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La Dragonéide ou Fictions mythologiques , par M. P. E. S.***, publiée par M. T. Martin

De
308 pages
l'auteur (Tonnay-Charente). 1830. France -- 1824-1830 (Charles X). LXIV-260 p. ; in-8.
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LA
OU
Fictiona Mythologiquea,
PAR
M. P. E. S.***,
PUBLIÉE PAR M. T. MARTIN.
TONNAY-CHARENTE :
Chez M. T. MARTIN , Éditeur de l'Ouvrage.
ROCHEFORT:
Chez
FAYE PÈRE, Libraire, rue Saint-Michel, n.° 36,
GOULARD, Imprimeur-Libraire, rue Saint-Charles, n.° 17.
Veuve LAFOREST, Libraire, rue Royale, n.° 55.
MDCCCXXX.
LA DRAGONEIDE
OU
FICTIONS MYTHOLOGIQUES.
ROCHEFORT, IMPRIMERIE DE FAYE FILS,
Rue Saint-Michel, n.° 36.
LA
DRAGONEIDE
OU
PAR
M. P. E. S.***,
PUBLIÉE PAR M. T. MARTIN.
TONNAY-CHARENTE :
Chez M. T. MARTIN , Éditeur de l'Ouvrage.
ROCHEFORT :
Chez
FAYE PERE, Libraire, rue Saint-Michel, n.° 36.
GOULARD, Imprimeur-Libraire, rue Saint-Charles, n.° 17.
Veuve LAFOREST, Libraire, rue Royale, n.° 55.
MDCCCXXX,
L'ÉDITEUR AU PUBLIC.
QUOIQUE le titre soit changé , c'est bien réel-
lement une préface que vous allez lire. Dans
quel but, dans quelle intention a-t-elle été faite ?
c'est ce que je ne sais trop moi-même ; il y en
a tant!
Les une vous prouvent ungtubus et rostro que
l'ouvrage est bon , très-bon, et prononcent ana-
thème, si vous n'admirez pas. Il semble voir
un cuisinier qui, avant de vous permettre de
goûter le met qu'il vient de servir, vous con-
damne à entendre une longue et savante dis-
sertation sur chaque assaisonnement que sa main
d'artiste y a jetté; vous accable de citations
du cuisinier bourgeois, du cuisinier royal, peut-
être même impérial, ( on n'a pas fait encore
le cuisinier ministériel, c'est dommage ! ) et vous
persuade que votre palais doit être délicieuse-
(ij )
ment flatté, ou que vous êtes un barbare en
gastronomie; sans se douter que pendant ce
temps là votre appétit passe et le diner refroidit.
Une préface est souvent un de ces ouvrages
avancés, que l'ingénieur place au devant de la
ville. De là des canons sont nuit et jour braqués
sur la critique , de quelque loin qu'elle paraisse ;
mais les portes s'ouvrent toujours devant le
pavillon ami de l'éloge, de l'admiration ou de
la flatterie.
Ce n'est quelquefois qu'une longue et plus ou
moins adroite amplification de ces mots si con-
nus, j'ai du talent mais je suis modeste.
Le sourire gracieux d'une femme, ses regards
languissant d'amour, ou pétillant d'esprit, ce
front qui rougit si à propos, sa timidité si naïve,
tout cela préface, et ce n'est pas la moins trom-
peuse, essayez de lire plus loin.
Ce coeur qui bat au mot de patrie, ce regard
fier au seuvenir de nos exploits , ces larmes pour
les victimes, cette haine pour les bourreaux ; et
tout cela dans un homme qui paye mille francs
d'imposition, qui commence son nom par un de,
et qui va la messe, préface! préface! et pour
( iij )
preuve, attendez, un peu : à son aspect, un sou-
rire sur une bouche ministérielle vous en aura
dit assez.
Quelquefois cependant j'en ai lues de vraies,
nobles et grandes, dans lesquelles l'auteur ne se
met pas à genoux; mais ne se guinde pas non
plus, sur la pointe des pieds; comme aussi,il
m'est arrivé de rencontrer un coeur noble avec un
nom noble, un coeur plein de morale chrétienne
sons un habit de prêtre catholique; une femme
toujours la même avant et après le mariage, une,
idée neuve dans un ouvrage moderne ; un admi-
rateur des vieilles beautés de Racine, enfin un
Français qui ne veuille pas de la Charte.
Voici la mienne : Mettez-la au rang que
vous voudrez, pourvu que ce soit parmi celles
qui plaisent, je la trouverai toujours bien placée.
Or, apprenez comme quoi mon nom est atta-
ché à l'ouvrage d'un autre; comme quoi, sans
m'en douter, je me trouve écrivant, et m'ad-
dressant à vous, lecteur bénévole. Bénévole est
aujourd'hui le mot de rigueur, peut-être un
peu par antiphrase; qu'en dis-tu, critique à la
plume raturante?
(jv )
— Mon cher, (c'est un de mes amis qui parle,
et cet ami est le père : ) mon cher, rends-moi
service; sois le parrain de mon enfant. —Par-
rain! pourquoi? que veux-tu faire de mon nom
modeste et ignoré, aujourd'hui surtout qu'un
brevet de protection des plus grands saints du
calendrier, saint Ignace excepté peut-être, ne
mène absolument à rien, s'il n'est contre-signé
par le pape, un évêque, un grand vicaire, ou
tout au moins le curé de la paroisse? Sans l'in-
dispensable formalité, essaye de le présenter à
saint Pierre, il te rira au nez, et les portes du
paradis resteront fermées. —L'élever si haut ne
fut jamais mon intention, — Alors, à quoi bon
lui chercher un parrain? — Pour m'en débar-
rasser.— Grand merci de la préférence; mais
d'ordinaire, ceux qui les font doivent les nourrir.
—Oui, celait l'usage autrefois; mais depuis!
depuis!... Que tu es mal à la hauteur de ton
siècle : je vais soulever le bandeau qui te dérobe
la lumière. Regarde en bas. Sous ce pied s'agite
une tête impatiente : ce pied est vieux, faible,
tremblant, cette tête est brûlante de jeunesse et
de génie. Lève les yeux. Ce siége élevé a été
celui de bien des grands hommes, des Sully,
des Colbert ; et maintenant... regarde!...
(v)
Quand tout change, pourquoi ne pas chan-
ger? Quand tout va de travers, pourquoi mar-
cher droit? Vois donc si tu acceptes ma propo-
position ; autrement, eh bien ! saint Vincent-de-
Paule a laissé des hospices d'Enfants-Trouvés,
c'est-là qu'il ira; et que la volonté de dieu soit
faite. — Père dénaturé ! — Encore tes vieille-
ries!... Le veux-tu, ne le veux-tu pas?... En
attendant ta décision, comme je suis d'humeur
à tout déchirer, je vais lire la Gazette et la
Quotidienne. — Oh non! je suis trop ton ami
pour te donner une semblable pénitence. Mon-
tre-moi ta progéniture. —La voici,
— Mais c'est un véritable monstre que cet en-
fant : quelle tête ! impossible de le porter à l'église;
sous ce large front il y a place pour trop de pen-
sées ! Quel développement de la poitrine, sur-
tout du côté gauche! quelle inflexibilité de la
colonne vertébrale! impossible encore de le pro-
duire à la cour : le coeur battrait trop libre dans
cette poitrine ; ces reins ne seraient pas assez
souples pour lui permettre de ramasser au mi-
lieu de trente mains qui se pressent, les pensions,
les brevets, les cordons tombés d'un portefeuille ;
( vj )
il s'y trouverait mal, et pour le sûr il y serait
mal reçu. Je ne vois qu'une chose à faire, c'est
de le présenter au temple du goût; encore,
remarque que je ne réponds de rien.
