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La Comtesse Faustine, par Ida Hahn-Hahn. Traduction précédée d'une esquisse biographique par Amédée Pichot

De
324 pages
Michel-Lévy frères (Paris). 1864. In-18, 324 p..
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CLICHY. — Impr. de Maurice LOIGNON et Cie, rue du Bac d'Asnières, 12.
LA COMTESSE
FAUSTINE
PAR
IDA HAHN-HAHN
TRADUCTION PRÉCÉDÉE
D'UNE ESQUISSE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE
PAR
AMÉDÉE PICHOT
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1864
Tous droits réservés
A.
BISTRA
Pendant cinq mois j'ai langui sous la double affliction
de la maladie et de la privation de la vue. Pendant
cinq mois, tu as veillé sur la pauvre aveugle souffrante
avec la constance de la tendre amitié; tu l'as soignée
et consolée; tu lui as fait entendre ces paroles qui
donnent le courage et le calme; tu as essuyé les larmes
de ses yeux et les gouttes de sueur froide qui décou-
laient de son front; tu as été son oeil et son bras. Si
elle n'est pas tombée dans le désespoir et l'insensibilité,
c'est à toi qu'elle le doit, à toi seule. Voilà pourquoi ce
livre, — dont la publication a rallumé en moi une étin-
celle d'autorité morale, — portera ton nom comme
un diadème à son frontispice. Peut-être ce nom est-il
le plus brillant joyau dont il puisse se glorifier.
Tharaud, 14 août.
IDA, comtesse de HAHN-HAHN.
LA
COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN
Ida-Maria-Louisa-Frederika-Gustava, comtesse de
Hahn-Hahn, est née en 1805, à Tresson, duché de Mec-
klembourg-Schwerin. Son père, le comte von Hahn,
était officier au service du grand-duc ; mais, amateur
passionné du théâtre, il se fit directeur d'une troupe de
comédiens : c'est ce qui suffirait pour expliquer les goûts
littéraires de sa fille ainsi que son amour pour la vie in-
dépendante qu'elle avait déjà montré lorsqu'on l'a dé-
cida à épouser, en 1825, son cousin, un autre comte von
Hahn, le représentant d'une branche collatérale de la
même famille. Le bonheur de la vie conjugale ne put
longtemps satisfaire les aspirations romanesques de la
jeune comtesse, ou peut-être ce fut encore plus la faute
du mari que celle du mariage si, au bout de cinq années
de cette union, madame Ida Hahn-Hahn demanda le di-
vorce aux tribunaux. Quand elle l'eût obtenu, se po-
sant en femme incomprise et malheureuse, elle chercha
des distractions dans la vie d'auteur et les voyages. Les
premiers vers et lés premiers romans de madame Ida
Hahn-Hahn passent pour l'expression de son expérience
personnelle, mise dans la bouche de ses personnages
4 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
imaginaires. On peut supposer du moins qu'il y a tou-
jours quelque chose de réel dans ces fictions et qu'elle
s'identifie volontiers à celles de ses héroïnes qui ont à
se plaindre de leur mari ou de l'homme qu'elles aiment
sous un autre titre. Le lecteur peu charitable qui admet-
trait littéralement cette supposition faite par plusieurs
critiques, serait bien injuste s'il n'accordait pas en même
temps à l'auteur les charmes d'esprit et de beauté que ma-
dame Hahn-Hahn attribue à la comtesse Faustine, la plus
séduisante de ces femmes d'abord si adorées et puis si
fatalement trahies. Warnhagen von Enk a certes été peu
charitable en prétendant nier la fascination de ses regards
sous prétexte que la comtesse est ou a été louche. Il paraî-
trait, qu'en effet, la jeune Ida avait contracté cette dispo-
sition des organes visuels qui fait regarder de travers soit
en haut, soit en bas, soit de côté, tantôt d'un oeil, tantôt
des deux, disposition que la chirurgie appelle scientifi-
quement le strabisme, mais qui, heureusement, ne dégé-
nère pas toujours en vice incurable, qu'il dérive de la
mauvaise conformation de la cornée transparente ou
des muscles antagonistes de la vision.
Quelle que fût la cause ou l'origine de son strabisme,
la comtesse s'adressa au célèbre professeur Dieffenbach
pour y remédier et subit l'opération nécessaire. Warnhagen
von Enk ne le niait pas, mais il ajoutait malicieusement
que l'habileté de l'opérateur avait été annulée par la com-
tesse elle-même, trop impatiente pour se soumettre aux
soins exigés pendant quelque temps encore après l'opé-
ration. Louche ou non, la comtesse Hahn-Hahn, séparée
de son mari, fut bientôt adorée par un seigneur russe,
entre autres adorateurs, et n'oublions pas que la fameuse
princesse des Ursins était aussi affligée de strabisme, tuerta
comme on dit en espagnol, mot qu'un grave historien
français a eu le tort de traduire par borgne, ignorant
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 5
qu'en effet tuerta a les deux significations dans la langue
de Cervantes.
On ignore si c'est le seigneur russe dont madame Ida
Hahn-Hahn a fait le portrait sous le nom de Mario Mengen,
son héros de prédilection, mais si c'est elle-même
qu'elle a réellement peinte dans la comtesse Faustine,
elle a oublié de parler de ses yeux quand elle l'a dotée
de toutes les lumières de l'intelligence et de toutes les
grâces de la beauté physique.
Puisque nous publions ce roman, il serait superflu de
l'analyser et nous préférons, pour faire apprécier tout ce
qu'il y a de vrai talent dans l'auteur, reproduire en partie
une appréciation d'Ulrich que nous publiâmes d'après
une revue de Londres dans la Revue Britannique :
» Ulrich n'est pas un drame simple comme Faustine :
l'intérêt se divise sur un plus grand nombre de person-
nages, mais ce que le drame perd du côté de l'unité (règle
d'art qui a sa raison d'être dans les poétiques), il le regagne
par la variété.— Madame Hahn-Hahn a pris trois jeunes
filles au sortir d'une célèbre institution de demoiselles, à
Heidelberg, et elle les suit pas à pas dans la vie. La pre-
mière, Unica, fille du comte Erberg, épouse Ulrich, le
héros du roman; la seconde (Margarita), fille d'une veuve
noble et pauvre, se marie au prince Thierstein, par égard
pour la volonté maternelle; la troisième (Clotilda) de-
vient la femme du comte Oswald, afin de porter la cou-
ronne de comtesse. Cette dernière est fille d'un banquier
de Francfort.
» Comme un des mariages de la pièce récente d'Alexan-
dre Dumas fils, l'Ami des femmes, le mariage d'Unica et
d'Ulrich débute par une déclaration d'indépendance qui
ôte au mari ses droits les plus précieux. Ulrich, dont l'or-
gueil est profondément froissé, jure qu'il accepte pour
toujours l'exclusion prononcée contre lui, sur le seuil
6 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
de la chambre nuptiale. Cette résolution lui coûte peu,
car il n'a pour sa femme qu'une assez froide amitié.
Unica, au contraire, n'avait en vue, par son refus plato-
nique, que de gagner le coeur de son époux. Malheu-
reusement pour elle, elle n'avait pas calculé les consé-
quences d'une première passion qui avait laissé des
traces ineffaçables dans ce coeur blessé, et dont elle
apprend trop tard les détails. Unica a une rivale, mais
ce n'est pas une femme de chambre comme celle de
madame de Simerol dans l'Ami des femmes.
" Ulrich avait un jour rencontré sur le lac de Côme une
charmante inconuue nommée Mélusina, et fort épris
d'elle, il s'était vu payé du plus tendre retour. Au bout
d'un mois, cette passion mutuelle avait fini brusquement,
comme un songe. Mélusina avait disparu, défendant
à Ulrich de chercher à la connaître ou à suivre ses
traces. Ayant obéi à cette injonction, Ulrich ne la re-
trouva que quatre ans plus tard dans les rues de Berlin,
avec un enfant qu'il supposa être le sien. Il apprit alors
seulement, et lorsqu'il se présenta devant elle, que l'idole
de son coeur était tout simplement la maîtresse d'un di-
plomate.
» Cette déception, qui ne devait pas trop surprendre
Ulric s'il avait tenu compte de certains précédents, lui
avait laissé dans le coeur une mélancolie dont Unica aurait
dû le guérir à force de tendresse, loin de le rebuter par
une fausse indifférence. Elle s'en aperçoit et ne tarde
pas à regretter sa pruderie romanesque. Les choses vont
assez bien jusqu'au moment où elle mène son mari chez
le prince Thierstein, et où il se trouve en face de Marga-
rita. Jugez de sa stupeur : il retrouve dans cette jeune et
brillante princesse le portrait vivant de Mélusina, mais
une Mélusina tout à la fois pure et charmante, honorée
et admirée, séduisante et chaste.
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 7
» Une intimité, disons mieux, un véritable amour dont
les détails remplissent la plus grande partie du livre,
s'établit entre eux pendant quelques mois ; ils sentent
enfin qu'ils risquent de devenir tout à fait coupables s'ils
ne renoncent aux douceurs périlleuses de cette affec-
tion. Margarita éloigne Ulrich et lui ordonne d'attendre
qu'elle le rappelle pour reparaître à ses yeux. Ulrich
écrit bientôt à son adorée; sa lettre tombe entre les
mains du prince, qui renvoie sa femme. Margarita
se retire avec son enfant dans une chaumière de la
Suisse.
» Ulrich, ignorant les conséquences fatales de son
étourderie ; et irrité du silence de Margarita, prend laré-
solution de voyager pendant quelques années. Avant son
départ, il propose à Unica de divorcer. Elle refuse
provisoirement, mais il reste convenu que si, après trois
années d'épreuve, son mari n'a pas changé d'avis, elle
n'opposera aucun obstacle à leur séparation. Ulrich s'é-
loigne donc, et pour se distraire de Margarita, il se dé-
clare l'amoureux protecteur d'une cantatrice; puis il
passe,quelque temps auprès de la comtesse Ilda Schon-
holm. C'est encore là une de ces figures ambiguës dans
lesquelles on a voulu reconnaître un personnage réel.
