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LA FRANGE
L'ANGLETERRE ET LA RUSSIE
DANS
LES TEMPS ACTUELS
Paris. — lirpiimnic de T.-A. B0UBD1ER et Ce, 30, rue Mazarine,
PRÉFACE
En livrant cet écrit à l'impression dont il n'est
peut-être pas digne, je n'apprendrai rien à ceux qui,
en France ou même à l'étranger, veulent bien
suivre avec attention et bonne foi la politique exté-
rieure des grandes puissances européennes. Je suis
loin d'une telle prétention. D'un autre côté, j'aurai
peine à faire partager les idées qui / sont exprimées
à ceux qui rejettent l'évidence ou qui la dénient.
J'use donc tout simplement de la faculté qui appar-
tient au premier venu de dire sa pensée sur ce qu'il
regarde comme une vérité qui ne devrait point être
méconnue. Quelques-uns en jugeront sans doute
ainsi dans leur impartialité. Je me borne, en pré-
cisant quelques faits, à tenter de mettre à néant des
insinuations qui se produisent fréquemment au
dehors, surtout dans la presse britannique. On s'y
plaît trop souvent à prêter à la France, sans ombre
de raison, de secrètes pensées d'ambition, des vues
YI PRÉFACE.
déguisées de conquête sur le sol européen. On s'y
obstine à parler de son humeur belliqueuse, et à la
supposer prête à saisir l'instant de reculer sa fron-
tière. On prend texte de l'effectif de son armée que
l'on trouve trop considérable pour des temps de
paix, et on soutient que, sans le moindre péril, elle
pourrait donner l'exemple d'un désarmement qui
serait la preuve la plus incontestable de sa modé-
ration. On lui rappelle charitablement que les
guerres du premier Empire ne lui ont, en définitive,
rapporté que des désastres, à la suite desquels elle
s'est vue, plus que jamais, resserrée dans d'étroites
limites. C'est le thème assez usuel des journaux an-
glais.
J'ai voulu montrer l'injustice de ces soupçons.
Il paraît au moins étrange qu'à l'heure même où
les deux grandes puissances de l'Allemagne sont en-
gagées dans une guerre entreprise sans nécessité,
aprèsl'inutile invasion d'un État faible, on ait à peine,
en Angleterre, l'idée de suspecter sérieusement leurs
intentions ultérieures, alors que, sans raison, on y
prendra ombrage cfe quelque projet chimérique at-
tribué à la France. — Et quand la Russie hâte, par
des mesures où l'absurdité le dispute à la violence,
les souffrances et l'agonie de la Pologne; — quand
çlle tient concentrée en Bessarabie une armée toute
prête, suivant les événements, à envahir les prin-
PREFACE. Vil
cipautés, il est plus étrange encore que les dé-
fiances de l'Angleterre ne se portent point sur sa
politique, comme si l'on y avait oublié déjà la
guerre de Grimée, ses causes véritables, et si l'on
n'y devait point prévoir que, malgré les minutieuses
précautions du traité de'Paris, la Russie peut de
nouveau, d'un moment à l'autre, appeler l'Europe
occidentale à se mesurer contre elle dans les régions
de l'Orient !
En un mot, j'ai essayé d'établir que la paix gé-
nérale ne sera pas plus compromise par la France
que par l'Angleterre elle-même. J'ai exposé briève-
ment l'état de l'Europe. J'ai indiqué les raisons qui
font à la France un impérieux besoin de la paix,
et qui devraient suffire à la mettre à l'abri du soup-
çon. J'ai rappelé la politique ferme, prudente et
loyale de son souverain. — En rendant pleine jus-
tice aux qualités de la nation anglaise, à ses belles
institutions, à sa haute prospérité, et en faisant des
voeux sincères pour la stabilité de son alliance avec
la France, je n'ai pas dû taire les défauts de son
gouvernement vis-à-vis de l'étranger, et particu-
lièrement son esprit défiant envers cette voisine, à
laquelle il devrait s'unir étroitement, afin de ga-
rantir d'une manière sûre la durée de la paix gé-
nérale à laquelle il se montre si puissamment
intéressé.
VIII PRÉFACE.
Je me suis attaché à prouver que le péril réel
vient de la Russie; — que sa politique extérieure
dans le passé laisse présager quelle sera sa politique
future; — que, malgré ses revers en Crimée, c'est
toujours sur elle que doit se porter l'attention de
l'Europe, et surtout celle de l'ombrageuse Angle-
terre.
Mais les mots ne sont rien, les faits sont tout. Que
l'on juge donc par les faits connus quelle est. au
temps présent, celle des grandes puissances euro-
péennes sur laquelle la défiance des autres doit se
fixer.
C.-E. M*".
CHAPITRE PREMIER
EUROPE
CHAPITRE PREMIER
EUROPE
Réflexions générales surla situation actuelle des esprits en Europe.
—Des principaux événements qui occupent l'attention des puis-
sances.— Conflit Bano-AUernand, —Projet de réforme de la
Constitution fédérale germanique.— Questions Polonaise,—
Romaine, — Vénitienne, — Hongroise. — Immense essor de
l'industrie et du commerce dans ces dernières années. — Haute
importance du maintien de la paix continentale. — Aucune
des questions qui s'agitent ne doit nécessairement amener sa
rupture.
En se rendant un compte attentif de l'état des
esprits chez les principales puissances de l'Europe*
on peut avancer qu'il ne s'y révèle, au moins
ostensiblement, presque aucune trace de l'agita-
tion révolutionnaire que l'année 1848 avait jetée
sur le Continent. Non pas qu'un parti dangereux
4 CHAPITRE PREMIER.
ait renoncé à donner suite à ses espérances, et
abandonné les sinistres projets qui, suivant lui,
pourraient, parleur réussite, en hâter Y accomplis-
sement : un récent et odieux complot démontre le
contraire. Mais son existence demeure aujourd'hui
silencieuse ; et les desseins qu'on lui prête ne trou-
vent en public ni accueil ni prôneurs. Il n'est plus
question de ces utopies sociales qui, pour un mo-
ment, ont compté quelques fougueux zélateurs.
Ceux-ci ne se montrent plus nulle part; et si leurs
théories ont fait un instant, par leur séduisant
attrait, quelques prosélytes dans les masses, elles
n'apparaissent plus que comme un souvenir déjà
lointain de rêves insensés et d'une réalisation im-
possible.
I
Depuis quinze ans, la situation matérielle et
morale des populations européennes s'est, en gé-
néral, profondément modifiée. Presque partout on
a compris que les masses ne cesseront d'être dupes
de théories qui les ont leurrées, que par une large
distribution de l'instruction populaire. Seule, elle
dissipera de plus en plus leurs erreurs et leurs
EUROPE.
préjugés, les moralisera, et leur apprendra à dis-
cerner plus aisément la vérité. On s'en est occupé
activement. Mais il faut poursuivre : ce n'est là
qu'un début. Plus nombreux seront les citoyens
qui auront reçu les bienfaits de l'instruction, plus
grandes seront les chances de paix intérieure et de
prospérité durable.