A ces mots présentant à mon ami mes bras
recourbés en berceau, je reçus mon cher et un
peu lourd filleul, puis m'étant fait indiquer le
chemin, je partis.
Dès mes premiers pas dans ce sentier, un peu
nouveau pour moi., j'aperçus un jeune homme,
qui, l'air joyeux mais impatient, les yeux fixés
à l'horizon, semblait attendre. Sa main jouait
avec le fouet de la satyre. A ses pieds étaient des
masques de tous genres, des habits brodés en
lambeaux.
Naturellement un peu curieux, je m'étais ar-
rêté à le considérer, quand tout à-coup ses bras,
s'entr'ouvent, et pressent contre son coeur un ami ;
un ami bien cher ! ses transports me l'apprenent
assez. L'air du nouvel arrivant était encore un
peu triste d'une douleur passée. Il secouait de
son manteau, la paille humide d'un cachot ; sa
main portait, une lyre qu'un glaive avait frap-
pée. Mes deux jeunes gens, se tenant sous le
( vij )
bras, prirent le chemin bien connu du temple ,
et moi qui n'étais pas très-éloigné, je pus enten-
dre la conversation suivante :
— C'est toi pourtant, intrépide fouetteur, toi
qui me vaut l'honneur d'avoir eu pension dans
le noir hôtel de sa Majesté, où la carte est mon-
tée un peu cher, si tu te rappelles nos pauvres
mille écus! aussi de quoi t'avises-tu de chasser
la mouche qui est sur le faux mollet du ministre
qui passe? par pure complaisance je parie ? — Pas
tout-à-fait: j'avoue même, que si jai un regret
c'est de n'avoir pu faire tomber tous ceux à qui
mes coups s'adressaient. Mais ils m'eussent encore
pardonné de les avoir fait danser un peu à la ma-
nière de ces singes à habits d'homme, à qui,
pour le menu plaisir du public, on apprend sur
une place à faire avec grâce le saute-marquis. C'est
toi, toi dont les chants.... tout-à-coup un regard
d'intelligence s'échangea entre eux et ils se tûrent.
Etonné, je retournai la tête pour connaître
la cause de ce silence, quand j'aperçus un
quidam, cachant avec précaution une note qu'il
venait de prendre. Intrigué sans doute par mon
air d'étranger, il s'avance vers moi avec une ex-
cessive politesse. Son regard interrogateur a quel-
( viij )
que chose qui interdit et repousse, sur son vis-
sage est écrit en ignobles caractères ce je ne sais
quoi, dont l'honneur s'épouvante, dont le jésui-
tisme s'applaudit, et que le trésor de l'état paye
à tant par jour. Il était là comme un employa
d'octroi, à la porte d'une ville ; mais loin d'en-
traver la contrebande, je supposais qu'il devait
plutôt la favoriser, ou bien comme une senti-
nelle qui, au lieu de faire entendre le qui vive
d'alarme, introduit l'ennemi dans le poste qu'il
devait défendre.
— Monsieur cherche à placer cet enfant, me
dit-il. — Oui. —C'est au temple du goût, que
monsieur se rend. — Oui.
Presqu'involontairement j'avais mis quelque
chose de dur, d'impoli dans mes réponses laco-
niques. Mon homme n'en fut pas déconcerté ; il
paraissait fait à cela ; aussicontinua-t-il. — Vous
vous étonnez peut-être d'avoir été deviné deux
fois ; mais sachez que mon métier est de deviner
d'abord, puis d'interprêter, dans un sens donné,
tout ce que je vois, tout ce que j'entends ; une
fleur à la boutonnière, une épingle à la cravate,
un sourire à la lecture du constitutionnel, et
surtout à tout ce qui se compte par 221. Des
( ix )
méchants ont dit que mes interprétations n'étaient
pas toujours extrêmement justes ; que souvent il
m'était arrivé d'ajouter un coqueliquot au bou-
quet de lis et de bluets; mais qui, de nos jours,
ne met pas un peu de ce que son indulgente
probité nomme adresse, dans l'exercice de son
état ? pourquoi moi aussi, n'aurais-je pas le tour
du bâton, quand la main qui me paye et celle
qui est bien au-dessus encore, ont aussi les leurs?
En ce moment sa veste jusqu'alors boutonnée
s'entr'ouvrit, et j'aperçus une croix... dirais-je
une croix d'honneur!!! il comprit tout ce qu'il
y avait dans mon regard. — C'est mon complice,
dit-il: avec lui j'arrache du coeur des souvenirs,
des regrets, y fais germer de vaines espérances et
des voeux indiscrets. Puis, me montrant un petit
volume, où je lus Béranger : En voilà un autre,
c'est l'agent provocateur par excellence, pour
tous les jeunes étourdis, qui ont la langue trop
près du coeur. Mais, franchise de métier à part,
mon habit à toutes couleurs me pèse et me fatigue.
Il est presqu'aussi lourd, aussi souvent fustigé
que celui d'un ministre, avec cette différence
que le fouet qui me tombe sur les épaules est tout
matériel, tandis que la satyre seule a le droit de
( x )
caresser avec grande cérémonie encore, les bro-
deries de messeigneurs les excellences. Tous les
sarcasmes du monde n'empêchent pas la bourse
de s'arrondir, les joues d'être brillantes de santé,
un palais gourmet de savourer avec délices un
excellent repas, tandis que moi, pauvre diable,
je n'ai souvent pour appaiser le cri de ma cons-
cience et de mon estomac, que la fumée , l'odeur
et les os dédaignés du chien favori.
Depuis quelque temps, je rève un autre habit,
plus étoffé, plus sûr, mieux cachant; mais j'ai
besoin d'un protecteur, soyez le mien, je puis
vous servir à mon tour.
Voyez-vous, au milieu de ce brouillard qui
se dissipe peu-à-peu, un sombre manoir entou-
ré de cyprès, de corbeaux et de hiboux, vous
seriez tenté de le prendre pour une retraite de
conspirateurs? Rassurez-vous ; ce n'est qu'un
cloître de dévots et saints personnages aux coeurs,
aux mains, aux intentions pures : qui ne veu-
lent, ne demandent rien... rien, que de pauvres
petits coins de terre. Où leur humilité puisse cons-
truire quelques milliers de palais , refuges de leur
timide pauvreté ; rien, qu'un peu de sang héré-
( xj )
tique pour arroser et faire fructifier l'arbre de la
vérité ! rien... qu'un dixième de la moisson pour
leurs prières , un autre pour les temples du sei-
gneur et sa plus grande gloire, un autre pour
soutenir leur pénible et laborieuse existence ;
puis leur charité évangélique abandonne le reste
au laboureur ; pour sa famille et le bureau des
impositions, sauf à payer en-sus les indulgences
de Rome, les agnus de Rome, les reliques de
Rome et le doux plaisir d'être menteur, voleur,
ingrat, assassin, avec permission, signée Ignace
et compagnie.
