//img.uscri.be/pth/84dbabf61f7ba2a6a6f72e8d584f89c6362bd24b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

La coupable, ouvrage dédié à MM. les membres du Gouvernement de la Défense nationale excepté Rochefort et Trochu / par Jules Poiret...

De
126 pages
E. Thorin (Paris). 1871. In-18, II-120 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

LA
Ouvrage dédié
A MM. les Membres du Gouvernement de la Défense nationale
excepté Rochefort et Trochv,
PAR
JULES POSRET
Ce qui causa mon tourment — La Cause — Un Sénateur de l'Empire
en chair ou en os — 0+20 millions =. 20 millions — Cathelineau
et la scrofulaire — La couleur des chignons — Creusons
notre malheur — Non, nous ne sommes pas vieux — Au pilori,
les coupables — Encore la femme — Le Vertige — Nous sommes des
polygames — Un porte-drapeau — Il n'y a plus personne —
Qu'est-ce que la France ? — Le Coeur et l'Ame — Une Omelette
au lard — Les Grands et les Moyens de la Terre —■ La pleine chair
Les Forces — Une Fille mal élevée — Plus d'émeutes ! -- Les
Rois du ruisseau — Mourir pour mourir — Au Génie la
prééminence — Sa Majesté la République — Le Miracle permanent
— Calf veau, pluriel Calves — J'aime autant Louis XIV —
Madame T. de la P. et les vieillards — Avis aux Contribuables
— L'Honneur -- Cela s'est toujours fait ~ La Chèvre et ses petits
-- Une Jeune Fille rougissante — Thiers et Gambetta
PARIS
ERNEST THORIN, LIBRAIRE
7, rue de Médicis, 7
DEPOT CHEZ MAUGÉ ET CAPART, 103, RUS MONTMARTRE
1871
Paris. — Imp, A.-E. Rochette, 90, Boulevard Montparnasse.
LA
COUPABLE
Ouvrage dédié
A MM. les Memores du Gouvernement de la Défense nationale
excepté Rochefort et Trochu
PAR
JULES POIRET
Ce qui cause mon tourment — La Cause — Un Senateur de l'Empire
en chan ou en os — 0+20 millions = 20 millions — Cathehneau
et la scrofulaire — La couleur des chignons — Creusons
notre malheur — Non, nous ne sommes pas veut — Au pilon,
les coupables — Encore la femme — Le Vertige — Nous sommes des
polygames — Un porte-drapeau — Il n'y a plus personne —
Qu'est-ce que la France? — Le Cceur et l Ame — Une Omelette
au lard — Les Grands et les Moyens de la Terre — La pleine chair
Les Forces — Une Fille mal élevée — Plus d'émeutes. — Les
Rois du ruisseau — Mourir pour mourir — Au Génie la
prééminence — Sa Majesté la République — Le Miracle permanent
— Calf veau, pluriel Calves — J'aime autant Louis XIV —
Madame T. de la P- et les vieillards — Avis aux Contribuables
— L'Honneur — Cela s'est toujouis fait — La Chèvre et ses petits
-- Une Jeune Fille rougissante — Thiers et Gambetta
PARIS
ERNEST THORIN, LIBRAIRE
7, rue de Médicis, 7
DEPOT CHEZ MAUGÉ ET CAPART, 103, RUE MONTMARTRE
1871
A Monsieur E. H.
En inscrivant votre nom en tête de cet ouvrage, je ne fais
que remplir un devoir de probité. J'ai pris, je restitue. J'ai
construit de mauvaise foi sur le terrain d'autrui, tant mieux
pour le propriétaire. Car le fond ne m'appartient pas, il est
à moi, comme à vous, comme à tous les défenseurs de Paris
dans l'âme desquels chaque coup de canon prussien eut pour
écho A bas la monarchie, comme choque obus communeux
sonna le glas de la démagogie.
Vraiment, je pourrais presque placer sur ce petit volume,
en la détournant de son sens, l'inscription que les collégiens
mettent en tête de leurs livres classiques : Ce livre est à moi,
comme la France est au roi.
Les idées que j'ai habillées, nous les avons trouvées toutes
nues sur les remparts glacés pendant les longues gardes et
les interminables loisirs que nous ménagèrent Bismarck et
Trochu, à l'heure nocturne où la ville de Paris elle-même,
sur la ceinture de laquelle nous étions montés, se penchait
sur nous pour nous réchauffer de ses regards et nous conter
ses peines ; nous les avons ramassées sur la grève de l'Hôtel-
de Ville, le jour où, formant un rempart vivant autour des
chefs confiés à notre honneur, nous avons prouvé qu'un gou-
vernement peut se sauver sans fuir.
Oui, Paris contient aujourd'hui beaucoup de partisans de
l'ordre qui sont républicains, et beaucoup de républicains qui
sont partisans de l'ordre ; il possède une imposante collection
de commerçants qui se préoccupent à la fois de la fin du mois
et de la justice éternelle, de rentiers qui réclament l'arriéré
des promesses de 89, de banquiers qui préfèrent en politique
la commandite à l'irresponsabilité, de patrons qui se coalisent
avec leurs ouvriers contre l'exploitation monarchique, de
propriétaires qui ne concèdent au pouvoir que trois années,
le minimum des locations rurales ; on cite même des no-
taires qui laissent pousser leurs moustaches en l'honneur de
la République, et ne tiennent plus à la monarchie que par
un de leurs rares cheveux.
En somme, avec toute la mauvaise foi du monde, on ne
savrait nier que le capital, à Paris, soit plus républicain
aujourd'hui, qu'en 1848 ; le milliard gaspillé par la Com-
mune n'a pas fait oublier les dix milliards engloutis par la
Monarchie. C'est le capital qui a élu Gambetta ; c'est le
Deuxième Arrondissement, si fidèle à la cause de la majorité
réactionnaire, qui a voté contre elle. Voilà ce qu'il faut ré-
péter bien haut pour rassurer l'Assemblée, ou plutôtpour lui
Ôter toute excuse : car j'ai peur que sa peur ne soit un sys-
tème, une inutile affectation de coquetterie qui ne trompe même
plus les campagnes.
Car, Dieu merci, les campagnes sont intelligentes, elles
font des progrès ; leurs enfants, mêlés pendant le siège à
nos dangers, imbus de nos idées, de nos moeurs et de notre
langage, leur ont porté le grain nouveau. L'immense mal-
entendu que l'Empire avait interposé entre nous et les
paysans, se déchire de toutes parts. Des jours se font, à tra-
vers lesquels on se voit, on se parle, on s'étonne de ne pas
s'être donné plus tôt la main; les deux partis déposent leur
haine sans la perdre, mais en la thésaurisant contre les rois
et les démagogues, ces espèces de proie qui poussent les
hommes à s'entre-déchirer comme des coqs, pour sucer leurs
blessures et se repaître de leurs lambeaux. Tuisse notre
livre arracher à son tour un fragment de cette étoffe de
Dêjanire que nos ennemis ont mise entre nous et nos frères,
comme un mur de pétrole !