Le retour de l'ordre et de la tranquillité publi-
que a fait renaître la confiance générale. Sous sa
bienfaisante influence, de grandes entreprises ont
été commencées, et sont en voie d'exécution ou
entièrement terminées ; la production générale a
pris un nouvel et vigoureux essor; les relations de
commerce entre les nations sont devenues plus
actives; une prospérité vraiment frappante s'est
répandue de toutes parts. Les classes laborieuses,
si dignes de l'intérêt des gouvernants, ont pu
se procurer un bien-être qu'elles n'avaient jamais
connu. Les deux guerres inévitables dans lesquelles
la France s'est engagée en 1854 et en 1859 pour
assurer l'équilibre Européen, et affranchir l'Italie
du joug de l'Autriche, ont été glorieusement ter-
minées, sans avoir jeté de perturbation sensible
dansles relations despeuples. En un mot, l'Europe,
en peu d'années, a pris un nouvel et heureux
6 CHAPITRE PREMIER.
aspect. Mais en présence de difficultés sérieuses et
diverses, il devient d'une haute importance que les
nations et les gouvernements consacrent tous leurs
efforts pour garantir, en ce moment, le main-
tien d'un état de paix si nécessaire à tant d'inté-
rêts.
II
Depuis quelque temps, en effet, les choses ont
pris une tournure qui a été de nature à le com-
promettre. Il faut encore espérer qu'il n'en sera
rien. Mais les événements ont créé chez les princi-
paux peuples un état d'agitation, d'anxiété ou
d'inquiétude qui s'est manifesté dans de graves
occurrences, et qui a été révélé par les principaux
organes de la presse Européenne. Des questions
de droit public ont surgi, d'une portée assez
sérieuse pour faire redouter quelque grand conflit.
C'est, en premier lieu, la question polonaise, que
laRussieatranchée en foulant aux piedsl'humanité,
le Droit des gens et les Traités, et à l'occasion
de laquelle elle a semblé, par son attitude aussi
étrange que cruelle, braver l'Europe. — C'est,
ensuite, la question Dano-Àllemande, si difficile à
EUROPE. 7
saisir tout d'abord, qui a jeté le Danemark et l'Alle-
magne dans une agitation extrême, et divisé en
deux camps les États qui composent la Confédéra-
tion Germanique. Par l'importance qu'ils y atta-
chent, et précisément à cause de la divergence qui
s'est manifestée entre les deux grandes Puissances
et les États secondaires, on a pu croire un instant
que la guerre civile éclaterait en Allemagne. Heu-
reusement cette appréhension s'est bientôt dissipée.
On ne saurait se dissimuler toutefois que la situa-
tion serait de nature à s'aggraver singulièrement,
si les deux Puissances Allemandes, au terme de la
lutte inégale qu'elles ont entreprise contre un
État faible et livré à ses seules ressources, avaient
la prétention de briser son intégrité, et de violer
l'équilibre Européen. Sans vouloir rechercher de
quel côté est le droit dans cette obscure question
que toutes les raisons de l'Allemagne n'ont point
eu, dès l'origine, le privilège d'éclaircir, la situation
du Danemark, résistant avec courage à une armée
plusieurs fois supérieure à la sienne, a provoqué,
par des motifs divers, des sympathies marquées en
France et en Angleterre. Quel que soit le sort que
lui réserve le résultat définitif des événements, la
France, en oe qui la concerne, n'a point oublié que
8 CHAPITRE PREMIER.
le Danemark a été pour elle, à une époque pleine
de périls, un constant et fidèle allié. L'Allemagne
n'osera pas, sans doute, en présence de l'Europe
attentive, mais sur la réserve, tenter son démem-
brement. L'intérêt qu'elle croit avoir à posséder
quelques ports sur la Baltique et à se créer une
marine, ne justifierait point un abus de sa force.
Les prétentions quelle émettra dans les confé-
rences et l'attitude qu'elle y prendra, pourraient
donner naissance aux plus graves complications.
Il est temps que cette question soit résolue , pour
écartera l'avenir de nouveaux périls. La Prusse et
l'Autriche, aussi bien que les autres États de la
Confédération Germanique, réfléchiront sans doute
mûrement, avant de se risquer à mettre l'Europe
en feu pour un différend qu'elle ne comprend
s.
qu'à grand'peine.
Il est des questions bien autrement graves, qui,
chose heureuse, sommeillent en ce moment. Des
occasions favorables, amenées par le temps, aide-
ront sans doute un peu plus tard à les résoudre.
On sait que la question Romaine, si délicate et si
difficile, est toujours en suspens, en attendant une
solution qui soit compatible avec la dignité du
Saint-Siège et l'existence du royaume d'Italie. —
EUROPE. 9
D'un autre côté, l'Europe a vu récemment se pro-
duire, dans une assemblée de Souverains, un pro-
jet de réforme de la constitution Fédérale Germa-
nique, qui est fait pour attirer l'attention, et peut-
être la défiance des hommes d'État ailleurs qu'en
Allemagne. — Elle connaît la pensée incessante
du jeune royaume d'Italie, aspirant au moment de
voir les États Vénitiens se fondre dans la patrie
commune. —-Si elle n'a plus à s'occuper si fré-
quemment des affaires de la Grèce, elle n'est point
satisfaite de la situation des provinces Danu-
biennes.
Voilà, certes, bien assez de difficultés, qui
devront apparemment être résolues dans un pro-
chain avenir. Dieu veuille qu'elles ne se compli-
quent pas d'événements nouveaux sur les bords
de la Baltique et dans l'Europe Centrale !
III
Toutes les nations, cependant, hormis une seule
peut-être, souhaitent sincèrement le maintien de
la paix. Elles en comprennent plus que jamais les
inappréciables bienfaits. Assez de guerres longues,
sanglantes et ruineuses ont désolé l'Europe dans
10 CHAPITRE PREMIER.
la seconde moitié du dernier siècle, et à l'origine
de celui-ci. Aujourd'hui, les peuples et les princes
aspirent à une autre gloire qu'à celle des armes.
La diffusion des lumières, — les découvertes scien-
tifiques, — la culture et les progrès des sciences
sociales ont singulièrement modifié les idées, et
avancé l'oeuvre de la civilisation. Les régimes éco-
nomiques des peuples tendent partout à s'amé-
liorer. Le grand principe de la liberté commerciale
proclamé et reconnu; — des traités réciproque-
ment avantageux aux nations conclus ou élaborés
de toutes parts ; — les grandes voies de communi-
cation, chemins de fer, routes et canaux, construi-
tes et multipliées avec une prodigieuse activité ; —•
la télégraphie électrique fonctionnant partout, et
perfectionnant chaque jour ses procédés; — ce
sont là autant d'améliorations qui, en peu de temps,
ont imprimé à la production générale une impul-
sion vraiment merveilleuse, et facilité au commerce
des transactions aussi promptes que nombreuses.