La comtesse Ilda serait l'idéal de Grafin Ida Hanhn-
Hanhn cherchant à poétiser les bas-bleus allemands. »
Dans ce portrait, et à propos des pieds de la comtesse
de Schonholm, la comtesse Hahn-Hahn a inventé une
théorie qui nous paraîtrait paradoxale si nous n'avions
quelquefois admiré les jolis pieds nus de la célèbre ma-
dame Récamier dans son portrait peint par Gérard :
« Les pieds ont beaucoup plus de physionomie que
les mains; les mains sont si maltraitées, si déformées
parla coquetterie, elles subissent tant d'altérations arti-
ficielles, elles sont si fatiguées par l'exercice de certains
8 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
arts — le piano, par exemple, transforme les doigts en
autant de boutons de porte — qu'elles conservent rare-
ment leur forme naturelle , et quand cela se rencontre,
il n'en résulte jamais ce qu'on appelle généralement une
jolie main. Une jolie main est potelée, ronde, lisse, blanche
comme du marbre et veinée de bleu. Je la déteste ainsi : le
frisson me prend à la seule idée de la toucher. Elle a, ce
me semble, la douceur hypocrite du serpent; elle accuse
ce sang froid qui distingue les poissons; et je me
figure quelquefois que les oies, si elles n'avaient pas
d'ailes, seraient pourvues de pareilles mains. Le pied,
au contraire, gagne à demeurer ce qu'il était. Une prin-
cesse peut le gâter par excès de soins; une paysanne par
excès de négligence : mais encore faut-il cependant
qu'on le laisse en état de porter le corps et que la co-
lonne ait sa base proportionnée. De plus, son allure et
sa tournure restent en harmonie avec le caractère d'un
chacun. Si j'avais le goût des systèmes sérieux, j'oppo-
serais celui-ci à la crânologie. » La comtesse Hahn-Hahn
aurait mieux dit en faisant de son système la contre-
partie de la chiromancie.
» Revenons à Ulrich, qui commence à être ennuyé de
sa chanteuse, quand il apprend par une lettre signée
Mélusina, que Margarita, compromise et abandonnée à
cause de lui, réside maintenant non loin de Vevay. On
découvre alors que Margarita et Mélusina sont soeurs;
Mélusina était tombée au rang des femmes déclas-
sées, après un premier amour indignement trahi. Elle
s'est retirée chez Margarita. Ulrich ne perd pas une mi-
nute, il quitte Stockholm, se rend chez Unica, dont il
obtient le consentement au divorce qu'il médite, franchit
en poste la distance qui le sépare de Vevay, et arrive
auprès de Mélusina mourante, dont Margarita va fermer
les yeux. Avant d'expirer, Mélusina saisit la main
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 9
d'Ulrich et la place dans celles dé Margarita, bénissant
ainsi leur union future. »
Avant de nous scandaliser de cedénoûment, n'oublions
pas que les usages et la loi autorisent en Allemagne le
mariage entre belle-soeur et beau-frère, après la mort
de la première femme. De même pour le divorce. Il est
d'un usage journalier dans les États de la Confédération.
Le code prussien surtout le facilite à un point remar-
quable, en reconnaissant quinze causes pour lesquelles
on peut solliciter l'annulation du noeud conjugal. Une
seule suffit, et nous trouvons dans le nombre : l'in-
fidélité d'un des époux, l'incompatibilité d'humeur, le
consentement mutuel, etc. Aussi compte-t-on, bon an
mal an, plus de cinq cents divorces seulement à Berlin,
bien que la mode, plus morale que la loi, ait proscrit
dans les hautes classes le recours à ce dénoûment
judiciaire dans les ménages désunis. C'est le cas de re-
marquer ici que la comtesse Hahn-Hahn a pu y avoir
recours elle-même sans trop scandaliser ses amis.
Cette circonstance atténuante du moins n'a jamais été
invoquée par la comtesse Hahn-Hahn. Soit comme femme,
soit comme auteur, sa prétention est de s'être toujours
affranchie des modèles et des règles, d'être restée indé-
pendante du qu'en dira-t-on et de n'écouter que son génie
original dans ses études de sentiment, ses peintures de
moeurs, ses analyses de caractères et surtout dans les solu-
tions qu'elle propose pour résoudre tous les problêmes
de la vie sociale comme tous ceux de la vie domestique.
On retrouve cette philosophie dans Faustine, aussi bien
que dans Ulrich, dans Cecil aussi bien que comme dans
Sigismond Forster — ses quatre principaux romans.
Mais pour se faire une idée plus exacte de cette indé-
pendance d'opinion et de cette spontanéité de sympathie
ou d'antipathie qui la distingue de là plupart des roman-
1.
10 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
ciers allemands, il faut lire ses impressions de voyages
qui participent beaucoup de la nature des Mémoires.
Nous allons en reproduire quelques extraits dans notre
rapide esquisse.
Ce fut après avoir été opérée par Dieffenbach que la
comtesse de Hahn-Hahn alla passer à Nice l'automne
de 1840. Elle y resta l'hiver entier, parcourut au prin-
temps le Midi de la France, et se rendit à Barcelone ; de
là, sur un des paquebots à vapeur qui font régulière-
ment ce trajet, elle longea par mer les côtes d'Espagne,
s'arrêtant sur tous les points dignes de sa curiosité, péné-
trant même dans l'intérieur de la Péninsule pour voir
Séville, Grenade, Lisbonne, etc., etc., pérégrination où
elle suivit les traces du Childe-Harold de lord Byron. —
A chaque halte de ses excursions, elle écrivait à sa mère,
à sa soeur, à son frère, à une de ses amies ( la comtesse
Schonburg-Wecheslburg ), une série de lettres familières,
qui ont été depuis imprimées la plupart sous le titre du
Reisenbriefe. Soit qu'elle n'eût pas l'idée que cette corres-
pondance formerait peu à peu un volume capable de tenter
un éditeur, soit qu'elle préméditât elle-même de prendre
le public pour confident, cette préoccupation n'a pas nui
au naturel et à la grâce de ses épanchements épistolaires.
On en jugera par quelques fragments pris au hasard.
Dans les premières lettres datées de Nice, on trouve une
satire de cette ville rendez-vous de frileux, d'invalides,
de malades plus ou moins sérieux.
« En arrivant, dit la comtesse, mon premier cri fut :
la seule chose qui me plaise ici, c'est d'y trouver le
terme du voyage? Après un mois de séjour, je ne chan-
gerai pas grand chose à cette épigramme. La fatigue et
l'ennui l'avaient dictée en partie, sans aucun doute,
mais aussi l'aspect de Nice, qui séduit peu au premier
abord le convalescent qui y vient chercher une existence
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 11
facile et reposée. Ce n'est pas une ville faite, c'est un
embryon de ville, un plan ébauché, à demi réalisé, avec
tous les inconvénients dont un seul me met au désespoir :
la poussière, le désordre, les ânes, les maçons, tout ce
qui fait du tapage et tout ce que je hais. A l'étranger qui
cherche un chez soi tranquille, chacune de ces immenses
casernes qu'on appelle des hôtels garnis offre cinquante
logements publics. Les indigènes de cette contrée ne
veulent chez eux que des régiments de pensionnaires,
et bâtissent en conséquence. Leurs espérances ambi-
tieuses se réalisent peu cette année. On craint la guerre
et le voisinage dangereux de la frontière française. Rien
de plus triste que de voir, par suite de ces appréhensions,
ces auberges monstres avec les deux tiers de leurs volets
fermés. Le spectacle a quelque chose de sinistre; il faut
y ajouter la désolation des terrains environnants, pré-
parés pour la bâtisse, et, en attendant, envahis par des
murs inachevés, des palissades immondes, des lacs de
chaux, des tranchées sablonneuses. Vous me direz que la
mer est là, je ne saurais le nier ; mais j'ai en aversion de
m'aggréger à une multitude inconnue, d'entendre danser,
valser, chanter au-dessus, au-dessous de moi, et rire dans
la pièce contiguë à celle où je travaille ; d'être mêlée,
bon gré mal gré, aux distractions de mes colocataires.
Je suis pareille à l'oiseau des forêts qui chante volontiers
pour égayer les fraîches ombres, et qui ne s'enquiert pas
si le plus humble piéton prête l'oreille à son chant, mais
qui n'en vit pas moins pour lui-même, et se cache à tous
les regards. — De plus, j'ai dû renoncer au voisinage de la
hier, à cause de mes pauvres yeux que le miroitement des
vagues éblouit et rend plus malades. Quand le soleil verse
ses rayons sur cet azur semé de paillettes étincelantes,
il m'est impossible d'y arrêter un instant ma vue sans
d'insupportables douleurs. Aussi, par ces jours dorés où
12 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
le ciel, la terre et l'eau semblent rivaliser d'éclat, je
cherche dans la plaine les sentiers creux, le lit des ruis-
seaux desséchés, et je passe d'un jardin à l'autre, sans
quitter l'ombre des haies fleuries. Par bonheur, il vient
de temps en temps un jour de uacre — qui serait chez
nous un jour de plomb — où je puis me livrer à ma ten-
dresse pour la Méditerranée. Alors une brise humide et
vaporeuse éteint à demi les splendeurs du ciel, on ne
voit plus le soleil, dont la tiédeur se fait encore sentir.
C'est la lampe cachée dans un globe d'albâtre. Il argente
faiblement les contours du paysage. Malheureusement,
ces jours-là il tombe quelquefois de la pluie, et en pareil
cas on ne peut rien faire, ici ou ailleurs, que de se rouler
sur soi-même comme l'oiseau dans son nid, et d'y rester
tapi, comme le rat dans son trou. »
Peu à peu, Nice est vue avec plus de faveur et la ré-
tractation suit l'accusation d'une page à l'autre.
« Après tout, Nice est construite dans un délicieux coin
de terre; baptisez-le verger, potager même, si vous
voulez; mais pour nous autres gens du Nord, le voisi-
nage des plantes poétiques que produit le Midi prête
quelque noblesse aux plus humbles légumes. L'oranger
borde les carrés de laitues et d'artichauts; la vigne étale
ses pampres sur les allées au bord desquelles le navet
et l'oseille poussent en abondance. Il y a d'élégantes
campagnes où le jasmin et la rose suppléent la vigne,
et tout au moins se mêlent à ses rameaux diffus, tandis
que les planches du jardin, au lieu de choux et de salade,
vous offrent un parterre de fleurs. Il est vrai que, grâce
à l'inexpérience insouciante des horticulteurs indigènes,
les plantes utiles n'ont pas un aspect très-satisfai-
sant. »
M. Alphonse Karr, le jardinier humouristique n'était
pas encore là pour offrir un de ses bouquets parfumés
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 13
à la comtesse ou lui faire faire, en botaniste galant, la
promenade autour de son jardin. Au bout de six mois,
elle quitta Nice sans y avoir perdu son temps, s'il faut
la croire à la lettre quand elle nous dit que pendant ces
six mois, elle écrivit un roman, apprit l'espagnol, lut
une vingtaine d'ouvrages historiques, et — ce que
n'oublie jamais une bonne ménagère allemande— elle
se tricota douze paires de bas.
Ce fut le printemps qui lui inspira, dit-elle, un besoin
irrésistible de changer d'air et d'agrandir la sphère de sa
vie morale. Elle se rendit à Marseille. Or, Marseille,
c'était la France et jamais Allemande n'eut l'antipathie de
la France, de la belle France, au même degré que l'au-
teur de Faustine !
