaires désarmés.
Il prêchait en chaire, le brave et digne
journal ! Personne ne lui répondait et ne
pouvait lui répondre, et comme, suivant le
proverbe populaire, qui n'entend qu'une
cloche n'entend qu'un son ; tout passait, le
journal en question eut pu accuser M.
Jules Simon d'avoir volé les tours de Notre-
Dame, cette épaisse calomnie eut eu un
plein succès. Voilà, dans un pays, les
tristes fruits de l'abolition de la liberté de
la Presse !
J'ai dit que le paysan n'est pas royaliste ;
voici ce qui le prouve :
M'entretenant dans une rue d'un assez
gros village de la Champagne avec un brave
paysan de l'endroit, nous vîmes passer de-
vant nous le fils du maire, grand dadais de
25 ans que l'habitude du cabaret avait
presque abruti.
— 34 —
— Voilà donc, dis-je, père André, votre
maire futur !
— Oh ! que non pas, tit-il, diable ! il
aurait bientôt compromis les intérêts de la
commune, son père est un brave et digne
homme ; mais lui ! Ah ! bon Dieu ! qu'en
ferions-nous ?
Voyant mon André en train de causer,
je lui glissai cet innocent mensonge :■
— On dit pourtant qu'on va rendre héré-
ditaires les fonctions de maire, il paraît que
le besoin d'ordre exige cela, pour empêcher
les ambitieux d'arriver et de troubler la
commune par leurs compétitions. Ainsi,
bon gré, mal gré, il faudra bien que la com-
mune subisse le fils de votre maire. A la
mort du père, il va s'asseoir sur le trône
municipal, ni plus ni moins que le fils de
l'empereur qui, comme vous le savez, père
André, puisque vous avez voté cela jadis
devra, après la mort de son père, ceindre
le diadème impérial.
— Oh ! dit-il en me regardant d'un air
narquois, vous vous moquez de moi, qui
aurait donc l'idée d'une pareille chose ? Quel
est le député assez osé pour voter une pa-
reille loi?
— 35 —
— Eh ! eh ! oui, je me moque un peu de
vous ; mais parlons sérieusement.
Il vous est impossible de concevoir que
les intérêts de votre commune soient con-
fiés au hasard et, pour cela, vous ne voulez
pas du premier veau pour maire. C'est
bien !
Ce serait, en effet, s'exposer à compro-
mettre gravement ces intérêts que d'accep-
ter en aveugle pour administrateur un in-
connu, or, c'est ce qui aurait lieu si d'a-
vance, par une loi fixe et invariable, vous
aviez désigné comme maire des gens qui
ne seraient pas même encore nés et dont
vous ne pouvez peser la capacité.
Vous trouvez que cela serait monstrueux
quand il s'agit d'une simple commune et
cependant vous n'éprouvez aucune répu-
gnance d'admettre cette monstruosité, quand
il s'agit de la France !
Plein de scrupules dès qu'il est question
de la constitution administrative de votre
commune, vous n'avez aucun souci de la
constitution de l'Etat ; puisque vous acceptez
pour lui, comme chose excellente, ce que
vous repousseriez pour votre village comme
chose détestable.
- 36 —
Et pourtant, prenez-y bien garde, les in-
térêts généraux se lient intimement aux in-
térêts particuliers ; quand cela va mal en
haut, père André, cela va tout de travers
en bas !
Le père André me quitta tout pensif ;
quand je le revis le lendemain, il me cria
du plus loin qu'il m'aperçut :
— Ah ! Monsieur, j'étais donc républicain
sans le savoir.
— Eh bien ! père André, je m'en doutais.
Que de pères André, grand Dieu, il y a
dans tous les villages de France !
Il me reste à appeler l'attention de mes
lecteurs sur des objections vulgaires qu'on
est dans l'habitude de faire à l'établisse-
ment de la République, objections qui ne
supportent pas le moindre examen ; mais
qui, cependant, à force d'être répétées se
sont comme stéréotypées dans le cerveau
de beaucoup d'habitants de nos campagnes,
républicains sans le savoir,
Ces objections ne sont pas capables
d'arrêter, un instant, les esprits sérieux ;
il faut en résoudre quelques-unes, pour-
tant, puisque cette brochure s'adresse à
tous.
