//img.uscri.be/pth/e278ca4267a125fd91515072533403d6a49ba9e3
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

La France, le prince Couza et la liberté en Orient. (5 juin.)

45 pages
chez les principaux libraires (Paris). 1864. France (1852-1870, Second Empire). In-8 °. Pièce.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

LA FRANCE
LE PRINCE COUZA
LA LIBERTÉ EN ORIENT
LA FRANCE
LE PRINCE COUZA
ET
LA LIBERTE EN ORIENT
PARIS
CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES
1864
Victor causa Diis placuit sed victa Catoni.
LA FRANCE
LE PRINCE COUZA
ET
LA LIBERTÉ EN ORIENT
il y a quelques jours, il existait sur le Danube une nation libre,
rélevée par la volonté de la France, au lendemain de la guerre d'Orient.
Aujourd'hui celui que la nation Roumaine avait élu pour prince a
foulé la liberté aux pieds, et s'est saisi du pouvoir législatif en même
temps que du pouvoir exécutif. Il n'est pas en Europe une personne
aimant la liberté et attachant quelque prix aux garanties constitu-
tionnelles, de qui l'âme n'ait été indignée et blessée à la nouvelle de
l'attentat que le prince Couza a consommé le 14 mai.
Le crime du prince a ceci de particulier,, qu'élu de l'Assemblée, il
a osé briser l'Assemblée, c'est-à-dire qu'en la rejetant comme n'étant
point l'exacte expression du pays, il invalidait sa propre élection.
Il avait prêté serment de fidélité à la constitution et de respect à la
représentation nationale : il a violé l'une et dispersé l'autre.
Quand l'homme à qui a été confiée la garde suprême du pacte fonda-
mental se sert, pour le changer à son profit, des armes qui lui ont été
données pour le maintenir à l'avantage de tous, il commet le plus
coupable des actes politiques. Et en outre, au point de vue de la
moralité, comme l'exemple du chef est toujours contagieux, son par-
jure est destiné à en enfanter des milliers d'autres.
L'acte du .prince se trouve-t-il du moins expliqué par de grands
dangers publics intérieurs ou extérieurs? Et serait-ce le cas de
répéter le salus populi suprema lex esto? Loin qu'on puisse trouvée
aucune circonstance atténuante en faveur du prince Ceuza , tout l'ac-
cuse, tout aggrave sa culpabilité aux yeux de l'observateur impartial..
Depuis longtemps, il est vrai, un dissentiment grave séparait le
prince d'avec l'Assemblée, parce, que, au mépris de la Convention de
Paris, et contrairement à son propre serment, il s'obstinait à ne pas
être prince contitutionnel. Mais ces difficultés crées par lui-même,
un mot du prince suffisait pour les écarter. Et il ne l'a pas voulu. Quant
au péril d'une invasion, il n'était pas imminent, et l'avenir montrera
si une usurpation, qui presque toujours entraîne des guerres civiles,
était la meilleur moyen de fortifier la nation contre la convoitise des
voisins.
Le Ministre des affaires étrangères de France avait, à la suite de la
6
Conférence de Paris, posé dans sa circulaire aux agents français, les
principes qui avaient inspiré la Convention et qui devaient servir de
règle à la Moldo-Valachie, dans sa réorganisation et administration:
Paris, le 20 août 1858.
MONSIEUR,
La Conférence de Paris a tenu hier sa 19e et dernière séance, et les plénipotentiaires
ont procédé à la signature de la Convention destinée 1 régler l'organisation des Prin-
cipautés de la Moldavie et de la Valachie.
Cet acte ne devant être publié qu'après l'échange des ratifications, je crois devoir
vous en indiquer, dès à présent, l'esprit général et les dispositions les , plus essentielles.
. Le gouvernement de l'Empereur, vous le savez, s'était prononcé pour l'union com-
plète des deux Principautés, sous le gouvernement d'un prince étranger qu'aurait rat-
taché au Sultan un lien de suzeraineté. Sa. conviction à cet égard ne s'est pas modifiée ;
elle se serait fortifiée, s'il était possible, devant les manifestations unanimes des popu-
lations moldo-valaques appelées à exprimer leurs voeux. Toutefois, obligés de tenir
compte de l'opinion différente d'autres puissances, et notamment de la cour suzeraine,
nous avons dû rechercher les moyens de concilier autant que possible ces divergences
avec les intérêts des Principautés.