Tant de progrès divers ont rapproché les peuples,
et contribué à la prospérité de tous leurs intérêts.
Les grandes Expositions industrielles et interna-
tionales qui excitent, à si juste titre, leur légitime
émulation, et qui semblent appelées à se repro-
EUROPE. 11
duire à de fréquentes époques, les convient
mutuellement,.en leur faisant apprécier d'admira-
bles produits, à une sympathie et à une estime
que l'avenir ne pourra manquer de cimenter et
d'affermir.
■ C'est la paix qui a donné naissance à cet heu-
reux état de choses. C'est elle qui seule en garan-
tira la durée et le développement. Il est douloureux
de penser que des résultats déjà si beaux et si fé-
conds ne seraient qu'éphémères, et qu'une guerre
européenne viendrait les suspendre et les com-
promettre.
IV
Dans un autre ordre d'idées, qui a pareillement
sa haute importance, on peut affirmer que c'est
avec la paix seule, et avec la sécurité qui en sera
la conséquence, que se feront admettre et se dé-
velopperont successivement, chez toutes les na-
tions européennes, les grands principes que la
France a reconnus et proclamés en 1789. C'est
avec l'affermissement delà paix que l'homme par-
viendra le plus sûrement à conquérir partout la
jouissance et la garantie de ces droits précieux
12 CHAPITRE PREMIER.
qui dérivent de sa nature même, et qui lui ont été
si souvent contestés ou ravis. C'est avec une paix
durabîe, avec les bienfaisants progrès quelle per-
met de tenter, que les peuples du continent pour-
ront espérer de voir enfin réaliser chez eux l'éga-
lité civile, la sûreté des personnes et des propriétés,
la liberté individuelle, celle du commerce et de
l'industrie, la liberté religieuse, la liberté de la
pensée et de sa manifestation. Avant d'être mis en
possession de toutes ces libertés, qui sont autant
d'incontestables bienfaits, et surtout avant d'en
obtenir la sérieuse garantie, les peuples traver-
sent bien des périodes de souffrances et de mé-
comptes. Mais 'quand leur éducation s'accom-
plit et se termine dans des temps calmes, au
milieu de la prospérité générale et d'une paix
bien assise, alors que l'instruction publique, à
tous les degrés, est chaque jour plus largement
répandue, le moment est arrivé pour eux d'en jouir
pleinement. Avec la paix générale, la sécurité in-
térieure et les progrès si divers qui en sont les
suites, ils peuvent au moins se préparer sans se-
cousses à la liberté politique, qui est le terme de
leurs aspirations, puisqu'il est établi que les na-
tions les plus libres sont les plus prospères.
EUROPE. 13
En un mot, le maintien de la paix générale, au
temps présent, paraît essentiel pour assurer, sur
le continent européen, Ja durée des relations fé-
condes qui accroissent les richesses et les lumières
des peuples, — et pour préparer avec prudence
chez chacun d'eux le développement successif et
la garantie de toutes les libertés.
Y
Il est un fait incontestable, et on ne saurait citer
un seul exemple du contraire, c'est que les peu-
ples libres sont les seuls vraiment éclairés. Les
preuves, à cet égard, abondent dans la vieille Eu-
rope. S'ils n'ont point toutes les libertés qu'ils sou-
haitent, ils aspirent du moins constamment à les
compléter. C'est chez ceux-là que la prospérité pu-
blique continuera sa marche ascendante, si la paix
générale n'est pas rompue. Ils le savent bien, et c'est
pourquoi ils redoutent avec tant de raison de voir
éclater un conflit. Ils sont effrayés à la seule pensée
des proportions auxquelles il pourrait atteindre.
L'Angleterre et la France prouvent, par leur at-
titude, tout le prix qu'elles attachent à Léviter, et
14 CHAPITRE PREMIER.
à en dissiper les causes. Leurs vues concernant les
moyens d'assurer la paix peuvent être différentes,
bien qu'elles tendent sincèrement au même but.
Elles ont à sa conservation et à son affermissement
un intérêt de premier ordre. À une époque où
l'industrie est la reine du monde et réalise chaque
jour d'étonnants progrès, elles redouteraient, à
bon-droit, devoir tarir, au moins pour un temps,
les. sources de leur prospérité. Les autres peuples
libres de l'Europe, riches et producteurs, et qui
dès longtemps ont tiré profit de l'état de paix, par-
tagent une anxiété qu'ils sont impuissants à,faire
cesser.
Il peut en être autrement quanta ceux encore
assujettis à un régime absolu. Paix ou guerre, la
question a moins d'importance pour eux. Privés
de toutes les libertés, ils sont les déshérités de ce
temps, et demeurent à peu près immobiles au mi-
lieu du mouvement civilisateur de l'époque. Chez
ces peuples où le pouvoir absolu est concentré
entre les mains d'un seul, soit qu'il gouverne d'a-
près des lois établies, soit qu'il ne souffre d'autre
guide que sa volonté, la production et les relations
de commerce se multiplient difficilement, puisque
personne n'ignore que le souverain qui les auto-
EUROPE. 15
rise peut, d'un instant à l'autre, suivant son ca-
price ou sa fantaisie, les suspendre ou les anéantir.
Heureusement, il n'existe plus en Europe que deux
gouvernements de cette nature : la Russie, cet
empire d'une immense étendue, où quelques élé-
ments civilisateurs ont commencé à s'introduire;
et la Turquie, ce pays gouverné de tout temps
d'une manière étrange, où. toutes les tentatives de
progrès, tous les efforts de l'industrie, du com-
merce et de l'agriculture ont été étroitement com-
primés, qui fait en ce moment de tardifs essais de
régénération, et dont la lente agonie se prolonge,
sous la protection et pour le repos des principales
puissances.
YI
Les intérêts les plus chers de l'Europe exige-
raient donc que les peuples, et les Princes qui
tiennent d'eux leur important mandat, unis dans
les mêmes sentiments de sagesse et de prévoyance
politiques, s'entendissent pour régler pacifique-
ment et de concert les questions diverses qui y
entretiennent l'agitation et l'inquiétude. L'équi-
16 CHAPITRE PREMIER.
libre Européen est, certes, loin d'être garanti par
les traités de 1818, mutilés de toutes parts. Dans
cette situation, un puissant Souverain, ne s'inspi-
rant que de ses sentiments d'humanité et de mo-
dération, en présence de la grandeur des intérêts
en souffrance, avait conçu l'idée d'amener la
cessation d'un tel état de choses, sans mettre
la paix en péril. En présence des objections et du
refus du gouvernementBritannique, et desréponses
pleines de réserve, quoique très-courtoises de
plusieurs cabinets, il est peu probable que son
dessein puisse se réaliser conformément à ses vues.
Mais si ce généreux projet n'avait point éprouvé
d'entraves, qu'un congrès accepté par tous les
gouvernements lui ait fait un accueil favorable,
et qu'un nouvel et meilleur ordre de choses en ait
été l'heureuse et définitive conséquence, il est in-
contestable que l'Empereur des Français, par son
initiative, aurait eu le mérite principalde rendre au
continent sa pleine sécurité. En tous cas, ses hautes,
et généreusesintentions ne serontpoint méconnues.
