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La famille suisse ou Les petits marchands forains / par Mme Carroy,...

De
168 pages
Martial Ardant frères (Paris). 1869. 1 vol. (184 p.) : ill. ; 18 cm.
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BIBLIOTHEQUE CHRÉTIENNE
OE L'ADOLESCENCE ET OU JEUNE A8E
Publiée luetpprttatftB
do Monseigneur l'Évêque de Limoges.
LA
FAMILLE SUISSE
OU LES
ÏËOT'SNJIARGHANDS FORAINS
' ;. / PAR
; )■; ;\ -•/lfln«<' flHUOY
Auteur de plusieurs ouvrages d'éducation.
LIMOGES
P. F. ARDANT FRÈRES,
Rue des Taulas.
PARIS
F. F. ARDANT FRÈRES,
quai des Augustin!:, 95.
INTRODUCTION.
A quelque distance de la ville de Lucerne, en Suisse, s'é-
levait un modeste chalet où vivaient deux pauvres époux
échappés, comme par miracle, aux guerres affreuses qui
trop souvent déchirent ce malheureux pays. L?. bonne et
bienveillante Marguerite s'était appliquée à rendre cet
asile cher à l'époux?qu'elle aimait, par ses soins, sa dou-
ceur et le désir ardent de dissiper le nuage obscur qui ter-
nissait le front du malheureux Ulric. Ses efforts avaient
été vains^pendant de^longues années. L'amour d'Ulric pour
sa patrie t'emportait toujours sur l'affection qu'il avait pour
sajemme, el^il. nef put même jamais se consoler entière-
ment des maux qui s'étendaient sur son pays tant aimé.
Tout jeune, il avait porté les armes pour le défendre de
de l'oppression; sa vie, mille fois exposée pour lui, s'était
à moitié écoulée dans les pi ivations de tout genre , et la
• . ' - 6 -
seule récompense qu'il eut de son zèle, dans sa retraite
forcée, fut une pauvreté extrême qui ne fit encore qu'aug-
menter ses chagrins.
Sombre, rêveur, il ne se plaisait qu'au milieu de ses ro-
chers sauvages, et errait tout le jour parmi les monts et
les précipices que la nature se plaît à disperser dans l'im-
posante Helvétie avec une effrayante majesté.
Un soir, après une absence de deux jours et à travers le
fracas d'une tempête horrible, il apparut à Marguerite en
larmes, et, pour la première fois peut-être, souriant avec
reconnaissance à la tendre inquiétude de son épouse, il
pressa sa main tremblante et lui montra un jeune enfant
endormi, soigneusement enveloppé dans son épais man-
teau. Ce pauvre innocent, trouvé parUlricsur le bord d'un
gouffre, à l'instant où s'opérait l'une de ces secousses si
dangereuses que redoutent avec tant de raison les voya-
geurs , aurait infailliblement péri sans son secours. Bien
loin alors de sa'.demcure, il avait été contraint de s'arrê-
ter plusieurs fois dans quelques villages pour donner des
aliments à celui qu'il avait sauvé : ainsi s'expliqua pour
Marguerite l'absence prolongée qui lui avait causé tant
d'angoisses.
Dès lors parut commencer une nouvelle vie pour Ulric;
et, quoique en honnête homme, il fit sur les parents de cet
enfant toutes les recherches qu'exigeait son devoir, il
priait Dieu intérieurement de no pas lui enlever le trésor
qu'il venait de lui donner. Sa prière fut exaucée, personne
no réclama le petit garçon qui s'éleva sous les yeux de ses
parents adoptifs. A. l'époque où il fut reçu sous ce toit
hospitalier, a peine sa bouche enfantine pouvait-elle bal-
butier quelques mots, et l'on ne put rien apprendre si ce
n'est qu'il se nommait Léopold, nom qu'il répétait en bé-
gayant quand il voulait qu'on lui donnai quelque chose.
L'heureuse Marguerite, au comble de la joie en voyant quo
cet événement retenait son Ulric -près d'elle, donna les
plus tendres soins au petit Léopold, et ne tarda pas à l'ai-
mer avec une tendresse maternelle. Le Ciel voulut sans
doute bénir cette douce charité ; car, peu do temps après,
- 7 - '; ■ ;
Ulric obtint un petit emploi qu'il sollicitait depuis longtemps
à Lucerne, et chaque soi" il revenait gaiement carresser
son Léopold, paraissant alors avoir entièrement oublié ses
anciennes vicissitudes.
Deux ans se passèrent ainsi, et Léopold pouvait avoir
quatre ans lorsque Marguerito mit au monde, d'une seule
couche, un garçon et une (îlle qui vinrent encore doubler
le bonheur do celle famille. Les enfants s'élevèrent ensem-
ble , et, dans ses moments de repos, Ulric, qui possédait
une solide instruction , voulut lui mémo la transmettre à
sc3 enfants chéris. 11 s'appliqua surtout à leur bien ap-
prendre le français, parce que , pensant que la Franco
était la patrie de son Léopold, il voulait lui faciliter les
moyens de se faire comprendre do ceux qui pourraient par
la suite le reconnaître et lui rendre ses droits. Cependant
celle révélation ne devait avoir lieu qu'en cas d'urgence, et
les trois enfants, se croyant frères et soeur, s'aimaient
comme tels sans aucune rivalité.
Ils étaient déjà grands lorsqu'une violente maladie en-
leva le pauvre Ulric à sa famille désolée. Léopold surtout,
plus âgé que les autres, fut tellement affecté deeelto perte,
que sa santé en souffrit beaucoup. Longtemps il pleura ce-
lui qu'il croyait être son père, sans qu'aucune distraction
pût parvenir à sécher ses larmes. Ce coup inattendu déter-
mina chez lui une mélancolie qui ne disparut que dans
une longue suite d'années.
Avec la mort d'Ulric revinrent aussi dans la cabane et
la tristesse et la misère ; il fallut dire adieu à toutes les
rêveries de bonheur et d'étude auxquelles on s'abandon-
nait avec tant de charme, pour se créer maintenant des
moyens d'existence. Marguerite, les yeux gonflés de larmes,
alla en journée dans les villages voisins ; le jeune Ulric et
sa soeur Kcthly se mirent à la piste des voyageurs pour leur
servir de guides ; et, Léopold, trop faible encore do sa ma-
ladie pour suivre les autres dans leurs courses, resta au
chalet, s'exerçant à se rendre du moins utile en préparant
de son mieux les modestes repas de la famille.
C'est dans celte situation critique que nous allons suivre
LA
FAMILLE SUISSE
CHAPITRE PREMIER.
LE PREMIER SALAIRE.
Comme elle est brillante, celle
pièce !... Vois donc, mon frère.»
elle doit valoir beaucoup.
Dans un chemin creux , bordé de chaque côté par des
rocs escarpés et conduisant directement à la ville de Lu-
cerne, une antique chaumière, resserrée dans la cavité que
formaient deux anses de monticules, était la demeure de
la veuve Marguerite et de ses trois enfants, Léopold, Ulric
et Kethly, soeur jumelle de ce dernier. La nature, quel-
quefois si bizarre dans ses répartitions, semblait avoir mé-
nagé à celte pauvre famille un de ses bienfaits inattendus
qu'elle opère souvent même au sein de son courroux le
plus désastreux. Dans une nuit affreuse, où les éléments
déchaînés paraissaient menacer d'engloutir le village, un
éboulemenl de rocaille et de terre calcinées depuis des
siècles, entraîné par la tempête dans les gouffres voisins,
aplanit derrière la maisonnette un espace assez cousidê-
- 10 -
rable pour offrir aux bons montagnards la* perspective
d'une vue plus étendue, et la salubrité d'un air plus pur
que ne concentrait pas alors le mont élevé qui jadis portait
son pic bien au-dessus du toit qui leur servait d'abri. Un
.jardin d'utilité avait remplacé cettearide éminenec, et don-
nait beaucoup d'agrément à ectto cabane autrefois si sau-
vage et si malsaine. Leur nouvelle propriété, qui semblait
être un présent du Ciel, n'était close, de ce côté, que par les
ravins et les torrents qui en défendaient l'approche, et
jamais personne n'avait pensé à en contester la jouissance
à ceux qui, du fond du coeur, remerciaient Dieu d'un bien-
fait sur lequel ils avaient été loin de compter.
Ce fut de là que, huit jours après la mort de leur père,
Ulric et Kclhly, âgés do douze ans, s'échappèrent timide-
ment pour gravir la côte qui les rapprochait de la ville,
afin d'y attendre les curieux qui désireraient visiter ces
contrées, et mettre assez de confiance en eux pour les
accepter comme guides. Ce projet, qu'ils avaient conçu
dans le silence de leurs mutuelles réflexions, était entière-
ment ignoré de Marguerite qui, forcée pour sustenter sa
famille de travailler hors de sa maison , partait chaque
matin avec les premiers rayons du jour et no revenait ja-
mais chez elle avant le soir. Léopold, encore souffrant
d'une grave indisposition qu'avait déterminée la perle qu'il
venait de faire, et naturellement plus faible de santé que
les autres, resta pour s'occuper de l'intérieur de la mai-
sonnette. Ce fut en pâlissant d'effroi qu'il vit s'éloigner son
frère cl sa soeur. Plus âgé qu'eux de quatre années, déjà
plus de prévoyance et de soin agitait son coeur; il trem-
blait que les deux enfants, emportés par un i.èle irréfléchi,
n'exposassent leur vie dans ces lieux si fréquents en se-
cousses et si dangereux à parcourir. Il est vrai qu'il était
certain qu'ainsi que lui ils connaissaient parfaitement les
dangers qui les environnaient ; mais il eût été plus Iran-
quillo si sa santé lui eût permis de les suivre comme autre-
fois pour leur plaisir. Aujourd'hui, plus d'intérêt ne pou-
vait les engager à courir de vrais périls. Kclhly surtout,
Kethly, cette soeur qu'il aimait si tendrement ; celle amio
■ . lt -
de son enfance qu'il avait vue tant de fois franchir des
précipices avec la légèreté et l'imprévoyance de son âge,
ne pouvait-elle pas devenir un jour victime de son impru-
dence.... Ces pensées torturaient l'âme sensible de Léo-
pold, tandis que Ulric et la jeune fille, assis sur la cîmo
d'une montagne , et les yeux fixés sur la route de la ville,
n'osaient les eu détourner dans la crainte d'échapper »me
proie. Bientôt parurent au loin deux messieurs dont la
mise et l'incertitude qui se laissait deviner dans leur mar-
che, leur semblèrent devoir être ce qu'ils attendaient avec
tant d'impatience. En un instant ils furent au bas de la
montagne, et virent bientôt qu'ils ne se trompaient pas ;
car, à peine furent-ils en vue des voyageurs, que ceux-ci
se dirigèrent vers eux et leur demandèrent la roule qui
pourrait les conduire â une cascade qu'ils désiraient
visiter.
— Malgré ma bonne volonté à vous enseigner le che-
min, leur répondit Ulric, il vous sera bien difficile d'y par-
venir sans guide. Ce lieu n'est pas très éloigné d'ici, mais
il est tellement entrecoupé d'écueils et de ravins, que je no
sais comment vous tracer la route tortueuse qu'il taudrait
suivre pour y arriver sans danger.
Ce que Ulric disait aux voyageurs était la vérité. Un
habitant de ces montagnes pouvait seul y arriver sans
craindre de s'égarer et il fallait, comme lui. avoir parcouru
bien des fois ce chemin pour se démêler au milieu de ce
labyrinthe dans lequel à chaque pas naissaient des obsta-
cles qu'il était impossible d'éviter sans les connaître.
— Veux-tu nous y conduire? dit l'un d'eux à Ulric.
— Bien volontiers, Monsieur, répondit le jeuno homme
en s'apprélanlà marcher.
— Et si tu nous égares, dit l'autre voyageur en lui se-
couant le bras avec force, prends garde à tes oreilles.
Elles paieront ton incapacité.... en avant, marmot.
— Tu mo retrouveras sur la montagne, mon frère, lui
cria Kclhly on le voyant s'éloigner; c'est là où nous nous
attendrons l'un ou l'autre avant de rentrer au chalet.
Un signe d'assentiment fut toute la réponse du joyeux
- 12 -
Ulric qui, tout fier d'être utile et calculant déjà la récom-
pense qu'il pourrait obtenir, se réjouissait avec délices de
pouvoir l'offrir à sa mère.