Paysan, pour lequel je travaille pendant que tu fais pous-
ser le blé pour moi, si tu trouves ici quelques pointes qui te
blessent, sache que c'est pour mieux te pénétrer ; si mon lan-
gage n'est pas enduit de miel, sache que c'est pour mieux te
guérir, mon enfant. Mais lorsque les éternels trafiquants de
tes muscles et de ta peau te présentent les miettes insultantes
de l'aumône, souviens-toi que c'est pour mieux l'engraisser ;
quand ils t'appellent par de douces flatteries et des psitt
langoureux sur le seuil de leurs pouluillers m marchiques,
souviens-toi que c'est pour mieux te manger, mon enfant.
J. POIRLT.
5 septembre e IS71.
LA COUPABLE
I
Ce qui cause mon tourment.
L'Assemblée de Versailles parait s'éprendre chaque
jour d'une affection plus vive pour sa tâche indéter-
minée. Convoquée en toute hâte dans l'urgence de
nos désastres comme un médecin de campagne appelé
du lieu le plus voisin pour un grave accident, elle
n'avait pas encore posé le premier appareil sur nos
blessures, qu'une maladie intestine se déclarait, qui
lui faisait un cas de conscience de rester. Aujour-
d'hui, elle a tout l'air de vouloir nous imposer un
régime et nous refaire une constitution. Ne vous
gênez pas, messieurs. Après tout, si l'on se garde des
expériences, si l'on nous épargne les secousses en
laissant agir la nature et le repos, remportera qui
l
2 LA COUPABLE
voudra l'honneur de la guérison. En médecine et en
politique, il ne faut pas être absolu.
C'est déjà faire preuve d'une certaine sagesse expé-
rimentale, que d'étudier le mal au lieu de précipiter
le remède; dussent les pharmaciens attendre avec
leurs recettes vénérables ou ridicules, anodines ou
violentes, telles que les pilules de Kaiser ou l'Herbe-
du-bon-Henri... pour le surplus, voir le Codex. Aussi
est-ce avec raison que les fondés de nos pouvoirs un
peu vagues ont nommé deux commissions pour étudier
les causes de nos désastres militaires et de notre
guerre civile.
Nul doute que ces délégués, appliquant leurs lu-
mières naturelles et leur expérience acquise à cette
matière si riche, hélas ! n'arrivent à des résultats
considérables. Ce qui cause mon tourment, c'est la
crainte que des idées prises dans les anciennes écoles
politiques, les affections pour d'illustres clientèles,
l'ardeur même de la recherche et l'abondance des
documents ne laissent point à ces résultats toute la
clarté qui répondrait à mes voeux les plus chers. Dans
tous les cas, nulle loi ne défend d'essayer une sorte
de contre-enquête philosophique et morale, et de
chercher d'avance par le procédé synthétique la
preuve des conclusions que doit fournir l'expérience.
LA CAUSE 3
II
La Cause,
Il est à. peu près admis, dans la philosophie médi-
cale , que la cause de toutes nos maladies si variées
dans leurs formes, la cause des causes, est une. Il
serait assez piquant, comme dit M. Villemain, qu'en
politique la vraie cause, la cause profonde de nos
troubles et de nos maux, offrit la même simplicité :
on pourrait espérer ainsi voir un beau jour les deux
commissions d'enquête se rencontrer comme des
mineurs dans un travail souterrain.
Une chose me frappe dans ces deux pestes, la
guerre, la Commune, c'est que la seconde a été tenue
en respect par la première, tant que celle-ci a duré :
peut-être même la Commune , demeurée à l'état la-
tent, aurait-elle fini par avorter, si le général Trochu,
notre doux pasteur, n'avait enfermé le loup dans la
bergerie et enrayé le développement normal de la
4 LA COUPABLE
période guerrière à Paris. Ainsi l'insurrection ne fut
que le détestable complément du siège, la suite d'un
mal systématiquement étouffé, et cette nouvelle af-
fliction devint d'autant plus affreuse qu'elle s'ali-
menta des préparatifs et des produits chimiques vai-
nement accumulés pour nous guéiir de l'autre.
Cette subordination de nos misères entre elles est
un indice favorable à l'unité de leur cause et permet
déjà d'espérer la réunion future des deux compagnies
d'explorateurs choisis par l'Assemblée.
UN SENATEUR DE L'EMPIRE ' 5
III
Un Sénateur de l'Empire en chair ou en os.
Quant à ces messieurs, je voudrais, dans l'intérêt
de leur oeuvre difficile, que l'Assemblée leur eût
adjoint un des membres du dernier Corps législatif
impérial, qui votèrent la guerre contre la Prusse. Un
tel homme n'aurait qu'à consulter sa conscience pour
dire ce qu'il lui a fallu de faiblesse et d'ambition, de
docilité et de folie, de complaisance aux aventures et
d'attachement à sa place, pour accepter la guerre la
plus funeste et la plus sotte, la plus ruineuse pour
nos intérêts et la plus affligeante pour notre amour-
propre, que nos ennemis aient pu désirer.
Mais quel enseignement plus vif encore apporterait
aux commissions la présence d'un sénateur de l'Em-
pire en chair ou en os ! Car l'acquiescement timide
et mou du Corps législatif ressemble à une résistance
patriotique, quand on le compare à l'adhésion una-
nime et sans façon de ce Sénat, non pas Conserva-
l.
6 LA COUPABLE
teur, mais Destructeur. Tudieu ! Comme ils furent
jeunes ! Quel enthousiasme et quelle acclamation ! La
belle chose que l'électricité ! Ce fut en ce jour qu'on
vit l'asthme emboucher la trompette guerrière, la
paralysie commander l'action, et l'appauvrissement
du sang ouvrir les écluses du sang le plus jeune et le
plus frais, une pleine rivière. Plus que le vieux Sénat
encore, le Césarisme avait besoin de se retremper
dans ce bain rouge et d'y baptiser son pâle rejeton,
sa lymphatique espérance.
Celui auquel il fut donné d'assister, même en
esprit, à cette dernière séance du Sénat, en gardera
longtemps une profonde tristesse. Jamais de mon
cerveau ne s'effacera l'image de ce spectre de père-
conscrit que je vis transporter au Luxembourg sur
les bras d'un hercule domestique, pour y plaire une
dernière fois. Ce n'était pas une antique illustration,
ce n'était qu'un vieux Crésus à qui nos pauvres et
nos riches payaient trente mille francs par an, pour
le récompenser d'avoir cinq cent mille francs de
rente. Ses restes mortels s'étaient aplatis sous le
cylindre des cours ; son squelette, orné d'un bouton
de rose artificiel, se composait, comme l'Allemagne
de M. Rouher, de deux tronçons, ce qui avait été le
corps, et ce qui avait été les jambes. Il était courbé,
mais à angle droit ainsi qu'un V, de sorte que, quand
on l'eut hissé dans la salle des séances, on n'eut qu'à
le mettre sur un de ses côtés, pour qu'il fût naturel-
lement assis < ; cependant, il s'affaissa ensuite sur lui-
même, et l'on crut qu'il allait passer. Mais il recueil-
lait ses forces, et, après le discours du jeune président,
UN SENATEUR DE L'EMPIRE 7
il se leva comme à la Cour des Miracles, le V devint
un I, un I flexible qui se trémoussa et frétilla comme
un vert roseau On dit même que ce roseau mur-
mura le cri de : Vive l'Empereur. Mais les roseaux
ont toujours été calomniés, ils l'étaient déjà sous le
règne de l'empereur Midas. Quant à moi, je crois que
c'était la Mort qui, pour moins de déguisement, s'é-
tait mise en sénateur, afin de prendre part à l'acte
sanglant de la haute Assemblée. Tout s'explique
ainsi : la Mort pouvait voter la mort, mais elle n'au-
rait jamais crié vive personne.
