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La cité nouvelle

De
267 pages
Amyot (Paris). 1868. 1 vol. (266 p.) ; in-8.
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IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE,
Rue de Fleurus, 9, à Paris
LA
CITÉ NOUVELLE
Quo?
PARIS
AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
1868
L'auteur de cet écrit ne s'est décidé qu'à grand'-
peine à le livrer à l'impression. Il n'a pas réussi à
réaliser, comme il l'avait conçu, le projet qui lui a
mis la plume à la main. Faire un exposé fidèle de
notre état politique, caractériser nos institutions et
nos moeurs publiques, mettre à la place qui leur
convient les événements et les hommes d'hier et
d'aujourd'hui, indiquer les périls de la situation et
préciser les espérances qu'elle donne, soulever un
coin du voile qui nous cache où nous allons et par
où nous et nos petits-neveux sommes destinés à pas-
ser, c'est une tâche ambitieuse que nous n'avons
qu'ébauchée incomplétement.
Si toutefois nous publions ces pages d'histoire et
de rêverie telles qu'elles sont sorties de notre plume,
1
— 2 —
c'est parce qu'elles contiennent çà et là quelqu es
traits curieux qui répandront peut-être sur la grande
mais singulière époque à laquelle nous vivons un
jour qu'il n'est pas inutile d'y jeter ; éclairer les
écueils peut contribuer à les faire éviter.
Epoque singulière en effet que ce règne de Napo-
léon III ! Triste spectacle même doit-il être pour
celui qui ne s'attache qu'aux scènes les plus tour-
mentées ou aux acteurs les plus bruyants.
N'a-t-on pas entendu dresser le bilan de l'Empire
en ces termes : à l'extérieur, « il n'a plus une faute
à commettre; » ses finances? il touche à « la ban-
queroute; » pour la liberté, ce qu'il a fait peut se
résumer par « néant, néant, néant; » et, en ce qui
regarde les masses ouvrières, il leur a donné « des
paroles de sympathie, et a aggravé leur situation. »
Lecteur, que vous semble de la mesure et de la
bonne foi de l'opposition ?
On a vu, dans les circonstances les plus graves et
les plus solennelles, à la veille d'une grande lutte où,
si elle avait éclaté, le sort de la patrie eût été en
jeu, à l'heure où il fallait être unis comme les doigts
de la main, ou du moins le paraître, on a vu com-
plimenter, caresser, aduler, supplier, encourager,
exciter un ennemi arrogant. On a vu un homme
qui pourtant avait eu l'honneur d'être ministre fran-
çais aller jusque dans l'autre camp, s'agenouiller,
tendre des mains piteuses, mendier la paix, puis s'en
revenir les oreilles pleines de huées.
— 3 —
Que pensez-vous, lecteur, du patriotisme de la
gauche et de sa dignité?
On a vu 1
On a vu
On a vu
On a vu
Quel est, lecteur, votre avis sur la moralité de
nos sévères censeurs ?
Mais quoi ! ce ne sont là que des fictions?
Autant vaut alors franchir sur-le-champ le seuil
de ce livre.
Entrons donc.
1. Les passages supprimés ici contenaient sur divers person-
nages hostiles à l'Empire des révélations extrêmement curieuses,
mais cruelles. Au moment de mettre sous presse, l'auteur a cédé
au penchant qui l'entraînait à éviter les personnalités et nous a
fait enlever toute une page. (Note de l'éditeur.)
LA
CITÉ NOUVELLE
PROLOGUE
L'homme s'agite.
Doute cruel!
Depuis plus de trente ans, incertain, ballotté, en-
traîné tantôt ici, tantôt là, j'erre, sans connaître ma
route, sur l'océan sombre et orageux de la politi-
que. Quelle direction aurais-je dû prendre? Lequel
des mille courants qui poussent ou repoussent l'hu-
manité doit-on suivre ? Faut-il tenter de l'arrêter
dans sa marche? Faut-il la faire reculer? ou la pré-
cipiter plus vite en avant ? Où courent donc les
générations? A quoi tendent ces luttes éternelles et
terribles?
Si je jette un regard sur l'histoire des destinées
humaines, combien les plus grands hommes me pa-
raissent petits ! Mais que sont-ils? Pas même immor-
6 PROLOGUE.
tels! Que de rois et de héros ont rempli le monde
du bruit d'un nom qu'à peine aujourd'hui une
pierre fruste conserve en caractères inconnus! Mé-
moire des hommes de génie! pâles et faibles lueurs
qui un moment flottent agitées et capricieuses au-
dessus de la grande nécropole des peuples, et s'éva-
nouissent ensuite pour jamais!
Et les peuples eux-mêmes que sont-ils? Des fou-
les obscures qui naissent, se multiplient, mangent
et boivent, fabriquent, vendent, combattent, font
des lois et les défont, aiment, croient, prient, et se
dissipent en léguant à la terre quelques édifices que
le temps se charge d'ensevelir.
Voilà le spectacle. Où en est la philosophie?
Quelle est la loi de ces épouvantables hécatombes?
Théocraties, despotismes orientaux, aristocraties
républicaines, féodalités, monarchies tempérées, dé-
mocraties, démagogies, toutes ces formes éphémères
ont été tour à tour des buts et des rebuts; toutes
sont des étapes; aucune n'est un terme; aucune ne
peut durer; et, quand la série est épuisée, le monde
infatigable revient sur ses pas, et recommence à la
parcourir. Tournons-nous clans un cercle? Le genre
humain est-il soumis à un éternel mouvement de
va-et-vient?
Quelle est la meilleure des sociétés? Est-ce celle
qui marche à la grandeur et à la gloire, par les ar-
mes, par les Lettres, par les Sciences et par les
Arts? Est-ce celle qui renferme dans son sein le plus
LA CITE NOUVELLE. 7
grand nombre d'individus matériellement heureux?
Ou bien celle qui tend à faire des hommes vertueux
et à distraire par la religion les âmes des misères
d'ici-bas? C'est peut-être tout cela à la fois. Ce qu'il
faut, est-ce diriger les hommes là ou ici, ou n'im-
porte où, même en les opprimant? ou les laisser
vaguer à leur gré, dussent-ils périr plus tôt? La
meilleure société est-elle la plus vigoureusement con-
stituée, ou celle où l'individu est presque dégagé de
toute obligation envers ses semblables?
La plus civilisée est-elle la meilleure? Hélas! la
civilisation n'est pas indéfinie : l'Egypte, la Grèce,
Rome, ont été, différemment, mais aussi civilisées
que nous, et elles n'en ont pas moins succombé,
comme nous succomberons. Hélas ! la civilisation et
le progrès ne sont pas plus le but de l'humanité que
la barbarie et le recul : le monde leur appartient
tour à tour.
Mais une société est-elle meilleure qu'une autre ?
Tous les états ne sont-ils pas bons ou du moins in-
différents? L'important n'est-il pas d'être seulement?
La manière dont les peuples sont signifie-t-elle quel-
que chose?
Oui, être, voilà à quoi l'humanité paraît condam-
née : mourir sans cesse et revivre toujours.
Vous transformer toujours et toujours exister,
rochers, arbres, hommes, sociétés, astres, tel est
votre destin.
Pourquoi?
8 PROLOGUE.
O Dieu! où nous conduisez-vous? Nous condui-
sez-vous?
Ainsi s'exhalait mon âme; ainsi s'égarait mon es-
prit.
Je cachai mon front dans mes mains et m'abimai
dans ma douleur.
PREMIERE PARTIE
LA VIE NOUVELLE
CHAPITRE I
Les vivants vont vite.
Je sentis un doigt se poser impérieusement sur
mon épaule. Je levai la tête.
C'était Graymalkin.
« Viens, » me dit-il.
Je le suivis et nous descendîmes.
A. peine avais-je franchi le seuil de ma demeure
que je m'arrêtai stupéfait.
Ce n'était plus ma rue de Ixe. Celle où je me trou-
vais n'y ressemblait en rien.