Il eût été possible, à la vérité, qu'un congrès, bien
que formé de tous les souverains de l'Europe, sans
exception, ou de leurs plénipotentiaires, mus par le
sincère désir de maintenir la paix générale au prix
EUROPE. 17
de concessions réciproques plus ou moins impor-
tantes, n'eût point été suivi du résultat souhaité.
Mais au moins, il n'eût pas, ainsi qu'on l'a préten-
du, conduit à la guerre, c'est-à-dire à la calamité
qu'il aurait eu précisément pour but d'empêcher.
C'est là une supposition extrême et toute gratuite.
Et il parait étrange que si les gouvernements
européens n'entretiennent absolument aucune
arrière-pensée d'ambition ou d'égoïsme, ils n'aient
point répondu tous, franchement et sans réserve,
au loyal appel qui leur était adressé.
Le grand but des efforts de chacun d'eux doitêtre
pourtant d'assurer aucontinent la sécurité et lapros-
périté qui ne sont compatibles qu'avec une paix
réelle et bien affermie. À l'époque actuelle, avec
le développement de tant d'intérêts nouveaux,
l'état de guerre en Europe, à part les cas bien rares
d'outrages ou d'agression, ne saurait effectivement
se justifier que par l'évident intérêt d'un peuple
à secouer le joug d'un oppresseur, à reconquérir
et défendre sa nationalité, ainsi qu'ont dû le faire
les Italiens, et comme Fa entrepris, abandonnée
à elle-même, la malheureuse et héroïque Po-
logne.
18 CHAPITRE PREMIER.
VII
Quoi qu'il en soit, les intérêts politiques et com-
merciaux des principales puissances leur com-
mandent impérieusement la paix. Il est cependant
toujours à craindre que Tune d'elles, la Russie,
se croyant moins intéressée que les autres à la
marche progressive des grandes choses qui s'ac-
complissent pendant sa durée, ne crée à l'Eu-
rope de graves périls, en refusant de mettre un
frein à ses ambititieuses convoitises. C'est ce qu'il
sera à propos d'examiner plus loin.
Mais les deux grandes nations Occidentales,
l'Angleterre et la France, ont tant d'intérêts à se
mettre à l'abri du danger, qu'elles emploieront
sans doute, soit de concert, soit isolément, tous
leurs efforts, tous leurs soins, toute leur influence
à prévenir un embrasement général. La situation
des choses et des esprits dans certaines contrées de
l'Europe leur inspire déjà d'assez légitimes inquié-
tudes. Elles sont l'une et l'autre personnellement
désintéressées dans les questions ardues qui ont
pris naissance en dehors de leurs territoires. Elles
y attachent néanmoins de l'importance, parce que
EUROrE. 19
les divisions sont de nature à se compliquer et à
devenir assez graves pour compromettre la paix
continentale. Elles savent que, malgré elles, de
nouveaux événements pourraient surgir, qu
fussent d'un caractère assez sérieux pour les con-
traindre à s'engager dans le conflit qui s'élèverait.
Elles peuvent craindre, à quelque point de vue
divergent qu'elles envisagent les choses, que la
guerre une fois commencée, ne se localise point;
qu'elle ne devienne générale, et peut-être longue,
sanglante et désastreuse pour les vainqueurs
comme pour les vaincus. Elles comprennent que
les calamités qui en sont inséparables, peuvent,
longtemps même après leur cessation, peser lour-
dement, par leurs suites funestes, sur les peuples,
et qu'en tous cas, elles imposent un temps d'arrêt
à toutes les entreprises qui les intéressent. Aussi,
le conflit Dano-Allemand n'est-il point de nature à
les rassurer. Il semble donc que, mues par des
mobiles identiques, et inspirées par les mêmes
sentiments, elles devraient unir leurs efforts pour
conjurer les dangers qui, d'un instant à l'autre,
peuvent précipiter l'Europe dans des luttes san-
glantes. Tenter de résoudre les difficultés en sus-
pens d'une manière pacifique, en faisant- un près-
20 CHAPITRE PREMIER.
sant appel aux voies de la persuasion, — delafroide
raison, de l'équité, des traités, du droit public
général, — s'efforcer de concilier les intérêts plus
spéciaux des gouvernements directement inté-
ressés, en même temps que de sauvegarder ceux
de l'Europe et surtout ceux, plus sacrés encore, de
l'humanité, serait, à coup sûr, une belle et noble
tâche, qui, dans un congrès, eût dû plaire au
gouvernement Britannique, aussi bien qu'à la
France.
VIII
Au surplus, parmi les questions qui restent pen-
dantes, la majeure partie ne saurait compromettre,
au moins immédiatement, la paix générale. Elles
ne sont guère de nature à être résolues que par la
marche du temps. Telle est toujours, ainsi qu'on l'a
dit, la question Romaine, dont le dénoûment sera
sans doute moins difficile dans les circonstances que
produira l'avenir, qu'il ne l'est dans celles du pré-
sent. Telle est la question de la Vénétie, qui peut
demeurer longtemps encore sans recevoir la solu-
tion à laquelle aspire si ardemment le royaume
d'Italie. Malgré le dangereux parti qui tend cons-
EUROPE. 21
tarament dans la Péninsule, à précipiter les évé-
nements, en fermant les yeux sur les risques im-
menses qu'il ferait courir à son pays, il ne sera pas
sans cloute impossible à l'Europe libérale de mo-
dérer les impatiences des Italiens, enleur montrant
tous les périls qu'ils assumeraient par une agres-
sion intempestive et prématurée. Après avoir re-
conquis leur indépendance et leur nationalité, et
lorsqu'il leur reste tant de choses utiles à réaliser
à l'intérieur, pour asseoir leurs institutions nou-
velles et assurer leur marche, ils reculeront sans
doute devant le danger de tout compromettre, en
se jetant imprudemment dans les hasards d'une
attaque dont les suites pourraient devenir si fu-
neste pour eux. Des réflexions, dictées par la sa-
gesse et la prudence, seront de nature à leur dé-
montrer qu'ils doivent user de patience ; qu'il
serait impolitique de leur part de prétendre exiger
immédiatement ou dans un bref délai la réalisation
complète de leurs projets; que, dans la belle si-
tuation qu'ils ont conquise en quelques années,
il faut savoir attendre et ne rien abandonner aux
chances de la fortune ; que le moment se présen-
tera où, sans jouer une si dangereuse partie, les
circonstances leur viendront en aide, et leur per-
22 CHAPITRE PREMIER.
mettront de voir s'accomplir leur voeu le plus cher,
la réunion de toutes les provinces italiennes dans
le royaume, la conquête entière de l'unité, de l'in-
dépendance et de la liberté.
