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La France envahie et la guerre sainte : opuscules et écrits de circonstances, rédigés et envoyés au jour le jour, suivant la marche des événements / par A. Maurize

De
111 pages
impr. de Ladevèze (Tours). 1870. France -- 1870-1940 (3e République). 8 parties (12-14-13-5-8-6-10-34 p.) en 1 vol. ; in-8°.
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LA
FRANCE ENVAHIE
ET LA
GUERRE SAINTE
OPUSCULES ET ÉCRITS DE CIRCONSTANCE
REDIGES ET ENVOYÉS AU JOUR LE JOUR, SUIVANT LA MARCHE
DES ÉVÉNEMENTS
PAR A. MAURIZE
TOURS, NOVEMBRE 1870
TOURS
IMPRIMERIE LADEVÈZE
1870
PRÉAMBULE.
Les opuscules et écrits qu'on va lire ne sont pas ce qu'on peut
appeler un livre, ni par leur volume, ni par l'enchaînement des
idées, ayant été rédigés et envoyés à leur destination au jour le
jour, suivant la marche des évènements. Ils son seulement rangés
suivant leur importance. C'est donc une simple brochure dans
laquelle il faut s'attendre à rencontrer un certain nombre de répé-
titions et de redites inévitables, mais qui ne sont pas un inconvé-
nient grave, en ce qu'elles se l'apportent à des circonstances
variées ou à des cas particuliers qui en modifient la signification
et le caractère. Elles ne peuvent d'ailleurs qu'accentuer de plus en
plus la pensée qui a présidé à la composition de ces pièces déta-
chées, sans être pour cela incohérentes, et qu'il faut plutôt consi-
dérer dans leur esprit que dans leur forme.
MÉMOIRE
ADRESSE
AUX MEMBRES DE LA DÉLÉGATION DU GOUVERNEMENT
DE LA DÉFENSE NATIONALE, A TOURS
LE 8 OCTOBRE 1870
A L'OCCASION DE LA NOMINATION D'UNE
ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.
MÉMOIRE
ADRESSÉ
AUX MEMBRES DE LA DÉLÉGATION DU GOUVERNEMENT
DE LA DÉFENSE NATIONALE, A TOURS
SUR LA SITUATION DE LA FRANCE AU MOMENT DES ÉLECTIONS
GÉNÉRALES DE SES REPRÉSENTANTS
LE 10 OCTOBRE 1870
POUR FORMER UNE ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.
La délégation du Gouvernement de la défense nationale
a décidé de nouveau, ainsi que cela avait été fixé primi-
tivement, que les élections pour la nomination d'une
assemblée nationale constituante, auraient lieu le 16
de ce mois. Cette mesure est assurément bonne. Elle
était même urgente, afin de remettre à cette assemblée
ou de faire confirmer les pouvoirs que la délégation tient
de la gravité des évènements, et de partager avec les
représentants de la nation la responsabilité beaucoup
trop lourde dont la délégation est encore chargée, en lui
fournissant un point d'appui qui lui manque pour for-
mer un faisceau des sentiments et des volontés de la
France dans les circonstances périlleuses où elle se
trouve, et l'aider à sortir de l'abîme dans lequel l'empire
l'a précipitée. Il est seulement regrettable qu'elle ait été
si tardive.
Nous croyons remplir un devoir publie en soumettant
au Gouvernement de la France, quel qu'il soit, les con-
sidérations qui vont suivre.
— 2
I
Bien que beaucoup de départements envahis aujour-
d'hui par l'ennemi ne puissent pas concourir à l'élection
de leurs mandataires, il y aura encore un assez grand
nombre de députés pour former une assemblée respec-
table, qui représentera néanmoins la majorité de la nation.
Mais la grande difficulté est de réunir ces députés en
assemblée régulière, dans un milieu sûr, dans un local
convenable, et même de les loger individuellement, car
ils seront au moins six cents, si tous se rendent à leur
poste, comme il faut le supposer. H y a là d'abord pour
la ville de Tours une impossibilité à peu près matérielle
qu'il faut nécessairement envisager immédiatement'
sans compter d'autres inconvénients qu'il est important
d'éviter.
Heureusement la réunion d'une assemblée consti-
tuante n'est nullement nécessaire en ce moment d'une
manière intégrale, et ne ferait que compliquer inuti-
lement la situation déjà trop embarrassée, d'autant
plus que des assemblées constituantes n'ont jamais rien
su constituer que le temporaire. Si des discussions par-
lementaires, toujours plus ou moins anarchiques de leur
nature, peuvent être bonnes en temps de paix pour s'é-
clairer, elles seraient assurément fort mauvaises en temps
de guerre, où elles risqueraient de jeter la confusion, le
trouble et le désordre dans les esprits, au moment où il
est si urgent de s'entendre cordialement, afin d'agir avec
ensemble, vigueur et célérité, et où une dictature serait
plutôt de circonstance, pourvu qu'elle soit suffisamment
— 3 —
éclairée. Il semble donc qu'il n'y ait en ce moment qu'un
moyen de résoudre provisoirement la question d'une
représentation nationale autant que faire se peut. Ce
moyen serait que la députation de chaque département
restât au chef-lieu, appuyant le Préfet, et envoyât
un délégué auprès de la délégation du Gouvernement,
jusqu'à la délivrance de Paris. Ces délégués formeraient
une assemblée restreinte dont les membres pourraient à
la rigueur loger chez les principaux habitants de la ville
de Tours, qui certainement leur offriraient très-volontiers
l'hospitalité. Et si la délégation du Gouvernement était
obligée de quitter Tours, par suite des événements de la
guerre, la délégation des députés pourrait la suivre plus
facilement.
Cette assemblée restreinte, après avoir nommé son pré-
sident, aurait pour principale mission de communiquer
une force morale au Gouvernement de la défense nationale,
et de lui donner un appui nécessaire qui lui manque en
ce moment. Elle formerait un conseil supérieur de gou-
vernement avec voix délibérative, ce qui lui permettrait
de pourvoir, le cas échéant, au remplacement d'un mem-
bre démissionnaire ou atteint de maladie, et de nommer
à toutes les hautes fonctions que les circonstances pour-
raient exiger. Car il ne s'agit pas de diviser, ni d'entraver
l'action gouvernementale, ni de la paralyser, mais de la
fortifier, de l'éclairer, de lui donner de l'autorité, de l'é-
nergie et de l'activité. Ce n'est pas le moment de faire des
discours oratoires, il faut penser à quelque chose de plus
sérieux.
Quant à la validité des élections, elle pourrait être véri-
fiée par les députés restant au département, de concert
avec les membres du conseil général, auxquels on pour-
rait adjoindre quelques membres de la magistrature.
Cela n'offre aucune difficulté. Pour procéder avec ordre il
eut été sans doute préférable de commencer par nommer
— 4 —
les municipalités, puis les.conseils généraux, puis enfin,
les députés; mais, puisqu'il n'en est pas ainsi , il faut
bien prendre les choses au point où elles sont arri-
vées. Ces diverses élections, il est vrai, eussent engen-
dré une assez grande complication, et détourné l'atten-
tion du but principal.
Il
L'Europe marche vers un nouvel ordre de choses que
les événements actuels ont fatalement pour objet de
précipiter. Dans cette prévision nous croyons qu'il serait
d'une saine politique de rétablir en France les anciennes
provinces, telles qu'elles existaient avant la révolution,
afin de soustraire la nation à une centralisation excessive
et despotique qui n'a jamais eu pour but principal que de
la dominer, de l'absorber, de la terroriser et de l'exploi-
ter, car cette centralisation, bonne passagèrement pour
la lutte, il est vrai, ne l'était nullement pour la réforme
des abus qu'elle n'a fait que transformer, que fractionner
et émietter pour les répandre sur une plus grande surface,
afin qu'un plus grand nombre de patriotes puissent en
profiter.
Chaque province aurait ainsi son autonomie et son parle-
ment distinct, de même que les départements ont leurs
conseils généraux, mais avec des pouvoirs plus étendus
et une plus grande liberté. Là se réuniraient les députés
des circonscriptions formant la province, laquelle aurait
une existence propre, concourrant à l'existence générale,
au sein de laquelle elle serait représentée. Elle y puiserait
elle-même sa force sous la haute direction d'un pouvoir
central chargé d'administrer tout ce qui serait d'un inté-
— 5 —
rêt commun à toutes les provinces, ou seulement à plu-
sieurs, car dans les sociétés humaines, quelle que soit
leur organisation, il y a toujours beaucoup d'intérêts
communs à toutes les formes de gouvernement, ce qui
suffirait eu ce moment pour constituer une administration
générale qui maintiendrait l'unité. Il n'est pas nécessaire
d'entrer ici dans de plus amples explications.