De chaque côté les maisons s'élevaient à une telle
hauteur, que, malgré la largeur de la chaussée, on
eût été plongé dans l'obscurité, si le gaz n'eût brûlé
le jour comme la nuit. Cette rue noire et toujours
humide, où le soleil ne pénétrait jamais, était for-
10 PREMIÈRE PARTIE.
mée par des constructions en briques et en fer qui
comptaient vingt-cinq étages. Elles étaient toutes
bâties sur le même modèle, et pas un ornement
n'égayait leur triste façade. Considérées toutes en-
semble, elles avaient un air de caserne immense ou
d'usine monstre, qui faisait douter de leur destina-
tion. Aucun simulacre d'édifice ou de monument
ne rompait la monotonie implacable de leur longue
masse sombre. Elles étaient sales, et rien n'indiquait
que l'on veillât à ce qu'elles ne le fussent pas. Des
monceaux d'immondices accumulés devant chaque
porte exhalaient des miasmes. On étouffait dans cette
atmosphère renfermée, épaisse et empoisonnée, et le
ciel paraissait bien haut. Aux extrémités de la rue
on entrevoyait des rues toutes pareilles.
Cette partie de la ville était-elle à proprement
parler animée ? Je ne saurais le dire. Il s'y faisait
un mouvement étourdissant au milieu d'un silence
de mort. Pas de piétons, pas de chevaux, pas de
voitures ; une multitude de petits véhicules mus par
la vapeur ou par quelque autre force physique, et
portant une , deux ou trois personnes, circulaient
avec une rapidité presque vertigineuse. Autant que
je pouvais l'entrevoir dans leurs évolutions, le vi-
sage de tous ces passants , parmi lesquels on ne
voyait pas une femme, était singulièrement fatigué,
blême et maigre ; l'expression universelle était
celle de la lassitude, de la préoccupation, du souci,
de la dureté et de l'egoïsme.
LA VIE NOUVELLE. 11
En voyant dans ce lieu, j'allais dire au fond de
cet abîme, à celte pâle et fantastique clarté,formée
de la lumière du gaz et du reflet de quelques rayons
d'en haut, en voyant ces ombres mystérieuses se
précipiter comme entraînées par une force fatale,
je me demandai un moment si je n'avais pas sous
les yeux des damnés accomplissant quelque peine
étrange dont on n'a pas d'idée sur la terre.
« Esprit trompeur, dis-je à Graymalkin, à quelle
nouvelle illusion livres tu mes sens?
— A aucune cette fois, me dit-il du ton glacial
qui lui était habituel. Tu as dormi cent trente ans et
je viens de te réveiller. Regarde et apprends.
— J'ai dormi cent trente minutes ! m'écriai-je,
et tu m'avais fait prendre quelque narcotique qui
t'a permis de me transporter je ne sais où. Où suis-
je?je veux le savoir, ajoutai-je en frappant du pied.
—■ Dans la septième ville.
— Quoi, la septième ville?
— C'était Paris autrefois, mais de nos jours, les
villes se distinguent comme les rues et comme les
maisons par des numéros d'ordre. Le numéro 1 ap-
partient à la ville la plus peuplée. En ce moment
c'est San Francisco ; Panama est le numéro 2 ; Mon-
tevideo porte le numéro 3 ; Yeddo est la quatrième
ville.
— Ce n'est pas pittoresque ; c'est même assez
froid.
12 PREMIERE PARTIE.
— C'est plus utilitaire, dit sèchement Graymal-
kin, que tous ces noms baroques dont on ne con-
naissait même pas le sens.
— Et moins clair comme appellation ; puis cela
peut varier tous les jours ou tous les ans ; mais
n'importe. New-York, quel est son rang?
— C'est la vingt-deuxième ville.
— Pas possible! Quelle est donc la cinquième?
— Port-Saïd. »
Comme j'allais demander quelle série d'événe-
ments extraordinaires avait fait déchoir à ce point
les plus grandes cités, tandis que d'autres étaient de-
venues les premières, Graymalkin me fit entrer dans
une espèce de bureau mal tenu à la porte duquel
était assis un homme qui distribuait des annonces
aux passants. C'était le commis du télégraphe. Ses
fonctions se bornaient à compter les tic tac de
l'appareil que l'expéditeur de la dépêche maniait
lui-même, et à encaisser l'argent. Or, il faisait tout
cela des oreilles et d'une main, tandis que de l'autre
il distribuait. Le temps est précieux. C'est aussi
pour appliquer cette maxime que du pied il faisait
marcher je ne sais quelle machine au sommet de
laquelle un pauvre petit être de quatre ans environ
était juché, et, pâle et chancelant, travaillait avec
peine.
J'aurais peut-être fait à ce sujet des observa-
tions au commis, mais Graymalkin, qui s'était assis
devant l'appareil et le faisait fonctionner, me parla.
LA VIE NOUVELLE. 1 3
« Je télégraphie, dit-il, à la personne 85, n° 4,
rue 26, ville 3, 2e pays, ce qui s'écrit :
85, 4, 26, 3, 21.
— Quoi! dis-je, les amis aussi sont numérotés!
— Tout est numéroté.
— Comme des veaux?
— Il n'y a plus de noms aujourd'hui : il y a cent
chiffres, de 1 à 100. Chacun a un chiffre; pas de
prénoms.
— Cent noms seulement? mais cela doit donner
lieu à des confusions inextricables.
— On s'embrouille quelquefois un peu. Mais c'est
égal; c'est plus simple. C'est plus utilitaire.
— Ah! oui? »
La dépêche était partie. Graymalkin tira de sa
poche un papier, qu'il me dit valoir 320 francs, prix
du télégramme.
« C'est donc en Amérique, le 2e pays?
— Non; c'est l'Allemagne.
— Et cela coûte 320 francs?
1. L'auteur se rencontre ici avec un écrit ironique publié
récemment. Il y a toutefois, entre les deux tableaux, cette
différence essentielle, pour ne rien dire des autres , que l'un
représente la manie du chiffre comme un excès monarchique,
tandis qu'au contraire c'est une de ces tendances ridicules qui
sont le propre des régimes populaires et qui commencent à
entraîner certains Etats républicains : ainsi, à New-York, les rues
n'ont pas de noms, mais portent des numéros.
14 PREMIÈRE PARTIE.
— C'est pour rien.
— Peste !
— D'une part l'argent vaut quatre fois moins qu'il
ne valait de ton temps, et les objets d'acquisition
quatre fois plus; les choses coûtent donc aujourd'hui
huit fois autant. D'un autre côté, les compagnies de
télégraphe se sont entendues entre elles, et c'est à
prendre ou à laisser; car elles sont libres de fixer
leurs prix, et je suis libre de ne pas envoyer de dé-
pêches.
— Libre, libre! S'il n'y a pas d'autres compa-
gnies, et si elles ont le droit d'élever leur tarif indé-
finiment, comment se fait-il que l'État qui leur a
fait concession....
— Il n'y a pas de concession : nous sommes tous
libres; chacun fait ce qu'il veut.
— Ou ce que veut le voisin quand il n'y a pas de
concurrence.
— N'ai-je pas envoyé ma dépêche moi même?
C'est la liberté.
— Assurément. Tu as parfaitement raison. »
Il se levait pour payer, lorsqu'un homme s'élança
dans le bureau, le renversa de sa chaise, s'assit à sa
place et fit marcher l'appareil, sans s'inquiéter le
moins du monde du mal qu'il avait pu faire. J'étais
indigné.
« Monsieur, dis-je en m'approchant de lui du plus
près, je désire savoir si c'est à dessein que vous avez
renversé mon ami. »
LA. VIE NOUVELLE. 15
Pas de réponse; impassible, il continue à faire
tic tac. Je le saisis par le bras, malgré l'intervention
de Graymalkin qui paraît désireux de laisser tomber
l'affaire; le malotru, d'un coup de coude dans l'es-
tomac, m'envoie rouler dans un coin, et me dit en
même temps sans détourner la tête et sans la moin-
dre colère :
«. Imbécile d'étranger, bras cassé? luxé? bosse à
la tête? Payerai. »
Tout cela s'était accompli en moins d'une mi-
nute; et encore Graymalkin avait-il eu le temps de
me relever et de m'empêcher de sauter sur cet
homme.
« Tu ne comprends rien, me dit-il.
— Comment! je ne
— Non. Il est pressé; voilà tout.
— Parbleu! je m'en doute.
