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La France au dix-neuvième siècle, ou Coup d'oeil sur l'état présent des lumières, des richesses, de la morale et de la liberté, par A. Carrion-Nisas fils

De
158 pages
L'Huillier (Paris). 1821. In-8° , 160 p..
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LA FRANCE
AU
DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
LA FRANCE
AU
DIX-NEUVIÈME SIÈCLE,
ou
COUP-D'OEIL
SUR L'ÉTAT PRÉSENT DES LUMIÈRES, DES RICHESSES,
DE LA MORALE ET DE LA LIBERTÉ.
PAR A. CARRION-NISAS FUS.
Graecra barbarrae lento collisa duello.
HOR.
A PARIS,
CHEZ L'HUILLIER, LIBRAIRE,
RUE DU CIMETIERE-SAINT-ANDRE-DES-ARTS, N°. 7,
1821.
LA FRANCE
AU
DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
BUT DE CET ÉCRIT.
DEUX forces gouvernent le monde : l'empire de
la routine et l'amour de la nouveauté.
La civilisation est stationnaire, lorsque le dé-
sir des améliorations ne peut vaincre la puis-
sance de l'habitude; dans le cas contraire, elle
est en aseendance ou en décadence , selon que
les innovations sont plus ou moins heureuses.
Aux deux causes générales et permanentes que
nous venons d'indiquer, se joignent des causes
accidentelles et locales, qui contribuent égale-
ment à imprimer à chaque siècle un caractère
distinctif, à modifier pour chaque pays l'état des
richesses, des lumières, des moeurs et des ins-
titutions.
Ces causes secondaires sont : les préjugés qui
naissent ou s'anéantissent, les grandes décou-
vertes qui changent parfois la face de la société,
(6)
les grands hommes ou les grands événemens qui
se succèdent, etc.
Examiner succinctement quelle est en Europe
et surtout dans notre patrie, la situation ac-
tuelle, la tendance des choses; ce qui l'a pro-
duite et ce qu'elle doit produire; ses effets pro-
bables, ou simplement possibles;ses avantages et
ses inconvéniens ; exposer, en outre, quels moyens
seraient capables de détruire ou de balancer les
inconvéniens , de fixer, ou d'accroître les avan-
tages : tel est le plan que nous nous sommes
tracé.
DIVISION DE CET ÉCRIT.
Tous les malheurs qui peuvent accabler les
nations prennent leur source dans quatre fléaux:
l'ignorance, la misère , les crimes, l'esclavage.
Incontestablement, plus un peuple est riche,
éclairé, vertueux et libre , plus il est heureux.
Toute l'histoire d'un homme, d'une nation,
d'un siècle, est donc exprimée en quatre mots :
AVOIR, SAVOIR , DEVOIR et POUVOIR.
II en est même deux qui sont presque syno-
nymes ; car la richesse provient uniquement du
travail, c'est-à-dire, des connaissances indus-
trielles ; un peuple qui serait complétement
ignorant, ne deviendrait jamais riche.
(7)
Cela posé, il nous paraît que noire ouvrage
peut se diviser en trois parties, l'une consacrée
à l'industrie et aux lumières, la seconde à la
morale, la troisième à la politique. Cette dernière
partie sera beaucoup plus étendue que les deux
autres, puisque c'est surtout en politique que-
l'esprit du siècle manifeste son influence.
PREMIÈRE PARTIE.
SCIENCES ET ARTS, RICHESSES.
CHAPITRE PREMIER.
Progrès des connaissances humaines depuis les pre-
miers temps de notre histoire jusqu'à nos jours
inclusivement.
ANTÉRIEUREMENT à l'invasion des Romains, les
Gaulois étaient plongés dans une ignorance pro-
fonde; les druides seuls possédaient quelque ins-
truction , et ils avaient grand soin d'empêcher
qu'elle se répandît hors de leur caste, car ils
avaient pour maxime qu'on ne doit pas confier le se-
(8)
cret des sciences à l' écriture, mais seulement à la mé-
moire. Ainsi le peu de lumières qui existaient
alors ne servaient qu'à favoriser la tyrannie et
les jongleries sacerdotales.
Pendant les 400 ans que dura l'administration
romaine, la langue et la littérature des vainqueurs
s'introduisirent dans les Gaules, surtout dans les
provinces méridionales; les rois francs, bourgui-
gnons et visigoths, ramenèrent à leur suite l'igno-
rance et la barbarie.
La théologie fut à peu près la seule science
connue sous les races de Clovis et de Charles-
Martel; et, telle était la grossièreté des esprits ,
que les querelles les plus absurdes divisaient le
clergé sans rien diminuer de l'influence, pres-
que illimitée, qu'il exerçait : sous Louis-le-Débon-
naire, entre autres sectes ridicules, il s'en éleva
une qui prétendit expliquer ce que devenait le
corps de Jésus-Christ après la communion; les
membres de cette secte furent appelés stercora-
nistes. Leur nom indique quelle était leur opinion
sur celte utile et importante matière.
On pense bien que l'instruction ne fut pas
plus commune, en France, sous la grande féo-
dalité.
S'il prenait fantaisie à un paysan de faire ap-
prendre à lire et à écrire à ses enfans, il fallait
(9)
qu'il en obtînt la permission de son seigneur. H
ne paraît pas qu'ils l'accordassent souvent, car
l'ignorance fut universelle, jusqu'à l'affranchis-
sement des serfs et l'émancipation des com-
munes.
L'abolition de l'esclavage de la glèbe, l'impri-
merie, la renaissance des belles-lettres, les com-
munications plus fréquentes entre les peuples
de l'Europe depuis les guerres de Charles VIII,
de Louis XII et de François Ier ; le goût des voya-
ges lointains, qui suivit la découverte de l'Amé-
rique, répandirent l'instruction de proche en
proche, et la France en eut bientôt la plus forte
part.
L'accroissement de l'aisance générale fut le
premier résultat des progrès de l'instruction; il
ne fut pas le seul : l'instruction perfectionna la
morale, parce qu'elle enseigna aux hommes que
leur intérêt personnel, autant que le maintien
de l'ordre social, se trouvait dans l'accomplisse-
ment de leurs devoirs; et elle fomenta puis-
samment les idées de liberté légale et d'égalité
politique, parce qu'en nous éclairant sur nos
devoirs, elle nous éclaira aussi sur nos droits.
Les roturiers seuls s'adonnèrent à la culture
des sciences et des arts. Ils s'emparèrent des
fonctions judiciaires et administratives, que la
(10)
noblesse n'élait plus capable de remplir depuis
qu'elles exigeaient plus de connaissances. L'aris-
tocratie n'en continua pas moins à regarder
toute espèce d'étude comme indigne d'elle.
Quand Henri II ordonne à Guise et à Mont-
morency d'étouffer leurs querelles, celui-ci dit
au premier : Au cas que l'on m'attribue de rechef
des papiers et des libelles injurieux à vous ou aux
vôtres , je proteste de mon innocence, d'autant que
je ne sais ni lire ni écrire.
