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La fausse mère , drame en cinq actes et en vers ; suivi du rapport du comité de lecture du théâtre de l'Odéon, et des observations auxquelles il a donné lieu. Par Ph.-E. Richer

De
121 pages
Delaunay (Paris). 1814. 122 p. ; in-8.
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LA
FAUSSE MÈRE,
DRAME.
L'Auteur n'avoue que les exemplaires signés de lui au,
bas de cette page.
LA
FAUSSE MÈRE,
DRAME
EN CINQ ACTES ET EN VERS;
SUIVI
Du Rapport du Comité de Lecture du Théâtre
de l'Odéon, et des Observations auxquelles il
a donné lieu.
PAR PH.-E. RI CHER.
_..-.■-■■■■ '■ J-~-~..,- If good , to me :
■/ ./:■'■ . ?'% If bad, io no body else.
-PRIX : i Ir. oo cent.
A PARIS,
/ DOMDEY-DUPRÉ, Lmprimeur-LibrairejrueSamt-
I Louis, N°. 46, au Marais.
ie j DELAXJNAY, Libraire, Palais-Royal, galerie de
I Lois , côté de la rue du Lycée.
IMPRIMERIE DE DOKDET-DBPIIÉ.
ï 8 I 4-
PRÉFACE.
JE me trouve dans une position extrêmement
embarrassante en faisant imprimer cette pièce.
D'un côté je ne puis dissimuler que j'ai cherché
à l'offrir au Public assemblé (i) : de l'autre, je
me vois par-la dans l'obligation de donner con-
naissance des motifs qui l'ont fait l'ejeter par le
Comité de Lecture auquel elle a été soumise; et je
sens tout ce qu'une pareille révélation peut avoir
de défavorable pour un Auteur qui est seul contre
un Comité dont la réunion présente un foyer de
lumières nécessairement supérieures aux siennes.
Pénétré de cette pensée , tout en livrant ma pièce
(i) J'ai présenté ce Drame a M1*, le DIRECTEUR du
Théâtre de l'Odéon, qui m'a adressé a son Régisseur
chargé de remettre les manuscrits au Comité de Lecture,
dont aucun de MM. les Comédiens n'est Membre, quoi-
qu'on sache que dans cette matière, ce sont à Lien des
égards des juges très-compétens.
On dit qu'il est certains petits sentiers qui conduisent
au but. Je les connaîtrais, qu'il m'aurait répugné de les
prendre. Je suis toujours la grande route ; ce n'est point
ma faute si elle est la moins sûre. Je puis ne pas mériter
l'encourageant regard d'Apollon, mon approche du
moins ne sera pas indigne de sa majesté.
à l'impression , j'aurais gardé pour moi cette pre-
mière censure, si elle avait été faite'd'après les
bases sur lesquelles j'ai établi mon sujet : mais ,
comme au contraire le Rapport qui en a été dressé
est motivé sur des faits qui n'existent point dans
mon Drame, et dont je ne donne pas même l'ap-
parente intention , il m'est permis , sans craindre
d'être taxé de présomption, d'appeler de cet arrêt,
ou plutôt de déclarer que ma pièce est encore à
juger (i). C'est dans cette idée que je prends la
liberté de la présenter au Public. Plein de respect
(i) Je prie MM. les Membres du Comité de Lecture
de ne voir rien de désobligeant dans cette déclaration.
Je n'attaque pas, je me défends. Je serais même tenté
de croire que le Rapport est l'ouvrage seul d'un des
Membres de ce Comité chargé de l'examen de ma pièce;
et dans ce cas> je serais en mesure contre lui; car, indé-
pendamment de ce que sa mémoire l'a mal servi, je le
soupçonne d'avoir mis dans son travail une précipitation
bien opposée aux longues réflexions qu'exige un oeuvre
dramatique de la part de l'auteur.
On m'a fait remarquer aussi que le Théâtre de l'Odéon
ne donnait depuis long-tems que des pièces en un et trois
actes dont il composait la représentation du jour; et
que, pour les pièces en cinq actes, il ne jouait, encore
rarement, que celles précédemment reçues et au courant.
du. répertoire. Enfin l'on m'a dit que ce Théâtre avait
ses Auteurs habitués, et qu'un nouvel aspirant trouvait
difficilement accès. S'il est ainsi, quoique le champ
pour ses droits, je ne placerai le Rapport du Co-
mité de Lecture et mes Observations qu'à la fin
de cette pièce, c'est-à-dire, quand il aura lui-
même porté son jugement. Je n'ai point la vanité
de la croire sans défauts : aussi une critique impar-
tiale et raisonnée me trouvera-t-elle disposé à la
reconnaître. En écrivant, j'ai eu particulièrement
en vue ces heureuses familles auprès desquelles
les plus chères affections exercent tout leur empire.
Qu'elles daignent sourire aux endroits qui leur
offriront l'image de leurs propres coeurs, cette
récompense de mes efforts me sera bien flatteuse.
Si le lecteur trouve que j'ai mis un pied profane
dans le sanctuaire des Muses , je réclame toutefois
son indulgence en faveur des sentimens qui ont
conduit ma plume, et du désir que j'ai eu de
lui plaire.
soit libre, le Comité pouvait aborder franchement la
question, au lieu de me faire une mauvaise querelle. Je
n'entends pas non plus inculper le Théâtre de l'Odéon ,
je cherche seulement quels peuvent avoir été les motifs
d'un Rapport si erroné.
PERSONNAGES.
LA BARONNE.
LE CHEVALIER.
LE LORD COMTE DE MOIRA.
LE COMTE ARTHUR sous le nom de WINTER. (Se
prononce Ouinetère).
THÉODORE, Fils du Comte de Moira.
CLÉMENCE, Fille du Comte Arthur.
TRUMAN (se prononce Troumane), Notaire.
CHARLES, Domestique.
DEUX GARDES.
La Scène se passe en Angleterre ; aux quatre
premiers actes, dans un Château, et au cin-
quième, dans le Cabinet du Notaire.
LA
FAUSSE MÈRE5
DRAME.
ACTE PREMIER.
Le Théâtre représente une Salle meublée de
fauteuils et d'un secrétaire.
SCÈNE PREMIÈRE.
WINTER seul.
{Il est assis, et pose sur le secrétaire ouvert des papiers qu'il
avait à la main ).
V OILA mes comptes prêts, et je puis maintenant
De ma propre maison cesser d'être intendant.
Le moment est venu de me faire connaître :
On ne se doute pas qu'ici je suis le maître.
Une femme intrigante a su, depuis quinze ans^
Usurper tout mon bien, et mère sans enfans,
Chaque jour dans ma fille insulte à la nature.
Il est teins d'arracher le masque à l'imposture ,
D'oser par un éclat divulguer des forfaits
Qu'on veut, accroître encor par d'iniques projets.