III
Malgré la guerre actuelle, l'Europe tend visiblement,
et même invinciblement à la paix et à l'unité politique,
soit sous la forme monarchique, soit sous la forme répu-
blicaine, car il n'y a sérieusement que ces deux formes
de possibles, même de fondamentales, et il n'est pas né-
cessaire de dire aujourd'hui celle qui prévaudra défini-
tivement, attendu qu'il serait hors de propos d'en expli-
quer les raisons et de les mettre en discussion. Il faut
seulement dire ici que c'est une très-grande illusion de
croire que la forme monarchique implique nécessairement
le despotisme, et que la forme républicaine implique né-
cessairement la liberté. Il ne manque pas d'exemples du
contraire, sans remonter bien loin dans l'histoire. Ce sont
là deux formes sociales qui ont chacune leurs avantages
particuliers, mais non égaux, et qu'il s'agit de combiner
dans une proportion déterminée.
L'Europe va donc inévitablement, selon toute appa-
rence, bien que peu visible encore, se constituer en États
unis soit monarchiques, soit républicains, sous l'autorité
d'un pouvoir supérieur, ou d'une diète centrale, dont il
n'y a pas lieu d'indiquer la composition, mais capable
d'apprécier et de résoudre sans conflits sanglants, toutes
— 6 —
les difficultés d'un intérêt général. La diète germanique
si violemment, si injustement et si déloyalement renver-
sée par la Prusse, avec la stupide connivence du gouver-
nement de Napoléon III et de sa fausse politique, suffit
pour en donner une idée sommaire.
IV
Tout porte à croire que la guerre actuellement engagée,
non pas précisément entre la France et l'Allemagne,
mais entre la Prusse et l'Empiré français, bien qu'il ait
cessé d'exister (guerre qui ne sera peut-être pas limitée
à la France seulement), sera probablement la dernière.
Or pour inaugurer autant que possible le mouvement de
constitution des Étals unis européens, c'est précisément
par la France qu'il faut le commencer, en la constituant
elle-même en États unis provisoires sous les deux formes
monarchique et républicaine à la fois, ce qui va d'abord
paraître singulier, mais ainsi le veut la liberté qu'on pro-
clame de tous côtés, car il n'est pas permis de trancher en
ce moment la question. C'est-à-dire que les provinces qui
voudront se constituer sous la forme monarchique ou
sous la forme républicaine en auront le droit et nomme-
ront, les premiers, un lieutenant général gouverneur
provisoire de la province au nom du roi, les secondes,
un président provisoire de la république au nom de la
partie de la nation ainsi représentée, en attendant qu'une
nouvelle organisation de la Royauté ou de la République
puisse se faire avec maturité, car elles ne peuvent, ni
l'une ni l'autre rester dans leur état actuel d'imperfection.
Mais à la condition expresse cependant, afin de conjurer
toute guerre civile, qu'aucune des formes ne voudra pré-
— 7 —
tendre à sa domination exclusive et s'imposer par la vio-
lence aux provinces qui la repousseront, ce à quoi le
pouvoir central serait chargé de veiller, jusqu'à ce qu'on
puisse établir l'unité politique, sous la forme qui pré-
vaudra, par voie de conversion et de conviction, ou par
voie de fusion, ce qui arrivera probablement, car c'est
une erreur de croire que ces deux principes soient abso-
lument incompatibles, puisqu'ils reposent sur la dualité
de mouvement qui est un des modes d'existence de l'es-
pèce humaine, et qu'ils subsistent presque réunis en
Angleterre, mais d'une manière encore incomplète, ce
qui cause la lèpre de la misère.
V
On pensera peut-être qu'un état de choses aussi nou-
veau engendrera une vaste anarchie, et qu'aucun système
de gouvernement ne sera possible dans ces conditions.
Ceci n'est nullement démontré, car il y a toujours parmi
les hommes, il est bon de le répéter, des intérêts com-
muns qui s'appliquent également à toutes les formes de
gouvernement possibles, et qu'il s'agira simplement de
dégager et de régir, toujours provisoirement, (car on ne
saurait faire autre chose en ce moment) sous une forme
mixte et indéterminée émanant de la généralité. Toutes
choses qui peuvent s'arranger transitoirement du moment
qu'on renoncera réciproquement à la tyrannie, car il faut
au moins espérer qu'il n'y aura pas un seul parti en
France qui aurait l'impudeur de s'imposer par les moyens
dont se sont servis la révolution française et les deux em
pires pour triompher si vainement. Dans tous les cas,
s'il y avait anarchie, il vaudrait encore mieux qu'elle fut
— 8 —
localisée que généralisée. D'ailleurs, moyennant qu'on y
apportera de la bonne foi et de la loyauté de part et
d'autre, il ne sera pas plus difficile aux divers états
français, malgré leur différence de forme, de vivre en
bonne intelligence entr'eux, sous la bannière du chris-
tianisme, qu'il n'est difficile aux États monarchiques de
l'Europe de vivre en bonne intelligence avec la Suisse ou
avec les États-Unis d'Amérique. Il s'agira seulement de
fixer la part contributive de chacun dans les frais généraux
du gouvernement central. Sans doute, ce premier point
acquis, il restera encore bien des questions à résoudre,
même d'une importance capitale, mais elles viendront en
leur temps, on ne peut pas faire tout à la fois, sans
s'exposer à tout compromettre.
VI
La Prusse aujourd'hui triomphante, (passagèrement il
faut l'espérer) en supposant qu'elle n'éprouve aucun re-
vers, sera sans doute un embarras momentané pour consti-
tuer une europe fédérale, mais non une difficulté insur-
montable. On finira bien par la mettre à la raison et la
ramener à son point d'origine, au-delà du grand Frédéric.
Et malgré sa prépondérance usurpée au sein de l'Alle-
magne même, elle ne pourra pas toujours s'imposer uni-
quement par les armes, et il n'est pas probable qu'elle
puisse devenir le centre de l'unité européenne, bien que
l'Allemagne paraisse appelée à remplir cette fonction; mais
la Prusse est une puissance fausse qui a atteint vraisem-
blablement son apogée, et qui ne pourra plus dès lors que
décliner. Elle est d'ailleurs fondée sur une fausse religion
et sur un élément qui va bientôt cesser d'être développa-
— 9 —
ble, élément qui ne saurait plus être en Europe un
moyen de civilisation; c'est-à-dire sur la guerre, la rapine
et l'exploitation des nations germaniques, dont elle ne
représente plus que le côté barbare et l'absorption par la
violence et la déloyauté, non qu'elle soit dépourvue de
tout autre mérite. Mais c'est en vain qu'elle voudrait
aujourd'hui cacher son nom sous celui de l'Allemagne
devenue sa victime et sa proie. Or tout état qui repose
sur un élément, ou sur un point de départ non dévelop-
pable de sa nature, ou qui est épuisé, ne peut plus que
décroître et est condamné à disparaître dans un temps
plus ou moins éloigné, nécessairement limité, mais sa
chute est néanmoins certaine. C'est ainsi que le second
empire en France (sans parler du premier), qui n'était
fondé en réalité que sur un élément et sur un point de
départ non développables de leur nature, dépourvu en
outre de tout principe social, c'est-à-dire sur le succès
du guet-apens du 2 décembre, et non sur le suffrage
universel, consulté après coup, dans des conditions qui
le rendaient nul de plein droit, (lequel n'a jamais été
qu'un stratagème et une comédie jouée avec mauvaise foi
des deux côtés) ne pouvait se soutenir et devait néces-
sairement s'écrouler, n'ayant pour moyens pratiques que
le mensonge, le charlatanisme et la duplicité qui ne peu-
vent durer indéfiniment. Il est même étonnant qu'il ait
duré si longtemps. Cela tenait uniquement à l'embarras
extrême où était la France après tant de bouleversements
inutiles et à sa peur puérile des révolutions qu'elle ren-
dait ainsi de plus en plus inévitables, de plus en plus
dangereuses, par l'immense vide moral qui se formait
dans son sein. La guerre, si funeste qu'elle soit, aura au
moins ce bon côté de mettre un terme à ce désordre
auquel nous devons notre déplorable situation.
