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La Cabane dans les bois

113 pages
A. Eymery (Paris). 1823. In-16 oblong.
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POITIERS. — IMP. DE F.-A. SAURIN.
LA CABANE DANS LES BOIS
OU
Les bons petits Enfans,
SUIVI
CONTENANT
LA DESCRIPTION DES ARBRES A FRUITS ET DES PLANTES POTAGÈRES QUI SE CULTIVENT DANS LES JARDINS ET DANS LES ENCLOS.
Par Mme H ******
AUTEUR DE LA GALERIE INDUSTRIELLE , DE LA GEOGRAPHIE VIVANTE , etc. , etc. , etc.
DEUXIÈME ÉDITION,
Ornée de 16 gravures.
PARIS,
LIBRAIRIE D'ÉDUCATION D'EYMERY, FRUGER ET Cie, RUE MAZARINE, N° 30.
1828.
LES BONS PETITS ENFANS
Chapitre premier.
LES FUNÉRAILLES.
PAUL THOMAS, bûcheron de la forêt de Montargis, mourut à la suite d'une longue ma-
ladie , pendant laquelle il avait épuisé le fruit de douze ans d'épargnes. Il laissa sa veuve
Mathurine, avec trois enfans; deux garçons, Paul, âgé de douze ans, Pierre, de onze, et
une fille nommée Marie , qui n'était encore que dans sa dixième année. Une femme nommée
Michelette, qui habitait le village d'Ameylly, et qui allait vendre du beurre et de la volaille
à la ville, eut pitié de la pauvre Mathurine ; elle lui prodigua des soins et des secours : mais
Michelette n'avait amassé de ses économies qu'environ deux mille francs qui lui servaient
à étendre son petit commerce; elle en avait déjà retiré soixante francs pour les funérailles
de Thomas , à qui, disait-elle, il fallait faire chanter une messe et donner un asile en terre
sainte, afin que son âme n'errât pas plaintive autour de la forêt. La bonne Michelette avait
(2)
eu raison de remplir un devoir sacré : Dieu ordonne de rendre hommage aux morts, et plus
ils ont été malheureux dans ce monde, plus il faut marquer de respect à leurs cendres ;
mais elle avait tort d'allier la religion à des idées superstitieuses, et de croire que l'âme de
Thomas errerait dans la forêt, si son corps ne recevait pas les pieux honneurs de la sépulture.
Quoi qu'il en soit, Mathurine marqua une vive reconnaissance pour sa bienfaitrice, qui se
priva, pendant un jour de marché, d'aller à la ville, pour suivre les obsèques du bûcheron.
« Brave.Thomas, dit-elle sur sa tombe, tu as laissé une veuve et trois enfans ; ils n'ont rien,
» mais Dieu a soin du pauvre , et ce Dieu, à qui je crois avant tout, m'ordonne de veiller sur
» ta famille : j'obéirai, brave Thomas. » Après ce discours, auquel les assistans répondirent
par des sanglots et par des acclamations , Michelette aspergea trois fois la tombe d'eau
bénite, saisit la main de Marie, commanda à ses frères de la suivre, et les conduisit chez la
veuve : «Ma voisine, lui dit-elle, vous avez perdu votre mari; c'est fort triste; mais vous
avez des enfans, et vous devez vivre pour eux; ils doivent aussi vivre pour vous, et moi je
vivrai pour vous tous. J'ai travaillé dès mon jeune âge jusqu'à présent, j'ai établi mes cinq
fils et ma fille; mon mari, le pauvre Pierre, qui était honnête homme s'il en fut jamais,
ne trouvera pas.mauvais, de là-haut, que, sa famille n'ayant plus besoin de rien, je soulage
la vôtre. Toutefois il me blâmerait fort de vous être utile, si je mangeais l'héritage de
ses enfans. Michelette n'encouragera pas la paresse : chacun ici-bas doit travailler. Un petit
verger et un jardinet entourent votre cabane, ne vous inquiétez pas de l'année de loyer
que vous devez à votre propriétaire, demain matin je le satisferai. Je vous acheterai un
âne, une vache : vous trairez la vache, vous ferez des fromages avec le lait; déjà Marie
est en état de vous aider; Paul et Pierre cultiveront votre petit terrain, et tous deux iront
(3)
tour à tour à la ville vendre vos récoltes, votre beurre et vos fromages ; peu à peu vous me
solderez mes avances : ainsi, par ce moyen, je votis rendrai service sans frustrer ma famille,
et tout ira bien. »
Mathurine embrassa Michelette en pleurant, et l'appela sa protectrice, son unique soutien.
« Qu'allais-je devenir sans vous, ma voisine, s'écria-t-elle; je: serais morte de chagrin, et
mes enfans, mes pauvres enfans » Les larmes de la veuve coulaient en abondance, celles
des enfans les suffoquaient. Marie se jeta dans les bras de Michelette, et, après y être restée
quelques instans sans pouvoir proférer une parole, elle s'écria : «Ah ! bonne voisine, comme
je vais prier pour vous matin et soir. ! » Et de suite Marie tomba à genoux, joignit ses petites
mains et dit : « Mon Dieu ! conservez-nous long-temps la bonne Michelette. » Pierre et Paul
suivirent l'exemple de leur soeur ; et Michelette, de prendre les enfans l'un après l'autre
sur ses genoux, de les caresser comme s'ils étaient les siens; puis tout-à-coup elle les mit à
terre en disant : « Allons, allons, c'est assez s'attendrir ; je vous quitte, mon ménage a be-
soin de moi ; à demain, Mathurine, à demain. » Aussitôt elle partit comme un trait.
Mathurine, restée seule avec ses enfans, leur dit : « Vous le voyez, le Tout-Puissant veille
sur nous ; je n'en doute pas, votre père est dans son sein. Oui, c'est lui qui prie ce Dieu
clément de nous protéger ; aimez , mes enfans, honorez Dieu et la mémoire de votre père.
Les morts, répète souvent monsieur le curé, ne rompent pas tout commerce avec les vivans ;
l'âme vaut mieux que le corps, et comme l'âme ne meurt pas, un bon chrétien vit toujours;
dans ce qu'il avait de mieux. Votre père, quoique absent de nous, est cependant quelque-
fois avec nous ; il vous voit, et si vous ne me contentez pas, il vous en punira ; si au con-
traire vous faites bien,il vous récompensera. »
(4)
Mathurine parla long-temps de son pauvre mari, de ses qualités; elle raconta combien
il était laborieux et bon, quoiqu'un peu vif. «Surtout, ajouta-t-elle, il était honnête homme;
il n'a jamais fait tort à personne. Quand l'année était mauvaise , il se réduisait à ne manger
que du pain, pour ne pas s'endetter; et, malgré qu'il n'ait pas laissé même de quoi se faire
enterrer, je préfère, oui, mes enfans, je préfère être la pauvre veuve de Thomas, que celle
de tout autre homme au monde. »
Chapitre second.
L'EFFET SUIT LA PROMESSE.
LE lendemain Michelette vint apporter la quittance du propriétaire ; sur ses pas mar-
chaient la vache et l'âne tout harnaché. Pierre s'élance sur l'âne, un bâton à la main :
« Allons, marche, marche, criait-il au pauvre animal, dont il pressait les flancs avec rudesse.
— Veux-tu bien finir, polisson, » dit Mathurine avec un geste menaçant. Pierre, sans l'écouter,
continue de faire marcher l'animal en le frappant avec son bâton. " Ah ! mon Dieu, s'écrie
Marie, de l'accent le plus doux, à quoi penses-tu, mon frère? tu n'as pas seulement dit
bonjour à la bonne Michelette ; » et Marie presse de ses lèvres les mains de la paysanne, et
balbutie : « Chère Michelette, pardonnez, je vous supplie, à Pierre. » Mathurine ordonne à
son fils de descendre à l'instant de dessus l'âne, et, voyant qu'il ne se pressait pas de
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lui obéir, se prépare à le punir. Marie joint les mains, et dit à son frère :. " Eh quoi tu oublies
déjà le jour d'hier? » A ces mots, Pierre^ renduau devoir, demande à Michelette de lui
obtenir grâce de sa mère. « J'ai eu tant de joie, ajouta-t-il, de voir ce bel.âne, et de pen-
ser que je pouiTais courir dessus, que je n'ai plus songé à autre chose ;j'ai tort, grand tort,
bonne Michelette; je ne monterai plus sur l'âne sans la permission de-ma mère. —- Bon,
bon, mon garçon, reprit Michelette, ta mère te : pardonne, n'est-ce pas, voisine?» La
pauvre veuve prononce un refus ; alors Pierre se jette à genoux, et dit avec le ton de la dou-
leur et du regret : « Papa Thomas, priez ma mère pour moi ; je ne suis pas ingrat ainsi qu'elle
le pense, et j'aimerai toujours, toujours la bonne Michelette; je: ne suis, qu'un étourdi,
dites ça, dites bien ça d'en haut à maman, papa Thomas. » Marie pleure, Math urine san-
glote, Michelette ne peut s'empêcher de sangloter 1 aussi. Paul, qui était allé mettre la
vache à l'étable, revint près d'eux; il demande en tremblant: s'il est arrivé quelque
nouveau malheur : instruit de ce qui s'est passé, il excuse son frère et l'emmène dans
la forêt pour ramasser du bois. Marie veut absolument les suivre., a Nous ferons plus à
trois qu'à deux, dit- elle; et puisque nous avons un âne, il faut en profiter pour rap-
porter une ample provision. — Ce sera d'autant mieux, dit Mathurine, que je n'ai plus
un seul fagot à la maison, car, Dieu le sait, depuis cette dernière quinzaine je n'ai songé
à rien qu'à donner dés soins au pauvre défunt. Si, par force , je m'éloignais un moment, il
me rappelait aussitôt, et me disait: a Encore une prière, Mathurine; la-prière vois-tu, ma
femme, ça console, ça vous conduit plus doucement dans l'autre monde. » Le moyen de
résister à une telle demande ! et je laissais tout là pour le satisfaire ! — Ah ! vous êtes une
excellente femme, une excellente mère, dit Michelette, et Dieu vous bénira, Dieu seul;
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voilà la loi des honnêtes gens. Mais tout est convenu entre nous, je vous quitte. —Non pas,
reprit Mathurine; il faut d'abord compter ce que je vous dois; voyons: les obsèques?