J'aime à croire que nos efforts n'ont pas été sans succès. En effet, si l'union com-
plète, telle que nous la désirions, n'est pas consacrée par la Convention du 19 août,
je puis dire cependant que cet acte donne aux Principautés une dénomination qui
est comme une sorte d'hommage rendu au principe de l'union; il établit, en outre,
pour l'une et pour l'autre, une seule et même Constitution, et une législation iden-
tique, embrassant tous les objets qui n'ont pas un caractère spécial ou purement local ;
il consacre une organisation militaire commune, une haute cour de justice, et, par
dessus tout, un conseil permanent appartenant à l'une et à l'antre principauté, et
ayant pour attribution essentielle de veiller au maintien de l'unité de législation
applicable aux deux Principautés.
Ces dispositions, que je n'examine ici qu'en partie, constituent une véritable union
dans les choses. Il y a donc tout lieu de croire que les populations moldo-valaques y
trouveront une satisfaction,, en même temps qu'un témoignage de notre sollicitude eu
leur faveur.
Je vous ferais connaître trop imparfaitement les caractères essentiels de la Conven-
tion du 19 août si je n'ajoutais que les principes de 1789, bases de. notre droit civil et
public, s'y trouvent reproduits dans ce qu'ils ont de fondamental. Une assemblée
élective votant les lois et contrôlant les budgets ; des ministres responsables ; l'égalité
devant la loi et devant l'impôt; la jouissance des droits politiques donnée à tous les
rites chrétiens, et devant, par la suite, être étendue a tons les cultes, la liberté indivi-
duelle garantie, l'abolition des priviléges de classe, priviléges dont l'abus avait pris
une déplorable extension ; le principe de l'inamovibilité introduit dans la magistrature,
telles sont les principales dispositions constitutives qui vont être mises en vigueur
dans les Principautés.
Le gouvernement de l'Empereur, en s'efforçnnt de les faire prévaloir et de donner
ainsi à la nation moldo-valaque un régime politique qui peut sembler plus libéral que
ne le comporterait l'état de sa civilisation et de ses moeurs, n'a cédé à l'entraînement
d'aucune théorie abstraite ; mais sachant que le pays, à l'organisation duquel il s'agis-
sait de pourvoir, était, dequis des siècles, livré a des abus et à des désordres adminis-
tratifs aussi nombreux qu'invétérés, il a dû chercher un remède, et, en l'absence
d'hommes investis de l'autorité morale nécessaire pour suffire à cette tâche, il ne lui
a pas paru possible de le trouver ailleurs que dans un contrôle sévère et efficace dont
l'exercice serait remis aux mains d'une assemblée élective.
En vous adressant la présente dépêche, je n'ai d'autre objet que de vous mettre en
mesure de rectifier les informations ou les appréciations erronées qui seraient émises
autour de vous.
. Recevez, etc.
Signé : WALEWSKI.
Dans sa proclamation aux Roumains, du 2-14 mai 1864, le prince
Couza dit avoir donné « des preuves multipliées du plus scrupuleux
7
respect pour les priviléges parlementaires. » Or, l'année dernière, l'un
de ses ministres, le général Floresco s'écriait avec indignation : « l'As-
semblée a osé faire des observations ! » Et le général Tell, ministre
des cultes, répondait aux reproches des députés : " Nous ne venons
pas mendier la confiance de l'Assemblée; nous n'en avons pas besoin,
nous sommes ici de par la volonté du prince. »
L'une des premières prérogatives de l'Assemblée était le contrôle
des finances. Une enquête parlementaire fut ordonnée. La commission
nommée à cet effet fut dissoute par l'arrestation de plusieurs de ses
membres, qui fut opérée sous le prétexte le plus frivole. Une autre
enquête parlementaire fut encore décidée : c'était au moment où
venait de s'accomplir l'unité des deux Principautés. Quand les registres
de Moldavie furent demandés, on répondit que pendant qu'on les trans-
portait à Bucharest, ils avaient été accidentellement noyés dans la rivière
du Buzéo. Les registres de Valachie avaient été en partie volés, en
partie mutilés. Le prince s'irritait à la pensée de toute enquête ; il se
plaignait « qu'on le voulût mettre sous tutelle. »
Le contrôle de l'Assemblée était d'autant plus nécessaire que la dila-
pidation de la fortune publique n'était pas moindre qu'aux époques .
les plus néfastes. Le domaine national lui-même n'était point respecté.