( io )
Je sens que de mon sort dévoiler le mystère,
C'est acheter bien cher le bonheur d'être père.
Sur mon front innocent un arrêt inhumain
Imprime l'infamie; et peut-être demain,
Si je dis un seul mot, j'en supporte la peine.
Pour suivre dans mon plan une marche certaine,
Aux conseils d'un ami je veux avoir recours.
{Il sonne et se levé).
SCÈNE II.
WIN TER, CHARLES.
WIMTER, en lui remettant un billet.
CE billet a Truman.
CHARLES.
Eh! mais Monsieur...
WINTER.
Va, cours,
CHARLES.
Madame l'a mandé : chez elle il doit se rendre.
WINTER.
Quoi! bientôt?
CHARLES.
Dans une heure.
WINTER,i part.
Ah ! que viens-je d'apprendre ;
Un moment de retard peut nous ruiner tous.
{à Charles, en reprenant le billet).
Je vais trouver Truman.
( " )
CHARLES.
Le voici.
WINTER.
Laisse-nous.
Pour l'instant cette porte est fermée à tout autre.
SCENE III.
WINTER, TRUMAN.
WINTER.
SERVITEUR, mon ami.
TRUMAN.
Winter, je suis le vôtre.
WINTER.
Je me rendais chez vous ; vous m'avez prévenu.
Je voudrais vous avoir plutôt entretenu.
TRUMAN.
Moi, j'ai de mon côté la même impatience.
L'objet de ma visite est de grande importance.
Madame la Baronne a conçu le projet
De vendre ce domaine, et d'unir en secret
Sa fille au Chevalier. . .
WI N T E R , à part.
Le cligne mariage!
TRUMAN.
Que repoussent loin d'elle et ses moeurs et son âge.
Ensuite, de ce bien vous êtes régisseur,
Et vous ne plaisez pas à ce vieux suborneur.
( 12 )
Bien moins comme conseil qu'à titre de notaire^
Je me vois appelé pour celle double affaire.
WINTER.
Je vous rends grâce, ami, de cet empressement.
Pourrais-je faire choix d'un plus sûr confident?
Ce que vous m'annoncez est à ma connaissance.
Je gémis sur le sort de la jeune Clémence.
Dans le don de sa main votre coeur vertueux
Sans doute n'aperçoit que des calculs honteux.
Leur source fait horreur. Vos avis salutaires,
Quand vous la connaîtrez, me seront nécessaires.
A d'honnêtes parens, Truman, je dois le jour,
Et mon instruction aux soins de leur amour.
Un peu de bien étant notre unique héritage,
Je jetai mes regards sur un lointain rivage.
Je m'embarque pour l'Inde où je forme un comptoir,
Qui dans moins de dix ans surpasse mon espoir.
Je viens, pour mes parens, plein de reconnaissance,
Partager avec eux ma nouvelle opulence.
Ils étaient dans la tombe. Hélas ! tous mes regrets
Ne peuvent acquitter le prix de leurs bienfaits.
Je me trouve donc seul. Le vide de mon ame
Cherche un allégement dans le choix d'une femme.
Je l'obtiens, mon ami, telle que je la veux.
Elle me promettait un avenir heureux.
Aux plus rares talens se joignait la naissance.
Pour lui sauver l'affront d'une mésalliance,
Je fais au poids de l'or l'emplette d'un Comté.
Qu'il m'en coûta pour être homme de qualité!
Un jour, dans un café, j'entends sur le commerce
( i3 )
Des propos offensans pour celui qui l'exerce.
Je m'avance aussitôt, et soutiens que l'État
Doit au négociant son principal éclat.
Chaque bonne raison paraît être une injure.
Un gentilhomme aigri, perdant toute mesure,
Me dit insolemment : « Mon noble roturier,
» Vous vous rappelez donc votre premier métier? »
Un rendez-vous s'ensuit. Mon injuste adversaire,
Après un long combat, tombe sur la poussière.
Il n'était que blessé. Je vole a son secours;
Soudain des scélérats attentent à mes jours.
Je fuis. De nouveaux coups accablant ma victime,
Par sa dépouille enfin ils consomment leur crime.
TRUMAN.
Vous étiez donc allés sans suite au rendez-vous?
WINTER.
De nous venger, ami, nous étions trop jaloux
Pour vouloir des témoins la présence importune :
Mais ce ne fut point la toute mon infortune.
Quand je sors d'un duel en homme plein d'honneur,
D'un lâche assassinat on me déclare auteur.
TRUMAN.
Et qui vous accusait?
WINTER.
Mon cruel adversaire.
TRUMAN.
Votre innocence au moins. . .
WINTER.
Sur elle envain j'espère.
Je me soustrais au coup qu'il vient de me porter,
( 4 )
Mais c'est en me vengeant. Ne pouvant arrêter
Le cours de la fureur où je le vois en proie f
Je lui ravis un fils qui fait toute sa joie.
Je borne là l'effet de mon ressentiment,
Car il est élevé comme mon propre enfant.
Mon coeur ne veut punir que son coupable père.
Depuis près de six mois mon épouse était mère.
Ma fille et cet enfant sont remis à ses soins.
Avant de les quitter, je songe à leurs besoins.
De ce que nous laissait la fortune jalouse,
Sous un nom emprunté, j'achète à mon épouse
Un domaine en province où, loin de tous les yeux,
Je puisse la revoir dans des tems plus heureux.
Le procès, cependant, s'instruit en mou absence,
Et les juges trompés prononcent ma sentence.
Depuis ce jour fatal trois ans s'étaient passés :
Je crois à mon sujet les esprits appaisés.
Sous un déguisement je me rends à ma terre;
Mon ami, qu'y tronvai-je? une femme étrangère.
Jugez de mon état. Je reprends le chemin
Qu'a tenu mon épouse, et découvre à la fin
Par des indices sûrs tout ce que je redoute.
La fièvre l'atteignit au milieu de la roule :
Dans une auberge obscure elle arrêta ses pas,
Mais le mal fut bientôt suivi de son trépas.
Avec les deux enfans une femme inconnue
Partit à l'improviste et n'est point revenue.
Je reconnais sans peine à son signalement
Celle qui de mon bien s'était fait le présent.
J'obtiens, à mon retour, d'être pour un salaire
( i5 )
Précepteur de ma fille, intendant de ma terre.
D'un ami malheureux devenez le soutien.
Mon vrai nom est Arthur, ce domaine est le mien;
Clémence est mon enfant; Théodore a pour père
Le Comte de Moira, mon barbare adversaire.
Jja Baronne les prend pour le frère et la soeur,
Et par un titre faux consacre son erreur.
Maintenant, dites-moi, que peut-on entreprendre?
TRUMAN.
De cette usurpatrice à tout il faut s'attendre.
WINTER.
Par ce qui s'est passé jugez de l'avenir.
TRUMAN.