On connaît l'ancienne formule des actes pu-
blics : lequel a déclaré ne savoir signer , ATTENDU
SA NOBLESSE.
Cinquante ans encore avant la révolution, un
gentilhomme était vivement blâmé par ses pairs,
il avait besoin d'un grand courage contre les pré-
jugés , quand il s'adonnait à la littérature; et les
dix-neuf vingtièmes des nobles croyaient leur
éducation achevée et parfaite, dès qu'ils savaient
l'escrime, l'équitation et la chasse; le comble de
l'érudition était de joindre à ces talens un peu
de blason, et de distinguer un champ de gueule
d'un champ d'argent, le sable du sinople, te vair
du contre-vair , etc.
Cette ignorance de la noblesse fut une des
principales causes de sa décadence ; et la force
( 11 )
passa du côté du plus grand nombre, parce qu'il
avait le monopole des lumières.
Le seizième siècle avait été celui de l'érudition et
des littératures anciennes; le dix-septième, celui
de la littérature nationale; le dix-huitième fut le
siècle des sciences et de la philosophie ; le dix-
neuvième a continué et perfectionné la philoso-
phie et les sciences, mais il leur a donné une di-
rection particulière : il les applique presque uni-
quement à tout ce qui est positif, à tout ce qui
est utile.
Les philosophes s'occupent de la morale so-
ciale plus que de la morale religieuse, et du droit
public, tel qu'il est exécutable, plus que d'uto-
pies politiques impossibles à réaliser : la méta-
physique , de tout genre, est aujourd'hui pros-
crite.
Les savans, de leur côté, songent surtout à
créer de nouvelles ressources à l'industrie agri-
cole , manufacturière et commerciale, et à mul-
tiplier ainsi les relations des individus et des
peuples, la somme de leurs richesses et celle de
leurs jouissances.
Sous la république et sous Napoléon, l'instruc-
tion générale ne fit pas tous les progrès qui lui
semblaient assignés , parce que la jeunesse, en-
traînée tout entière dans les camps, donnait à
(12)
l'état militaire les précieuses années qu'elle don-
nait jadis à la frivolité, qu'elle donne maintenant
à l'étude.
La jeunesse actuelle est grave et laborieuse, en
dépit de ceux qui aimeraient mieux la voir plus
futile , au risque de la voir plus immorale.
Nous vivons, en outre, à l'une de ces époques
éminemment instructives qui présente le spectacle
de deux systèmes politiques, civils et religieux,
luttant corps à corps; nous vivons dans un temps
ou les plus importantes questions qui intéressent
l'humanité sont incessamment et profondément
remuées, et où l'on acquiert plus d'idées en un
jour, qu'on n'en acquérait autrefois en dix ans.
( 13)
CHAPITRE II.
Ce que doit être l'instruction publique au dix-
neuvième siècle.
CE n'est pas ici le lieu d'examiner jusqu'à quel
point l'État doit se mêler de l'instruction publi-
que, et de demander si l'enseignement ne devrait
pas être une industrie libre, si l'autorité ne de
vrait pas se borner à de simples mesures d'or-
dre , à exercer une surveillance purement poli-
tique , et se reposer, pour tout le reste, sur l'in-
térêt des familles. Nous avons seulement à établir
en fait, que l'instruction donnée dans nos écoles
publiques est loin d'être en harmonie avec ces
idées positives, avec cet esprit d'utilité qui est
un des caractères du siècle ; et qu'il ne convient
pas de consacrer les huit années que les enfans
passent au collége, à l'étude presque exclusive
d'une ou deux langues mortes : les opinions sont
unanimes à cet égard.
Le latin, et le peu de grec qu'on y joint quel-
quefois, s'apprendraient aisément en dix-huit
( 14)
mois, si l'on ne commençait à s'en occuper qu'à
quinze ou seize ans.
On prétend que l'étude des langues mortes
développe l'intelligence : sans doute, mais toute
autre étude produirait le même résultat, et des
résultats plus importans viendraient s'y réunir.
Une fois sortis du collége, beaucoup de jeunes
gens n'ont presque jamais le temps d'ouvrir un
livre; ils en sont forcément détournés par les
devoirs de leur état, le soin de leur fortune et
de leur famille ; combien donc il est regrettable
qu'on ait employé leurs premières années à ce
latin, dont ils n'ont rien à faire et que par con-
séquent ils oublient très - vite ; au lieu de leur
avoir enseigné des choses qui sont d'une appli-
cation continuelle, quelque profession qu'on
exerce (1).
Sans doute, il ne faut pas avoir la prétention
de faire de chaque Français une sorte d'encyclo-
(1) A l'époque où le latin était la langue commune
de tous les écrivains de l'Europe, cette langue était le
préliminaire indispensable et la clef de toutes les scien-
ces, de toutes les études. Maïs, depuis que chaque au-
teur écrit ses ouvrages dans l'idiome de son pays, les
langues modernes doivent prendre dans les écoles la
première place, et le latin ne doit plus être qu'en se-
conde ligne.
( 15)
pédie vivante ; mais il est un certain nombre de
connaissances, presque indispensables, donl il
serait facile de donner à chacun, dès sa première
jeunesse , des notions élémentaires. Ces connais-
sances sont :
1°. La littérature et l'histoire nationales. C'est
tout au plus si on enseigne à nos écoliers la
langue de leurs pays ; et tel humaniste , très-
capable de disserter savamment sur le gérondif et
le supin, ne sait un peu de français que par
usage , nullement par principes , et fera même
des fautes d'orthographe. Quant à l'histoire , ils
connaissent beaucoup mieux César que Charle-
magne, Annibal que Turenne , Caton-le-Cen-
seur que le Chancelier de l'Hôpital , et Numa
Pompilius qu'Henri IV ou Louis XII. Leur éru-
dition littéraire est tout aussi incomplète, et
ils savent à peine le nom de nos principaux
poètes et orateurs ; on leur explique, on leur
commente Cicéron' avec un très - grand soin ;
mais on se garde bien de leur lire et de leur
faire apprécier les beaux morceaux de Fénélon
et de Massillon. On les menace sans cesse de
leur donner une éducation monarchique et
chrétienne, et on les entretient à toute heure
des républiques de l'antiquité et des dieux du
paganisme.
2°. Les langues vivantes. Dans plusieurs con-
trées de l'Europe, et notamment en Allemagne et
en Russie, il n'est pas d'homme un peu instruit,
qui ne sache parler plusieurs langues étrangères.
Nous avons , il est vrai, moins besoin qu'eux de
cette étude, parce qu'on parle français sur pres-
que tout le continent ; toutefois elle nous serait
très-utile dans nos voyages, et dans nos relations
commerciales, scientifiques et littéraires.
Il ne paraît pas un bon ouvrage en France qui
ne soit aussitôt traduit dans l'étranger ; les bons
ouvrages de l'étranger, au contraire, sont tra-
duits en France fort tard , et souvent même ne
le sont pas du tout; et combien pourtant nous
trouverions d'avantages dans le prompt et per-
pétuel échange de toutes les pensées, de toutes
les découvertes , de toutes les lumières !