8 LA COUPABLE
IV
0 + 20 millions = 20 millions. — Cathelineau et la scrofulaire.
Aujourd'hui, non-seulement ces gens-là reviennent
rôder autour de l'Assemblée, mais ils y siègent. Le
cabinet des Tuileries trône dans une Chambre répu-
blicaine; un général qui a tourné le dos à l'ennemi,
va voter la réorganisation de l'armée ; le ministre-
emprunt de la paix devient quelque chose dans nos
finances : il est vrai que sa fortune s'est accrue de
vingt millions (0 + 20 millions = 20 millions), sous
le régime qui nous coûte quinze milliards; il peut
songer à nous maintenant.
Au moins ont-ils abjuré leurs principes... Non pas!
la plupart osent encore se dire bonapartistes, ils
parlent de leurs affections qu'ils ne sacrifieront jamais
à la patrie; c'est le seul point sur lequel ils soient
d'accord avec M. de Meaux, le royaliste.
Ces phrases sentimentales sont bonnes pour la
0+20 MILLIONS = 20 MILLIONS 9
foula ; car pour qui voit le nu des choses, l'affection
n'est que la forme la plus raffinée du moi ; l'amitié
est notre affaire privée, la patrie est l'affaire de tous,
et ces touchantes déclarations de fidélité ne sont que
d'audacieuses professions d'égoïsme.
Hélas ! il faut se soumettre à la loi du suffrage uni-
versel. Tu l'as voulu, Jacques Bonhomme. Ce qui est
plus insupportable, c'est qu'on réorganise, à nos yeux
ces coteries sans mandat qui tourbillonnent autour
du centre officiel, ces essaims de viveurs politiques
qui s'arment contre la France républicaine des mi-
sères mêmes qu'ils lui ont causées. Hommes d'esprit,
ils nous rappellent ce chirurgien qui, pour fonder
sa clientèle, distribuait la nuit, dans son quartier, les
blessures qu'il allait soigner le jour.
Chose toute naturelle, ce sont les journaux qui
nous ont fait le plus de mal en 1870, qui parlent le
plus haut en 1871. Produits tout à fait spéciaux de la
corruption impériale, l'empire tombé, ils restent,
toujours achetés jusqu'au dernier numéro, toujours
vendus jusqu'à la première ligne.
Après six mois de pudeur, notre nouvelle calamité
leur a fait croire qu'on avait oublié la première et la
plus grande, dans laquelle leur faconde payée, leur
demi-tour vers le Rhin nous avait précipités. Ils ont
ruiné la France pour enrichir leur restaurateur, et
ils retrouvent du crédit ; ils ont dépouillé leur mère
éternelle pour vêtir leur attraction d'une heure, et
leur mère les reçoit en enfants prodigues. On tue le
10 LA COUPABLE
veau gras, c'est la République qui fait les frais. Fi-
garo, de barbier devenu coiffeur, agite sa serviette
blanche en guise de drapeau. Dî vostram fidem!
Quand je vois un Cathelineau écrire à Villemessant
« Mon cher Villemessant, » il me semble que le lis, la
blanche et droite fleur, baisse la tête pour commettre
un inceste avec la hideuse scrofulaire.
D'autres restent plébiscitaires, d'autres subtilisent
et orléanisent.
Tout cela nous prend à partie, nous fait des remon-
trances ; il faut voir comme ils s'en donnent à coeur
joie sur ce pauvre gouvernement du 4 septembre,
qu'on a envie d'appeler le gouvernement malgré lui.
On peut déjà pressentir le jour où ils reprocheront à
Jules Favre d'avoir déclaré la guerre à la Prusse. Ils
n'étaient que les bouffons du gouvernement impérial,
censeurs à la surface, flatteurs au fond ; bientôt ils
seront nos ministres. Misérables ! la loi déclare indi-
gnes de succéder ceux qui ont causé la mort de leurs
parents.
LA COULEUR DES CHIGNONS 11
V
La couleur des chignons.
Il nous faut endurer cela et nos malheurs. Quant
à ceux-ci, ils ont donné lieu à tant de commentaires
et d'explications, qu'en vérité c'est â dégoûter d'être
malheureux. Nous devons être victorieux la pro-
chaine fois, rien que pour donner tort à ces prédica-
teurs de notre défaite.
« Savez-vous pourquoi la France est vaincue et dé-
chirée? » enseigne l'ancien comte de Bismark. C'est
parce qu'elle est guerrière et vaniteuse. Et de sa
poche sort un parchemin taché de sang, sa peau de
prince. « C'est aussi, poursuit-il, parce qu'elle est in-
quiète et manque de probité. » Et il bouleverse l'Eu-
rope, il nous vole nos champs, nos villes, nos âmes et
nos pendules.
« Notre défaite et nos divisions viennent de notre
manque de respect et de discipline, » sermonnent les
12 LA COUPABLE
Royer-Collard de la droite, qui ont bien du mal à se
mettre au pas et à introduire de la discipline dans
leurs intrigues divergentes. Quant au respect, c'est
une chose qu'ils nous désapprennent tous les jours,
mais ils nous apprennent en retour le mépris, la vraie
garantie de la paix, le seul moyen durable et philo-
sophique d'être matériellement d'accord.
« Dieu nous punit », c'est le mot d'ordre du parti
clérical. Reste à savoir pourquoi il nous punit préfé-
rablement à d'autres peuples qui n'ont pas eu le
même' traitement. Serions-nous coupables d'avoir
jusqu'à la fin maintenu le pape dépossédé par l'allié
de la Prusse ? Ce serait le cas de dire que qui aime
bien châtie de même. Ce qui est sûr, c'est que le
clergé a pris soin de préparer de loin l'instrument de
notre châtiment en nommant Louis-Napoléon comme
le seul homme capable de faire désirer Henri V.
« J'ai prévu tout ce qui arrive quand j'ai vu chan-
ger la couleur des chignons », prophétise un mora-
liste qui a beaucoup médité sur ces appendices fémi-
nins, et s'est fait l'Alceste de l'honneur mondain sous
l'Empire. Cette vue mérite d'être recommandée à
l'une et l'autre commission : remarquons, toutefois,
pour rassurer la corporation des perruquiers mena-
cée d'un nouvel impôt, que, si les femmes de Car-
thage ont failli sauver cette ville avec leurs vrais
cheveux, les Parisiennes, avec leurs faux, ont passa-
blement énervé l'état-major prussien pendant et après
le siège.
LA COULEUR DES CHIGNONS 13
Gambetta tombe fort juste lorsque, promenant ses
yeux autour de lui, il les arrête sur l'Ignorance, et
l'évoque de l'oubli où elle se cache pour la mettre en
face du jour, sur le banc des accusés. Il est évident
qu'une nation dont la moitié plus un des habitants
serait honnête et éclairée, deviendrait la première du
monde. Marchons dans cette voie, mais souvenons-
nous que la lutte contre l'Ignorance est commencée
depuis sept mille ans, qu'elle peut durer encore des
siècles, et que l'Alsace attend.