soixante francs. — Le propriétaire? trente-six francs. — L'âne? quarante francs.—
Lâvache? cent quarante francs. — Quelle somme ! voisine ; il faudra terriblement du temps
pour l'acquitter. — Qu'importe ! rien ne presse. — Cela fait, ma chère Michelette, deux
cent soixante-seize francs. Ah ! du vivant de mon pauvre homme, une bonne année aurait
suffi; mais le travail de mes trois enfans et le mienne vaudront pas le seul travail du père
Thomas ; il en débitait, lui ! — Ne vous tourmentez pas, Mathurine ; un an, deux ans, quatre
ans, s'il le faut.... et sije venais à mourir, vous vous arrangeriez avec mon fils aîné; il est
de bonne composition ; il n'est pas avare celui-là. »
Les deux veuves causaient encore sur le même sujet, quand les enfans revinrent avec
une bonne petite provision de bois sec. Pierre était baigné de sueur; il avait travaillé plus
que les autres, dans le dessein de réparer sa faute. Michelette les voyant réunis, les emmena
dîner chez elle. Après le repas, cette femme laborieuse se mit à faire des ouvrages en
osier. Marie eut envie de s'essayer à ce travail; Michelette lui en donna la première leçon,
tandis que Mathurine alla traire sa vache et Paul et Pierre nettoyer l'étable.
( 7 )
Chapitre troisième.
LA PRIÈRE DU SOIR
MICHELETTE trouva tant de docilité et d'intelligence dans Marie, qu entraînée par ia
tendresse que cette enfant commençait à lui inspirer, elle résolut de veiller à son éducation
autant que ses affairés le lui permettraient; elle se proposa aussi de diriger la conduite de
Pierre et de Paul. Mathurine ne savait pas lire ;il n'y avait d'école qu'à plus d'une grande
lieue de la cabane : les orphelins si on les y envoyait, pourraient passer beaucoup de temps
en chemin , jouer, polisonner entièrement perdue, tandis
que, dans leur, indigence ilfallait qu'ils employassent avec utilité chacun de leurs momens.
Michelette, ayant rêvé à tout cela, voulut commencer dès le soir même à remplir les nou-
veaux devoirs qu'elle venait de s'imposer; elle recoinduisit Marie chez sa mère, et dit à la
veuve : «L'amitié ne consiste pas seulement à rendre quelques services de sa bourse, c'est
la moindre des choses que cela ; elle, exige des soins, du dévouement, et je vais désormais
m'arranger de manière à vous prouver que je suis véritablement et pour toujours votre
amie. Feu ma marraine, qui possédait un beau château dans ce pays, et qui passait une
partie de l'année à la ville, m'a fait; élever jusqu'à l'âge, de quatorze ans dans une école
(8)
de Montargis; j'ai appris à lire, à écrire, à compter; lorsque ma première communion
fut faite, ma mère me redemanda, et ma marraine, pensant que le premier devoir d'un
enfant est d'être utile à sa mère, me renvoya chez la mienne. Je voulais, me dit-elle lors
de mon départ, te faire apprendre à coudre, à broder et à Remployer dans ma maison;
mais ta mère a besoin de tes soins, et je me reprocherais de les lui ravir, ce serait faire acheter
trop cher mes bontés ; je te donnerais en outre la première leçon d'ingratitude : l'enfant
qui ne salifie, pas tout à ceux dont il tient la vie, ne saurait avoir de la reconnaissance
pour ses bienfaiteurs, et si je ne me rendais pas au désir de ta mère et que tu oubliasses
ce que j'ai fait pour toi, je l'aurais alors m éri lé. Le meilleur de tous les guides, d'ailleurs,
est l'amour maternel; Ta mère craint qu'en te laissant près de moi, la vanité ne t'égare-, et
que tu ne montrés du dédain pour ta famille; elle veut que tu restes dans la classe ou tu es
née. J'ai tout exammé, et je trouve qu'elle a raison. Je te garderais chez moi, mais toujours
dans un état inférieur, tu serais toujours dans la dépendance ; dans ton hameau, si tu tra-
vailles avec courage,; si tu montres de la sagesse, tu épouseras par la suite un laboureur
ou un artisan-qui te rendraplus heureuse qu'un homme de la ville, qui, vain d'un petit
emploi, croirait te faire beaucoup d'honneur et ne te laisserait, s'il venait à mourir, que
des enfans, la pauvreté et habitude: de-mener une vie oisive. Va, mon enfant, retourne
aux travaux de la campagne; les connaissances; que tu as acquises pourront contribuer à ton
bonheur ; elles te 'donneront les moyens d'être 'utile à ton mari, de bien élever tes enfans,
et de servir ceux des habitans de ton hameau, qui seront moins instruits que toi. Ma mar-
raine me donna un baiser sur le front, me remit une bourse qui contenait dix pièces
d'or, et me fit partir dans la voiture de la laitière; Je répandis quelques larmes pendant
9
La route ; j'avais dans ma jeune tête quelques grains d'ambition; je croyais que ma marraine
me ferait épouser un beau monsieur comme il en venait chez elle, et je me trouvais un
peu humiliée, en voyant mes espérances détruites. Toutefois, dès que je respirai l'air natal,
que j'aperçus le clocher de mon village et que je pensai à ma, mère, ma gaîté revint; et
quand j'arrivai sous notre toit, que je sentis ma mère me serrer contre son sein, mes
pleurs coulèrent encore, mais c'étaient des pleurs de joie. Mon père paraissait si heu-
reux de me revoir, mes frères et soeurs m'embrassaient avec tant de plaisir, je me sentais
si à l'aise dans la maison paternelle, que j'oubliai bientôt la ville et tous mes brillans rêves,
pour jouir en paix de ma nouvelle situation.
J'avais à peine reçu les caresses de ma famille, que la moitié au moins du village accourut
me féliciter sur mon retour. Grand-Pierre , qui depuis est devenu mon mari, s'écria : « Oh !
comme elle est grande, forte, jolie; mais c'est une demoiselle, et ce ne sera pas pour nous.»
L'accent avec lequel Grand-Pierre prononça ces mots me fit une profonde impression ; la
différence qu'il semblait établir entre mes parens et moi me blessa ; mon coeur ne pouvait
l'admettre, et je lui répondis avec vivacité: — Non, je ne suis qu'une villageoise comme Vous;
je reviens avec mes parens, et je ne retournerai jamais à la ville. Grand-Pierre alors me dit:
« Eh bien, mademoiselle Michelette.... — Pas de demoiselle! m'écriai-je. — Eh bien , jolie-
Michelette, je vous retiens pour la danse de dimanche. » Grand-Pierre avait une très-belle
figure; son air franc et ouvert me plut, " Je vous accepte volontiers, lui dis-je. » Mon père
serra la main de Grand-Pierre, ma mère sourit, 'et me regarda avec tendresse. Tout le
monde partit. On pensa à souper; j'aidai manière à mettre la table, à apprêter nôtre rustique
repas : j'étais assez gauche à remplir ces occupations, mais ma mère me dit : - " Allons, ne te
tourraente pas, tu. t'y feras, et tu seras avec le temps une bonne ménagère. » Quand nous
eûmes soupe, je tirai la bourse dont ma marraine m'avait fait présent, en disant à ma mère :
" Voilà pour entrer dans le ménage.— Non, répondit-elle, c'est pour toi, c'est un don de ta
marraine. —Elle ne m'en a point prescrit l'usage, repris-je, et je trouve bien juste que moi,
qui n'ai point, comme mes frères et soeurs, aidé à la maison, je lui donne ce que je possède ;
tout doit être en commun, — Elle a raison, s'écria mon père; voilà de bons sentimens; la
ville ne l'a point gâtée. » Ma mère prit la bourse, et de ce moment, je travaillai ainsi que
mes frères et soeurs. Nous vivions tous dans la meilleure intelligence ; une chose néanmoins
manquait à ma tranquillité. Tandis que j'étais à l'école, je lisais tout haut à mes compagnes
la prière du matin et du soir : je proposai à mes parens de la lire en famille ; ils accueillirent
ma demande, Cette coutume.a l'avantage de ramener tout à Dieu et à nos devoirs; si vous
voulez, ma voisine, l'introduire chez vous, je me charge de venir la faire tous les soirs,
jusqu'à ce que j'aie mis un de vos enfans en état de me remplacer. Mathurine parut enchantée
de. cette offre, Michelette ordonna aussitôt aux enfans de se mettre à genoux, et de répéter ce
qu'elle dirait; elle commença ainsi, en faisant le signe de la croix :
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
» Je vous adore , mon Dieu, je vous aime de tout mon coeur, et je veux être à vous
» éternellement.