Or, la Prusse proprement dite est dans une position
non pas identique, mais très-analogue à celle de la
— 10 —
France avant la guerre : c'est en quelque sorte le parti
bonapartiste de l'Allemagne, que le succès matériel seul
justifie, et il est remarquable que les deux gouvernements
les plus faux de l'Europe soient précisément venus se
heurter comme deux agents animés de la même électri-
cité, mais non pas d'égale force, au moins de force orga-
nisée. Au fond les nations engagées, la Prusse exceptée,
sont pour ainsi dire en dehors du conflit, bien qu'elles y
soient fatalement entraînées. Elles ne sont ennemies
qu'en apparence et non d'une manière essentielle.
Les races germaniques sont, en général, de bonnes po-
pulations et ont de très-grandes qualités qui manquent
jusqu'à un certain point aux races latines, mais ces der-
nières ont en retour un esprit de sociabilité et d'initiative
qui manque aux races germaniques, et elles sont destinées
à se compléter mutuellement les unes par les autres.
VII
Ce qui trompe et aveugle la Prusse en ce moment, si
bien renseignée cependant sur toutes choses par une
étude attentive et un espionnage habilement organisé
(qui montre ce qu'il faut penser d'elle), c'est qu'elle prend
le parti bonapartiste en France pour la France elle-
même, et en effet on pouvait s'y tromper, grâce à une
immense mise en scène ; mais ce parti n'est qu'à la surface,
comme la lie sur du vin troublé. La véritable France
est là comme un lac recouvert aujourd'hui de mousse et
d'herbes parasites, et sur lequel il serait imprudent de
vouloir marcher. C'est donc à tort que la Prusse accuse
la France d'avoir voulu la guerre : cela n'est pas exact.
Il est seulement vrai que c'est la fausse France, c'est-à-
— 11 —
dire le parti bonapartiste qui y poussait et excitait au
chauvinisme; c'est celle fausse France qui l'a déclarée,
mais non la véritable, qui n'a pas cependant au fond de
son âme, il faut bien le reconnaître, beaucoup de sym-
pathie pour la Prusse, et il est douteux que le monde
civilisé ait pour elle une grande estime.
La guerre que fait aujourd'hui la Prusse à la France
avec une inutile barbarie, après avoir renversé celui qui
en était l'auteur, a perdu sa raison d'être : elle est deve-
nue fausse et illogique, ignoble même, et l'expérience
de ce siècle seulement montre que toute guerre fausse
et injuste entraîne inévitablement la chute de celui qui
la poursuit. C'est une guerre de vandalisme que la reli-
gion et la civilisation réprouvent, qui n'a plus de justi-
fication possible dans la conscience humaine, et à laquelle
il est du devoir et de l'honneur de la France de résister
jusqu'à la dernière extrémité, dut-elle glorieusement
succomber pour un certain temps. Mais si la Prusse
venait malheureusement à faire la conquête de la France,
(et il faut bien espérer que non) cela hâterait très-proba-
blement sa propre ruine. C'est au moins ce qu'il y aurait
de consolant.
VIII
Il nous a paru nécessaire d'entrer dans ces considéra-
tions générales pour se faire une juste idée de la situa-
tion où nous sommes, comme puissance européenne,
mais il ne nous paraît pas utile de les pousser plus loin.
Nous ajouterons seulement qu'il est profondément re-
grettable qu'il faille, pour sortir de cette déplorable situa-
lion, avoir recours au suffrage universel tel qu'il est or-
2
— 12 —
ganisé aujourd'hui, puisque c'est lui, par sa complicité,
son ineptie et son manque de dignité, qui a conduit la
France dans le précipice où elle se trouve, et qui ne tendait
qu'à la faire mépriser. Il est fâcheux qu'on n'ait pas pu le
remplacer par quelque méthode plus rationnelle et plus
juste, analogue, par exemple, à celle suivie pour la for-
mation des juris et des tribunaux consulaires, ou bien un
suffrage à deux degrés, car il est difficile d'espérer que
le suffrage universel actuel puisse réparer le mal qu'il
a fait, et que l'Europe puisse se rallier à ce faux sys-
tème.
Cependant il n'y a pas lieu de désespérer, et quoique
la France ait pu mériter le châtiment qu'elle subit en ce
moment, et qui lui est infligé pour son salut sans doute,
nous devons croire que le faux Dieu dés Prussiens ne
triomphera pas du Dieu des chrétiens.
Tours, le 8 octobre 1870.
REQUÊTE
ADRESSÉE
A LEURS EXCELLENCES LES AMBASSADEURS
D'ANGLETERRE ET DE RUSSIE
EN CE MOMENT A TOURS
LE 28 OCTOBRE 1870
REQUÊTE
ADRESSÉE
A LEURS EXCELLENCES LES AMBASSADEURS
D'ANGLETERRE ET DE RUSSIE
EN CE MOMENT A TOURS
LE 28 CTOBRE 1870
EXCELLENCES,
Je ne suis rien dans ce monde, si ce n'est un homme
comme un autre ayant droit de résidence sur cette terre,
et cependant je viens vous demander la permission de
vous exposer quelques considérations générales sur la
crise suprême que la France traverse en ce moment, et
dans laquelle l'Europe entière ne peut manquer de se
trouver sérieusement engagée : par conséquent l'Angle-
terre et la Russie elles-mêmes. Ces considérations me
paraissent avoir de l'importance, mais je ne sais si elles
auront sur vous quelqu'influence et produiront l'effet que
j'ambitionne ; si même vous daignerez en prendre Con-
naissance, ce qui me paraît incertain, par la raison
qu'elles n'émanent pas d'un personnage assez haut placé
pour attirer votre attention, qui déjà probablement a dû
être éveillée par plus d'un observateur attentif, plus en
position que moi de se faire écouter, et par vos propres
réflexions sans doute sur la gravité des événements. Mais
il est des moments émouvants dans la vie des nations ou
tout homme quel qu'il soit a un devoir à accomplir envers
ses semblables. Je remplis ici le mien aussi bien qu'il
— 2 —
m'est donné de le faire et que les circonstances me le per-
mettent. C'est là ma seule excuse que vos Excellences
voudront bien j'espère admettre. Cela dit, je m'explique.
I.
Les puissances monarchiquis de l'Europe-, par leur
aveugle neutralité, sont en train de commettre une faute
qui va devenir bientôt irréparable, si elles la laissent se
consommer, et qu'elles regretteront amèrement, mais en
vain, un jour qui n'est peut-être plus très éloigné. Elles
compromettent ainsi en ce moment, de la manière la plus
funeste, en le rendant odieux, le principe monarchique
même, si nécessaire pour assurer l'ordre, la sécurité
des Etats, la prospérité des nations, la liberté saine et
le développement régulier des sociétés humaines, qui
sont sur le point de tomber pour un temps qu'on ne sau-
rait préciser, dans une vaste et dangereuse anarchie que
rien ne pourra comprimer si Dieu n'y met un terme.
Anarchie qui sera la conséquence fatale de la conduite im-
politique des puissances européennes dans la crise formi-
dable où l'Europe se trouve engagée depuis long temps,
qui ne fait que s'aggraver, et où elle est menacée elle-
même de se perdre. Car la France, aujourd'hui envahie
dans une proportion que rien ne justifie, est une des co-
lonnes de l'édifice européen, sinon une pierre d'angle,
et celui qui la renversera, comme un autre Samson, fera
écrouler l'édifice sur sa tête, au risque d'être enseveli
lui-même sous ses ruines; mais l'édifice n'en sera pas
moins renversé. Et vouloir arracher d'une partie de cet
édifice quelques assises nécessaires à sa solidité, c'est
toujours l'affaiblir au lieu de le consolider, et retarder
— 3 —
seulement sa chute, si ceux qui l'habitent ne parviennent
à la prévenir par quelque effort héroïque entraînant tou-
jours de nouveaux et sanglants conflits.
C'est donc une malheureuse imprudence de la part des
grandes puissances européennes, même une coupable in-
différence, de laisser se continuer une guerre qu'elles peu-
vent arrêter si elles le veulent, et qu'elles pouvaient même
empêcher, bien que l'Angleterre ait fait pour la conjurer
tout ce qui lui était possible dans ses efforts isolés.