Une affaire qui a produit un grand scandale dans le pays est celle de
la terre Osoïu. Le prince Couza venait d'acheter aux enchères et à bas
prix une terre considérable. A côté de cette terre, s'en trouvait une
autre,, la terre Osoïu, appartenant à un monastère (par conséquent à
l'Etat), et il existait un procès entre cette terre et celle achetée par le
prince. Le pays vit avec étonnement la terre Osoïu, qui a une grande
valeur, être, contrairement aux lois qui interdisent aux égoumènes des
monastères d'aliéner, échangée contre une propriété sablonneuse d'un
prix trois fois moindre. Cet échange fut fait sous le nom de M. N. Dc-
can, cousin du prince. Les journaux protestèrent en indiquant qu'il y
avait substitution de nom. Et personne n'osa relever cette assertion;
car le fait de la prise de possession par le vrai propriétaire était de no-
toriété publique. ,
Le prince, dit qu'il a appelé successivement tous les partis au pou-
voir; mais on se souvient de la remarques qui a été faite, en pleine
Assemblée, il y a plus d'un an :
«Ce n'est pas le concours des hommes qui a Manqué à Votre Altesse;
car dans les seize ministères qui se sont succédé depuis quatre ans, il
y a eu tous les hommes qui ont quelque valeur politique dans le pays,
sans acception d'opinions, et tous sont sortis du pouvoir sans rien
laisser après eux, si ce n'est peut-être pour quelques-uns, leur répu-
tation politique. » (5 février 1863.)
Le prince ôtait à ses ministres la possibilité d'exécuter aucun bien.
Il ne prenait des hommes politiques que pour les user tour à tour.
Puisque le prince, selon l'usage consacré en pareil cas, veut faire
porter toute la responsabilité du malaise des Principautés sur le rouage
constitutionnel lui-même et ses «stériles agitations,» nous remettrons
sous les yeux du lecteur quelques passages de l'adresse de l'Assemblée
roumaine, en février 1863 ; elle a été publiée in extenso par le Moniteur
du 23 février :
« Non-seulement, depuis l'ouverture de la Chambre jusqu'à prêsent, le gouvernement
de Votre Altesse ne nous a donné en aucune façon, connaissance de notre situation,
tant au dedans qu'au dehors ; non seulement il ne nous a pas dit un mot sur la marche
qu'il se propose de suivre, nuis encore il ne nous a pas même donné un compte exact
de la situation financière, qui préocupait' si vivement le pays, avant même que le minis-
tre des finances fût venu l'effrayer en déclarant que nous sommes dans le plus grand
désordre. En outre, le gouvernement est venu à deux reprises et du ton le plus mena-
çant, le plus inouï dans les annales parlementaires, nier les droits les plus essentiels de
la. représention nationale. Il a été jusqu'à dire que l'Assemblée est un foyer de conspi-
rations, frappant ainsi la nation entière, la frappant dans sa souveraineté même et la
compromettant aux yeux de l'Europe...
« Depuis quati e ans, le gouvernement de Votre Altesse, n'a point employé toutes les
forces que lui donnait la loi pour faciliter, sincèrement le mécanisme constitutionnel;
et ainsi ce régime n'a pu donner les fruits qu'à bon. droit l'Europe et le pays en atten-
daient. Si le gouvernement, avait mis au service du régime constitutionnel l'activité
qu'il a développée depuis quatre ans, en dissolvant cinq fois notre Assemblée législa-
tive, — activité qui est allée parfois jusqu'à violer la loi dans la confection des listes
électorales et dans l'élection des députés, — s'il avait mis toute cette activité à déve-
lopper et à consolider le régime constitutionnel et les libertés publiques, au lieu de les
mettre en péril, ce régime aurait donné tous les fruits dont îl contient le germe, surtout
chez nous où ce n'est point une plante étrangère ; mais au contraire un régime tradi-
tionnel, où, comme le sait bien Votre Altesse, l'élection a été la source des pouvoirs
publics, tant que le pays n'a pas été soumis à l'oppression étrangère.
« ... Dans quelle grande circonstance, à quel appel du gouvernement de Votre Altesse
cette Assemblée n'a-t-elle pas répondu? L'élection unanime de Votre Altesse, a-t-elle été
le produit d'un esprit réactionnaire ! Les crédits accordés sans retard, deux de cinq et un
de huit millions, pour des achats d'armes, les nouvelles créations dans l'armée, tous les sa-
crifices faits par la Chambre pour l'armée, et les manifestations faites souvent de sa propre
initiative, pour que l'armée s'organisât de telle sorte qu'elle devint le bouclier de notre
indépendance, sont-ce là des votes et des manifestations antinationales? Les budgets,
qui de 60 millions ont été élevés par nous à 120 millions, augmentation inouïe dans les
annales des pays soumis au régime parlementaire, ne sont-ce pas là des preuves de
nôtre désir de rendre plus facile la marche du pouvoir exécutif?