» Je vous. supplie, mon Dieu, de visiter notre demeure;, de nous y conserver en paix, et
» de veiller matin et soir sur nous, afin que nous ne tombions pas enfante. »
Cette première prière achevée, Michelette dit aux enfans de se relever, les fit asseoir
autour d'elle, tira de sa poche un petit livre, et lut ce qui suit :
( 11 )
« Fuyez le mal et faites lé bien.
« Craignez Dieu et suivez ses commandémens.
» La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse et le fondement de la véritable
» piété.
» Cette crainte n'est pas servile : il faut avoir plus d'horreur:dix péché que des peines qui
» en deviennent le châtiment; on doit haïr le péché, parce qu'il déplaît à Dieu, aimer la
» vertu, parce quelle lui est agréable; on doit se conduire envers Dieu comme un bon en-
» fant se conduit envers son père, qu'il craint d'offenser, qu'il aime et respecte , et auquel
» il cherche à plaire en toutes choses.
» Jésus-Christ s'est fait homme pour nous racheter du péché; ce divin Sauveur a passé
» par tous les âges de l'homme, pour les sanctifier tous ; il s'est fait enfant, pour donner, la
» sainteté aux enfans, et leur montrer l'exemple de la piété, de la docilité et du travail;, il
» s'est fait jeune, pour apprendre aux jeunes à servir Dieu.
» Il a montré l'exemple d'une obéissance admirable à ses parens. Quelle honte pour les
» jeunes gens qui manquent au respect envers ceux de qui ils- tiennent la vie ! et que ré-
» pondront-ils au fils de Dieu, lorsqu'il leur reprochera un manque de soumission ! " Rou-
» gissez, homme superbe, qui vous élevez, dit saint Bernard., lorsque vous; voyez unDieu
» qui s'humilie. »
» Dieu est souverain seigneur de toutes choses, il est infini en majesté, en sagesse,» en
» sainteté, en bonté, en puissance, en justice; tout ce qu'il y a de grand au- monde n'est
» que poussière devant lui ; d'une simple parole il a tout créé, d'une simple parole il pourrait
» tout détruire.
( 12 )
» Ayez horreur du péché mortel; prenez la résolution de ne le jamais commettre; fuyez
» aussi, autant que vous le pourrez, les péchés véniels; ils disposent à tomber dans le péché
» mortel.
» Tâchez d'acquérir les vertus que Dieu demande de vous ; ce n'est pas assez de craindre
» de mériter sa colère, il faut mériter ses bienfaits.
» Empêchez, autant que vous pourrez, par votre exemple, qu'on n'offense Dieu.
» Demandez-lui souvent la grâce de l'aimer, et tous les jours, à genoux, adressez au
» Seigneur ces belles paroles de David :
( Ici Michelette et la famille s'agenouillèrent. )
» O mon Dieu, soit au. ciel, soit en la terre, je n'aime rien plus que vous, vous êtes le
» Dieu de mon coeur, et je vous aimerai éternellement. »
Michelette se releva et dit aux enfans : " Je vais vous apprendre trois courtes prières que
vous aurez soin de répéter chaque soir, avant que de vous mettre au lit. »
«Mon Dieu, je vous donne mon coeur, faites-moi la grâce de ne point vous offenser et
» de mourir en bon chrétien.
» Mon Dieu, accordez le repos éternel à mon père; daignez veiller sur moi.et me guider
» dans le chemin de la vertu, afin que je puisse un jour rejoindre mon père dans votre
» sein.
» Mon Dieu, daignez consoler ma mère et nous la conserver jusque dans la plus extrême
» vieillesse. »
Michelette ne s'en alla que lorsque les enfans eurent répété par coeur ces trois oraisons ;
" Adieu, leur dit-elle ensuite; demain, dès l'aurore, je reviendrai prier avec vous, ».
( 15)
LA PRIÈRE DU MATIN.
LES enfans venaient à peine de se lever quand Michelette arriva. «C'est aujourd'hui
dimanche, leur dit-elle , jour que le Seigneur a consacre' au repos; ainsi, mes petits amis,
vous ne vous livrerez à aucun travail. Je vous ai apporté un jeu d'osselets pour vous amuser,
mais avant il faut, dans ce saint jour, remplir tous vos devoirs religieux; nous avons plus
de temps à nous, profitons-en pour faire une prière plus longue que d'ordinaire, ensuite
nous déjeunerons avec du lait trait de votre vache, et des oeufs frais que je vous apporte ; à
onze heures nous irons à Ameylly entendre la messe, au retour nous dînerons. Après le
repas, je vous lirai un chapitre des,Saintes Écritures, et ces pieux exercices terminés, vous
pourrez jouer, danser et rire tout à votre aise.
— Jouer, danser et rire, s'e'cria Marie; ah ! bonne Michelette, comment cela se pourrait-
il, notre pauvre pèrefest à peine encore dans la tombe ! Quant à moi, je vous le promets,
je le promets à Dieu, de long-temps on ne me verra me divertir; je me croirais une mé-
chante enfant si je le faisais ; j'ai encore bien de la tristesse dans l'âme y je vous l'assure, et
j'ai besoin d'aimer autant ma mère et vous, bonne Michelette, pour ne pas tomber malade de
( 14)
chagrin. — Chère petite, reprit Miclielette, si tu continues, je t'aimerai à la folie. Allons,
la prière est un baume consolateur; faisons la nôtre. »
Toute la famille se mit à genoux, et Michelette commença :
« Mon Dieu, je vous donne mon coeur; agréez-le, je vous supplie, et faites-moi la grâce
» qu'aucune créature ne le possède jamais.
» Je vous consacre, mon Dieu, mes premières pensées, mes premiers sentimens, mes pre-
» mières paroles et mes, premières actions; j'ose vous conjurer de me bénir pendant ce
» jour et pendant tous ceux de ma vie. Seigneur, daignez m'environner de votre grâce,
» de votre justice, et faites que la bonté et la charité soient toujours la règle de ma con-
» duite.
» Venez, Esprit-Saint, ô venez ! Remplissez de votre grâce les coeurs des fidèles, et em-
» brasez-les du feu de votre amour divin. Mon Dieu, je crois que vous êtes présent ici
» comme par toute la terre !
" Je vous remercie, mon Dieu, de m'avoir créé pour vous aimer, pour vous servir, et de
» m'avoir racheté du péché par le sang de Jésus-Christ, votre fils unique.
» Mon Dieu, je vous demande pardon de tous mes péchés; je tâcherai de n'en plus com-
» mettre à l'avenir. »
« A présent, mes enfans, dit Michelette, je vais vous apprendre l'Oraison Dominicale, la
Salutation Angélique, le Symbole des Apôtres, la Confession des péchés et les Comman-
demens de Dieu; je veux que vous les sachiez par coeur, afin que chacun de vous en particulier
puisse, en se levant et en se couchant, dire ces différentes prières que tout bon chrétien
doit adresser chaque jour au Seigneur. »
( 15)
Marie joignait à beaucoup de bonne 'volonté et d'aptitude une mémoire surprenante; il
lui suffit de répéter quatre fois.de suite les Oraisons pour les savoir parfaitement. Pierre et
Paul n'étaient pas doués des dispositions naturelles que possédait leur soeur, à peine
purent-ils retenir le quart de la leçon : Marie se chargea de la leur apprendre en entier dans
le cours de la semaine suivante, et comme elle était-remplie de patience, elle atteignit son
but, et le dimanche suivant elle recueillit le fruit des soins qu'elle s'était donnés pour in-
struire ses frères.
Après avoir employé la matinée selon que l'avait prescrit Michelette, on se mit gaîmenï
à table ; à l'issue d'un repas frugal, la bonne voisine prit la Bible, et voulant inspirer à
ses jeunes disciples une horreur profonde pour les divisions de famille, elle choisit pour texte
de sa lecture la touchante histoire de Joseph, et commença d'abord en ces termes :
ce L'Écriture Sainte nous offre, mes enfans, le tableau des premiers âges du monde ;
dans ces temps anciens, les hommes menaient une vie simple et pastorale et n'avaient
d'autre occupation que de faire paître leurs troupeaux. Au nombre de ces vénérables
patriarches était Jacob, petit fils d'Abraham et père de Joseph.
Histoire de Joseph.
Jacob avait douze fils : Ruben, Siméon, Levi, Judas, Issachar, Zabulon, Joseph, Ben-
jamin, Dan, Nephtali, Gad et Azer ; deux d'entre eux seulement, Joseph et Benjamin,
étaient nés de son mariage avec Rachel, sa seconde femme, qu'il avait aimée avec beaucoup
de tendresse. Joseph, dès l'âge de seize ans, montrait une sagesse extraordinaire y la
( 16)
préférence que Jacob accordait à ce fils sur ses frères excita leur jalousie; elle s'augmenta
par le récit que Joseph leur fit d'une vision qu'il avait eue. « J'étais, leur dit-il, dans un
champ où nous moissonnions ensemble; je liais des gerbes avec vous ; tout-à-coup ma gerbe
s'éleva, les vôtres l'entourèrent et se prosternèrent pour l'adorer. — Croyez-vous, s'écrièrent
les frères de Joseph, blessés de ces paroles, croyez-vous donc que vous serez notre roi et
que nous vous obéirons. " Joseph leur raconta quelque temps après un autre songe, dans
lequel il avait cru voir la lune, le soleil et onze étoiles l'adorer. Ses frères, furieux, se plai-
gnirent à Jacob de l'orgueil de Joseph ; dès-lors la discorde régna dans la famille.