3°. Les sciences physiques. Quelques notions de
ces sciences préservent d'une foule de bévues
grossières cl nuisibles, de préjugés ridicules,
cl sont d'une utilité journalière dans l'exercice
des arts, dans l'agriculture, dans tous les genres
d'industrie.
Il est d'ailleurs, des choses qu'il n'est plus
permis d'ignorer : dans un siècle, par exemple ,
où la chimie a fait tant de progrès, il est devenu
honteux de croire aux quatre élémens.
( 11 )
4°. L'économie politique. L'économie politique
n'est pas encore une science complète dans tous
ses détails, mais les principes, du moins, en sont
clairement et invariablement fixés , et les per-
sonnes qui les ont tant soit peu étudiés, savent
que les administrateurs, les négocians, les grands
propriétaires fonciers, les manufacturiers, qui
les ignorent, sont exposés à une multitude de
fausses spéculations , défavorables à la fortune
publique, comme aux fortunes privées.
5°. Enfin, le droit public. Nous vivons sous un
gouvernement représentatif.
Nous n'hésitons pas à croire que ces réformes,
dont quelques instituteurs donnent déjà l'exem-
ple, seront bientôt généralement adoptées, mal-
gré l'esprit de routine, moins fort cette fois que
le voeu général, et malgré les passions politiques
du parti qui voudrait pouvoir arrêter l'essor des
connaissances humaines, qui voudrait même le
retour complet de l'ignorance, parce qu'il veut
le despotisme et la superstition, parce qu'il veut
tout ce qui flétrit, tout ce qui dégrade les peu-
ples. C'est pour cela qu'il s'élève avec force contre
la propagation de l'enseignement primaire : peu
de mots suffiront pour réfuter les vains prétextes
dont il essaye de couvrir ses véritables motifs.
( 18
CHAPITRE III.
Instruction primaire.
« L'ENSEIGNEMENT primaire répand avec pro-
fusion les demi-lumières dans les classes infé-
rieures de la société ; or les demi-lumières
égarent les hommes, leur apprennent à faire de
leur raison l'usage le plus funeste et les condui-
sent à tous les crimes. Quant à ceux des paysans
et des artisans chez qui cette instruction élémen-
taire développera le goût de l'étude, ils se croi-
ront bientôt en droit de prétendre à tout, leurs
ambitions se coaliseront avec celles de la bour-
geoisie , le nombre des concurrens pour les fonc-
tions publiques croîtra sans mesure, le gouver-
nement ne pourra contenter les solliciteurs, et
ces vanités désapointées deviendront hostiles
contre lui. Le moindre citoyen se regardera
comme un petit personnage, et tout le monde
voulant s'élever, chacun dédaignant la pro-
fession de ses pères, la France manquera de
bras pour l'agriculture et pour les arts et mé-
tiers »
( 19 )
Voilà les objections ; voici la réponse :
La moindre instruction est préférable à l'igno-
rance complète : chez les peuples où le dernier
paysan sait lire et écrire , il se commet moins
de crimes que dans les pays où l'on croit encore
aux sorciers et aux revenans, et, ainsi qu'on l'a
souvent remarqué, les registres des tribunaux
rendent tous témoignage de cette vérité.
Heureux les gouvernemens qui voient aug-
menter le nombre des citoyens aptes à remplir
les fonctions publiques, et qui ont à leur dis-
position plus d'hommes de mérite qu'il ne leur
en faut ! Ne craignez pas de voir redoubler cet
embarras de choix : les candidats désapointés
auront mille autres moyens de rendre leurs ta-
lens utiles à la société; ils exerceront d'autres
fonctions, tout aussi honorables, tout aussi lu-
cratives, et ne seront pas réduits , pour jouer
un rôle, à se faire les ennemis de l'état.
Une supériorité qui devient générale, cesse
d'être une supériorité : l'homme instruit ne ti-
rera donc pas vanité d'un avantage qui ne dimi-
nuera point le nombre de ses pairs, et par con-
séquent, n'éprouvera guère le besoin de sortir
de la sphère où le sort l'aura placé.
Ne redoutez pas que l'exercice des arts utiles
soit abandonné ; à cet égard, fiez-vous à l'intérêt
2,
( 20 )
personnel : tant que les produits d'une industrie
présenteront un gain aux producteurs, beaucoup
de vos compatriotes vous éviteront la peine d'al-
ler vous approvisionner à l'étranger.
Et par quel motif en effet dédaignerait-on les
professions lucratives, à une époque où l'opi-
nion a cessé de les avilir? Avant la révolution,
de stupides préjugés flétrissaient tous les genres
d'industrie, et un homme était d'autant plus
considéré qu'il travaillait moins , qu'il était plus
à charge à ses semblables : c'est alors seulement
qu'il pouvait être dangereux de propager l'ins-
truction ; c'est alors que le laboureur, l'artisan,
le négociant, l'artiste, pouvaient saisir avec joie
l'occasion de quitter l'état de leurs pères.
( 2I )
CHAPITRE IV.
Progrès de l'industrie; causes de ces progrès.
Bienfaits de la Révolution.
LES premiers perfectionnemens de l'industrie
datent de l'abolition de l'esclavage , commencée
par Louis-le-Gros et terminée par Louis-le-Hutin.
Montesquieu l'a dit : les pays ne sont pas cultivés
en raison de leur fertilité, mais en raison de leur
liberté. On ne cherche pas à faire produire aux
terres le plus possible , on ne se livre avec zèle,
avec courage, à aucun travail, lorsqu'on ne doit
pas en recuellir les fruits pour soi-même.
Au seizième siècle , les expéditions heureuses
tentées dans les mers des deux mondes, secon-
dèrent le commerce, et, par lui, tous les genres
de travail : c'est alors que tout citoyen put de-
venir propriétaire, et que l'aisance, plus générale,
donna à chacun les moyens d'acquérir quelque
instruction ; c'est alors que l'instruction rendit
au centuple à l'aisance les bienfaits qu'elle en
recevait, en augmentant à l'infini les ressources
( 22 )
industrielles ; c'est alors enfin que la somme des
richesses fut sans cesse multipliée par celle des
lumières, et que l'industrie entreprit la conquête
du monde.
En France , son triomphe est aujourd'hui
complet, et ce résultat provient de plusieurs
causes récentes , dont il ne sera pas inutile de
rappeler ici les principales ; savoir :
1°. L'uniformité des lois et de l'administration
établie par la révolution. On sait qu'autrefois
les provinces , bailliages , sénéchaussées , ressorts
d'élections , généralités, etc. avaient chacun leur
code et leurs impôts, au lieu que nos départe-
mens jouissent tous des mêmes lois et sont régis
par la même comptabilité. La suppression des
douanes intérieures a été la conséquence de ces
changemens, et elle a augmenté les richesses ,
puisque la facilité, la multiplicité des commu-
nications accroît le nombre des échanges.