— Eh bien, il faut lui céder la place. S'il nous a
blessés, il payera. »
L'homme pressé avait achevé sa dépêche; il la
paya et s'élança dehors en criant : 17, 15, 3.
« C'est son adresse, dit Graymalkin. Il n'y a rien
à dire.
— Rien à dire ! Tu vas voir. »
Et je courus après M. 17. Mais il était déjà loin.
Je m'arrêtai, et Graymalkin m'ayant rejoint m'ex-
pliqua que ce qui venait de se passer n'était en rien
contraire aux usages, et que chose pareille arrivait
tous les jours à tout le monde, parce que le temps
16 PREMIÈRE PARTIE.
est de l'argent. D'ailleurs, il ajouta que j'étais libre
d'en faire autant au premier venu.
« Nous sommes tous libres.
— A propos, dis-je, qu'est-ce qui me prouve que
ce drôle est bien le citoyen 17 ?
— C'est brodé sur son chapeau. Tout citoyen est
tenu d'avoir son nom et son adresse sur son cha-
peau.
— Tenu? Ce n'est pas de la liberté, cela.
— C'est de l'ordre.
— Tiens ! la liberté a donc des bornes? On sacrifie
donc quelquefois la liberté à l'ordre ici? On n'a pas
tort. »
Graymalkin me poussa brusquement sous un
hangar tout rempli de ces voitures à machine que je
voyais dans les rues; il en choisit une, monta des-
sus, me fit asseoir à côté de lui, reçut un bulletin
portant l'adresse du hangar, y fit inscrire par le com-
mis son adresse à lui et l'heure à laquelle il prenait
le smash-all (c'est le nom de ces véhicules), et nous
partîmes. Graymalkin m'expliqua que, arrivés à notre
destination, nous rentrerions notre smash-ail dans un
bureau de la compagnie, et payerions en présentant
notre bulletin. Il y avait un bureau de smash-ails à
chaque intersection de rues.
Nous glissions sur le sol avec une vitesse égale à
celle des locomotives, et j'admirais avec quelle dex-
térité chacun dirigeait son char, et avec quelle sû-
reté de coup d'oeil on s'évitait les uns les autres,
LA VIE NOUVELLE. 17
lorsque des cris déchirants retentirent. C'était devant
nous; un des smashalls, qui nous précédaient, avait
écrasé un enfant. A ma grande surprise, personne
ne s'arrêta. Le smashall, auteur de l'accident, avait
continué sa route sans ralentir sa marche un instant,
et ceux qui le séparaient de nous se contentaient
de faire un détour en s'approchant du malheureux
qui, les deux jambes cassées et la tête meurtrie, se
débattait tout sanglant sur le sol et faisait de vains
efforts pour se relever. Cette indifférence me ré-
volta, et je dis à Graymalkin d'arrêter, et que je
voulais secourir le pauvre petit. Il augmenta la vi-
tesse, et ricana en me disant que ce n'était pas l'u-
sage, et que cela regardait le blessé et tout au plus
sa mère. Je faillis le battre. Je me contins toutefois,
résolu à me décharger de ma colère sur celui qui
avait fait le mal. Je saisis les poignées du smashall,
et, le lançant à toute vitesse, je me trouvai, après
avoir fait un angle, de niveau avec le malencon-
treux véhicule.
« Puisqu'il n'y a pas de police dans cette rue,
m'écriai-je en me penchant au dehors de mon siége,
et en saisissant l'individu au collet malgré tous les
efforts de Graymalkin, c'est moi qui vous arrête. »
Je reçus alors un furieux coup de poing; mais
comme je n'avais pas lâché prise, comptant que
l'esclandre rassemblerait les passants et attirerait
quelque sergent de ville, un combat plus régulier
s'établit. Les deux smashalls s'arrêtèrent, nous en
2
18 PREMIÈRE PARTIE.
descendîmes, et boxâmes avec entrain. Au bout de
quelques minutes pendant lesquelles personne n'a-
vait fait la moindre attention à nous, étant égale-
ment fatigués sans avoir obtenu de résultat, nous
conclûmes tacitement un armistice pour souffler.
Mon adversaire tira aussitôt son portefeuille, et y
inscrivit les numéros portés sur mon chapeau qui
était resté dans ma voiture.
« Bonne journée, dit-il ensuite. Saisi au collet.
— Forcé d'arrêter un quart d'heure; forcé de boxer.
— Dommages-intérêts. — Salé, salé. — Bonne jour-
née. — Continuer ? »
Et il se remit en garde. J'en fis autant. Mais Gray-
malkin s'adressant à mon lutteur :
" Imbécile d'étranger, dit-il en me montrant.
— Imbécile d'étranger! Cru envoyé par concur-
rent pour me faire manquer affaire. Egal ; payera,
payera. Salé, sale. »
ll s'élança d'un bond dans son smashall et partit
comme une flèche. Je ne pus le suivre.
Je me retournai alors contre Graymalkin, et lui
demandai ce qu'il entendait par « imbécile d'étran-
ger. » Il m'apprit que cette désignation n'avait rien
qui me'lut personnel; mais que dans ce pays on
méprisait tellement les étrangers qu'on ne les dési-
gnait jamais autrement.
Nous nous remîmes en route, et il m'expliqua
encore chemin faisant que dans la septième ville,
comme dans les autres du reste, on ne s'occupait
LA VIE NOUVELLE. 19
pas des affaires d'autrui, parce qu'on avait assez des
siennes propres, et parce que chacun était respon-
sable de ses actes. Un accident ne regardait que celui
qui en était l'auteur et celui qui en était la victime.
« Le dommage est à la charge de l'un ou de l'autre,
ou des deux à la fois, suivant la part qu'ils ont eue
au fait. La loi a réglé tout cela. Il y a un tarif; c'est
tant pour une contusion, tant pour un coup qui fait
jaillir le sang, tant pour une fracture, tant un coup
de poing, un coup de bâton, un coup de couteau,
C'est un prix fait.
— Comme chez les Francs nos aïeux, si renom-
més pour l'état avancé de leur civilisation.
— Quant à cet enfant, continua Graymalkin, s'il
n'a personne qui s'intéresse à lui, à qui cela fait-il
quelque chose qu'il soit blessé, souffre ou meure?
Cela ne concerne que lui : c'est donc à lui de s'en
tirer. D'un autre côté, il est absolument sûr que le
citoyen, que tu as si bien molesté, a jeté son numéro
à l'enfant ; de sorte que, si l'accident est arrivé par
sa faute, il indemnisera ce dernier. Pour toi, comme
il l'a dit, tu lui as sans raison fait perdre un quart
d'heure, et tu l'as frappé, tu payeras, payeras, et
sera salé, salé.
— Eh bien ! tu m'as amené dans une jolie so-
ciété ! Ainsi, il peut se faire que cet enfant reste là
jusqu'à ce qu'un autre smashall l'écrase de nou-
veau ?
— Cela peut se faire.
20 PREMIÈRE PARTIE.
— Et la police, grand Dieu! Il n'y en a donc
pas?
— A peine. Il n'y en a que ce qu'il en faut pour
faire exécuter les jugements. Tu oublies toujours
que nous sommes libres, et voulons le rester. C'est
notre force, notre supériorité, notre orgueil et notre
gloire. Ah ! nous sommes un bien grand peuple !
— Merci. Et qui appréhende les voleurs?
— Peuh ! les voleurs !
— Quoi ; peuh ?
— En quoi intéressent-ils l'Etat ? Si on vous a volé,
c'est votre faute : ou vous portiez sur vous des ob-
jets précieux, et, enfant comme les imbéciles étran-
gers , oubliant quels risques vous couriez, vous
n'avez pas pris vos précautions en conséquence ; ou
vous êtes sorti de chez vous sans avoir suffisam-
ment clos votre porte, ou sans avoir renfermé vos
vos valeurs dans une caisse assez forte, assez com-
pliquée, assez lourde; que sais-je ? On est toujours
complice de son voleur. Eh parbleu ! vous n'avez
pas cinq ans; pourquoi vous protégerait-on? Vous
ne devez pas être en tutelle; arrangez-vous; défen-
dez-vous. Nous sommes libres et responsables ; voilà
ce qui fait notre grandeur.