IX
L'Autriche, dont la politique est d'ordinaire si
réservée, est tenue à la même prudence que l'Ita-
lie. Sans doute, elle reporte fréquemment ses sou-
venirs sur un passé qui est encore tout récent, et
ne peut songer sans amertume à la belle situation
que lui avaient créée les traités de 1815, et dont
elle a plus ou moins paisiblement joui pendant
trente-trois ans. Aujourd'hui, elle se voit compa-
rativement bien déchue. Elle a perdu, à trop juste
titre, la Lombardie, qui était, sans contredit, l'un
des plus beaux fleurons de sa couronne. Avec les
princes dépossédés, et avec l'Italie rendue à elle-
même, son influence a cessé d'exister dans la Pé-
ninsule. Elle n'y conserve plus que la Yénétie, sur
laquelle elle exerce une vigilance incessante, et
qu'elle a dès longtemps pris soin de garnir de ses
troupes les plus aguerries et les plus dévouées. La
Yénétie continue donc à subir le joug qui lui a
EUROPE. 23
été imposé, en attendant.l'heure où elle pourra le
secouer, pour rentrer dans la grande famille ita-
lienne. Que l'Autriche ne se fasse point illusion;
qu'elle tâche de sonder l'avenir, au lieu de re-
garder dans le passé. Avec la marche de la civili-
sation, avec ses progrès continuels, les idées, à
tous les points de vue, font leur chemin. Les peu-
ples qui sont mécontents du présent, aspirent sans
relâche à un état de choses meilleur, et leur pre-
mier besoin est de s'appartenir à eux-mêmes.
Avec les temps qui s'approchent, on peut, non
sans raison, prévoir qu'aucune puissance ne
conservera sa sécurité, en comprimant sous sa do-
mination des populations étrangères qui la re-
pousseront. Une nation, quelque glorieuse qu'elle
soit, n'aura chance de'garder sous ses lois que les
peuples qui volontairement se seront donnés à elle,
parce qu'ils auront trouvé sa domination douce et
juste, et qu'ils y auront obtenu de's garanties sé-
rieuses de sûreté et de protection. La Yénétie ne
se croit point dans une situation pareille. Aussi,
malgré ses soldats, malgré sa police, malgré toutes
les précautions qu'elle emploie, l'Autriche est
condamnée à la perdre.
Mais elle a d'autres périls à conjurer. Il est es-
24 CHAPITRE PREMIER.
sentiel à ses intérêts qu'elle se montre favorable
aux voeux des populations si diverses qu'elle
compte sur ses territoires. La Hongrie est depuis
longtemps mécontente. Le gouvernement Autri-
chien ferait sagement de la ménager, et de satis-
faire à ses désirs dans la mesure des choses justes
et possibles.—-La Gallicie, cette ancienne" pro-
vince polonaise, devrait être régie avec la plus
haute équité. L'état de siège et un régime violent
ne sont guère de nature à y apaiser les esprits.
Un système de compression n'y semble point
d'une politique prudente. L'Autriche, qui, par ses
institutions, paraît avoir quitté les voies de l'abso-
lutisme, pour embrasser un régime libéral, devrait
sentir la nécessité d'accorder ses actes avec les in-
tentions qu'on lui a prêtées, et conséquemment
de gouverner avec autant de bienveillance que de
justice tous les peuples sur lesquels elle étend son
pouvoir.
Elle a, de toutes façons, beaucoup à faire. Il lui
importe d'observer avec soin la conduite de la
Russie du côté de l'Orient. Mais, suivant les appa-
rences, elle la redoute beaucoup, et on peut croire
que tous ses actes, en Gallicie, sont autant d'a-
vances pour se rapprocher de sa puissante voi-
EimoPE. 25
sine. Au nord, elle se défie, non sans motifs, de
la Prusse, qui se croit appelée, par sa position géo-
graphique, à exercer, dans un tout prochain ave-
nir , la prépondérance sur les populations de
F Allemagne.— Mais, ce qui est pour elle de la
plus haute importance, c'est de se garder rigou-
reusement de toute initiative de guerre contre
le royaume d'Italie; ou, ce qui reviendrait au
même, d'adopter en Yénétie une attitude telle-
ment hostile et provocatrice, qu'elle le contrai-
gnît lui-même à une agression. Les suites en se-
raient grosses d'incalculables périls pour elle.
Certes, elle ne l'ignore pas. Aussi, avec sa pru-
dence habituelle, elle n'aura garde sans doute,
dans une ère où les peuples seraient prêts à tous
les sacrifices pour conserver leur indépendance et
leur nationalité, d'essayer par les armes de recou-
vrer la Lombardie, et de précipiter l'heure où elle
devra perdre le reste de ses possessions italiennes.
X.
Quelques mots sur la Prusse. Cette puissance
n'est point intéressée davantage à voir surgir un
conflit général. Si la carte d'Europe devait tôt ou tard
2
26 CHAPITRE PREMIER.
être remaniée, la Prusse pourrait souhaiter a avoir
moins d'étendue de l'orient à l'occident, et, en
retour, de devenir plus compacte par l'annexion
de territoires qui lui donneraient l'unité et la vi-
gueur nationale, sa conséquence nécessaire. Mais,
dans ces derniers temps, l'attention publique,
chez elle, s'était attachée à des questions pure-
ment intérieures. Ses populations, aussi bien que
l'Étranger, ont dû se demander bien des fois si,
dans ce pays réputé libre, le Pioi et la nation, ou,
si Ton veut, le gouvernement et la chambre élec-
tive, parviendraient à se mettre d'accord. La chose
est improbable, quoique non impossible. Dans
tous les cas, elle reste incertaine. La question
Dano-Allemande, qui occupe tous les esprits en
Allemagne, a été pour le gouvernement prussien
une heureuse diversion. Il respire plus librement
depuis qu'il en est occupé, puisqu'il a la direction
exclusive de l'expédition, dont la chambre n'a
point à se mêler. Il compte que les frais qu'elle
aura nécessités seront aisément liquidés et votés
après le succès qu'il en espère,, Entreprise avec
l'assentiment et le concours de l'Autriche, qui ne
veut point manquer l'occasion de s'immiscer
dans les questions allemandes $ cette expédi-
EUROPE. 27
tion contre un État faible résistant avec une
grande énergie à l'invasion de son territoire, n'est
et ne sera point, quoi qu'il arrive, de nature à
jeter du lustre sur les armes des deux puissances.
On n'y voit guère, au dehors, qu'un singulier
abus de la force. Heureusement, la campagne pa-
raît devoir se terminer sans~donnef lieu à une
guerre générale.
Le gouvernement prussien se préoccupe donc
de ses suites. Mais, en dehors de cette question,
sa- pensée constante est de se créer en Allemagne
une haute et incontestable prépondérance. Il con-
sacrera sans doute tous ses efforts, à l'intérieur, à
faire échouer les projets de réforme de la consti-
titution fédérale, dont l'empereur d'Autriche a
pris personnellement l'initiative; — et, à l'exté-
rieur, à maintenir étroitement son alliance avec
la Russie, à laquelle il cherche tous les moyens
de se rendre agréable.