Un jour que les fils de Jacob faisaient paître leurs brebis à Sichem, Jacob envoya Joseph
voir si ses frères étaient en bonne santé et les troupeaux en bon état. Dès qu'ils aperçurent
Joseph, ils se dirent les uns aux autres : « Voici notre seigneur qui vient, tuons-le et jetons-le
dans une citerne, nous dirons qu'une bête féroce l'a dévoré. » Ruben épouvanté s'écria : «Ne
trempez pas vos mains dans le sang ; jetez-le seulement dans la citerne qui est dans le désert, »
Le dessein de Ruben, en leur donnant ce conseil, était de sauver la vie à Joseph. Ce dernier
arrive : ses frères le saisissent, le dépouillent de ses vêtemens et le précipitent dans la
citerne; ils s'asseyent ensuite pour prendre leur repas. Soudain ils voient passer des mar-
chands Ismaélites qui allaient en Egypte : alors Judas dit à ses frères : « Quel avantage reti-
rerons-nous de faire périr cet enfant? ne vaudrait-il pas mieux le vendre à ces étrangers;
nous serons également délivrés de lui, et nous n'aurons pas à nous reprocher sa mort. »
Ruben depuis quelques instans s'était éloigné ; les cinq autres fils de Jacob, d'accord en-
semble, retirent Joseph de la citerne et le vendent vingt pièces d'or.
Ruben n'avait quitté ses frères que pour retourner en secret à la citerne. Après avoir
(17)
fait quelques détours, il arrive vers ce lieu ; il; est, frappé de terreuren y retrouvant plus,
Joseph ; il cours à la hâte rejoindre; ses frères " L'enfent a disparu Que deviendrai-je
s'écriait-il avec l'accent du désespoir. » Ils lui apprennent ce qui s'est passé et à l'instant
ils trempent la robe de Joseph dans le sang d'un chevreau, etl'envioientporter à Jacob par
un messager qui , en la lui présentant, lui- dit :" Voici une robe que j'ai trouvée, n'est- ce
pas celle de votre-fils ? Jacob l'examine, jette un eri douloureux " Oui , c'est la robe de
mon fils, dit-il ; une bête cruelle a dévoré mon fils."Jacb déchiree ses vêtements, se cou
vre d'un cilice, et répand d'abondantes larmes,
Les marchands ismaélites vendrent Joseph à Putiphar, général des troupes de Pharaon.
roi d'Egypte.
Le caractère de Joseph et sa rare? intelligence le rien dirent précieux à son maître , qui le
nomma intendant de sa maison, et lui confia,le soin de toutes ses affaires Dieu bénit, en
faveur de Joseph , lamaison de L'Egyptien roais la femme de, Putiphar, dans: le dessein de
perdre Joseph, l'accusa d'un crime. affreux; Putiphare le fit arrêter et jeter en prison.
Joseph étaitinnocent ; il avait donné des preuves d'une haute vertu; Dieu le protégea :
Joseph; trouva grâce devant le gouvernement de sa prison qui, charmé de sa probité, et de sa:
sagesse, lui confiala surveillance des autres prisonniers. .
Tandis que Joseph exerçait cet emploi le grand échanson, et le grand pannetier du roi
furent, mis en prison . Un j our, qu'ils paraissaient plus tristes que de contemé , Joseph leur
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Vous avez vu? —- Pendant mon sommeil, dit le grand échanson, j'ai vu tin cep de vigne qui
portait trois réjetons, de ces trois rejetons sortirent trois boutons, ensuite des fleurs, enfin
dès grappes qui mûrirent en moment;; je pressai ces grappes dans une coupe, et quand
elle fut remplie, je la présentai à monmaître. — Dans trois jours, dit Joseph, Pharaon, se rap-
pelant les services que vous lui avez rendus, vous rétablira dans votre charge,' et vous lui
verserez à boire comme auparavant; si ce bonheur vous arrive, ajouta-t-il, pensez à moi,
jevous en prie, et sollicitez près du roi ma liberté, qu'une injustice m'a ravie. »
« Pendant que je dormais, dit à son tour le grand pannetier, il me sembla que jeposais
sur ma tête trois corbeilles de fariné, que celle de ces corbeilles placée au-dessus des autres
était remplie de toutes sortes de pâtisseries que les oiseaux venaient manger.— Dans trois
jours , dit Joseph, Pharaon vous fera trancher la tête, votre corps sera attaché au gibet, et
les oiseaux viendront becqueter votre chair. »
Trois jours après -, les prophéties de Joseph s'accomplirent ; mais le grand échanson, réin-
tégré dans sa chargé, oublia la prière qu'il lui avait faite.
Deux ans s'étaient écoulés quand Pharaon eut deux songes qui l'alarmèrent.- Il fit venir
les sages d'Egypte, et leur demanda de les lui expliquer ; aucun: ne put y parvenir; L'échan-
son se ressouvint alors de Joseph, et proposa à Pharaon de l'appeler à sa cour.
Joseph, tire de prison fut conduit devant le roi. «J'espère dit le prince, dans là supé-
riorité de vos lumières , pour m'instruire du sens que je dois attacher à deux songes. J'étais
sur le bord du Nil , il me sembla en Voir sortir sept vaches fort belles et très-grosses q ui pais-
saient; l'herbe de marécages; il en sortit ensuite sept très-maigres , qui dévorèrent les pre-
mièrs, et demeurèrent aussi maigres qu'auparavant. Je m'endormis, et crus voir sept épis
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très-beaux qui sortaient d'une même tige; en même temps; j'en aperçus sept très-maigres
qu'un vent brûlant paraissait avoir desséchés. Les sept épis maigres dévorèrent les premiers,
et je m'éveillai saisi de frayeur. »
« Ces visions, dit Joseph, sont des avertissemens que Dieu a daigné vous donner
« Les sept belles vaches et les sept beaux épis vous présagent sept années d'abondances; les
sept vaches maigres et les sept épis desséchés vous avertissent que.sept années stériles, succéde-
ront à ce temps de prospérité ; c'est pourquoi il serait prudent que le roi; chargeât du com-
mandement de toute l'Egypte un homme habile. et sage, qui prendrait soin de; mettre en
réserve, dans les greniers publics, une partie des grains récoltés pendant les années d'abon-
dance, afin, de ménager à ce pays u ne ressourcé contre la famine qui sefera sentir à cette
époque désastreuse sur toute la surface de la terre.»
a Vous êtes rempli de l'esprit- de Dieu, dit Pharaon à Joseph; où pourrais-je trouver
quelqu'un plus sage que vous ou semblable à vous?
» Eh bien ! vous serez investi d'une autorité sans bornes, vous commanderez et le peuple
vous obéira. » Le roi tira de son doigt un anneau;, le remit à Joseph , le fit revêtir d'une robe
de lin fin, lui passa au cou un collier d'or; ensuite il. ordonna qu'on le plaçât:sur un char
magnifique, et qu'un héraut publiât que Joseph avait le commandement de toute l'Egypte,
et que désormais tout le monde devait. fléchir legenou devant lui
Le roi changea le nom de Joseph, et l'appela, en langue égyptienne,le Sauveur du monde;
il lui donna pour épouse, Asmeth, fille de Putiphar; prêtre d'Héliopolis
Joseph, aussi modeste au sein de la fortune, qu'il s'était montré courageux dans l'adver-
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site, employa son pouvoir à travailler au bonheur du peuple. Ses dernières-prédictions s'ac-
complirent ; mais il avait si bien administré l'Egypte, qu elle ne souffrit point de la famine,
et qu'elle fournit même du blé aux contrées voisines, accablées de ce fléau.
La famille de Jacob manquait de vivres; ce patriarche envoya ses fils pour acheter du blé
en Egypte, et ne garda près de lui que le seul Benjamin.
On ne délivrait aucuns grains sans les ordres de Joseph : les fils de Jacob lui furent présentés;
et, se conformant à l'usage du pays, ils se prosternèrent devant lui. Joseph les reconnut
aussitôt, et, se rappelant les songes qu'il avait eus chez son père, il ressentit une vive émotion,
mais il la renferma en lui-même, et, dans la crainte dé se découvrir, il demanda, d'un ton
sévère, aux jeunes étrangers, d'où ils venaient. « Nous venons, répondirent-ils d'un ton soumis,
de la terre de Chanaan, pour acheter ici des vivres. — Ce n'est qu'un prétexte, dit Joseph;
vous êtes des espions, et vous venez polir examiner les endroits les moins fortifiés de l'Egypte.
—Seigneur, répliquèrent-ils, nous sommes des hommes paisibles, tous fils d'un vieillard respec-
table; nous étions douze, l'un de nous a terminé sa vie, et le plus j eune est resté auprès de notre
père. — Pour m'assurer si vous dites la vérité, répliqua Joseph , envoyez l'un de vous cher-
cher votre frère; en l'attendant, vous demeurerez captifs en ces lieux. » Et à l'instant Jo-
seph les fit conduire en prison. Il les y laissa trois jours, après lesquels il les manda tous
en sa présence, ordonna qu'on liât Siméon, qu'il gardait en otage, et permit aux autres
d'emporter le blé qu'ils avaient demandé.
Les fils de Jacob, contraints d'abandonner Siméon, en éprouvèrent une vive peine, et,
croyant que Joseph, qui s'était toujours servi avec eux d'un interprète, ne comprenait pas
Voyage à la ville .