2°. L'égale répartition de l'impôt, qui soulage
les producteurs et par là les encourage à pro-
duire.
5°. Les progrès immenses faits depuis trente ans
par les sciences physiques , qui ont tant perfec-
tionné tous les arts utiles.
4° La destruction de la petite vérole. On con-
naît quels étaient les ravages de cette maladie,
(25)
si regrettée par les adversaires de la vaccine, et
avant eux, par les adversaires de l'inoculation.
Elle frappait surtout les paysans et les artisans,
c'est-à-dire, les plus précieux agens du travail.
5°. La suppression des ordres religieux ; qui a
augmenté la société d'une foule d'êtres, morts
pour elle puisqu'ils ne lui rendaient aucun ser-
vice (1).
6°. La vente des biens du clergé et de l'Ordre de
Malte, qui occupaient le cinquième au moins
de la surface de la France. Ils font l'aisance de
six millions de familles, parce qu'étant glus mor-
celés , ils ont été mieux cultivés.
7e. Les lois sur l'égalité des partages ; et l'abo-
lition des substitutions, qui ont contribué aussi à
(1) La religion catholique recommande le renonce-
ment aux biens de ce monde, la paresse, la mendicité,
la vie contemplative et le célibat, comme des choses
très-agréables à Dieu : sous ces rapports, elle nuit à la
population et à l'industrie ; elle contrarie l'accroissement
des richesses : aussi remarquait-on, à l'époque de sa
grande influence sur toutes les classes de la société, que
les pays où elle dominait étaient moins agricoles que les
pays protestans, qu'il y avait moins de commerce inté-
rieur et extérieur.
En Suisse, la mendicité n'est connue que dans les
cantons catholiques,
(24)
prévenir les fâcheux effets de la trop grande
concentration des propriétés foncières. On es-
saye, il est vrai, de faire revivre les substitutions
dans les majorats; mais ils obtiennent peu de
succès.
8° L'anéantissement des corporations , jurandes
et maîtrises.
9°. L'extinction des préjugés contre les profes-
sions industrielles. Ces préjugés, si absurdes,
trouvent encore ça et là quelques partisans : il
existe même de prétendus publicistes, de pré-
tendus économistes, qui veulent établir une dis-
tinction entre la propriété et l'industrie , comme
si l'industrie et la propriété n'étaient pas insé-
parables, comme si le propriétaire d'un champ,
par exemple, n'exerçait pas une industrie quand
il le met en rapport, ou comme si l'artiste,l'ar-
tisan, n'étaient pas propriétaires de leur talent,
comme le propriétaire foncier l'est de son champ,
ou le capitaliste de ses capitaux ? Les écrivains
dont nous parlons, espéraient établir une sorte
de lutte entre la propriété foncière , qu'ils ap-
pellent simplement propriété, et les propriétés
d'autre nature; mais l'industrie manufacturière,
l'industrie commerciale, et l'industrie agricole
ont trop besoin l'une de l'autre pour se livrer
à de misérables rivalités, qui ne serviraient que
(25)
l'esprit de parti et la manie des priviléges et des
catégories politiques.
Par les causes que nous venons d'énumérer ,
et par d'autres causes accessoires , le travail, et
avec lui les richesses, se sont accrus en France
dans une proportion énorme; malgré l'anarchie,
la guerre civile, et les guerres étrangères , le
nombre des prolétaires a sensiblement dimi-
nué (1) , et l'industrie produit pour un milliard
de plus qu'il y a trente ans.
Voilà une faible partie des biens nés de cette
révolution, que l'on calomnie tant lorsqu'on n'en-
visage que les accidens qui en étaient presque
inséparables, et qu'on ne veut considérer ni son
but, ni ses grands résultats.
Des améliorations sont encore possibles; l'es-
prit de routine, par exemple, triomphe encore
dans une portion de nos campagnes ; les nou-
veaux modes de culture y rencontrent quelque
opposition ; des terres, susceptibles d'être uti-
lisées , restent en friche ; la méthode des as-
solemens n'est pas admise partout; beaucoup
d'entraves nuisent encore au développement
des trois industries et surtout de l'industrie
(1) Il y en avait cent vingt mille dans la seule ville de
Paris, en 1789.
(26)
commerciale; enfin, les gouvernemens qui, sous
le rapport financier, ne devraient être que des
entreprises données au moins fort et dernier
enchérisseur, administrent beaucoup trop chère-
ment, et consomment beaucoup plus qu'ils ne
produisent. Mais nos neveux seraient trop heu-
reux si nous ne leur laissions rien à perfec-
tionner.
(27)
CHAPITRE V.
Effets du progrès des richesses , sur la liberté ,
l'égalité, les lumières, la morale, l'ordre pu-
blic et la population.
LES ennemis de la liberté ne peuvent pronon-
cer sans colère, sans effroi, les mots de progrès
des lumières : et cela seul suffit pour prouver
l'alliance intime des lumières et de la liberté ;
mais ce qui n'est pas moins incontestable, c'est
la guerre perpétuelle faite par les richesses à
tous les genres de despotisme, c'est que plus il
y a d'industrie chez un peuple, plus il possède
de gages de son indépendance politique.
En effet :
Lorsque chaque citoyen exerce une industrie
agricole, manufacturière ou commerciale, les
richesses ne sauraient se concentrer dans un
petit nombre de mains : or cette concentration
des richesses est le plus puissant moyen de ty-
rannie monarchique ou aristocratique.
Ce fut la concentration des richesses, et non,
comme on l'a dit, leur augmentation, qui con-
tribua surtout à renverser la république romaine-
Il y avait à Rome très-peu de commerce, très-
peu d'industrie manufacturière, et les familles
patriciennes possédaient presque toute la pro-
priété foncière. D'un autre côté, ces proprié-
taires des terres les cultivaient eux-mêmes, ou
par les mains de leurs esclaves, de sorte que la
majeure partie du peuple romain , c'est-à-dire
les plébéiens, qui n'avaient ni terres ni capitaux,
n'avaient aucune espèce de revenus. La jalousie
de la nation, ses vieilles haines contre les patri-
ciens s'accrurent à mesure que l'accroissement
des richesses de ceux-ci lui rendit son indigence
plus odieuse. De là, les réclamations, chaque-
jour plus fréquentes, en faveur des lois agrai-
res (1) ; de là, l'esprit de faction, la turbulence-
des tribuns, qui spéculaient sur l'irritation po-
pulaire; les guerres intestines, la confusion, l'a-
narchie, et, par une conséquence nécessaire, la
tyrannie.
« Quelle pauvre figure, dit un célèbre écri-
« vain (2), faisaient ces maîtres du monde lors-
« qu'ils n'étaient pas à l'armée, ou en révolte !
(1) On sait que c'étaient les lois relatives au partage-
des territoires réunis au domaine public par droit de
conquête.
(2) M. SAY, Traité d'Economie politique.