« L'union demandée avec une incessante persévérance, votée même plusieurs fois,
l'enthousiasme avec lequel nous en accueillîmes la proclamation, et la hâte que mirent
les Chambres à se réunir, ne sont-ce pas là des preuves évidentes que toutes les fois
que le gouvernement a marché dans la voie nationale, toutes les fois qu'il nous a
adressé des demandes qui répondaient aux besoins et aux voeux de la nation, la Chambre
non-seulement ne les a jamais repoussées, mais encore y a toujours répondu avec le
plus sincère dévouement.
« .... Nous déclarons de nouveau, comme nous l'avons déclaré unanimement à Votre
Altesse, il y a déjà deux ans, que nous aussi nous sommes convaincus des défauts de
la loi électorale, à ce point que nous discutâmes une annexe de la Constitution, élaborée
par. la Commission centrale, laquelle Constitution, nous devons le constater avec tris-
tesse, n'a pas encore été envoyée à l'Assemblée, malgré les prescriptions de la Conven-
tion. Ce fait est une preuve palpable que nous voulons tous la réforme de la loi
électorale.
« ... Non prince,cé n'est pas le régime constitutionnel, mais au contraire le défaut
de sincérité dans son application qui a fait que les souffrances du pays croissent à pro-
portion des sacrifices des contribuables. Ce n'est pas le régime constitutionnel qui a ,
fait que la loi de propriété votée par la Chambre et non sanctionnée, demeure entre
les mains du gouvernement de Votre Altesse, suspendue sur la tête de la nation comme
l'épée de Damoclès, au lieu de revenir à l'Assemblée avec les observations du gouver-
nement. L'Assemblée, qui ne s'est pas crue infaillible les aurait anpréciées et les aurait :
acceptées en ce qu'elles auraient eu de bon. Ce n'est pas le régime constitutionnel
qui a fait que les travaux publics, aussi bien que l'instruction publique, sont loin d'être
te qu'ils devraient, en comparaison des millions que nous leur donnons tous les ans,
que l'armée manque du nécessaire; que les fonctionnaires de l'Etat ne sont pas payés
à temps, que les sommes votées par la Chambre sont distraiter, de leur destination, que
les finances du pays sont dans un désordre si effrayant que les mandats ne sont pas payés
à l'échéance, et se vendent à 25 pour 100 de perte, que les budgets ne sont pas exami-
nés et votés depuis 1860, et que les comptes de plusieurs années ne sont pas présentés
à la Chambre, contrairement à la Convention ; que la liberté individuelle n'est pas res-
pectée, que les fonctionnaires publics sont chaque jour changés et destitués, et cela
- 9-
non pas dans l'intérêt public, mais par un caprice sans frein, de sorte que la magistra-
ture elle-même est devenue plus amovible que jamais, et qu'elle devient un instrument,
au lieu de cet édifice solide,.prescrit parla Convention; que l'administration est livrée
à l'arbitraire et devient prévaricatrice et que la Roumanie d'au delà du Milcow est
abandonnée au bon plaisir des fonctionnaires subalternes. ...
« Prince, il nous a été pénible et douloureux de nous décider à mettre sous les yeux
de Votre Altesse et du monde, dans toute leur nudité, les plaies qui affligent la nation
et la font souffrir amèrement; mais nous avons cru que c'était pour nous, représentants
de la nation., un devoir impérieux de porter tous ses besoins, ses maux et ses souffran-
ces jusqu'au pied du trône de notre élu, afin que Votre Altesse se convainquant, aussi
bien que nous et que le pays tout entier, que le mal est à son comble, le gouvernement
de Votre Altesse puisse sortir de la voie erronée et préjudiciable aux intérêts du pays,
dans laquelle il marche.
" Alors,, Prince, tous les pouvoirs de l'Etat étant d'accord se mettront à l'oeuvre vi-
rilement , et bientôt. l'Etat Roumain sèra en mesure de traverser avantageusement
la crise qui se prépare autour de lui et qui est destinée peut-être à changer la face de
l'Orient.