Restée seule, Kethly attendait impatiemment que le sort
la favorisât aussi, et les premiers essais des enfants de la
veuvo. furent si heureux, qu'il leur sembla que dès lors,
seuls protecteurs de leur mère, leurs services pourraient
dorénavant lui présenter un sort assez avantageux pour
l'engager à prendre du repos et vivre sans inquiétude
pour l'avenir. Pauvres enfants I dans leur simple inno-
cence, ils rangeaient toute leur vie sous la bannière trom-
peuse du succès d'un seul jour propice. Les chances d'une
fortune capricieuse no se grossissaient point encore à leurs
yeux inexpérimentés ; le ciel se montrait beau pour eux ;
demain il devait être plus brillant encore I Ainsi l'enfance,
pleine d'un espoir toujours nouveau, s'échappe et dispa*
raîl à travers ces mille rêves de bonheur que la triste vé-
rité vient toujours beaucoup trop tôt détruire.
Sur le penchaul du mont au pied duquel se trouvait
Kethly» roulait avec fracas un torrent qui, s'échappanten
bouillonnant de sa cîme élevée, entraînait dans son pas-
sage les pierres et cailloux se détachant de ses flancs avec
un bruit horrible pour suivre les eaux mugissantes dans
un profond ravin arrosant sa base, et continuant son cours
rapide en s'ôgarant ensuite dans les divers défilés que fa-
vorisait la pente de la montagne.
De l'autre côté do ce gouffre, vendent d'apparaître à
Kethly un monsieur et une jeune dame qui lui demandè-
rent, où il leur serait possible de trouver un guide qui pût
les conduire à une grotte renommée où ils avaient l'inten-
tion de se rendre.
— Ce sera moi, si vous le désirez, dit Kethly palpitante
d'espoir et en faisant une petite révérence
— Mais comment nous rejoindre, mon enfant? dirent
à leur tour les voyageur s étonnés.
— Oh 1 ce ne sera pas difficile, reprit la jeune fille en
s'apprêlant à traverser le dangereux obstacle qui la sépa-
rait d'eux.
- 13 -
Et, avant qu'il fût possible aux voyageurs de placer une
seule observation, Kethly était descendue sur les bords du
torrent; et, saisissant do sa main une branche d'arbre que
renvoyait l'autre rive, d'un seul bond, et sans la moindre
crainte , elle franchit ce gouffre dont le bruit effroyable et
les eaux tournoyantes qui s'y précipitaient auraient sufïl
pour arrêter l'âme la plus intrépide.
Pâle comme la mort, ce fut la jeune dame qui la reçut
dans ses bras, tandis que Kethly , surprise de l'émotion
qu'avait produite une action qu'elle répétait souvent, s'ef-
forçait de la rassurer par ce sourire calmo, et cette conte-
nance qui prouvaient qu'en effet ce n'était par la pre-
mière fois que la petite conductrice bravait de tels
dangers.
Kethly s'acquitta à merveille de la tâche qu'elle s'était
imposée, et les voyageurs, touchés des périls auxquels celte
jeune enfant s'exposait, charmés de sa jolie mine naïve et
gracieuse, et satisfaits surtout de sa douce complaisance,
lui remirent pour salaire une grande pièce d'argent qui
brillait délicieusement aux yeux ébahis de notre jeune
héroïne.
Quelques heures après son départ, Kethly se retrouvait
sur la montagne, y attendant avec une impatience extrême
lo retour d'Ulric, et ne cessant de considérer le trésor
qu'elle possédait. Celui-ci parut peu de temps après son
arrivée, mais triste, confus, baissant les yeux vers la terre,
et ne répondant aux signes que de loin lui faisait sa
joyeuse soeur, que par un air contraint et embarrassé.
Trop heureuse en ce moment pour s'apercevoir du chagrin
de son frère, la vive Kethly lui tendit les bras, et, avec
l'expression d'un bonheur que n'altérait aucune réflexion
pénible, elle courut à sa rencontre, et plaça sous ses yeux
la jolie pièce ronde qu'ello venait de recevoir. Lo premier
mouvement d'Ulric fut de s'emparer do la pièce pour la
considérer en souriant de plaisir, puis il retomba dans ses
méditations en jetant sur sa soeur un regard indéfinissa-
ble do satisfaction cl de regrets que Kethly no comprit pas
du tout, car elle ajouta d'une voix délirante i
- 14 -
— Comme elle est.brillanto cette piècol... vois donc,
mon frère/.elle doit valoir beaucoup 1
— Oui, sans doute, dit Ulric [en pressant la main de sa
soeur, c'est une petite fortune pour de pauvres montagnards
comme nous.... Mais, Kethly, te crois-tu bien gagné cet
argent, et ton front n'a-l-il pas rougi lorsqu'il a fallu ouvrir
ta main pour le recevoir?
— Dame 1 répondit l'ingénue Kethly, je no pensais qu'à
notre mère 1.... Et puis, je ne pouvais rougir, puisqu'en
me l'offrant on me dit quo c'était le salaire de la peine que
je m'étais donnée.
— Dis-moi, ma.'soeur, quelle est la véritable peine que
tu as prise en portant tes pas dans le délicieux séjour où
tant de fois nous allons ensemble pour notre seul amuse-
ment? N'est-ilipas de notre devoir de guider les étrangers
pour proléger leur vie au milieu des dangers qui leur sont
inconnus,', sans qu'il nous soit besoin d'attendre qu'ils ré-
compensent un service que nous dicte l'humanité?
— Cependant, reprit vivement Kethly, le vieux Dicko,
que tout le village vénère comme le plus honnête homme
du canton , n'a élevé sa famille qu'avec ce produit, sans
quo jamais j'aie enlondu dire qu'il ait rougi d'accepter le
prix de se3 services.
— Oh l{la différence est extrême , dit encore Ulric en
poussant un soupir. Dicko s'arrachait à sa famille, à son
canton, pour aller bien loin guider des voyageurs à travers
des périls infinis. Il partageait leurs fatigues, leurs priva-
tions, et les connaissances sans nombre qu'il avait acqui-
ses du climat, de ses révolutions soudaines et des dangers,
lui donnait vraiment le droit de compter sur lo salaire
que méritaient les éminents services qu'il rendait. Mais
nous, pauvres enfants, qui ne connaissons que les environs
de notro demeure, quel est notre espoir^? Ecoute, ma
chère Kethly, ce que j'ai appris dans celte journée doit to
servir autant qu'à moi ; et Dicko, que tu viens de nommer
comme devant servir de preuvo à la loyauté de nos réso-
lutions, est justement celui qui vient dcm'èclalrer sur le
doute do leur réussite.
- 15 -
Je venais comme toi de recevoir le prix de mon petit
voyage. Quoiqu'il soit bien moindre que le tien , il me
comblait de joie, et gaîment je revenais ici pour te retrou-
ver afin qu'il te fût possible de te réjouir avec mol. Sur
mon passage, Dicko, assis sur un morceau de roc, arrêta
mon élan en m'appelant par mon nom et m'engageant à
m'asseoir à ses côtés. Je ne sais pourquoi; mais, à la vue
de cet homme respectable, sur les droits duquel je venais
peut-être d'empiéter, j'éprouvai un certain embarras qu'il
me fut, malgré tout, difficile de m'expiiquer.
— Quo voutez-vous, Dicko ? lui dis-je avec tout te res-
pect que pouvait commander sa vue, mais à travers lequel
perçait l'impatience quo j'éprouvais à to rejoindre. Parlez,
car Use fait tard et je suis pressé de rentrer.
— Et moi aussi, enfant, jo suis pressé d'atteindre le
châlet avant la nuit l Et pourtant je reste-là pour t'enten-
dre afin de chercher à dessiller tes yeux.
Ces paroles furent prononcées de ce Ion sévère que tu lut
connais et qui n'engage pointa répliquer. Aussi, immobile
près de lui, j'attendis qu'il s'expliquât.
— Quand j'étais enfant, reprit-il en appuyant ses deux
mains sur son bâton, mon père, homme excellent, dont
je conserve respectueusement la mémoire, mais ignorant
comme la plupart de nos montagnards, ne put souffler dans
ma jeune âme aucun germe d'instruction; une sévère pro-
bité fut tout ce qu'il me laissa pour héritage Jo grandis
avec co bien qui, Dieu merci, no m'abandonna jamais ;
mais il fallut y joindre une occupation qui servît à soutenir
l'existence do ma famille. Je me déterminai à guider les
voyageurs, parce quo je no savais rien qui vînt m'offrir
une autre apparence do secours ; mais si j'avais été l'en-
fant du savant Ulric, si, sous sa direction, j'avais appris
tout ce qu'il s'appliqua à démontrer aux siens, co n'aurait
pas été là certainement la profession que j'eusse choisie.
Mon esprit ennobli par des réflexions qu'auralonl fait naî-
tre en lui la science cl la facilité des bonne* lectures, serait
venu me suggérer des idées plus conformes à l'ordre na-
turel qui, tout en astreignant les hommes à un travail
;\ . - 16 ~
quelconque, les engage du moins à en choisir un payé par
rechange d'une industrie honnête et solide.
— Lorsqu'on suit vos traces, Dicko, lui dis-je avec l'ex-
pression d'un sentiment qui était bien le mien.... comment
voulez-vous qu'on apporte le moindre regret à mettre en
pratique une occupation qui fut la vôtre et qui jamais ne
vous ôlal'estime de personne?
— Comptes-tu pour rien, mon enfant, reprit le vieillard
en dirigeant sur moi des regards persuadés, cette vio
errante et incertaine, cette longue attente sur le bord de*
routes qui donne à notre contenance l'apparence de la
mendicité; ce denier qui souvent nous est jelé avec
dédain.par ceux qui ont suivi nos pas; cette lougue série
de vicissitudes et d'humiliations attachées à l'ardeur que
nous mettons à découvrir les voyageurs, les harceler par
nos importunitôs, et tendre ensuite la main pour obtenir
la récompense d'une promenade do quelques heures!...
Oh ! ma longue expérience a cruellement suppléé aux
défauts de mon instruction, et m'en a beaucoup appris sur
ce point. Dans mes nombreux et fatigants voyages, dans
mon peu de séjour dans les villes surtout, j'ai vu le simple
artisan, "l'un air fier cl joyeux, offrir d'une main le fruit
d'un laborieux travail, tandis que l'autre s'étendait sans le
moindre embarras pour qu'on y déposât le prix dû à son
habileté. Cette main amie du travail ne tremblait pas
comme la mienne, lorsqu'aprôs de légers renseignements
on lui glissait une récompense bien faiblement méritée :
conçois-tu la différence d'un tel sort? Cet échange, fait
pour l'ulilité de quelques-uns contre les secours de l'in-
dustrie des autres, n'a rien quo d'honorable pour ces der-
niers, et, en entretenant leur courage, il ne peut que
maintenir leur satisfaction. As-tu bien compris, Ulric, ce
que veut l'observer un vieil ami ? Tu es trop jeuno main-
tenant pour faire usago de cette leçon ; mais ne l'oublie pas
et songe que c'est pour t'épirgnor des regrets éternels quo
se t'engage à mieux profiter de ton savoir par la suite.
Adieu ; nous nous revorrons demain et tu rao soumettras
tes rêfkxions «le la nuit.
— 17.- v' > "^
Après ces paroles, Dicko me quitta. Il me sembla voir à
son départ ses yeux pleins de larmes, et moi, pénétré d£
la vérité de ses observations, jo revins près de toi pour t'en
faire part. Il m'en coûtait beaucoup de l'attrister, mats
cependant ma chère, Kethly, il ne faut pas rejeter les avis
de l'expérience. Voyons, que ferons-nous? . .
~ Je n'en sais rien du tout, répondit d'abord Kethly en
faisant une petite moue charmante et en retournant dans
ses mains la pièce qui n'avait déjà plus pour elle autant de
charmes,
Puis, après un moment de silence méditatif, ses yeux
brillèrent d'un nouvel éclat.
— Pourquoiserions-nous embarrassés? dit-elle à Ulric;
pénétrons-nous bien de l'avis qu'on nous a donné, et,
sitôt que le permettra notre âge, nous emploierons d'autres
moyens pour utiliser notre temps. En attendant, il faut
soulager, la bonne mère que nous aimons, et nous con-
tenter du secours que nous offre naturellement la position
de notre demeure.
— D'accord, dit le jeune homme; mais il no faut rien
cacher à Marguerite, et lui soumettre même jusqu'aux
réflexions de Dicko. Alors nous conduisant d'après leurs
communs avis, nous n'aurons rien à nous reprocher.
— C'est dit, reprit Kethly en retrouvant toute sa gaîté.
Dans de jeunes tètes, rien n'est plus facile à renaître'
qu'un espoir un moment combattu, et lorsqu'une louab'e
résolution vient encore so montrer rayonnante à l'appui
d'un projet, on l'adopte avec plus de bonheur. C'est ce qui
arriva à ces deux enfants qui, rentrés au chalet avant leur
mère, se tourmentèrent l'esprit pour trouver un ingénieux
moyen de surprendre Marguerite par la vue du petit trésor
qu'on voulait qu'elle trouvât d'abord comme par hasard
dans sa pauvre maison. On pense bien que les avis se
succédèrent à ce sujet bien longtemps avant d'en adopter
un, et il n'y avait rien encore de résolu lorsque Marguerite
annonça son retour en frappant comme de coutume aux
contrevents de sa demeure. Il ne fut plus possible de déli-
bérer davantage ; l'argent fut glissé ayee promptitude dans
Lo Famille Suisse. 5
CHAPITRE II.