Allez-y, sonnez, signez-vous en entrant et
présentez votre nourrisson : si les saints pères ne
le jugent pas propre à autre chose, ils en feront
un moine au crâne vide et tonsuré, au visage
fleuri, au double menton, et il vous remerciera
plus tard de ces journées de cloître aux courtes
matines, aux longs repas et au tôt coucher.
Mais s'ils lui trouvent la tête ardente, le
bras bon, le coeur mauvais; ch bien! depuis
long-temps la couronne de martyr des Clément,
Malagrida, Ravaillac est cachée sous leurs robes,
peut-être en obtiendra-t-il l'immortel honneur.
( xij )
Allez, ne m'oubliez pas, je vous retrouverai. Il
disparut.
Et c'est un homme que je viens d'entendre !
Ce sont des hommes qu'il vient de me peindre!
C'est au milieu d'hommes, de Français, que
des mains souillées sèment le crime et l'infamie,
pour récolter de l'or, du sang et du pouvoir!
Et les descendants de leurs plus augustes vic-
times le voient, le souffrent, et se taisent!...
Je continuai mon chemin. Autour de moi je
remarquai quelques voyageurs chargés d'un joli
bagage qui, d'un pas un peu lent, mais sûr, se
dirigeaient vers le temple du goût. Mes yeux les
reconnaissaient tous., c'étaient des écrivains sans
système , sans fiel , sans jalousie, se saluant
quand ils se rencontraient, s'aidant quelquefois
et ne cherchant jamais à s'entraver mutuelle-
ment , ou à se faire tomber. Tout-à-coup je les
vis tous s'incliner avec respect, déposer sur le
seuil d'une maisonnette une légère offrande, et
pleins d'une nouvelle ardeur, reprendre leur,
marche un moment suspendue. Je m'approchai.
Au milieu d'un parterre où les lauriers se cour-
baient sur des fleurs, mes yeux distinguèrent un
riant azile : ce n'était point un de ces palais dits
( xiij )
maisons de campagne, où dans des goûts tout
champêtres, l'orgueil s'entoure à grands frais du
luxe de la ville, c'était la simple retraite d'un
sage, ami des plaisirs sans faste.
Sur le seuil de la porte des amours jouaient
avec des bouteilles vidées*, au-dessus, la gloire
avait suspendu le luth d'Anacréon, la musette
de Panard, et la lyre inspiratrice de Pindare et
de Tyrtée.
Là, des fleurs, des pampres et des lauriers
s'entrelaçaient en guirlandes parfumées. Au mi-
lieu, la main modeste du propriétaire avait
écrit : Chansonnier; une main reconnaissante
avait ajouté Français ; le glaive sévère de la loi
avait trois fois gravé athée et révolutionnaire...
et du dehors j'entendais les accords ravissants
d'une lyre qui répétait le doux chant de l'âme ,
et les nobles refrains du bon Français.
Au moment où je passais, un vieux soldat,
après avoir jeté autour de lui un regard inquiet,
y suspendit furtivement quelques rameaux de
ses lauriers avec le ruban de sa croix. Ce spec-
tacle me fit mal ! Cet effroi sur cette figure faisait
tellement contraste ! Je venais d'y lire qu'il avait
(xiv)
une mère, une fille à nourrir, et pour toute
richesse une aumône brevetée!...
C'est sans doute ici, disais-je en m'éloignant,
ici que notre aimable chansonnier vient se repo-
ser du sérieux un peu académique du temple du
goût; c'est ici que Lisette vient lui verser l'amour,
la gaieté et la folie ; c'est d'ici que part l'étin-
celle électrique de liberté, qui, transmise toute
entière par l'immense chaîne des mains entre-
lacées de tous les bons Français, va remuer jus-
qu'à l'extrême frontière.
Et jetant un regard sur mon informe filleul :
non, tu n'iras pas effrayer ces jolis enfants de
l'épouvantable bizarrerie de ton aspect : allons
plus loin.
Sur les côtés de la route frayée, un poète
promenait au hasard ses méditations. Lui aussi
se dirigeait vers le temple du goût-, mais par-
tout la gloire française avait semé ses trophées,
partout il les rencontre ; à leur aspect il se baisse,
regarde, et si ses yeux y rencontre inscrit un
autre mot que roi, il recule, s'éloigne, mais les
retrouvent toujours. Ils le poursuivent dans sa
fuite injuste et méditative, l'accablent d'un muet
( xv )
et terrible reproche, tandis qu'un prêtre le salue,
et qu'un génie dont la main va couronner son
front, s'arrête, soupire et se détourne attristé.
Aimable Victor Ducange, mes yeux te cher-
chaient autour de moi. Ton image, chère aux
Français , se confondait dans mon coeur avec
celle de Béranger ; et, si la critique te disputait
cette place, le poète national semblait m'ap-
prouver par un sourire. Peut-être, il est vrai,
ton gracieux pinceau a moins souvent ces touches
hardies qui étonnent, mais comme lui tu sais
peindre le coeur humain sous toutes ses faces;
l'amour ingénu de la naïve fillette , les souvenirs
de gloire, et la trace rampante et perfide du ser-
pent qui se glisse inaperçu. Qui mieux que toi
le découvre sous les fleurs? Et si d'autres savent
l'écraser avec plus de force ou de promptitude,
qui mieux que toi sait briser ses reins tortueux
d'un léger coup de la baguette de Comus ?
Sans doute que depuis le jour où s'est ouverte
devant toi la noire et triste cage aux barreaux
de fer, tes aîles légères t'ont porté dans l'enceinte
du temple : elles t'ont suivi, tes jolies filles,
Clotilde, Léonide, Cécile, etc., à qui l'on n'a
( xvj )
pu reprocher que d'être un peu trop soeurs, mais
dont la jeune beauté séduit si bien ton lecteur,
qu'après avoir partagé avec l'une d'elles ses
grandes émotions d'une âme de quinze ans, plai-
sirs , tourments, inquiétudes, désirs d'amour,
il lui reste toujours des yeux , un coeur, un sou-
rire pour toutes les autres.
Enfin, je suis arrivé au temple du Goût :
Voltaire en a tracé l'architecture sévère-, noble
et élégante à la fois, c'est dire assez que je ne
l'essayerai point : cependant, depuis il y a eu de
grands changements. Le noble édifice qui, alors
s'élevait seul et majestueux, est aujourd'hui à
demi-masqué par une foule de petits pigeonniers
où chacun vient pondre ses oeufs, et ressemble
assez à un beau monument grec, dont le maire
aurait fait l'hôtel municipal d'une petite ville aux
maisons de scupltures, d'élévations différentes,
et dans chacune desquelles on déchire charita-
blement le voisin.
En contemplant avec admiration le temple,
en détaillant toutes ses beautés, je remarquai
que la porte avait été condamnée : j'ai su que
c'était depuis que Plutus avec son levier d'or,
( xvij )
et le jésuitisme avec sa robe passe - partout,
avaient rendu illusoire la surveillance de la cri-
tique. Maintenant le dôme seul est entr'ouvert,
et pour pénétrer dans l'enceinte, il faut avoir
les ailes du génie et être guidé par un rayon de
la couronne du dieu.
Du jour ou cette nouvelle mesure a été adoptée,
le nombre des élus est presqu'aussi diminué que
celui des électeurs ministériels depuis les nou-
velles lois électorales.