De mon étonnement j'ai peine à revenir.
Comment un gentilhomme a-t-il eu la bassesse
De supposer en vous tant de scélératesse,
Jusqu'à vous accuser d'avoir pu le voler?
La passion doit-elle à ce point aveugler?
WINTER.
Dans ce fait il ne vit de ma part qu'une feinte
Pour détourner de moi la principale plainte.
TRUMAN.
L'autre soupçon du moins ne peut se concevoir.
WINTER.
L'orgueil et l'apparence ont su le décevoir.
Je n'étais point, Truman, son égal en naissance,
Et de ses assassins il n'eut pas connaissance.
TRUMAN.
En est-il moins coupable ?
C 16 ) .
WINTER.
Ah! s'il a des remords,
Ils me vengent assez.
TRUMAN.
Innocent de ces torts,
Chacun de vos enfans en fut donc la victime !
WINTER.
La Baronne n'a pu les enlever sans crime;
Mais, quand un ennemi m'ôte jusqu'à l'honneur.
Il m'est permis, je crois, d'égaler sa fureur.
Je sais bien que vouloir se faire ainsi justice,
Des pères c'est blesser la loi conservatrice :
Mais Milord m'arrachait ma fille avec le jour,
Je pouvais de son fils le priver à mon tour.
Autant que moi, du reste, il n'a pas à se plaindre.
TRUMAN.
Oui, je vous vois toujours réduit à vous contraindre.
WINTER.
Puis-je faire autrement?
TRUMAN.
Et de vos tristes jours
On va plus que jamais empoisonner le cours.
WINTER.
Il est vrai; jusqu'alors Clémence et Théodore
De tant de maux divers me consolaient encore.
Sans être connu d'eux, je n'obtenais pas moins
La touchante amitié dont ils payaient mes soins.
Et cette douceur-là me serait enlevée !
Ma fille de son bien pourrait être privée !
Non, non, plutôt mourir.
C 17 )
TRUMAN.
Concertons un projet
Qui, sans vous exposer, remplisse votre objet.
Du jeune Théodore ignorant la naissance,
La Baronne, Monsieur, a-t-elle connnaissance
Du triste événement qui fit votre malheur?
WINTER.
'Nullement.
TRUMAN.
De sa perte elle sera l'auteur.
WINTER.
Cette femme jouit du titre de ma terre,
Et ne sait pas comment elle est propriétaire ;
Mais pour le découvrir elle a fait maint effort.
TRUMAN.
J'espère que bientôt nous fixerons son sort.
WINTER.
Je le souhaite.
TRUMAN.
Il faut qu'aux prochaines assises
Contre un pareil délit nos mesures soient prises.
Je porte à votre état le plus vif intérêt.
Comptez qu'à vous servir mon coeur est déjà prêt.
Voici l'instant, Monsieur, d'entrer chez la Baronne.
WINTER.
Nommez-moi votre ami.
TRUMAN.
Je ne puis.
WINTER.
Je l'ordonne.
( i8 )
De votre part, Truman, ce litre m'est bien doux :
Que je ne cesse point d'être Winter pour vous.. .
Mais Théodore vient.
TRUMAN.
Sans adieu, je vous quitte.
SCENE IV.
WINTER, THÉODORE.
THÉODORE.
( Il lient un bouquet nue Usinier ne voit pas d'abord ).
DEVIMEZ-VOUS, Monsieur, l'objet de ma visite?
WINTER.
Je vous vois aujourd'hui pour la première fois.
THÉODORE.
Je goûte la leçon que de vous je reçois.
Bonjour, mon cher Winter. Je suis tout hors d'haleine.
Vous ne vous doutez point du sujet qui m'amène ?
WINTER.
Mais l'amour du travail. . .
THEODORE.
Vous êtes dans l'erreur.
Rappelez-vous que c'est la fête de ma soeur,
De sa naissance aussi l'heureux anniversaire.
Je veux lui consacrer cette journée entière :
Ce n'est pas trop, je crois , pour un double motif.
WINTER.
j'aime que vous sovez à ce point attentif
' ( i9 )
THÉODORE.
Admirez de mes fleurs le charmant assemblage :
Clémence de son frère accueillera l'hommage.
WINTER.
Oui, Miss sourit sans cesse à ce qui vient de vous ;
Madame le voit bien : son coeur en est jaloux.
THÉODORE.
Je ne le pense pas : ou, si ma mère l'aime,
Le degré d'amitié, certes, n'est point le même.
WINTER.
Pourquoi donc? tous les deux vous êtes ses enfans,
Mais l'âge ne veut plus de ces soins caressans ;
Et, si son amitié n'est point démonstrative,
Croyez bien que la source en sera toujours vive.
THÉODORE.
Puissiez-vous dire vrai ! Par exemple avec vous
Nous passons, cher VVinter, les momens les plus doux.
Etranger à nos yeux, vous nous traitez en père,
Et ce n'est pas ainsi qu'en agit notre mère.
WINTER.
Vous vous faites grand tort, en tenant ce discours,
Car vous devez mes soins à l'auteur de vos jours.
Je suis payé, Monsieur, pour remplir cet office :
Rendez grâces plutôt à la main protectrice
Qui, désirant pour vous une honorable fin ,
Des talens et des arts vous ouvrit le chemin.
THÉODORE.
Que chez vous la morale est pleine d'éloquence !
Vous souffrirez du moins que ma reconnaissance. . .
( 20 )
WINTER.
Mais, j'y compte beaucoup.
THÉODORE.
Ce sentiment aussi
Eclate dans ma soeur; jugez-en, la voici.
WINTER, à part.
En la voyant si près, que mon âme est émue !
SCÈNE V.
WINTER, THEODORE, CLÉMENCE.
CLÉMENCE.
AH ! mon frère, c'est toi ! Monsieur, je vous salue.
WINTER.
Miss sitôt descendue !
CLÉMENCE.
Eh ! mais il est grand jour ,
Et dans notre jardin déjà j'ai fait un tour.
Je voulais commencer par embrasser ma mère :
Madame, m'a-t-on dit, est avec son notaire.
THÉODORE.
Vraiment, Monsieur Truman a bien tort de venir,
Pour retarder ainsi l'instant de ce plaisir.
CLÉMENCE.
S'il était partagé ! mais tu sais, Théodore,
Que ma mère, avant tout, exige qu'on l'honore.
THÉODORE.
Je suis de ton avis.
WINTER.
Elle doit le vouloir,
Et des enfans bien nés c'est le premier devoir.
CLÉMENCE.
Mais des liens si chers commandent la tendresse*
Quand elle est d'un côté, de l'autre la rudesse,
Le devoir se remplit. Le coeur est-il content?
Non sans doute, et j'en fais l'épreuve bien souvent.
WINTER.
Ah! ce n'est pas toujours dans un vif témoignage
Qu'on a de l'amitié le plus précieux gage.