Ce qui désarme la colère, ce sont les récriminations
des bonapartistes. Rendons cependant cette justice au
journaliste ou linéaire du Bas-Empire, qu'en homme
habile, il glisse volontiers sur le passé, s'abritant der-
rière cette Commune si pernicieuse pour nous, si pro-
fitable pour lui. Bien plus mâle est l'exemple que
donne le vrai bonapartiste, cet être serein, convaincu,
coulé en fonte, d'où s'échappe ce langage : « Nous
» vous avons poussés dans l'abîme, c'est vrai, mais
» nous tenions à votre disposition une perche que nous
» vous aurions tendue, si vous nous l'aviez seulement
» demandée, peuple plein de rancune. Pour ce qui est
» de la Commune, c'est bien le moins que vous ayez
» mérité pour avoir rejeté nos sergents de ville qui
» embrochaient en 1851 les défenseurs de l'Assemblée,
» et assommaient les pacifiques en 1870. » Cela dit,
ils poussent au plébiscite, comptant sur la nature
canine de la masse.
Nous ne saurions tout refuser à ces magnifiques
assurances, à ces persévérances robustes ; nous gar-
2
14 LA COUPABLE
derons donc les sergents de ville qui viennent de
nous rendre la liberté et la patrie, tout en nous abste
nant des Bonaparte et de leurs plébiscites.
Ecoutez, d'autre part, le bon peuple qui paie, vote
et souffre, il n'a qu'une façon d'expliquer nos dé-
sastres. Nous avons été trahis, s'écrie-t-il du haut de
sa mansarde ou du fond de sa chaumière. Et cela lui
suffit et le console.
Mais le révélateur que j'espère et que j'attends, car
il ne saurait me manquer, c'est le professeur d'his-
toire humanitaire, le fataliste du passé, qui, du haut
de sa chaire massive, s'étayant d'arguments solides,
nous prouvera, tantôt en joignant l'index et l'annu-
laire, tantôt en les écartant comme pour donner
l'essor à sa pensée, que cela est arrivé parce que
cela devait arriver.
CREUSONS NOTRE MALHEUR 15
VI
Creusons notre malheur.
C'est assez de mea culpa comme cela, bons amis,
ou mieux de vestra culpa sur la poitrine des autres.
Améliorons nos moeurs, j'y consens de grand coeur, et
donnons-nous le mérite d'une réforme volontaire en
prenant les devants sur la nécessité qui nous l'impose.
Dépêchons nos femmes galantes chez nos vainqueurs
à la vue basse, avec mission spéciale de reprendre
notre argent. C'est bien.
Je lève aussi les deux mains pour la reprise du tra-
vail : il est urgent de perdre les habitudes et de ré-
parer les maux que l'Empire, la guerre et la Com-
mune nous ont faits. Forçons-nous à la discipline des
Allemands, toutefois sans nous déprimer jusqu'à l'a-
brutissement, car un jour viendra où, les lois de la
nature reprenant leur empire, les hommes auront le
dessus sur les brutes.
16 LA COUPABLE
Imposons la lecture et l'écriture à tous les petits
Français, en évitant de ravaler leurs pères au-dessous
de ces lourds et fétides soldats qui savent peut-être
lire et écrire, mais qui n'ont pas, entre nous, la
moindre éducation. Pouah ! Quelle infection ! Ils en
ont mis partout. Sur le parquet passe encore, mais
quoi ! dans les tiroirs et sur les cheminées !
Tâchons aussi de croire en Dieu, sauf à nous cons-
truire, comme dit M. Stendhill, un temple à part, si,
récalcitrant aux obstacles que présente le chemin de
la science et du progrès, le clergé s'obstine toujours à
ne pas mettre un pied devant l'autre. Sans la croyance
en Dieu, la résignation aux injustices nécessaires et
sociales est impossible, et la haine du mal établi con-
duit aux vengeances criminelles. Ce qu'il y a de cer-
tain, c'est que l'aspect des effrontés de l'Empire re-
venus trop tôt sur le théâtre politique, n'a pas peu
contribué à provoquer cette rage des athées commu-
neux qu'engendra l'Envie accouplée au Désespoir.
Creusons donc notre malheur pour en tirer tout ce
qu'il peut nous donner, mais surtout commençons par
le supporter fortement, gaiement même, en vrais
Français. « Le volé qui sourit au voleur, dit Shakes-
» peare, vole à son tour la fortune. »
NON, NOUS NE SOMMES PAS VIEUX 17
VII
Non, nous ne sommes pas vieux
Avant tout il ne faudrait pas nous calomnier. Je
ne vois pas que l'état de la France, en 1870, méritât
le nom de décadence. Le développement de notre
commerce et de notre industrie ne nous laissait infé-
rieurs à aucune nation; notre production agricole
marchait de' pair avec nos besoins croissants. Le
chiffre des-naissances ne répondait peut-être pas
suffisamment au reste ; mais, si l'on ne naissait pas
assez, on mourait encore un peu moins ; on vivait
mieux et plus longtemps, et, en somme, la population
s'accroissait.
Les plus récentes preuves de vigueur données par
nos armées n'étaient pas non plus méprisables. La
guerre de Crimée avait mis au jour l'héroïque patience
de nos soldats; en Italie, ils avaient moniré qu'ils
pouvaient être vainqueurs et mal commandés. Et,
sans remonter si haut, ne les avons-nous pas vus,
2
18 LA COUPABLE
hier encore, sur les bords de la Somme et de la Loire,
vieux débris, nouvelles levées, mal armés, mal nour-
ris, pieds nus, demeurer partout supérieurs à nombre
égal? Victorieux le premier jour, et las de tuer sans
qu'il y parût, ils ne tournaient le dos que pour faire
face encore à cet innombrable ennemi qui les débor-
dait par derrière et les enveloppait de toutes parts.
Il n'est pas démontré davantage, dans un parallèle
avec les autres nations de l'Europe, que la France
fût relativement plus corrompue ou plus impie en
1870, qu'en 1790 ou en 1804. Ce n'est pas avec des
oremus que nous avons pris Mayence, et les moeurs du
premier Empire sont loin de faire contraste avec celles
du second. En vérité, le sénat de l'oncle ne laisse
aucun remords à celui du neveu, et les vaincus de
Sedan sont de véritables savants auprès des vainqueurs
d'Iéna.
Non, la France n'est pas en décadence ; sans cela,
elle mourrait, et qui la remplacerait ? L'Europe serait
bien punie. La France n'est pas changée : c'est tou-
jours la nation choisie, formée de la rencontre des
deux races latine et germaine sur un sol et dans un
climat merveilleux, et destinée à les dominer l'une et
l'autre par ses idées, quand elle ne les domine par ses
armes. Fille aînée de l'Eglise, elle est aussi la première
des nations civilisées inscrite clans les actes de l'his-
toire moderne. Elle peut avoir des moments et même
des périodes critiques; elle en a eu de plus graves
encore et de plus longues que celle-ci, qui date de
1812; mais elle en est toujours sortie, refaite et
fortifiée.
NON, NOUS NE SOMMES PAS VIEUX 19
Son rôle n'est point fini ; peut-être même, clans la
durée possible des siècles futurs, ne fait-il que com-
mencer.