« Vive Votre Altesse ! vive la nation roumaine une et indivisible ! »
Dans le péril commun, la gauche et la droite s'étaient unies pour
maintenir et fortifier le régime constitutionnel. C'est ce qu'en tout
pays on appelle une coalition. Les hommes avancés n'eurent pas du
moins à se reprocher l'abandon d'aucun principe. Le programme le
plus libéral avait été adopté par tous.
L'opinion publique est en général hostile aux coalitions, et elle a
raison. Le plus souvent nées d'ambitions avides du pouvoir et formées
par l'amalgame d'opinions contradictoires, elles sont immorales. Mais
quand des hommes sont poursuivis dans un bois par un brigand, leur
instinct légitime n'est-il pas de s'entr'aider; et, si deux ennemis sont
enfermés dans un même cachot, leur serait il donc interdit par la loi
morale de se donner la main pour en sortir?
Le ministère personnel de M. Nicolas Cretzulesco, contre lequel la
Chambre s'était fortement élevée, se retira. Et, quoique celui de M. Co-
gatnitchano, qui , lui succéda, fût extraparlementaire, la Chambre se
montra disposée à quelque condescendance en vue d'activer la mar-
che des affaires, de régulariser le passé; et de voter les lois les plus
urgentes.
A la demande du nouveau ministère, la Chambre, en accordant les
crédits, provisoires nécessaires, consentit à ajourner la discussion de
l'Adresse afïn de s'occuper tout d'abord de l'organisation du pays. Elle
vota plusieurs projets de loi, dont les uns étaient présentés par le gou-
verment et les autres avaient été élaborés par la Commission Centrale.
Le gouvernement tendait à ne faire de l'armée, guère autre chose
qu'une grande gendarmerie : l'Assemblée tout en maintenant l'armée
permanente actuelle, ordonna l'armement de la garde nationale et or-
ganisa le pays en milices. Ensuite, furent votées les lois sur la compta-
bilité de l'Etat, avec suppression des crédits extraordinaires décrétés en
dehors du budget, l'organisation du Conseil d'Etat, de la Cour des comp-
tes, des conseils de préfecture, le système communal, la réforme de
l'instruction publique, la loi sur l'admissibilité aux fonctions, avec
abolition du cumul, la réforme du Code pénal avec abolition
de la peine de mort et des peines dégradantes, liberté complète de
presse et de reunion, liberté individuelle, inviolabilité du domicile
- 10 —
et organisation du jury, etc., etc., etc., les concessions des chemins
de fer.
Le gouvernement combattit plusieurs dispositions libérales de ces
lois, telles que la garde nationale (1), la suppression des crédits extraor-
dinaires, l'élection des maires, etc. Mais la Chambre les vota. Elle se
mit à discuter l'organisation judiciaire, et, réclama du gouvernement
la présentation de la loi rurale, de la loi électorale et surtout de la
Constitution, comme garantie des libertés publiques et des préroga-
tions parlementaires.
Parmi les lois votées, il n'y en a que deux ou trois qui aient été sanc-
tionnées par le prince. Les autres, ainsi que celle sur l'incompatibilité
des fonctions publiques avec le mandat de député qui avait été adoptée
il y a deux ans, et avait même été proposée par le gouvernement, res-
taient dans les cartons du ministère sans qu'on sût ce qu'il en comptait
faire.
Autant que personne nous connaissons les fautes de la boyarie et
nous pourrions les dire. Mais le moment serait-il bien choisi? Quand
un voisin est pillé et assassiné, le principal soin de l'homme de bien est-il
de rappeler et énumérer ses péchés ; sa première pensée n'est-elle pas
au contraire de crier au voleur! et à l'assassin !
Il y a chez tous les Roumains, même chez ceux qui sont considérés
comme les plus mauvais, une faculté précieuse et rare, la faculté de
l'enthousiasme. Citons deux exemples :
C'était le 24 janvier (5 février) 1859, le colonel Couza venait d'être
élu prince par l'Assemblée de Moldavie, les partis étaient divisés à
Bucharest. — La caïmacamie formée de trois anciens ministres du
prince Stirbey appuyait le prince Bibesco, candidat conservateur, et
l'armée lui était favorable ; les paysans et les ouvriers massés autour
de l'Assemblée, nombreux et sombres, étaient naturellement pour le
candidat démocrate. Les voix dans l'Assemblée se contrebalançaient;
pourtant il était probable que le parti conservateur et son candidat
auraient la majorité. Tout à coup une voix s'élève: «Nommons Couza;.
en élisant le même prince que les Moldaves, nous réaliserons l'union
qu'on nous a contestée». Le député B. Boeresco se fit l'organe de ce
voeu populaire : «Unissons-nous autour de ce nom, s'écria-t-il. Nous
fonderons l'unité de la patrie et nous serons bénis de nos arrière-
neveux ». Un frisson d'enthousiasme saisit l'Assemblée ; et tous ces
hommes qui étaient au moment d'en venir aux mains, acclamèrent
à l'unanimité le prince Moldave. On s'embrassait dans les rues.. Et le
soir, tous les députés étaient réunis à un môme banquet.