Au-dessus du faîte élevé, Châteaubriand, sou-
tenu dans les airs par un génie aux ailes de feu ,
planait alors entouré d'un océan de lumière. Le
dôme abaissé sous son vol s'entr'ouvre tout entier
et semble appeler le grand homme ! mais l'ambi-
tion, qui flétrit tout, fait flotter à ses yeux un
manteau aux couleurs vives.... et changeantes;
du doigt elle lui désigne un palais profané , celui
de l'insidieuse politique ; il la voit, hésite, puis
s'élance sur ses traces, sacrifiant un trône à la
place incertaine où tant de nains se sont assis !
mais son dernier regard vient de m'apprendre que
son âme est déjà à demi-détrompée des vaines
grandeurs et que bientôt les voûtes du temple ré-
( xviij )
pèteront ses nobles chants en langue vulgaire avec
autant d'orgueil, que les plus fiers accords de la
lyre.
Cependant, la médisante vérité, courbée un
moment sous l'éclat dont il s'était environné,
se relevait avec un sourire moqueur, et agitait,
sur la trace brillante du demi-dieu, une fiole
où elle avait écrit : vidée à deux fois !
Au même instant; un poète entouré de dra-
peaux de diverses couleurs, mais tous Français!
m'apparut au milieu d'une gloire appuyée sur les
aîles fortes d'un aigle. Sa lyre était ombragée de
lis éclatants et de cyprès au triste feuillage. Toutes
les ombres illustres se lèvent pour le recevoir,
mais il a vu des noms plus grands que le sien ;
plein du noble espoir d'ajouter encore à sa couron-
ne , de revenir plus digne de l'honneur qui lui est
offert, il part !.., il reviendra !...
Quant à moi, me répétant dans la modestie
de mon âme, cette phrase de mon ami ; l'élever
si haut n'est pas mon intention, j'abaissai mes
regards presqu'au niveau du sol, et là j'y rencon-
trai une sorte de guinguette bâtie à prétention,
sur laquelle, pour continuer la métaphore, était
( xjx )
placardée à la place du rameau indicateur, une
longue affiche portant ces mots :
CLASSIQUE :
VÉRITABLE TEMPLE DU GOUT.
Ce pompeux charlatanisme me séduisit. Tant
qu'il n'est pas démasqué, le charlatanisme fait
fortune, c'est l'ordinaire, La vérité l'arrache-t-elle
de son char, il lait pitié alors, sans inspirer d'in-
dignation. Mais, sous certaines formes, sous
certains masques, sous un autre nom, debout,
il est terrible-, tombé, il est affreux , et le pied
brûle de l'écraser.
Pour rendre cette idée, un mathématicien
avait établi cette suite de rapports :
Charla.isme : Jés.isme :: Marti.ac : Vil.e :: courti-
san : Pol.ac :: déserteur.: X
Et au bas on lisait ; cherchez l'inconnu.
Pardons de la disgression. Je disais que l'an-
nonce pompeuse m'avait entraîné, comme une
belle enseigne suffit pour achalander et changer
en nectar un mauvais vin de cabaret, comme
un titre original, fait souvent le succès d'un
ouvrage, comme une robe noire (*), fait l'homme .
(*) La robe du jésuite, bien entendu!
(xx)
de dieu aux yeux d'une vieille femme, aux miens
un homme du diable, comme enfin, un habit
de ministre improvise le grand homme d'état.
Tout, dans le temple que je considérais,
( puisque temple il y a ), tout était singé sur
l'édifice-modèle, mais c'était une copie sans
illusion, sans vie, dénaturant; rapetissant l'idée
originale. Je frappai.
Une espèce de régent, c'est la première com-
paraison qui nous vient pour peindre une image
triste et sombre, à nous jeunes échappés des
bancs, d'où ces messieurs nous paraissaient si
grands dans leurs chaires professorale ; une es-
pèce de régent, dis-je, armé d'une discipline,
d'une règle et d'un compas dont les branches
sont invariablement fixées à une certaine dis-
tance, vint d'un air assez maussade et m'apparut
sur le seuil. Sec, maigre, à l'habit un peu rapé ,
un peu juste malgré la grassilité du personnage,
enfin taillé à la mode passée, voilà son portrait.
A travers la porte entr'ouverte je vis dans le fond,
Boileau, Racine, Corneille... en bustes. Je
me figurai une image de saint dans le cabinet de
Voltaire, un portrait de Solon dans celui d'un
(xxj )
ventru, un drapeau Français dans les mains d'un
traître, même emportefeuillé, une croix d'hon-
neur sur la poitrine d'un lâche.
Les nobles têtes semblaient écrasées sous la
voûte basse et pesante. Croirez-vous que les bar-
bares ont coupé de moitié la plume de Corneille,
placé un traité de versification à côté de Racine,
et un dictionnaire de Richelet près de Boileau.
Cependant mon homme m'adressant la parole :
que voulez-vous ? me casser la tête de ces écarts
fous et bizarres d'un cerveau déréglé, le dieu du
goût me pardonne, aujourd'hui on ne voit plus
que cela! ou bien, allez-vous chercher à m'émou-
voir? dans ce cas revenez une autre jour, car
maintenant il me faut tout mon sang-froid, j'ai
une ode et un dithyrambe à faire : vite dépê-
chez-vous, voyons.
Il vit... et soudain la porte poussée avec vio-
lence vint se fermer à mon nez, et je l'entendais
s'écrier derrière, d'une voix piteuse et lamenta-
ble : ô mon ode ! ô mon dithyrambe ! ô mon sang
froid inspirateur!
Triste, bien triste présage ! pauvre enfant ! per-
sonne ne voudra-t-il donc de toi? disait mon amitié
de parrain : Lourd enfant , me resteras-tu sur les
( xxij )
bras? ajoutait l'égoïsme, et aussitôt j'allai heurter
à la porte voisine. C'était celle du romantisme.
De beaux marbres admirablement sculptés,
de grossiers moëllons brutes et informes, une ar-
chitecture hardie, des défauts qu'un maçon n'eut
pas laissé , tout cela entouré de lierres antiques,
de ronces , d'épines et de fleurs ; tel était l'aspect
du bizarre édifice. Il avait aussi son affiche écrite
en caractères gothiques parfaitement lithogra-
phiés :
ROMANTIQUE:
VÉRITABLE TEMPLE DU GOUT.
Je savais bien que là , on connaissait cette ma-
xime un peu sévère : hors de mon temple pas de
salut ; je savais que la plus belle pensée, qui ne
pourrait trouver place après une question du
catéchisme local, serait déclaré hérétique et
sentant l'hérésie, cependant je voulus essayer.
Comme un iman, religieux observateur de la
loi du prophète, n'ouvre sa mosquée qu'à un
précepte du Coran; comme un prêtre catholique,
avant de prodiguer sa charité à celui qui la deman-
de, exige d'abord un credo, en latin bien entendu,
d'abord le propriétaire en titre me demanda avant
( xxiij )
tout si j'avais lu Hernani. — Oui. — Avez-
vous admiré ? — Oui. — Là, vous-avez vu un
coeur d'homme, une vengeance d'homme, un
amour d'homme? — Oui. — Ainsi Hernani vous
a fait plaisir.—Oui.
Ses regards toujours élevés dans les deux ou
si souvent ils ne trouvent rien que les formes fan-
tastiques des nuages , mais où quelquefois ils ont
dérobé un rayon du feu de Prométhée , ne pou-
vaient distinguer sur mes lèvres le sourire de res-
triction mentale qui accompagnait chacune de
mes réponses. C'est bien, continua-t-il, montrez-
moi votre petit protégé.