La civilisation actuelle semble, en effet, jusqu'à
nouvel ordre, vouloir être définitive. C'est un des
bienfaits du Christianisme, que les nations ne vivent
et ne meurent plus aussi rapidement que dans les
temps antiques. Leur vie augmente, à elles aussi,
et dans des proportions indéfinies. Rome à deux cents
ans s'émancipa de ses rois ; mais, au point de vue po-
litique, les peuples du XIXe siècle de l'Ere chrétienne
semblent encore des enfants vivant sous des tuteurs.
La France elle-même a bien du mal à s'en passer.
La monarchie fut sa maison paternelle : comme un
fils de famille, elle revient souvent vers la demeure
où résident ses affections et son passé, et, comme lui
aussi, quand elle y a fait quelque séjour, elle s'ennuie
à la mort.
Qu'on fasse une loi pour punir celui qui dira désor-
mais que nous sommes vieux. Eh quoi ! la terre a
peut-être encore plus de cent mille années à décrire
autour du soleil dans la douce société de la lune, et
elle serait vieille, elle serait lasse au début de sa
course !
20 LA COUPABLE
VIII
Au pilon, les coupables
Ne désespérons donc pas de notre jeune patrie.
Elle a présumé de ses forces, mais elle ne les a point
perdues, et l'excès même des fautes qui ont dû être
commises pour l'amener où elle est, nous rassure
contre un retour semblable. Si notre défaite était
écrite dans le livre des destinées, nous devons remer-
cier le gouvernement de l'empereur-impératrice
d'avoir pris sur lui tous les torts, d'avoir fait tout ce
qu'il fallait pour rendre notre ruine inévitable. Nous
saurons à l'avenir que nous n'avons rien à perdre à
nous gouverner nous-mêmes.
Laissons aux coupables leur crime. Qu'on les y
attache et qu'on grave sur leurs fronts indignes
d'oubli ces mots : A perpétuité. Condamnons-les à nous
servir d'enseignement, et que leur pilori soit sur le
fleuve des temps le poteau indicateur qui révélera,
AU PILORI, LES COUPABLES 21
sous la nappe trompeuse des eaux brillantes, recueil
qui nous a perdus, LA MONARCHIE,
Car c'est la monarchie qui nous a perdus, le pou-
voir personnel, la même volonté toujours enfermée
dans le même milieu, le souverain condamné à son
entourage, et oscillant de l'Impératrice à Leboeuf, de
Rouher à Ollivier, comme une balle de liège entre des
électricités de même nature. Voilà la grande cause
qui domine et cause toutes les autres, comme la
souche s'élève au-dessus de ses rejetons.
22 LA COUPABLE
IX
Encore la femme.
Jamais la vanité des noms et le néant de ces favoris
que l'on appelle des hommes d'Etat ne fut mieux étalé
que dans cette guerre de 1870. Jamais les mille ha-
sards de l'histoire n'amenèrent une série de fautes
aussi complète et aussi bien coordonnée. Il fallait
avoir régné dix-huit ans pour en arriver là !
Quel va et vient et quelles velléités ! Le matin, à
jeun, on est à la paix, et le soir, après dîner, à la
guerre. Le sort de la France suit les flux et les reflux
des estomacs de cour. La diplomatie, cette vieille
douairière, se fâche comme un enfant, elle ne sait
plus digérer sa rancune. On a pris du bon côté le vol
du Holstein; celui du Hanovre, de la Hesse, de Ham-
bourg et de Francfort a passé tant bien que mal;
après quelques grimaces, on s'est fait à la violation
du traité de Prague, à l'annexion militaire de l'Alle-
magne du sud. Et nous nous montons sur des choses
ENCORE LA FEMME 23
contingentes et futures, nous prétendons faire renon-
cer un prince à des droits qu'il n'a pas, nous envions
à un Allemand la couronne d'Espagne, qu'on doit
souhaiter à son meilleur ennemi. Provoqués en vain
depuis tantôt dix ans, nous nous enflammons sur la
petite question d'un jour ; nous trouvons moyen d'in-
sulter l'Insulte en permanence.
On a dit et on a été payé pour dire que le roi Guil-
laume avait haussé les épaules devant notre ambassa-
deur en i; il aurait eu raison. Dans tous les cas, il a
dû bien rire dans sa barbe.
En vérité, le gouvernement se conduisit comme un
homme lâche de caractère, mais dont l'ébriété s'irrite
d'un rien : c'est qu'il était encore plein du plébiscite,
comme d'un excès d'alcool électoral. Oui, l'incapacité
ne suffit pas, il faut admettre l'ivresse pour expli-
quer cette entreprise atroce, sans préparatifs, sans
organisation, cette guerre en pleine paix, la déroute
précédant la défaite et la famine régnant au sein de
l'abondance; là-bas un peuple entier de soldats, ici
une nation désarmée par la défiance, et toutes les
portes ouvertes à l'invasion.
L'autopsie nous révélerait probablement bien des
choses sur cet empereur valétudinaire, sur ces mi-
nistres atteints de la folie des grandeurs. Mais une
pareille opération demande des soins fort minutieux
et son application, à chacun des membres des grands
corps d'Etat de l'empire, serait impraticable.
24 LA COUPABLE
Nous verrons d'ailleurs qu'il n'en est pas besoin,
que dans le pouvoir monarchique tout s'enchaîne,
que les monstruosités y sont la nature, et la servilité
la règle; et nous comprendrons alors comment des
Assemblées composées d'hommes assez riches pour
avoir acquis au moins les notions élémentaires de
l'arithmétique, ont pu décréter que trois cent mille
égalent douze cent mille, sauf à combler la différence
avec des criailleries patriotiques.
Et, remarquez que c'étaient des Assemblées sé-
rieuses ; elles avaient fait de l'opposition jadis au su-
jet de l'impôt sur les voitures de luxe, et plus récem-
ment quand il s'agit de déplacer quelques tombes
perpétuelles, mais aujourd'hui nos soldats pourrissent
empilés dans les fosses communes.
Nos trois cent mille hommes battus, comme ils de-
vaient l'être, nous pouvions encore être sauvés. Il
fallait prendre le large et devancer sur Paris l'ennemi
encore étonné de son facile triomphe. L'empereur le
voulait, l'avis des généraux était unanime, mais
l'impératrice ne le voulut pas, et Mac-Mahon alla se
jeter dans le filet, Bazaine dans la souricière.
Causa mali tanti, conjuoo iterum.
Car une condition vicieuse et contradictoire de
toute monarchie, c'est que, derrière la personne ap-
parente, empereur ou roi, il y en a invariablement
une autre. Dans la royauté comme dans un crime on
peut à coup sûr chercher la femme, qu'elle s'appelle
de Luynes ou Eugénie.
LE VERTIGE 25
X
Le Veru.,
0 qu'ils sont beaux les premiers jours des monar-
chies, qu'il est frais le matin ! Voici le moment
de sortir par les rues que rafraîchit le frétillement
des drapeaux tricolores, et de donner des poignées de
main à la garde nationale. Hélas ! les plus belles
choses en ce monde ont le plus rapide destin. C'est
une place élevée que le trône de France, et tellement
élevée, qu'elle donne le vertige. Si encore on y
mourait ! Mais on y perd la tête. Cela surtout est
profondément triste ; les apparences de la vie sub-
sistent, on va, on vient, on joue au whist, à la toupie
hollandaise, on ne s'aperçoit de rien ; le cerveau, qui
sent tout le reste, n'a pas le privilège de sentir ses
propres lésions. Dix-huit ans! C'est le ferme fatal.