— Sous la loi du revolver alors? Et messieurs les
assassins, s'en occupe-t-on un peu? Est-ce que l'on
aurait le mauvais goût d'attenter à la liberté de leur
industrie, et de leur faire des observations?
— Peuh!
LA VIE NOUVELLE 21
— Encore peuh ! Ah! c'est trop fort! Alors on
est le complice de son assassin ? Mais en vérité, en
vérité...
— Calme-toi. Tu n'as encore rien vu. »
CHAPITRE II
Rien ne diffère plus de la liberté
que la liberté absolue.
Au fond des rues noires de la septième ville, à la
lueur attristante du gaz, j'en vis bien d'autres, en
effet.
La chaudière d'un des bateaux à vapeur qui
parcourent la Seine éclate, et cent personnes
disparaissent dans le fleuve ; on m'apprend qu'il ne
faut pas bouger, et que c'est leur affaire, qu'il y a
du reste une compagnie de sauveteurs, qui est inté-
ressée à secourir les victimes des fréquents acci-
dents de ce genre : ils ont une manière de procéder
fort simple : ils vous tirent à moitié de l'eau et vous
disent le prix qu'il vous en coûtera pour en sortir
tout à fait ; si ce prix ne vous agrée pas, ils vous lâ-
chent et vont faire des propositions à un autre.
« Et l'on tolère ces assassinats? m'écriai-je.
22 PREMIÈRE PARTIE
— Certainement que l'on tolère ces suicides. Il
faut respecter la liberté des transactions. »
Le fleuve est coupé par vingt ponts couverts de
maisons à vingt-cinq étages (dans leur grande ombre
funèbre, l'eau semble rouler de l'encre ou du bi-
tume) ; une arche s'écroule avec douze maisons :
croyez-vous qu'on s'émeuve ? Nullement ; personne
ne dit : « les pauvres gens! » mais tout le monde
chante : « c'est leur faute : pourquoi ont-ils été
habiter sur les ponts? pourquoi ont-ils loué dans des
maisons menacées? sans doute, parce que, dange-
reuses, les loyers y étaient à meilleur marché? alors
ils ont accepté les risques; les chances pour ou
contre ce qui est arrivé, ont eu leur poids dans la
délibération à la suite de laquelle les locataires se
sont décidés à entrer et dans la discussion du prix
qui a eu lieu entre eux et le propriétaire : tout s'est
donc passé most fairly.
— Et la police n'a pas à s'enquérir si les maisons
chancellent sur leur base?
— Point. Nous voulons, nous avons le moins de
gouvernement, le moins d'administration et le moins
de police possible. C'est notre parure. »
Je vois cependant un homme entraîné par des
agents de la force publique, « C'est, me dis-je, quel-
que grand coupable : il a fait plus qu'assassiner. »
Je demande de quel forfait il est souillé ; on me ré-
pond que c'est un pauvre : les pauvres sont à peu
près les seuls criminels que l'on poursuive : « La
LA VIE NOUVELLE. 23
pauvreté ne procède que de la paresse ou de l'inca-
pacité ; celui qui est pauvre par paresse a, nul doute,
dressé le bilan des avantages et des inconvénients
qu'il y a à travailler ou à ne rien faire; il a choisi,
cela le regarde; mais la société ne lui doit rien; s'il
est incapable, comme il est inutile, elle le repousse.
— Mais il y a des hommes intelligents et de
lionne volonté qui ne trouvent pas de travail.
— Non. S'ils n'en trouvent pas, c'est qu'ils ne
savent pas en chercher ; alors ils ne sont pas intelli-
gents.
— Mais les infirmes?
— Ah ! vous comprenez bien que ce n'est pas ma
faute à moi, individu, ou à nous, État, s'il manque
un bras à tel citoyen.
— Mais la charité ?
— Supprimée.
— La fraternité alors?
— Oh ! quant à cela, plaisanterie ! mot creux par
lequel on a voulu remplacer la charité; on ne rem-
place pas un sentiment ; on le tue; c'est ce que nous
avons eu la gloire de faire : il n'était ni viril, ni ra-
tionnel, ni utilitaire; du reste aucun sentiment ne
l'est; ils sont tous absurdes; ils sont tous contraires
à la raison qui doit seule nous guider.
— Soit. Que va-t-on faire de ce malheureux ?
— Le reconduire à la frontière, s'il arrive jusque-
là, car on ne se charge pas de le nourrir en route.
— Ainsi, crève, chien, est la loi?
24 PREMIÈRE PARTIE.
— Non pas; c'est, chien inutile, va crever plus
loin. »
Je vis bientôt des chiens que l'on tuait.
Nous entrâmes dans une usine.
Aux machines qui marchaient sans relâche étaient
attelés de petits enfants, garçons et filles, et des ado-
lescents des deux sexes, tous en haillons. Pâles, étio-
lés, débiles, douloureusement tristes et hagards, ces
êtres misérables travaillaient comme des automates,
sans zèle, sans intelligence, mais régulièrement; et
si parfois l'un de ces spectres commettait une faute,
ou, épuisé, s'arrêtait un moment, la machine elle-
même, par un perfectionnement nouveau, le rouait
de coups auxquels il ne pouvait pas échapper.
Je demandai pourquoi les deux sexes étaient réu-
nis. On me répondit que c'était la liberté.
Je demandai combien de temps la loi permettait
de faire travailler ces malheureux. On me répondit
que la loi ne limitait plus les heures du travail des
enfants, qu'elle ne protégeait plus les apprentis, et
que c'était la liberté.
On ajouta que la mortalité était grande parmi
eux.
LA VIE NOUVELLE. 25
CHAPITRE III
Presque toujours ceux qui se disent libéraux,
qui passent pour l'être, et qui forment le parti
de la liberté, ont des instincts et font des lois
tyranniques.
« Quelle est, dis-je en sortant à Graymalkin, la
condition des femmes dans cet atroce pays ?
— Elles ne travaillent pas.
— Ah ! Tant mieux. L'homme suffit à procurer
des moyens d'existence à sa compagne ?
— Penh!... Il est défendu aux femmes de tra-
vailler.
— Diable ! mais ce n'est pas la liberté, cela ?
N'importe ; sans doute le législateur a voulu qu'elles
fussent consacrées tout entières aux devoirs du
foyer?
— Oh ! le foyer, ce n'est pas cela qui nous gêne.
La vérité est que le travail des femmes dépréciait
celui des hommes et faisait baisser le salaire des
ouvriers.
— Mais c'est abominable ! Ainsi, une femme qui
n'est pas mariée, ou une veuve, la mère de plusieurs
26 PREMIÈRE PARTIE.
enfants, ou la femme d'un malade, d'un blessé ou
d'un mutilé ne peuvent rien faire pour gagner du
pain ?
— Non. Rien.
— Mais alors...? fis-je en regardant Graymalkin
bien en face.
— Oui, répondit-il avec un peu d'embarras ; il
leur reste une ressource.
— Grand Dieu ! Infamie des infamies !
— C'est l'heure du dîner, reprit-il froidement.
Tu vas pouvoir juger par toi-même de la condition
des femmes. »
Nous entrâmes dans une salle immense, éblouis-
sante de lumière électrique et magnifiquement dé-
corée quoiqu'avec le plus mauvais goût. Elle avait
la forme d'une salle de spectacle, et, en effet, j'é-
tais dans une sorte de théâtre.
En face de moi, la scène. Au lieu de parterre et
de loges, une série de gradins elliptiques assez
larges pour porter dans tout leur contour des tables
accompagnées chacune d'un sofa capitonné et d'un
rocking-chair , pour que le consommateur puisse
choisir et alterner, et d'un pouf pour étendre
ses jambes. Ces meubles étaient en satin cerise et
les bois étaient dorés. La salle elle-même était par-
tout tendue de satin cerise broché d'or, relevé de
franges, de torsades et de glands du même métal.
Sur chaque table, du linge, des cristaux, une ar-
genterie, que dis-je, une orfévrerie splendides, et
LA VIE NOUVELLE. 27
des fleurs. à chaque bout, un domestique poudré,
vêtu d'une livrée somptueuse se tenait immo-
bile.
Sur chaque sofa une femme en grande toilette de
bal, resplendissante de bijoux, était assise. En en-
trant, chacun choisissait sa table.