« Je suis donc en France! s'écrie-t-elle; le ciel sait
ce qu'il en adviendra, car je hais la France, je hais son
esprit vaniteux, fanfaron, insolent, superficiel; en un
mot, je hais le caractère national des Français. Je suis
d'un caractère doux et humain, mais chez moi l'amour
et la haine priment toute autre considération. »
Cette déclaration est répétée par elle en un distique
dont nous ferons ce quatrain :
Je ne sais pas aimer ni haïr faiblement.
A ce vers dont je fais volontiers ma devise,
J'ajouterai pour complément :
« Ma haine et mon amour parlent avec franchise. »
« Peut-être, dit-elle encore ailleurs, ne vous en doutez-
vous point, mais je suis, croyez-m'en, très-charitable et
très-humaine; un homme, quel qu'il soit, et de quelque
part qu'il vienne, aura toujours à mes yeux sa valeur
individuelle. S'il n'existe entre nous aucune raison de
sympathie, je n'en ferai certes pas mon ami, mais ses
opinions et ses vues ne m'en seront pas moins respec-
14 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
tables. Sans parler de l'estime que j'aurai toujours pour
un être humain, en songeant à la parcelle divine dont
il est dépositaire, je me sens disposée à recueillir toutes
les notions qui me manquent, et que les plus ignorants
peuvent en certains cas me fournir. Que si vous me parlez
au contraire d'un être collectif, d'une nation, d'une so-
ciété, d'un parti, je trouve impossible de n'avoir pas, à
l'instant même, pour ou contre, un attrait, une anti-
pathie.
».... Les Français savent comment la gloire s'acquiert :
le nier serait absurde; mais la gloire n'est pas l'hon-
neur. Par ce dernier mot j'entends la dignité réelle, la
force morale, le respect pour les droits d'autrui, la fer-
meté dans le mal heur. Connaissent-ils cet honneur-là? «
Un des griefs de la comtesse contre la France de 1840
était le gouvernement parlementaire qu'elle regardait
comme une dangereuse importation du libéralisme bri-
tannique.
« Depuis vingt-cinq ans et plus, dit-elle, le monde n'a
guère fait que semer des constitutions de tous côtés, à tort
et à travers, mais ne donnant jamais à la plante le temps
de porter ses fruits. On parle de l'Angleterre ! l'Angleterre
est une république aristocratique dont le coeur et les
nerfs sont dans la chambre des lords, avec ses nobles
traditions, sa richesse immense, ses grands noms histo-
riques et ses vastes propriétés territoriales. Or cette aris-
tocratie a toujours eu le bon sens et la prévoyance
d'infiltrer dans ses veines, pour y faire couler un sang
plus généreux, tout ce que le pays intellectuel produisait
de forces éminentes, d'esprits supérieurs, de facultés à
part. Mais pour de telles institutions il faut une éduca-
tion nationale : il faut d'ailleurs qu'elles naissent
des besoins mêmes et des voeux d'un peuple ; il leur
faut enfin le temps de mûrir et de prendre racine. On ne
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 15
les fait pas coudre par un étranger, on ne les endosse
pas comme un habit neuf, le jour où la fantaisie en vient à
quelques législateurs. Donnez des Chambres à un pays
qui doit tendre à influer sur la politique européenne,
et vous les verrez, à l'instar des Chambres françaises, se
composer d'hommes qui tous veulent être rois, et dont
chacun fait de sa canne un sceptre. Et ceci ne serait pas
du despotisme? Où donc est le progrès? Où le profit?
Est-ce que de pareilles Chambres sauront jamais se main-
tenir dans leur sphère légale? Est-ce qu'elles représen-
tent réellement les intérêts, les besoins, les voeux de la
nation?. La question du jour, par exemple, est celle des
fortifications que l'on élève autour de Paris. Causez-en
avec les Français de toutes les opinions, de toutes les
nuances d'opinions — et nous en avons ici à choisir,
— pas un n'est partisan de cette mesure; pas un, si ce
n'est quelque écervelé d'officier qui rêve la guerre et ses
chances d'avancement. Ceux qui n'aiment pas à blâmer
tout haut les actes du gouvernement haussent les épaules
et se taisent. A présent dites-moi, s'il vous plaît, ce que
signifie une représentation nationale qui s'amuse à voter
des millions par centaines — absolument comme s'il
en pleuvait — et cela pour un objet qui n'importe en
rien aux intérêts du pays. Faites de Paris une forteresse,
et le gouvernement sera une dictature, soit que la répu-
blique y tienne son sénat, soit que la monarchie y règne
sur son trône. »
Gomme pendant à la description de Nice, nous allons
donner celle d'Avignon qui, malheureusement, n'est pas
très-inexacte. Depuis l'expulsion du légat du pape (1791),
encore qu'on en ait fait un chef-lieu de département,
la cité Sonnante de Rabelais, vendue en 1348 par
Jeanne de Sicile, n'a jamais retrouvé son ancienne
splendeur. Le palais papal a été métamorphosé en ca-
16 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
serne, les cloîtres en réceptacles fermés, où l'on entasse
les décombres de toute espèce qui, sans cela, obstrue-
raient la voie publique. Il paraît que la comtesse était
descendue à l'hôtel d'Europe, celui où se passa la petite
comédie qui fournit à Desforges le sujet du Sourd ou
l'Auberge pleine.
« Hier soir nous parcourûmes la ville, et je n'ai jamais
contemplé une image aussi complète de la décompo-
sition qui peut sourdement miner une cité jadis flo-
rissante. On rencontre à chaque pas de petites maisons
sans fenêtres et de grands bâtiments dont les portes ont
été murées. Le vent, en passant sur les vieilles tours
délabrées, renverse des pans de maçonnerie, et ces
avalanches de pierres tombent sur de misérables de-
meures adossées aux donjons féodaux. Les magasins
sont d'une malpropreté révoltante; tout a l'aspect et
pour ainsi dire l'odeur des spectres. Je m'arrêtai devant
une échoppe de librairie pour y chercher une vieille
édition de saint Augustin que, par parenthèse, je n'y
trouvai pas ; mais, pendant cette recherche, la nuit vint,
et pas une lumière ne brilla derrière les fenêtres qui
nous entouraient. Les passants étaient rares et mal vêtus.
A chaque coin de rue quelques femmes, enfoncées dans
des capuchons, rôdaient autour de nous, et nous
harcelaient pour obtenir « la charité. » Je revins en
toute hâte à l'hôtel. Là, dans ma grande cheminée de
marbre noir, brillait un grand feu qui n'était pasencore
éteint à l'heure où je me couchai. Il envoyait sous
mes rideaux cramoisis des ombres noires, des rayons
sanglants, qui m'aidaient à évoquer l'image de tant
d'hérétiques revêtus du san-benito, de tant desorciers su-
bissant les tortures de l'inquisition ou mourant de faim
dans les oubliettes du palais papal. Je pensai ensuite à
tout le sang versé dans les rues d'Avignon pendant l'ère
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 17
républicaine, et enfin — dernier fantôme de cette lugubre
procession — au maréchal Brune, assassiné en 1815
dans l'hôtel qui fait face à mes fenêtres (1). »
Il est certain qu'Avignon prête merveilleusement par
ses chroniques à ces évocations que Charles Dikens a
renouvelées dans le journal de son voyage en Italie.
L'inquisition y brûla ou tortura mainte victime, mais la
révolution de 93 jura de rivaliser avec elle. Dans une
seule rue — une ruelle étroite — Jourdan coupe-tête fit
fusiller, en un jour, trois cents suspects. En même
temps on guillotinait non loin de là, dans une tour du
palais des papes, et deux cents malheureux teignirent
les murailles de leur sang, qui débordait les créneaux.'
On en voit encore l'empreinte, qu'un recrépissage mu-
nicipal aurait dû effacer depuis longtemps ; car le tou-
riste frémit quand on lui explique cette longue traînée
noirâtre qui sillonne depuis cinquante ans le granit
souillé. Elle est passée à l'état de curiosité historique,
et peut-être l'entretient-on avec le même soin que ce
(1) Ce nom évoqué par la comtesse nous rappelle — et nous
aimons à mentionner ici une expiation nationale — que grâce
à l'activité de quelques citoyens vraiment soucieux de l'honneur
français, la mémoire longtemps insultée du maréchal Brune
est entourée maintenant d'hommages qu'elle mérite. Le 2 oc-
tobre 1841, la statue de l'illustre victime fut inaugurée à Brives
en présence d'un immense concours de peuple, et sa vie ra-
contée par plus d'une voix éloquente. Nous pouvons désigner,
comme le plus actif promoteur de cette espèce de réhabilitation,
N. F. Marbeau, le fondateur des crèches que nous avons sur-
nommé un Saint-Vincent de Paul laïque.
L'assassinat du maréchal Brune eut lieu dans l'hôtel du
Palais-Royal situé, en effet, de l'autre côté de l'hôtel d'Europe.
Nous renvoyons le lecteur à notre volume intitulé les Arlesiennes,
où il trouvera peut-être quelques révélations nouvelles sur le
dernier acte de cette tragédie.
18 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
plancher d'Holyrood, où Rizzio laissa son tragique
souvenir.
Les ciceroni avignonais montrent aussi aux touristes
un grand donjon à demi écroulé,' qui passe pour avoir
été la prison de Cola Rienzi ; mais il est difficile de vé-
rifier l'authenticité de cette tradition. Qui le croirait? La
noble voyageuse semble moins plaindre les prisonniers
des inquisiteurs et les victimes des bourreaux révolu-
tionnaires que la malheureuse France constitutionnelle
de 1840, « ce peuple, dit-elle, à qui l'on donuait au lieu
de pain, des journaux. » Choquée de tout ce qu'elle voit,
de tout ce qu'elle entend, de tout ce qu'elle lit à Avignon,
elle s'en prend au clergé catholique, lui-même, des mi-
sères de l'ère libérale. La messe du jeudi saint, dite par
l'archevêque, en présence de cent femmes déguenillées
et d'autant de marmots bruyants, lui sert de motif pour
faire le procès de la civilisation, du progrès, de la liberté
de la presse. L'Espagne la charme, comme plus pittores-
que et moins libérale que la France de Louis-Philippe ;
mais elle cherche querelle à Isabelle II quand, de l'autre
côté des Pyrénées, elle ne trouve (en 1840) ni chemins
ordinaires bien entretenus ni chemins de fer. Cependant
quand elle a pris son parti des cahots, elle admire
la dextérité du mayoral, ses conversations avec Paja-
rito, Galanda, Amorosa, chevaux et mules bien-aimés,
l'agilité de l'intrépide zagal, la démarche ferme et
fière des paysans, la calme beauté des fileuses devant
le seuil des cabanes blanches.