Mais savez-vous que je vois bien des choses
sur cette figure : ce regard incertain, qui tombe
de ces yeux encore sans vie, un jour mesurera
la terre ; sur ce front pourra s'étendre toute une
pensée de poète, ces lèvres apprendront le sou-
rire dédaigneux du génie devant le joug ou le
sceptre; et ces mains, que je puis embrasser
dans mes deux doigts, un jour écraseront dans
l'oeuf toute gloire rivale. — A propos, savez-vous
que j'ai été horriblement sifflé.
Je souris à cet à propos à peu près aussi bien
( xxjv )
amené que celui dont un fat coupe une conver-
sation pour parler d'une bonne fortune qu'il n'a
pas eu, ou que celui qu'un prédicateur sait pla-
cer à la péroraison d'un sermon sur l'humilité,
pour stimuler la charité de S. T.-C. frères en
faveur de son presbytère d'abord, puis de l'autel
de son église, de l'habillement du saint de la
paroisse, etc.
A propos, savez-vous que j'ai été horriblement
sifflé, répéta-t-il voyant que je ne me pressais
pas de répondre.—Mais... — Oui bien injus-
tement sifflé. — Mais... — Que dans les applau-
dissements il n'y avait pas assez d'àme. — Mais...
— Que l'envie a même osé m'arracher ma cou-
ronne de créateur pour la jeter sur la tête pou-
dreuse de Shakespeare, Quelle rage d'envie. —
Mais... —Mais quoi, s'écria-t-il avec violence,
eh bien quoi!... serais-tu aussi de ces hommes
qui disent au tonnerre : roule en silence dans
les cieux, qui disent à l'océan : renferme les
tempêtes au fond de ton sein! Tu frappes à la
porte du génie, il t'ouvre et ta main veut arra-
cher les lauriers de sa couronne. Ton oeil de
hibou veut fixer le soleil et s'étonne de ne trou-
ver que les ombres de la cécité, comme si d'au-
( xxv )
tres regards que ceux de l'aigle pouvaient en sou-
tenir l'éclat et en découvrir les taches brillantes :
ton orgueil de nain avait-il pensé trouver ici un
escalier
dérobé pour t'élever jusqu'à ma cheville de géant :
fuis, emporte loin d'ici ton malheureux bâtard,
ou bien....
Je crois que si le fameux quos ego n'eut pas
été du vieux Virgile, il allait le fulminer contre
moi :
Avez-vous vu un député repoussé du côté
droit pour avoir assisté aux banquets patrio-
tiques, repoussé du côté gauche pour avoir goûté
des sauces du ministère ; être forcé de se réfu-
gier à jeûn sur un des bancs du centre :
telle était ma position, telle fut aussi ma con-
duite.
Entre les deux édifices rivaux, classique et
romantique, s'élevaient des colonnes plus har-
dies, plus belles que toutes celles que j'avais vues
jusqu'alors. La voûte n'était pas faite , mais
l'imagination étonnée y plaçait le coupole de saint
Pierre et le trouvait trop petit. Au milieu,un
génie dessinait des fragments d'une architecture
( xxvj )
sublime, mais isolés, sans méthode, sans plan :
qu'un rayon de la couronne du dieu tombe sur
ces esquisses, et alors, vieux classique, vieux,
vieux romantique moderne, tremblez ; l'ombre
que projetera le nouveau temple vous anéantira
pour toujours!
Après ce monologue prophétique, je m'ap-
prochai du jeune architecte, et lui adressai mon
éternelle supplique.—Impossible, me répondit-
il en me montrant ses travaux inachevés, im-
possible de recevoir des locataires, voyez vous-
même. Plus tard peut-être... — Il fallut bien se
retirer, mais apercevant à quelques pas un bou-
ton de rose pas encore épanoui, je le cueillis avec
ses épines et même une feuille un peu fanée qui
s'y trouvait par hasard, et je fus le déposer aux
pieds du génie.
Homme qui se noie s'attache à tout, dit un
vieux proverbe; et cela est si vrai, qu'on a vu
des ex-marquis, ex-barons, ex-valets titrés de
toute espèce, tendre leurs nobles mains (ou si
vous voulez, leurs mains de nobles) à la porte
d'un maudit libéral ; bien entendu que c'était
avant le fameux milliard, regorgé par nous autres
( xxvij )
vilains, qui pour la plupart n'en avions rien
avalé ; mais qu'importe?
Homme qui se noie s'attache à tout ; cela est
si vrai encore, qu'il est des gens si peu fermes
sur leurs pieds, que, faute de trouver mieux,
ils s'appuient sur le noir sycomore du jésuitisme
tant de fois arraché, replanté de nouveau, mais
pas encore bien repris, quoique, grâce au ciel,
les soins ne lui manquent guère depuis quelque
temps.
Enfin, pour dernière preuve, c'est qu'en dé-
sespoir de cause, je pensai à d'Arlincourt, et
vous.allez voir....
Sur le toît d'une mâsure à demi-ruinée, ouverte
à touts vents, les cheveux agités par l'aquilon
préludant à l'orage, l'oeil fixé sur la lune alors à
son dernier quartier, attendant, grelottant et
morfondu, une inspiration brûlante du génie,
était d'Arlincourt (*) : Ses bras, s'agitant en touts
sens autour de lui, le fesaient ressembler au télé-
graphe portant la nouvelle d'une victoire élec-
torale, ou bien à un pauvre diable qui, pour
(*) Cette phrase n'est pas de lui.
( xxviij )
se réchauffer, se bat alternativement et en ca-
dence les flancs et les épaules. J'allais le prier
d'abaisser la hauteur de ses regards sur moi,
quand tout-à-coup j'entendis ces mots :
Dieu du goût, hommes du goût, temple du
goût, que vous êtes petits !... Moi sous vos.
voûtes je courberai mon haut front ! non ;
j'aime à errer solitaire au milieu des collines,
noires, des souterrains noirs, et des noires ombres
de la nuit silencieuse : j'aime du hibou le chant
doux, funèbre et lugubre, dont ma voix peut
la mélancolique harmonie égaler. Renégat de ce
temple maudit, du ciel l'immense dôme est ma
cathédrale, et là encore mon génie est à l'étroit,
et là encore je crie de l'air, nature donne-moi
de l'air! et cependant, comment par le destin
traité suis-je? J'avais une affiche... déchirée!
j'avais un superbe temple... démoli ! et pour
comble de malheur, ma Caroléïde est venue !
j'ai voulu qu'elle figurât dans le monde avec
honneur ; les frais de toilette m'ont ruiné ! Hélas !
faiblesse de père bien pardonnable, si pardonner
savait l'envie! c'est égal, je puis dire hautement
et hardiment :
Plus rien je n'ai à perdre et tombé sous tes coups.
( xxix )
Il disait, et dieu sait quand il eut fini, lors-
qu'un éclair parti du temple divin, abattit la
mâsure, et réduisit en cendres , les sublimes et
brûlants ouvrages de l'inspiré : la fut la Caroléide,
disait-il avec douleur, là... partout... et nulle
part ! ici fut le Renégat blasphémant, là, le
solitaire gémissant ! mais sa tête se relève de nou-
veau , il monte sur une pierre abattue et delà
s'écrie, plein d'un noble orgueil :
Mais debout détrôné
Sur les débris de ma fortune.