Tout le monde arrivait à la même heure, toutes
les affaires finissant en même temps, et le spectacle
commençait avec le repas.
Ce furent d'abord des prestidigitateurs auxquels
on prêta peu d'attention. Puis vinrent des chanteurs
et des chanteuses de chansonnettes dont les paroles
et les gestes grossiers furent accueillis avec faveur.
Des acrobates et surtout des danseuses de corde
furent applaudis. Des lutteurs éveillèrent une atten-
tion sérieuse. Une féerie dont les paroles et la mu-
sique (quelle musique!) se perdaient dans le bruit
des conversations (car chacun parlait haut ou criait
à son gré) eut un grand succès à cause d'un ballet
singulier qui y fut dansé par des ballerines dont les
jupes étaient outrageusement écourtées et transpa-
rentes. Mais le grand succès, un succès frénétique,
fut pour les tableaux vivants; c'étaient des groupes
étranges d'hommes et de femmes en maillot, les uns
vêtus d'une ceinture, les autres se jouant seulement
avec des écharpes. Je détournai les yeux avec
dégoût.
Après cette saturnale, chacun se retira avec sa
camarade de table : ce restaurant-théâtre était aussi
28 PREMIERE PARTIE.
un hôtel et contenait un nombre énorme de cham-
bres princièrement meublées.
Nous partîmes enfin, Graymalkin m'ayant averti
qu'après le spectacle il quitterait les personnes au-
près de qui nous avions dîné et que nous rentre-
rions chez nous.
A peine étions-nous montés en smashall qu'il
s'écria triomphant :
« Quelle vie ! quelle grande existence ! Vider tous
les soirs d'un trait la coupe pleine des plaisirs! l'i-
magination, l'amour et la table! Et quel luxe! quel
faste ! En même temps, quelle noble égalité ! N'as-tu
pas vu à la première table à gauche de la nôtre ce
citoyen dont la chaussure laissait voir les orteils
crasseux? c'était un chapelier; c'est un citoyen des
plus distingués. Et, deux tables plus loin, cette veste
trouée au coude : c'est un millionnaire ; il a été
ministre.
— Oui, répondis-je pensif, ces drôles avaient les
mains bien noires, sentaient fort mauvais et se con-
duisaient comme des crocheteurs.
— Noble simplicité, mon ami, noble simplicité ;
manières franches et sincères ; sans gêne qui met
tout le monde à son aise ; chacun fait ce qu'il veut :
on se lève, on circule, on parle, on s'étend, on met
les pieds sur la nappe, on fume, on crache partout;
ô liberté ! liberté ! tu es dans nos moeurs comme
dans nos lois ! — Ce que tu appelles politesse, toi,
n'est que de la contrainte, de l'abaissement, de la
LA VIE NOUVELLE. 29
dégradation et du mensonge. Quant à la toilette, tu
peux rencontrer demain ceux que tu as vus aujour-
d'hui les plus mal vêtus, en habit noir et cou-
verts de chaînes d'or, avec trois bagues à chaque
doigt.
— Combien coûte cette orgie ?
— Trois mille francs tout compris, mon ami, soit
environ 375 francs au cours de 1868. Ah! dame,
c'est pour cela que nous travaillons si rudement
dans le jour : nous ne vivons que pour goûter ces
jouissances.
— Et tout le monde a le moyen de se les pro-
curer.
— Beaucoup le peuvent. Ils se les donnent jus-
qu'à ce qu'ils soient ruinés, après quoi ils recom-
mencent leur fortune.
— Et en attendant quelle soit refaite, où dî-
nent-ils ?
— Il y a des hôtels-théâtres pour toutes les
bourses.
— Mais personne ne vit donc chez soi?
— Personne. La vie est devenue trop chère ; il a
fallu vivre en commun. Puis, les soins du ménage
enlevaient aux affaires un temps trop précieux.
— Cependant, la famille? les femmes? les en-
fants?
— Les enfants sont élevés par les femmes, leurs
mères. Quant aux femmes, tu le vois, elles ne sont
pas importunes.
30 PREMIERE. PARTIE.
— Mais « la société? » les femmes du monde?
la classe riche? la classe moyenne?
— Eh! Dieu, il n'y a plus rien de tout cela. Cha-
cun est riche aujourd'hui et pauvre demain. Les
fortunes se font et se défont à la minute. On n'est
capitaliste que momentanément. Il n'y a plus de
rentiers. L'hérédité des biens est abolie.
— Ainsi toutes les femmes sont ce que je viens de
voir?
— Toutes. Parbleu! puisqu'elles ne peuvent pas
travailler. »
Je poussai un rugissement.
« Et l'on ne se marie plus?
— En quelque sorte, si. On a vu des gens revenir
pendant, des mois s'asseoir à la même table auprès
de la même personne. On en a vu garder la même
compagne pendant des années. C'était bien comme
s'ils avaient été mariés, n'est-ce pas?
— Tout à fait.... Tiens, tais-toi, misérable; je ne
puis entendre un seul mot de plus. »
CHAPITRE IV
Les maisons toutes construites sur le même plan,
je l'ai dit, étaient carrées; chaque étage comptait seu-
LA VIE NOUVELLE. 31
lement quatre pièces, deux donnant sur une rue,
deux sur une autre : on pénétrait dans ces cinquante
appartements composés d'un cabinet de travail ou
salon et d'une chambre à coucher, au moyen d'un
ascenseur dont la cage était au milieu de la maison
et dont la caisse avait quatre portes coïncidant avec
celles des chambres de tous les étages. Cet ascen-
seur montait et descendait de lui-même toutes les
minutes, en sorte qu'aucun locataire rentrant dans
sa maison n'eut à attendre pour être dans son ap-
partement. La caisse de l'ascenseur était garnie de
divans.
C'est assis sur l'un d'eux que je me trouvai devant
ma porte ; Graymalkin arrêta l'appareil au moyen
d'un boulon sur lequel il appuya; nous entrâmes
chez moi; Graymalkin toucha un autre bouton et
l'ascenseur continua sa route.
Je n'étais pas trop mal installé au point de vue du
confortable. Un bon lit, un bon canapé, d'éternels
rocking-chairs, des tabourets, une toilette-commode,
quelques charnpignons-porte-manteau, des rideaux,
des portières et des tapis meublaient une des cham-
bres; dans l'autre, un bureau et quatre chaises en
natte; c'était évidemment la pièce où se traitaient
les affaires; la première était celle du repos. Le gaz
éclairait mon logis nuit et jour.
Toutefois cet appartement avait quelque chose de
déplaisant et je m'y sentais mal à l'aise. Le carac-
tère banal, c'est-à-dire le manque de caractère du
32 PREMIERE PARTIE.
mobilier, l'absence totale de goût, bien plus, le mé-
pris profond du goût, que j'entrevoyais chez celui
qui avait garni ma demeure, m'étaient antipathi-
ques. C'étaient des couleurs, des papiers et des étof-
fés qui hurlaient d'être ensemble; des dessins, des
lignes et des formes qui heurtaient l'oeil. On n'avait
été préoccupé que du bien-être; le beau, le joli,
l'élégant, l'agréable même n'avaient été pris en nulle
considération. Point d'objets d'art, d'ailleurs, ni
d'ornements; pas une corniche, pas une moulure,
pas une baguette. On sentait bien que ce n'était là
qu'un pied-à-terre où l'on faisait des affaires et où
l'on dormait, mais on l'on ne vivait pas.
Telles étaient pourtant sans aucune exception les
demeures de tous les habitants de la septième ville.
Personne, même les archimillionnaires, n'avait plus
de deux pièces : en effet, sans femmes, sans enfants,
sans amis, sans réceptions, sans réunions, qu'eus-
sent-ils fait de la troisième? Dans toutes les mai-
sons, à tous les étages, les mobiliers étaient invaria-
blement les mêmes; qu'importait? les affaires le jour,
et le soir, F hôtel-théâtre, c'était la vie de ces gens!