Guerre fatale sans doute ; mais aujourd'hui barbare et
ignoble, ayant perdu sa raison d'être, et étant devenue
fausse et illogique depuis la chute de l'Empire français,
que rien ne saurait plus relever, et dont il ne devait être
que l'objectif. Car c'était bien l'Empire seul, c'est-à-dire
la fausse France, (que la Prusse avait peut être le droit de
mépriser) qui faisait la guerre, et qui l'avait déclarée sous
sa responsabilité, mais non la France véritable, que l'Em-
pire et le parti bonapartiste s'efforçaient de masquer de
leur mieux, mais qui était loin de la vouloir, et même de
s'y attendre, comme étant tout à lait en dehors de ses
intentions, de ses besoins et de ses aspirations. Elle n'y
était même pas sérieusement préparée, malgré la comédie
jouée par le second Empire pour le faire croire, et lâcher
de la rendre populaire au moyen de manoeuvres qui lui
étaient familières. Ce qui n'avait pas d'autre raison poul-
ie chef de cet empire que de cacher la honte de son ori-
gine et de sa domination, et de se donner par la guerre, à
l'imitation du premier, un prestige qu'il jugeait nécessaire
pour consolider et transmettre un pouvoir qui ne pouvait
reposer sur son honorabilité, ni sur l'estime publique,
pouvoir qui déclinait de jour en jour visiblement; et en
même temps pour occuper une armée qu'on n'osait laisser
inactive, et qui était sa principale base d'opération. Tan-
dis que la Prusse, au contraire, était fortement préparée
de longue main à la guerre, et la désirait évidemment,
— 4 —
car la France, à tort ou à raison, l'inquiétait dans ses
iniques envahissements, bien que depuis la paix de 1815
elle n'ait jamais fait aucun mal à l'Allemagne, déduction
faite de l'Autriche, ni même à la Prusse qu'elle n'a point
entravée, malheureusement. Elle cherchait en consé-
quence à faire tomber l'Empire, qu'elle prenait pour la
France, (on pouvait, il est vrai, s'y tromper, mais il im-
porte aujourd'hui d'en faire la distinction) dans le piége
qu'elle lui tendait depuis longtemps, conformément au
génie particulier des hommes qui gouvernent cette nation
teutonique et tudesque, faute d'avoir su s'entendre avec
eux dans un but commun de spoliation, et où ils l'ont
amené très-adroitement, il faut bien le reconnaître,
grâce à la prodigieuse vanité et à l'excessive incapacité
politique de l'homme qui gouvernait cet empire en maître,
et que la vraie France avait eu non-seulement le tort, mais
la coupable faiblesse de supporter, croyant qu'il était une
garantie de la paix européenne et une digue contre les
révolutions qu'elle redoutait, tout en les rendant inévita-
bles, par l'immense vide moral qui s'opérait dans son
sein, sous l'apparence d'une fausse prospérité. La Prusse
employait ainsi envers l'empire français la même politi-
que, profondément machiavélique et violente, dont elle
n'avait pas craint de se servir envers l'Allemagne elle-
même et l'empire d'Autriche, car la Prusse, il faut bien
le dire, n'est pas autre chose au fond que la dynastie
napoléonienne et le parti bonapartiste de l'Allemagne,
avec celte différence qu'ils auront vécu plus longtemps.
II
Mais la France véritable, pas plus que l'Allemagne,
sous le nom de laquelle la Prusse se dissimule aujour-
— 5 —
d'hui, ne voulaient la guerre, et ces deux nations y ont
été seulement fatalement entraînées. Cette guerre, sous
la conduite de la Prusse restée barbare, est devenue une
guerre de conquête sauvage et un brigandage organisé
qui est d'un autre âge ; guerre pleine de mauvaise foi et de
déloyauté, que l'Europe a certainement le plus grand tort
de tolérer, bien que la Prusse, ainsi qu'elle le mérite, en
sera un jour châtiée.inévitablement, car elle semble déjà
frappée de cet aveuglement précurseur d'une décadence
prochaine, mais qui fait néanmoins reculer la civilisa-
tion d'un grand nombre de siècles, et la reporte jusqu'au
bas-empire, en effaçant d'un seul coup tout le christia-
nisme. Car le roi de Prusse qui déclarait ne vouloir pas
faire la guerre à la France, mais à l'Empereur et à son
armée seulement, se comporte en véritable conquérant
païen, comme un de ces Césars ressuscité du monde an-
tique, et que la mort aurait oublié en chemin ou laissé
tomber en route, traitant les peuples non-seulement en
pays conquis, mais en sujets révoltés. Imitant en cela le
premier Bonaparte, que la France, pour son malheur,
s'est trouvée dans la nécessité de glorifier pour ne pas
avoir à en rougir. Celte guerre enfin, qu'on ne saurait
trop flétrir, ressemble beaucoup, sauf la provocation in-
sensée qui l'a fait éclater, à la guerre infâme que le pre-
mier empire, frappé de vertige, fit naguère à l'Espagne
qui eut la gloire de s'en délivrer, et de la rendre vaine et
fatale à l'ennemi. Il y a tout lieu d'espérer qu'elle aura
en France la même issue. Et c'est à se demander si le roi
Guillaume 1er, mu par une ambition pleine d'orgueil
dans un âge avancé, n'est pas, comme le premier Bona-
parte, atteint d'aliénation mentale. Nouvel Attila four-
voyé, mené par un Richelieu de mélodrame.
Oui ! guerre abominable, on ne saurait trop le répéter,
qui.déshonore l'Europe et qui fera justement exécrer le
nom prussien dans le monde entier, à ce point que la qua-
— 6 —
lification de prussien donnée au plus Vil coquin sera pour
lui un outrage.
III.
Il est à propos de lé dire ici, car il importé d'examiner
la situation sur toutes ses faces, bien que sommairement,
et principalement au point de vue de l'ordre moral, au-
quel il convient de se placer presque exclusivement, car
il est appelé à dominer toute la question européenne qui
ne saurait se borner à la France et à la Prusse seulement :
La Prusse est une fausse puissance, qui n'a jamais fait
la guerre pour remplir une mission civilisatrice, mais
uniquement pour exercer une industrie spoliatrice et lu-
crative, destructive des nationalités européennes qui
vivaient de leur autonomie. C'est un arbre parasite et
sauvage dont le fruit est amer et l'ombrage malsain, que
l'Europe sera obligée d'arracher, car il n'est pas à espérer
qu'il puisse être greffé. Tout dénote que la dynastie qui
règne sur cette puissance, et dérivant bien en ligne
droite du célèbre Frédéric-le-Grand, est profondément
athée et matérialiste, n'invoquant Dieu hypocritement
qu'à titre de dieu lare et de fétiche, qu'elle n'hésiterait
pas à briser comme une vaine idole , s'il pouvait contra-
rier ses convoitises et ses appétits, ou lui susciter quel-
que remords. Ne l'adorant en définitive, que sous béné-
fice d'inventaire. Et bien que l'Europe tende visiblement
à l'unité politique et à une modification considérable dans
ses institutions, modification dont elle ne peut tarder
longtemps à comprendre le sens, la Prusse ne saurait en
être le centre de gravité et la représenter, attendu qu'elle
est fondée principalement sur un élément qui n'est plus
développable que par la conquête brutale et anti-sociale
— 7 —
qui a fait son temps, quoique l'Allemagne paraisse des-
tinée, par sa position, à devenir le centre de cette unité.
Mais il lui faudra quelque temps pour se relever de la
honte de la domination prussienne. Et il ne lui manque-
rait plus, pour comble d'humiliation , que de voir le roi
de Prusse se déclarer, de sa propre autorité, empereur
d'Allemagne, comme il semble sournoisement y préluder.
Cependant, il faut bien reconnaître que la Prusse, par
sa guerre au second empire français, pour se venger sans
doute du premier, malgré un compte réglé depuis long-
temps, a rempli aveuglément, sans le vouloir même,
et comme simple instrument, qui ne sera sans doute plus
nécessaire, une mission providentielle qui consistait à
délivrer la France, et même le monde, de la funeste
dynastie napoléonienne, qui n'était pas autre chose, en
réalité, qu'un corps étranger introduit par la violence des
révolutions dans les chairs de la France qu'il corrompait,
et à laquelle il communiquait une grave maladie, qu'une
fièvre tantôt continue, tantôt intermittente décelait d'une
manière certaine, mais qui tendait à en sortir. La Prusse
a été l'opérateur par ce qu'on pourrait appeler le coup
de bistouri donné à Sedan, mais son succès brillant
l'éblouit, sans pouvoir le comprendre, au point d'en être
aveuglée, et de ne plus savoir ce qu'elle fait, ni où elle
va, au risque de se heurter elle-même à une catastrophe
en touchant sur un écueil qu'elle n'aperçoit pas en ce
moment, car la Prusse se trompe si elle croit que son
dieu païen triomphera du dieu des chrétiens.