(29)
" Ils tombaient dans la misère, du moment
« qu'ils n'avaient plus personne à piller. Ils ont
« fini par former, autour de chaque grand, une
« cour plus ou moins nombreuse, plus ou moins
« rampante ; jusqu'à ce que la clientelle d'un
« Marius se soit battue contre celle d'un Sylla,
« celle de Pompée contre celle de César, etc. »
Les mêmes remarques peuvent s'appliquer
aux états modernes , jusqu'au seizième siè-
cle , qui vit renaître le commerce et les arts.
Avant cette époque , des masses immenses
d'habitans obéissaient à une poignée de grands
terriens, et tenaient d'eux tous leurs moyens
d'existence, puisqu'elles étaient totalement dé-
pourvues d'industrie.
De là, le système féodal, qui fondait sur la
prise de possession du territoire, l'asservissement
des personnes ; de là , les guerres de seigneur à
seigneur; de là, la misère universelle qui régnait
dans ces temps déplorables, et qui perpétuait le
triomphe du système affreux dont elle avait tant
favorisé les premiers succès.
De nos jours, la propriété territoriale est
très-peu divisée en Angleterre; les biens-
fonds y appartiennent à un petit nombre de
familles formant la chambre des lords et la
haute bourgeoisie ; aussi dans les cantons où
(50)
la population n'est ni manufacturière, ni com-
merçante, des électeurs misérables vendent leurs
votes, qui sont leur seule valeur échangeable, à
cette aristocratie toute puissante.
« Aujourd'hui, continue M. Say, tout homme
« qui a un talent industriel est indépendant
« Le gros d'une nation trouve qu'il y a peu de
« profit à servir les grands, et qu'il y en a beau-
« coup à servir le public, c'est-à-dire à tirer
« parti de sa propre industrie. Alors plus de
" clientelles; le plus pauvre citoyen peut, se pas-
« ser de patron ; il se met sous la protection de
« son talent pour subsister, et les gouvernemens
« tirent de leurs sujets les secours qu'ils leur
« accordaient jadis. »
Que ceux qui prétendent étouffer les idées de
liberté, commencent donc, pour être conséquens,
par anéantir, s'il leur est possible, les progrès de
l'industrie. Il n'y a pas, ou presque pas d'indus-
trie dans ces vastes contrées de l'Orient, régies
par le despotisme ; on n'y jouit de quelque li-
berté que dans les ports de mer, où le com-
merce répand ses bienfaits ; partout ailleurs, les
richesses sont très-concentrées.
Et qu'on ne dise pas qu'à force de vouloir
éviter l'excès de concentration , on pourrait
tomber dans l'excès contraire : ce dernier incon-
(31 )
vénient est impossible, elles gouvernemens n'ont
aucun motif de s'en inquiéter : les lois ne sau-
raient trop favoriser le partage des richesses et
le morcellement des biens-fonds, parce que tous
les genres de richesses, et les biens-fonds en
particulier, sont entraînés par la nature des
choses,et incessamment, vers une agglomération
rapide. Les différens degrés de capacité et de
génie industriel chez les divers propriétaires ;
la diversité des terrains , des modes de culture;
les mortalités sur les bestiaux, qui n'atteignent
jamais tous les cantons d'un même pays ; mille
autres accidens naturels mettent continuellement
les uns dans la possibilité d'accroître leurs pro-
priétés , les autres dans la nécessité d'emprunter
ou d'aliéner ; ajoutent aux richesses des uns,
souvent sans qu'ils se donnent la moindre peine,
et rendent infructueux tous les efforts des autres
pour accroître leur aisance (1). Les manufactu-
riers et les commerçans ont de même de grandes
chances, des chances très-variées de gains ou de
pertes. Joignez à tout cela les décès de céliba-
taires aisés, et les mariages ; et vous verrez que
(1) Ainsi, soit dit en passant, il restera toujours assez
de terres où l'on pourra recueillir les avantages de la
grande culture.
(32)
l'abolition des substitutions , du droit d'aînesse
et des biens de main-morte est plus que com-
pensée, et qu'il est inutile d'établir rien qui leur
ressemble. Mais cette digression nous a un peu
éloignés de notre sujet :hâtons-nous d'y revenir.
Si l'industrie amène la liberté, la liberté à son
tour ne peut exister sans égalité politique, et
voilà pourquoi le génie industriel a été procla-
mé le grand niveleur.
Considérez, d'ailleurs, que plus il y a dans un
état de citoyens riches, plus les distances qui sé-
parent la masse de la nation de l'aristocratie
se trouvent rapprochées, et plus celle-ci, par con-
séquent, est près de sa chute. Ces deux princi-
paux fléaux des nations , la concentration des
richesses et les priviléges héréditaires , se forti -
fient et se consolident l'un par l'autre, et, parmi
nous, l'ancien régime fut dissous dès que les
gens de finances et les négocians purent prêter
de l'argent aux grands seigneurs et s'allier à
leurs familles.
L'aisance, devenue générale, donne aux der-
nières classes du peuple les moyens d'acquérir
quelque instruction, et contribue ainsi à dissiper
tous les préjugés, à détruire toutes les intolé-
rances.
L'aisance générale rend les peuples plus mo-
(33)
raux : elle réprime l'orgueil insultant qu'étale
souvent le riche, et la basse envie qui souvent dé-
vore le pauvre : deux sentimens qui sont la cause
de beaucoup de désordres et de crimes. L'argent
n'étant plus le seul tarif de l'estime et de la con-
sidération, la vertu est plus honorée; et comme
l'aisance suppose l'industrie, c'est-à-dire, le tra-
vail, la nation est préservée des vices qu'engen-
dre l'oisiveté. La misère fait commettre une foule
de crimes (1) : il n'y en a jamais eu plus que
dans le moyen âge où la misère était à son com-
ble; et il n'est permis qu'aux poètes de nous re-
présenter la richesse comme la source de tous les
forfaits.
Les progrès de l'industrie préviennent les bri-
gandages de tout genre qui ensanglantent et dés-
honorent ordinairement les époques de révolu-
lion et les intervalles des gouvernemens. Un pays
où il y a beaucoup de prolétaires, à moins de gé-
mir sous la plus dure servitude, est bien près de
tomber dans l'anarchie : ce danger n'est pas à
craindre dans un pays où les prolétaires sont en
petit nombre; car l'avantage de posséder ne va
pas sans le désir de conserver ; et, du désir de
conserver, nait l'amour de l'ordre. Le plus grand
(1) Malesuada fames.
(34)
bienfait de la révolution française est d'avoir, par
l'essor qu'elle a donné à l'industrie, rendu dé-
sormais impossibles les anarchiques horreurs
dont elle s'est vue souillée.