Je retrouvais là le même esprit que j'avais observé
dans leur toilette. Point de goût, point de règles,
point de formes, point de recherche ni de soin. On
portait le premier vêtement venu pourvu qu'il fût
commode, et frais ou chaud suivant la saison. Qu'il
fût laid ou beau, qu'il allât bien ou mal, qu'il fût
neuf ou vieux, propre ou sale, on ne s'en souciait
LA. VIE NOUVELLE. 33
guère. On le quittait par caprice, ou on le gardait
jusqu'à ce qu'il tombât en haillons. On ne portait
que des habits de confection. On s'approvisionnait
de costumes complets dans les magasins qui livraient
à tous les prix des bottes, des souliers, des cha-
peaux, des casquettes, des chemises, des cravates, des
gilets, des vestes, des paletots, etc., de toutes les
qualités.
C'est ce que m'apprit Graymalkin qui me sou-
haita le bonsoir, après m'avoir averti que j'aurais à
brosser mes habits moi-même le lendemain matin.
Le service était] organisé de la manière suivante :
Dans chaque maison étaient logés un certain nom-
bre de domestiques. A heure fixe, après le départ
des locataires, l'ascenseur les déposait dans les
chambres et ils faisaient le ménage, comme on dit.
Les personnes qui possédaient deux costumes trou-
vaient en rentrant le soir des habits brossés et des
chaussures cirées pour le lendemain. Les autres se
tiraient elles-mêmes d'affaire. On ne voyait jamais
ces domestiques-omnibus dont les gages étaient,
compris dans le prix du loyer qui était invariable-
ment de 1 9 000 francs.
3
34 PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE V
Je me réveillai sous l'impression de tristes rêves
qui m'avaient liante toute la nuit.
En allumant mon gaz, je prenais un amer plaisir
à les reconstruire, lorsque j'entendis ouvrir ma
porte. Un individu convenablement mis entra tout
droit son chapeau sur la tête. J'étais mal disposé et
j'allais lui faire quelque observation un peu sèche,
lorsqu'il m'adressa la parole :
« Imbécile d'étranger,... » me dit-il.
Je lui répondis par un fort soufflet qui l'étendit
par terre, après quoi il se releva et nous boxâmes.
Je m'aperçus bientôt que j'avais affaire à un homme
dont les muscles n'avaient reçu ni de la gymnasti-
que, ni du travail, la force que donne l'exercice ; la
blancheur de ses mains me confirma dans cette opi-
nion ; elle était conforme aux faits, car j'eus vite bon
marché de mon adversaire. Lorsqu'il eut demandé
grâce, je le priai de s'asseoir.
« Pourquoi m'as-tu frappé? demanda-t-il.
— Parce qu'il ne me plaît pas d'être appelé im-
bécile d'étranger. Et point ne le souffrirai, bien que
ce soit, paraît-il, une appellation très-usitée dans
ton ignoble pays. »
LA VIE NOUVELLE. 35
A ces mots mon visiteur parut frappé de stupé-
faction, ses yeux s'écarquillèrent, sa bouche s'ou-
vrit toute grande, et ses bras tombèrent. On m'a
dit depuis, que cet étonnement extrême avait certai-
nement dû tenir à ce qu'aucun habitant de la Sep-
tième ville ne s'était jamais imaginé que son pays
pût ne pas être l'objet de l'enthousiasme universel.
Je passai outre, et, Graymalkin entrant, la conver-
sation s'engagea (je mitige le langage bizarre, le
parler presque nègre de mes deux interlocuteurs.)
« Que me veut-il ? dis-je à Graymalkin.
— Est ouvrier; donc, travaille peu; voulait pro-
fiter de son temps libre pour faire ressortir à tes
yeux grandeur de nos institutions, pour te dégrossir,
te former, t'instruire, te réveiller, ce qui répond au
besoin des imbé...., des étrangers.
— Me former à son image, le drôle? Merci. Ex-
plique-moi seulement ce que tu entends par ces
mots : « il est ouvrier, donc il travaille peu ? »
— Facile. Aujourd'hui enfin, ouvrier content :
ouvrier travaille à peine.
— Ah ! alors il touche un mince salaire ?
— Au contraire : peu travail, beaucoup salaire.
Avions autrefois, lois anciennes (de 1 863 sur coali-
tions, de 1867 sur sociétés) en vertu desquelles ou-
vriers étaient sûrs d'être payés suivant efforts et
suivant capacité, à juste valeur de leur travail et de
leur temps. Mais cela a fini par leur déplaire; juste
valeur, ce n'était pas assez; plus que valeur, dix
36 PREMIÈRE PARTIE.
fois valeur, voilà ce que voulaient. Que firent-ils?
Firent faire bonnes lois leur permettant de s'organi-
ser, les organisant. Ainsi, dans chaque atelier, sont
associés par cotisation pour combattre patron ; tous
ateliers de toutes industries associés, entre eux; toutes
industries do toutes villes et de tous pays, associées
entre elles pour maîtriser patrons. Tous ouvriers
d'Europe organisés avec chefs et cotisations énormes.
De la sorte, si un patron s'obstine à refuser à ses
ouvriers de doubler leur salaire lorsque bon leur
semble, le chef, en vertu de son pouvoir discré-
tionnaire, le condamne secrètement à mort et le fait
exécuter clandestinement par l'un d'eux; si quelque
ouvrier refuse de s'associer, de demander double
salaire comme ses camarades, le chef le fait expé-
dier de même. Ils viennent de faire faire bonnes lois
pour éviter tout obstacle au fonctionnement de cette
organisation.
— Mais, brigands que vous êtes, dis-je en me
tournant vers l'ouvrier qui ne parut guère me com-
prendre, si un de vos camarades, besogneux, chargé
d'enfants, sans épargnes devant lui, juge qu'il est de
son intérêt de travailler pour le simple salaire, ou
bien, s'il sent que ce simple salaire est l'équitable
rémunération de son travail, et que, d'ailleurs, le
doubler serait mettre son patron dans l'impossibi-
lité de faire ses frais (de retirer la prime due à son
travail personnel, à ses connaissances et à ses rela-
tions acquises, qui sont du travail antérieur, à son
LA VIE NOUVELLE. 37
capital, qui est du travail accumulé, enfin à ses ris-
ques), si, dis-je, un de vos camarades comprend
que, pour que son patron, après avoir doublé les
salaires, ait intérêt à travailler, il faut qu'il élève le
prix de son produit et qu'il en résultera une réduc-
tion de la consommation qui pourra aller jusqu'à
la ruine de son industrie, si, satisfait, juste, sensé,
prudent, comprenant bien ses propres intérêts, dont,
au reste, il est le seul juge, il refuse de prendre part
à vos absurdes et hideuses machinations—
— A mort! dit Graymalkin. S'agit pas que tous
ou majorité soient importunés par minorité, ou
même inversement. S'agit pas d'être justes. S'agit
de toucher gros salaires. D'ailleurs, avons arrangé
tout cela : 1° enfants, ce n'est pas cela qui gêne;
2° peu importe que travail, capital et risques de pa-
tron ne soient pas rémunérés, que vende ou non—
— Comment! peu importe? Mais il fermera son
établissement et ils seront sur le pavé.
— Non; en vertu de nouvelle loi, nul patron ne
peut fermer son établissement : il faut, pertes ou
non, que fasse travailler ses ouvriers, ou du moins
les paye bien, très-bien.
— Alors, la faillite est défendue ?
— Non, mais en cas de déconfiture, tout l'actif
est aux ouvriers ; les autres créanciers se brossent
ventre. Quand circonstances de ce genre se pro-
duisent, la plupart du temps ouvriers peuvent res-
ter plusieurs mois sans travailler, avec bon argent
38 PREMIÈRE PARTIE.
en poche. Ont donc double intérêt à demander aug-
mentation de salaire : pour le recevoir, et pour rui-
ner patron. »
J'étais plus étonné que mon ouvrier ne l'avait été
quelques minutes auparavant. Je cherchai à bien
me rendre compte de la nouvelle situation écono-
mique qui s'esquissait dans mon esprit.
« Mais, dis-je, que deviennent, en présence de
votre organisation et de vos lois, la liberté de
l'individu et le libre jeu de l'offre et de la de-
mande?
— Liberté? Obligé de la sacrifier sur ces points.