Cette manière d'envisager la question que les événe-
ments soulèvent, paraîtra sans doute étrange et de pure
imagination ; mais peu importe : le moment n'est pas
venu encore où elle se vérifiera, et il serait superflu de
dire ici les raisons qui expliqueraient cette prévision,
qu'on pourra considérer, si l'on veut, comme un pro-
nostic.
— 8 —
Toutefois, les puissances monarchiques de l'Europe,
en permettant la continuation d'une guerre inutile et
dévastatrice qu'elles peuvent maintenant arrêter par une
intervention militaire au besoin , si l'intervention diplo-
matique ne suffit pas, auront un jour, si elles s'en
abstiennent, à comparaître devant le tribunal de l'opinion
publique qu'elles voudraient en vain récuser, et où elles
seront citées : elles y seront jugées avec une sévérité qui
pourrait avoir pour elles des conséquences très-graves.
Elles ne pourront pas prétendre au moins qu'elles repré-
sentent la civilisation chrétienne, car la civilisation qu'elles
représenteront alors, ne sera pas autre chose au fond
qu'une exploitation de l'espèce humaine et une sorte
d'anthropophagie déguisée et perfectionnée par de nou-
velles formes qu'elles défendront, contre tout honneur
et toute moralité, sous le nom de civilisation conserva-
trice; mais elles ne pourront pas empêcher une explo-
sion de la conscience humaine soulevée par le christia-
nisme dont la France, malgré ses malheurs, et même
ses crimes, il ne faut pas craindre de les avouer, sera
probablement encore l'instrument ; car Dieu lui fera
miséricorde et ne lui retirera pas sa protection, parce
qu'il a encore besoin d'elle, comme nation motrice, pour
conduire le monde à ses destinées. Et l'on ne voit pas
d'ailleurs quelle est la puissance en Europe qui pourrait
la suppléer, et se dire plus chrétienne qu'elle. Au surplus
tout porte à croire que la phase que l'Europe traverse en
ce moment est le prélude de l'avènement du christia-
nisme, qui n'a jusqu'à présent été que militant.
IV.
Deux grandes puissances en Europe peuvent aujour-
d'hui arrêter une lutte sanglante et barbare, qui ne tend
— 9 —
à rien moins qu'à l'extermination. Ce sont l'Angleterre et
la Russie, et en ne le faisant pas elles manquent assuré-
ment à leurs devoirs envers les hommes et envers Dieu
lui-même, et il ne laissera pas cette trahison impunie.
Il faut au moins le croire fermement, au risque de faire
sourire ces puissances, si cet écrit arrive jamais jusqu'à
elles.
Sans aucun doute la France a mérité un châtiment
pour ses forfaits depuis qu'elle est entrée en révolution,
puisqu'elle le subit (preuve qu'ils n'étaient pas encore
expiés ), et par sa déplorable complicité avec le gouver-
nement du second empire, dont l'établissement n'était,
comme le premier, fondé que sur un attentat contre la
souveraineté d'une nation, discutable peut-être, mais
dont la vie n'était point en danger; souveraineté qu'il
déclarait reconnaître, et dont il avait l'impudence de se
dire dérivé, à l'aide d'un prétendu suffrage universel
pratiqué dans des conditions qui le rendaient nul de
plein droit et même dérisoire. Mais ce châtiment, si
mérité qu'il soit, doit être appliqué d'une manière chré-
tienne, et non d'une manière sauvage par une puissance
européenne qui a la prétention, on ne sait de quel droit
légitime, de s'en faire l'instrument à titre de grand jus-
ticier. Car en admettant même que sous le premier
empire les armées impériales se soient comportées, dans
leurs conquêtes éphémères, d'une façon extrêmement
condamnable, ce qui est vrai, ce n'est pas une raison
suffisante pour en rendre aujourd'hui indûment toute la
France responsable, ni rendre le mal pour le mal, car
l'équité, et surtout l'Évangile que la Prusse semble ad-
mettre, au moins en apparence, le défendent formelle-
ment. Ce mal, au surplus, a été expié par deux invasions
successives auxquelles cette même puissance a concouru
d'une manière notable. D'ailleurs les puissances euro-
péennes ont participé à cette complicité de la France à
— 10 —
l'égard du second empire, en reconnaissant: elles-mêmes
un gouvernement qui n'avait pas la moindre base morale,
qu'elles n'auraient jamais dû reconnaître, comme étant
formellement contraire aux traités conclus dans des cir-
constances solennelles, et qui. interdisaient à jamais le
rétablissement en France d'une fausse dynastie, dont le
fondateur, doublement usurpateur, n'avait jamais su faire
autre chose que répandre des, flots de sang humain.
Beaucoup des principaux souverains de l'Europe ont
même poussé la bassesse, il faut bien le dire, jusqu'à se
faire les hôtes d'un empereur qui n'était; au fond qu'un
aventurier de profession, un conspirateur émérite et un
chevalier d'industrie, dont la véritable place était dans
une prison d'état par égard pour le nom qu'il portait plus
ou moins légitimement, et que la France avait encensé.
V.
La Prusse, et non pas l'Allemagne précisément, au nom
de laquelle elle s'est arrogé le droit de parler, par la force
des armes, veut prendre, dit-elle, des garanties contre le
caractère belliqueux, turbulent, vaniteux et aventureux
des Français, quoiqu'il n'appartienne guère à la Prusse de
le lui reprocher ; mais ce,caractère a beaucoup changé de-
puis la chute du premier empire. Les Français ont même
beaucoup perdu de leurs moeurs et de leurs vertus guer-
rières, que l'invasion seule pouvait réveiller, et ce n'est
pas la chute du second qui pourrait les ranimer si rien
n'y donne lieu et ne justifie une revendication légitime
contre l'injustice et l'abus de la force, c'est-à-dire contre
l'ennemi, car, dit une loi qui n'est pas nouvelle, contre
l'ennemi la revendication est éternelle. Dans, tous les cas
— 11 —
ces garanties ne sauraient être purement arbitraires,
léonines et dépourvues de toute base équitable, ni pri-
vées de toute limite et de tout équilibre, et il ne faut pas
oublier que la France, comme grande nation, remplit sa
mission providentielle dans le monde pour le moins au-
tant que toute autre nation, et qu'elle a toujours contri-
bué, sauf quelques exceptions peu importantes, pour une
large part dans le mouvement de perfectionnement et de
civilisalion du monde entier, qu'aucune puissance n'a le
droit d'entraver, bien que cette nation (et ce n'est pas la
seule), laisse assurément beaucoup à désirer, et que son
niveau moral ait baissé sensiblement pendant le siècle que
nous traversons ; mais cela tient uniquement au malheu-
reux désordre de ses révolutions, et au passage de la dy-
nastie napoléonienne à travers ses organes, quoique le
premier Napoléon ait pu accomplir (sans le savoir, et
comme une brute qu'il était), une action providentielle de
fusion européenne dont il avait comme la fascination,
mais dont il n'y a pas lieu de lui tenir aucun compte.
L'Angleterre et la Russie ont lutté courageusement
contre le premier empire qu'elles ont contribué puissam-
ment à renverser. Elles n'auraient pas dû, sans doute,
s'associer au second, mais c'est un devoir aujourd'hui
pour elles, et même une nécessité, de se jeter au milieu
des combattants et d'arrêter la lutte; elles le peuvent
certainement, dussent-elles y apparaître en armes. Si
elles ne le font pas, elles en seront certainement punies
d'une manière quelconque, car soit que la France triom-
phe ou qu'elle soit subjuguée, les conséquences pour
l'Angleterre et la Russie seront toujours les mêmes. Il
ne s'agit pas assurément ici de faire appel à leur huma-
nité , ni à leur philantropie, mais seulement aux intérêts
généraux de l'Europe , dans lesquels les leurs se trouvent
impliqués de la manière la plus formelle. Et si l'Angle-
terre et la Russie n'arrêtaient pas la Prusse dans ses dé-
3
— 12 —
bordements, elle deviendrait, pour elles une puissance
plus redoutable que le premier empire français qu'il a
fallu abattre, et il est plus que temps de la faire rentrer
dans son lit dont elle n'aurait jamais du sortir, et de l'en-
diguer fortement.