A Barcelone, rien ne frappe plus vivement la compa-
triote de Luther que l'absence complète de cette dévotion
qu'elle s'était préparée à trouver partout dans le
royaume' catholique par excellence. Après avoir assisté
au service divin dans la cathédrale à peu près déserte,
elle nous dit :
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 19
« On dirait — c'est la comtesse qui parle — on dirait
que la dévotion silencieuse ne suffit point à ce peuple
sensuel, qu'il lui faut la pompe des cérémonies, non
pas encore tant pour l'édifier que pour l'attirer par le
charme du plaisir physique. Si j'avais passé ici la semaine
de la Passion, j'aurais assisté à un spectacle qui se re-
produit avec toute la splendeur possible dans toutes les
villes catalanes, et qui met en mouvement des popula-
tions entières. Toute l'histoire de la Passion, telle qu'elle
est rapportée par les saintes Écritures, a été mise en vers
et se joue sur un théâtre public. C'est un reste des anciens
mystères et des autos sacramentales, sauf que tout per-
sonnage grotesque, tout gracioso en est exclu. De cette
façon, le drame sérieux ne s'interrompt pas un instant ;
aucune bouffonnerie basse et vulgaire ne défigure les
paroles sacrées de la Bible. Au reste (ces mots sont en
français dans l'original), les acteurs étudient leurs rôles
comme pour une pièce profane : les décors, l'effet scé-
nique sont calculés au même point de vue. On distribue
les rôles suivant le physique ou le talent spécial de cha-
que acteur. Il faut de toute nécessité que le Sauveur soit
un joli garçon, pourvu d'une belle barbe noire. Judas ne
saurait manquer d'être roux, ni les Saintes Femmes
d'avoir d'agréables figures. A Tarragone, il y a deux ans,
le rôle du Christ fut confié à un galérien, à cause de ses
beaux traits et de son talent pour la déclamation. Mais
comme on craignait que la foule enthousiasmée ne se
soulevât pour faciliter son évasion du théâtre, la ville
dut fournir caution et s'exposer à perdre, le cas échéant,
une somme considérable. Le drame sacré eut un succès
prodigieux, et quand le rideau fut tombé sur les gloires
de la Résurrection, le condamné rentra dans sa prison,
escorté par une foule émue, qui applaudissait et pleu-
rait. Le même soir, une modiste et une blanchisseuse
20 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
représentaient, l'une la Vierge Marie, l'autre Marie-
Magdeleine, et l'on m'assure que la descente de la croix
— au moment où la victime divine était couchée sur
les genoux de sa mère — fut un tableau salué par des
applaudissements unanimes. »
On suivrait volontiers la noble voyageuse à Valence,
Alicante, Carthagène, Alméria, Gibraltar et Cadix, où
elle débarqua successivement, mais à présent que le lec-
teur sait que madame Ida Hahn-Hahn a, comme madame
Dudevant, non-seulement publié des romans peu ortho-
doxes sur la question du mariage, mais encore ses Lettres
d'un voyageur, il comprendra plus facilement qu'en An-
gleterre et en Allemagne, les critiques l'aient surnommé
le Georges Sand allemand.
Les comparaisons sont odieuses a dit un moraliste, il
a raison dans ce sens que l'on est offensé d'être comparé
à plus faible que soi. Je ne crois donc pas que madame
Ida Hahn-Hahn en ait voulu à ceux qui l'ont appelée la
Georges Sand de l'Allemagne. Quant à notre célèbre
compatriote, elle ne peut nous en vouloir si nous avons
autrefois admis dans la Revue Britannique un parallèle
emprunté à une revue de Londres qui faisait plutôt res-
sortir les contrastes que les analogies des deux portraits
mis en regard par le critique anonyme. Nous oserons donc
reproduire encore ici ce parallèle littéraire, sans prétendre
nous l'approprier et nous en rendre solidaire, quoique
nous pensions devoir le modifier en le condensant. Nous
laisserons d'abord de côté les coïncidences purement
biographiques, les mêmes infortunes conjugales, ici une
séparation, là un divorce, etc. Au point de vue littéraire
même, chacune de ces deux femmes de génie a composé
certains ouvrages qui échappent à tout rapprochement
avec certains ouvrages de l'autre.
Le critique anglais convient même que bornât-on la
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 21
comparaison aux romans où elles font de leurs héroïnes
les interprètes philosophes d'un paradoxe relativement
au mariage et à l'amour, il faudrait encore signaler les
différences essentielles.
« En général, sous le masque de la fiction, l'auteur
d'Indiana, de Jacques, de Lélia, déguise des attaques in-
directes contre les lois, les règles, les usages convenus.
Presque jamais il ne rend les malheureux responsables
de leurs souffrances. S'il s'agit d'un pauvre il est victime
d'une injustice sociale ; si c'est d'un riche, il souffre en
vertu de certaines tyrannies mondaines, de certaine mo-
rale artificielle. L'opinion publique plus éclairée guéri-
rait' les trois quarts de nos misères, et c'est la société, ce
sont ses faux jugements que Georges Sand rend respon-
sables des vices individuels partout où il est forcé de les
reconnaître. »
Ici, le critique se croit en droit de faire remarquer
qu'il ne faut pas le confondre avec ce puritain qui ne
voyait dans madame Georges Sand qu'une espèce d'anté-
Christ féminin :
« Nous rendons volontiers justice à ses vastes aperçus,
à ses ardentes sympathies, à sa haine du mal, à sa soif
de vérité. Nous y regarderons à deux fois avant de pro-
noncer contre lui l'anathème banal qui le range parmi
les écrivains immoraux. Même alors que ses moyens
sont mal choisis, son but est noble. Il égare quelquefois,
mais dans une sphère toujours élevée, et jamais on ne
lui voit perdre de vue ce fondement essentiel de toute
morale, l'importance du dévouement à autrui, la néces-
sité d'une mutuelle indulgence, l'esprit de charité qui
console, guérit et pacifie. C'est pourtant une dangereuse
doctrine à répandre, que celle qui contredit les arrêts
du monde et s'attache à montrer l'erreur ou la fatalité
partout où le monde voit le crime. Bien qu'il soit vrai
22 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
d'affirmer que par la souffrance, longtemps et patiem-
ment supportée, l'âme s'épure et se fortifie, nous ne
connaissons pas beaucoup de stoïciens assez détermi-
nés pour apprécier les paroles de Lélia recommandant
Trenmor à Sténio : Ecoutez, jeune homme, il a mbi
cinq ans de travaux forcés ! »
Le critique ne s'arrête donc pas à discuter cette doc-
trine ni à identifier Lélia avec Georges Sand ni Trenmor
avec un des socialistes qui ont vécu dans son intimité;
mais passant à la comtesse Hahn-Hahn, il prétend qu'elle
professe et fait professer à Faustine une toute autre doc-
trine que celle de l'amie du galérien. Ce qui ne l'empêche
pas de comprendre aussi bien que personne les fréquentes
iniquités de l'opinion, et de s'insurger avec des cris de
désespoir contre la monotonie de la destinée humaine.
« Madame Hahn-Hahn, dit-il, a la conviction que ce
monde-ci est un lieu d'épreuves, une espèce d'arène où
les meilleurs et les plus sages ne font que jouer avec
leurs projets, comme les enfants avec le volant qu'ils
chassent en sens inverse. La comtesse met le bon-
heur de l'homme au rang de ces chimères qu'on est
toujours à la veille d'atteindre; mais qui nous échap-
pent toujours. Le jeune homme est à plaindre parce
qu'il ne peut anticiper sur l'avenir, l'âge mûr parce qu'il
ne peut renouveler le passé. La Providence insondable
en ses desseins, a voulu que la réalité trompât toujours
l'espérance et que les plus vives joies s'éteignissent dans
la satiété. La comtesse ne dit pas que nos coeurs soient
fatalement mauvais, mais qu'ils sont fatalement va-
riables : sa conclusion n'est pas qu'il faille céder à
leurs impulsions capricieuses, mais au contraire elle
conseille de les tenir en bride, et pour cela elle ne
sait qu'un moyen efficace : la pratique des devoirs inté-
rieurs, qu'elle appelle à bon droit le meilleur des cal-
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 23
mants moraux. Un de ses personnages les plus excen-
triques, Ulrich, dont elle fait un type d'artiste, s'interdit
d'attribuer aux lois du mariage, aux règles constitutives
de la société, le trouble de la pensée, l'inquiétude et le
malaise de son âme : il écrit à un de ses amis :
« Vous m'avez dit que vous, aviez expérimenté la pas-
sion ; mais dites-moi, l'avez-vous poursuivie, ou pour
mieux parler, vous a-t-elle poursuivi jusqu'à la désor-
ganisation, jusqu'à la paralysie incurable de votre être
moral? Dites, est-ce un malheur particulier à moi, ou
bien est-ce une misère commune à tous les hommes de
coeur, que de se voir étreints et broyés par ce boa? J'ai
des moments de révolte contre moi-même, où je vou-
drais à tout prix briser le joug que ma faiblesse m'im-
pose; ma faiblesse, dis-je, puisque d'autres après l'avoir
porté, le secouent : telle est aujourd'hui ma disposition.
Ma conduite, en somme, me paraît indigne d'un homme
digne de ce nom. Je me demande : n'existe-t-il donc
plus ni mérites ni distinctions? n'existe-t-il donc plus
d'amis ou d'amies, en compagnie desquels et pour les-
quels la vie peut avoir son utilité, ses compensations,
peut-être même son attrait? N'ai-je pas mon beau Ma-
lans (1) sur le beau rivage du Rhin, et ce riant domaine
ne suffit-il pas aux besoins de la vie domestique, et à
toutes les exigences de la vie extérieure? Ne le retrouvé-je
pas rempli des souvenirs de mon père qui aimait ce sé-
jour et s'était plu à l'orner, en mémoire des jours heureux
qu'il y avait passés avec l'excellente femme à qui je dois
le jour? Moi-même n'ai-je pas une compagne aimable et
belle dont je ferais avec quelques soins la meilleure des
femmes, la plus tendre des mères? Ne faut-il pas une in-
concevable perversité, un aveuglement coupable, pour
(1) Une maison de campagne.
24 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
négliger tant d'éléments de bonheur et ne pas savoir se
préparer un avenir à l'abri de tout orage? Ne devrais-je
pas une fois pour toutes reprendre possession de moi-
même et de mon coeur, rappeler mes voeux errants et
dispersés, changer en réalités faciles mes rêves décevants;
des plaines du Don revenir au Rhingau et rentrer chez
moi? Chez moi ! mon ami : fut-il jamais un plus doux as-
semblage de mots pour exprimer idée plus douce? La base
et la clef de voûte de toute entreprise humaine, où donc
sont-elles plus sûrement établies que dans cette étroite
enceinte dont l'influence bénie rayonne au loin...
»... Oui, Dieu ordonna la destinée de l'homme en
père tendre et prévoyant; il place chacun de nous à
l'entrée d'un cercle magique si puissant et si beau, que
l'égoïsme même, en y; pénétrant, semble perdre sa lai-
deur, et que l'amour de soi y devient l'amour des siens.