LES AVIS MATERNELS.
11 est on âge, ma Kethly, où une
jeune personne doit abandonner sa
liberté d'enfanco pour régler sa
conduite selon que lui dicte la
bienséance.
Immoh'! : à la vue du trésor qui, en s'échappant de la
coiffe de Marguerite, se répandit sur le sol inégal de la
chaumière, la bonne mère regarda ses enfants, trop heu-
reux do sa surprise pour cacher assez leurs transports, et
ne douta plus en les considérant d'où lui arrivait ce petit
surcroît à ses assidus travaux. Ses yeux se remplirent
d'abord des larmes du bonheur ; car sa première pensée
fut pour l'excellente intention de ceux qu'elle aimait ten-
drement. Elle les reçut donc dans ses bras en les accablant
de caresses ; puis, en femme sage et prudente, elle leur
demanda avec détail le récit exact de l'emploi qu'ils avaien
■ fait d'une journée si lucrative. Tout lui fut raconté avec
franchise ; tout, excepté la rencontre du vieux Dicko, non
qu'ils voulussent lui cacher cette circonstance ;-mais il
leur en coûtait trop en co moment de détruire la joie quo
laissait éclater Marguerite et sur laquelle les enfants se
méprirent.
- 20 - "
Léopold, plus triste encore qu'à l'ordinaire, considérait
celte scène avec des réflexions bien pénibles ; car, forcé,
comme nous l'avons vu, de garder le logis, il n'était pour
rien dans cet allégement au sort de la famille, quoiqu'il
partageât bien sincèrement la satisfaction que produisît cet
heureux moment.
— Tu; te reposeras maintenant, n'est-ce pas ma mère,
dit enfin Kethly en pressant étroitement dans ses bras la
bonne Marguerite.
— Et lu nous laisseras le soin de pourvoir à tous tes
besoins,'dit à son tour Ulric en mettant sa main sut* la
bouche qui s'apprêtait à s'ouvrir pour faire entendre quel-
ques objections à ses désirs filials.
Ici, le pauvro Léopold, n'y tenant plus se précipita aux
pieds de Marguerite en laissant échapper des pleurs do
regrets.
— Et moi, ma mère-, que te dirai-je pour l'engager à
répondre à ces voeux qui sont si bien les miens? Aîné
de tous, je serai donc le seul qui demeurerai à ta charge.
— A ma charge? Que dis-tu là Léopold? répondit la
paysanne en l'attirant près d'elle. Toi, mon enfant, dont
la mauvaise santé réclame en ce moment des soins, pour-
quoi te reprocher le repos qu'elle nécessite? Ne me crois-
tu donc pas bien persuadée que, s'il t'était possible de par-
tager l'ardeur de les frère et soeur, tu ne t'y prétasses avec
e même plaisir? Consolos-toi donc, mon ami, et sois cer-
tain que les sentiments de bonne intention qui agitent ton
âme, suffisent à la félicité de ta mère. Venez donc tous sur
mon coeur, vous que j'aime avec une tendresse égale cl
qui, par votre amour pour moi, me procurez des jouis-
sances si pures l Venez maintenant recevoir les avis quo
me dictent mon devoir et la prudence. Ecoutez-moi d'abord
et vous vous conduirez ensuite, je l'espère, d'après la
leçon flue me transmit pour vous celui qui en ce jour
veille sur vos actions du haut de ce ciel où ses vertus le
placèrent,
Quand j'avais votre âge, j'étais une pauvre orpheline
abandonnée depuis l'enfance à la surveillance d'une tante
- 31 -
vieille et infirme qui me laissa maîtresse absolue de toutes
mes volontés. Vivant ainsi dans une complète ignorance
des devoirs que m'imposait mon sexe, je ne pouvais en
pratiquer 103 vertus dans leurs détails minutieux ; seule-»
ment, mon coeur, heureusement droit et honnête, me por-
tait naturellement à distinguer assez le bien d'avec le mat,
pour m'engager à rejeter tout ce qui, suivant son impul-»
"Ion, me paraissait contraire à la règle de conduite qu'il
me dictait. Que de choses essentielles cependant échap-
paient à ma pénétration.
Errant tout le jour dans nos montagnes, avec Pinson
ciance et la gaîtô d'un esprit qui ne savait rien prévoir do
ffcheux, je ne rentrais au chalet que quand le besoin de
nourriture ou de repos mo forçait do l'aller trouver. Le
temps s'écoulait ainsi sans que ma pauvre tante pût trou-,
ver en elle assez de force de caractère pour me tracer un
pas de conduite plus compatible avec mon bonheur futur.
Un soir, en m'y rendant plus tard que de coutume et
après avoir épuisé avec mes jeunes compagnes toutes les
ressources des jeux auxquels nous nous étions livrées, je
trouvai ma vieille parente étendue, sans^le moindre signe
de sentiment, sur le sol humide de la chaumière. Mes cris
aigus attirèrent chez nous les voisins empressés qui secou-
rurent ma bonne tante et la rappelèrent à la vie ; mais
elle ne revit la lumière que pour languir l'espace d'un mois
au bout duquel elle expira en jetant sur moi un regard do
tendresse et d'inquiétude qui à lui seul me répéta les
réflexions que sa bouche ne pouvait plus exprimer. Pen-
dant .le temps que dura sa maladie, je ne la quittai &as
d'une minute ; mais, hélas I malgré l'ardeur que j'appor-
tais alors à me rendre utile, ma tante eût beaucoup souf-
fert de mon incapacité si des amis charitables ne fussent
venus l'un après l'autre lui donner les soins que nécessi-
tait sa triste position. A peine à cette époque connaissais-je
le plus léger détail de l'intérieur d'un ménage, et tout ce
que j'entreprenais avec le désir de soulager ma tante était
mal fait et trop tardif à ses pressants besoins. Ello
mourut me laissant pour tout bien la chaumière que
— 92 -
voici et les avis, donnes beaucoup trop tard, qu'elle exhala
avant de quitter la vie.
Sa dépouille mortelle était à peine enlevée de ces lieux
que la chaumière redevint solitaire. Je l'occupai seule avec
mes larmes, les amis avaient disparu et ne cherchèrent
nullement à s'embarrasser du sort d'une jeuno fillo pleine
de santé et de force, qui, suivant leurs pensées, pouvait
travailler pour se nourrir. Ils avaient dorme de tout coeur
leurs soins à la vieillesse souffrante et malheureuse, le
devoir leur avait prescrit cette tâche ; maintenant elle était
remplie ; chacun s'éloigna de moi, me laissant exhaler
d'impuissants regrets et comptant que cette leçon servit
rait à me convaincre de l'utilité d'un travail que comman-
dait mon infortune. Désespérée de cet abandon et incapable
de prendre aucun parti solide, je passai quinze jours enfer-
mée dans cette maison, vivant, je ne sais comment, des
restes d'aliments trouvés après le décès de ma tante et
toujours noyée dans les pleurs que m'arrachaient sans
effort le souvenir de cette perte douloureuse et la tristesse
de ma position. Ne pouvant tenir plus longtemps à cet
état de souffrance, je sortis un matin pour respirer l'air
des montagnes si chéries, et j'apparus au milieu du village
comme un spectre nouvellement sorti du tombeau. Pâle,
exténuée de besoin, mes vêtements en désordre, je vis fuir
avec effroi celles qui, peu de temps auparavant, jouaient de
si bon coeur avec moi sur l'herbe épaisse do nos prairies.
Mon mailiouroux aspect n'arrêta pas même le persiflage de
quelques-unes de mes voisines, qui me montraient à leurs
jeunes filles en m'offrant tout haut pour exemple à leurs
enfants, pour leur montrer quel était le fruit de l'oisiveté.
Honteuso et en proie au plus violent désespoir, je me
dérobai à leur vue en me glissant derrière les habitations
d'où je pouvais encore entendre les divers commentaires
qui s'établissaient sur ma destinée future ; puis je rentrai
chez moi plus malheureuse que jamais et bien décidée à y
mourir, plutôt que d'aller réclamer l'aumône de ceux qui
méprisaient mon infortune.
- 23 -
Voyez, mes enfants, ajouta Marguerite, tout ce qu'il y a
de coupable dans un enfant qui s'abandonne sans réflexion
à cette vie errante et légère, qui éloigne tellement le
besoin d'une active occupation, que je ne pensais pas mémo
dans ma misère extrême à trouver quelques moyens pour
sortir de cet embarras où me plongeait l'habitude de mon
ancienne inaction. Mes seules pensées était celles du décou-
ragement, et, tandis que je m'y livrais avec un effrayant
abandon, la porte de ma chaumière s'ouvrit, et l'une de
ces femmes, quo je venais d'entendre, y entra avec la pitié
dans les regards et le doute sur les lèvres.
— Marguerite, me dit-elle, ta position m'afflige malgré
tes torts et je viens l'offrir les moyens do la rendre moins
insupportable. Mais, prends bien garde à toi, s'il l'arrivé
un seul instant d'oublier la leçon que tu as reçue, je t'aban-
donne de nouveau à la misère à laquelle je veux l'arracher.
Mes filles, qui ont ton âge mais qui, Dieu merci 1 ne sont
pas restées comme toi oisives, se trouvent anuellement
occupées à l'entreprise de plusieurs ouvrages que leur four-
nit un commerçant de Lucerne. Je te propose donc de
venir près d'elles apprendre à coudre, et, si tu apportes de
la bonne volonté dans co travail, je le nourrirai en atten-
dant qu'il te soit possible de gagner ta vie ; autrement, no
compte pas sur moi.
Je ne répondis à cette femme que par les larmes de la
reconnaissance ; j'embrassai ses genoux, je serrai ses
mains avec transport et je la suivis à son domicile.
Tout alors changea de face pour moi : là, j'appris avec
détail, outre les travaux à l'aiguille, tous ceux exclusive-
ment réservés à la femme : cette propreté de l'intérieur,
ces mille soins apportés à entretenir le linge et les vête-
ments de la famille ; cette. adresse et celte économie à la
préparation des repas ; là aussi, j'appréciai tout ce que
peut produire do bon et d'utile le constant séjour d'une
femme dans sa maison. L'attentive prévoyance de ma bien-
faitrice pour ceux qui l'entouraient me démontra d'une
manière bien précise ce qu'il y*a d'absolue nécessité dans
la vie sédentaire d'une femme laborieuse, et tout ce qu'il
' - 24 -
y a de grand dans une occupation qui, sans aucune honie,
sert à soutenir noire existence.
Je passai chez elle deux ans qui me valurent dix années
d'expérience, et, grâce à son exemple et à sa morale, celte
vie occupée et uniforme devint aussi précieuse pour mol
qu'elle m'avait paru jadis triste et ennuyeuse.
Pendant mes derniers mois do séjour dans sa maison,
votre père, mes enfants, ancien ami de celte famille, re-
vint de ses guerres infructueuses, et se réfugia dans le
village où il avait vu le jour. Vaillant guerrier, mais sans
la moindre récompense de ses services, il nous apparut
plus pauvre qu'il n'était parti, ne possédant alors aucuns
de ses biens dont il avait disposé en faveur de ton pays.
Je n'avais, moi, qu'une chaumière pour abriter sa tête, il
l'accepta avec ma main, et nous fûmes unis. L'instruction
qu'il possédait, les lumières qu'il avait acquises, pénétrèrent
peu à peu dans mon esprit, en l'éclairant sur les devoirs
que grandissaient encore les réflexions instructives qu'il
me glissait, et achevèrent l'oeuvre qu'avait commencée ma
bonne et simple bienfaitrice.
C'est plus particulièrement peur toi, ma fille, que je
viens de retracer l'histoire de ma jeunesse. Tu as com-
pris, n'est-ce pas, toute l'étendue de tes obligations de
jeune fille? Et tu vois qu'il ne faut plus songer à ces cour-
ses qui ne t'apprendraient rien d'utile, et que d'ailleurs
condamnent les devoirs de ton sexe.
— Le produit sera bien moindre, dit Kethly en baissant
tristement les yeux, si je n'accompagne plus Ulric dans ses
recherches, et tu en souffriras, ma mère I
— Qu'importe, mon enfant, si celle résolution nous met
d'accord avec notre conscience I II est un âge, ma Kethly,
où une jeune personne doit abandonner sa liberté d'enfant
pour régler sa conduite sur ce que lui dicte la bienséancel
Aucune raison d'intérêt ne peut arrêter cet effort, pas plus
qu'aucun sacrifice de penchant ne pourrait en affaiblir
l'intention.