CLÉMENCE.
Quelque signe certain nous en est le garant.
Mais mon frère, c'est lui qui m'aime franchement :
Et vous même, Monsieur, vous n'êtes point mon père.
Eh bien! plus qu'à maman je crois vous être chère.
WINTER.
Ce que je fais pour vous appartient au hasard,
Et tout, autre que moi pouvait y prendre part.
CLÉMENCE.
Je suis loin de trouver cette raison plausible :
Oui, je pense que seul vous étiez susceptible
Des soins que vous portez à mon instruction.
WINTER, à part.
Qu'ils ne soient pas témoins de mon émotion \
THÉODORE.
Sous vous avec plaisir on se livre à l'étude.
Vous savez du travail faire aimer l'habitude,
CLÉMENCE.
A jamais vos bontés se gravent dans mon coeur.
( 22 )
THÉODORE.
Je vous le disais bien, Monsieur, voilà ma soeur.
WINTER.
{à part) {haut)
C'est ma fille. A votre âge , estimable Clémence,
Vous entendez la voix de la reconnaissance.
THÉODORE.
A quinze ans, l'on connaît tout le prix d'un bienfait.
CLÉMENCE.
Oh, quinze ans! pas encore.
THEODORE.
Aujourd'hui, s'il te plaît.
CLÉMENCE.
Comme nous vieillissons !
THÉODORE.
Et de plus c'est ta fête.
A te complimenter il faut que je m'apprête.
Muse ! viens inspirer. . .
CLÉMENCE.
Trêve de beaux discours.
Dis-moi tout simplement : Je t'aimerai toujours.
THÉODORE.
Oui, je te le promets ; de bon coeur je m'engage.
Au nom de l'amitié reçois ce faible hommage.
Ce bouquet n'est pour toi qu'un assemblage vain :
Chaque fleur qui le forme est cueillie à dessein.
La violette peint ta douce modestie.
L'immortelle me dit à ma soeur pour la vie.
Le lis est de son teint l'éclatante blancheur,
Et par cette pensée elle occupe mon coeur :
(23 )
La rose est l'incarnat qui toujours la colore.
Je t'offre réunis tous les parfums de Flore.
A ces petites fleurs autour de mon bouquet
Tu trouveras encore un sentiment secret :
Je les ai mises là, représentant les grâces
Que l'on se plaît à voir voltiger sur tes traces.
( Clémence prend le bouquet, et Théodore l'embrasse ),
WINTER.
Il faut en convenir, Théodore est charmant.
CLÉMENCE.
Ah ! fripon, je n'ai pu sauver ton compliment :
Mais il est trop flatteur, et je t'en remercie.
THÉODORE.
On a tant de plaisir à fêter une amie !
CLÉMENCE.
Va, je crois à celui que j'aime à partager.
WINTER.
Quoique près de vous, Miss, je sois un étranger.,
Ne puis-je pas aussi m'unir à votre frère?
Pour votre entier bonheur mon désir est sincère.
CLÉMENCE.
J'en suis persuadée, et ce tendre souhait
De votre part, Winter, est un nouveau bienfait.
WINTER.
Que vous me rendez cher l'instant qui nous rassemble !
CLEMENCE.
Mais de mon frère en tout il faut suivre l'exemple.
WINTER.
Expliquez-vous, comment?
( 24)
CLÉMENCE.
Il vient de rn'embrasser.
WINTER.
( h part). ( à Clémence).
Quel trouble me saisit!. .. Puis-je jamais oser. ..
THÉODORE.
Vous le pouvez, Monsieur.
WINTER.
Le respect, la décence. . .
CLÉMENCE.
Ne sont pas violés.
THÉODORE.
Songez à ma présence.
WINTER.
Je songe, Théodore, à ce que je lui dois.
( à Clémence ).
D'un sentiment trop prompt n'écoutez point la voix :
La naissance entre nous oppose une barrière. . .
CLÉMENCE.
Que rompt de la vertu l'auguste caractère.
WINTER.
Non, Miss, je ne saurais goûter cette douceur :
Ce sont les droits d'un père,
CLÉMENCE.
Et ceux d'un bienfaiteur.
WINTER.
Au plaisir qui m'attend mon ame s'abandonne.
{il l'embrasse).
Adorable Clémence.. . . O ciel ! c'est la Baronne.
( 25)
SCENE VI.
WINTER, LA BARONNE, CLÉMENCE,
T II EODORE.
LA BARONNE.
FORT bien, Monsieur Winter; ma fille dans vos bras!
Vous, Monsieur, et chez moi; mais vous n'y pensez pas.
Ah ! je me vengerai d'une telle insolence.
WINTER.
Mes comptes sont tout prêts.
LA BARONNE.
Sortez de ma présence.
SCÈNE VII.
LA BARONNE, CLÉMENCE, THÉODORE.
THÉODORE.
WINTER n'est point coupable.
LA BARONNE.
Eh ! que me direz-vous
Qui n'attire sur lui mon trop juste courroux?
THÉODORE.
L'apparence à vos yeux le condamne, Madame :
Je dois seul de ce fait supporter tout le blâme;
Apprenez que c'est moi. . .
CLÉMENCE.
JN on, par un noble effort
Mon frère cherche en vain à s'imputer ce tort.
. ( 26 )
Je dois m'en accuser, car il est mon ouvrage :
Mais serait-ce manquer à l'honneur, à l'usage,
Que de suivre le voeu d'un coeur reconnaissant?
C'est ma fête. Mon frère, aimable et prévenant,
De ce bouquet m'apprend le délicat mystère,
Puis m'embrasse. A son tour, et dans l'accent d'un père,
Monsieur Winter me fait agréer ses souhaits.
De ses bontés pour moi pénétrée à jamais,
J'ose lui demander. . .
LA BARONNE.
Je devine le reste.
Cette légèreté vous deviendrait funeste.
Prenez-y garde, Miss; vous n'êtes plus enfant.
D'ailleurs, je ne vois pas que dans un intendant
Un vague compliment vous doive être sensible.
CLÉMENCE.
D'ingratitude, moi, je serais susceptible!
LA BARONNE.
Quel danger, s'il vous plaît, envers un serviteur.
CLÉMENCE.
Ce n'est à mon égard qu'un sage précepteur.
Cet homme est cligne en tout de votre confiance.
Devons-nous ajouter au tort de sa naissance?
Avec honneur, Madame, il gouverne vos biens,
Élève vos enfans comme il eût fait des siens.
Pour payer tant de soins, ne pouvons-nous sans crime
Ennoblir le salaire, en présentant l'estime ?
Vos ordres, cependant, seront toujours ma loi;
Vous n'aurez plus; ma mère, à vous plaindre de moi.
( 27 )
LA BARONNE.
Il suffit. Mes enfans, cette même journée
Va décider, je crois, de votre destinée.