On y trouve les joies complètes : pour tout sacrifice, une
récompense; un bonheur, à côté de chaque travail; une
consolation auprès de chaque souci. Eh bien, au lieu de
prendre possession, sans révolte et sans bruit, de ce lot
fortuné, nous nous tourmentons pour savoir quelle Eve
partagera notre paradis. Nous la rêvons plus ou moins
imaginaire ; nous la demandons exactement telle que
nous l'avons rêvée. Qu'arrive-t-il? C'est que cette re-
cherche nous éloigne de la porte qui se serait ouverte
à des voeux plus humbles. A partir de ce moment, tout
change : l'enceinte heureuse devient une prison où nous
attendent d'intolérables fardeaux, d'indicibles misères
c'est le banc de la galère où deux misérables rameurs
enchaînés à côté l'un de l'autre voient par là même s'ag-
graver leur supplice ; tout cela, parce que nous ne ren-
controns jamais ou parce que nous rencontrons trop
tard la femme élue que nous voulions associer à notre
exisfence. Que Dieu nous eût donné un esprit sain, un
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 25
coeur ferme et droit, rien de tout cela n'arriverait.
Toute femme jolie et douée d'un coeur sensible répon-
drait à notre attente et satisferait à nos désirs. C'est notre
coeur trop ambitieux qui s'oppose à cette commode féli-
cité ; c'est sa folle tendresse, c'est son obstination insen-
sée à refuser le pain de chaque jour, sous prétexte qu'il
veut se nourrir d'ambroisie. A la longue, sa faim tou-
jours trompée s'affaiblit; l'alanguissement du coeur
paralyse l'existence entière. C'est là mon état : le compre-
nez-vous? Et ne vous trompez pas sur le sens de ma
question : cet état bizarre, ne le connaissez-vous que
par l'imagination? en avez-vous fait la triste expérience?»
Notre critique fait ici de madame Hahn-Hahn une
vraie chrétienne comme si elle avait toujours proclamé
dans ses écrits que l'esprit de résignation apaise tou-
jours les tendances à la révolte. En se tourmentant, ses
héros s'accusent; ils ne prennent à partie ni le ciel ni
le monde. Ils ne rejettent pas toujours sur les autres
la responsabilité de leurs misères, même des misères ac-
cessoires. Celles-ci disparaîtraient, suivant la comtesse,
pour peu qu'on leur fît subir l'épreuve d'un examen
réfléchi et sincère. Vous êtes inquiet, abattu, mécontent,
sans motif appréciable. Vous êtes dans un de ces mo-
ments d'amertume et de cloute où il vous semble que
tous vos amis vous oublient et vous délaissent. Faites
un retour sur vous-même ; demandez-vous s'ils n'ont
pas autant de raisons que vous en avez pour se croire,
eux aussi, victimes de votre abandon. Tâchez de savoir
si quelque maladie chronique, soit du corps, soit de
l'âme, n'est pas la cause cachée de votre ennui; voyez
si on ne peut pas vous appliquer ce mot de madame
de Maintenon, quand elle se plaignait d'avoir à divertir
un prince qui n'était plus amusable.
En revanche, et bien que le romancier ne nous accorde
2
26 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
pas la faculté d'être à notre gré contents ou constants, il
exige une complète sincérité qui dépend toujours de
nous; il n'admet pas, il ne tolère pas ces faussetés, ces
déguisements en apparence futiles, qu'on se fait à soi-
même à propos de toute chose, de tout sentiment.
» Nous avons dit que certaines concessions étaient
faites à l'irrésistible empire des passions par l'auteur de
Faustine. Mais la tolérance du romancierne s'applique ja-
mais qu'à la naissance inaperçue, aux progrès silencieux
d'un sentiment qui s'ignore. Dès que l'amant discret,
dès que la belle préoccupée surprennent en eux un
désir coupable, une tendresse qui passe les bornes
légitimes, la fuite immédiate est de rigueur. Il n'y a
pas à jouer au plus fin avec sa conscience, à transiger
avec le devoir, à invoquer Platon et ce culte plato-
nique dont lord Byron se moque si agréablement dans
son don Juan : l'arrêt est sans appel; la séparation est
irrévocablement prononcée. Otto abandonne Ida (dans
Aus der Gesellschaft) ; Marguerite quitte Ulrich (dans
le roman de ce nom) ; Ohlen (dans Der Rechic — l'homme
droit) laisse là Vincenza, dès qu'elle l'en sollicite; Renata
(dans Cecil) résiste noblement à la tentation. Quand
il arrive, ce qui est rare, que les lois du devoir sont
violées, cette violation n'est jamais excusée; presque
toujours (comme dans la Comtesse Faustine) elle est
le fait d'un caractère équivoque, et si madame Hahn-
Hahn respecte, pour ainsi dire, et justifie quelquefois
l'inconstance, c'est qu'elle la croit un apanage fatal des
natures les plus élevées, des imaginations vives, des
caractères impressionnables. Dans sa conviction per-
sonnelle, ces organisations à part subissent la loi
de leur être, quand elles se montrent incapables de
repos, de stabilité, de jouissances paisibles et modé-
rées ; quand elles suivent, en quelque sorte malgré
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 27
elles, l'idéal fantôme de grâce et de beauté qui rayonne
devant les yeux séduits par chaque objet inconnu ou
nouveau. De plus, elle les suppose toujours en progrès,
et ne s'étonne pas que leur maturité toujours croissante
ait à réclamer un aliment toujours plus fort. Ce qui suffit
à l'enfant ne saurait contenter l'homme... Qu'on nous
permette d'y revenir pour signaler une différence, et la
plus tranchée de toutes, entre le Georges Sand français
et le Georges Sand allemand.
» Quelques femmes de talent, et beaucoup de femmes
très-vulgaires, trouvant des bornes à leur essor, et
des restrictions gênantes au développement des facultés
éminentes qu'elles supposaient leur être échues en par-
tage, ont attaqué avec plus ou moins de raison les ins-
titutions iniques qui s'opposent à l'affranchissement de
leur sexe. Quelques-unes ont poussé la révolte jusqu'à
se faire hommes. Madame Dudevant, par exemple, qui,
non contente de rivaliser avec les philosophes barbus, a
pris quelquefois les habitudes et le costume du sexe
dont elle jalouse les prérogatives. La statuette qui a fait
connaître ses traits à l'Europe, nous la présente en che-
veux courts, en pantalons plissés, et dans tout le laisser-
aller que comporte une rédingote du matin. Madame
Hahn-Hahn, au contraire, se montre femme aussi bien
dans ses habitudes et ses goûts que dans ses sentiments
aussi bien dans ses faiblesses que dans sa force ; nous
ne la croyons nullement tentée de soutenir que ses
pareilles ont qualité pour disputer aux hommes les
palmes de la science, des arts ou de la philosophie. Les
lignes suivantes prouveraient au besoin le contraire :
" Si l'on ne prend plaisir à une tentative sérieuse-
ment faite, si l'on ne s'y dévoue pas, si ce dévouement
n'absorbe pas toutes les puissances de notre âme, si l'on
n'est pas emporté par une sorte d'élan triomphal vers un
28 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
but dont rien ne détourne, rien de grand ne saurait être
accompli; et la quintessence de ces divers sentiments,
qu'est-ce autre chose que l'inspiration? C'est en quelque
sorte le sang qui les anime ; c'est le choc électrique qui
passe de l'un à l'autre et fait tressaillir la chaîne de
l'existence. L'homme seul — consultez l'histoire —
reçoit cette magique étincelle.
» —L'homme seul! interrompit Faustine. Et les pro-
phétesses des Hébreux? et les matrones romaines qui
souriaient à la mort? et les prêtresses des tribus ger-
maines? et les héroïnes de Saragosse?
» — J'excepte tout ce qui est pur entraînement du
coeur. Quand celui d'une femme a parlé ; lorsqu'elle obéit
à l'amour — qu'il s'agisse d'un homme, d'un pays ou
d'un culte — alors l'étincelle électrique est commu-
niquée, alors s'allume la flamme de l'inspiration. Mais,
même alors, la femme n'a d'autre ambition que de souffrir
ou de mourir pour ce qu'elle aime. Vous ne vîtes jamais
chez elle ces exaltations poétiques qui transportent les
montagnes et qui soulèveraient le monde. Non, jamais,
jamais du moins par inspiration. Par intrigue ou par
caprice, cela peut arriver. Elles jouent quelquefois
ainsi ; mais il n'est jamais entré dans la pensée d'une
femme qu'elle pouvait immortaliser son amant,
comme Pétrarque a immortalisé Laure ; comme Dante,
Beatrix. L'art lui-même ne se laisse pas dominer par
elles; à plus forte raison la science, et celle-là est encore
à naître, qui, passionnée pour une abstraction, supporte-
rait en l'honneur de ce fantôme l'emprisonnement et les
tortures, ainsi que Galilée soutenait son e pur si muove,
Faites-vous, si vous le pouvez, l'idée d'un Socrate
femelle. »
Ordinairement les détracteurs du beau sexe, en l'atta-
quant sous le rapport de l'intelligence, reconnaissent sa
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 29
supériorité dans tout ce qui vient du coeur. C'est juste-
ment ce que nie madame Hahn-Hahn :
« Dans les circonstances ordinaires, dit Faustine,
nous pouvons bien l'emporter sur les hommes pour la
finesse du tact, la délicatesse des perceptions; mais
quand un homme est vraiment épris — et ceci arrive
plus souvent que les femmes ne veulent en convenir
— il enveloppe la femme aimée, comme les plis d'une
sensitive l'envelopperaient — et il ressent plus tôt, plus
vivement, le moindre symptôme précurseur d'une émo-
tion ; le moindre frémissement de la sensibilité, la pre-
mière piqûre du plus léger chagrin, comme le premier
épanouissement du bonheur qui va fleurir. Mais pour
cela il faut que l'amour soit profond et sérieux.
La différence la plus saillante à relever entre les
moeurs anglaises ou françaises et celles des Allemands,
serait peut-être la grande liberté donnée aux belles
compatriotes de la comtesse Hahn-Hahn par leurs béné-
voles époux. Tandis qu'une Anglaise ne peut sortir sans
un domestique ou un chaperon, et qu'elle serait sérieu-
sement compromise si elle entreprenait un voyage avec
un ami, quelque âgé qu'il fût, une Allemande courra
les grandes routes, escortée par un chevalier servant,
sans que le monde, pour cela seul, se croie permis de
gloser. On ne suppose pas que l'intimité du voyage
puisse avoir ses périls, ni que deux amis, homme et
femme, soient tentés de se métamorphoser en amant
et maîtresse, parce qu'ils auront passé vingt-quatre
heures, tête-à-tête, dans un britska, ou dormi ensemble
dans la même chambre d'auberge. Dans un des romans
les plus en vogue en Allemagne, on voit une comtesse
voyager en compagnie d'un jeune et bel artiste ; dans
un autre, un vieux président envoie le sa femme sous la
conduite d'un jeune magistrat de son tribunal, et ces
s.