— Console-loi, ma soeftr, dit Léopold en séchant ses
larmes. Ma mère vient de nous parler des obligations qui
- 25 - ..:* ■:■
concernent les femmes ; mais il en est aussi pour nous de
bien sacrées que Dieu me donnera la force de meltro en
pratique. Mon courage répondra à ma volonté, sois-en
certaine. Ce sera moi qui dorénavant accompagnerai mon
frère, et, le soir, pour te consoler de ton isolement, nous
te raconterons les diverses circonstances qui auront mar-
qué nos petits voyages. Et toi, es-tu tranquille à pré-
sent, bonne mère? quo peux-tu encore opposer à nos
voeux ?
— Mes enfants, répondit la mère attendrie, votre amour
pour moi m'est bien cher I II m'en coûte itifiniment de
troubler le bonheur que vous ressentez à m'ôtre utiles ;
mais, je le vois, il faut aujourd'hui môme achever tout en-.
lièro la tâche que je me suis imposée envers vous. Léopold,
Ulric, cette profession que vous choisissez, mes amis, pro-
fession qui n'en est pas une, est justement ce que redou-
tait le plus votre père, il craignait avec raison qu'à sa
mort votre jeune âge et le besoin no vous engageassent à
suivre l'exemple de la plupart de nos montagnards qui,
sans instruction, trouvent tout naturel de se faciliter un
moyen d'existence... Mais delà-haut il vous désapprouve;
de là-haut il me semble, à moi, qu'il me crie les recom-
mandations qu'il m'a faites à ce sujet Ecoulons donc
ensemble cette voix chérie, et que le découragement ne
soit pas le prix accordé aux dissertations que feront naître
les réflexions qui nous retracent sa mémoiro honorée.
— Marguerite, me dit-il quelques jours avant sa mort,
la faiblesse de Léopold m'a empêché jusqu'à présent de le
livrer à un travail actif. Soigne sa santé qui se remettra
sans nul doute; et, lorsque Ulric aura treize ans, sépare-
loi s'il le faut de nos enfants chéris, en les envoyant à la
Yille y apprendre l'état que chacun d'eux choisira selon
son goût; toi, tu veilleras à ce que leurs forces puissent
répondre à leur choix. Kethly te restera pour compagne,
et près de loi elle apprendra co qu'une femme doit savoir.
Mais surtout, qu'ils ne doivent leur existence qu'à un tra-
vail coribtant, et que jamais leurs mains mendiantes ne
s'étendent vers un Yoyagour, pour réclamer une récom-
— 26 -
pense des. services qu'ils pourraient lui rendre par des ren-
seignements qu'ils doivent donner sans exiger aucun tri-
but. Répète-leur ces dernières paroles d'un père expirant
qui les aimu avec tendresse, et dis-leur qu'ils no pourront
payer son amour qu'en se soumettant à ses derniers
voeux.
Ce discours, redit par Marguerite d'une voix tremblante,
émue, fut arrêté par des sanglots. Les enfants, non moins
agités, se précipitèrent à genoux en élevant les mains vers
le séjour qu'habitait leur bon père, et, dans une courte in-
vocation où respirait la naïve éloquence de leur sou-
mission , ils promirent de se conformer à ce décret pa-
ternel.
Plus tranquille, la bonne Marguerite les embrassa tour
à tour, et ce fut alors que les deux enfants racontèrent à
leur mère la rencontre du vieux Dicko ; ses remontrances
et ses avis qui s'accordaient si bien avec les*pensées expri-
mées par l'auteur de leurs jours. Cetto ressemblance de
morale avec celle de l'êtro qu'ils regrettaient et dont ils
respectaient les sentences, augmenta leur vénération et
leur estime pour Dicko qu'ils résolurent do consulter tou-
jours dans leurs projets, lorsqu'ils voudraient surprendre
Marguerite par une résolution quelconque.
Déçus dans leur premier espoir, il fallait à ces pauvres
enfants d'autres sujets d'espérance pour les aider à sup-
porter cet échec à leurs intentions. Quoiqu'il leur en coû-
tât beaucoup d'abandonner l'idée d'être utiles à leur mère
par la voie facile qu'ils s'étaient frayée avec tant de joie,
ils ne balancèrent pas un instant à se soumettre à l'obéis-
sance ; mais pour se décider à prendre un autre parti ils
tournèrent leurs pensées vers le vieil ami qui les avait pré-
venus de l'incertain succès de leur entreprise, et ce fut
avec bien do l'impatience qu'ils attendirent la visilo que
leur avait promise Dicko pour le lendemain de ce jour si
traversé d'espoir et de regrets. L'enfance, toujours pressée
de voir couronner ses efforts, et l'amour filial, qui donne
encore plus d'empressement à satisfaire ce désir sur lequel
il répand tant de charmes, leur fit trouver bien longue une
CHAPITRE III.
LA MAISON DU RICHE.
En môme temps, l'hmnête ami
du vieux Dicko tendait vers les
deux frères le prix de leur travail;
mais ceux-ci, d'un commun ac-
cord, refurôtent l'argent qui leur
était offert.
— Sauvez-nous par vos conseils, mon cher Dicko, dit
Léopold au veillard après avoir reçu ses caresses. Nous
avons besoin d'autres avis que ceux que nous donne notre
bonne mère, car elle préférera toujours prendre beau-
coup de peine, pour nous sauvera nous la plus légère fa-
tigue... Ce n'est pas là du tout notre intention , Dicko ! à
quelque prix que ce soit il faut la soulager.
— Voyons d'abord , répondit le bon vieillard charmé de
cette ferme résolution. Avant d'arrêter un plan il me faut
connaître votre désir. Quo prétendez-vous faire?
— >To<■*, n'en savons absolument rien, dit à son tour
ï'Vic. v» là ce qui en est, Dicko. Mon père en mourant a
e: primo i-i volonté que Léopold et moi commençassions,
rap^niiilissaged'un étal qu'il nous a laissés libres de choi-
-29 ^
sir, il est vrai, mais 11 a assigné à ma mère l'époque de
ma treizième année pour nous livrer tous deux àîla sur-
veillance d'un maître habile. Marguerito respectera ce
désir d'un être dont elle s'est accoutumée à chérir les or-
dres, et comme il me faut encoro un an pour atteindre cet
âge, nous voudrions l'utiliser par un travail quelconque...
Un travail que nos sueurs rendent fructrueux et sans
honte pour le salaire qu'il produira. Vous entendez, mon
ami?
— Oui, je te comprends, Ulric ; et il semble que Dieu
veuille bénir ton amour filial et ta soumission à suivre les
avis qui te sont donnés, car je pense que dès ce jour même
tes intentions de bon fils vont se trouver remplies. A un
quart de lieue de Lucerne, do l'autre côté du ravin qui s'é-
chappe de nos rochers, s'élève en ce moment une maison
de plaisance que f lit construire un des riches habitants de
la ville. Là, il se prépare une retraite enchantée d'où il
puisse jouir de la perspective de nos montagnes et de l'air
pur qu'on y respire ; mais en s'arrachant aux embarras
de la ville, il veut retrouver dans son nouveau séjour l'ai-
sance et la félicité avec lesquelles il a vieilli. Il veut pou-
voir admirer de loin les monts audacieux et pittoresques
qui, san^ symétrie d'espace et de hauteur, se pressent dans
nos contrées, sans pour cela qu'il soit obligé de les gravir
ou de les parcourir avec fatigue. Pour cet effet, il lutte en
ce moment contre la nature , en cherchant à s'aplanir un;
espace immense sur la côte qu'il a choisie pour y établir
sa résidence. Un grand nombre de bras sont employés à
satisfaire ce désir du riche. Les plus robustes enlèvent
avec des efforts inouïs cette rocaille qui rond son terrain
montueux et inégal, tandis que les autres sont occupêsà
porter des terres pour former une surface unie" où Tor*
gueilleux puisse se promener sans fatigue, en planant au-
dessus des êtres qui, en ce moment, arrosent de leurs
sueurs ie sol que l'on prépare pour son agrément. La mi-
sôro qui éclate en ce moment dans nos villages lui a sug-
géré l'idée de profiter de notre inaction , pour so ménager
une félicité prochaine qu'il paie à vil prix , et qu'il discute
- 30 -
longuement encore aux malheureux qui s'offrent pour lo
servir; cependant il a trouvé des ouvriers, parce que les
infortunés ont senti le besoin d'utiliser un temps si néces-
saire à l'existence de leurs familles. Beaucoup de pauvres
enfants de la ville et des villages environnants y sont oc-
cupés à brouetter des terres, et je crois que ce serait le
seul emploi auquel vous pourriez être admis, Je connais
celui qui dirige les travaux ; c'est un homme humain qui
s'applique do tout son pouvoir à diminuer ce qu'il y a de
dur et d'avare dans les ordres qu'il reçoit de son maître.
Adressez-vous à lui do ma part, et, en lui nommant lo vieux
Dicko, je suis persuadé qu'il no refusera pas vos services.
Co travail qui vient s'offrir pour vous, n'est qu'en atten-
dant l'éopoque qu'énonça votre pôro pour vous livrer à un
état plus compatible avec l'instruction que vous avez re-
çue, mais il vous disposera d'avance à apprécier l'utilité
d'une occupation si précieuse A l'homme, et si urgente
pour les besoins du pauvre. Celle-là du moins ne vous fera
pas rougir.
Après ces paroles Dicko quitta les enfants, et ceux-ci,
à qui une nouvelle espérance de succès venait de donner
une ardeur égale à celle qui les avait animés la veille,
firent avec joie leurs petits préparatifs pour se rendre sans
délai près du directeur des travaux.
Kethly les regarda s'éloigner avec chagrin. C'était la
première fois qu'elle recevait Tordre de se tenir renfermée
chez elle ; c'était aussi la première fois qu'elle comprenait,
en les méditant, les devoirs impérieux qu'elle avait à rem-
plir en l'absence de sa mère. Dans le silence de sa soli-
tude, ils se multiplièrent à ses pensées qu'elle se trouva
d'abord triste et découragée; mais bientôt le désir do
plaire à Marguerite par ses soins et son travail sédentaire,
la religieuse idée d'accomplir le voeu de son père tant
aimé, rappelèrent son courage en ramenant sur ses lèvres
vermeillo ce sourire de la satisfaction qu'on éprouve tou-
jours, ensuivant sans murmurer les avis de ceux qui sont
appelés à gouverner les actions de la fragile adolescence.
La simple jeune fille les apprécia en les chérissant, car
— ai -
une heure après le départ de ses frères, tout se trouva en
ordre dans la maisonnette; elle rouet agité par la main
légère, ronfla ensuito en précipitant ses tours rapides, sans
que son bruit monotone diminuât les réflexions salutaires
de la soumise Kethly.
Pendant ce temps Léopold et Ulric arrivaient au lieu dé-
signé par Dicko, et après y avoir trouvé celui qui leur
avait été nommé par le vieillard , ils furent dès ce jour
môme admis au nombre des travailleurs, sans avoir
éprouvé la moindre difficulté à faire agréer leurs offres
de services. Douze sous par jour leurs furent proposés à
chacun pour l'emploi auquel on les destinait; cette somme
leur sembla une fortune, et ils acceptèrent ce prix avec
une joie qu'ils ne surent point dissimuler. Ulric s'acquitta
parfaitement de sa tâche : sa force et sa bonne santé sup-
pléaient très bien aux défauts do son jeune âge, tandis que
le pauvre Léopold souffrait beaucoup de celle première
épreuve; mais il ne s'en plaignit pas. Le soir ils furent
appelés près du chef pour faire inscrire leurs noms sur la
liste des ouvriers. Ils s'y rendirent couverts de sueurs qui
attestaient le pénible emploi de leur première journée. Le
riche propriétaire, présent par hasard à cette réception,
les interrogea durement sur leurs noms et leur demeure.
Les doux enfants nommèrent avec émotion le vaillant guer-
rier qui leur avait donné l'existence, et tandis que leurs
jeunes pensées erraient sur l'être respecté auquel ils de?
vaientle jour, un rire bruyant et sardonique s'échappa de
la bouche de leur cruel interlocuteur, et surprit assez
ceux-ci pour les engager à lever leurs regards timides vers
celui qui accueillait ainsi un nom si vénéré pour eux,
— Quoi l dit-il en les considérant de plus près, ce sont
là les enfants de ce Ulric qui jadis s'imagina que tout de-
vait se taire à sa voix Ce sont vraiment les fils,
ajouta-t-il en riant plus fort, de cet homme qui (U trem-
bler nos montagnes, et qui prétondait avec tant d'arro-
gance bouleverser et subjuguer sa patrie Ah I il aurait
bien dû, plutôt que do guerroyer si vainement et si long-
temps, s'occuper à fairo un sort à ses enfants.