Si Napoléon III a duré six mois de plus, c'est qu'il
avait des facultés exceptionnelles ; Louis-Philippe
était aussi un homme distingué dans son temps.
26 LA COUPABLE
11 y a des signes avant-coureurs, tels que la loi
sur le sacrilège, l'indemnité Pritchard, l'expédition
du Mexique. Puis, à l'heure marquée, vient la grande
faute, le coup de tête final ; l'idée fixe, ce sont alors
les Ordonnances , c'est Guizot ou le baptême du petit
Louis.
Les gens qui font le plus de bruit de la Providence,
refusent leur hommage à nos révolutions consacrées
par le temps. Franchement, c'est montrer peu de
confiance en Dieu que d'appeler toujours à lui de ses
propres décisions. Supposer qu'il puisse ainsi se
donner tort à lui-même, qu'il ait aussi longtemps
supporté le joug d'une opposition ennemie, c'est
faire de lui un monarque par trop constitutionnel ;
c'est une affreuse hérésie, un vrai manichéisme.
A la suite de chacune de nos catastrophes on a
l'habitude d'accuser tout le monde excepté les pilotes.
Sans doute, si la foule ne se portait pas aussi rapide-
ment du même côté, le sinistre serait peut-être moins
grave ; mais ceux qui ont manoeuvré le gouvernail
comme un jouet d'enfant et conduit la France à la
dérive, ne sauraient décemment chercher une excuse
dans les désordres mêmes qu'à produits leur folie.
Cette sénilité prématurée de nos gouvernements
monarchiques est un fait unaniment établi par des
expériences qui nous coûtent assez cher pour que
nous ne les renouvellions pas. Ce fait inflexible, qui
reparaît sans cesse avec les mêmes circonstances et
presque dans les mêmes délais, peut désormais as-
pirer au rang de loi
LE VERTIGE 27
La royauté, pour prendre une expression au règne
végétal, ne se plaît point en France. Les monarchies
qui tiennent encore en Europe, n'ont jamais été
arrachées et l'orage n'a pas eu raison de leurs at-
taches séculaires. Mais la monarchie française a été
emportée un beau jour, ses racines ont perdu leur
faculté de communiquer avec le sol. On a tenté de la
replanter avec des rejetons de diverses provenances ;
mais c'est en vain qu'on les a arrosés d'eau lustrale
et entourés d'un grillage imposant de ministres res-
ponsables ; ils n'ont pu tenir les promesses de leurs
premières pousses, et le vent, à force de souffler, s'est
trouvé leur maître. Nous avons eu des monarques
depuis 1792, jamais de monarchie.
28 LA COUPABLE
XI
Nous sommes des polygames
Au fond, nous sommes trop exigeants. Nous visons,
à travers toutes les responsabilités ministérielles, droit
à la personne régnante. Nous leur réclamons l'impos-
sible, à ces pauvres monarques ; nous voulons bien
les laisser tranquilles, mais à la condition qu'ils
seront toujours sages et heureux. Nous leur deman-
dons d'être des souverains et d'être en même
temps des hommes, cela ne s'est jamais vu. Nous les
prenons en mariage pour le bien, mais pas pour le
mal, et, à la première injure grave, nous convolons à
d'autres noces. Nous sommes des polygames et de la
pire espèce, car nous retournons parfois à nos an-
ciennes amours comme des chiens à leur vomisse-
ment.
C'est que nous ne sommes pas monarchiques.
Si vous voulez voir un peuple monarchique, regardez
les Autrichiens : leur empereur est battu, ils ne l'en
NOUS SOMMES DES POLYGAMES 29
aiment que mieux. Nous, depuis quatre-vingts ans,
nous sommes dans une période de transition, n'étant
plus monarchiques et n'étant pas encore républi-
cains. Voyageurs jetés dans le labyrinthe des temps,
nous avons quitté l'étape Royauté et nous marchons
vers l'étape République. Oh ! ne nous amusons pas
en chemin, plus de regards en arrière, d'inutiles
fardeaux ; la terre promise est peut-être à main
gauche, au tournant du chemin.
Notre sévérité envers nos gouvernants serait peut-
être un bien dans un gouvernement républicain, où
les institutions sont tout, où les personnes ont assez
peu d'importance pour être faciles à remplacer, où
elles sont comme fongibles ; ce qu'il y a de sur, c'est
qu'elle est un mal mortel pour toute royauté. Or,
comme on ne change pas les caractères et le génie
des nations, et qu'il est dans l'ordre que le serviteur
soit sacrifié au maître et le gouvernant au gouverné,
il faut en conclure que la royauté ne peut plus être
en France qu'un éphémère accident, une fantaisie
sujette au repentir.
30 LA COUPABLE
XII
Un Porte-Drapeau.
Nos souverains eux-mêmes, depuis la Révolution, ne
se sont jamais considérés comme tels. Ils se sont, au
contraire, conduits comme des employés responsables
qui craignent d'être renvoyés à la première peccadille,
et sont capables de commettre des crimes pour
cacher une faute. Comme nous leur demandons d'être
infaillibles, ils tâchent au moins à le paraître. De là,
cette fiction toute française que le gouvernement ne
doit jamais avoir tort, fiction dont l'article 75 de la
Constitution de l'an VIII fut la plus hautaine expres-
sion. A-t-on maille à partir avec l'Etat, bien qu'on
ait la loi pour soi, il faut céder d'abord, sauf à
réclamer ensuite. La note du receveur vous arrive-t-
elle avec une surcharge injuste, il faut commencer
par la payer, on verra ensuite à vous restituer l'indû,
sans intérêts s'entend. C'est en vain que le Code d'Ins-
truction criminelle assure l'inviolabilité des do-
miciles et des personnes, elle n'existe pas pour le
simple gendarme en qui reluit, même quand il est
déguisé, toute la majesté du gouvernement. Les
Anglais ne l'entendent point ainsi ; leur maison et
UN PORTE-DRAPEAU 31
leur personne sont des choses sacrées, qu'on n'insulte
pas impunément. Mais chez nous, il n'est pas jusqu'au
simple garde-champêtre qui ne participe de l'invio-
labilité suprême, et l'on a vu un maire décoré de
l'Empire étendre la règle que le gouvernement n'a
jamais tort, jusqu'aux volailles des amis du gouver-
nement.
C'est ici le lieu de glisser une petite anecdote dont
la morale, dirigée à dessein contre un gouvernement
républicain, prouvera que nos moeurs politiques sont
de force à prévaloir contre les honnêtetés indi-
viduelles. C'était après la bataille de Montretout : la
garde nationale s'étant bien conduite, en général,
dans cette affaire, quelques noms particuliers furent
mis à l'ordre du jour et insérés au Journal Officiel
entre deux promotions d'intendants et d'officiers
d'état-major dans la Légion d'honneur. Parmi les
heureux, dans la personne desquels la garde nationale
fut récompensée, se trouva le porte-drapeau d'un des
dix premiers bataillons ; or, cet officier élu n'avait
pas plus assisté à la bataille de Montretout qu'à celle
de Marengo ; il avait passé cette sanglante journée
dans le sein de la famille Ses amis intimes relevèrent
l'erreur commise à son profit, et la signalèrent au
général Trochu. Mais un gouvernement français,
même de défense nationale, ne doit jamais avoir tort,
et, quelques jours après, on lisait à l'Officiel que le
porte-drapeau en question avait été mis à l'ordre du
jour de la bataille de Montretout pour s'être distingué
dans d'autres affaires, ce qui était matériellement
impossible, puisqu'il était défendu aux porte-drapeau
32 LA COUPABLE
de passer les remparts. C'est égal, le principe était
sauvé, et les amis intimes confondus.