(21)
leur langue, ils se]dirent les uns aux autres : Nous avons été cruels envers notre frère Joseph
nous en recevons le châtiment.— J'ai voulu, dit Ruben, vous épargner ce crime, vous ne
m'avez point écouté: Dieu vous redemande aujourd'huile sang de Joseph.,
Touché de leur repentir, Joseph se retira pour verser des larmes, et il ordonna en secret
à ses officiers de j oindre au blé qu'on délivrerait à chacun de ses frères; la sommé qu'il leur
avait Coûtée
Pendant le voyage, Un d'eux ayant délié son sac y trouva son argent, ce qui le surprit
beaucoup Arrivés à la terre de Chanaan,ils furent tous saisis d'effroi, lorsqu'ils découvrirent
qu'on avait enfermé avec chaque mesure de grains la somme destinée à.en acquitter le prix
Ils racontèrent à Jacob tout ce qui leur était arrivé, et ce qu'on avait exigé d'eux. Le pa-
triarche s'écria : « Non, non, vous ne m'enleverez pas Benjamin ! Joseph est mort Siméon
est dans les fers : si le seul enfant qui me reste de Rachel m'est ravi, je ne pourrai; survivre
à sa perte.»
Cependant la famine continuait de désoler le pays, Jacob, cédant à la cruelle nécessité,
laissa partir Benjamin avec ses frères ; Judas lui répondit personnellement de ce fils bien-aimé,
En arrivantsen Egypte, les fils de Jacob se dirigèrent vers le palais du ministre:. .Joseph les
ayant aperçus , accompagnés de Benj amin, ordonna qu'on les fit entrer chez lui et qu'on
leur préparât un grand festin.
Les fils de Jacob ayant pensé que l'argent qu'ils avaient retrouvé dansleurs sacs pouvait
devenir le prétexte d'une injuste accusation, instruisirent l'intendant dé Joseph de cette cir-
constance , et s'empressèrent de se justifier à ses yeux; « Ne craignezrien, leur dit l'intenr
dant, c'est votre Dieu, le Dieu de votre père, qui vous a fait trouver ces trésors; moi j'ai
(22)
reçu le paiement du blé que je vous ai livré, et je suis content. » Après quoi il leur ramena
Siméon.
Joseph parut : ses frères se prosternèrent à ses pieds et lui offrirent des parfums et d'autres
présens que Jacob leur avait donnés pour lui.
Joseph, ému à l'aspect de Benjamin, comme lui fils de Rachel, sortit pour dérober les
larmes d'attendrissement qui coulaient sur son visage; il rentra peu de temps après et fit
servir le repas.
Joseph, selon l'usage d'Egypte, s'assit à une table séparée, et ses onze frères furent placés
à une autre table. Ce jour se passa dans la joie. Le lendemain , Joseph fit délivrer du blé à
ses frères, et, comme la première fois-, il ordonna qu'on en remît le prix dans leurs sacs,
et qu'en outre, on cachât sa coupe dans celui de Benjamin.
Les fils de Jacob partirent au lever du soleil. A peine sortaient-ils de la ville que l'inten-
dant de Joseph courut sur leurs pas et les accusa d'avoir volé la coupe de son maître; ils le
prièrent de visiter leurs sacs, en disant : " Si l'un de nous est coupable, nous consentons qu'il
Soit puni de mort et qu'on nous retienne tous en esclavage. » L'intendant fit aussitôt ouvrir
les sacs, et la coupe s'étant trouvée dans celui de Benjamin, les fils de Jacob déchirèrent
leurs vêtemens et se laissèrent conduire devant Joseph, qui déclara que Benjamin resterait
son esclave.
Alors Judas, s'approchant de Joseph, lui peignit avec éloquence le chagrin qu'avait éprouvé
Jacob, lors de sa séparation d'avec Benjamin, le seul fils qui lui restât d'une épouse qu'il
avait tendrement aimée. « Un autre fils qu'il avait eu de cette heureuse union, ajouta-t-il, a
été dévoré par une bête féroce; si nous retournons sans Benjamin près de notre vieux père,
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nous le verrons mourir de douleur; moi, je lui ai répondu de cet enfant : Souffrez, seigneur,
souffrez que je resté votre esclave, et que Benjamin retourne avec ses autres frères sous le
toit "paternel. »
Joseph, attendri et ne pouvant plus renfermer les sentimens qui maîtrisaient son âme ,
ordonna aux personnes de sa suite de se retirer, et s'écria : « Je suis Joseph. Est-il bien vrai
que notre père existe encore ? Approchez, reconnaissez votre frère, celui que vous avez
vendu à des marchands ismaélites. » Les fils de Jacob, glacés de terreur, gardèrent le silence;
mais Joseph leur dit avec tendresse " Je rends grâce à Dieu qui m'a- conduit ici par des voies
secrètes, afin que je puisse sauver ma:famille de la disette qui désole la terre dé Cha-
naan ; allez retrouver, mon père, apprenez-lui le haut rang ou la, Providence m'a élevé,
hâtez-vous de l'amener près de moi; je le nourrirai, ainsi que vous et vos enfans, pendant:
les cinq années que la famine doit durer encore. »
Joseph, se penchant ensuite vers Benjamin, le serra contre son coeur, et embrassa ses
autres frères avec affection.
Pharaon ordonna qu'on fournît aux fils de Jacob des chameaux et des vivres pour les
mettre en état d'aller prompte ment chercher leur vénérable père et le reste de le ur
famille.
Le ministre donna deux robes à chacun de ses frères, et cinq à Benjamin avec cent pièces
d'or.Il envoya cinq vêtemens à son père, et fit charger dix ânes et dix ânesses d'objets pré-
cieux et de provisions nécessaires pour le voyage.
Les fils de Jacob arrivèrent chez leur père, comblés de richesses et de joie. Le patriarche,
étonné des merveilles qu'ils lui racontaient, crut être abusé par un songe ; la vue des
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chariots remplis de présens pût seule le convaincre de la vérité de leur récit ; alors il s'écria i
«Je n'ai plus de souhait à former, puisque mon fils Joseph vit encore, et que je le reverrai
avant que de mourir. »
Jacob immola des victimes au Seigneur, quitta la terre de Chanaan, suivi dé toute sa famille,
et transporta en Egypte tout ce qu'il possédait;
Joseph alla au devant de son père, et , dès qu'il Taper çut, il descendit de son char-et se
jeta à ses genoux qu'il arrosade larmes de tendresse. Jacob le serra dans ses bras, et dit :
a Je mourrai maintenant avec joie, puisque j'ai vu mon fils et qu'il me survivra. »
Jacob et ses fils furent présentés à Pharaon, qui, ayant appris qu'ils avaient été pasteurs,
les mit en possession de la terre de Ramassès , contrée de L'Egypte où se trouvaient: les meil-
leurs pâturages;
Jacob vécut encore dix-sept ans, et chargea Joseph de le faire transporter après sa mort
dans le tombeau de ses ancêtres. Joseph; fit embaumer le corps de Jacob, ordonna que
l'Egypte prît le deuil pendant soixante-dix jours, et demanda au roi la permission de trans-
porteries restes de son père au pays de Chanaan. «Vous devez remplir votre serment, dit le
roi ; allez et en sevelissez votre père, » Ce pieux devoir accompli avec pompe, Joseph revint
à la cour de Pharaon.
Les fils de Jacob, déchirés de remords, et craignant que l'indulgencede Joseph pour eux
ne fût un sacrifice à la piété filiale , luifirent demander, au nom de leur père , le pardon de
leur crime; Joseph, touché de cet acte de soumission, leur promit d'avoir toujours soin d'eux:
et de leurs enfans.
Les sanglots de Marie avaient plus d'une fois interrompu la lecture de Michelette ; ils
( 25)
redoublèrent au récit de la mort de Jacob, ce Mon Dieu, mon;Dieu ! s'ecria-t-elle enfin-,
pourquoi notre bon père n'a-t-il pas vecu aussi vieux que Jacob, et pourquoi n'a-t-il pas
vu, comme lui, un de ses enfans assez grand pour faire le bonheur de sa famille ! Je haïs-
sais les frères de Joseph, quand ils l'ont jeté dans la citerne, mais puisqu'ils se sont repentis,
comme Joseph, je leur pardonne.—Tu as raison, dit la mère Michelette, le coupable repentant
mérite le pardon ; mais tu vois que la vertu seule est soutenue de Dieu, et qu'après nos père et
mère, ce que nous devons aimer le mieux, ce sont nos frères et soeurs. Les remords des fils
de Jacob et la bonté de Joseph n'empêchent pas que leur mémoire ne soit flétrie. Aime
tes frères, Marie; Pierre et Paul, aimez votre soeur; servez-vous mutuellement, d'appui ;
vpus assurerez ainsi, la félicité de votre mère, et vous serez heureux vous-mêmes. » A ces
paroles, les enfans de Mathurine se jetèrent dans les bras les uns des autres, et jurèrent
de s'aimer éternellement : Mathurine les serra contre son coeur, les embrassa, et dit à
Michelette : " C'est encore à vous, voisine, que je devrai la tendresse et la bonne conduite
de mes enfans. Ah ! ne leur retirez jamais votre appui, et si je venais à mourir.. — Allons,
chut, reprit Michelette; vous aurez, je l'espère bien, le temps, de les élever et d'être heu-
reuse au milieu d'eux. Mais il se fait tard ; adieu, voisine: demain je ne pourrai vous voir
qu'à l'heure de la prière du soir, mais après demain je viendrai chercher Marie pour aller
avec moi au marché. Adieu, mes enfans, je vous recommande d'être bien sages et de bien tra-
vailler en mon absence. »
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Chapitre cinquième.
LE TRAVAIL.