- 32 -
,— Ulric ne combattit point pour changer nos statuts,
reprit l'ami de Dicko d'un ton sérieux ; comme bon ci-
toyen, il no porta les armes que pour repousser nos en-
nemis, et en bon chrétien , il ne voulut que protégor une
religion qui s'éteignait sou3 l'empire des diverses nations
qui voulaient nous soumettre à leur joug.
— Oui, et comme bon père, répondit l'autre, il réserva
à ses enfants l'état do terrassiers ; mais qu«j m'importe, ce
n'est pas-là mon affaire. Lo sort voulut que jadis Ulric
bravât mon pouvoir, et aujourd'hui il place sous ma loi
ceux qui lui survivent. Voilà seulement les réflexions qui
me font sourire à son ancienne audace.. .. Que les enfants
du fler Ulric travaillent comme les autres, et ils rece-
vront le salaire qui leur sera dû I.... Quant à moi,... je suis
vengé.
Ces paroles furent accompagnées d'un air dédaigneux
que le riche lança sur les pauvres enfants en quittant la
place où avait lieu cette conversation. Autant ému que ces
innocentes créatures, l'inspecteur serra leurs mains trem-
blantes dans les siennes, et s'efforçant par ses caresses
d'arrêter les larmes qui coulaient abondamment de leurs
yeux , il leur promit de veiller sur eux, et les engagea à
oublier ce moment cruel en se persuadant bien que doré-
navant il s'arrangerait de maniôro à leur éviter le moindre
rapport avec cet homme inhumain.
— Enfants du brave Ulric, leur dit-il, c'est à mon pro-
pre compte que vous allez être employés, et, pendant la
durée des travaux, je vous occuperai d'une manière plus
conforme à votre faiblesse. Il ne serait pas juste de laisser
à l'ennemi de votre père le bonheur de se repaître de sa
vengeance ; demain vous viendrez à moi-, et comme dès ce
soir vous cessez d'être aux ordres de M. d'Underwald,
recevez le salaire qui vous est dû pour vos travaux du
jour.
En même temps l'honnête ami du vieux Dicko tendait
vers les deux frères le prix de leur travail ; mais ceux-ci,
d'un commun accord , refusèrent l'argent qui leur était
offert.
- 33 -
— Nous ne voulons rien accepter de lui, dit Léopold ;
qu'il sache seulement que celui qu'il méprise a soufflé dans
notre âme dos sentiments qui nous sont bien plus précieux
qu'une fortune.Rendez-lui ce tribut de nos peines, et qu'en
le recevant, il apprenne au moins que sa joie cruelle sera
de peu de durée, puisque o'est lui qui restera redovable
aux enfants d'Ulric.
— Il le saura, je vous en répond, rep rit l'inspecteur
charmé do tant de grandeur d'âme en de si jeunes enfants :
adieu, mes amis I à demain.
A quelque distance de leur chaumière, ils aperçurent
Dicko qui venait à eux avec l'impatience de connaître la
réussite de la démarche qu'il leur avait conseillée. Leur
longue absence l'avait dè'yh prévenu du succès qu'il en
attendait, mais il en désirait les détails, et trouvait bien
longs les moments qui s'écoulaient en attendant le retour
de ses protégés. Le nuage obscur, qui voilait encore le
front des enfants, fut tout co qui frappa Dicko à leur ap-
proche ; et avec le plus tendre intérêt ses premières paro-
les n'eurent d'autre objet que celui de connaître la cause
de cette tristesse. Tout lui fut raconté d'une voix émue, et
plusieurs fois, sans interrompre ce récit, il leva les yeux
au Ciel, soit pour désapprouver la conduite de l'un, soit
pour bénir la généreuse détermination de son ami.
Cette dernière solution consola Dicko de tout ce qu'il
avait souffert de l'outrage fait à la mémoire d'Ulric, et il
engagea les enfants à ne point affliger leur mère par un
rapport qui ne pourrait que rouvrir ses plaies à peine fer-
mées, tout en lui dévoilant qu'il existait encore des êtres
aveugles qui méconnaissaient les vrais services d'un objet
qui lui était cher. On s'accorda volontiers sur ce dernier
point, et les deux frères toujours chagri ns d'une réception
qu'ils ne pouvaient s'expliquer parfaitement, sentirent lo
besoin d'épancher leur coeur dans le sein do leur ami pour
dissiper l'amertume qui s'y était glissée.
— Dites-nous, Dicko, reprit Ulrio en dirigeant sur le
vieillard ses regards pénétrés, est-ce la richesse qui-endur-
cil ainsi le coeur de M. d'Underwald ? est-col'or qu'il pos-
La Famille Suisse. 3
- u -
sôdo qui lo porte à recevoir avec tant do dédain le mal-
heureux qui vient lui offrir ses bras pour le servir, ou
bien esl-co la soif d'uno vengeance particulière qui nous a
rendus ses uniques victimes? devons nous celle réception
à notre pauvreté, à nos malheurs, ou aux défauts de celte
âme inhumaine qui ne peut comprendre combien il im-
porte à l'infortuné de sentir ses peines adoucies par un
langage qui ne puisse lui rappeler qu'il est doublement
molhcureux d'être asservi aux caprices du sort.
— Bien trop souvent, hélas I mes amis, répondit Dicko
en joignant ses mains comme pour marquer sa persuasion,
la richesse elle seule enfante tous les vices dont vous venez
do détailler ta triste image, et quoiqu'il soit téméraire à
nous d'udopier celle conviction sans établir les exceptions
que nous offrent quelques exemples du contraire, nous ne
pouvons néanmoins nous dissimuler que celui qui n'a
jamais subi les horreurs de la misère, souffert ces priva-
lions sans nombre qui sont le partago du pauvre; senti ces
inquiétudes dévorantes pour un lendemain sans aliments,
ne peut on comprendre assez les angoisses pour so per-
suader parfaitement tout ce qu'il y a de pénible dans une
situation qui jamais ne fut la sieune. Quand le tableau do
l'infortune vient par hasard se placer sous ses yeux ;
lorsqu'il peut un moment en contempler lui-même l'of-
freuso vérité, son coeur s'émeut sous l'influence d'une
volonté, violemment excitée par l'image des souffrances
humaines ; il permet alors, il aspire môme après l'instant
où ses bienfaits vont faire cesser tant de maux I Mais, hélas l
qu'il se détourne quelques minutes de cetlo pénible pers-
pective ; que de nouveau il se replonge dans les plaisirs
que lui offre sa fortune 1 c'est là, qu'ontourô de tout le
superflu du nécessaire il no peut plus comp^endro qu'il y
ait dans ce monde, si plein de charme pour lui, des mal-
heureux qui y gémissent sous lo poids de l'adversité. C'est
là surtout, quo pour se mettre en paix avec sa conscience,
il cherche à so convaincre que des défauts essentiels ont pu
seuls amener la misôro qui était venuo effleurer sa com-
passion ! tout sentiment d'humanité disparaît à ses regards
- 35 - '
au sein de ses frivoles amusements. Il ne voit plus que le
faste qui l'environne. Ainsi qu'une illusion fantastique, il
se rappelle confusément co vieillard souffrant qui tendit
vers lui sa main décharnéo 1 cette môro en larmes qui lui
montrait avec délire tes frêles objets do son affection prêts
à expirer de besoin : ce jeune être en lambeaux élevant
vers lui ses petites mains timides, e> qui d'une voix enfan-
tine lui demandait des secours pour son père malade I Les
cris do la nalu re, la voix de l'humanité, perceut rarement
au milieu des applaudissements que font résonner de vils
adulateurs, cl ain?! 3'effacent dans de continuels oublis ces
désirs généreux qu'une foule empressée a grand soin d'af-
faiblir dans l'esprit du riche, afin de ne pas troubler sa
joyeuse existence. Co tableau serait désespérant pour nous
s'il se laissait voir'chcz tous les ho m m es fortunés, mats il
en est encore, Dieu merci I qui sortent victorieux de cette
lutte et qui ne sont heureux de leur forluno que parce
qu'elle leur procure la félicité do répandre des bienfaits.
Quant à M. d'Underwatd, j'établis cnlro lui et ceux dont
je viens de tracer les divers penchants, une différence
qui, dans les deux hypothèses, ne peut être favorable pour
votro oppresseur, car ce dernier, qui ne fut pas toujours
opulent comme aujourd'hui, et qui, selon mon souvenir,
dut aussi connaître la misère, pourrait, en appréciant ses
tortures, chercher à l'adoucir au moins par des paroles
consolantes. Jo conclus donc quo JCS dispositions furent
de tout temps portées à la cruauté, et que, si plus tôt elles
ne se sont point développées chez lui avec toutes leurs
horreurs, c'est que son pouvoir était alors trop borné. La
richesse qu'il a acquise n'a servi qu'à les faire ressortir
avec leur cortège hideux dont la marche ne se trouve plus
entravée par aucun obstacle. Ne fatiguez pas, mes enfants,
vos innocentes réflexions par des regrets amers sur l'ou-
trage que vous avez reçu do cet homme. On doit tenir avec
ardeur à conserver uno opinion méritée dans l'esprit de
l'homme do bien, tandis qu'il faut mépriser celle qu0
garde de nous l'ôlrc dans lequel on ne trouve aucune
vcrlu. L'encens du premier se répand délicieusement dans
- 36 -
l'âme, parce que l'on sait qu'il émane d'un coeur pur qui
ne peut*apprécier les belles actions. Quant à l'autre, je
crois, moi, qu'il me serait préférable qu'il me désavouât
hautement, car alors on ne me croirait pas l'ami d'un tel
être.
Consolez-vous donc, enfants du vertueux Ulric I son
honnête et glorieuse carrière, ses précieuses instructions,
sa bravoure que répèle en gémissant l'écho de nos mon-
tagnes, sont des. biens attachés à votre nom, que l'or du
vil d'Underwald ne pourra Jamais vous arracher. Ulric»
ajouta le vieillard en levant les yeux vers le ciel et so dé-
couvrant avec respect, toi dont je suis lier d'avoir été
l'ami, lo simple hommage quo jo l'adresse au nom de tes
compatriotes sera aussi précieux pour toi que les sons
éclatants de la trompette dorée d'une renommée passagère I
Accepte-le; il est pur comme le furent tes actions 111 est
immortel comme le sera ta gloire l
Dicko venait do toucher la corde scnsiblo ; Dicko avai 1
compris qu'une réparation faite à l'outrage était lo remède
le plus salutaire pour remettre ces jounos coeurs de la sen-
sation douloureuse qu'ils venaient d'éprouver. A côté de
leur vieil ami, au bas de ce mont qui seul les séparait en
ce moment de leur chaumière, leurs genoux fléchirent, leurs
tôles recueillies s'inclinèrent, et leurs bouches so joigni-
rent avec transport à la voix de l'amltlô. Tout était réparé.
Leurs yeux brillèrent d'un éclat nouveau à travers les
larmes que la douco sensibilité faisait alors couler. Une
auréole de gloire et do vertu sembla leur^appurattro, cou-
ronnant te front de leur père'si chéri, et la main, que
leur tendit silencieusement Dicko pour adieu, fut couverte
des baisers de ta reconnaissance.
Le coeur soulagé d'un poids ;énorme, ils gagnèrent leur
domicile où les attendait impatiemment la pauvre Kclhly.
La journée lui avait paru bien longue malgré ses occupa*
lions, et elle so dédommagea;du silence de sa solitude par
des questions réitérées qu'elle fit à ses frères avec la curio-
sité de cet âge empressé de connaître ;co qu'il ignore.
Léopold et Ulric no purent garder aucun secret à l'èg tri
CHAPITRE IV.
LE JEUNE FRANÇAIS.
Pauvres enfants I co ne fut point
la voix de l'amitié qui vint réson-
ner à leurs oreilles.
Grâce à la généreuse protection de l'ami de Dicko,
Léopold et Ulric purent utiliser leur temps sans une fati-
gue extrême, leurs occupations se bornant à tenir les
registres en ordre, ou à faire quelques courses pour le
directeur des constructions.