— 37 —
Je les formulerai l'une après l'autre par
numéros d'ordre.
1re OBJECTION
La République est le plus beau des gou-
vernements ; mais l'application en est im-
possible, les hommes n'étant ni assez ver-
tueux, ni assez sages pour se gouverner
eux-mêmes.
Voici comment se décompose cette belle
objection que ses auteurs et ses partisans
considèrent comme le nec plus ultrà de la
science politique.
1° Les hommes ne peuvent pas vivre en
République précisément parce qu'ils sont
hommes.
2° Les hommes sont enclins au mal, la
vertu chez eux n'est qu'un vain mot, or,
comme il faut être vertueux pour pouvoir
vivre en République, nous ne pouvons donc
pas être républicains.
3° Les hommes qui ont inventé le mot.
sagesse n'ont aucune idée de la qualité mo-
rale dont ce mot est l'expression, la raison
n'existe pas chez eux, donc ils ne peuvent
vivre en République.
— 38 ¬
II n'est guère possible de renfermer plus
de blasphèmes en un si petit espace !
J'ai ouï dire par des voyageurs véridiques
que les Suisses et les Américains sont des
hommes, ils vivent en République depuis
longtemps, donc la nature humaine ne s'op-
pose nullement à l'établissement du régime
républicain.
Parce que les hommes ne sont pas ver-
tueux, il faut qu'ils vivent en monarchie ;
j'avoue que je n'eusse jamais eu l'idée
d'une si sanglante critique du gouverne-
ment monarchique qui, je le vois bien,
ne convient, d'après l'objection, qu'à des
gens tarés. Nous sommes des coquins !
Donc il faut que nous soyons des roya-
listes.
Les hommes ne sont pas sages, d'où
vous concluez qu'il faut confier à un seul
homme le soin de conduire et d'administrer
la chose publique.
Bravo ! Bien raisonné ! Vous êtes cer-r
tains, sans aucun doute, que par un privi-
lége divin, symbolisé dans la Sainte-
Ampoule , cet homme , ce descendant
d'Adam, comme vous et moi et crue vous
appelez votre roi sera doué de la sagesse
— 39 —
que les rêveries hébraïques prêtent à
Salomon :
Mais cet heureux phénix est encore à trouver
Trêve de plaisanterie et allons au fond
de l'objection.
Vous qui déclarez d'autorité que l'huma-
nité n'est rien autre chose qu'une agglomé-
ration de scélérats et d'extravagants, vous
avez jugé à propos de faire, en votre fa-
veur, une honorable exception ; j'en ai pour
preuve l'empressement que vous mettez à
proclamer, avec une sage et savante con-
viction, l'excellence de la forme gouverne-
mentale dont pourtant vous ne voulez pas,
ce qui, par parenthèse, m'a toujours paru
contradictoire. Il ne faut pas, en effet, ou-
blier que vous dites tout d'abord :
La République est le plus beau des gou-
vernements.
L'homme serait donc capable, après tout,
de concevoir le beau et le bien ; mais,
d'après vous, il serait impuissant à les
mettre en pratique.
Ainsi le progrès est nié.
Dieu nous dit : Hommes, ouvrez les
yeux ; voici le séjour resplendissant du beau
et du bien ; mais n'y entrez pas.
— 40 —
Je tiens dans mes mains puissantes et
souveraines la vapeur, cette force immense,
cet instrument miraculeux dont la mise en
action peut vous faire triompher du temps
et de l'espace, comprenez-en la merveilleuse
utilité ; mais gardez-vous d'en faire usage.
N'interrogez pas la nue sillonnée d'éclairs,
courbez-vous épouvantés à la grande voix
du tonnerre ! Téméraire Franklin, que
fais-tu ? Non, les mystères de l'élec-
tricité ne te seront pas dévoilés, et les
hommes de science ne profiteront pas de
tes travaux pour conjurer la foudre, la
dompter, la réduire en esclavage et la for-
cer à leur servir de courrier.