Comme il faut rendre à chacun ce qu'il mérite ,
j'avouerai qu'après l'incendie général, il restait
deux pages entières , mais les mots avaient été tel-
lement bouleversés, que les phrases étaient fran-
çaises et que d'Arlincourt les reniait pour ses
enfants. Où aller? jevoyais bien de loin, dans
un marais bourbeux, des hommes à la figure
pàle, aux yeux d'envie, aux doigts barbouillés
d'encre, dont les uns s'avancent en trébuchant
sur les échasses de la sottise et de l'orgueil, les
autres rampent, ceux-ci montent sur les épaules
de leurs voisins, ceux-là fouillent dans toutes les
poches , prennent tout ce qu'ils trouvent et crient
( xxx )
les premiers : au voleur. Le groupe s'agite, se
débat, se disperse, se resserre, fait de vains ef-
forts pour sortir de sa fange; il y reste, et y
restera toujours.
Ce n'était pas là , que je voulais m'adresser,
quoique peut-être eut-ont fait des difficultés pour
me recevoir, car il y a autant d'orgueil dans la
boue, que dans la poussière d'or, je restai donc
immobile , incertain , tout-à-fait désorienté :
Lecteur tu me plains, j'en suis sûr ; tu me
plains si tu te figures bien ce pauvre moi, char-
gé du poids de mon nourrisson , repoussé de
tous côtés , honteux comme Léonidas-Villèle,
remportant de la chambre des députés, malgré la
valeur bruyante de ses Spartiates, son malen-
contreux trois pour cent, qui était aussi un as-
sez joli petit monstre dans son genre ; ou comme
le ventru, qui prévoit déjà que l'année sera
mauvaise pour les truffes et le budget.
Je retournai vers le père. —Je suis désespéré
de ta peine, me dit-il, mais du courage : aucun
de ces messieurs n'a voulu te recevoir chez lui ?
aucun n'a voulu être ton hôte ? eh bien ! tâche
d'en faire de bons voisins. Bâtis une cabane tout
( xxxj )
auprès de ce qu'ils veulent bien appeler leurs tem-
ples, quand elle ne devrait être ni plus élégante,
ni plus solide, ni plus durable que celles qui
s'élèvent sur nos places en temps de foire. Je suis
trop peu riche pour faire annoncer mon cher
fils dans les journaux, des éloges à tant la ligne
sont trop chers pour moi ; par la même raison,
je ne pourrai te donner une musique bruyante,
quoique je sache combien elle est d'un grand se-
cours ; mais je vais t'écrire une affiche, dans
laquelle par originalité, je ne mettrai ni emphâse,
ni exagération, et comme l'originalité plait au-
jourd'hui , tu réussiras. — Mais comment l'habil-
lerons-nous ce cher filleul? c'est encore un des
points importans. Tâchons d'avoir la mode pour
nous et je réponds du succès. Que sait-on ; peut-
être la réputation de ton marmot égalera-t-elle
un jour celle des étoffes à la giraffe, des foulards
aux Osages, des bonnet à la Grecque , des taba-
tières à la Napoléon, des casquettes à la Napo-
léon , des bustes de Napoléon, des gravures de
Napoléon, etc. Soit dit en passant, je serais
tenté de croire que le grand homme doit de nos
jours presqu'autant à la mode qu'il y a vingt ans
Il devait à son glaive, à son génie, à ses canon
( xxxij )
et à sa vieille garde. La mode ! que ne peut-elle
pas dans notre pays, léger et changeant comme
elle! qu'elle le veuille, et nos dames allongeront
jusqu'à terre ces jolies robes si courtes, si gracieu-
ses, qui laissent voir un bas de jambe fait au tour
et l'un peu plus haut d'autant plus séduisant peut-
être que l'imagination fait tous les frais du reste.
Ce serait, je l'avoue, une bien grande révolution,
mais nous savons qu'il a fallu quelquefois des cau-
ses moins importantes encore , et dans le cas
présent il suffirait qu'une princesse, ou même
une marquise, favorite d'un monseigneur, eut
la jambe mal faite ; ce que je ne crois pas du tout
impossible, n'en déplaise à la qualité. Je dirai
plus, s'il prenait envie à la capricieuse déesse,
de passer sous les fenêtres ministérielles, vêtue de
la toge romaine, Paris deviendrait soudain l'an-
cienne Rome... par l'habit ; et leurs excellences
pour se faire dépit à elles-mêmes envelopperaient
leurs portefeuilles, leurs grands cordons et leurs
petits personnages de la toge majestueuse, et
deviendraient touts, autant de Brutus.... par
l'habit. Je le répète, que la mode te favorise
et alors les doux rêves d'amour propre paternel
voltigeront autour de toi et si la couronne qu'elle
( xxxiij )
placera sur le berceau de ton fils, brillante le
matin, tombe flétrie le soir, tu t'en consoleras
par le souvenir récent d'une infortune pareille,
tombée sur le berceau royal du fils d'un empe-
reur , et puis n'est-il pas flatteur de compter un
roi dans sa famille , même un roi d'un seul jour.
Voyons, choisis, je vais te nommer successi-
vement tous les habits qui pourraient lui conve-
nir, habit de courtisan. — Trop petit et trop
vieux. —De noble. — C'est le même. — De mi-
litaire.— Personne ne veut plus le prendre, et
ceux qui l'ont gémissent de voir les reflets de
son ancienne gloire obscurcis par un opprobe
étranger. Tu sais depuis quand? — Il en est un
autre que tu devineras sans que je le nomme,
et précisément parce que je ne veux pas le nom-
mer; celui-là... — Non, non, mille fois non,
—Alors il faudra donc qu'il s'en passe? — Oui,
on verra mieux ses défauts il est vrai, mais on
verra mieux ses beautés. (Rappelle-toi, lecteur,
que c'est un père qui parle de son enfant. ) Je
sais qu'en cela je suis loin de suivre la mode du
jour, mais nous la ferons peut-être venir.—
Dieu le veuille ! Ainsi il est décidé que ton pauvre
drôle ira tout nu, — Très - décidé.—Tu ne
*****
( xxxiv )
voudrais pas même de l'habit d'ignorantin aux
longues manches? on ne t'accuserait pas d'avoir
prodigué des ornements mondains.—Y penses-
tu ? pour le produire en société ! — Je n'y son-
geais pas. — Pars donc, compte sur mon éter-
nelle reconnaissance, et que le ciel te favorise.
Qu'il était doux ce langage! Combien celui
qui demande sait de paroles flatteuses! Nobles
députés français , vous l'apprendrez bientôt,
demain peut-être; et la séduction vous trouvera
calmes comme les menaces. Mais avec quel or-
gueil, quel dédain, quelle insolence ne brise-
t'on pas souvent le marche-pied qui vient de
nous élever! O France! puisses-tu ne l'apprendre
jamais !
J'ai suivi le conseil du père ; ma cabane est
construite, mon affiche placardée, l'enfant ex-
posé aux regards du public connaisseur ; et moi,
posté dans un coin, très-curieux d'examiner tous
ceux que la curiosité va conduire à ma porte.