L'année suivante, c'était en septembre 1860, il s'agissait de l'arme-
ment de la nation. Beaucoup y avaient résisté durablement. Et cepen-
dant un emprunt considérable fut voté dans ce but. Sur la proposition
du député Jean Bratiano, une souscription nationale fut ouverte: cha-
cun des députés s'y inscrivit séance tenante et pour de fortes sommes;
(1) Lors de la discussion de la loi sur l'a garde nationale et l'organisation commu-
nale, le premier ministre Cogalnitchano se servit contre, les Juifs des expressions les
plus injurieuses. Ce qui n'empêche pas l'Opinion nationale de lui donner, avec une in-
croyable légèreté, le titre «d'émancipateur des Israélites. »
—11—
ceux qui avaient combattu le plus vivement la motion de la gauche,
souscrivirent les premiers.
Redisons aussi qu'en 1857, les boyards, les ex-princes eux-mêmes,
en dépit des chances que le maintien du séparatisme pouvait leur don-
ner au trône hospodaral, tous sans exception acclamèrent l'union et
le prince étranger. Et ajoutons que lès paysans qui avaient leurs repré-
sentants dans le divan ad hoc, puisque l'élection avait eu lieu par clas-
ses, eurent à Bucharest le patriotisme d'écarter d'eux-mêmes la ques-
tion rurale, bien qu'ils eussent l'espoir d'une majorité favorable à
leurs intérêts : La patrie d'abord, c'est-à-dire l'union, fut le mot d'or-
dre général. Les plus grands efforts des commissaires, étrangers se bri-
sèrent contre la ferme volonté des Roumains, boyards et paysans, de
ne point s'écarter du terrain politique sur lequel on était tous d'accord
pour entrer sur le terrain social où l'on se fût forcément divisé. L'una-
nimité de 1857 demeure l'un des meilleurs témoignages en faveur de
la nation roumaine.
Eh bien! maintenant, nous le demandons à tout homme consciencieux,
est-ce qu'avec un tel peuple il n'y avait pas d'autre moyen de solu-
tion qu'un coup d'Etat? S'il n'y eût pas eu infernale ambition du
prince, on se fût entendu. Pour peu que le prince eût mis à unir les
partis et les classes, cette habileté qu'il déploya pour les diviser, la
question rurale eût été vile résolue à la satisfaction générale.
D'après le règlement organique de 1834, les rapports entre paysans
et propriétaires étaient établis comme il suit :
A. Chaque paysan indistinctement recevra un emplacement de 400 toises (1)carrées
dans la partie de plaine, ou 300 dans la partie montagneuse du pays, pour maison,
cour, dépendances, et un jardin potager, nécessaire à l'entretien de son ménage.
Tout ce que le paysan produira dans le susdit jardin, ne sera soumis à aucun paye-
ment de dîme ou autre.
Tous les emplacements de ce genre seront réunis en un seul endroit que le pro-
priétaire indiquera lui même.
B. De plus, le propriétaire donnera au paysan qui possède 4 bêtes de somme et une
vache (ou dix brebis) :
I. — Cinq pogones (2) de terrain à pâturage ;
II. — Trois pogones de prairie naturelle pour le fourrage d'hiver de ces mêmes cinq
têtes de bétail; ,
III. —Trois pogones de terre de labour, que le paysan sera tenu de cultiver pour
son compte, par lui-même ou par d'autres; mais il ne pourra pas les louer à un autre
pour de l'argent;
C. Le paysan qui ne possède que deux bêtes de travail et une vache, recevra :
I. —Trois pogones de pâturage ;
II. — Un pogone 19-24 de prairie à fourrage;
III. — Trois pogones de terrain à labourer, toujours conformément aux dispositions
ci-dessus ;
D. Au paysan qui ne possède qu'une vache sera donné:
I. — Un pogone de pâturage pour sa vache (ou ses dix brebis) ;
II. — 13 24 de pogone de prairie à faucher;
III. — Trois pogones de terre à labourer.
Les propriétaires qui possèdent des forêts sur leurs terres, laisseront prendre aux pay-
sans des branches et du bois ordinaire pour les besoins de leurs foyers domestiques.