Donc, malgré l'expédition austro-prussienne en
Danemark, il est difficile de croire à la durée d'une
alliance provoquée par les besoins du moment.
Selon toute apparence, la Prusse n'aime point
l'Autriche, et son désir, d'accord avec son inté-
rêt, est de lui ravir au plus tôt son influence dans
28 CHAPITRE PREMIER.
les contrées du centre et du nord de l'Allemagne,
et, jusque-là, de saisir toutes les occasions de la
miner sourdement.
Telle paraît être la politique du gouvernement
prussien, et il est à croire que le danger d'une
guerre générale ne viendra pas de lui. Rien n'éta-
blit qu'il ait l'intention d'y exposer l'Europe.
XI
On ne verra pas non plus une menace pour la
paix dans l'état d'anarchie qui désole toujours
plus ou moins les provinces danubiennes. Il suffi-
rait certainement d'une entente préalable des puis-
sances protectrices, et d'une action commune
exercée par elles, pour étouffer le mal dans son foyer
même. Malheureusement, on peut craindre qu'elles
n'aient pas toutes un égal désir de mettre fin à un
état- de choses qui est vraiment à déplorer. Il se-
rait possible que sa prolongation, ou même qu'a-
près des tentatives pour l'améliorer, son retour
n'occasionnât des troubles dont les conséquences
seraient d'agiter l'Orient, et de causer à l'Europe
un surcroît d'inquiétudes. Mais la gravité de la si-
EUROPE. ' 29
tuation ne paraît pas telle, que les grandes puis-
sances aient à redouter, pour le moment, le conflit
qui, tôt ou tard, doit, éclater de ce côté. Leurs ef-
forts parviendront encore à l'ajourner.
XII
Une seule question peut-être, à cause de sa
gravité et de son urgence, eût été de nature, en
ces derniers temps, à donner naissance à un con-
flit européen. C'est la question polonaise. Elle eût
exigé, au nom des principes sacrés de l'humanité,
une prompte solution. Toute espèce de temporisa-
tion permettait à la Russie de poursuivre en détail,
par des moyens divers, le massacre d'un peuple
et la dépopulation d'un pays. Elle s'en est acquit-
tée avec une persévérance qui n'a d'égale que son
hideux sang-froid, en attendant sans doute que se
présente pour elle le moment opportun de fondre
sur l'empire ottoman, objet de ses ardentes con-
voitises. Seule, parmi les principales puissances,
elle est intéressée aujourd'hui, aussi bien que par
le passé, à voir volontiers la continuation ou le
retour de troubles assez sérieux pour hâter la fin
de la Turquie. Elle sera peut-être à même de choi-
'2-
30 CHAPITRE PREMIER.
sir son heure pour y devancer les autres nations.
L'Orient deviendra, probablement par son fait, à
un jour que nul ne saurait fixer, le théâtre de luttes
sanglantes. Alors que tant de causes de guerre
peuvent être conjurées, il parait difficile que la
question d'Orient soit résolue au gré de tous les
intérêts, et que l'Europe échappe à une terrible
commotion. Yoilà le danger permanent qui la me-
nace, qu'elle connaît^mais qu'il est utile de rap-
peler.
L'intervention diplomatique de trois puissances
européennes n'a pas décidé la Russie à suspendre
le cours de ses cruautés. Si elle a ouvertement
foulé aux pieds, en Pologne, les traités de 1815,
en partie l'oeuvre de son influence, ne doit-on pas
craindre qu'elle s'affranchisse, par les moyens les
plus violents, du traité de 1806, quand son intérêt
lui criera que le moment en est venu?
XIII
Quoi qu'il en soit les deux grandes nations de
l'Occident, tout en faisant de sérieux efforts pour
le salut de la Pologne, ont dû consulter la pru-
dence avant de s'engager dans une guerre où
EUROPE. 31
l'Autriche ne pouvait les suivre. Un pareil conflit
eût été de nature à embraser l'Europe, en pré-
sence de tant d'autres intérêts qui, de leur côté^
réclament le maintien de la paix générale. Et ce-
pendant une guerre en faveur de la Pologne eût
été et serait encore populaire chez la grande majo-
rité de la nation française, qui ressent si doulou-
reusement le contre-coup de son martyre. Mais, —
il faut bien le reconnaître, — la France, agissant
isolément, aurait peu de chances de réussir à la
sauver. On pourrait craindre que le résultat ne ré-
pondît point aux sacrifices qu'elle serait prête à
s'imposer.
Le peuple anglais qui, lui aussi, s'est vivement
ému de tant de malheurs et de souffrances, n'aurait
pas hésité devant la guerre pour en hâter la cessa-
tion ; mais son gouvernement a reculé devant la
proposition de mesures énergiques. Sa résolution
de s'abstenir n'a point varié. Il a montré qu'il
ne savait faire pour la Pologne expirante que des
voeux. stériles ; il a déclaré à satiété que l'armée et
les flottes Britanniques ne sont destinées qu'à la
défense du pays, non à l'agression de l'étranger;
que la crainte seule delà guerre jetterait l'alarme
au milieu de la nation, et y compromettrait de
32 CHAPITRE PREMIER.
trop nombreux intérêts ; et que, malgré l'évidente
justice de la cause polonaise, il n'interviendrait
jamais en sa faveur autrement que par les voies
diplomatiques. •
Il a trouvé plus facile, en face d'événements
d'une si poignante gravité, de se renfermer dans
le principe de non-intervention. A coup sûr, il
n'en a point fait une heureuse application. En po-
litique, il ne faut rien exagérer; et il se présente
des circonstances telles, qu'une pareille règle doit
être mise à l'écart.
La réunion des forces anglaises et françaises,
agissant de concert contre la Paissie, eût sans
cloute été le salut de la Pologne. Mais le couver-
nement anglais eût redouté surtout que la France
ne vînt à retirer de la lutte quelques avantages
territoriaux. C'est à peine s'il se fût réjoui de
succès communs dont son alliée eût. peut-être à
ses yeux recueilli une trop large part. Ici comme
ailleurs, les intérêts mercantiles et une défiance
injuste n'ont point cessé de se produire comme
ses seuls guides.
En attendant, l'Europe assiste à l'agonie et aux
dernières convulsions de la Pologne.
EUROPE. 33
La Grande-Bretagne a, chose incontestable, de
puissantes raisons pour s'attacher au maintien de
la paix. Nation industrielle et commerçante, sa
prospérité en est la conséquence. Mais la prospé-
rité de la France lui fait pareillement une loi de
n'en pas compromettre la durée. Elle ne se déci-
derait sans aucun doute à prendre les armes en
Europe que pour la défense de quelque grande
cause. Il ne faut point que le gouvernement an-
glais le méconnaisse si volontiers, et ne cherche à
trouver, dans sa politique extérieure, que des pen-
sées d'ambition.
En examinant plus spécialement la situation,
les intérêts, les aspirations des trois plus puissantes
nations de l'Europe, les seules qui entretiennent
des forces maritimes imposantes, il n'est point
difficile de prévoir quelle est celle qui, par son
ambition, devra y allumer, la guerre, et sera appe-
lée, dans l'avenir, à assumer lalourderesponsabilité
de ses suites.