Et d'abord, quel peut être ce monsieur au
visage gai, au sourire malin quelquefois, au
regard un peu fier, mais de cette fierté que la
sottise nomme orgueil, et qui n'est que la cons-
( xxxv )
cience de ses droits. Après avoir jeté un coup
d'oeil d'amateur sur ma pièce curieuse, après
avoir appuyé un moment sa main sur la poi-
trine, pour voir si le coeur était bien placé, je
suppose, il lui tapote légèrement la joue, et je
l'entends dire : un défenseur de plus pour le roi
et la charte, (ces deux mots furent prononcés
d'une voix qui partait de l'âme,) puis il l'em-
brassa, me salua, moi chetif, d'un air gracieux,
et sortit rayonnant de plaisir.
C'est un homme qui rougirait d'être appelé
féal sujet dans l'acception que toute la France
donne aujourd'hui à ce mot, mais qui se fait
gloire d'être sujet fidèle d'un roi qu'il aime et
qu'il respecte; un homme qui n'a jamais hésité
dans le sentier de l'honneur, qui a su quelque-
fois trouver des paroles simples et nobles pour
traduire les nobles sentiments de son âme; enfin,
pour dernier éloge, un homme que certaines
gens craignent, que d'autres haïssent, et qui
marche entouré de l'estime de tous les bons
Français : c'est un libéral.
Quel est cet autre qui tourne, retourne en
tous sens mon malheureux drôle, jusqu'à le faire
( xxxvj )
crier? qui cherche, médite, cherche encore et
se dépite? C'est un fournisseur en titre du par-
quet; il n'a pas trouvé de tout le jour de quoi
bâser une accusation, même ridicule, et le pau-
vre diable n'a pas dîné !
Un autre, aux culottes courtes, à la vue
courte, aux courtes jambes et à la courte épée,
s'avance à son tour ; il regarde, frémit d'indi-
gnation, appelle ses vassaux, et ordonne de
pendre le nouveau né à la plus haute tourelle
de son château.—Monsieur, est-ce du passé
ou de l'avenir que vous avez dans la tête? si c'est
du passé, croyez-moi, oubliez-le; si de l'avenir,
vous vous pressez trop, beaucoup trop, il faut le
temps à tout ; plus tard peut-être : mais pas
encore!... C'est un marquis de l'ancien régime.
Je reçus encore un assez grand nombre de
visites, dont le détail serait trop long. Enfin,
personne ne venant plus, et la séance étant levée,
j'allais fermer ma porte, quand je vis différents
groupes formés autour de ma cabane. De sinistres
pensées m'assaillirent aussitôt : je me crus habi-
tant de la rue Saint-Denis, et je cherchais par-
tout du regard ces bons gendarmes au long
( xxxvij )
sabre, au geste si facile; mais, par hasard, il
n'y en avait pas. Seulement tout en face, à l'huis
d'une cave, une longue figure immobile, des
yeux roulants et inquiets guettaient, comme de
l'entrée d'un clapier, la conversation très-échauf-
fée des divers groupes. Tout-à-coup des paroles
mal sonnantes sans doute, frappèrent les oreilles
de l'habitant souterrain, car la figure disparut,
se terra, et l'ouverture hermétiquement fermée
semblait n'avoir jamais existée.
La foule ensuite se dispersa. J'étais assez con-
tent de ma journée ; je me promis de m'en tenir
à ce premier essai. Demain !... ma pièce curieuse
serait une vieillerie, on ne viendrait plus la voir.
Lecteur, je crois t'entendre me demander,
avec un mécontentement assez juste peut-être :
Est-ce une préface que ce long récit d'une longue
excursion, dans laquelle le voyageur fort peu
patient a distribué si gratuitement coups de pied,
coups de poings, soufflets, et quelquefois s'est
permis d'offrir des couronnes ; comme si, nou-
vel Apollon, il tenait d'une main les lauriers du
Parnasse, et de l'autre, la flèche qui terrasse le
Pyton de l'envie, de l'orgueil, de la sottise, de
( xxxviij )
la fourberie ou du despotisme. — Non lecteur,
non, nil tanti est, je suis loin d'avoir cette pré-
tention : je sens trop combien mon crayon est
impuissant pour tracer la beauté de la vertu et
la hideuse figure du vice; combien mes mains
sont faibles pour applaudir et châtier tour-à-
tour. Mais elle est si douce cette causerie tran-
quille, dans laquelle on n'a point à craindre
l'impitoyable interruption qui coupe la parole
inachevée, arrête le trait qui va partir ; cette
causerie, sans la difficulté de l'improvisation,
qui si souvent rend la langue froide et lente,
quand le coeur et la plume sont brûlants.
Ensuite, il faut tout avouer : le titre d'au-
teur, ce nom, qui comme celui de roi rappelle
une idée de grandeur aux uns, fait hausser les
épaules aux autres, mais n'est rien pour le gage
qui juge les choses et non les mots; ce nom,
qui a maigri tant de visages, fait barbouiller tant
de papier, gémir tant de presses, approvisionné
plus d'un hôpital ou d'un Charenton, excité des
guerres où furent répandus tant de flots.....
d'encre; ce nom qui s'environne de rêves si flat-
teurs, même quand ils restent toujours rêves;
ce nom m'a séduit un moment. On aime tant
( xxxix )
à entendre répéter autour de soi par des bou-
ches admiratrices : hic est, c'est lui.
Tu as eu raison de le dire : c'est un voyage
que je viens de faire, une invasion soudaine sur
l'immense domaine du vice et du ridicule; ou
bien c'est une sorte de panorama, de lanterne
magique, politique et littéraire ; ou enfin, et.
c'est ma dernière comparaison :
Est-tu Parisien? as-tu été à Paris?
Souvent sans doute il t'est arrivé de faire une
promenade de tout un jour sur les boulevarts.
Tu partais le matin, marchant lentement, t'ar-
rêtant à chaque pas, ici devant un ministre cari-
cature, placé en face d'un tableau des 221 , là
devant le portrait de M, Cottu tout auprès de
la Charte, plus loin tu rencontrais l'image au-
guste de Charles, vêtu de son manteau royal,
et de Napoléon, avec son aigle aux aîles dé-
ployées; tantôt c'étaient les deux cousins, expo-
sés sur le même rayon de la boutique du mar-
chand , tous deux au même prix. (On m'a assuré
que depuis peu de temps, la police, en a esca-
moté un dans son sac noir).
Tantôt un gendarme sabrant des étourdis, et
(lx)
un grenadier Français plantant un drapeau vic-
torieux sur une frontière conquise ; enfin, c'étaient
tous les contrastes possibles sans intention, et
tous produits par le hasard. Agité de mille émo-
tions diverses, tu marchais, marchais toujours,
et ni le temps, ni le chemin ne te paraissait long.
—C'est vrai, mais tous ces tableaux étaient de
main de maître, et... — Grâce ! grâce pour mon
pauvre amour propre ! je me courbe sous la sévé-
rité de ta sentence, et me tais.
PRÉFACE.
LA DRAGONÉIDE, composition inégale, désor-
donnée, hardie et faible tour-à-tour, sans unité
de genre, sans genre particulier, semble les ren-
fermer tous, par celà seul ne plaira peut-être à
personne. En vain, dans ce qui est de l'Épopée,
cherchera-t-on Homère, Virgile ou le Tasse;
dans la leçon , l'entraînement et la force du ver-
tueux Fénélon ; dans la pastorale , l'aimable
Florian. Après la lecture, on croira peut-être
n'avoir parcouru qu'une longue suite de parodie,
et cependant, le coeur et l'esprit en conserveront
quelque chose.