LE lendemain avant le jour, Paul se leva sans bruit, sortit furtivement de la cabane, cou-
rut à la hâte à un village voisin, se rendit chez Duval, habile jardinier, ancien ami du
bûcheron, et le pria de lui donner des conseils sur la manière de cultiver avec avantage le
terrain confié désormais à ses soins.
Paul avait reçu de son père quelques notions sur le jardinage ; Duval reconnut, dans ce.
jeune garçon, du goût pour son art, du bon sens, du zèle, et le plus vif désir de soulager
l'infortune de sa mère,; touché surtout dû motif qui l'animait, il prit beaucoup d'intérêt à
son sort, et lui dit: «Ton jardin ne saurait te donner cette année une bonne récolte, parce
qu'il n'a pas été disposé à cet effet à la fin de l'automne ; ainsi borne-toi, pour le moment,
à soigner les légumes qui s'y trouvent, en les arrosant à propos, en détruisant les insectes
nuisibles, et en arrachant les plantes parasites qui étouffent les autres. Afin d'utiliser les
portions de terre qui sont restées en friche, tu leur donneras plusieurs labours ; dès qu'elles
seront en état de recevoir des semences, tu y mettras celles qui peuvent y profiter en cette
( 27)
saison. Les pois et les radis sont d'un excellent produit; on peut en.-semer tous les mois : toi
peut aussi faire plusieurs récoltes de haricots, en les plaçant en terre à différens intervalles :
ne néglige pas non plus les salades, et viens me voir une fois chaque mois, je te dirai ce
que tu dois faire pour que ton potageu.soit continuellement en rapport, et je te montrerai à
greffer et à tailler les arbres fruitiers j quand l'époque en sera venue.» L'honnête jardinier
apprit à Paul comment il devait préparer la terre, la fumer, tracer des planches de légumes
et des plates-bandes, de façon à ménager le terrain.; et à multiplier les profits; enfin, moyen-
nant une légère rétribution, que Duval consentit- à ne recevoire quetrois mois après, il remit
au jeune garçon des graines d'herbes potagères des meilleures espèees, du plant d'artichaux
et du plant de fraises des douze mois. Illui conseilla de cultiver- du safran, objet d'un com-
merce considérable dans le Gâtinais; il lui fournit des ognons en quantité suffisante pour
en former plusieurs sillons , et lui enséigna comment il devait-faire cette plantation.
Paul, rêvant déjà une petite fortune, s' en retourna bien content du succès de sa démarche;;
il pressa le pas, et fut arrivé à la cabane avant qu'on eût pu s'y etonner de son absence. Marie,
de même; que son frère s'était levée de grand matin pour se rendre à l'étable, ou d'abord
elle prépara, avec une grande propreté;, -les vases destinés à contenir; le l'ait ; ensuite , sous la.
direction de samère, elle s'essaya à traire la vache et à battre le beurre qu'elle; devait porter
-le jour suivant au marché. Mathurine lui montra à préparer; 'des fromages, et; quelques
heures; suffirent des travaux que «a faible santé lui
■rendait trop rudes en ce moment. Cette tâche remplie, la jeune fille alla au jardin, croyant
y trouver Paul à l'ouvrage : ne le voyant; pas, elle rappelait à voix-haute Su moment ou Paul
rentrait par une porté qui donnait dans la forêt. Il s'empressa d'avancer vers elle, l'embrassa,
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et lui parla de la joie qu'il éprouvait. Marie la partagea, et le félicita de l'heureuse idée qu'il
avait eue.
Le terrain qui dépendait de l'habitation de Mathurine contenait à peu près trois quarts
d'arpent; plus de la moitié était entourée de murs que garnissaient de beaux espaliers;
l'autre partie formait un verger environné de trois côtés par une haie vive, et de l'autre
par le prolongement du mur du potager ; deux noyers d'une grosseur prodigieuse s'élevaient
à une des extrémités de ce verger, garni de pommiers, de poiriers et de cerisiers, qui pro-
duisaient ordinairement de beaux fruits, et procuraient un ombrage magnifique.
Il fallait tout le courage et toute l'activité de Paul, pour entreprendre à lui seul une culture
très-considérable, à raison de son jeune âge; toutefois , il comptait que son frère pourrait
l'aider dans quelques-uns de ces travaux.
Décidé à mettre en pratique, dès le jour même, les instructions qu'il avait reçues, il alla
prendre ses outils à la cabane, et, dès qu'il eut dit à sa mère le bonjour le plus tendre, il
rentra au jardin et commença gaîment sa besogne. Il s'y livrait avec une ardeur sans égale,
lorsque Pierre, de retour des champs où il avait été cueillir des herbes pour la vache, vint
le rejoindre. Paul le chargea de tirer de l'eau au puits , d'arroser plusieurs planches de lé-
gumes, d'écheniller les arbres fruitiers, et de se mettre à la recherche des colimaçons et des
limaces dont le potager était infesté. Pierre remplit d'abord de grand coeur ces diverses occu-
pations, mais, après y avoir passé deux heures entières, il se plaignit de la fatigue, et voulut
s'en aller Paul lui reprocha de s'abandonner trop souvent au jeu et à la paresse, il en
résulta une querelle très-vive qui retentit jusqu'aux oreilles de Marie, alors occupée dans la
cabane à ses ouvrages en osier. Elle s'empressa de courir vers eux : «Eh ! quoi, s'écria-t-elle.
(29)
vous voilà à vous disputer ; Vous n'avez donc pas profite' de la leçon que vous a offerte la tou-
chante histoire de Joseph ? Vous devriez avoir toujours présent à. votre pensée le tableau des
malheurs qui peuvent résulter des discordes fraternelles, et surtout vous ne devriez jamais
oublier que les moyens d'existence de notre pauvre mère dépendent entièrement d'une union
parfaite entre nous. » Pierre voulut prouver à Marie, par quelques explications, qu'il n'ét ait
point dans son tort; Paul, de son côté, prétendait que les reproches qu'il avait adressés à
son frère étaient fondés. Marie, jugeant qu'encore échauffés tous deux par la colère, il serait
difficile de les accorder, dit à Pierre : «Manière trouve que la provision que tu asapportée
pour la vache ne suffira pas pour sa journée; elle m'a chargé de t'ordonner, en son: nom,
de retourner aux champs. Viens avec-moi tout de suite; j'irai cueillir des fraises dans le bois,
et, quand tu auras déposé à la maison une seconde brassée d'herbes, tu viendras m'aidera
•remplir quelques paniers que je porterai à la ville avec les autres denrées. Pierre, enchante
de pouvoir faire une course au dehors, obéit sur-le-champ , et Marie convint avec lui de
l'endroit de la forêt où ils se réuniraient.
Paul travailla sans relâche jusqu'à la nuit close. Ne voulant pas perdre un seul moment, il
avait obtenu de sa mère de ne point assister à son dîner, et il se contenta de manger précipi-
tamment une copieuse assiettée de soupe aux choux et au lard, que Math urine lui porta elle-
même au jardin. A la fin de la journée, ce laborieux garçon avait déjà donné un labour à
tous les espaliers, tracé la plate-bande qui devait régner autour, et planté, sur toute la
longueur, une bordure de fraisiers qu'il avait ensuite arrosés.
De son côté, Marie avait fait une abondante récolte de fraises, et s'était laissé surprendre
par le déclin du jour, sans penser que depuis long-temps Pierre devait être arrivé, au lieu
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du rendez-vous, dont elle se trouvait alors assez éloignée. Elle y vole, et n'y voit point son
frère; elle l'appelle, il ne répond point à sa voix. Marie s'inquiète, s'avance dans l'épaisseur
sdufeôis, s'écarte des sentiers frayés, ne reconnaît plus son chemin, et s'écrie : ce Je suis perdue!»
Elle avait entendu dire là. veille qu'il courait un bruit que certains endroits de la forêt n'é-
taient pas' très-sûrs ; elle tremble, pourson frère autant que pour elle-même, quand tout-à-
coup Pierre accourt auprès d'elle, " Je suis en retard, lui dit-il ; comme j'entrais dans la forêt
pour te rejoindre, j'ai rencontré un voyageur qui, s'étant égaré cle sa route, paraissait fort
en peine; malgré le désir que j'avais de: ne pas te faire attendre, je n'ai pu m'empêcher
d'être sensible à son embarras, et je lui ai servi de guide jusqu'à ce qu'il fût devant le clocher
de Saint-Maurice, où il voulait se rendre; au reste, mes pas n'ont point été perdus, il m'a
présenté cette pièce d'argent.—Quarante sous ! s'écria Marie, en regardant lapièce; voilà une
bonne aubaine pour toi; cependant il me semble qu'à ta place, je ne l'aurais pas acceptée.
De l'argent pour un service ! —Vraiment, je l'ai d'abord refusé, mais le.monsieur a cru que
je n'étais pas satisfait, et il a voulu me donner une plus grosse pièce ; alors, dans la crainte
de paraître intéressé ou de le fâcher en lui rendant ce qu'il m'avait offert de si bonne grâce,
j'ai gardé les quarante sous ; je te les donne pour joindre à la somme que tu retireras demain
de ta vente. »
Les deux enfans retournèrent ensemble à la cabane; Marie prépara ses marchandises, et
s'occupa des soins du ménage; Pierre dormit sur une chaise jusqu'à l'heure du repas, mo-
ment où Paul vint se réunir à sa famille. En arrivant il embrassa Mathurine, lui apprit tout
ce qu'il avait fait au jardin, et lui dit que, devant accompagner sa soeur; à Montargis, les
travaux du lendemain n'apporteraient que peu de changemens à son potager, mais qu'en
(31)
revanche, les jours suivans, il se lèverait avant l'aube, et ne quitterait sa bêche que lorsqu'il
y serait forcé par l'absence du jour ; ajoutant qu'il; voulait que le samedi soir son. terrain fût
en bon état et tout-à-fait ensemencé. Paul exécuta ce qu'il avait promis; et le dimanche,
lorsque Mathurine visita son petit domaine, il avait déjà pris une face nouvelle, et présen-
tait un aspect très-agréable.