— Le paysan qui aurait besoin d'une étendue de terrain plus considérable
(1) La toise est de 2 mètres de France.
(2) Le pogope est de 1,298 toises carrées, ou un peu moins d'un demi-hectare.
12
que celle qui vient de lui être assignée au § 2, et qui a été reconnue pour suffisante à
l'entretien de sa famille, s'accordera pour le surplus avec le propriétaire, comme leurs
intérêts respectifs, le leur conseilleront.... (Réglement organique de Vulachie. art. 140.)
« Le paysan qui jouira des avantages sus-indiqués, fournira au propriétaire 22 jour-
nées de travail avec les 4 ou les 2 bêtes de somme pour l'entretien desquelles il aura
reçu le terrain nécessaire. Mais le paysan qui n'aura pas de bestiaux, s'acquittera de
ces 22 journées en travaux manuels... (id. art. 141.)
Le Règlement, de Moldavie contenait des dispositions analogues.
Le gouvernement provisoire de Valachie, dans la Déclaration des
droits de juin 1818 avait posé le principe suivant :
« Art. 13. Abolition des corvées des paysans, qui deviennent pro-
priétaires au moyen d'une indemnité. »
Une loi avait été rendue en 1830, dans l'une et l'autre Principauté,
à l'effet de faciliter les arrangements de gré à gré entre propriétaires
et paysans.
En novembre 1857, les députés paysans au divan ad hoc de Moldavie
disaient clans leur motion:
« En somme, nos soupirs, nos doléances de chaque jour, le principal voeu de notre
classe, l'objet des prières que nous élevons jour et nuit à Dieu, c'est l'abolition de la
corvée seigneuriale.
« Aussi voulons-nous la racheter, bel te corvée, avec toutes les obligations, qui s'y
rattachent..... Nous voulons nous affranchir, nous racheter du servage où nous sommes...
L'état actuel, nous ne pouvons plus l'endurer. Nous n'entendons cependant léser en
rien le droit de qui que ce soit; mais que notre droit non plus ne: soit pas anéanti!
« Nous tenons de nos pères et de nos aïeux, le droit de cultiver autant, de terrain
qu'il en faut pour suffire à la subsistance de nos familles et do notre bétail, sans que
personne puisse nous chasser de ce sol. Tous les actes publies les plus respectables, tous
les règlements anciens et nouveaux consacrent ce droit, ainsi que celui de donner à
nos enfants des terrains jusqu'à concurrence des deux tiers de chaque fonds de terre ;
le règlement même encore aujourd'hui en vigueur nous donné le droit de cultiver au-
tant de terrain que nous pouvons; de leur côté les seigneurs.terriens ont. le droit de nous
demander le travail seigneurial (boereseu'l)
« Qu'une Assemblée législative générale soit donc convoquée. Là nos propres repré-
sentants ayant place, on délibérera sur les droits des seigneurs et sur nos propres
droits, et telle redevance que le pays tout entier trouvera bon de nous imposer, nous
l'acquitterons à la sueur de nos fronts; car tous comme un seul homme, nous voulons
nous racheter de l'esclavage, et pour être maîtres dans nos familles, maîtres de nos
foyers aussi bien que de nos champs, nous travaillerons de bon coeur et nous nous ra-
chèterons.
te Telles sont nos très-humbles prières et demandes... »
Le divan od hoc de Moldavie, dans l'une de ses dernières séances,.
émit le voeu : " que la corvée fût abolie et qu'il fût accordé au paysan
sur la propriété seigneuriale, une portion de terre dont l'étendue se-
rait ultérieurement déterminée. »
La Convention de Paris déclara dans son art. 46 :
«... Tous les priviléges, exemptions ou monopoles dont jouissent
encore certaines classes seront abolis ; et il sera procédé sans retard
à la révision de la loi qui règle les rapports des propriétaires du sol
avec les cultivateurs, en vue d'améliorer le sort des paysans. »
La question rurale était la très-grave question intérieure des Princi-
pautés. Elle était compliquée de passions et de préjugés, et grosse de
périls. Les boyards résistaient à accéder aux voeux des paysans; et
- 13 -
ils avaient de par la loi électorale octroyée par la Conférence de Paris,
la majorité législative : ils formaient le pays légal.