Pendant neuf mois qu'ils so trouvèrent ainsi sous la
dépendance de l'homme actif et laborieux qui les dirigeait,
ils connurent les avantages que procurent l'assiduité dans
[e travail et la loyauté dans les affaires de confiance. Avec
la satisfaction qu'ils éprouvaient en aidant leur mèro, ils
avalent beaucoup gagné du côté de l'esprit, qui, peu à peu,
s'était pénétré de ces principes solides qu'établissent natu-
rellement le bon exemple et la nécessité do s'ouvrir une
carrière dans laquelle il leur fût possible de puiser
- 39 -
d'avance, ce qui plus tard devait servir à faciliter leur
intelligence. Ils voyaient pourtant avec un certain chagrin
se terminer des travaux qui leur avaient procuré lo
bonheur de soulager Marguerite. Déjà les murs élevés fer-
maient l'enceinte de celle propriété ; les jardins, dessinés
avec art, verdissaient sous la main habile qui préparait
pour les années suivantes un touffu et salutaire ombrage
à cette demeure enchantée ; un labyrinthe, se dressant en
se repliant par mille détours au milieu d'un vaste parterre,
était le seul travail qui occupât alors une douzaine d'ou-
vriers; le plus grand nombre était retombé dans sa pre-
mière Inaction, et le présage du même sorl faisait quel-
quefois trembler Léopold et Ulric. Il est vrai que leur
bienfaiteur leur avait promis de s'occuper de leur avenir,
mais c'est toujours avec regret qu'on voit s'échapper une
chose certaine pour en attendre une autre encore indécise,
et que peut éloigner le moindre caprice du sort. Cependant
à cet âge, l'espoir qui n'abandonne jamais entièrement,
rendait ces réflexions bien passagères, et ne laissait que peu
d'inquiétude dans les coeurs qu'il animait ; sous son puis-
sant empire, les enfants voyaient s'écouler le temps des-
tiné à ce travail, l'employaient avec ardeur, et comptaient
avec innocence que celui qui accourait ne ferait que pro-
longer leur félicité. L'expérience dus années n'était pas là
pour disputer ses droits sur la douce espérance l
Depuis l'instant où Marguertto avait senti l'aisance que
lui procurait l'occupation de ses fils, elle avait cédé à burs
instances en ne s'ôloignant plus de sa chaumière, non
qu'elle y fût restée oisive, mais, appréciant le bien que
Kethly pourrait retirer de la compagnie d'une mère, cllo
avait obtenu chez elle un travail quo partageait sa fille, et
qui devait nécessairement servir à ménager à cette der-
nière une ressource contre l'infortune. Elle avait d'ailleurs
prévu quo l'isolement continuel de la vive KeJhly, et lo
défaut de conversation, en éloignant do son âme celle
gaîlô si naturelle à la jeunesse, nuiraient l'un et l'autre à
sa santé et à son instruction. Ces deux raisons seules
déterminèrent une résolution qui, après un court examen.
- 40 -
ne changea plus dans le coeur de celte bonne mère, cor
elle fut peu de temps sans s'apercevoir que sa présence ren-
dait à sa Kclhly tout le charme et l'enjouement qui lui
étaient ordinaires.
Celait donc avec des cris de joie que, chaque soir, ces
deux amies si chères l'une à l'autre, accueillaient la venue
des objets non moins chéris dont elles étaient séparées tout
le jour.
Un samedi, Léopold et Ulric revinrent plus tôt que de
coutume. Ils étaient tristes et abattus ; à peine quelques
caresses répondirent à celles de Marguerite. Leur bienfai-
teur avait éprouvé uno indisposition assez grave pour être
obligé de regagner son domicile ; et quoiqu'ils espérassent
que ce mal subit serait de peu de durée, ils sentaient leurs
coeurs sosernr à la seule idée de voir souffrir celui qui
s'ôtait'si généreusement déclaré leur ami. Le dimanche, on
ne travaillait pas et les enfants le passèrent fort inquiets
dans leur chaumière; aussi lo lundi matin, ils furent des
premiers arrivés sur les travaux, attendant avec impatience
dans le bureau de leur protecteur que celui-ci vînt lui-
même faire cesser les angoisses.
Pauvres enfants l ce ne fut point la voix do l'amitié qui
vint résonner à leurs oreilles, mais la voix satyriquo de
M. d'Underwald qui, en plaçant un étranger sur lo siège
qu'avait occupé leur bon ami les accabla de sarcasmes en
les chassant de sa présence, et leur ordonnant de ne plus
paraître à ses yeux. Troublés, mais ne connaissant point
encore tout leur malheur, ils traversèrent le domaine de
leur ennemi, et ce fut pendant ce trajet quo les gémisse-
ments des ouvriers, des regrets exhalés hautement, leur
apprirent qu'ils avaient perdu leur doux protecteur.
L'excellent ami du bon Dicko, déjà avancé en Age, avait
succombé en quelques heures aux fatigues que lui avait
fait éprouver sa pénible entreprise.
Pâles, défaits, les yeux pleins de larme3, ce fut ainsi q uc
Marguerite vit avec effroi revenir près d'elle ses enfants
adorés. Ce coup leur fût si sensible, que bien des jours se
passèrent avant qu'il fût possible de leur faire eutendro la
- 41 -
moindre consolation. Les nouveaux outrages de d'Un-
derwald n'étaient rien pour eux, leur esprit s'était étevé
bien an dessus de la basse pratique de cet homme : c'était
l'ami auquel étaient accordées toutes leurs pensées ; c'était
sa perte qui déchirait leur âmo.
Le temps apaisa cette peino cuisante, mais il amena des
réflexions qui entrctinrent'un découragement qu'un autre
événement vint seul faire cesser. Leur bonne mère reve-
nant un jour de la villo où elle était allée porter son tra-
vail, so démit la jambo en tombant sur la pointe d'un
rocher et fut rapportée à sa chaumière sur les bra* d'un
paysan qui la trouva ainsi gisant'sur le chemin qu'il
parcourait.
Marguerite guérit de cet accident, mais elle fut boiteuse,
et la faiblesse qui lui resta dans la jambe l'empêcha pour
toujours d'entreprendre aucune route tant soit peu loin-
taine. Cette certitudo fut celle qui la désola davantage, car
elle trouvait sa Kethly encore trop jeune pour l'envoyer
si loin du village. Léopold et Ulric levèrent pour le mo-
ment cette difficulté en s'offrant à la place de leur soeur, et,
depuis cette époque, ils faisaient alternativement les cour-
ses quo nécessitaient les travaux de Marguerite et de
Kethly. Ce service rendu, en attendant le temps révolu
pour l'apprentissage auquel on pensait souvent sans en
avoir encore déterminé lo genre, donnait à Kclhly la lati-
tude de s'enhordir assez pour aller jusqu'à la vlllo qu'ello
connaissait à peine. Toute son enfance s'était passée dans
ses montagnes; des lieux retirés et sauvages étaient les
seuls qu'ello eût connus ; et il en coûtait beaucoup à sa
mère de lu! laisser entrevoir lo luxe et les alsmcesd'un
peuple qui, pour être le leur et si près d'eux, différait en
plusieurs manières de langage et do façon de penser. Elle
ne voulait la livrer à celte séduction qu'après avoir fer-
mement établi dans son coeur des principes qui devaient la
mettre en garde contre le poison do l'envie. Dès lors elle y
travailla sans relâche et le succès couronna ses voeux.
Les jours, si ennuyeux pour les enfants depuis leur
inaction, étaient partagés moitié dans de longues promo-
-42-
nades qu'ils entreprenaient sans but, cl qui se prolongeaient
au milieu de leurs dissertations et des divers projets qu'ils
formaient ensemble. Arriva ainsi l'époque tant désirée par
eux, et, comme chaque jour leur faisait sentir le besoin
d'employer un temps dont les derniers trois mois passés
dans une oisiveté forcée avaient été si préjudiciables au
bonheur de leur famille, ils pressèrent leur mère d'adhérer
sans retard au dernier plan qui venait d'être arrêté. Etroi-
tement unis par une fraternelle amitié, ils avalent résolu
de no point se séparer par des intéréls différents et se dis-
posaient à entrer tous deux chez un gros marchand do
toiles et de merceries, habitant Luccrno, lequel avait
autrefois connu leur père, et dont, sous ce rapport, on
osait espérer un arrangement compatible avec la situation
pressante dans laquelle se trouvaient la veuve d'Ulric et
ses enfants. D'avance il avait été convenu avec lui qu'il so
chargerait des deux frères, mais aucun traité n'avait encore
eu lieu. Marguerite, désirant enfin connaître les conditions
du marchand, lui écrivit à ce sujet, en chargeant Léopold
et Ulric de remplir eux-mêmes cette commission. Rien ne
fut selon l'espoir des pauvres enfants. L'accueil qu'ils
reçurent fut froid et pou empressé, et la trop longue
époque dôterminêo pour la fin de leur apprentissage acheva
do les abattre. Les volontés du négociant leur furent sou-
mises avec do sévères conditions, et ensuite Iracées par écrit
pour les faire connaître à Marguerite qui, d'après elle, devait
fixer sa résolution à cet égard. Sans répondre un mot, les
enfants reçurent la lettre des mains de l'égoïste .marchand,
et le laissèrent à ses intéressés calculs.
Une neige épaisse tombait alors à gros llocons sur la
terre, et les torrents, grossis depuis leur départ du village
par le déluge d'eau qui avait précédé sa congélation, for-
cèrent Léopold cl Ulric à faire un long détour dans les
montagnes pour regagner leur maisonutllo. Quelque pru-
dente que fût leur marche a.u milieu des écucils qu'ils
cherchaient à éviter, la seule connaissance des lieux pou-
vait les sauver des dangers qui les environnaient, car les
précipices, dérobés à leurs regards par l'amas de neige qui
- 43 -
couvrait leur surface perfide , semblaient promettre au
voyageur ignorant une plaine unie où son pied pouvait so
reposer sans crainlo. Tout à c oup, à travers l'épais brouil-
lard qui so condensait en blanchi) écu me autour d'eux, ils
aperçurent un j cune garçon chargé d'une boîte suspendue
sur son dos, et qui, d'un air fatigué semblait chercher
des yeux les moyens de découvrir une route sûre vers la
ville sur laquelle il se dirigeait. Il n'eût pas plus tôt
aperçu lui-même les deux frères que, plein d'espoir, il fit
quelques pas pour s'avancer vers eux. Ceux-ci pleins
d'effroi lui crièrent de s'arrêter, mais leur ton effrayé
avertit seul te voyageur du danger qui le monaçail ; la
langue du pays lut était inconnue, et sans la terreur qu'ex-
prima la figure do ses jeune s sauveurs, l'imprudent mar-
chait vers un trou profond que la neige cachait à sa vue.
— Quel chemin dois -je donc prendre ? dit le jeuno
homme. Jo suis transi par le froid et je viens de quitter
'a route pour abréger l'espace qui mo sépare de la ville,
car depuis co malin je marche ainsi sans avoir pris de
nourriture, n'ayant trouvé aucune habitation pour m'y
reposer.
— Attendez-nous là sans b ouger, lui répondit Ulric en
bon français; nous allons vous rejoindre; no vous avisez
pas surtout do marcher en avant ou vous êtes perdu I
Après ce prudent avertissement, les enfants se déro-
bèrent à ses youx dans l'étroit défilé que cachaient deux
monticules, et reparurent au bout de quelque temps dans
la direction plus sûre que venait de parcourir lo voyageur.
— Il paraît quo jo vous ai rencontrés fort à propos, lui
dit celui-ci d'un air joyeux dès quo sa voix fut à leur
portée.
Puis, do loin, il bur tendait une main empressée do
serrer les leurs pour les remercier do co service, et qu'à
leur approche les enfants pressèrent avec joie.
— Ce n'est pas, ajouta t-il en riant, quo ma mort eût
fait couler des larmes, je n'ai personne pour mo pleurer,
cl le pauvre Léon, perdu dans lo monde, ne peut s'atten-
dre àexciler aucun souvenir d'intérêt; mais enfin, comme
cela me concerne beaucoup, moi, recevez, mes jeunes
amis, mes remeroîmenls do votre secours. Veuillez main-
tenant m'enseignera le chemin pour gagner la ville, car
malgré mon humeur toujours gale, Dieu merci, le besoin
de repos et d'aliments commence à l'absorber, et ce sera
un grand sorvico'do plus que je vous devrai.
— Sans l'inquiétude qu'éprouverait ma mère de noire
obsenco, dit Léopold, nous nous ferions un vrai plaisir de
vous y accompagner, mais il est impossible que vous pen-
siez à vous rendre seul à Lucerne par un si mauvais
temps et au milieu de dangers si multipliés. Venez vous
reposer dans^notre demeure, et demain vous continuerez
votre roule sous notre escorte.
— Bah 1 reprit Léon. Mais une fois cet obstaclo passé, il
ruo semble qu'il me sera [facile d'arriver à ma destination
sans embarrasser votre mère d'un hôte qu'ello n'attend
sûrement pas.
— Vous croyez?,dit en souriant Ulric.
Puis, pour dissimuler Léon de son témérairo projet, il
fouilla à sa poche, et en,lira quelques pierres dont il avait
fuit provision'pour sa propre sûreté. Jetant doncl'uno
d'elles vers l'ondroil déjà désigné, celle-ci perça la super-
ficie de la neige qui s'étendait non loin d'eux, et lo son que
produisit sa chute au fond du précipice arriva aux oreilles
étonnées du voyageur assez de temps après qu'elle eût été
lancée, pour convaincre Léon de l'horrible saut qu'il aurait
fait en ce lieu. A droite, à gauche, devant lui, Ulric fit la
môme expérience et obtint le môme succès d'épreuve.