Voilà un tout petit malheur, une taie microscopi-
que, mais elle vient du même germe qui nous a couverts
de plaies hideuses. C'est pour ne point vouloir s'être
trompé, que Napoléon III s'obstina dans l'aventure du
Mexique; c'est pour garder quand même tout son
prestige, qu'il joua quitte ou double ce qu'il lui en
restait, et perdit à Sedan jusqu'à sa dernière obole de
gloire patrimoniale.
IL N'Y A PLUS PERSONNE 33
XIII
Il n'y a plus personne.
Sedan ! Nom fatal ! Napoléon III n'a même pas le
triste mérité d'avoir osé ce dernier coup. Il reculait
devant cette honte ; mais l'impératrice avait parlé,
Palikao et Clément Duvernois avaient signé, le
vieillard n'avait plus qu'à obéir. Ainsi, la monarchie
ne nous offre même pas, dans les moments critiques,
le seul avantage auquel nous donne droit la perte de
tant d'autres. L'unité lui manque, quand elle est le
plus nécessaire ; le gouvernement se dit personnel,
et, au jour du danger, il n'y a plus personne.
C'est que le souverain ne communique plus avec la
nation pour s'inspirer de sa volonté, ou pour lui faire
accepter la sienne ; il a disparu derrière son entou-
rage. Cette haie qu'il a établie contre les assauts du
dehors, et dont il a choisi les sujets dans ce que chaque
parti offrait de plus souple, s'est épaissie en s'élargis-
sant avec les années ; elle l'a envahi, rétréci, isolé.
34 LA COUPABLE
Elle n'a plus ni verdeur ni sève, et ses vieux troncs
rabougris absorbent en vain tous les sucs du budget,
sa stérilité s'accroît avec la place qu'elle occupe au
soleil. La terre est affadie, la bonne semence étouffée ;
il faudra encore une fois culbuter tout cela.
Quoi ! dans la nature tout change au point qu'on a
défini la matière un mouvement, le corps humain se
renouvelle entièrement dans un espace de quelques
années, et le gouvernement seul échapperait à cette
loi des êtres organisés ! Triste privilége qu'il parta-
gerait avec les pierres mortes et les choses brutes,
de se suffire indéfiniment à lui-même.
Ce miracle de stabilité qu'on appelle la monarchie
constitutionnelle anglaise, ne rompt nullement la li-
gne de notre raisonnement. Il y a une mer entre la
France et l'Angleterre, entre les royautés d'ici et celle
qu'on respecte là- bas comme un vieux reste d'archi-
tecture nationale. La Chambre-Haute est un musée
respectable, a very fine indeed exhibition de pièces
vénérées, dont les fils sont mûs par la Chambre des
Communes, cette tempêtueuse mistress Tussaud. Il
n'y a donc en réalité qu'une Chambre, l'autre est une
innocente institution à laquelle le temps a pris toute
son amertume. Il en est de même de la reine d'Angle-
terre, qui n'a pas plus d'ennemis à Londres, que le
palais des Thermes de Julien à Paris.
Chez nous, au contraire, le souverain, ayant des
ennemis, est forcé d'avoir des amis, et, quand on dis-
pose d'un budget de deux milliards, on n'en manque
IL N'Y A PLUS PERSONNE 35
pas. Or, l'amitié est en ce monde une chose qui s'ac-
croît avec le temps, cet ennemi mortel de la popula-
rité. La faveur du peuple et celle des rois marchent
d'habitude en sens inverse : plus le favori est décrié,
plus il plaît. De la liberté, on vous en concédera, sur
le papier du moins ; mais on ne vous concédera jamais
le favori. On le déplacera, on ne le supprimera pas.
L'onde grossissante et mugissante a beau réclamer
la proie qu'elle happe en dessous, la main qui sou-
tient sur l'eau l'objet odieux, ne le livre pas; mais le
flot implacable monte toujours et bientôt le protec-
teur et le protégé sont emportés ensemble et vont
grossir la foule des débris échoués sur les bords
étrangers.
Là, ils réfléchissent sur nos malheurs et sur leurs
fautes; c'est l'heure où les Napoléon deviennent libé-
raux. Ils mesurent l'épaisseur qui les séparait de la
nation intelligente et juste, de la véritable France.
36 LA COUPABLE
XIV
Qu'est-ce que la France?
Que l'Empire de 1870 ne representât pas la France,
la vraie et noble patrie, c'est la première découverte
qui vous frappe d'horreur quand vous détachez avec
soin les lambeaux de l'apparence, cet épiderme qui
couvre les complications de la vie, l'infini de la vérité !
Qu'entendons-nous, d'abord, par ce mot France?Il
éveille dans notre coeur bien des affections, et ouvre
à notre esprit plus d'une perspective.
Nous pouvons entendre par France la terre qui
nous porta, qui nous nourrit, dont les bosses éter-
nelles et fécondes nous présentent à la fois les beaux
spectacles de la nature et les moyens de prolonger
notre existence. Cette idée est peut-être la plus tou-
chante et la plus douce aux âmes blessées, mais elle est
commune à tous les peuples. Partout le blé mûrit,
partout a terre est belle. Nous serions Allemands que
QU'EST-CE QUE LA. FRANCE 37
nous aimerions l'Allemagne de la même façon et au
même degré.
Sous un autre aspect, la France est pour nous cette
portion de territoire conquise par nos pères sur les
barbares du Nord et du Midi, dont chaque marche,
alternativement perdue et reprise, est arrosée de leur
sang, et n'est, pour ainsi dire, qu'une poussière de
morts. Cette façon de voir est déjà plus précise et
plus française. Mais quoi ! tous les peuples en tous
temps se sont glorifiés de leurs combats et de leurs
morts, et les nations modernes ne sont que les résul-
tats d'empiétements prolongés, pénibles et glorieux.
Nous pouvons considérer, au contraire, que la France
est la première nation du monde par l'esprit ; celle
dont l'intelligence, manifestée dans les arts, les lettres
et l'éloquence, a la forme la plus générale, la plus
élevée et la plus conquérante; celle dont la langue, la
plus riche et la plus simple de toutes, a répandu le
plus d'idées et discipliné le plus de bouches ; ce qui
n'empêche pas son industrie d'être la première par ces
transformations originales et brillantes qui créent une
seconde fois la matière. Nous pouvons surtout nous
souvenir que notre pays a toujours marché le premier
dans les voies de la régénération et du progrès ; que
notre sol, plus que tout autre, est avide d'égalité,
qu'il a la divine soif de la justice dont parle le Testa-
ment, augmentée d'une humaine répugnance pour
les tyrans et leurs valets; qu'il a enfanté le génie de
la critique, cet immortel exécuteur dont l'âme habite
successivement chacun de nos grands écrivains... Oh!