Pour votre bien commun je médite un projet.
THÉODORE.
Un projet! quel est-il?
LA BARONNE.
C'est encore un secret,
Vous l'apprendrez dans peu.
THÉODORE.
C'est donc pour cette affaire
Que vous avez sitôt fait venir le notaire ?
LA BARONNE.
Vous avez deviné, Monsieur le curieux;
Mais le reste plus tard ; retirez-vous tous deux.
SCÈNE VIII.
LA BARONNE seule.
SUR ces enfans Winter prend un trop grand empire.
Quoique dans sa conduite il me donne à redire,
Je dois le ménager. Mes efforts seraient vains,
Si j'allais le trouver contraire à mes desseins.
Sans doute il a besoin de conserver sa place,
Mais ce n'est pas un homme à craindre la menace.
De son côté, Truman ne me satisfait pas.
Le gain à ce notaire offre bien peu d'appas.
Que les honnêtes gens sont une triste chose !
C'est dans le Chevalier que mon espoir repose.
( 28 )
Mais il n'arrive point ! Voyons, en l'attendant,
Le compte que produit notre cher intendant.
{Elle sonne).
Holà, Charles!
SCENE IX.
LA BARONNE, CHARLES.
CHARLES.
QUE veut Madame la Baronne?
LA BARONNE.
Comment, maraud! voila deux heures que je sonne.
CHARLES.
Je n'ai pas entendu.
LA BARONNE.
Prends ces papiers; suis-moi.
CHARLES," part.
Cette fière Baronne est un homme de loi.
Fin du premier Acte.
( 29 )
ACTE IL
SCENE PREMIÈRE.
LA BARONNE, LE CHEVALIER, THÉODORE,
CLÉMENCE.
(Ils sont assis autour d'une table. Charles vient d'apporter le thé).
LA BARONNE.
Miss, servez-noxis le thé.
CLÉMENCE.
Très-volontiers, ma mère.
( Théodore veut l'aider ).
Ce détail me regarde, entends-tu bien, mon frère?
LA BARONNE.
Allez-vous, mes enfans, vous quereller déjà?
THÉODORE.
Ce n'est point mon envie. A cette peine-là
Je voulais prendre part, et, malgré notre usage,
Aider un peu ma soeur, en partageant l'ouvrage :
Mais, puisque fièrement elle maintient ses droits,
Du fardeau tout entier je lui laisse le poids.
C L É M E N C E.|
Oh ! ne le fâche pas.
LE CHEVALIER.
Bon! comme elle s'en tire!
THÉODORE.
C'est la grâce d'Hébé.
( 3o )
CLÉMENCE.
Fort bien ! de la satire.
LE CHEVALIER.
En faisant votre éloge, on parle franchement.
THÉODORE.
Comment pourrais-je avoir un autre sentiment?
CLÉMENCE.
Dans le pauvre Winter il nous manque un convive.
THÉODORE, à la Baronne.
De vous avoir déplu sa douleur est si vive,
Qu'il n'osera jamais paraître devant vous.
LA BARONNE.
Il le peut ; contre lui je n'ai plus de courroux.
Allez donc l'assurer, mon fils, que je pardonne.
THÉODORE, à part, en sortant.
C'est la première fois que ma mère est si bonne.
SCÈNE IL
LA BARONNE, LE CHEVALIER, CLÉMENCE,
LA BARONNE.
CE que je fais pour vous exige du retour.
J'espère en recevoir la preuve dans ce jour.
CLÉMENCE.
Vous pouvez bien compter sur ma reconnaissance.
Que ne devrai-jé pas à votre complaisance !
Oui, je sens tout le prix de,ce tendre abandon;
Et l'offense que suit un généreux pardon,
Des coeurs faits pour s'aimer voit resserrer la chaîne.
Jusqu'ici, je l'avoue avec beaucoup de peine,
( 3:i )
Je pensais qu'insensible à nos soins caressans,
Vous portiez de la haine à vos propres enfans.
De cet étrange tort j'accusais la nature.
Quelle était mon erreur! ah! vraiment, je l'abjure.
LA BARONNE.
Et vous avez raison. De tout tems votre bien
Fut l'objet de mes voeux, et je n'épargne rien
Pour parvenir au but que mon coeur se propose.
CLÉMENCE, apart.
Dans ma mère aujourd'hui quelle métamorphose !
LE CHEVALIER.
Voici votre intendant.
SCENE III.
WINTER, LA BARONNE, LE CHEVALIER,
CLÉMENCE, THÉODORE.
LA BARONNE.
WINTER, approchez-vous.
J'aurais fort à me plaindre. Ecoutez, entre nous;
Là, cette liberté n'était pas à sa place.
WINTER.
Madame. . .
LA BARONNE.
C'est assez. Asseyez-vous, de grâce.
Je n'ai pu maîtriser un premier mouvement.
Ne craignez point l'effet de mon ressentiment.
Ces jeunes avocats ont pris votre défense :
Ils vous aiment, Monsieur, beaucoup plus qu'on ne pense.
( 32 )
WINTER.
Si je dois mon pardon à leur franche amitié,
Il m'est doux que par vous il soit ratifié.
( à part )
Un retour aussi prompt étrangement m'étonne.
LE CHEVALIER.
A ce trait connaissez Madame la Baronne.
V
LA BARONNE.
Que ne mérite pas un homme intelligent,
Dont le zèle se prouve au compte qu'il me rend?
Vous avez de ma terre, en moins de douze années,
Augmenté la valeur de six mille guinées.
CLÉMENCE.
Vous n'eussiez pas mieux fait, en travaillant pour voti:.
WINTER.
C'est mon ambition. De son devoir jaloux
Et sensible à l'honneur, un simple mercenaire
Doit se conduire en tout comme un propriétaire.
LE CHEVALIER.
De ce portrait en vous on voit 1"original.
WINTER.
Vous me flattez, Monsieur.
LA BARONNE.
Avons-nous le Journal :
THÉODORE.
Madame, le voici.
LE CHEVALIER le prenant.
Quelles sont les nouvelles l
LA BARONNE.
Lisez; quant aux Etals, passez-nous leurs querelles,
( 33 )
WINTER.
Le flambeau de la guerre est éteint. Désormais
L'Europe jouira des douceurs de la paix.
Déjà la France heureuse arbore sa bannière,
Et du meilleur des rois la mémoire si chère
Vient embellir aussi la conquête des lis :
Henri quatre renaît au retour de Louis.
LE CHEVALIER, lisant.
» Miss Siddons reparait ce soir dans Cléopâtre.
a Après avoir quitté trois mois le grand théâtre, a
Encore une rentrée.
THÉODORE.
Un triomphe de plus.
LA BARONNE.
De si fréquens congés entraînent des abus.
THÉODORE.
Cette facilité me semble nécessaire.