CHAPITRE DEUXIÈME
FRANCE
CHAPITRE DEUXIÈME
FRANGE
La France, malgré les défiances qui se manifestent, quelquefois à
l'extérieur, hautement intéressée au maintien de la paix euro-
péenne. — Motifs divers : sa situation morale et matérielle
comparativement au passé ;—Son industrie manufacturière
et commerciale ; — Ses grandes entreprises à l'intérieur. —
Intérêt qu'elle attache à l'emploi profitable de ses finances,
comme à l'extension de ses libertés. — Langage et altitude de
son souverain. —Bienfaits qu'elle a recueillis de douze années
de sécurité* — Dans celte période, ses armées n'ont été mises
en mouvement en Europe, que pour la sauvegarde de prin-
cipes d'humanité et de droit. —Expédition de Syrie. — Guerres
de Crimée et d'Italie. — Expéditions lointaines en Chine, en
Cochinchine et au Mexique. —Elles ne sauraient éveiller d'om-
brage chez les nations européennes, appelées tôt ou tard à en
tirer profit. —Intérêt du pays à entretenir des relations d'a-
mitié avec toutes les puissances étrangères, et à les cimenter
par des traités de commerce.
De longs raisonnements sont superflus poiir
établir qu'aujourd'hui l'opinion publique, en
3
38 CHAPITRE DEUXIÈME.
France, est bien loin de souhaiter la rupture de la
paix générale. Il est facile de démontrer qu'à tous
égards d'impérieux motifs lui en commandent le
maintien. Les faits parlent assez haut d'eux-
mêmes.
I
Si on laisse de côté la question Polonaise qui,
depuis le commencement de l'année 1863, tient
le pays dans un état de généreuse indignation
contre la R.ussie, mais d'où la guerre t ne semble
pas devoir résulter, il est vraisemblable que les
autres événements, qui sont loin de comporter la
même gravité, et qui n'affectent point les intérêts
particuliers de la France, ne compromettront pas
le repos du Continent. Il n'y a donc nulle appa-
rence qu'elle prenne les armes pour faire triom-
pher, sur un point ou sur l'autre, les vues qui lui
sont personnelles, mais à la réalisation desquelles
son gouvernement ne peut attacher qu'une impor-
tance secondaire. Au temps présent, on ne joue
point sans périls avec la guerre. Et, en France,
comme ailleurs, on n'y aura recours que pour la
FRANCE. 39
sauvegarde d'un grand intérêt national ou Euro-
péen.
Que l'Étranger se montre plus disposé à faire
cesser les causes d'anxiété qui dépendent de sa
volonté et de ses actes, c'est à bon droit qu'on
peut le lui demander. Que la Prusse et l'Autriche,
si elles tiennent à s'affranchir d'une immense
responsabilité, n'abusent point des succès qu'elles
ont obtenus sur un État faible, mais qui par son
courage et sa dignité, s'est acquis les sympathies
de l'Occident. — Que les traités soient loyalement
exécutés ; que l'intégrité du Danemark, nécessaire
à l'équilibre Européen, soit strictement maintenue,
il y aura de toutes parts des inquiétudes de moins,
et des chances de repos de plus. Si elles le veulent
réellement, les deux grandes puissances de l'Alle-
magne, par leur attitude vis-à-vis de leurs confé-
dérés, par leur modération et leur équité vis-à-vis
du peuple Danois, peuvent débarrasser l'Europe de
bien des soucis. A coup sûr, la France y applau-
dira. Il est à propos d'observer, une fois de plus,
combien la proposition d'un congrès formulée par
son Souverain eût été' précieuse à accueillir. On
ne peut, à cette occasion, se défendre d'y songer.
Effectivement, quand même un congrès n'eût point
40 CHAPITRE DEUXIÈME.
résolu toutes les difficultés qui sont pendantes sur
le Continent, ce qui semble hors de doute, toujours
est-il qu'il en eût aplani quelques-unes. Celle du
Danemark et de l'Allemagne se fût apparemment
trouvée de ce nombre. Elle y eût été réglée avec
d'autant plus d'impartialité que les autres puis-
sances y demeurent étrangères, et sont désinté-
ressées dans les griefs qui ly ont donné naissance.
Les gouvernements, et en particulier celui de
l'Angleterre, se fussent ainsi évité un surcroît
d'inutiles soucis.
Quoi qu'il en soit, si, comme on peut toujours
l'espérer, ce différend reçoit une heureuse solution
pour le repos des peuples, on ne voit pas qu'à
moins de faits nouveaux, graves et soudains, la
France soit conduite à entamer un conflit ou à
s'en mêler. Aujourd'hui comme toujours, il existe,
sur un point ou sur l'autre, quelque nuage mena-
çant que tout d'abord on craint de voir éclater,
mais qui, plus ou moins lentement, finit par se
dissiper. Les événements divers qui, en Allemagne,
en Italie, dans les provinces Danubiennes, ont,
dans ces derniers temps, causé quelques préoccu-
pations en Europe, — effacés qu'ils étaient par
ceux de la Pologne, — ne paraissent pas assez
FRANCE. 41
graves pour justifier de sérieuses inquiétudes, et
donner lieu de craindre quelque guerre où la
France se trouverait nécessairement engagée. La
situation qu'ils constatent peut se modifier heu-
reusement de toute autre manière que par un
conflit, qui aggraverait le mal. Elle serait améliorée
plus ou moins promptement, par un accord de
vues entre les puissances et par leur franche et
ferme volonté d'éviter une conflagration géné-
rale.
La France à coup sûr, malgré les injustes soup-
çons qui se découvrent quelquefois chez ses voisins,
n'a pas le moindre motif d'attiser la discorde, afin
d'en tirer profit. La mission qu'elle s'est donnée
est une mission véritable de conciliation. Comme
le prouvent surabondamment les paroles et les
actes de son Souverain, confirmés par l'assentiment
du pays, elle ne désire rien autre chose que le
règlement pacifique, sincère, définitif des difficul-
tés qui pèsent sur le Continent, et y entretiennent
de trop longues inquiétudes. Elle souhaite la cessa-
tion de cette paix armée, qui commande l'entretien
de troupes si considérables, qui devient si oné-
reuse pour les peuples, et qui leur enlève chaque
année une notable partie des ressources finan-
42 CHAPITRE DEUXIÈME.
cières qu'ils emploieraient ailleurs avec plus
d'utilité et de profit.
II
Elle ne manque pas d'excellentes raisons pour
prouver sa sincérité. Ceux qui, à l'Étranger, vou-
dront bien les peser mûrement, cesseront de se
renfermer dans une incrédulité systématique. Il
suffit de leur montrer les vastes entreprises de
toute nature dans lesquelles elle s'est engagée de-
puis douze ans, et qui, pour se terminer et «pros-
pérer, ont besoin d'être alimentées par des res-
sources qu'une guerre dévorerait promptement.