N'a jamais existé de despotisme plus absolu, plus
énergique, plus cruel, plus mystérieux, que celui
des chefs des associations ouvrières ; vis-à-vis d'eux,
ouvriers et patrons sont esclaves, et eux ont droit
de vie et de mort sur ceux-ci et ceux-là.
— Autre chose : si les salaires sont exagérés, le
prix des objets manufacturés le devient aussitôt ;
or, quand tous les produits haussent de prix de
50 pour 100, si les salaires n'ont haussé que de
50 pour 100, la situation du salarié reste la même ;
il n'est pas plus riche, puisque avec deux fois plus
d'argent il ne peut se procurer que la même quan-
tité de choses.
— Sommes riches, dit l'artisan, parce que, exemp-
tés d'impôts directs, et qu'impôts indirects nous sont
remboursés sur constatation de notre consomma-
tion.
LA. VIE NOUVELLE. 39
— Peste ! vous avez bien manoeuvré ! Mais, alors,
tout le monde doit demander à être ouvrier?
— Oui, mais impossible; nos corporations pro-
scrivent de leur sein tous ceux qui n'en faisaient pas
partie il y a un an.
— On n'est pas libre d'être ouvrier?
— Non; notre nombre diminue tous les jours, et
nous nous en trouvons d'autant mieux.
— Pour le temps que cela dure. L'industrie et les
autres classes de la société doivent s'en trouver moins
bien.
Maintenant, résumons-nous, et dis-moi si j'ai bien
compris.
Les ouvriers seuls fixent le montant de leur sa-
laire.
Le patron se conforme à leur arrêt sous peine de
mort.
Tout ouvrier est obligé de faire partie des socié-
tés et de leur obéir en tout, sous peine de mort.
Qu'un patron fasse ou non des bénéfices, il ne
peut se retirer des affaires. S'il fait faillite, son actif
se partage entre les seuls ouvriers.
Les ouvriers sont exempts de tous impôts.
Nul ne peut être ouvrier que ceux qui le sont de-
puis un an.
— Parfaitement, dit Graymalkin.
De plus, les hôpitaux et autres établissements do
bienfaisance ne sont maintenant ouverts qu'aux ou-
vriers! Les institutions de charité n'existent que
40 PREMIÈRE PARTIE.
pour eux. Vivent les ouvriers ! J'ajoute que tout ou-
vrier qui a travaillé quinze ans reçoit de l'Etat une
pension de retraite de 10 000 fr.
— Soit, 12 à 1500 fr. d'autrefois, n'est-ce pas?
Ainsi ils sont arrivés à se constituer en aristocratie;
ils sont un nombre déterminé d'individus qui se
sont investis du premier des priviléges, qui se sont
exemptés de la principale charge sociale; ils se sont
affranchis des charges sans cesser de participer aux
avantages; au contraire, ils ont des avantages dont
ne jouit pas mais que paye le reste de la commu-
nauté! En dehors de la question de taxes, pour qu'ils
se gorgent d'argent, il faut que la masse des con-
sommateurs pave toutes choses à des prix factices et
exagérés, qui varient suivant leur fantaisie et leur
rapacité. Enfin, ils ont droit de vie et de mort sur
tout ce qui gène le fonctionnement des odieux abus
qu'ils ont introduits, et, sans doute, sur tout: ce qui
déplaît à leur caprice.
— C'est cela même, dit Graymalkin.
— Alors, complice de meurtriers et oppresseur
du peuple, dis-je à l'artisan, retire-toi, j'en sais as-
sez. »
Et je le jetai, tout étonné, dans l'ascenseur qui
passait.
« Ah! je ne suis pas surpris, m'écriai-je, qu'il n'y
ait ici ni capitalistes, ni rentiers, ni classe riche, ni
classe moyenne ; si les grandes compagnies sont trai-
tées par leurs employés comme les particuliers pa-
LA VIE NOUVELLE. 41
lions le sont, quel avantage aurait-on à accumuler du
capital ? Il n'y a qu'une chose à faire, c'est de le dé-
vorer; d'ailleurs, puisqu'il n'y a plus de famille....
Mais je ne peux voir en tout cela que la crise aiguë
d'une démence sans nom. Cet état de choses ne peut
se prolonger un an.
L'industrie frappée à mort dans ses débouchés,
par l'élévation des prix, dans sa production par la
paresse et l'avarice des manoeuvres et par la situa-
tion horrible des entrepreneurs (elle n'a d'égale
dans l'histoire que celle des curiales du quatrième
siècle de l'empire romain), l'égalité détruite, le peu-
ple pressuré au profit d'une seule classe, le régime
de la terreur pratiqué par cette classe contre les au-
tres et contre ses propres membres....
— Ce n'est là, dit une voix derrière moi, qu'un
des aspects de notre édifice social.
— Le citoyen 3, » me dit Graymalkin.
Je priai ce respectable vieillard de s'asseoir, et la
conversation nous ayant amenés sur ce terrain, je
lui demandai de m'exposer la situation du clergé.
42 PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE VI
Presque toujours ceux qui se disent li-
béraux, qui passent pour tels, et qui for-
ment le parti de la liberté, ont des in-
stincts et font des lois tyranniques.
Il faut adorer Dieu ou un caillou.
« La situation du clergé est bien simple, me dit-il.
« Vous savez ce qu'elle était au dix-neuvième siècle.
« Vers 1950, on imagina de lui appliquer la for-
mule : l'Eglise libre dans l'Etat libre. On avait alors
en vue de lui ôter le maigre salaire que l'État lui
donnait; en retour, et avec une certaine justice, on
l'affranchit des interdictions qui pesaient sur lui.
Ceux qui firent cela étaient sincères. Mais leurs suc-
cesseurs furent étonnés des résultats de ces mesures
et réagirent bientôt contre celles-ci et contre ceux-là.
« La piété des fidèles profitant du droit plein qui
leur était rendu de disposer de leurs biens en fa-
veur de l'Église, l'avait bientôt richement dotée en
rachetant à l'État et aux villes les basiliques et les
chapelles, puis en les entretenant avec magnificence ;
les communautés ne florissaient pas moins. D'un au-
tre côté, le gouvernement s'était retiré de l'ensei-
gnement pour plus de simplicité, et au nom de je
ne sais quelles théories de liberté et de non-inter-
LA VIE NOUVELLE. 43
vention dans les affaires « des particuliers, » (comme
si l'enseignement n'était pas une affaire d'intérêt pu-
blic), et, l'Université ayant cessé d'exister, la France
presque tout entière confia ses enfants au clergé.
« Or, on acceptait bien la formule en tant que
mots, mais point à ce qu'il paraît, quant à ses effets.
Et bientôt, toujours au nom de la liberté, il fut dé-
fendu aux riches comme aux pauvres de donner à
l'Église un million ou un sou ; pour ce qu'elle pos-
sédait déjà, on le reprit.
« Mais qu'importerait cela si l'on n'avait en même
temps interdit aux pères de famille d'amener leurs
(ils aux prêtres ou aux religieux, et défendu aux ca-
tholiques l'exercice de leur culte en public, c'est-à-
dire ailleurs dit la loi de 1978, que « dans un local
« fermé et dont rien ne révèle à l'extérieur la desti-
" nation. » On n'a pas même le droit de mettre une
croix sur la porte de la maison de Dieu.
« Hélas ! il y a comparativement peu de temps, il
se faisait dans nos temples resplendissants de ten-
tures, de tableaux, de statues, de fleurs et de lumiè-
res, un concours immense de peuple; des chants
sublimes célébraient la, gloire du Seigneur, et l'on
priait avec ferveur. On croyait alors; on songeait à
son salut; on s'efforçait de faire le bien; on s'occu-
pait du prochain, on le secourait, on l'aimait; et la
jeunesse était élevée dans ces vues.
« Aujourd'hui les seuls cultes tolérés sont ceux
de la minorité, parce qu'on ne les craint point (et
44 PREMIERE PARTIE.
pourquoi craint-on le nôtre!) ; encore se ressentent-
ils de notre triste état, et sont-ils bien abandonnés
aussi....