L'oeil se fatigue enfin d'une vive lumière.
Il nous faut du repos. L'astre brillant du jour.
Absent quelques instans, nous charme à son retour.
Quel doux ravissement ne produit pas encore
Sur nos sens rafraîchis le lever de l'aurore!
Le bien que nous apporte un paisible sommeil
Fait mieux goûter le prix d'un aussi beau réveil.
Et d'ailleurs de la scène on aime à voir les princes
En heureux conquérans parcourir les provinces.
Les amateurs de fart en foule vont offrir
Avec mille hravo le tribut du plaisir.
LE CHEVALIER, lisant.
» On dit que Lord Seymour, presque sexagénaire,
( 34 )
» Épousera bientôt une jeune héritière » ,
Oui, c'est Miss Bellington, un des meilleurs partis.
CLEMENCE.
Convenez que voila des noeuds bien assortis !
LA BARONNE.
La raison peut admettre un pareil mariage.
WINTER.
Non, Madame, jamais : qui le fait n'est pas sage.
C'est priver ce lien de toutes ses douceurs.
Est-il permis d'unir les biens et les honneurs,
Si l'on doit déroger au but de la nature ?
L'ambition jouit, mais le public murmure,
Et l'épouse victime, hélas ! gémit trop tard
De passer son printems dans les bras d'un vieillard.
LA BARONNE au Chevalier.
Poursuivez.
LE CHEVALIER, lisant.
c< On connaît les époques précises
» Où doivent se tenir les premières assises. »
LA BARONNE.
Vraiment, nous y touchons.
LE CHEVALIER, Usant.
» Le bill fixe d'abord
» Au Comte de Moira les provinces du Nord. »
WINTER h part.
O ciel !
LE CHEVALIER, lisant.
» Ce magistrat, sans écouler son âge,
>? Entreprend sous deux jours ce pénible voyage. »
( 35 )
LA BARONNE.
( On se lève. Charles retire la table et s'en va )„
Je vois qu'à chaque instant le Comte peut venir.
Dame de ce château, je veux le prévenir.
Tous les égards sont dus à sa noble personne.
Vite, écrivez, Winter.
WINTER.
Madame la Baronne,
Aurait-elle connu le Comte ?
LA BARONNE.
IN ullement ;
Mais ne suffit-il pas qu'il tienne.au parlement?
Mandez-lui que chez moi je l'invite à descendre.
WINTER «V part.
A ce coup imprévu j'étais loin de m'attendre.
LA BARONNE.
De le bien recevoir, mon coeur sera jaloux.
Vous voilà comme un terme. Allons, dépéchez-vous,
WINTER.
J'obéis.
LE CHEVALIER.
C'est placer à propos une lettre.
LA BARONNE.
Il me tarde déjà de la faire remettre.
LE CHEVALIER.
D'après notre journal, Milord passe aujourd'hui.
LA BARONNE.
Dites-moi, Chevalier, puis-je compter sur lui?
LE CHEVALIER.
Mais je n'en doute point, car la meilleure auberge
Ne vaut pas un château, quand la maîtresse héberge.
( 36 )
CLÉMENCE.
Qui n'aimerait l'accueil que vousilui préparez ?
LA BARONNE.
{à Winter).
3e ne fais rien de trop. Eh bien ! vous finirez?
WINTER.
Madame, il ne faut plus que votre signature.
LA BARONNE.
Voyons. Y pensez-vous ? la mauvaise écriture !
A peine elle est lisible. Est-ce là votre main ?
WINTER.
En me hâtant, j'ai cru remplir votre dessein.
LA BARONNE.
C'est fort bon : toutefois vous pouviez mieux écrire.
Il n'est pas jusqu'au style où je trouve à redire.
On y voit de la gêne : oui, ce ton n'est pas franc.
[Elle signe).
WINTER.
Vous devez soutenir votre nom, votre rang.
LA BARONNE.
Allons, mettez l'adresse. A la poste prochaine
Théodore attendra que le voyageur vienne.
N'est-ce pas , Chevalier?
LE CHEVALIER.
Vous avez bien raison,
Un tel soin appartient au fils de la maison.
W I N T E R, à part.
Ah ! s'ils savaient quel est le porteur du message!
CLEMENCE.
X revenir bientôt, mon frère, je t'engage.
( 37 )
THEODORE.
C'est aussi mon désir. S'il dépendait de moi,
Ce soir même, ma soeur, je serais près de toi.
LA BARONNE.
À cheval, tout de suite, et faites diligence.
Dans votre appartement retirez-vous, Clémence.
Vous, Winter, chez Truman rendez-vous de ma part:
Que ce qu'il m'a promis n'éprouve aucun retard.
WINTER.
( à part )
J'y vais. . . Pour l'informer de tout ce qui se passe.
SCÈNE IV.
LA BARONNE, LE CHEVALIER.
LA BARONNE.
IL faut finir, ami 7 la fortune se lasse.
Je puis compter quinze ans d'un paisible bonheur.
Mais un secret effroi poursuit l'usurpateur.
Ce titre, dont jamais je n'ai su l'origine,
Pourrait par cela même entraîner ma ruine.
La Baronne, enlevée à ses jeunes enfans,
Sans doute avait encor des amis, des parens.
Le sort, en me servant, m'a refusé la preuve
Qu'elle ait fini ses jours avec le nom de veuve.
C'est assez, croyez-moi, se fier au hasard :
Il faut de ce butin assurer notre part.
Redoutons le naufrage : il peut sur notre tête
Se former d'un clin-d'oeil un horrible tempête.
( 38 )
LE CHEVALIER.'
Quand on est si long-tems tranquille possesseur,
Il convient de bannir toute vaine terreur.
LA BARONNE.
La fortune souvent ébranle l'édifice,
Que nous avait construit son aveugle caprice.
Plus d'un ambitieux, favori de sa cour,
Du faîte des grandeurs est tombé sans retour.
LE CHEVALIER.
Quelle crainte avez-vous pour une jouissance
Prescrite entre vos mains par quinze ans de silence?
La Baronne emporta son secret au tombeau.
Ses deux enfans par vous ravis dès le berceau
Seraient-ils des témoins? Inconnue et sans suite,
A fuir en toute hâte elle semblait réduite.
—Mais son nom paraissait au contrat de son bien.—-
Qui prouve que ce nom fût en effet le sien?
■—Quelques parens pouvaient composer sa famille.—
D'avides héritiers cette engeance fourmille.
Habiles à toucher une succession,
Ils n'en savent que trop saisir l'occasion.
—Des amis.—Dans la peine on ne trouve personne.
Oui, quelque grand malheur pesait sur la Baronne.
—Peut-être elle vivait sous les lois d'un époux.—
Tout dit qu'elle était veuve : au moins des noeuds dissous,
Mettant entre deux coeurs une immense barrière,
Ne nous enlèvent point le bonheur d'être père.