Tandis que Paul causait avec sa mère, Marie mettait le couvert.; Au bruit des assiettes
qu'elle posa sur la table, Pierre se réveilla : on se mit à souper ; chacun parla de l'emploide
la journée; la pièce de quarante sous donnée à Pierre ne fut pas omise dans l'entretien, et la
générosité du voyageur y trouva aussi sa place : " Voilà ce que c'est que d'être obligeant, dit
Mathurine, on se fait bien venir de toutle monde, et il est rare qu'on n'y gagne pas quelque
chose; d'ailleurs, quand on n'y gagnerait rien, on a du moins le plaisir de s'être bien
conduit.»
Chapitre sixième
LE VOYAGE A LA VILLE.
L'AURORE se levait à peine, que la mère Michelette était à la porte de la chaumière avec
sa petite voiture, déjà garnie de pots au lait et de fromages de différentes grandeurs ; Marie
s'empressa de placer dans la voiture plusieurs corbeilles d'osier, ouvrage de ses mains, le
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beurre qu'elle avait battu, et Paul des mannes de cerises récoltées dans leur petit verger.
Pendant la route, Michelette donna quelques conseils à ses jeunes amis, et leur dit : « Je
vieillis chaque jour, et des voyages à la ville deviennent de plus en plus fatigans pour moi;
bientôt je ne me rendrai plus au marché que lorsque j'aurai de grandes provisions à y porter :
c'est pourquoi j'ai voulu que Paul nous accompagnât; il est le protecteur né de la famille, puis-
qu'il en est le plus âgé, et mon intention est de vous prêter ma petite voiture pour mettre vos
denrées, quand vous en aurez une trop grande quantité pour que l'âne puisse les porler à la
ville; alors je vous confierai, mes enfans , celles qu'on ne peut conserver plusieui-s j ours, et
vous les vendrez en même temps que les vôtres. Dans ces courses, Paul ne doit jamais quit-
ter sa soeur, et veiller constamment sur elle. Un jeune garçon sage et fort en impose plus aux
mauvais sujets qu'une jeune fille timide et délicate; d'ailleurs on n'est pas trop de deux quel-
quefois pour défendre ses intérêts. Tu vois, Paul, que je te donne là une grande marque de con-
fiance; j'espère que tu la justifieras.— Oh ! soyez tranquille, bonne Michelette, je ne vivrai dé-
sormais que pour ma famille et pour le travail; et, tout jeune que je suis, je me conduirai,
je vous assure, comme un homme. — Bien, bien, mon jeune garçon, dit Michelette en lui
frappant doucement sur l'épaule, j'aime à te voir dans cette disposition, d'autant plus que,
sans vouloir penser mal de ton frère, je crains qu'il ne nous donne de la tablature. —Pierre
a un bon coeur, répliqua Marie.—Oui, mais c'est un franc étourdi; il nous, l'a prouvé
dernièrement, et je crains qu'il ne nous joue quelques tours. — Ciel ! que dites-vous, bonne
Michelette, vous me faites trembler ; il est seul avec ma mère ! — C'est pour cela qu'il ne fera
rien de mal, répliqua Paul avec vivacité, il craindrait de l'affliger. »
Tout en causant ainsi, ils arrivèrent à la ville. Les pratiques de la mère Michelette accou-
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rurent au-devant d'elle, et ses marchandises furent promptement débitées. Les corbeilles:
de Marie parurent charmantes, on loua leur forme et la finesse du travail; elle éprouva;
une vive joie des éloges qu'on leur donna, et surtout des huit pièces de dix sous quelles
lui valurent; elle les comptait et recomptait avec ravissement. Paul, chargé de la vente-
des cerises et des fraises, s'en acquitta avec intelligence; il en retira un bon prix, et la
petite caravane allait s'en retourner satisfaite, quand tout-à-coup , à peu de distance, un cri
perçant se fait entendre; Marie se retourne et voit un petit garçon d'environ dix ans qui
se tordait les bras et s'écriait : " II ne me reste qu'à me tuer ! Ma mère n'a pas de quoi payer mit.
perte, mon maître me renverra et mon père me battra, il venait de laisser tomber une cruche,
et l'huile qu'elle contenait s'était répandue tout entière sur le pavé : «Ah ! mon Dieu, répétait-;
il sans cesse, je n'ai plus qu'à me tuer. —Bonne Michelette, dit la compatissante Marie,
il veut se tuer; ne pourrions-nous l'en empêcher?» En même temps elle retournait dans sa
main les huit pièces de dix sous qu'elle Venait de recevoir, «'A quoi bon s'appitoyer ainsi? c'est;
un maladroit , dit un homme à moitié ivre; si son maître le chasse , si son père le bat,
il n'aura que ce qu'il mérite. » A ce propos le jeune garçon laissa éclater les plus grandes
marques de désespoir : ses sanglots brisent le coeur de Marie; et, ne résistant/plus à la pitié
qu'il lui inspiré., elle s'approche de l'enfant, et lui demande combien Valait sa cruche
d'huile. Neuf francs, repondit-il. — Neuf francs! répète Marie, et elle reste comme
attérée; toutefois son coeur lui dicte un projet qu'elle se hâte d'exécuter, et, s'adressant.
à la foule qui entourait l'enfant:« Ces quatre francs ne sont pas à moi, dit-elle, ils ap-
partiennent à ma mère, et d'ailleurs ce n'est pas la moitié de la somme qu'il lui faut ;
si chacun de vous consentait à faire une légère offrande, le malheur de ce petit garçon
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serait bientôt réparé; » puis, séparant de;son petit trésor une pièce de dix sous, elle re-
garde Michelette et semble lui demander la permission d'en disposer. Michelette lui fait:
un signe approbateur, et met elle-même dans la main de l'enfant une pièce de vingt
sous. Les témoins de cette scène s'approchent de lui tour à tour, et la recette s'élève bientôt
à quinze francs. Alors le jeune garçon, saisi à. la fois de joie, de reconnaissance et d'une
sorte de honte, dit à ses bienfaiteurs : « J'ai six francs de trop, et je ne dois pas les garder ;
veuillez bien les reprendre. —Non, non, s'écrie-t-on de toutes parts, tu les donneras aux
pauvres, " Dans ce moment passait une vieille femme aveugle, qui n'avait pour guide que
son chien : l' enfant s'empresse de lui remettre les six francs, et se retire sans attendre qu'elle;
l'ait remercié : il sentait que le bienfait: ne venait pas de lui. La foule applaudit: à son
action, qu'elle trouve cependant moins touchante que celle de Marie. Les femmes du marg-
elle se rapprochent de la jeune paysanne ; une d'elles, qu'on surnommait la Richarde, parce
que son commerce lui procurait beaucoup d'argent, tire de son cou une croix d'or et la-
passe à celui de Marie, en disant : " Que ceci, jeune fille , vous rappelle qu'une bonne action
ne reste jamais sans récompense. »
De retour à la cabane, Paul, en embrassant Mathurine avec plus de transports que de
coutume , lui dit : " Nous avons fait: une bonne vente aujourd'hui, ma mère, et ma soeur
a reçu un beau présent. » Michelette raconta toute l'histoire, et Mathurine, pour la première
fois depuis son veuvage , partagea la gaité de sa famille.
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Chapitre septième.
LA BALANCOIRE
LE dimanche suivant, Maine, Comme on le pense bien, se para de sa croix pour aller à la
messe; ses yeux étaient baissés, mais un rayon de plaisir animait ses traits modestes ; elle re-
gardait de temps en temps, avec une sorte de vanité, cette croix; d'or que les paysannes; ne
reçoivent d'ordinaire qu'au moment de 'leurs fiançailles ; elle se redressait, et il lui semblait
qu'elle était grandie de moitié. Ce jour-là précisément le curé de la paroisse prêchait sur
l'humilité chrétienne ; il par la contre les jeunes filles qui songent plus à leur parure qu'au
travail, qui portent des bijoux, tandis que souvent leurs pauvres parens gagnent leur pain à
la sueur de leur front. Dans Ce moment, à dessein ou par hasard, les yeux de l'apotre villa--
geois se dirigèrent sur Marie, et le sourire le plus malin parut sur les lèvres de presque
toutes les villageoises. Aussitôt un vif incarnat; couvrit les jougs de Marie, elle porta la main
à sa croix, avec l'intention de la cachersous son fichu; mais, se rappelant qu'on ne doit rougir
que de ce qui est mal, et craignant les méchantes interprétations, ellelaissa retomber à
l'instant sa main, parut écouter avec plus d'attention encore le. prédicateur, et, dès qu'il eut
fini son sermon, elle se jeta à genoux et adressa cette courte prière à Dieu : " Seigneur, je
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» vous demande pardon du mouvement d'orgueil que j'ai éprouve aujourd'hui; j'en suis assez
» punie ; pardonnez-le moi ! "
Ranimée par cet acte de contrition, Marie assista avec plus de calme à la fin de l'office.