4
38 LA COUPABLE
voilà la plus haute et la plus française expression de
la France, voilà ce qui doit, plus qu'Austerlitz, nous
rendre fiers d'être Français. C'est bien là l'immense
et l'indestructible patrie, que les vicissitudes ne sau-
raient atteindre, que les vols de la Prusse ne dimi-
nueront pas.
LE COEUR ET L'AME 39
XV
La Coeur et l'Ame
Or, cette vraie essence de la patrie, cette vocation
supérieure, les gouvernements qui ne la respectent
pas sont perclus. Et, de nos gouvernements monar-
chiques, lequel l'a jamais respectée? Aussi ont-ils eu
beau avoir pour eux le nombre, la force, les armées,
ce que le sinistre Morny appelait le coeur de la
France, son coeur matériel, ils n'en ont jamais
possédé l'âme; et le feu qu'ils voulaient comprimer,
le feu bienfaisant destiné à réchauffer et à mûrir les
nations, s'est vengé de la violence qu'il souffrait, par
des décharges terribles, de furieux ravages.
Où réside-t-il ce génie de la France qui se fait
jour ainsi par des éruptions intermittentes, faute
d'avoir trouvé jusqu'ici ses issues régulières, faute
d'avoir joui de sa liberté d'action journalière et
légitime ?
40 LA COUPABLE
La vérité et la justice sont le patrimoine commun
de tous les hommes. Mais de même qu'en Europe, la
France est la première qui ait entrepris et soutenu la
grande revendication contre les prescriptions féodales
et monarchiques, de même, en France, cette sorte
d'office public, de fonction suprême, a presque tou-
jours été le privilége de la classe la plus laborieuse
et la plus intelligente, la classe moyenne. C'est là un
endroit capital, où nous devons faire quelque séjour.
UNE OMELETTE AU LARD 41
XVI
Une omelette au lard.
La société romaine était divisée en trois classes
distinguées par l'habit, les patriciens ou sénateurs,
les chevaliers, les plébéiens ou le peuple. En bas, la
matière cellulaire, les prolétaires,
fruges educere nati,
au milieu, ceux qui, par leur mérite propre ou celui
du sort, s'étaient élevés à des fortunes récentes ; en
haut, la richesse territoriale et l'aristocratie de nais-
sance. Chacune de ces classes avait ses chefs et ses
partisans politiques, du moins tant qu'il fut question
de politique à Rome.
Sans doute, dans la France du XIXe siècle, les
différences légales des classes et des costumes n'exis-
tent plus. Tous les Français sont égaux devant la
loi et devant leurs tailleurs, du moins avec de l'ar-
gent. Mais la division naturelle existe toujours ; elle
4.
42 LA COUPABLE
tient aux conditions de la vie sociale, elle est une
conséquence de la filiation combinée avec la pro-
priété.
L'observation historique attribue aujourd'hui avec
quelque raison à l'humanité une existence progres-
sive, un développement solidaire. L'espèce devient
individu ; le monde nous apparaît sous la forme d'un
grand animal immortel composé d'une foule de
petites bêtes périssables. Il y a plus : en poussant
l'analyse, on découvre que ces petites bêtes, indépen-
damment de la part qu'elles ont dans l'immense
agglomération humaine, arrivent à former par l'hé-
rédite des groupes plus restreints, qui ont une vie
propre, et, quoique moins robustes que le grand
animal, résistent cependant à la dissolution avec plus
de succès que les simples individus; ce sont les
familles. Enfin, grâce à l'affinité des intérêts, à l'en-
trecroisement des parentés et des alliances, ces
premiers groupes élémentaires forment à leur tour
des groupes plus complexes dont la réunion constitue
les classes sociales.
Il est certain que la grande République a fait un
prodigieux remaniement des anciennes parties de la
société française : c'est ainsi que les antiques révolu-
tions du globe ont formé d'un enchevêtrement de
débris les couches les plus solides et les plus com-
pactes de l'écorce terrestre. La France de 1793 peut
être comparée à une poële gigantesque, où l'on aurait
tourné, battu, brouillé ensemble les éléments de la
préparation nourrissante à laquelle la poule con-
UNE OMELETTE AU LARD 43
tribue par ses oeufs et le porc par son lard. Mais, de
même que, dans ce mets composite, on retrouve
encore distincts et plutôt divisés que mélangés, les
éléments primitifs qui ont concouru à sa formation,
le blanc, l'albumine féculente, le jaune, le germe
fécond, et aussi les parallélogrammes de panne ris-
solés et dépouillés de leurs sucs; de même, il suffit
de faire une coupe verticale dans la société moderne
pour mettre à jour les trois parties essentielles de
toute agrégation humaine, le peuple nourrissant et
passif, la bourgeoisie active et transformatrice, et la
noblesse diminuée et racornie, mais d'autant plus
coriace.
44 LA COUPABLE
XVII
Les Grands et les Moyens de la terre.
Si, dans l'ordre social, il y a de toute nécessité
trois classes, dans l'ordre politique , il n'y a plus que
deux grands partis : 1° le parti aristocratique ou con-
servateur dans lequel les restes de l'ancienne noblesse
ne sont plus qu'une minorité accrue de tout ce qui
est arrivé au faîte et aspire à enrayer la roue de la
Fortune ; 2° le parti progressiste ou libéral qui se re-
crute en général dans la bourgeoisie, non pas la vieille
bourgeoisie qui était plutôt une seconde noblesse,
mais la bourgeoisie du jour, dont la vaste enceinte
est ouverte à tous les travailleurs intelligents.
Le peuple, dans nos sociétés modernes, est trop
nombreux et trop occupé pour gouverner par lui-
même; il donne, seulement par ses votes, la prépon-
dérance à l'aristocratie ou à la bourgeoisie, mais il ne
tire pour ainsi dire jamais de ses rangs les représen-
LES GRANDS ET LES MOYENS DE LA TERRE 45
tants qu'il choisit, et M. Tolain lui-même est un
bourgeois sans le savoir.
Je ne ferai pas aux conspirateurs et aux révolution-
naires quand même l'honneur de les traiter comme
un parti. Même en y ajoutant les socialistes moins
nombreux qu'on ne le crie, on ne saurait les considé-
rer que comme une bande de malfaiteurs armés qui,
séparant la justice de la paix, n'ont de commun avec
l'humanité que ce qu'elle a elle-même de commun
avec les animaux, les instincts et les besoins. Toute-
fois, comme les chefs de cette bande acquièrent dans
les grands relâchements une importance momentanée,
nous leur devons dans cette Exposition une place à
part, ne fût-ce que comme marchandise d'expor-
tation.
Nous aurons fait un grand pas vers notre but, qui est
de montrer comment la France a été perdue par son
gouvernement, quand nous aurons passé l'inspection
des groupes politiques qui étaient sur les gradins à
l'heure où nous fûmes livrés aux bêtes.
Nous nous occuperons d'abord du parti aristocrati-
que, de ceux que Bossuet appelle les grands de la
terre, puis du parti bourgeois ou des moyens de la
terre. Quant à messieurs les conspirateurs, ils atten-
dront pour être jugés et passeront les derniers : nous
ne sommes pas aussi expéditifs que le bon Dieu, ni
aussi sommaires que Delesvaux.