Théodore et Clémence ont-ils connu le leur?
Se fût-il si long-tems privé de la douceur
'< 39 )
D'embrasser des enfans dignes de sa tendresse?
Il n'existe donc plus.
LA BARONNE.
J'admire votre adresse
A dissiper en moi des soupçons inquiets.
Je vous crois ; cependant poursuivons nos projets :
Ils deviennent pour vous de certaine importance,
Puisqu'une riche dot et la main de Clémence
Doivent vous assurer le sort le plus heureux.
S'il se peut, au plutôt sauvons-nous de ces lieux :
C'est un parti prudent; votre intérêt l'ordonne :
Vous êtes Chevalier comme je suis Baronne.
Nous n'avons rien sans doute à souhaiter ici,
Mais ailleurs, mon ami, nous serions bien aussi.
LE CHEVALIER.
Sans cesse à mon égard votre bonté se montre,
Et j'en sens tout le prix. Votre heureuse rencontra
De services légers m'offrit l'occasion.
Je partage en retour cette habitation.
Pour soutenir l'éclat de votre Baronnie,
Aussitôt je me fais Chevalier. . .
LA BARONNE.
D'industrie.
LE CHEVALIER.
C'est un titre du moins : dans le monde aujourd'hui
Que de gens inconnus s'aident d'un tel appui!
A vos nombreux bienfaits vous ajoutez encore.
Il est vrai, je n'ai plus cet âge où l'on adore;
Mais je ne croirai pas mes soins trop achetés
Pour l'estimable objet que vous me présentez,
( 4o )
Je suis prêt à répondre à votre impatience.
Pensez-vous toutefois que je plaise à Clémence?
LA BARONNE.
A cette crainte-là je ne m'attendais pas.
Que vous plaisiez ou non, quel serait l'embarras?
Clémence à mes désirs ne peut être contraire.
Au défaut de son goût, j'ai les droits d'une mère;
Je les ferai valoir. Notre affaire est en train :
J'ai vu Truman.
LE CHEVALIER.
A-t-il goûté votre dessein ?
LA BARONNE,
Faiblement.
LE CHEVALIER.
Quel besoin rie sa vaine entremise?
Toujours dans ce qu'il fait cet homme temporise.
LABARONNE.
Mais il jouit ici d'un puissant ascendant.
Ne le point consulter pourrait être imprudent.
De plus, vous savez bien que pour vendre une terre
Et faire un mariage, il nous faut un notaire.
LE CHEVALIER.
Dure nécessité !
LA BARONNE.
Je viens dune ce matin
De donner l'ordre exjirès pour cette heureuse fin.
Truman est occupé des soins préparatoires,
Et nous nous chargerons des autres accessoires :
Mais parmi nos voisins je vois peu d'acquéreurs.
( 4x )
LE CHEVALIER.
Ce qu'on n'a pas chez soi souvent se trouve ailleurs.
Cette terre présente un très-grand avantage.
LA BARONNE.
De notre régisseur son produit est l'ouvrage.
LE CHEVALIER.
A propos de Winter, que va-t-il devenir?
LA BARONNE.
Je veux dans son emploi toujours le maintenir,
En faire à l'acquéreur une loi de la vente.
Je l'oblige par-là de remplir mon attente.
Sur Clémence et son frère il a bien du pouvoir.
LE CHEVALIER.
Mais il peut s'en servir pour tromper votre espoir :
Il ose quelquefois ici parler en maître.
LA BARONNE.
C'est par zèle sans doute. Ali ! je le vois paraître :
Laissez-nous, et pensez à nos chers intérêts.
SCÈNE V.
LA BARONNE, WINTER.
LA BARONNE.
Vous avez vu Truman : mes actes sont-ils prêts?
WINTER.
Madame, il va venir les apporter lui-même.
LA BARONNE.
Il a fait diligence, et ma joie est extrême :
A les avoir sitôt je ne m'attendais pas.
142 )
WINTER.
Je vous crois, vous l'avez jeté dans l'embarras,
En exigeant de lui des clauses peu communes :
Aussi vous trouverez de nombreuses lacunes.
LA BARONNE.
Nous pourrons les remplir. Bon Winter, à présent
Je réclame de vous un service important.
Vous ne me connaissez que cette seule terre :
Sachez que d'autres biens je suis propriétaire,
Mais je suis décidée à vendre celui-ci.
J'ai de fortes raisons pour en agir ainsi.
WINTER, à part. ■
Très-fortes !
LA BARONNE.
Je renonce à cette résidence.
La moitié de la vente est pour doter Clémence.
Le Chevalier l'épouse : et quant à l'autre part,
Pour mon fils, que je dois établir tôt ou tard,
Je la tiens en réserve.
WINTER.
Il me paraît, Madame,
Que ce projet est bien arrêté dans votre ame.
LA BARONNE.
C'est mon unique but. Vous me ferez plaisir
De vous prêter, Winter, à flatter mon désir.
Vous avez les moyens de m'être favorable.
Mes enfans ont en vous un conseil respectable.
WINTER.
Les droits que j'ai sur eux sont d'un instituteur :
Les vôtres sont acquis par un titre meilleur.
( 43 )
Eh! que peut en effet une voix étrangère,
Auprès des bons avis dictés par une mère?
Je chercherai pourtant à seconder vos voeux,
Puisqu'ils ont pour objet de faire des heureux
LA BARONNE.
Vos discours de tantôt me donnaient quelque crainte.
Vous vous êtes permis une sévère plainte
Contre le mariage annoncé pour ce lord.
WINTER.
Sur ce que je disais je suis toujours d'accord.
Des noeuds mal assortis j'ai peint l'extravagance.
LA BARONNE.
Il n'en est pas de même à l'égard de Clémence.
WINTER.
Non, sans doute : il est vrai qu'elle n'a que quinze ans.
Bien qu'il soit plus âgé, par ses soins complaisans
Monsieur le Chevalier peut se rapprocher d'elle,
Et d'un époux parfait présenter le modèle.
D'ailleurs, les biens, le rang sont égaux entre vous.
Cette union promet les succès les plus doux.
LA BARONNE.
Votre amitié, Winter, surpasse mon attente ;
Je la reconnaîtrai dans mon contrat de vente.
Toujours de ce château vous serez régisseur;
C'est la loi que j'impose au nouvel acquéreur.
WINTER.
Puisque vous voulez bien prendre à coeur mes affaires.
Que ne me placez-vous dans une de vos terres?
Je n'aime à m'occuper que de vos intérêts :
Ce domaine vendu pour moi n'a plus d'attraits.
( 44 ) ■
LA BARONNE.
Croyez qu'il m'est flatteur d'entendre ce langage.
Mais vous devez vouloir jouir de votre ouvrage.
Rappelez-vous l'état où vous vîtes ce bien.