— C'est ainsi presque jusqu'à la vlllo, reprit Ulric d'un
air sérieux, efpensez-vous maintenant qu'il soit prudent
de vous hasarder à braver tant'd'écueils. Venez donc avec
nous, et persuadez-vous bien qu'assister un voyageur égaré
n'est jamais un embarras pour les habitants do la Suisse,
mais un devoir bien cher qui ne leur coûte que le chagrin
de ne pouvoir le soulager selon leurs désirs.
— Je vous suis de.bon coeur, leur dit Léon en pressant
de nouveau leurs mains. Un abri, du pain, et une bonne
mine rempliront tous mes voeux. El puis, qui sali? peut-
- 45 -
être votro obligeance m'offrira-t-elle l'avantage de laisser
en Suisse des amis que jusqu'à présent le sort me refusa
dans mon pays. Le nom de Léon Dubois, si inconnu, si
obscur, obtiendra peut-être de vos voix un.échoiqui, de
loin, me consolera de ma vie'errante etsolitaire. Là, dirai-
jo, coi pense à moi, on so rappelle ma présence, et ce sou-
venir fera mon bonheur. Allons, mes amis, que mes
dissertations n'arrêtent pas l'instant de votrs retour.
En prenant sans façon les bras de Léopold et d'Ulric,
Léon marcha gaiement au milieu d'eux, leur racontant
qu'il était orphelin depuis sa naissance, et marchand forain
dès son âge do raison, courant ainsi les pays pour débiter
les marchandises que contenait sa précieuse boîte. Il parla
de l'heureuse vente qu'il avait faito en Suisse pendant son
court séjour dans celte contrée ; mais il déplora l'ignorance
où il était du langage et de la situation des divers cantons
dans lesquels il comptait avoir pu placer tous les objets
dont il s'éloit pourvu. Celle conversation, que les deux
frères n'interrompirent pas d'une minute, fit naître chez
eux des désirs qu'ils so promirent secrètement d'examiner
avec soin pour les faire ensuite partager à Marguerite. Le
mécontentement qu'ilséprouvaicnl des conditions extrêmes
du négociant auxquels ils devaient être confiés, s'éclipsa
sous la puissance d'un espoir encore peu raisonné, mais
qui s'était glissé dans leur âme avecuno conviction qu'ils
n'avaient point jadis si vivement sentie qu'en ce moment,
Léon était à peu près de l'âgo de Léopold. Son air heu-
reux annonçait l'indépendant succès de son petit commerce,
et cette assurance d'un bien-être qui n* devait rien à per-
sonne perçait dans toutes les paroles du jeune marchand,
et allait jusqu'au fond du coeur des enfants de la veuve
d'Ulric. Leur chaumière avait été offerte à Léon par la
seule bienfaisance de leurs penchants ; ils rêvaient main-
tenant au moyen de l'y retenir assez de temps pour lui
confier leur position, et obtenir do lui des détails qui tes
mettraient à môme do suivre la môme route.
Au milieu de ces réflexions, Léopold montra aux voya-
geurs te toit blanchi de leur cabane qui apparaissait alors
- 46 -
à leurs regards dans l'éloignement, mais au lieu do se diri-
ger directement vers ce point consolant, les enfants pri-
rent un détour nécessité par des entraves qui leur étaient
connues, et Léon, qui ne pouvait comprendra cette contre-
marche, apprit d'eux que sans cette précaution, ils no
pourraient atteindre la chaumière.
— Quel pays est le vôtre I dit Léon en éclatant de rire.
Vous avez affaire ver3 tel objet que vous apercevez : tour-
nez-lui le dos et vous y arriverez sans obstacle. Je conçoi
pour lorsque les routes soient si difficiles à enseigner...
Vive la belle France 1 du moins on voit clair à se diriger,
ot Ton peut y marcher de pied ferme. Un simple avis vous
remet sur la voie quand vous l'avez perdue, et la pointe du
clocher qui vous apparaît pour but d'un pénible voyage,
si elle se perd un instant à vos yeux, se remontre bientôt
dans une ligne toujours assez directe pour vous convaincre
que vous ne vous en écartez pas. Ici, c'est le contraire.
— Vos Français, pourtant, Léon, reprit Léopold, vien-
nent exprès ici pour admirer ces beautés qui contrarient
votre marche, et prisent beaucoup ces nombreux faux-
fuyants qui diversifient le paysage, et lut donnent celte
apparence pittoresque qui charme tous leurs regards.
— Oui, dit en riant le jeune marchand, je conçois que
l'étranger qui n'a ni faim ni soif, et qui se promène ici
sous la sauvn-garde d'un guide sûr, peut être frappé de
l'imposante majesté de ces sites, et so plaire à les contem-
pler; demain peut-être elle produira sur moi lo môme
effet; mais en co moment, la vuo d'une habitation et la
fumée d'une bonne soupe conviendraient bien plus à mes
goûls.
— Voilà déjà l'habitation , dit Ulric en tournant l'angle
de la montagne qui la leur cachait ; la soupo ensuite ne
vous manquera pas plus que les autres soins do l'hospi-
talité.
Margucrito était sur sa porto s'inquiélant do l'absence
prolongée de ses fils. Elle leur sourit de loin, les embrassa
ensuite, cl accueillit avec transport celui qu'ils lui présen-
taient pour qu'elle lut donnât un asile. L'habitant des
CHAPITRE V.
L'ASSOCIATION.
Il me semblait qu'un loit pa-
ternel abritait ma tête, l'air qui
s'introduisait dans la chaumière»
je le sentais plus pur que de
coulume.
Ce reste do journée avait été donné tout entier à Léon
qui enchanta les bons montagnards par sa franche gaîlé.
L'affaire pour laquelle les enfants avaient été envoyés à
Lucerno fut presque oubliée, ou, du moins, on se garda
bien d'interrompre la douceur d'un entretien qui donnait
à la famille des notions précises sur la patrie du jeune
voyageur, pour entamer un sujet, quo Marguerite avait
deviné,sur;le visagejde ses enfants, devoir être contraire
à leurs voeux. Ce no fut quo le lendemain malin au mo-
ment du déjeûner qu'avait préparé la veuve, qu'Ulric, avec
intention, remit à sa''mère,.en présence de l'étranger, la
lettre du négociant de Lucerne. L'honnôlo jeune homme
s'apercevant qu'il était question d'affaires qui ne le con-
cernaient pas, cherchait prudemment les moyens de ne
- 49 -
pas gêner par sa présence, lorsque Léopold le retint en lui
exprimant des yeux qu'il l'obligerait en assistant aux dis-
sertations qui allaient avoir lieu, fyéjà, dès le malin, Ulric
lui avait glissé tout bas combien il so trouverait heureux
s'il était possible à Léon do sacrifier cette journée à sa fa-
mille; plusieurs autres mots saisis do sa part pendant les
occupations do Margucrlto, l'avaient assez surpris pour lo
convaincre qu'un projet agitait ses( nouveaux-amis, mais il
n'avait pu lo deviner, cl no s'était rendu à leurs mystérieu-
ses instances que pour no pas les affliger par un refus.
Tout le monde gardait donc lo silence tandis que Mar-
guerite d'un air peiné, lisait dos yeux l'écrit intéressé du
futur patron doses fils.
— Il faut nous soumeltro, à celte épreuve telle dure
qu'ello soit pour nous, dit enfin la mère en posant sur la
table la. lettre du négociant. Les condilions sont cruelles,
puisqu'elles m'imposent la privation de votre présence
pendant un si long temps; ta durée extrême de cet appren-
tissage n'est pas moins fatale à notre inforlune.'mais en
considérant le temps qu'il nous faudrait perdro^pour dé-
couvrir une maison plus accommodante, jo crois qu'il vaut
mieux pour nous encore saisir la circonstance présente
qui nous mettra d'accord avec la promesse faite à votro
père.
—" Pourtant, dirent les deux enfants on jetant un regard
chagrin sur Marguerite, s'il y avait moyen de tout accor-
der sans nous trouver contraints de céder à un traité si
peu loyal, dis. ma mère? car crois-tu *quô tes enfants
puissent se trouver heureux sous la domination d'un *
horamo qui commence par déployer à leurs yeux tant de
dureté et d'avarice?
— Oh 1 si jo croyais, rôpondjt la bonne'raôre , que mes
enfants souffrissent près de lui, tout serait rompu au mo-
ment même... Ce n'était pas là non plus l'intention
d'Ulric... Non, certainement,, reprit -elle encoro, comme
pour se rassurer elle-même sur la nécessité d'un retard
qu'allaient amener d'autres recherches. — Mon Ulric vou-
La Famille Suisse. . * 4
- 50 -
lait donner un état à ses enfants, mais il aurait gémi de
les savoir malheureux.
— Ecoute, ma mère, .reprit Léopold en fixant Léon. Le
ciel exprès semble avoir amené près do nous une personne
qui, selon moi, peut nous donner d'utiles renseignements
sur la maniôro d'abréger l'apprentissage quo nous avons
• résolu, et nous apprendre en mémo temps les véritable*
arrangements que nous aurions droit do prendre à cet
effet. Confions nos projets à M. Léon. Je suis certain
d'avance quo la route qu'il va nous tracer sur ce point nous
délivrera de l'embarras où nous sommes d'établir nous-
mêmes des conditions dont nous ignorons l'usage ordi-
naire. — N'est-ce pas, mon jeuno ami, que vous no refu-
serez pas'do nous rendre ce service?
— Millo, si vous voulez, dit le jeune Français, ou du
'moins tous ceux qui seront en mon pouvoir. Voyons, do
quoi s'agit-il? #
Les entants attendaient respectueusement que leur mère
s'expliquât elle-même; mais ce ne fut qu'au bout de quel-
ques instants quo la veuve ouvrit la bouche pour répondre.
Pendant «co temps, sa figure, sur laquelle paraissait un
léger sourire, s'était tournée vers celle du jeune marchand,
et exprimait ce doute que faisait naître la tête adolescente
qu'elle contemplait. Cependant l'appel avait été trop direct
pour en rester là : Marguerite so recueillit et raconta sans
feinte ses anciens malheurs et ses intentions présentes
soutenues par l'avis sacré qu'ello avait reçu de l'ôtro
qu'elle*pleurait. Ce récit, qui plaisait à son coeur d'épouse
et de mère, fût longuement détaillé au voyageur qui se sur-
prit plusieurs.fols les yeux remplis do larmes. Vint ensuite
le tour des enfants qui accusèrent la froide et sévère ré-
ception qu'ils avaient reçue du marchand do Luccrné, et
ce dernier point suffît pour décider Marguerite à abandon-
ner la pensée do livrer sesîlls à celui qui annonçait tant
d'égoïsmo et si peu d'humanité. Léon avait silencieusement
écouté la veuve, mais à sa o'ernière solution, qu'elle exhala
tout haut avec un abandon maternel, il jeta son chapeau
en l'air, fit plusieurs sauts joyeux, ot, se parlant à lui-
■ - 51 -
mémo, sans faire attention à l'étonnemenl qu'excitait cet
accès de galté :
— Allons, mon garçon , so dit?il, voici l'instant do te
faire des amis. Tu peux maintenant espérer de trouver
des coeurs qui répondront au tien !.... Je l'avais pressenti,
ajoulâ-t-il en so rasseyant plus calme et prenant dans ses
mains celles de Marguerite; il mo semblait en effet lorsque
ce matin je sortis du lit hospitalier que vous m'offrîtes dl
me semblait, dis-jo, qu'un toit paternel abritait ma tête I
L'air qui s'introduisait sous ce chaume, jo lo sentais plus
pur que de coutume I Vos voix frappaient si délicieusement
mes oreilles, que je croyais les reconnaître* depuis long-
temps- Enfin tout mo faisait présager quo les charmes
d'uno constante amitié se rassembleraient ici pour me
consoler de l'isolement dans lequel j'ai vécu. Ecoulez-moi
do.ic, bonne mère, car ma franchise ne me permet pas do
suivre de longs détours pour arriver au but que je me pro-
pose. Confiez-moi vos fils, et je puis vous promettre qu3
peu do .temps suffira pour les mellro au courant d'uno po-
tite vente qui leur assurera les moyens do pouvoir compter
sur une existence certaine , et de plus sur le bonheur d'a-
doucir la vôtre.
• — Mon enfant, dit Marguerite en serrant à son tour les
mains qui tenaient toujours les siennes, vos intentions
sont excellente?, je n'en (toute pas à votre air plein de
candeur, mais vous êtes si jeune vous môme ! Comment
voulez-vous m'ôtéï la crainte qui me tourmentera sans
cesse, en pensant qu'il se pourrait que vous vous trompas-
siez dans vos espérances ?