30 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
démarches hasardées ne sont pas plus sévèrement com-
mentées dans le monde que dans les écrits de madame
Hahn-Hahn. Du moins on nous l'affirme ainsi, de ma-
nière à ne nous laisser aucun doute.
P. S. Après avoir reproduit sous forme d'esquisse litté-
raire une grande partie de l'étude sur la comtesse Ida Hahn-
Hahn et ses ouvrages qu'on avait déjà pu lire, il y a quinze
ans, dans la Revue Britannique, il nous reste à dire som-
mairement que, depuis cette époque, elle n'a guère ajouté
à ses ouvrages alors connus que quelques nouvelles im-
pressions de voyage, entre autres des lettres sur la Syrie
et la terre Sainte, car la noble touriste réalisa le désir
qu'elle prêtait à sa Faustine d'aller visiter l'Orient ; mais
l'incident le plus remarquable de celte seconde période
de sa vie errante a été sa conversion au catholicisme.
Elle a enfin accompli la prédiction qui lui avait été
faite qu'elle se retirerait tôt ou tard dans un couvent.
Ce dénoûment d'une vie si agitée, elle l'avait prévu
et accepté d'avance comme le seul capable de calmer son
imagination et les aspirations platoniques de son coeur,
lorsqu'elle faisait dire à Faustine : « J'aspire à m'ab-
sorber dans la contemplation directe de la Divinité au
lieu de l'aimer et de la glorifier comme autrefois par
l'admiration de ses créatures. Je veux m'élever du visible
à l'invisible, du périssable à l'éternel. »
Quoique dans les écrits qu'elle a publiés du fond du
couvent où elle termine ses jours comme son héroïne,
madame la comtesse Hahn-Hahn aime encore à parler
du roman qui fit sa réputation ; ce roman n'en est pas
moins une oeuvre profane, et il a dû tromper l'attente
de ceux qui espéraient peut-être y trouver une source
d'édification. Le dénoûment même nous montre la
femme désabusée de ses illusions et reconnaissant le
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 31
vide de ses aspirations les plus sublimes, mais obéissant
bien plus à un accès nouveau d'inconstance qu'à ce sen-
timent du renoncement chrétien, qui nous fait déposer
aux pieds de l'autel toutes nos joies comme toutes nos
peines mondaines. Enfin Mario, dans son récit, qui a été
admiré comme « un morceau achevé, un chef-d'oeuvre
de douce mélancolie, » accuse la belle enthousiaste de
n'avoir pas su mourir plus fidèle à Dieu qu'aux
hommes.
Telle ne veut pas être, telle n'est pas sans doute ma-
dame Hahn-Hahn dans sa pieuse retraite, où elle ne
cesse de protester contre la supposition qu'elle se serait
ensevelie vivante par un égarement de son imagination.
En effet, jusqu'ici, l'auteur de Faustine a surtout inté-
ressé les catholiques par des confessions instructives
qui peuvent lui donner une place dans la littérature
religieuse entre sainte Thérèse et saint Augustin.
Si elle tient à ne pas laisser oublier son roman, c'est
parce qu'elle pense y avoir exprimé, sans préméditation
et par un pressentiment encore mal défini, ces péripéties
de sa vie romanesque qui devaient aboutir à la solitude
du cloître.
On dit que la mort de cette personne au nom bizarre,
qui accepta la dédicace de Faustine, fut le coup fatal
et heureux à la fois qui brisa définitivement tous les
liens profanes de la comtesse Hahn-Hahn. Peu de temps
après, le prince-évêque de Breslau lui ouvrit les portes de
l'Eglise catholique, et l'abjuration de ses erreurs fut sui-
vie de son entrée dans la congrégation du Bon-Pasteur,
— où elle se consacre humblement à la régénération
morale des pécheresses repenties.
A ceux qui ont aimé à étudier, dans la Comtesse
Faustine, les poétiques inconséquences d'une Madeleine
de génie, comme à ceux qui se sont trompés en croyant
32 LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN.
y trouver une préparation édifiante à sa fin chrétienne,
nous devons indiquer les deux ouvrages où l'auteur s'est
plu à retracer ses progrès dans le chemin du salut : le
premier est intitulé : de Babylone à Jérusalem, qui a
été récemment traduit, et bien traduit, en français; le
second est le livre des Amants de la Croix, dont le début
mérite d'être cité :
« La comtesse Sibylle de Flandres avait accompagné
son époux en Palestine, et s'y était adonnée au soin des
malades et surtout des lépreux. Elle finit dans l'ardeur
de son zèle, par prendre la résolution de se consacrer
exclusivement à leur service, renonçant à revenir avec
son mari après la croisade ; mais le comte refusait de se
séparer de son épouse, et peut-être Sibylle ne serait-
elle point parvenue à accomplir son pieux dessein, si
son frère n'eût payé pour elle une rançon inestimable,
— une goutte du sang de Jésus-Christ, recueillie par
Joseph d'Arimathie. Cette goutte unique parut au comte
assez précieuse pour donner en échange la joie de son
coeur, le bonheur de sa vie. Par cette goutte unique, la
comtesse Sibylle fut affranchie de la fortune et de l'éclat
de son rang... Il lui fut permis de s'abîmer dans cette
mer sans rivage que l'on nomme l'amour divin. Quel
élan de vie surnaturelle dans la foi et par la foi! Quelle
force dans les âmes pour qu'elles puissent se nourrir et
se développer dans cette vie ! Une goutte de sang du
Sauveur suffit pour enlever à une double existence les
conditions du bonheur terrestre et les remplacer par
l'abnégation et le renoncement volontaire. »
Espérons que, comme Faustine qui s'ensevelit elle-
même vivante dans le couvent des Vive Sépolte de Rome,
la comtesse est dans le cloître le modèle des vertus chré-
tiennes et qu'elle y goûte le bonheur qu'elle n'avait pu
trouver ni dans les vanités de la gloire littéraire ni dans
LA COMTESSE IDA DE HAHN-HAHN. 33
ces sentiments que Faustine appelait l'admiration de la
Divinité dans ses créatures périssables.
Nous terminerons par un dernier mot au sujet de la
traduction que nous publions. Quoique calquée sur une
traduction anglaise dont une compatriote de l'auteur nous
a garanti la fidélité, peut-être, cependant, ne la trouvera-
t-on pas assez littérale en Allemagne, mais elle est faite
pour des lecteurs français.
AMÉDÉE PICHOT.
LA
COMTESSE FAUSTINE
I
On trouverait difficilement, dans tout le Nord de l'Alle-
magne, un site plus délicieux que la terrasse Bruhlen, à
Dresde. C'est là que, par une belle journée de juin, quel-
ques jeunes gens à la mode, assis devant le pavillon
Baldinien, fumaient leur cigare, prenaient du café ou
des glaces, et passaient en revue les promeneurs.
Il n'était encore que trois heures de l'après-midi, et
par conséquent les dames du beau monde ne se mon-
traient point sur la terrasse. On pouvait supposer qu'elles
craignaient, pour la fraîcheur de leur teint, les rayons
brûlants du soleil ; mais une raison plus plausible, c'est
que l'instant du dîner approchait. Quoi qu'il en soit, la
promenade était abandonnée des élégantes de la ville;
36 LA COMTESSE FAUSTINE.
aussi la présence, en ce lieu et à cette heure, d'une dame
qui semblait appartenir aux premiers rangs de la société
en était-elle d'autant plus remarquable. Cette dame se
tenait assise sur un banc, à l'écart, ne se laissant pas
distraire par les jeux d'une troupe d'enfants qui folâ-
traient à quelques pas plus loin.
Son aspect ne semblait exciter aucune surprise. Il était
évident que c'était une femme que toute la ville connais-
sait, mais qui n'avait donné à personne le droit de J'abor-
der. Elle dessinait un des points du paysage. Debout à ses
côtés et immobile comme une statue, un valet de pied
déployait au-dessus de sa tête un ample parasol de ma-
nière à empêcher les rayons changeants de la lumière ou
les ombres mobiles du feuillage de tomber sur le papier
et la main de sa maîtresse. Celle-ci fixait tour à tour ses
grands yeux bleus sur l'horizon et sur les progrès de son
dessin, puis son crayon agile recommençait à courir sur
le carton. Sa main, qu'elle exposait dégantée au souffle
de l'air, offrait une délicatesse de forme tout à fait aris-
tocratique, et elle-même, autant que son attitude pen-
chée permettait d'en juger, devait être jeune et jolie.
—Eh bien, messieurs, je vous annonce que lady Géral-
dine est partie aujourd'hui pour Toeplitz, disait un des
jeunes gens avec l'air d'importance que méritait cette
nouvelle.
— Cela était réglé et décidé depuis longtemps, répondit
un autre qui voulut atténuer le triomphe de son rival.
— Sans doute; mais le jour fixé était demain.
— Je vous demande pardon, c'était aujourd'hui même.
— Aujourd'hui ou demain, peu importe! dit un troi-
sième qu'on appelait le Centaure, le fait est qu'elle est
LA COMTESSE FAUSTINE. 37
partie et que Dresde sera bientôt désert ; nous devrions
le quitter aussi, je déteste de ne voir autour de moi que
des visages inconnus ou des figures vulgaires.
— Quant à moi, dit un nouvel orateur, j'aime les étran-
gers. Ce sont des oiseaux de passage, qui, dans leur vol
vers les eaux, s'abattent sur la bonne ville de Dresde et
y laissent toujours quelques plumes.
— Les étrangers, reprit le Centaure c'est à la rigueur
une espèce.supportable; s'ils viennent ils s'en vont, et
l'on est délivré de leur présence. D'ailleurs, ou trouve
parmi eux d'excellents écuyers.. mais je parle de ces gens
qui n'ont pas de nom, ou dont le nom répété cent fois, ne
vous est ni mieux connu ni mieux fixé dans votre mé-
moire; je parle de ces êtres hétérogènes qui ont la fa-
tuité de vous saluer parce que, dans un salon, un théâtre,
quelque part enfin... on ne sait plus où... le hasard les
a placés à côté de vous... et voilà le genre d'habitants
qui restent à Dresde vers l'époque où nous sommes... de
vrais fantômes qui hantent ses rues comme les ruines
d'un vieux château !
— Il faut convenir, en effet, qu'il est triste de passer
ici l'été.
— Mortellement triste, continua le Centaure. Ainsi,
par exemple, le comte de Mengen, le premier secrétaire
de l'ambassade, est arrivé hier. Son ambassadeur n'at-
tendait que son retour pour aller aux eaux, et le pauvre
comte va vivre dans la plus belle solitude!... je lui
souhaite bien du plaisir... quant à moi, je quitte Dresde.