Quel triste revenu ! ce n'était presque rien :
Vous en avez su faire un objet d'importance;
Et vous pourriez quitter une telle intendance !
WINTER.
Je rends grâce aux bontés que vous avez pour moi.
Oui, je me fixe ici, je sens que je le cloi.
LA BARONNE.
C'est le meilleur parti. Tenez-moi vos promesses,
Et vous serez, Winter, comblé de mes largesses.
Pensons à recevoir le Comte de Moira ;
Sans doute que mon fils bientôt l'amènera.
( Elle sort).
SCENE VI.
WINTER seul.
CETTE femme a juré de faire, mon supplice :
Elle ouvre sous mes pas un affreux précipice.
Sa main, sans le savoir, par un dernier effort
S'apprête à me donner la plus honteuse mort.
C'était peu de vouloir cette indigne alliance
Faite pour avilir mon aimable Clémence :
C'était peu de prétendre aliéner un bien,
Notre propre fortune et notre seul soutien ,
Et de faire à tous deux une si vive injure ;
Elle s'empresse encor, pour combler la mesure^
( 45 )
D'attirer près de nous mon féroce ennemi.
Comment parer ce coup ? Clémence, je frémi
Sur le sort qu'on réserve à ton malheureux père^
Ainsi j'aurai causé ta honte et ta misère !
Plein de ton souvenir, mon coeur, quoiqu'innocent,
Ne t'aura donc offert que ce triste présent !
Que faire en ce moment? quelle crise funeste !
Le sensible Truman est l'appui qui me reste.
Pourra-t-il accorder la nature et l'honneur,
Et d'un assaut si grand me retirer vainqueur?
Il paraît. A l'espoir mon ame s'abandonne.
SCENE VII.
WINTER, TRUMAN.
TRUMAN.
EH bien, Monsieur Winter, que dit notre Baronne?
WINTER.
Elle m'a confirmé son horrible dessein,
Et prié vivement de lui prêter la main.
Pendant cet entretien, quelle était ma souffrance !
Mais, comme elle insistait, malgré ma répugnance
J'ai promis, cher Truman, tout ce qu'elle voulait.
T R U M A N.
C'est penser prudemment : vous avez très-bien fait.
Si de torts inouïs vous avez à vous plaindre,
De puissantes raisons vous obligent à feindre.
Vous ne savez que trop qu'il y va de vos jours.
Votre secret connu rendrait vains mes secours.
(46)
La Baronne, d'ailleurs, pour consommer son crime,
En d'autres lieux, Monsieur, conduirait sa victime.
WINTER.
C'est possible en effet, dans un autre château.
TRUMAN.
Comment?
WINTER.
Elle m'a fait un mensonge nouveau.
Craignant à ses projets de nous trouver contraires,
Elle prétend avoir encore d'autres terres.
TRUMAN.
Dans ses propres filets le monstre se prendra,
WINTER.
Mais il faut nous tirer du Comte de Moira.
Jamais je ne devrai m'exposer à sa vue.
TRUMAN.
Oh ! gardez-vous, Monsieur, d'une telle entrevue.
Il vous reconnaîtrait, et son barbare coeur
Rappellerait soudain son ancienne fureur.
L'amitié de nos traits peut bien perdre l'image :
La haine constamment la retient malgré l'âge.
On doit tout redouter d'un cruel ennemi :
Pour lui le tems n'est rien, c'est le tigre endormi.
A suivre ses projets notre Baronne est prompte;
Il faut la satisfaire, en attendant le Comte,
Imaginer pourtant de plausibles délais,
Dire comme elle veut et ne finir jamais.
WINTER.
Et si Miîord venait ?
( 47 )
T R U M A N.
La retraite est facile.
Au besoin, de la dame échauffez bien la bile ;
Un bon congé, Monsieur, aussitôt s'en suivra;
Ainsi vous ferez place au Comte de Moira.
WINTER.
Que deviendra mon bien? que deviendra Clémence ?
TRUMAN.
Je m'en chargerai seul ; surtout de la prudence.
De tous vos intérêts j'aurai le plus grand soin.
WINTER.
D'un ami tel que vous, Truman, j'avais besoin.
TRUMAN.
La Baronne m'attend. Comptez sur ma parole.
WINTER.
Suivant l'occasion, je vais jouer mon rôle.
Fin du Second Acte.
( 43 )
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
LA BARONNE, CLÉMENCE.
LA BARONNE.
Oui, ma fille, je veux vous prouver en ce jour
Jusqu'à quel point pour vous se porte mon amour.
CLÉMENCE.
Mon coeur reconnaissant vous fait une prière;
Que vos bontés aussi s'étendent sur mon frère.
LA BARONNE.
Tous deux également vous serez satisfaits;
C'est mon intention. Voici donc mes projets.
Je vais vendre ce bien : d'un si bel héritage
Entre mes chers enfans je ferai le partage.
Je vous unis, Clémence, au digne Chevalier.
A de meilleures mains puis-je vous confier?
De sa protection un ministre m'honore,
Et me fait espérer de placer Théodore.
En voyant, mes amis, votre commun bonheur,
J'aurai bien de la joie à m'en dire l'auteur.
Je vous l'avais promis; ce plan doit vous sourire.
CLÉMENCE.
Madame, quant à moi, je ne peux y souscrire :
Il me répugne trop; vous trompez mon espoir.
Ce que vous demandez n'est pas en mou pouvoir..
.( 4.9 )
Au moment où je sors des liens de l'enfance,
Vous m'offrez pour jamais ceux de la dépendance»
Mon coeur sait-il encor ce qu'il doit désirer?
Moins le bonheur est sûr, plus il faut différer.
Voyez ce que je suis : croyez-vous qu'à mon âge
Je puisse avec raison songer au mariage?
Je réclame une mère, et non pas un époux.
LA BARONNE.
Par votre instruction, grâce à mes soins, chez vous
Les talens, les vertus devancent les années,
Et vous pouvez déjà remplir vos destinées.
Le grand monde, d'ailleurs, présente mille appas.
Les plaisirs à l'envi s'y pressent sous vos pas.
Pour une jeune épouse, à mes yeux rien n'égale
Le fortuné séjour qu'offre la capitale.
CLÉMENCE.
Mais dans une province on est heureux aussi,
Et sous un autre aspect j'en fais l'épreuve ici.
Ne me vantez donc pas un bonheur que j'ignore.
Laissez-moi près de vous, de mon cher Théodore.
LA BARONNE.
Bientôt de votre frère il faut vous séparer ;
Car avec vous toujours il ne peut demeurer.
CLÉMENCE.
J'entrevois ce moment, et cela me désole.
LA BARONNE.
Souffrez que de sa perte un autre vous console,
CLÉMENCE.
Qui donc remplacera cet ami, qu'en naissant
Le ciel dans sa bonté m'accorda pour présent ?