Voyez-vous cet amas de poussière ! vous
concevez que vous pourriez le convertir en
verres destinés à rapprocher de votre oeil
les objets éloignés ; mais laissez là ce
sable ; il suffit que vous sachiez cela, gardez-
vous d'inventer le télescope.
Vous avez souffert jusqu'ici de l'injustice
et de l'absurdité de vos gouvernements,
vous le voyez, vous le sentez, eh bien,
voici les véritables tables de la loi ; c'est
le beau, le bien, le vrai, le juste ; mais ne
les pratiquez pas, ce n'est pas pour vous
— 41 —
que ces choses existent de toute éternité.
Un Dieu qui parlerait ainsi devrait être
banni de nos temples et de nos coeurs. Les
auteurs de l'objection sont des athées,
nier le progrès, c'est nier Dieu !
Tout ce que l'homme conçoit il peut
l'exécuter ; il nait dans les ténèbres, il est
vrai, mais les combinaisons infinies de sa
faculté de raisonner le dégagent peu à peu
des entraves de l'erreur, comme le prouvent
bien les découvertes morales et physiques
qu'il a faites depuis qu'il est sur le globe
terrestre.
S'il conçoit la République, il est dès lors
digne de vivre sous cette forme de gouver-
nement.
Oui, vous avez raison : la République
est le plus beau des gouvernements.
Il est le seul, en effet, qui relève l'homme
à ses propres yeux, le citoyen sent sa
dignité, le serf et l'esclave réduits presque
à la condition de la brute perdent jusqu'à
la faculté de penser.
La République est le gouvernement le
plus conforme à l'idée de justice.
De la formation des sociétés naissent
pour chacun de leurs membres des droits
3
— 42 —
et des devoirs égaux. Chaque membre fait
profiter tous les autres du produit de son
travail ; de là s'établit entre tous les indi-
vidus d'une nation une solidarité qui crée,
entre eux, des rapports nécessaires. D'où
il suit que l'un ne doit pas s'arroger sur
l'autre une autorité qui ne peut lui appar-
tenir ; mais que tous, sous l'égide de l'éga-
lité, doivent, par le concours et la réunion
simultanés de leurs efforts, faire marcher
et prospérer la chose publique.
La volonté nationale est donc la seule
autorité qu'on puisse reconnaître ; elle ne
peut être composée que de l'ensemble des
volontés particulières. Je l'ai déjà dit : Tous
ont le droit de suffrage.
En dehors de ces principes, qu'y a-t-il ?
Une société ?
Non ; mais une informe agglomération
d'oppresseurs et d'opprimés.
Que me fait que vous reconnaissiez ma
qualité de français, si, en France, je n'ai
que des devoirs à remplir, et si vous niez
mes droits ?
Les partisans de l'objection à laquelle je
réponds insistent : Non, nous ne pouvons
- 43 —
pas vivre en République ; soit ; mais pou-
vons-nous vivre en monarchie ?
Voilà la question que je vous adresse, ô
illustres théoriciens de l'impossibilité répu-
blicaine ; vous dites : oui !
Que faites-vous donc de l'histoire ?
Appartenez-vous au parti féodal ?
Est-ce qu'il y a encore quelqu'un en
France qui songe à rétablir la féodalité ?
Où se cache-t-il, cet être singulier,
phénomène d'un autre âge ?
Qui le croirait?
Oui, et j'en connais, oui, il est encore
des gens qui rêvent le rétablissement de
la royauté, telle qu'elle existait avant 1789 ;
demandez à M. de Belcastel.
Il est des esprits qui suppriment de
l'histoire de France les 80 dernières années,
qui ne savent plus qu'un jour la bastille
fut prise par le peuple de Paris insurgé
contre les priviléges, qui prétendent que
le XVIIIe siècle a produit un fantôme, pris
longtemps pour une réalité : Voltaire ! Que
la France, enfin, n'aspire qu'après le mo-
ment fortuné où il lui sera permis de
tendre lâchement ses mains et son cou aux
chaînes du moyen âge.
- 44 —
Paysan, que demandes-tu ?
La royauté, la noblesse, le clergé remis
en train, comme dit Béranger, et les
traitants et les partisans et la dime, cela
est bien évident.
Oui, tu as une fille jeune et belle, livre-
là à ton seigneur et maître, n'es-tu pas trop
heureux qu'il veuille bien la déshonorer ?