Si l'on considère avec quelle ardeur les populations
les ont partout encouragées, en s'y intéressant de
plus en plus, avec la conviction qu'un avenir de
sécurité seul pourrait leur assurer une prospérité
progressive et durable, on reconnaîtra que la con-
solidation de la paix est le voeu comme le besoin
de la nation.
Au dehors, on se souvient quelquefois trop du
passé. C'est en s'y référant mal à propos, que l'on
prête à la France d'étranges vues d'ambition, et
qu'on lui suppose la pensée de conquêtes sur le
FRANGE. 43
continent, au risque des bouleversements qui de-
vraient en résulter. C'est un anachronisme évident.
On ferait bien de tenir compte, avant tout, des
nécessités du temps, des intérêts nouveaux, et de
l'opinion publique. Une époque et des intérêts
dissemblables exigent une attitude et une politique
différentes. Certes, la nation se souvient aussi du
passé. Elle n'a perdu la mémoire ni de ses vic-
toires, ni de ses revers. Elle s'est trouvée dans la
nécessité de propager à l'extérieur les idées, les
principes qui étaient sortis de sa grande révolution,
et que l'étranger aurait voulu étouffer dans son
sein. Les événements l'avaient engagée dans une
suite de luttes glorieuses qu'elle se rappelle avec
orgueil, mais qu'elle devait finir par payer chère-
ment. Les temps actuels n'ont aucune analogie
avec ce mémorable passé dont, ni pour l'Europe,
ni pour elle-même, le renouvellement ne serait à
souhaiter.
Aucun indice ne laisse croire qu'elle nourrisse
les projets de conquête qu'on se complaît parfois
à lui prêter. L'Étranger devrait lui rendre justice,
et ne point méconnaître à plaisir ses intentions,
manifestées par les faits. Le temps n'est plus où
les coalitions qui se formaient contre elle sem-
44 CHAPITRE DEUXIÈME.
blaient avoir leur raison d'être. Trop pleine des
souvenirs du passé, l'Europe se montrerait peut-
être disposée à les renouveler, si elle croyait y voir
sa sécurité intéressée. L'expérience lui a enseigné
qu'une nation luttant seule pour le triomphe de
ses idées et de ses vues, doit nécessairement suc-
comber à la longue devant toutes les autres
réunies et confédérées. La France le sait aussi :
l'Europe, ne pouvant la vaincre autrement, avait
pris contre elle, et dès longtemps, l'habitude des
coalitions, et il reste toujours possible que, par
habitude, quelque puissance haineuse ou jalouse
cherche à les ressusciter dans l'avenir. Mais si la
tentative est possible, la réussite ne paraît guère
à craindre. On ne se coalise pas contre une nation
qui prouve si constamment sa modération et les
sentiments de justice dont elle est animée.
Et la France en a donné des gages récents. Les
peuples lui doivent peut-être le repos dont ils ont
joui dans ces dernières années. N'a-t-elle point,
en effet, contribué pour une part immense, à cette
guerre de Crimée, qui avait pour but de maintenir
l'intégrité de l'Empire ottoman, et par conséquent
l'équilibre entre les puissances, sérieusement com-
promis par l'ambition de la Russie ? Sait - on
FRANGE. 45
quelles proportions eût prises la question d'Orient,
et,quel eût été, en ces contrées, le sort réservé
aux intérêts européens, si elle n'eût point employé
ses armées et ses finances à tout sauvegarder?
N'est-ce point aux succès de ses armes que les
autres nations doivent le temps d'arrêt imposé à
l'ambition moscovite, énergiquement réfrénée?
Et cependant, quels avantages particuliers en
a-t-elle recueillis? Aucun, assurément. En proté-
geant ses propres intérêts dans les régions du Le-
vant, elle a protégé en même temps ceux qui lui
sont étrangers, et grandement contribué à rassu-
rer l'Europe. Puis, quand la lutte touchait à son
terme, nVt-elle point pris, comme déraison, une
part considérable à ce traité de Paris, qui, en 1856,
déclarait la mer Noire neutralisée, ouvrait ses eaux
et ses ports aux seuls bâtiments marchands de
toutes les nations, de manière à garantir à la fois
le sécurité de l'Orient, et celle de tous les peu-
ples qui y entretiennent des relations de com-
merce?
Elle n'a point abandonné, depuis, cette politique
à la fois énergique et prudente dont l'Europe re-
cueille les fruits. Si, du côté de l'Orient, elle s'est
attachée à contenir l'ambition d'une redoutable
3.
46 CHAPITRE DEUXIEME.
puissance, elle a aussi affranchi l'Italie du joug
d'un despotisme prolongé. On ne se récriera plus
aujourd'hui, sans doute, contre l'annexion de la
Savoie et de Nice. De telles récriminations seraient
iniques autant que puériles. Colportées par la
mauvaise foi, elles n'ont pu avoir pour but que
d'exciter contre elle à une défiance imméritée.
Effectivement, il devenait facile de peser les raisons
politiques qui la portaient à désirer la réunion de
ces contrées à son territoire. N'était-il pas légitime,
qu'après avoir, avec tant de succès et de prompti-
tude, contribué, en 1859, à l'affranchissement du
nord de la Péninsule, en arrachant sa plus riche
province des mains de l'étranger, l'Italie lui cédât
librement, volontairement, avec l'assentiment
unanime des populations directement intéressées,
deux parcelles de son territoire dont une politique
prévoyante réclamait l'annexion ? Le nouvel ordre de
choses qui venait d'être créé ne la justifiait-elle pas?
Aussi bien, l'Europe continentale paraît-elle s'en
être fort peu émue. Elle a vu sans jalousie mes-
quine ce faible accroissement territorial, qui, en
définitive, ne portait point atteinte à son équilibre.
La nation française peut, en réalité, y avoir trouvé
une légitime compensation de ses sacrifices, en n'y
FRANCE. 47
recherchant que la pleine sécurité de ses fron-
tières.
On ne découvre pas, en vérité, le moindre mo-
tif qui, à l'occasion de sa politique extérieure, soit
de nature à donner lieu aux défiances de l'étran-
ger. Si elle a été poussée, par la force des choses,
dans deux graves conflits, elle a surabondamment
prouvé, depuis le rétablissement de la paix, toute
l'importance qu'elle attache à sa durée. Il reste tou-
jours possible, sans doute, que de l'agitation qui
règne dans certaines contrées et de 1 a lutte d'intérêts
divers qui s'y poursuit, jaillisse quelque étincelle
qui vienne soudainement enflammer le continent.
Il est possible que la France soit contrainte de
s'engager alors dans quelque nouveau, conflit,
sans qu'elle y ait un intérêt direct et vraiment na-
tional. Son attitude, en ces dernières années,
devra suffire pour donner aux puissances étran-
gères la conviction qu'en s'y mêlant, elle n'aurait
d'autre but que de veiller à la sauvegarde des
intérêts européens, tout autant que de ceux qui
lui seraient propres.

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