Au sortir de l'église, Paul prononça contre le pasteur quelques paroles inconsidérées ; Marie
réprimanda son frère, et lui dit : " Je porterai toujours ma croix, mais dorénavant elle restera
cachée sur mon coeur. » Une discussion s'éleva entre eux à ce sujet. Michelette les rejoignit à
cet instant : charmée de la raison précoce de Marie, elle la félicita sur ses bons senti-
mens.
Michelette, qui passait tous ses dimanches avec la famille , voulant , par une attention, dé-
dommager Marie du petit chagrin qu'elle venait d'éprouver, retourna chez elle, et en rap-
porta une énorme galette avec un morceau de porc frais. A l'aspect de ce régal, Pierre jeta
des cris de joie, Paul embrassa la voisine, Marie en fit autant, et lui dit : « Oh ! que vous êtes
bonne ; que je suis contente ! manière aime tant le porc frais ! » Et Mathurine fit observer que,
dans les grandes comme dans les petites occasions, Michelette était toujours pour eux une
seconde Providence. Le commencement du repas fut très-gai, mais la friandise de Pierre,
qui à lui seul mangea plus de galette que les autres, en troubla la fin. L'enfant, pour échapper
aux reproches:de Mathurine, s'esquiva et courut dresser une balançoire sur les deux grands
noyers qui s'élevaient à l'extrémité du petit domaine ; quand elle fut achevée, il rentra dans
la cabane, et, s'adressant à Marie : « J'espère, lui dit-il, que je t'aurai aussi ménagé une
agréable surprise. » Aussitôt il met le bras de sa soeur sous le sien et l'entraîne; Paul et les
deux voisines les suivent; il les conduit auprès des vieux noyers, enlève Marie et la place
sur la balançoire. Chacun, à l'exception de Mathurine, se livra tour à tour à ce divertisse-
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ment. Tout-à-coup un incident suspend le jeu; Paul s'écrie : " Maman, maman, voilà M. le
curé ; il vient, je crois, chez nous.
MATHURINE.— Bon , tu rêves. Il n'a pas l'habitude de nous faire des visites.
PIERRE.'—Il s'approche pourtant de notre cabane.
MICHELETTE. —Vraiment, ils ont raison ; il vientchez vous , voisine.
MATHURINE. —Celam'étonne ; mais, s'il en est ainsi, allons au-devant de lui.
Paul, d'un naturel assez timide, ose à peine avancer ; Pierre court ouvrir la porte au pas-
teur, qu'on entend y frapper à coups redoublés ; Marie devient pâle et tremblante comme la
feuille.
MICHELETTE(à Marie en lui prenant la main).-Eh ! pourquoi donc trembler comme
cela? tu n'as rien à te reprocher, mon enfant.
Ces derniers mots parvinrent à l'oreille de Mathurine, ils l'étonnèrent : elle ignorait ce
qui s'était passé le matin , une douleurde rhumatisme très-aiguë.l'ayant empêchée de se
rendre à l'église; toutefois elle ne put en demander l'explication, parce qu'au même moment
le pasteur entra dans la;cabane, où tout:le monde alla le recevoir.
MATHURINE (en s'approchant du curé, et le saluant profondément).—Aquoidois-je l'hon-
neur de votre visite, monsieur le curé ?
M. LE CURÉ.—Je viens, brave Mathurine, vous parler de votre fille,
MATHURINE émue. — Me parler de Marie ! et à quelle occasion , je vous prie ?
M. LE CURÉ.—La religion m'ordonne de réparerl'offense que j'ai commise envers elle ,
ce matin, bonne Mathurine. Connaissant votre situation, j'ai été surpris et fâché de la voir
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parée d'une superbe crois d'or; et, profitant du texte de mon sermon , j'ai signale le tort
dont je la croyais coupable. Depuis j'ai appris que ce bijou était la récompense' d'une bonne
action, et je viens reconnaître l'injustice de mon soupçon.
MARIE ( en balbutiant ). — Ah ! monsieur le Curé, monsieur le Curé. ....
MICHELETTE ( avec chaleur). «— Que de bonté ! venir vous-même, vous, notre pasteur, et
pour cette enfant.......
Mi LE CURÉ. — J'obéis au précepte de l'Evangile ; et moi, simple ministre des autels,
pourquoi ne suivrais-je pas l'exemple d'humilité chretienne qu'une des colonnesde l'église ,
le grand Fénélon, a donné
A ces mots l' attendrissement fut général ; Marie baise les mains du pasteur, et s'écrie : " Ne.
vous reprochez rien, monsieur le curé; j'ai été coupable d orgueil, mais vous m'en avez, je
l'espère, corrigée pour toujours. »
Charmé de tant de modestie, le pasteur bénit la jeune fille et lui dit : " Croissez en sagesse
et en vertu. "
Michelette, dont-cette scène commençait à oppresser le coeur, y fit trève en proposant au
pasteur défaire le tour du jardin de Mathurine; il accepta. Le pasteur avait des goûts agri-
coles, il admira la beauté des fruits que produisait le verger, il loua surtout la manière dont
le potager était tenu, et demanda à Mathurine par qui il était cultivé
MARIE (vivement). — C'est l'ouvrage de Paul, monsieur le curé, et son premier soin
est de ne pas laisser perdre de terrain.
MATHURINE. Vraiment nous avons grand besoin de ne rien perdre.
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M. LE CURE. — Paul me paraît bien entendre le jardinage ; voilà des planches de légumes
qui le prouvent.
PAUL. — Oh. ! je ne suis pas encore bien habile., ratais j'ai fait connaissance d'un fameux
jardinier qui demeure à une lieue de nous,, et je vais prendreses conseils,
En discourant ainsi on s'avança vers la porte du clos, qui se trouvait en face de la ba-
lançoire; cette porte était ouverte, et le curé s'écria:;Ah, que vois-je une balançoire?
PIERRE (vivement) -C'est mon travail à moi, monsieur le curé.
M. LE CURÉ. Celui-là n'est pas le plus utile; mais prenez-vous souvenrt ce divertissement?
mes garçons.
PAUL, -Ce n'est que d'aujourd'hui.
MICHELETTE. — Tout nouveau, tout: est beau : aussi, à l'exceptoon de Mathurine, nous
en avons tous essayé.
M. LE CURÉ.— Et Marie aussi ?
MARIE, - Oui, monsieur le curé,
M. LE CURÉ. — Je ne blâme pas qu'on prenne cet exercice, néanmoins jeserais fâché
qu'une jeune fille aussi intéressante que Marie s'y livrât dans toute autre compagnie que celle
de ses frères : les plaisirs qui paraissent les plus simples et les plus innocens peuvent quelque-
fois devenir blâmables.
MARIE ( vivement ). —. Eh bien ! monsieur le curé , plus de balançoire pour Marie.
M. LE CURÉ (à Marie). — Bien, fort bien, mon enfant : j'aime à vous voir renoncer
facilement à un plaisir qui convient peu à votre sexe, et qui offre quelques dangers. Cette
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corde, si forte qu'elle soit, peut se rompre à la longue, et vous risqueriez de tomber et de
tous blesser.
PAUL et PIERRE (en même temps).— En ce cas, monsieur le Curé, nous détruirons la banlan-
coire ; nous serions bien chagrins l'un et l'autre s'il arrivait un malheur à notre chère Marie.
M. LE CURÉ.—Voilà de bons enfans, ils m'intéressent tous e'galement. Si vous avez
besoin de moi, digne Mathurine, pour vous ou pour votre famille, vous me trouverez
toujours disposé à vous être utile : j'aime les honnêtes gens, les enfans laborieux et dociles ;
je reviendrai vous voir quelquefois ; adieu.
La famille reconduisit le pasteur avec les témoignages du plus grand respect. Marie le
suivit des yeux tant qu'elle put l'apercevoir. De retour auprès de Michelette, elle lui témoi-
gna le désir de ne plus,se livrer à de futiles jeux, même les jours de fête, et la pria de lui
consacrer, les momens destinés à la recréation pour l'avancer dans l'étude de la lecture
et dans celle de l'Histoire Sainte.
Les bonnes gens parlèrent encore long-temps ensemble du pasteur, et chacun des enfans
promit de redoubler de zèle pour mériter sa protection.
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Chapitre huitième
L'ACCIDENT.
CEPENDANT l'étourderie de Pierre l'emporta sur ses bonnes résolutions. Onlui avait confié
l'âne pour porter quelques denrées à Montargis , parce que son frère devait ce-jour même
repiquer quelques planches de légumes. Michelette avait recommandé à l'enfantde proposer
d'abord ces denrées à la Richarde, espérant qu'elle les achèterait plus consciencieusement que
tout autre. Pierre s'acquitta très-bien de la commission. Il revenait enchanté de sa vente ;
maîs il flâna assez long-temps sur la route, et, pour regagner les momens perdus , il; accé-
lérait le plus possible la marche de son âne. Cet animal, comme on le sait, est fort têtu de
s'a nature : plus l'enfant le fouettait, plus il allait lentement; et, comme s'il eût cherché à se
veriger les coups que lui donnait Pierre, il ne voulut jamais marcher sur le grand chemin, et
se tenait toujours sur le bord des fossés. Un conducteur prudent aurait laisse l'animal aller
son pas ordinaire ; Pierre, aussi opiniâtre que sa monture, non-seulement le frappait à coups ;
red oubl és, mais encore il lui enfonçait dans les flancs les pointes aigues d'une grosse branche
d'épines qu'il venait de ramasser : « Méchante bête ! s'écriait-il, tu ne veux pas courir, eh bien!
tu sauteras ; » et l'enfant se fit un jeu de l'exercer à franchir malgré lui plusieurs fossés : enfin,
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