Enfin, l'accroissement des richesses produit
un accroissement de population, et l'accroisse-
ment des agens du travail accroît à son tour les
richesses (1), à moins que l'industrie ne rétro-
grade; et, dans ce dernier cas, la population di-
minue. Les peuples sont comme les plantes: ils ne
grandissent et ne se développent qu'aux lieux où
ils peuvent subsister; ceci, par parenthèse, suffit
pour guérir de leurs craintes ceux qui craignent
que le trop de population de quelques états de
l'Europe, ne les force à s'entre-détruire par la
guerre, à regretter la peste et la petite-vérole,
ou à envoyer des colonies sur d'autres continens.
Nous ne pouvons clore ce chapitre sans re-
marquer que toute rétrogradation de l'industrie
est devenue impossible depuis que l'imprimerie
a ouvert ses archives à l'esprit humain et per-
pétue le souvenir de toutes les découvertes
utiles ; et surtout, depuis que le Nord ne nourrit
(1) La France a six millions d'habitans de plus qu'en
1788 ; et cependant les Français ont, l'un dans l'autre,
un peu plus à dépenser par jour, qu'en 1788.
(35)
plus des peuplades barbares, prêtes à fondre sur
le Midi et à détruire sa civilisation. L'agriculture
et les autres arts ont pénétré chez les Scandinaves
et au coeur de la Russie.
Les armées de quelque nation lointaine pour-
ront nous subjuguer; mais, à coup sûr, nous
ne verrons pas des populations entières s'arra-
cher de leurs fondemens pour se précipiter sur
nos contrées et pour les dévaster : et nos vain-
queurs n'auraient pas la pensée d'imiter les Ger-
mains du 5e. siècle et les Normands du 9e.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
(36)
SECONDE PARTIE,
MORALE.
CHAPITRE PREMIER.
État ancien et présent de la morale publique.
CES amans du passé, qui nous font des peintu-
res si touchantes de ce qu'ils appellent les moeurs
du bon vieux temps, devraient bien nous indiquer
l'époque de ces moeurs admirables?
Serait-ce, par hasard, l'ancien régime, où
l'on reconnaissait deux morales : l'une pour les
grands, l'autre pour le peuple; où ce dont on
punissait avec rigueur des coupables vulgaires,
était à peine blâmé chez les gens comme il faut,
qui ne devaient rien avoir de commun avec la
canaille; où le bon ton prescrivait aux personnes
de qualité d'avoir une courtisane à leurs gages,
de la traîner en pompe à Long-Champ, et de
parler de leur petite-maison en présence de leur
( 57 )
femme et de leurs filles ; où l'état de concubine
du prince était un rôle avoué, un rang honora-
ble; où un monarque se croyait pur devant Dieu
lorsque, après avoir passé du confessionnal au
parc-aux-cerfs, il passait du parc-aux-cerfs au
confessionnal?
Regretteraient-ils le Régent, ses roués, ses pe-
tits soupers et l'abbé Dubois? les fastueux adultè-
res de Louis XIV? ou bien les moeurs féroces des
guerres de religion ? ou bien les moeurs chevale-
resques de ce François Ier, qui consommait dans
les débauches tous les trésors de son royaume,
et qui périt victime de son libertinage, tandis que
la duchesse d'Angoulême lui faisait signer des
concordats et massacrer les hérétiques?
Regretteraient-ils la piété, l'urbanité, les ver-
tus qui régissaient la France durant la rivalité
des Bourguignons et des Armagnacs ? les lon-
gues infamies du règne de Charles VI ? une reine
de France détrônant son propre fils, pour don-
ner sa fille et le trône à un roi d'Angleterre? ou,
en remontant un, peu plus haut, les exploits
des grandes compagnies, la Jaquerie, etc., etc.?
Peut-être voudraient-ils voir refleurir les moeurs
de la grande féodalilé, de ces temps si vantés
par les romanciers, où les Croisés, armés pour le
Christ, se livraient à des excès, à des brigandages
( 38)
dont eussent rougi les infidèles ; où les seigneurs
ruinés ne manquaient jamais de piller leurs voi-
sins pour rétablir leurs affaires, et avaient fait de
cette coutume atroce un de leurs priviléges; où
les ecclésiastiques fréquentaient les cabarets, jou-
taient aux tournois, entretenaient publiquement
des maîtresses, et prêtaient à usure; où le tarif des
péchés, publié par autorisation des papes, per-
mettait de faire gras le samedi pour vingt carlins
et de tuer son père pour cinq carlins (1)?
(1) Beccaria, entr'autres auteurs, peint en ces termes
les douceurs des beaux siècles de la chevalerie :
« Chi conosce la storia di due o secoli fa, e la nostra,
« potrà vedere come, dal seno del lusso e della mollezza,
« nacquerô le piu dolci virtù, l'umanità, la beneficenza,
« la tolleranza degli errori ; vedrà quali furono gli effetti
« di quella che chiamano a torto antica semplicità e
« buona fede : l'umanità gemente sotto l'implacabile su-
« persitizione ; l'avarizia, l'ambizione di pochi tinger di
« sangue gli scrigni dell' oro e i troni dei re ; gli occulti
« tradimenti, le pubbliche straggi. Ogni nobile tiranno
« della plebe, i ministri della verità evangelica lordando
« di sangue le mani che ogni giorno tocavano il dio di
« mansuetudine, non sono l'opera di questo secolo illu-
« minato che alcuni chiamano corrotto. »
Et plus loin il ajoute :
« Durano ancora ne' costumi, e nelle leggi, di più di
(39)
On a beau reculer, par la pensée, vers les épo-
ques les plus éloignées, on ne trouve l'âge d'or
dans aucun temps de notre histoire, pas même
sous le gouvernement des druides.
La civilisation à corrigé et adouci les moeurs
nationales.
Sans doute elles ne sont pas parfaites.
Beaucoup de crimes se commettent encore;
beaucoup de préjugés sont encore triomphans ;
les intolérances qui n'oppriment que des mino-
rités sont loin d'être anéanties ; l'opinion consacre
et respecte le duel, reste absurde des coutumes
féodales et des jugemens de Dieu, de prétendus
hommes d'état, qui parlent sans cesse et sans
pudeur de leur moralité, encouragent et pro-
tégent les loteries, les maisons de jeu, l'agiotage,
les filles publiques, et ne. savent administrer
qu'en décachetant les lettres et en organisant la
délation.
Ces fléaux et quelques autres, pèsent encore
sur notre patrie : il faut en gémir et chercher à
les écarter; mais il faut convenir aussi que,, sous
beaucoup de rapports, la morale publique s'est
" un secolo infeirori in bontà ai lumi attuali di una na-
« zione , durano ancora le barbare impressioni, le feroci
« idee dei settentrionali cacciatori padri nostri. »
(40)
perfectionnée : soutenir le contraire, c'est faire
preuve d'une ignorance extrême ou d'une extrême
mauvaise foi.
CHAPITRE II.
Principes de morale publique, selon l'esprit du
siècle et selon la raison.
D'APRES la loi de nature, il n'y a qu'un mal:
c'est la douleur; qu'un bien : c'est le plaisir.