Oui, tu arroses des sueurs de ton front
le champ dont tu te crois propriétaire ;
mais M. le prieur attend la dime ; mais
ton seigneur et maître attend ses rede-
vances.
Propriétaire ! toi, allons donc !
Travaille, travaille encore, travaille tou-
jours pour engraisser ton seigneur et tes
moines, puis, va te faire tuer sur la fron-
tière pour la défense... de quoi?
De la France ?
Eh ! que t'importe la France ?
De tes maîtres ?
Contre qui?
Contre d'autres despotes qui voudraient
t'asservir.
Que t'importent les uns ou les autres ?
la différence est toujours pour toi un bât
à porter.
- 45 —
Ton ennemi, où est-il ?
Il est partout.
Ecoute le bonhomme Lafontaine :
Notre ennemi, c'est notre maître
Je vous le dis en bon français.
Essayez-donc, vieux chevaliers du lys,
de rétablir en France un pareil sytème, et
vous ne tarderez pas à me donner des
nouvelles bien exactes et bien précises du
tranchant des faux de nos campagnards et
de la pointe acérée de leurs fourches.
Appartenez-vous à ce parti bâtard qui se
raccroche à ce qu'il appelle la monarchie
constitutionnelle que, par parenthèse, il n'a
jamais pu fonder, quoiqu'il en ait eu le
temps et le loisir; à ce parti sans principes,
sans coeur, haïssant toute supériorité, cher-
chant les moyens termes, les accomo-
dements avec le ciel, rougissant dans sa
vieillesse des égarements d'une jeunesse
orageuse, se frappant la poitrine et deman-
dant alors pardon à Dieu d'avoir osé au-
trefois chanter la Marseillaise, et le Dieu
des bonnes gens ; à ce parti dévoyé, tour-
noyant, pivotant sans cesse dans un cercle
vicieux, toujours battu dans les graves
discussions, parce qu'il manque de foi?
— 46 —
Ce parti s'incarne dans un type bien
connu : M. Prudhomme,
Voyez-le en 1789 :
Il applaudit du corps et des mains à
cette foudroyante apostrophe :
« Allez dire à votre maître que nous
» sommes ici par la volonté du peuple
» et que nous n'en sortirons que par
» la force des bayonnettes. »
Voilà ce qui s'appelle parler et on lui
a bien dit son fait à cet insolent marquis
de Dreux-Brézé.
Il va sans doute, messager fidèle, rap-
porter à son maître le roi, ce que très-
peu poliment on l'a chargé de lui faire
entendre, à son maître, entendez-vous ;
le roi est son maître parce que, comme dit.
Béranger avec un rare bonheur d'ex-
pression, de Dreux-Brézé, marquis, consent
à être serf pour demeurer tyran.
Mais le roi n'est pas le maître de l'As-
semblée nationale au nom de laquelle
Mirabeau a tonné. L'assemblée c'est l'éma-
nation du peuple et il paraît que sa volonté
est supérieure à celle du roi représenté,
lui, par les bayonnettes.
Qui disparaîtra du roi ou de l'assemblée ?
- 47 —
Le roi sans doute devant la nation
souveraine.
Voilà tout ce que la logique permet
d'admettre.
Mais attendez, attendez, on va nous
prouver que nous sommes dans l'erreur,
nous entrons dans un domaine encore
inexploré, dans le labyrinthe des fictions
et des mensonges.
La noblesse antique avait cela de bon
qu'elle criait franchement au peuple :
manants, vous n'êtes rien, nous sommes
tout; c'élait très-insolent; mais, du moins,
on savait à quoi s'en tenir.
M. Prudhomme, lui, a la bouche gonflée
des mots liberté, égalité, légalité ; il chante
la gaudriole et la marseillaise, pourfend la
noblesse, anathématise le clergé et dit son
fait au roi ; mais il lui faut un roi, un roi
ou la mort !
O Richard, ô mon roi,
L'univers t'abandonne, etc.
Il ne peut se passer d'un monarque,
Il le guillotine en 1792,
Il le renie en 1815,
Il le chasse en 1830, à coups de fusils,