« Mais non, reprit-il avec animation, nous tou-
chons au terme de nos maux : l'excès du mal
tuera bientôt le mal lui-même. Le peuple ne saurait
vivre longtemps encore en païen de la décadence ;
les affaires, l'argent et le théâtre-hôtel ne lui suffi-
sent plus ; il réclamera avant peu la foi de ses pères ;
il sera affamé d'une église; les femmes reprendront
leur place, leur rôle; on reverra des épouses et des
mères, des foyers et des familles, et cent millions de
Français iront rendre grâces à Dieu dans nos cathé-
drales restituées au culte. La France est née catho-
lique, et elle mourra catholique, si tant est qu'elle
meure jamais.
— Dieu vous entende, citoyen ! dit Graymalkin ;
en attendant, elle est laniste.
— En effet, répondit 3. Et c'est le résultat de
nos lois antireligieuses et de notre scepticisme.
« Espérer, aimer, prier, croire, sont des besoins
innés chez l'homme. Il leur faut un objet. Otez-
nous Dieu, nous adorerons des fétiches ou des Ko-
rigans. Nos sentiments et nos pensées, déroutés,
sans guide, sans but, vagueront jusqu'à ce que, fati-
gués, découragés, désolés, épouvantés des ténèbres
environnantes, nous nous élancions à la poursuite
de la première apparence venue. Avec quelle joie
nous la saluerons! Comme nous la trouverons belle!
LA VIE NOUVELLE. 45
Comme elle sera bien ce que nous cherchions ! Elle
nous consolera ; nous aurons désormais une voie tra-
cée; le vide de notre âme sera rempli. Et qui alors
sera assez puissant pour en arracher cette chimère
qui nous aura fait tant de bien? Nous nous y atta-
cherons avec d'autant plus d'acharnement qu'elle
sera plus vaine, et moins acceptable au bon sens;
car, née de nous, ou du moins n'existant que par
un effort de notre volonté, nous la chérirons comme
une mère aime un enfant faible et difforme,
« Voilà pourquoi au dix-neuvième siècle, où il y
avait déjà bon nombre d'esprits irreligieux, le ma-
gnétisme, le somnambulisme, les tables tournantes
et parlantes, les frappeurs, et le spiritisme trouvè-
rent des adeptes (je devrais dire firent des victimes,
car les malheureux qui, bornés et débiles, se laissè-
rent aller à ces aberrations, tombèrent rapidement
au rang des monomanes). Voilà aussi pourquoi de
nos jours les Français en proie à une folie de la
même nature, sont lanistes.
— Qu'est-ce que ces lanistes? demandai-je après
un moment de silence pendant lequel nous nous
étions l'un et l'autre livrés au cours de nos pensées.
— Le voici, répondit-il en souriant. Deux prin-
cipes dominent leur doctrine.
« Le premier est celui-ci : la matière ne périt pas;
elle se transforme seulement.
« Le second est plus discutable. Il y a, disent les
lanistes, entre l'âme et le corps un lien si étroit,
46 PREMIÈRE PARTIE.
que, lorsque l'un fonctionne, l'autre se modifie ;
ainsi, quand je marche, mon âme entre dans un
certain état correspondant au mouvement de mon
corps; quand je pense, mon corps se modifie aussi ;
cette dernière modification consiste en ce qu'un cer-
tain fluide se dégage de la tête, siége des pensées,
ou de la poitrine, siége des sentiments; ce fluide,
composé d'éléments immatériels et d'éléments ma-
tériels, a la propriété, c'est là notre second principe,
de s'attacher par sa partie matérielle aux premiers
objets matériels qu'il rencontre, et d'y retenir sa
partie immatérielle, qui est une émanation de pensée
ou de sentiment.
" On conçoit en outre, que, si certains objets sont
habituellement exposés au fluide, ils seront plus
aptes que d'autres à se l'assimiler, et s'en satureront.
« Une petite loi accessoire qu'il ne faut pas négliger,
c'est que cette assimilation est éternelle : la partie
de l'objet qui a reçu le fluide d'une part, et les par-
ties matérielles et immatérielles du fluide, de l'autre,
ne se sépareront jamais une fois réunies; et, quelque
petites que soient les parties dans lesquelles on di-
visera l'objet, chacune d'elles retiendra la totalité
des pensées et des sentiments dont l'émanation est
passée dans l'objet que nous avons en vue.
« Cela posé, quels sont les objets qui seront appe-
lés les premiers à recevoir le fluide nousthymique?
Évidemment nos habits.
« Eh bien! supposons maintenant que vous ayez
LA VIE NOUVELLE. 47
entre les mains un morceau du casque d'Alexandre
ou de la redingote de Napoléon Ier : vous avez à
votre disposition un grand nombre de pensées et de
sentiments de l'un et de l'autre.
« Manière de s'en servir : ici intervient une autre
loi : le fluide nousthymique est transmissible. Pour
vous infuser les sentiments de César ou de Socrate,
appliquez-vous une parcelle de leur coiffure sur la
tête, ou un filament de leur manteau sur l'estomac.
Est-ce assez simple cette découverte de physiologie
transcendantale?
« Mais, direz-vous, comment se procure-t-on un
vieux galon de Louis XIV, ou une doublure du
pourpoint de Charles-Quint?
« On ne se les procure pas : on les rencontre dans
la nature, puisque la matière ne périt pas (admirez
la logique inébranlable de ces raisonnements et la
solidité de cette conclusion). Alors, direz-vous en-
core (et il n'est pas de question si artificieuse à la-
quelle les docteurs en lanisme ne puissent répondre),
alors comment sait-on qu'on est en présence d'une
molécule du manteau de Charlemagne puisque vrai-
semblablement elle s'est transformée ?
« D'une seule manière évidemment (tout ici est évi-
dent) : ou le sait en le sentant. Ainsi, vous avez sur
vous, combiné chimiquement à l'étoffe de votre pa-
letot un atome de la tunique de Ptolémée le Joueur
de flûte : qu'en résulte-t-il ? que le fluide nousthy-
mique, votre personne, et l'atome ptoléméien qui
48 PREMIÈRE PARTIE.
est dans votre paletot, se combinent; les sentiments
de Ptolémée, qui se trouvaient à l'état latent dans
votre paletot, passent dans votre coeur, et aussitôt
vous prenez du goût pour la flûte. Réciproquement,
car tout, cela est mathématique, vous vous sentez un
jour pris de passion pour la flûte : c'est que vous
avez quelque part dans vos habits, du Ptolémée Au-
létès.
« Et voilà, dit-il après une pause, voilà où nous
en sommes!
— Et lanistes? pourquoi?
— Lana, laine : c'est la plupart du temps dans
les habits, par conséquent dans le drap, dans la
laine, qu'errent les pensées des grands hommes.
— Hélas! dîmes-nous à l'unisson. »
CHAPITRE VII
C'est la science qui a développé l'in-
dustrie, qui lui a donné la puissance et
la grandeur ; l'industrie tuera la science,
et la mort de la science amènera la ruine
de l'industrie.
« Heureusement, repris-je, à défaut de la religion,
vous avez la science, qui doit nécessairement con-
LA VIE NOUVELLE. 49
tenir la raison dans ses écarts et réagir contre l'ac-
tion des niais et des charlatans.
— Ah! la science! demandez-en des nouvelles au
docteur.... Mais je suis attendu. Adieu. »
Je reconduisis Trois et reçus avec empressement
celui qui venait d'entrer et que Graymalkin me pre-
senta sous le nom du docteur 82.
C'était un petit homme à l'aspect des plus com-
muns, à la physionomie des moins intelligentes. Il
avait les mains déformées et affreusement calleuse
et noires. Voyant qu'elles attiraient mon attention,
Graymalkin me dit tout haut que le docteur était en
même temps cordonnier.
« Oui, dit celui-ci, quand ne suis ni en visite ni
en consultation, je fais des bottes. C'est même mon
principal métier. Du reste ne suis médecin que de-
puis six mois.
— Quoi! en six mois vous avez pu faire toutes
vos études? (voilà, pensais-je, un homme de gé-
nie).
— Études? fit-il d'un air ébahi. Quoi? études?
— Vous avez pu passer vos examens et prendre
vos grades?
— Examens? grades? de quoi me parlez-vous
donc? »
Graymalkin vint à son secours :
« La profession de médecin est libre. Tout le
monde peut l'exercer du jour au lendemain. C'est la
liberté : liberté pour moi de choisir ce genre de tra-
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