La Russie, n'a pas, dans son intervention, des intérêts
précisément de même nature que ceux de l'Angleterre,
mais ils ne sont, pas moins grands, car bien qu'elle puisse
trouver à la prépondérance de la Prusse des compensa-
lions en Orient, de même que l'Angleterre pourrait en
trouver en Egypte, ce ne serait certainement pas là une
solution de la question européenne soulevée par les évé-
nements et les exigences de la civilisation moderne. Elle
repose sur un tout autre ordre d'idées qui sont en ce
moment à l'état latent, et auxquelles il faudra bientôt
faire place. La Russie et l'Angleterre ne sauraient d'ail-
leurs admettre la domination exclusive des races germa-
niques sur les races slaves et latines, ni s'exposer à ce que
ces dernières soient subjuguées, à la faveur d'une rupture
de l'équilibre européen, au profit de la Prusse, l'Autriche
étant déjà soumise et paraissant résignée autant qu'on
peut en juger, et les races slaves et latines très-désorga-
nisées, ou au moins fortement ébranlées, mais qu'il
importe de remettre en bon ordre.
VI.
Tout semble donc démontrer de la manière la plus
palpable que la mission de l'Angleterre et de la Russie,
même leur devoir, autant que leurs intérêts dans la crise
redoutable que l'Europe traverse est : premièrement, et
avant tout, de faire sommation au roi de Prusse d'avoir
— 13 —
à quitter intégralement le territoire français, attendu que
la guerre engagée entre l'Empire et la Prusse n'était pas
autre chose au fond qu'un duel entre deux spadassins,
duel qui devait cesser par la mort politique de l'un des
combattants qui a rendu les armes ; et que poursuivre
aujourd'hui cette guerre contre la France qui ne l'a
point suscitée, c'est la faire dégénérer en tentative d'as-
sassinat, et dès-lors l'armée prussienne n'est plus une
armée régulière, mais une armée de bandits de la plus
dangereuse espèce, que l'Europe ne saurait tolérer sans
s'exposer à ses incursions et à ses déprédations, et à la-
quelle il ne saurait être dû aucune indemnité.
Et, secondement, de convoquer, d'imposer même, s'il le
faut, la réunion d'un congrès général des diverses puis-
sances européennes, constitué en tribunal arbitral (sauf
la Prusse et la France peut-être, si ce n'est comme défen-
deurs, car il est difficile qu'elles soient en même temps
juges et parties), à l'effet : 1° de régler les différends et de
résoudre les questions soulevées par la guerre actuelle;
et 2° de procéder au remaniement de la carte d'Europe
établie par les traités de 1815, que la funeste ambition du
roi de Prusse et la présomptueuse imbécillité de l'ex-em-
pereur des français ont déchirée, ce qui fournit au
congrès une base de discussion acceptable. En ce qui
concerne la France particulièrement, il sera facile de re-
connaître que loin de la diminuer il faut au contraire
l'agrandir, attendu que l'équilibre de l'Europe l'exige, et
que ce serait vainement qu'on voudrait la réduire.
Quant à la forme républicaine que le gouvernement de
la défense nationale a dû prendre par nécessité, il n'y a
pas lieu de s'en préoccuper, ni de s'en inquiéter, par la rai-
son péremptoire que l'Europe, y compris la France, ne la
comporte pas, si ce n'est dans une faible proportion, ce
qui pourrait se démontrer si cela était nécessaire, et
qu'elle ne pourrait s'établir transitoirement, par les
— 14 —
fautes des gouvernants des divers états, que pour renver-
ser des monarques indignes de porter le sceptre.
Mais il ne faut pas se dissimuler que les monarchies ac-
tuelles ont le plus grand besoin de perfectionner leurs
formes et leurs institutions en s'établissant sur des bases
plus larges et plus solides, en multipliant leurs points
d'appui qui ne sauraient plus reposer uniquement sur le
glaive.
C'est pour le moment, Excellences, tout ce que j'ai à
vous dire.
J'ai l'honneur d'être etc.
DE LA
CRISE INDUSTRIELLE, COMMERCIALE ET FINANCIÈRE
RÉSULTANT DE LA GUERRE FAITE A LA FRANCE
PAR LA PRUSSE
ET DES MOYENS D'Y FAIRE FACE OU DE L'ATTÉNUER.
ADRESSE
A LA DELEGATION DU GOUVERNEMENT DE LA
DEFENSE NATIONALE A TOURS.
TOURS, 4 NOVEMBRE 1870.
Aux grands maux
les grands remèdes.
Prov. pop.
A MONSIEUR LÉON GAMBETTA,
PRINCIPAL MINISTRE DE LA DÉLÉGATION DU GOUVERNEMENT
DE LA DÉFENSE NATIONALE A TOURS.
MONSIEUR LE MINISTRE,
Dans la crise suprême que la France traverse en ce
moment, où une puissance ennemie attente à sa vie, par
suite de la provocation insensée d'un Gouvernement cri-
minel tombé par son incurie, son aveuglement et sa
lâcheté, sous le mépris du monde entier, et qui ne se
relèvera jamais de sa honteuse chute (du moins, il faut
bien l'espérer), car la nation ne pourrait plus, sans mettre
le comble à son déshonneur et à son ignominie, subir sa
domination immorale et dégradante qu'elle n'aurait jamais
dû accepter, et dont elle se trouve malheureusement au-
jourd'hui justement punie, mais non encore abattue ni
découragée. Elle sortira sans doute de sa détresse et de
son abaissement momentané, si elle sait racheter sa faute
et placer sa confiance dans le Dieu des armées, en mé-
ritant sa protection par sa résolution et sa constance, et
en l'invoquant en toute sincérité, car c'est lui qui veille
sur la destinée des peuples qui l'honorent, qui leur ap-
prend à vivre avec dignité et à mourir avec gloire ; qui
leur inspire enfin le noble orgueil de paraître devant lui
sans avoir à rougir et à baisser les yeux. Il est bien cer-
tain que sans sa foi religieuse, l'Espagne, dans une si-
tuation analogue à celle où nous sommes, n'aurait jamais
— 2 —
triomphé de l'odieuse invasion des armées du premier
empire de funeste mémoire, et l'on ne saurait faire la
guerre sainte au nom de l'athéisme. Une guerre seule-
ment patriotique ne saurait aujourd'hui suffire. J'espère,
citoyen Ministre, que vous ne serez point scandalisé de
cet exorde.
Dans cette crise douloureuse, disons-nous, tout homme,
si peu qu'il soit, doit concourir, autant qu'il est en lui, à
retirer sa patrie de l'abîme dans lequel le second empire
l'a précipitée, et vous êtes le premier à faire appel à tous
les dévouements et à toutes les lumières.
I.
Gela posé, je viens vous demander la permission dé
vous présenter quelques considérations sur la situation
très-difficile et très-dangereuse faite, dans les circons-
tances actuelles, à l'industrie, au commerce, au travail
des classes ouvrières et au régime financier, par la néces-
sité de la défense nationale, et par la suspension des
transactions de toute nature dans une proportion déjà
considérable, qui arrête la création des richesses sociales
d'une manière inquiétante assurément. L'hiver dans
lequel nous entrons va sans nul doute devenir très-pé-
nible à passer, surtout après une année de sécheresse
exceptionnelle, qui a porté une atteinte notable aux pro-
duits de la terre. Il est donc urgent d'aviser et de cher-
cher promptement les moyens d'atténuer cette crise
redoutable, si ce n'est de lui faire complètement face,
car il y à péril en la demeure. Ces moyens existent heu-
reusement. Toutefois, le présent ne saurait les fournir
suffisamment, et il faut nécessairement les prélever sur
— 3 —
l'avenir, par anticipation, jusqu'à ce que la nation puisse
se relever.