— Pour quel pays? pour quelle ville? demandèrent
les jeunes gens.
— Sur ma foi! je n'en sais encore rien... peut-être
38 LA COMTESSE FAUSTINE.
pour Toeplitz, Si seulement le prince Clary voulait y
établir des courses, comme il y en a dans tout pays un
peu civilisé, Toeplitz deviendrait une ville à la mode.
Elle possède un terrain excellent pour le turf. Quant
aux chevaux...
— Connaissez-vous le comte de Mengen? demanda un
des jeunes gens.
— Je l'ai vu ce matin chez Feldern, qui est son ami de
collége et qui nous a présentés l'un à l'autre... comme je
vous le disais, je m'étonne que le prince Clary...
— Et quel homme est-ce que le comte? demanda
encore le même interrupteur, a-t-il l'air d'un homme
bien né ?
— Je crois... répondit gravement le Centaure, oui, je
suis sûr qu'il doit monter parfaitement à cheval.
— Mais, mon cher Centaure, cela ne suffit pas. On
n'est pas continuellement à cheval, il faut aussi consa-
crer un peu de son temps à la vie des salons.
— Eh bien!
— Eh bien, ce sont là deux sciences entièrement dis-
tinctes, posséder l'une ne prouve nullement qu'on pos-
sède l'autre.
— Celui qui est bon écuyer, répliqua le Centaure
avec emphase, celui-là peut se présenter partout avec
confiance, car, partout, il paraîtra à son avantage. Il
réunit la grâce, la vigueur, l'aisance et le sang-froid,
en un mot, toutes les qualités qui constituent le parfait
cavalier.
— Même l'esprit et le bon sens ?
— Même l'esprit et le bon sens... Allez, les chevaux
sont comme les femmes, des animaux rusés, capricieux,
LA COMTESSE FAUSTINE. 39
qui devinent vos moindres faiblesses et savent en pro-
filer. Pour vaincre leur naturel rétif, pour les habituer
à l'obéissance, les réduire, les mâter... il faut de la pa-
tience, mes amis; il faut de l'adresse; on les conduit
avec la main et le genou, on emploie l'éperon et la bride ;
mais on n'en fait rien de bon, sans avoir de la tète,
beaucoup de tête.
— Alors, mon cher Centaure, vous qui êtes un si habile
écuyer, que ne vous mariez-vous? Votre femme serait
ce qu'on peut appeler bien conduite et bien dressée.
— Oui, oui, crièrent les jeunes fous, conduite avec le
genou et la main.
— Dressée avec l'éperon et la bride.
— Sans oublier la cravache.
— Ah! ah! ah!...
Le Centaure, avec un flegme tout germanique, exami-
nait tour à tour les mauvais plaisants.
— Certainement, messieurs, leur dit-il enfin, je n'ou-
blierais pas la cravache... Cependant, le mieux pour moi
est de ne point me marier encore. L'équitation est sans
doute une excellente école qui vous prépare au mariage,
mais... mais...
— Il n'en sort que des écoliers.
— Bravo! bravo! C'est cela! bien répondu.
Et une clameur couvrant la voix du Centaure, ne lui
permit pas de répliquer.
En ce moment, deux autres jeunes gens se montrè-
rent à l'extrémité de la terrasse.
— Voici Feldern, dit aussitôt un des rieurs, son com-
pagnon est probablement le comte de Mengen... N'ai-je
pas bien deviné, mon cher Centaure?
40 LA COMTESSE FAUSTINE.
Le Centaure se contenta d'incliner la tête en signe
d'assentiment. Ses yeux restèrent fixés avec admiration
sur celui qu'il avait désigné comme le comte de Mengen,
et il y eut un moment où il murmura dans sa barbe :
— Un homme taillé comme celui-là doit monter par-
faitement à cheval.
Feldern, avec sa taille petite et fluette, sa tournure
élégante, ses mains blanches et mignonnes comme celles
d'une femme, son visage rosé et toujours souriant qui
lui donnait l'apparence d'une jeune fille de quatorze ans,
offrait un contraste parfait avec son compagnon de
promenade. Celui-ci était un cavalier de haute stature,
à la mine sérieuse, aux proportions athlétiques, et qui
des pieds à la tête semblait avoir été coulé en bronze.
Ses yeux noirs et expressifs brillaient par moments d'un
feu extraordinaire dont on avait peine à soutenir
l'éclat et qui semblait tout illuminer autour de lui.
Homme de noble naissance, froid et réservé dans ses
manières, observateur satirique des défauts de l'huma-
nité et passant de la plus amère censure au plus ardent
enthousiasme : tel était le comte Mario de Mengen.
Feldern le présenta à ses amis ; quelques-uns l'accueil-
lirent avec curiosité, tous avec une sorte de déférence
qu'il commandait sans le vouloir.
La conversation, un moment interrompue reprit bien-
tôt son cours. Le comte s'assit un peu à l'écart du petit
groupe, et, croisant les bras sur sa poitrine, il ne s'oc-
cupa que d'admirer le beau point de vue qui s'ouvrait
devant lui.
— Eh mais! s'écria tout à coup Feldern, n'est-ce pas
la comtesse Faustine que j'aperçois sur ce banc?
LA COMTESSE FAUSTINE. 41
— Elle-même, reprit un des jeunes gens, il y a une.
grande heure qu'elle dessine à cette place, et elle n'a
pas seulement tourné la tête de notre côté.
— Elle a tort, poursuivit Feldern en riant, une jolie
femme doit se laisser voir... et regarder aussi un peu
autour d'elle, surtout quand elle a des voisins faits d'une
certaine façon.
— Ah çà, messieurs, où donc est Andlau ? demanda le
jeune homme qui avait si vaillamment tenu tête au Cen-
taure. Comment souffre-t-il que sa belle comtesse aille
continuellement seule et passe de longues heures loin
de lui?
- Messieurs, les maris ont souvent le tort de trop
lâcher la bride à leurs femmes, remarqua sentencieuse-
ment le Centaure.
— Mais Andlau n'est pas, que je sache, le mari de la
comtesse, dit Feldern.
— Quoi! vous ne pensez pas, avec toute la ville, qu'ils
soient unis par un mariage secret?
— A quoi bon la gêne d'un mariage secret, puisqu'ils
sont libres tous deux?
— Hum ! murmura le Centaure.
— Cependant, Feldern, continua le même jeune
homme tandis que tous les autres écoutaient avec atten-
tion, il peut exister des raisons que tout le monde
ignore... Et, tenez, sans aller plus loin, les caprices
et l'humeur fantasque de la comtesse serviraient
d'explication pour des choses encore plus difficiles à
expliquer. Vous n'ignorez pas qu'elle cherche tout ce
qui s'écarte de la règle commune. Dans sa manie
d'excentricité, il n'est rien qu'elle ne brave, Elle est
42 LA COMTESSE FAUSTINE.
femme à endurer même le supplice d'une position
équivoque.
— Oh! oh! dit encore le Centaure.
— Je conviens qu'elle a une manière de voir et d'agir
qui n'appartient qu'à elle, dit Feldern... pourtant...
— Voici un trait d'elle qui vient à l'appui de ce que
j'avance, poursuivit l'opiniâtre orateur : l'été dernier,
elle a porté la même robe et la même toilette à toutes
les grandes réunions où elle a paru.
— Je vous fais remarquer qu'elle va très-peu dans le
monde, objecta Feldern.
— Oui... maintenant elle se retire peu à peu de la
société, ou bien la société se retire d'elle : c'est l'un des
deux... mais dans les premiers temps de son arrivée ici,
on la recherchait avec empressement, et elle courait les
bals et les fêtes... Or, messieurs, elle avait adopté une
certaine robe de satin bleu clair, qu'on lui voyait tou-
jours et partout. La robe était jolie et lui allait à ravir;
mais cela n'excusait pas une pareille monotonie de toi-
lette. Les femmes en firent bientôt la remarque, d'abord
tout bas, puis tout haut. Les unes disaient que la com-
tesse n'avait sans doute qu'une seule robe... supposition
peu admissible, vous en conviendrez, d'autres préten-
daient qu'elle était vouée au bleu.
» Un soir, en dansant avec elle, je me hasardai à lui
faire une petite allusion à ce sujet. Elle leva sur moi
ses grands yeux, dont l'expression vous remue jus-
qu'au fond du coeur, et, de l'air le plus tranquille du
monde :
» — Je me dispense de tout ce qui me donnerait une
peine inutile, me répondit-elle.
LA COMTESSE FAUSTINE. 43
» Et s'il vous en souvient, messieurs, la robe bleu de
ciel fit le tour de la saison.
En ce moment, celle qui était l'objet de cette conver-
sation quitta le banc où elle était assise, et laissant aux
mains du domestique son canon à dessiner, elle resta
quelque temps appuyée sur e bord de la terrasse. Elle
était, ce jour-là, vêtue d'une longue robe blanche, qu'une
ceinture de même couleur serrait autour de sa taille.
Son chapeau et son chàle étaient blancs : cette toilette,
dont rien n'altérait la simple uniformité, s'harmoniait
merveilleusement avec ses traits. Elle s'avança lentement
sous la voûte des grands arbres. Sa démarche était celle
d'une reine, pleine de dignité et de grâce à la fois. Les
jeunes gens se levèrent à son approche. Elle rendit avec
affabilité leur salut à ceux d'entre eux qu'elle connais
sait plus particulièrement, et bientôt elle disparut au
détour d'une allée.
— Quelle est cette dame? demanda orusquement le
comte de Mengen au milieu du silence général et comme
se réveillant en sursaut.
— C'est la comtesse Faustine, dont nous parlions tout
à l'heure, répondit Feldern
— Est-elle étrangère à ce pays ?
— Oui; mais voilà quelques années qu'elle y réside.
— Mariée?
Cette question donna lieu à une foule de réponses
diverses, et tous les jeunes gens se mirent à répondre à
la fois :
— Elle l'a été.
— Elle est veuve.
— Elle s'est remariée.
44 LA COMTESSE FAUSTINE.
— Peut-être.
— Cela n'est pas certain.
Le comte promena autour de lui un regard sérieux.
— Ces messieurs plaisantent, dit-il.
— Sur mon honneur, monsieur, répliqua le Centaure,
nous vous avons dit la vérité.
— Mais la vérité la plus vraie, ajouta Feldern, c'est
qu'elle est veuve d'un premier mari... en a-t-elle un
second... j'entends un mari par-devant la loi, c'est ce
que tout le monde ignore.
— Voyons, Feldern, dit Mario, vous connaissez cette
dame particulièrement; je l'ai compris à la manière dont
elle vous a salué.
— J'ai été quelquefois admis dans son intimité ; mais
je n'en sais pas plus que ces messieurs.
— Pouvez-vous me présenter chez elle?... Excusez
mes questions, messieurs, c'est le privilège d'un étranger
qui désire se mettre au fait du pays et de ses habi-
tants.