( lxj )
Lecteur , si les monstres de toutes formes, de
toutes grandeurs, si la fantasmagorie la plus
bizarre, l'exaltation d'un jeune cerveau, quel-
ques idées neuves , quelques traits heureux
peuvent plaire à ton imagination, lis : il y en a.
Aimable et jolie lectrice, si comme madame
de Sévigné, vous ne haïssez pas les grands coups
d'épée, mieux rencontrer vous serait difficile ; car
les guerriers, dont vous allez lire les exploits, sont
taillés sur de telles proportions, que la fameuse
botte de sept lieues eût été trop petite pour leurs
dames, auxquelles cependant ils prodiguaient
sans doute, comme nos galants d'aujourd'hui,
tendres propos d'extâse sur l'exquise petitesse de
leur joli pied. Si vous aimez la peinture brûlante
d'un sentiment que vous connaissez ou que vous
désirez bien connaître , lisez : il y en a !
Toi, dont l'esprit grave et sévère, n'est séduit
que par les charmes de la vérité, tu rejetteras
l'ouvrage sur la frivolité du titre; mais écoute :
L'oiseau aime bien à chanter la liberté, ce-
pendant il se tait ou ne chante que dans l'ombre
et à l'écart, si sa voix doit guider l'oiseleur ; mais
ses accents, quoiqu'éloignés et affaiblis, réjouis-
******
( lxij )
sent encore son pauvre frère prisonnier qui les
entend au travers des barreaux de sa cage.
Français, si tu veux de nobles sentiments,
la conscience de tes droits, un trait pour tous
les vices, un éloge pour toutes les vertus, du
patriotisme, de la noblesse, de l'énergie, de
l'amour pour ton roi, du respect pour les choses
saintes et révérées, de la morale pûre, de la
philosophie, le mépris des institutions dégéné-
rées et corrompues, enfin les sentiments qu'un
homme d'honneur peut hautement avouer sans
rougir ni trembler, je puis te dire, avec plus
d'assurance , lis : il y en a !
Critique, prépare tes armes, frappe les imper-
fections de style, de plan, les invraissemblances,
les défauts de tout genre-, l'ambition de l'auteur
sera satisfaite encore, si tu laisses quelque place
où l'indulgence puisse jetter une fleur d'encou-
ragement.
Mon sentiment le voici :
Hier, j'étais chez un autre ami, (car j'en ai plus
que Villèle et ses pareils ) cet ami est un peintre ;
il croit avoir du talent, et je me crois admirateur
du talent. Avec une certaine complaisance il éta-
( lxiij )
lait, à mes yeux, une toile immense renfermée
entre quatre fortes baguettes : le câdre était beau!
mais la toile n'était pas remplie. Son amour-
propre d'artiste cherchait sur mes traits le mou-
vement de l'admiration, mais envahi. J'étais
étonné : je voyais beaucoup et n'avais qu'une idée
confuse de ce beaucoup. Des portraits hardis,
des couleurs vives, de l'audace même dans le
talent, et à côté des ombres commencées, in-
diquées à peine, des esquisses imparfaites, des
lointains embrouillés, des proches trop massifs ,
enfin mille imperfections.
— C'est là ton chef-d'oeuvre ? — Non, mais
avec le temps, peut-être .. —Pourquoi ne l'avoir
pas mis. — L'époque m'avait été fixée. — Je te
pardonne , mais ton pinceau te reste et plus tard
cette excuse sera vaine.
Maintenant, lecteur, ma dette est payée ; tu
as lu ma préface que tu n'as pas trouvée trop
longue, j'espère ; mon prologue qui, j'en suis
sûr, ne t'a pas semblé trop court. Qu'il me soit
permis de retourner tout bourgeoisement chez
moi, où sans doute le père de l'enfant m'attend
avec grande impatience. Un prophète de malheur
( lxiv )
m'a dit que les hommes noirs pourraient me faire
payer bien cher les dragées du baptême; mais
non, les hyprocrites que j'ai attaqués ont souri
de se voir imparfaitement démasqués ; ils me
jugeront indigne d'une autre vengeance.
Adieu public! je t'abandonne le poupon. Pa-
lais, grands hommes, hommes petits, temple
du goût, je vous fais mes adieux. Il ne me reste
plus qu'un peu d'encre; juste assez, mon cher
filleul, pour vous adresser ces derniers mots :
Si vous mourez d'inanition, faute d'une bonne
nourrice, eh bien! vous irez, je ne sais trop où,
avec tant d'autres dont l'existence fut aussi éphé-
mère. Mais si dieu vous prête vie, et que la cha-
rité publique veuille bien se souvenir de vous,
mettez bien à profit, en grandissant, les leçons
que vous recevrez; vous en avez grand besoin.
Mon très-cher filleul, adieu ! je crois avoir assez
fait pour vous. Que jamais le bruit de vos folies
ne vienne troubler la douce paix de mon bonheur,
m'arracher des bras de mon amie et suspendre
l'échange de nos baisers.
FIN DE LA PRÉFACE.
LA DRAGONEIDE.
CHANT PREMIER.
ORIGINE DE LA GUERRE
QUELLES acclamations animent les Français? c'est
la guerre dont les terribles accents réveillent la va-
leur de ma belliqueuse patrie. France, un barbare
t'insulte et te provoque , mais déjà ta vengeance est
prête, l'onde gémit sous le poids de nos vaisseaux,
et nos voiles déployées n'attendent plus que l'haleine
des vents du nord pour porter nos foudres dans ces
pays lointains, où l'audacieux Algérien fait entendre
sa voix insolente.
Vieux Soldats d'Aulsterlitz , vous vous souvien-
drez de ce drapeau que vous avez promené par
toute la terre, si grand et si terrible et que vos
I.
2 LA DRAGONÉIDE.
bayonnettes victorieuses ont planté sur le faîte
abaissé de tous les palais de rois. L'envie a dit :
l'aigle impérial qui les précéda longt-temps fesait
leur force et leurs victoires; par vos triomphes nou-
veaux, prouvez que vos liras seuls le portaient dans
les cieux. Et vous , soldats de la France nouvelle,
souvenez-vous de vos pères , que ce drapeau blanc
qui; dans vos bataillons est encore vierge de gloire
comme vos armes, puisse, au retour, être montré
avec orgueil à vos concitoyens et à vos ennemis; à
côté de ses lys il y a place pour des noms de vic-
toire ! Vous verrez ces barbares Bédouins, que vous
allez combattre, chercher avec.effroi dans vos rangs
celui dont le souffle les dispersait; qu'il revive,
qu'ils le retrouvent tout entier dans votre courage.
Ouelle douleur vient glacer mon enthousiasme
patriotique !.... Ce sont des Français qui vont com-
battre. Ils trouveront la victoire ou la mort. Mon
ami combat parmi eux ; des lauriers vont ceindre sou
front, mais ces lauriers et ce front seront peut-être
abattus par le glaive et dévorés par le tombeau !...
Triste et douloureux présage , fuis loin de moi.
n'est-ce pas assez d'avoir à pleurer son absence,
sans me créer des malheurs incertains? Flatteuse
illusiou ! déesse aux aîles mensongères, entoure-moi
d'images de bonheur. Et toi, brillante imagination,
transporte-moi dans des régions idéales où je puisse
oublier la triste réalité,

Un pour Un
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