Le Gouvernement de Tours a déjà ouvert la voie des
emprunts; mais la difficulté est qu'ils soient couverts (en
les supposant suffisamment réguliers), et ce moyen sera
même bientôtinsuffisant, sinon impraticable, ou difficile
à renouveler, malgré le taux onéreux auquel ils sont
émis. Il a autorisé en outre beaucoup de départements,
de villes et de communes à emprunter des sommes plus
ou moins fortes, mais la difficulté sera toujours la même,
et l'on ne voit pas trop comment l'emprunt de 750 mil-
lions, émis à Paris au début de la guerre, dont quatre cin-
quièmes restent encore à payer, pourra être effectué dans
les circonstances où nous sommes. Car, indépendam-
ment de la crainte extrême des capitaux à s'exposer,
même à se montrer, et dont le mouvement va inévita-
blement se trouver paralysé, les moyens matériels même
vont manquer, par la raison très-simple que l'argent
manquant dans les caisses de l'État, dans celles des dé-
partements, des villes et des communes, puisqu'elles
cherchent à s'en procurer, il ne peut se trouver que dans
les coffres ou dans les poches des particuliers, c'est-à-
dire des contribuables. Or, les fermages, les loyers, les
intérêts des capitaux engagés dans les nombreuses entre-
prises industrielles et commerciales, ne seront point ou
seront très-peu payés, car déjà ils ne s'effectuent que
d'une manière très-restreinte ; en telle sorte que pour
tout le monde, même pour les classes riches ou aisées, la
vie va devenir de plus en plus difficile et précaire. D'où
il suit que ces dernières se désaisiront de moins en moins
de leurs ressources acquises pour des placements qu'elles
n'ont pas besoin de faire, ou qui n'offriraient pas toute
sécurité, et sans savoir quelles pourront être leurs rentrées,
si même elles peuvent y compter; ce que la délégation du
Gouvernement de la défense nationale n'ignore pas sans
— 4 —
doute, puisque, dès le début, elle s'adresse à l'étranger,
en lui offrant l'appât d'intérêts très-élevés. On sera même
fort embarrassé de payer les impôts et les contributions
que le Gouvernement ne peut manquer d'exiger pour les
nécessités si impérieuses de son service, sans compter les
nombreux faux frais occasionnés aux départements, aux
villes, aux communes et aux particuliers mêmes, pour les
fournitures, équipements militaires et secours de toute
nature et de toute espèce aux gens privés de toutes res-
sources. D'autre part, beaucoup de déparlements envahis
vont faire défaut, et dans ceux encore libres, on ne
pourra sans doute pas, comme l'ennemi, frapper des
contributions de guerre. On dit bien qu'il y a en France
pour quatre à cinq milliards de numéraire, mais c'est
le tout de les faire circuler et de savoir même où les
trouver.
II.
Dans ces conjonctures difficiles, les mesures financières
que prend le Gouvernement de la défense nationale sont
non-seulement très-insuffisantes, en les supposant même
réalisables, mais elles sont précisément en sens inverse
de celles qu'il faudrait employer : c'est-à-dire qu'elles
ont pour effet de miner la position des départements, des
villes, des communes et des particuliers (déjà fort em-
barrassée) par des emprunts, des impôts et des réquisi-
tions qui font supposer très-induement à l'ennemi que
la France a des richesses inépuisables, dans lesquelles il
croira pouvoir puiser lui-même abondamment, afin qu'on
ne puisse les utiliser contre lui ; c'est, par conséquent,
présenter là France sous une situation fausse, qui ne sert
qu'à tromper et à se faire illusion; mais cette situation;
— 5 —
fut-elle vraie, que ce ne serait pas le cas de la divulguer.
C'est ainsi qu'à un précédent emprunt de 450 millions
émis sous le Gouvernement déchu, les souscriptions se
sont élevées à 15 milliards, c'est-à-dire à plus de trois
fois le capital monétaire existant en France ce qui don-
nait à penser au vulgaire que la nation possédait des
richesses absolument incalculables.
Or le Gouvernement au lieu d'emprunter, disons-nous,
c'est lui, au contraire, qui devrait venir en aide à ces
mêmes départements, villes, communes et particuliers,
et leur PRÊTER ce qui peut leur être nécessaire, en faisant
de l'argent avec du papier, non pas avec des assignats,
comme sous la première République, qu'on pourra se
dispenser d'imiter, au moins sur ce point, mais d'une
manière beaucoup mieux entendue et beaucoup mieux
ordonnée, qui n'impliquera pas nécessairement la ban-
queroute ; c'est-à-dire que l'Etat doit emprunter sur
l'avenir, ou l'escompter sous une forme qui n'exige pas
en ce moment de versements en espèces. Ce qui revient
à reporter l'emprunt à une époque plus prospère, d'une
manière analogue aux bons du trésor, mais sans intérêts,
ou d'une manière analogue aux moyens employés par les
États-Unis d'Amérique dans leur guerre de la sécession.
C'est-à-dire encore que l'État, au moyen d'une combinaison
transitoire, reposant sur le crédit, deviendrait créancier
au lieu d'être débiteur, et serait remboursé de ses avances
dans des délais et des proportions à fixer, avec ses pro-
pres valeurs reprises au pair.
Ainsi, la Banque de France, avec un capital espèces de
moins de 200 millions, fait une circulation de 2 milliards
et demi (qui pourrait être encore plus forte) et prête, ou
peut prêter sur dépôt de titres, et escompter des valeurs
commerciales avec son papier, ce qui est une manière de
transformer, de mobiliser ces titres et ces valeurs, et de
les faire circuler. Le Crédit Foncier, avec un capital ré-
— 6 —
duit, prête sur les propriétés urbaines et territoriales. Le
Mont-de-Piété prête sur nantissement, en espèces il est
vrai, mais tous ces prêts pourraient être également faits
en billets de banque (ce qui arrive sans doute fréquem-
ment) ou en billets d'État, c'est-à-dire en papier ayant
cours aussi bien qu'en espèces, sauf à inspirer la con-
fiance nécessaire.
Il s'agit donc, aujourd'hui, de combiner ces trois modes
de circulation et de crédit à la fois, car la France, dans
son intégralité, est bien plus solvable et offre bien autre-
ment de garanties de tous genres que ces diverses insti-
tutions, même réunies, puisque c'est la France tout en-
tière donnée en hypothèque.
III.
Le Gouvernement de la défense nationale pourrait
donc, à l'aide d'une création de billets d'État, depuis 5 fr.
jusqu'à 1,000 fr., ayant provisoirement cours forcé,
comme les billets de banque (et même comme les es-
pèces), venir en aide aux départements, aux villes, aux
communes et aux particuliers, ainsi qu'à l'industrie et
au commerce, ce qui permettrait d'alimenter le travail
sous toutes les formes, d'éviter les chômages, d'arrêter
la stagnation des affaires et de donner par conséquent aux
transactions toute l'activité que la situation comporte, en
reportant à une époque indéterminée le règlement d'un
compte qui resterait ouvert pendant toute la durée de la
guerre, et jusqu'à ce qu'il puisse être liquidé.
Par exemple, les banquiers et les industriels ont en
portefeuille, en ce moment, pour des sommes considé-
rables de valeurs commerciales inertes, dont les échéances
— 7 —
ont clé prorogées et devront l'être de plus en plus, sans
compter que les recouvrements seront encore difficiles à
effectuer, ce qui fait un capital paralysé qui arrête les
affaires Or, le Gouvernement devrait faire fonction de.
banquier général et échanger son papier contre celui
restant mort en portefeuille, lequel lui servirait de garan-
tie, sauf une certaine réduction destinée à couvrir les.
pertes. Ce serait un compte à faire. Il chargerait ensuite
la banque de France de suivre pour son compte les re-
couvrements, ce qui pourrait lui procurer quelque argent
monayé, car les payements comporteraient toujours vrai-
semblablement une partie en espèces, et ce qui permet-
trait au commerce de contracter de nouveaux engage-
ments pour reprendre ses opérations, son crédit et ses
affaires. Ainsi de l'industrie, ainsi de la propriété, ainsi
des particuliers.
C'est-à-dire qu'il faut mobiliser la richesse générale
existant sous toutes les formes et la faire circuler; car la
laisser stagnante, c'est comme si le sang de la nation
s'arrêtait dans ses artères et dans ses veines, et l'on sait,
par analogie, que la mort ne larderait pas à s'en suivre.
Ces mesures seraient assurément bien préférables au fa-
meux et maladroit impôt des 45 centimes, qui a fait un
si grand tort à la seconde République et l'a tant dis-
créditée.
La richesse immobilière et mobilière de la France est
certainement de plus de 20 milliards; il s'agit donc d'en
mobiliser une partie pour la faire circuler et faciliter les.
transactions et le mouvement général des affaires à l'in-
térieur. Il est facile de concevoir que la mobilisation, sous
forme de billets d'État, de un dixième seulement de cette,
richesse, fournirait d'immenses ressources et permettrait,
au Gouvernement, aux industriels et aux négociants de
conserver leurs espèce pour leurs transactions avec
l'étranger.
— 8 —
Lorsque l'ennemi serait expulsé du territoire, ou que
la paix serait faite, le Gouvernement français, quelle que
soit sa forme, recevrait en payement et au pair, ses va-
leurs et les retirerait de la circulation, à mesure que
cela lui serait possible, au moyen d'emprunts réguliers
faits alors dans de bonnes conditions, et de toutes les
autres ressources que fourniraient les impôts et les con-
tributions, comme l'Amérique a fait elle-même pour sa
dernière guerre. Il est bien entendu que, jusque-là, les
impôts et les contributions se payeraient partie en es-
pèces, si cela était nécessaire.