— Mon Dieu! monsieur, repartit le Centaure, vous êtes
libre de nous adresser autant de questions qu'il vous
plaira; je vous avertis seulement que cela ne servira de
rien à votre instruction. Chacun de nous vous répondra,
comme tout à l'heure, par une version différente. Quand
il s'agit d'une femme aussi excentrique, toutes les sup-
positions sont admises. C'est, pour ainsi dire, une car-
ière où chaque cavalier court au hasard sans but mar-
qué... Et à ce propos, comte de Mengen, vous arrivez de
Vienne ; permettez-moi de vous demander si les courses
de cette année ont été brillantes?
— Très-brillantes.
LA COMTESSE FAUSTINE. 45
— Avez-vous vu le cheval qui a remporté le prix ?
Savez-vous son nom et celui de son propriétaire?
— Je regrette de ne m'en être pas informé. C'était, je
crois, un cheval àlezan.
— Vous n'en êtes donc pas certain ? dit le Centaure
avec une nuance de désappointement. Je me flatte,
monsieur, que vous avez, comme moi, là passion des
chevaux.
— Je les aime beaucoup,
— Vous les aimez beaucoup!... comte de Mengen! j'en
étais sûr. Du premier moment où je vous ai vu, je me
suis dit : un homme ainsi taillé doit aimer les chevaux !
— Mais je n'aime pas à en parler, répliqua le comte
en souriant.
Et, au bout de quelques minutes, il prit congé des
jeunes gens et s'éloigna pour assister au dîner de son
ambassadeur.
— A toi, maintenant, Feldern ! s'écria toute la troupe
dès qu'il fut parti. Raconte-nous ce que tu sais sur ce
personnage extraordinaire.
— Que vous dirai-je, répondit Feldern en se haussant
sur la pointe des pieds et en posant, par le ciel! je ne
sais rien sur Mario qui mérite d'être mentionné. Nous
ayons été élevés dans le même collège. Il a embrassé la
carrière diplomatique, et, sans être appuyé par de bien
fortes protections, il y a fait son chemin. J'ignore s'il est
riche ou pauvre; mais, qu'il ait ou n'ait pas d'argent,
alternative dans laquelle je l'ai vu souvent placé, il n'a
jamais l'air d'y tenir, comme s'il pouvait s'en procurer
à volonté. Pendant que nous étions à Goëttingue, un
prince introduisit la mode de porter à la main des cannes
3.
46 LA COMTESSE FAUSTINE.
élégantes et de grand prix ; chacun de nous employa à
cette fantaisie une somme considérable. Mario ne nous
imita pas. Peut-être à cette époque, ses moyens pécu-
niaires ne lui permettaient point une telle dépense ; nous
lui en fîmes l'observation : mais savez-vous ce qu'il nous
répondit : qu'il ne voulait pas ressembler à un tambour-
major... Eh bien, sa remarque porta coup : nos longues
cannes nous parurent ridicules, et, deux jours après,
on n'en portait plus... Ah ! les paroles de Mario ne tom-
baient jamais à terre.
— Bah ! répliqua un des jeunes gens, vous subissiez
l'influence de ses plaisanteries.
— Mario ne plaisantait jamais. Il se montrait réservé
et sévère, comme aujourd'hui. Il se battait dans l'occa-
sion, et bravement; mais il ne cherchait point les duels.
— Nous verrons s'il prendra ici, comme premier secré-
taire de l'ambassade, l'ascendant qu'il exerçait comme
étudiant, dit le même jeune homme.
— Il paraît assez en avoir l'intention, remarqua un
autre.
— Vous vous trompez beaucoup, répondit Feldern. Il
ne songe qu'à maintenir son indépendance et à marcher
droit devant lui... Seulement, il ne faut pas se mettre en
travers de son chemin.
Là-dessus, le petit groupe se dispersa : le Centaure,
en suivant les allées du jardin, murmura d'un air de
réflexion profonde :
— Oui, je l'avais bien deviné; il aime les chevaux...
mais je m'étonne qu'il n'aime pas davantage à en parler,
LA COMTESSE FAUSTINE. 47
II
Un silence profond régnait dans l'hôtel qu'habitait
Faustine et dans les quartiers avoisinants. Les fenêtres
du salon, qui donnaient sur la rue, étaient ouvertes, et
on avait fermé les rideaux de manière à laisser pénétrer
un courant d'air et à entretenir dans l'appartement une
obscurité mystérieuse. Le baron Andlau était assis sur
une ottomane : il lisait ; mais ses yeux distraits quittaient
à chaque instant le livre, et le sens des mots lui échap-
pait le plus souvent, car il attendait Faustine, et Faustine
ne venait pas.
Le baron Andlau était un homme de trente-cinq ans
environ, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne,
d'une physionomie pensive et réfléchie. Sa figure, enca-
drée de cheveux blonds, que le temps commençait à
dévaster, ne manquait pas d'agrément et même de no-
blesse ; elle annonçait plutôt une saine raison, un bon
coeur, une âme aimante, que la fougue des passions; et
pourtant, quand on examinait avec plus de soin les
rides qui creusaient son front, quand on étudiait l'expres-
sion changeante de ses yeux bleus et les mouvements
contenus d'une bouche ordinairement sérieuse, on se
prenait à penser que cet homme, en apparence froid et
calme, pouvait être né avec une sensibilité profonde et
en souffrir d'autant plus qu'il s'efforçait de la dissimuler.
Déjà son impatience était arrivée à son comble. Il se
reprochait de ne pas avoir accompagné Faustine; il
48 LA COMTESSE FAUSTINE.
s'accusait d'imprévoyance et fatiguait son imagination à
se créer mille sujets d'inquiétude, lorsqu'il distingua
sur l'escalier le bruit des pas de la comtesse. Comme il
se précipitait à sa rencontre, la porte s'ouvrit et livra
passage à Faustine. La chambre, à peine éclairée par un
demi-jour, parut s'illuminer tout à coup de sa présence.
La jeune femme jeta son chapeau sur un fauteuil, son
carton à dessiner sur un autre, et tomba elle-même sut-
un sofa en s'écriant :
— Décidément, cher Anastase, ce sera un joli dessin...
Je n'aurai rien fai t de mieux... mais je suis bien lasse !..
je suis exténuée.
Le baron était resté debout au milieu de l'appartement;
mais déjà avait disparu tout signe extérieur de l'agita-
tion à laquelle il était tout à l'heure en proie.
— Comment pouvez-vous, Faustine, vous fatiguer de
la sorte? lui dit-il d'un ton de douce réprimande, le
grand jour vous est-il donc absolument nécessaire pour
votre dessin?
— Sans doute, répondit Faustine en se levant avec
vivacité,... absolument nécessaire... Ma fatigue! dites-
vous; eh bien, je vous annonce que ma journée n'est pas
finie. Il faut que vous veniez, ce soir, avec moi à News-
ladt. Je veux y étudier l'effet des clochers se mirant
dans la rivière par un beau clair de lune. Ce sera un joli
pendant pour mon dessin.
— Voici un lettre à votre adresse, continua le baron
sans répliquer davantage; à en juger par le cachet, elle
vient de voire beau-frère.
— Donnez, donnez : je reconnais son écriture.
Et, décachetant vivement la lettre, elle lut tout haut
LA COMTESSE FAUSTINE. 49
« Très-honorée belle-soeur, vous nous avez annoncé,
par votre dernière lettre, l'intention où vous étiez de nous
favoriser d'une visite dans le courant de juin. C'est pour
nous une.nouvelle aussi agréable que flatteuse. Comme
notre plus jeune fils doit être baptisé le 10 de ce mois,
nous désirons, ma femme bien-aimée et moi, que vous
lui serviez de marraine. La cérémonie aura lieu dans
l'église de mon domaine d'Oberwalldorf, à midi. Les
autres répondants de l'enfant seront la baronne von Feld-
kich et mon frère Clément von Walldorf, qui a fini ses
études à l'université d'Iéna, et qui, maintenant, s'instruit
à mon école dans la science de faire valoir une propriété.
» Mes enfants se portent parfaitement. C'est un grand
motif de joie et de pieuse gratitude pour un père qui en
a sept et qui réside au fond d'une campagne, loin de tout
secours médical. Ma femme bien-aimée se porte égale-
ment aussi bien qu'on puisse le désirer. Elle me charge
pour vous de ses plus tendres compliments. Quant à moi,
mon honorée belle-soeur, je me dis, comme toujours,
votre dévoué beau-frère et votre obéissant serviteur,
» MAXIMILIEN VON WALLDORF.»
— Cela s'arrange à merveille, poursuivit gaiement
Faustine, lorsqu'elle eut achevé de lire l'épître de son
formaliste beau-frère. Vous avancerez de quelques jours
votre voyage, mon cher Anastase. Nous irons ensemble
jusqu'à Cobourg. De là vous vous rendrez à Kissengen,
et moi je prendrai la route d'Oberwalldorf. Nous nous
rejoindrons vers le milieu de juillet, et nous pousserons
notre excursion jusqu'en Belgique...Cela ne vous sourit-
il pas?
50 LA COMTESSE FAUSTINE.
Andlau ne fit aucune objection à ce plan. Faustine en
était contente, cela lui suffisait. Cependant il demeura
silencieux et rêveur.
Faustine, elle aussi, devint triste et pensive. D'une
nature mobile et impressionnable, ce qui était peut-être
son plus grand charme, elle se livrait, presque sans tran-
sition, aux sentiments les plus opposés.
— Comme nous sommes faibles, Anastase, reprit-elle
avec un sourire languissant et des larmes dans les yeux,
une séparation de quelques semaines nous inquiète et
effraie!... Mais nous serons séparés! tout est là... le
temps et la distance n'y font rien... Dans trois jours,
je ne vous verrai plus : je n'entendrai plus votre voix...
et qui sait? un coup inattendu peut frapper un de nous
deux, nous séparer pour jamais...
— Eh quoi ! Faustine, répondit Anastase, croyez-vous
donc que rien puisse nous empêcher de nous rejoindre,
si ce n'est notre propre volonté?
— Oui, répliqua-t-elle en secouant la tête d'un air mé-
lancolique... oui, je le crois.
— Vous le croyez, dites-vous ! s'écria le baron avec
véhémence, vous le croyez !... Faustine! Faustine! si
vous admettez une telle possibilité, nous sommes déjà
séparés.
— Anastase ! dit-elle lentement, la mort sépare les
coeurs les plus tendrement unis; la mort...
— Que parles-tu de mort ! interrompit le baron hors de
lui, tu ne mourras point... Et moi, si je venais à mourir.
— Je vous suivrais... je vous suivrais, Anastase...
Oh ! vous avez raison : la mort elle-même ne sépare pas.
Il étaient assis l'un près de l'autre. Le baron tenait les

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