L'homme entièrement sauvage ne connaît d'au-
tres devoirs, d'autres droits que le besoin d'o-
beir à l'instinct de nutrition et de conserva-
tion, et au désir vague d'accroître son bien-
être par toutes les voies, par tous les moyens
qui sont en son pouvoir. Tout au plus, joint-
il a cet instinct et à ce désir, un sentiment
de commiséération pou l'âtre souffrant, quand
il n'a aucun intérêt à le voir souffrir, et un
sentiment de tendresse pour les auteurs de ses
jours.
«Ces besoins, ces instincts, ces affections com-
posent, à coup sur, tout son code, toute sa mo-
rale.
(40
Dès qu'un certain nombre d'hommes sont
rapprochés et ont formé le projet de vivre en
commun , chacun d'eux sent ce qu'il doit at-
tendre des autres et ce qu'il doit faire pour eux :
alors naissent les notions du juste et de l'injuste,
qui sont la base de tout pacte social : on s'aper-
çoit qu'il est des désirs , des appétits que l'uti-
lité générale nous interdit de satisfaire, et qu'il
est des gênes auxquelles elle nous condamne ; le
plaisir et la douleur ne sont plus la seule me-
sure du bien et du mal ; et l'on appelle bien
le maintien de l'ordre établi.
Dans l'état social, le bien c'est l'ordre , désigné
par les noms de vertu , justice, liberté.
Le mal c'est le désordre, désigné par ceux de
crime, injustice, oppression.
Comme les simples associés, les chefs de l'as-
sociation ont des devoirs.
Les devoirs sont l'expression des droits. Léser
un droit, c'est enfreindre un devoir.
Les lois sont faites pour la conservation des
droits, dont les principaux sont la sûreté et la
propriété. Ces deux droits sont reconnus par
toutes les législations ; sur tout autre point, elles
sont pleines de contradictions, ou du moins de
divergences ; car les hommes n'ont pas toujours
envisagé le bien commun sous le même aspect
(40
Cette diversité des lois a été, sous quelques
rapports , le produit de l'erreur ; sous d'autres ,
le produit des nécessités, qui ne sont pas les
mêmes pour tous les lieux, pour tous les temps,
pour tous les degrés de civilisation.
Cependant les meilleures lois ne pouvant at-
teindre tous les délits , il est nécessaire de cher-
cher hors de la législation, des étais supplé-
mentaires à la morale publique.
Nous indiquerons plus bas ces utiles appuis ,
au nombre desquels il faut placer les religions
positives et la croyance à une autre vie, à des
peines et des récompenses éternelles; croyance
presque universellement admise depuis l'origine
des sociétés.
Ainsi que nous le démontrerons, cette doc-
trine d'un Dieu rémunérateur et vengeur , n'a
malheureusement point produit autant de bons
effets qu'il semblait naturel de l'espérer.
Toutefois , comme elle a rendu et peut rendre
de grands services , il ne faut pas la négliger ;
mais , pour qu'elle subsiste, il est nécessaire de
mettre toujours les religions en harmonie avec
l'esprit, les moeurs et les lumières du siècle. Si
les religions périssent, la doctrine de l'enfer et
du paradis sera, tout au moins, fort mal as-
surée ; car on ne peut guère la fonder que sur
(43 )
la révélation, sur des idées hors de la sphère
humaine.
Ces considérations se présentent d'elles-mêmes
à l'esprit de tout citoyen éclairé, de tout ami
de l'humanité et de la morale, c'est-à-dire de
l'ordre
(44)
CHAPITRE III.
Ce que doivent étre, au dix-neuvième siècle, la
morale religieuse et la religion.
O vous qui vous proclamez les ministres et
les confidens de la divinité, ne la rabaissez pas à
votre niveau, ne la faites pas à votre image, ou
craignez d'appeler sur vous et vos doctrines l'exa-
men des nations éclairées, et d'anéantir vos dog-
mes les plus salutaires en même temps que le
reste de la religion.
Dites aux peuples : Dieu vengera la société
outragée, si vous ravissez à votre prochain ses
biens , sa liberté , son honneur ou sa vie. Ne di-
tes pas : Dieu vous damnera si vous ne le priez
dans telle forme, si vous ne subissez telle morti-
fication , si vous n'ajoutez foi à telle absurdité
que repousse votre raison.
Ne faites plus des miracles, comme vous en
faites encore à Naples (1) et dans quelques au-
(1) La liquéfaction du sang de saint Janvier.
(45)
tres pays; les secrets de la physique expérimen-
tale, de la chimie et de la fantasmagorie sont de-
puis long-temps divulgués; nos paysans même
ne croient guère aux sorciers, et nos escamo-
teurs de places publiques ont désenchanté bien
des prestiges : n'allez donc pas , pour émerveiller
un moment une misérable populace , armer
contre vous le bon sens des dix-neuf vingtièmes
de vos concitoyens.
N'excitez pas la haine des secles; combattez
l'intolérance, le fanatisme, et, comme Fénélon ,
invitez les hommes à souffrir toutes les reli-
gions , puisque Dieu les souffre.
Ne vous habituez pas à refuser vos prières
aux morts, votre assistance aux mourans, ou vos
bénédictions aux mariages : de peur qu'on ne
s'habitue à s'en passer, surtout dans les pays où
de sages lois vous ont retiré les cahiers de l'état-
civil.
Puisque le siècle veut de la liberté, ne faussez
pas l'esprit de votre religion, qui est un esprit
de liberté et d'égalité (1).
(1) Témoins ces passages de l'Évangile: Quiconque
s'humilie sera élevé, et quiconque s'élève sera humilié....
Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les
premiers Vous êtes fils d'un même père
( 46 )
Ne vendez pas vos prières et vos messes, ne
vendez pas des reliques, ne vendez pas les dis-
penses de jeûnes, ne vendez pas d'indulgences :
au nom de Dieu, faites cesser cette honteuse
simonie, qui avilit Dieu et ses ministres.
Enfin, soyez époux, soyez pères, soyez ci-
toyens ; ne dédaignez pas d'entrer en partage de
nos droits, de nos devoirs, de nos chagrins, de
nos joies; donnez-nous l'exemple de toutes les
vertus domestiques et patriotiques; vivez avec
nous et pour nous, au lieu de vous séparer de la
société et de vivre à ses dépens.
Il n'y a pas plusieurs demeures dans la maison de mon
père, etc., etc.
La religion chrétienne, qui a détruit l'esclavage do-
mestique, n'est pas plus favorable à la servitude politi-
que. Les pays de l'Europe où la doctrine de la cour de
Rome a été proscrite, et où la religion de l'Évangile règne
sans partage, sont arrivés plus tôt à la liberté que ceux
où l'influence du catholicisme et du papisme s'est per-
pétuée. Beaucoup d'illustres prélats catholiques ont re-
connu eux-mêmes qu'une religion purement évangélique
serait très-libérale, et, pour ne citer qu'un exemple, on
sait que le pontife qui occupe aujourd'hui la chaire de
saint Pierre, a dit, dans une homélie, lorsqu'il n'était
encore qu'évêque d'Imola : Mes frères, soyez tous bons
chrétiens, et vous serez d'excellens démocrates.