Car supposons, par exemple, que le Gouvernement
prête à la France 800 millions : son budget étant de
1,600 millions, il aurait toujours la certitude de recevoir
la moitié en espèces, et s'il devait lui-même, pour ses
besoins, payer avec son papier pour la totalité de son
budget, ou pour plus même, il pourrait toujours fixer
la quotité des impôts et contributions à verser en nu-
méraire.
IV.
On craindra sans doute que ce mode de circulation ne
soit le renouvellement des assignats de triste mémoire de
la première République, et naturellement cela mettra en
défiance de la troisième, sans compter les autres causes
qui peuvent aliéner la confiance; mais, bien que cette
mesure de crédit soit analogue à la première par sa forme
seulement, elle en diffère essentiellement par le fond, et
on pourrait l'expliquer au public de manière à le rassu-
rer et lui montrer que cette avance faite à l'avenir sera
nécessairement un jour régularisée. Car, quelle que soit
la forme de gouvernement qui pourra prévaloir, l'État ne
— 9 —
pourra pas ne pas répondre de son papier répandu dans
un grand nombre de mains intéressées à le défendre, et
ne pas le reprendre au pair, les possesseurs ayant déjà
pu se servir d'un capital circulant prêté sans intérêts, ce
qui est assurément un premier avantage qui n'est pas à
dédaigner.
Les assignats de la première République étaient hypo-
théqués sur les biens enlevés au clergé et à la noblesse,
et qui ont été vendus à vil prix, mais dont l'argent prove-
nant de ces ventes, grâce à ce qu'était alors le Gouverne-
ment, n'a même pas été appliqué au remboursement des
assignats, qui se fabriquaient en quantité formidable. Il
ne pourrait en être de même aujourd'hui : l'émission des
billets d'État se ferait pour des sommes fixées par des
lois, et, dans tous les cas, l'hypothèque de la France en-
tière vaudra toujours mieux que celle de n'importe quelles
propriétés détachées.
D'ailleurs, il est de toute nécessité, et dans l'intérêt de
tout le monde, de prendre des mesures temporaires qui
puissent sauver la France. Il y va en effet de son salut.
C'est une question de vie ou de mort pour elle, car elle
ne saurait accepter une paix qui équivaudrait à sa sup-
pression, et qui ferait d'elle une seconde Pologne ; elle
ne pourrait que la subir après avoir lutté bravement jus-
qu'à sa dernière extrémité. Dans ce cas, la domination
du roi de Prusse ne serait pas plus humiliante que celle
de Napoléon III.
V
Les détracteurs de la République actuelle, et surtout
les marchands, diront peut-être que, puisque les assi-
gnats reparaissent (quoique cela ne soit nullement exact),
— 10 -
on verra bientôt reparaître le maximum. Il est bien pos-
sible que cela soit nécessaire dans une certaine mesure,
car on ne pourra pas permettre aux distributeurs de pro-
duits et autres, parce qu'ils s'en sont faits les détenteurs,
surtout des produits de première nécessité, de profiter
des malheurs publics pour faire fortune, et il est possible
que le Gouvernement, quel qu'il soit, se trouve obligé
de se faire lui-même distributeur de produits alimen-
taires, en faisant au commerce la concurrence du bon
marché, non pas à perte, mais dans une proportion qui
pourrait être déterminée, en lui laissant seulement des
bénéfices suffisamment rémunérateurs et équitables. Le
maximum de la première République n'était assurément
pas absurde en principe, ni injuste au.fond, si ce n'est
que la forme en était détestable.
VI.
Telles sont, M. le Ministre, les idées générales et les
mesures financières que j'ai cru devoir soumettre à votre
appréciation : je les crois très-pratiques et surtout très-
urgentes pour le salut de la France, qu'elle soit en répu-
blique ou en monarchie. Mais, pour les faire accepter
plus facilement par l'opinion publique, je suis persuadé
qu'il ne faut pas trop insister sur l'établissement forcé de
la République, que le Gouvernement de la défense natio-
nale a très-bien fait néanmoins de proclamer comme re-
présentant, dans des circonstances exceptionnelles, les
intérêts combinés du corps social, et comme moyen
d'entente générale; car il fallait bien s'arrêter à une forme
saisissable, si imparfaite qu'elle soit, et qu'il faut défendre
aujourd'hui, l'élément républicain ayant d'ailleurs sa
raison d'être dans une proportion déterminée ; mais sans
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vouloir l'imposer plus tard arbitrairement et par des pro-
cédés odieux, comme ceux employés sous la première
République et que l'honneur réprouve. Il serait donc
sage, toujours en vue du succès des mesures que je pro-
pose, de ne pas trop insister sur cette forme, attendu
qu'elle ne peut être que transitoire, l'Europe, y compris
la France elle-même, ainsi que la civilisation moderne,
ne la comportent pas comme forme sociale définitive (ce
qui pourrait se démontrer avec évidence si cela était né-
cessaire), si ce n'est à titre d'exception, uniquement pour
confirmer la règle. La République, comme on l'a dit très-
bien, c'est toujours quelqu'un, et si elle a été instituée
en faveur du peuple, dans de bonnes intentions peut-
être, il est certain qu'elle n'est nullement avantageuse
aux véritables intérêts des classés populaires vivant ex-
clusivement de leur travail, si ce n'est pour quelques
économies apportées dans les frais généraux de l'admi-
nistration générale, très-utiles sans doute à réaliser. D'ail-
leurs la République a contre elle des ennemis qu'elle ne
pourra pas vaincre facilement, si même elle y parvient :
ce sont précisément les républicains pris en masse, sur-
tout les républicains furibonds et violents, plus dange-
reux pour la France que les prussiens mêmes, dont ils
imitent souvent la conduite. Il est surtout très-regret-
table de voir les républicains sincères et de bonne foi
s'allier à un condottieri étranger, qui n'est pas autre
chose, au point de vue politique, qu'un bandit de profes-
sion, violant même les lois des pays qu'il prétend servir,
et dont tout le courage a consisté, jusqu'à présent, à
se déployer contre des gens inoffensifs et désarmés, mais
qui fera probablement triste figure devant les armées
prussiennes. Et l'on est affligé de voir qu'un honnête
homme comme vous l'êtes se donne un pareil associé.
12 —
VII.
Maintenant, M. le Ministre, les mesures que je viens
de proposer ne sont pas les seules qu'on puisse prendre,
et il est bien juste que ceux qui sont responsables de la
situation désastreuse de la France en payent les frais
autant que possible. En conséquence, je crois que le
Gouvernement de la République doit mettre le séquestre
sur tous les biens des anciens membres du Sénat, de
tous les députés de l'ex-empereur, de tous les anciens
ministres, ambassadeurs, hauts fonctionnaires et hauts
magistrats qui ont servi le Gouvernement du 2 décembre,
sachant bien qu'il était faux et immoral, puisqu'il était
le résultat d'un guet-à-pens et de la conquête de la France
par l'armée française, devenue l'armée impériale. Il y
aura lieu d'en excepter toutefois ceux dont les moyens
d'existence étaient insuffisants pour vivre convenable-
ment et élever leurs familles, et qui ont été obligés de se
soumettre audit Gouvernement. On pourrait, seulement
par humanité, accorder une pension viagère suffisante
pour vivre convenablement à ceux qui seraient dépossé-
dés. Ces biens seraient déclarés propriété de l'État et
passeraient dans son domaine, pour être affectés, après
la paix, sous une forme qui serait déterminée, à la récom-
pense des hommes qui auront sauvé leur patrie au péril
de leur vie. Car, de même que Dieu récompense et punit
dans le monde visible comme dans le monde invisible
que nous n'apercevons pas du point où nous sommes
placés, de même les Gouvernements justes, équitables et
paternels doivent le représenter et tenir à honneur de
l'imiter sur cette terre, et d'être la seconde Providence
de l'humanité.
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Il serait vraiment singulier que les hommes qui sont la
cause des désastres de la France ne soient pas tenus de
les réparer dans toute l'étendue de leurs moyens, et qu'ils
soient dispensés d'indemniser les victimes des dépréda-
tions qu'ils ont occasionnées.
J'aime à espérer, Monsieur le Ministre, que les diverses
mesures de salut public et les considérations que j'ai cru
devoir vous soumettre mériteront votre attention, ainsi
que celle du Gouvernement de la République.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Tours, le 4 novembre 1870.