- Comptez-vous pour rien, dit i>éon avec vivacité, celte
expérience quo le malheur devança chez moi, ce sort que
je fus obligé de me faire en dépit do mon ignarauce-, ce
besoin quo je sentis de n'attendre que de mon travail lo
pain sur lequel coulaient souvent les pleurs* d'une enfance
abandonnée? pensez-vous que ces grands maîtres, que la
nature mo donna pour seuls guides, ne m'aient point ap-
pris à balancer mon instinct entre les secours qu'ils m'of-
-- 52 -
fraient et la misère quo je devais prévoir si je n'écoulais
leurs salutaires avis? Non, non, jo lo compris assez pour
les enseigner à mon tour ; soyez tranquille, les rovers de
l'infortune m'ont été connus, et mes conseils ne pourront
que les écarter de la tête do vos fils. Au resto, jugez-en
vous-même.
« Ma mère, veuve depuis deux mois, et sans aucune
ressource, succomba à sa misère en me donnant le jour
dans un petit village à quelques lieues de Paris. Une voi-
sine m'enleva de"ce lit de mort, avec l'intention de partir
avec moi pour me confier à l'asile ouvert aux malheureux
sans famille. Pauvre, mais môro aussi, mes cris lui brisè-
rent le coeur, et, en attendant qu'elle pût me porter à ma
destination, elle m'offrit son lait que je partageai avec son
enfant qu'elle perdit presquo aussitôt. Elle me continua ses
soins maternels tant qu'il ne fallut à mes besoins que la
nourriture quo j'exprimais de son sein ; mais, plus lard,
* sa pauvreté extrême l'obligea de revenir à sa première ré-
solution; ce n'était plus elle alors qui pouvait se cjiargcr
' d'une commission ti pénible ! Elle m'avait nourri ; elle
m'avait vu sourire ; le doux nom de mère que balbutiait
déjà ma bouche était venu .frapper son coeur charitable I
Il fallut avoir recours à d'autres voisins qui, toujours pour
la mémo raison d'embarras de voyage, me gardèrent alter-
nativement , et jo vis ainsi arriver ma septième année,
ballotté sans cesse par l'incertitude de mon sort.
A cette époque, venait d'avoir lieu to petite fête du pays.
Une marchande d'un bourg voisin était venue y étaler
quelques marchandises; elle apprit ma triste histoire, et
pensant que je pourrais lui être utile, m'emmena dans son
pays, me raoniiaà lire, à écrire cl à calculer, et me forma
tont'jePRMa courir les villages pour lui vendre ses mar-
chandises. Les trois années quo je passai près d'elle furent
les plus cruelles de ma vie , car lorsque je rentrais sans
avoir débité tout ce dont elle m'avait chargé, elle me frap-
pait horriblement, et me privait môme do nourriture, Ce
temps ne fut pourtant pas perdu pour moi, la crainte bâta
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lo développement do mon intelligence" et cet air malheu-
reux, qui se lisait sur mon visage, intéressait assoz pour
engager i acheter de moi plutôt que dos autres, les divers
objets que j'offrais avec supplications de s'en arranger.
Elle finit donc par être plus contente do mes services, mais
la mort la surprit au moment où elle s'y attendait le moins;
cl commo elle n'avait aucun héritier, le maire du pays,
louché de mon sort, fit si bien que ce fut moi qui profilai
de ce qu'ello avait laissé. Par ses conseils et sa protection,
les meubles furent vendus ; le prix que j'en reçus mo fa-
cilita les -moyens de colporter aux environs les marchan-
dises à mon propre compte. Avec la raison qui me vint,
j'accrus ainsi mon bien-être, -et je m'expatriai plu-
sieurs fois pour l'augmenter encore. En Suisse , tout mo
sourit comme ailleurs; mais ce pays n'est pas facile à par-
courir sans guide, et j'abandonnais l'idée de pousser mes
courses plus loin, lorsque m'apparurent vos enfants qu'une
sauvèrent d'un grand danger. Jo me rendais alors a Lu-
cerne pour y reprendre lo petit dépôt de marchandises que
j'y avais laissé, et me disposais, bien malgré moi, à ren-
trer eu France, chargé d'une partie.de mon bagage. Au-
jourd'hui tout va changer : avec l'aide de mes associés, jo
pourrai parcourir la Suisse dans un cercle plus étendu, et
je no reverrai Lucerne quo pour partager en trois parts le
petit biun que je possède. L'acte d'association so passera
dans notre conscience, l'amitié y apposera son seing, et
le profit sera divisé par l'honneur ; ainsi nous nous épar-
gnerons la peine de recourir à ces hommes dont chaque
ligne est pesée au poids do l'or, quoique souvent les em-
phases qu'elles renferment ensemble ne soient propres qu'à
embrouiller les idées et susciter des procès.
Mon âme, qui s'est créée des principes sous l'influence
du besoin cl d'une loi naturelle qui lui parlait sans cesse,
a parfaitement compris tout ce qu'il y a dé beau dans une
conduite francho et loyale. J'ai toujours suivi son*impul-
sion, et elle se serait trouvée aussi heureuse^ que pure, si
parfois elle n'avait ressenti ce vidé" insupportable qui im-
posait un continuel silence à son épanchement. Vous qui
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me paraissez si borfho mère, et qui connaissez maintenant
les douleurs de mon enfance, trouveroz-vous lo courage de
mo refuser des amis qui mo consoleront du désespoir de
n'avoir jamais reçu'les caresses paternelles? »
— Mamère, dirent les deux enfants, ne laisse point
échapper celle circonstance par des craintes qui ne so
réaliseront jamais. Loin de toi, comme sous ta surveillanco,
tes conseils nous suivront partout, et puisqu'il fallait nous
séparer, laisse-nous le bonheur do pouvoir penser qu'en
aimant Léon comme un frère, nous pourrons effacer l'in-
justice d'un sort qui le priva d'une famille.
— Oui, oui, dit Léon avec joie, ne nous séparons plus.
Et quand nous aurons parcouru la Suisse, nous reviendrons
ici vous embrasser, prenant toujours cette demeure pour
point de ralliement Ensuite, nous nous rendrons en
France, y vendre quelque temps, nous approvisionner do
nouveau, et la Suisse nous reverra ainsi par époques jus-
qu'à ce que le fruil de notre travail nous permette d'o nous y
fixer près de vous. Ce sera alors que nous nous disputerons à
qui vous aimera davantago ! co sera aussi alors que l'en-
fant abandonné pourra sortir de sa longue léthargie en
croyant qu'il a retrouvé sa mère.
— En France! dit enfin Marguerite, sortant des réflexions
dans lesquelles elle élait plongéo; vous iriez en France,
mes enfants, si loin do votre mère !.... Quoi l ajouta-t-clle
un moment après, et comme malgré elle, les voeux d'Ulric
seraient donc remplis lout-à-fait, car lui aussi désirait quo
YOUS allassiez en Franco; mais il croyait bien en mémo
temps que ce désir ne pourrait so réaliser.... J'ai à ce su-
jet une pénible confession à vous faire qui, je l'avoue , ne
serait jamais sortie de ma bouche s^ns celle circonstance.
Ce ne peut être en ce moment cependant quo vous pouvez
la connaître ; mon coeur est trop ému par les souvenirs
qui l'agitent, et il me faut d'ailleurs plus de temps aussi
pour fixer ma détermination au sujet d'un si long voyage.
Tout ce .que je puis vous accorder à l'instant, c'est la per-
mission do profiler des bontés do co jeune monsieur, et de
l'accompagner dans notre pays aux généreuses conditions
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qu'il impose, mais surtout qu'aucune course chez retrait*
ger ne soit entreprise par vous avant d'être venus recovoir
mu bénédiction et les instructions que je dois vous donner.
Jo compte sur celte obéissance I Je verrai ensuite ce que
je devrai faire.
Pleins d'espoir pour leur avenir, Léopold et Ulric em-
brassèrent Léon, caressèrent la bonne Marguerite, et, la
même journée, ils visitèrent avec leur nouvel ami celle
ville do Lucerne où la veille ils avaient éprouvé une sen-
sation si différente do celle qui les animait en ce jour.
Tous trois, chargés des marchandises qu'avait annoncôos
Léon, les apportèrent à la chaumière, et ce fut en les
étalant aux yeux de Marguerite pour en faire le partage
quo celle-ci put admirer l'ordre du jeune propriétaire et
surtout là bonté de son coeur. Malgré lo chagrin que lui
.causait la pensée de voir s'éloigner d'elle ses enfants, ello
ne put s'empêcher de remercier Léon du service qu'il leur
rendait en les associant à se* travaux sans exiger aucune
condition qui pût payer sa générosité; mais Léon lui
ferma la bouche sur ce scrupule en l'assurant que l'as •
sistance qu'allaient lui prêter ses deux amis en le guidant
dans leur pays valait beaucoup mieux pour lui qu'aucune
offre possible en espèces, et qu'en s'associant dès ce moment
avec lui, ce seul service les acquittait do toute obligation.
La joie qu'éprouvaient les enfants ne leur avait point
fait oublier leur bon ami Dicko.* Ce vieillard fut appelé à
co petit traité do famille, et soutint la détermination do
Marguerite parce qu'il jugea Léon digne d'être le guide et
lo compagnon des enfants d'Ulric. On se disposa donc à
partir dès le lendemain matin. Dicko, malgré son âge
avancé, passa toute la nuit à tracer aux'^petils voyageurs
une carte du pays qui devait les guider avec sûreté survies
différents points où ils voulaient se diriger. Rien n'était
plus simple que cet indice tracé par une main qui savait
à peine écrire, et pourtant il frappa l'intelligence des jeunes
gens, et leur fut d'un grand secours. Le point central de
co dessjn figurait la chaumière de Marguerite comme lieu
do départ, et do retour par différentes roules. Des lignes
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directes s'en échappaient en plusieurs sens et conduisaient
aux villes principales de divers cantons. Dans leur traînée,
les villages qui les coupaient étaient marqués par une
étoile, et les obstacles à rencontrer par uno croix do
laquelle parlaient des lignes plus faibles marquant los
détours à prendre pour les éviter sans s'écarter du point
cardinal toujours indiqué an-dessus de. chaque ligne. Un
cercle couronnait cet ensemble avec mômes indications de
signes, et marquait la distanco d'un canton à un autro avec
les routes qui- pouvaient y conduiro sans* être obligé de
redescendre la ligne déjà parcourue.
Ce travail do l'obligeant vieillard fut reçu avec de
grandes acclamations de joie et de reconnaissance, et la
bénédiction qu'il joignit à ce cadeau pénétra les coeurs des
enfants qui sentirent en se séparant de Dicko, qu'il serait
toujours assez cher à leurs pensées pour, que son souVenir
fût de moitié dans leur désir de revoir, leur bonne mère et
leur pays".
Marguerite et Kethly pleurèrent amèrement quand vint
l'instant de celle séparation ; mais Dicko, qui ne les aban-
donna pas de ce jour, releva leur courage, les ranima de
son espoir et le présage heureux de leur résolution passa
bientôt dans l'âme de celles qui avaient besoin de celle
assurance pour ne pas succomber à la douleur do vivre
éloignées d'objets si chers.
Avant de quitter la cabane, Léon avait montré à ses
camarades sa bourse bien garnie; mais ne s'était pas
contenté de la leur Taire voir seulement pour les rassurer
sur leur existence. Quelques pièces en avaient été tirées à
leurs yeux, et placées dans un papier écrit sur. la che-
minée de Marguerite. .
« Ce sera pour aider votro mère à en attendre d'autres,
» leur avait dit le bon jeune homme, nous ne serions pas
» tranquilles pendant lo voyage, si nous la laissions ici
» dans le besoin. »
La veuve en trouvant le soir co secours délicat quo lui
avait laissé lo jeune étranger, fut, malgré sa misère, bien
CHAPITRE V
LA DOUCE VENGEANCE.
Un groupe de personnages sem-
bla lui apparaître; des élans plus
joyeux encore, des bras enlacé?,
le bruit des accolades qui succé-
daient avec ivresse, firent- vibrer
son coeur sur lequel elle no larda
pas à presser tous ses enfants.
Dicko, dont le nom plusieurs fois répété dans celle his-
toire frappera assoz l'âme de me? jeunes lecteurs par les
vertus et la bonté que nous retracerons da lui avec plaisir
et justice, raôrile bien quelques pages données à la con-
naissance plus intime do ce qui concerne particulièrement
un être, dont on aimo tant à -suivre une vie toute pleine
de cet honneur que lui avait enseigné sa propre conscience.
Ce tribut qui, loin do coûter aucun iffort pénible, charme
au contraire les pensées qu'il inspire, montrera avec plus
d'assurance encore les résultats do cette voie droite, que
peut suivre l'homme fort do ses principes, qu'aucune édu-
cation n'a développés, mais qui ont été puisés dans les
seules réflexions d'un coeur honnête et pur. Dicko donc
avait vu mourir sa femme et deux onfanls, objets aussi