( 47 )
CHAPITRE IV.
Ce qu'il faut faire pour consolider la morale
publique.
COMME on ne peut guére espérer que les par-
tisans imprudens de la religion chrétienne telle
que la cour de Rome nous l'a faite, veuillent y
apporter le moindre amendement, et comme on
ne peut guère, sans leur consentement, opérer,
d'une manière efficace, les réformes que le temps
a rendues nécessaires, il est probable que la re-
ligion périra; la morale publique perdra donc
un de ses appuis actuels.
D'un autre côté, dans la supposition même
où la religion se maintiendrait, il ne faut pas
s'exagérer les services qu'elle rend à la morale ,
et se reposer uniquement sur elle du soin de
suppléer à l'insuffisance des lois.
En effet, lorsque vous prêchez le dogme des
peines et des récompenses d'une autre vie, de
deux choses l'une :
Ou vous peignez Dieu inflexible chaque fois
qu'il est grièvement offensé; et alors le crimi-
(48)
nel, désespérant de son pardon; furieux contre
le ciel et contre ses semblables, peut s'abandon-
ner en proie à toute sa perversité.
Ou Vous faites Dieu très-exorable, comme
faisaient les prêtres païens , comme font pres-
que tous les prêtres catholiques; et alors figurez-
vous un scélérat superstitieux, et songez aux
effroyables ressources que lui offre la pers-
pective d'un seul éclair de repentir, d'un seul
acte de contrition sincère (1) , à la suite de mille
forfaits , et suffisant à leur expiation (2) ! Quant
à la possibilité d'une mort subite, il y pense
fort peu tant qu'il se sent en bonne santé.
Les capitulations de conscience dont nous par-
lons sont probablement très-communes ; car on
ne voit pas qu'il y ait parmi les croyans beaucoup
plus de vertu que parmi les incrédules; de part
(1) Le criminel, dominé par la crainte de l'enfer,
se persuade toujours que sa contrition est sincère.
(2) « La religione si affaccia alla mente dello scellerato,
« e presentandogli un facile pentimento ed una quasi
« certezza di eterna felicita, diminuisce di molto l'or-
« rore di quell' ultima catastrofe ».
( BECCARIA ).
(49)
et d'autre, le nombre des honnêtes gens et des
fripons est à-peu-près le même.
Mais, s'il en est ainsi, comment donc suppléer
tout ensemble à l'insuffisance des lois et à celle
de la religion ?
Par le blâme public, par la force de l'opi-
nion.
Etayez la puissance des lois de la puissance
de l'opinion; organisez, dirigez dans les voies
de la raison et de la justice, cette opinion que
vous abandonnez aux plus désastreuses aberra-
tions, qui s'égare sans cesse, grâce à l'incurie
des gouvernemens et des gens de bien ; qui,
parmi nous, flétrit l'homme qui refuse un due',
et protége ou tolère la cupidité, la friponnerie,
l'adultère, l'ingratitude et la calomnie.
L'opinion doit permettre à chacun de faire tout
ce qui lui plalt, eu tant qu'il ne nuil point à autrui,
ou à l'ordre social; et, chaquefois qu'il leur nuit
(surtout dans les cas que la loi n'a pas prévu ou
ne saurait atteindre), le flétrir, le livrer au mé-
pris et à l'abandon, le séquestrer en quelque
sorte de cette société qu'il a répudiée par le seul
fait de ses délits.
Il ne faut point par exemple, qu'un dilapida-
teur des fonds publics, un banqueroutier frau-
duleux, un dépositaire infidèle soient simple-
4
(50)
ment déconsidérés, sans que cette déconsidéra-
tion ait pour eux aucun résultat; il ne faut point
continuer à les accueillir, à les fêler partout s'ils
ont de la fortune ou de la puissance. Une pareille
nonchalance de l'opinion doit, plus qu'aucune
autre cause, multiplier les crimes ; « Si le prix
» de la vertu, a dit Mirabeau, est celui du brigan-
» dage, si les hommes vils sont-accrédités, les di-
" gnités prostituées, le pouvoir avili par ses dis-
» pensateurs, les honneurs deshonorés, la con-
" tagion gagnera tous les jours. »
Au surplus, ce mépris efficace, capable de
suppléer aux lois, ne peut être que le produit
des premières impressions, d'une première hor-
reur pour l'injustice et la méchanceté, fortement
inculquée à chacun dès son enfance : ce devrait
donc être le but principal et la grande affaire de
toute éducation.
Celte puissance de l'éducation et de l'opinion
jointe au lois et à la religion, au progrès des lu-
mières (1) et à celui des richesses (a), ne rendra
pas, sans doute, les hommes parfaits, mais les
rendra, du moins, aussi vertueux que possible.
(1) Voyez 1re partie, chap. 1er.
(2) Voyez 1re partie, chap. 5.
(51 )
CHAPITRE V.
La morale considérée dans ses rapports avec la
politique et les révolutions.
C'EST mal connaître la politique que de la sé-
parer de la morale, ainsi que le font la plupart
des gouvernemens. Leur intérêt personnel est
d'accord avec l'intérêt social pour exiger que la
plus stricte équité préside à leurs relations réci-
proques et à celles de l'état avec les citoyens; l'in-
justice, la violence, la mauvaise foi ne produisent
qu'injustice, violence et mauvaise foi : si les ci-
toyens voient l'état recourir à la force pour avoir
raison, voudront-ils jamais se résigner à avoir
tort? Ne trouveront-ils pas étrange qu'on inter-
dise dans leurs relations civiles, ce qu'on se per-
met dans les relations politiques? Si un monarque
recourt éternellement aux plus misérables pré-
textes pour éluder l'effet des promesses les plus
positives, les plus solennelles, ses sujets se croi-
ront-ils liés par leur serment de fidélité?
(52 )
Les gouvernemens, comme les particuliers, ne
trouvent la garantie de leurs droits que dans
l'exécution de leurs devoirs.
Leur politique, si immorale, l'est bien davan-
tage dans les temps de révolution, où elle de-
vient l'instrument des partis.
Aux yeux de l'esprit de faction, nul moyen
n'est répréhensible quand le but est louable ; on
est absous de tous les excès quand on peut dire
qu'on les a commis pour la bonne cause ; le suc-
cès est la grande réponse à tout ,le succès purifie
tout; de là les vengeances, les proscriptions et ces
impudentes violations de tous les pactes appelées
lois de circonstance.
Et pourtant ce code des partis et ses résultats
ne sont qu'une faible portion des forfaits et des
turpitudes que les révolutions traînent à leur
suite.
Que de nobles caractères se dégradent au mi-
lieu des épreuves terribles dont ils sont assaillis !
comme la corruption descend profondément
dans toutes les classes de la société !
S'il se commet moins de crimes en France
aujourd'hui qu'il y a trente ans; s'il y a plus de
morale publique, c'est, malgré nos discordes
politiques, par des causes qui leur sont totale-

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