Il est juste de noter, qu'un progrès s'était successivement opéré dans
leurs idées sur les concessions à faire aux cultivateurs. En 1857, les
boyards de Valachie disaient :« A nous la propriété du sol, aux paysans
la propriété de leurs bras. Nous vendrons de la terre aux cultivateurs
s'ils veulent en acheter, nous louerons la totalité de nos terres aux
paysans qui les ont cultivées jusqu'ici ou à d'autres, comme nous l'en-
tendrons. Nous sommes propriétaires de nos propriétés d'un droit
absolu, tout comme on l'est dans l'Europe occidentale ». C'était là leur
théorie. — En 1863, la majorité de l'Assemblée des Principautés
croyait juste, par manière de transition, de transformer la corvée en
fermage perpétuel qui se serait plus tard changé en un droit véri-
table de propriété pour les paysans. — Cette année-ci enfin, elle
voulait admettre le droit des paysans à devenir propriétaires sur la
part fixe des terrains d'exploitation que la loi actuelle leur accorde,
sans distinction de catégories ; mais elle se refusait à leur reconnaître
aussi ce droit sur la portion variable qui leur est donnée à raison de
leurs animaux de labour.
Quand des hommes privilégiés font volontairement des concessions
successives, il est toujours aisé de les amener à faire toutes celles que
comporte la justice et qu'exige l'opinion. Mais le gouvernement, en
proposant la loi rurale, tenait moins à la faire voter qu'à s'en servir
comme d'une arme pour jeter le désarroi parmi ses adversaires et
frapper la représentation nationale elle-même.
Le projet du gouvernement (avril 1864) tendait à rendre les pay-
sans propriétaires sur les terres qu'ils possèdent actuellement (11, 8
et 5 pogones selon les différentes catégories de paysans) moyennant
une indemnité aux propriétaires. Cette indemnité est payée par des
obligations de l'Etat qui seront liquidées dans vingt ans. Les paysans
s'acquittent envers l'État par des versements annuels.
Le projet de la gauche reposait sur le même principe; la différence
ne portait que sur des détails, et relativement à l'indemnité en ce que
la gauche faisait acquitter en dix ans par un comité de liquidation tout-
à-fait indépendant du gouvernement.
Le projet de la majorité admettait aussi le principe de rendre les
paysans propriétaires ; il différait en ce qui concerne la quantité de
terre accordée aux paysans. La majorité ne faisait point de catégories
de paysans. Elle accordait à tous cinq pogones.
Ainsi tout le monde était d'accord, majorité, minorité et gouver-
nement, pour rendre le paysan propriétaire moyennant indemnité.
Lorsqu'on n'est séparé que par le quantum ou le mode de rachat, pour
peu qu'on le veuille sincèrement, il est bien facile de s'entendre..(Si
les deux fractions de la Chambre, gauche et droite, étaient restées sé-
parées sur certains points dans les bureaux,! on paraissait déterminé à
faire un compromis lors de la discussion. Plusieurs l'avaient déclaré.) Le
gouvernement avait un beau rôle à remplir, celui de médiateur entre
les partis et les classes : il aima mieux les faire servir à l'exploitation
de son ambition.
Qu'est-ce qui l'empêchait de dire : « Nous sommes unanimes quant
14
au principe, proclamons-le. Pour les détails, nous ne sommes peut-être
pas suffisamment compétents; la composition actuelle de l'Assemblée
(vu la loi restrictive dont nous ont dotés les puissances) ne donne
sans doute pas non plus des conditions de désintéressement suffi-
santes en semblable matière. Convoquons un comité de paysans formé
par délégations, qui discutera la question, tandis qu'un comité de
propriétaires délégués donnera son avis. » — Nul doute qu'on ne se
fut accordé. Et quel bienfait pour le pays, quel gage de force et de
concorde, si la loi qui devait affranchir le paysan eût émané de l'Assem-
blée des privilégiés. De déplorables germes de haine sociale eussent
été étouffés. Et si le gouvernement pensait que l'égoïsme de classé
dominerait les propriétaires, ne pouvait-il laisser débattre le problème
dans les journaux et dans de libres réunions, laisser s'organiser un
immense pétitionnement? Ce sont là des moyens légitimes dans un
pays, libre.
Au lieu de cela, le jour même où le ministère présentait le projet
de loi rurale à l'Assemblée, il l'envoyait dans tous les districts, avec
ordre de le lire en chaire dans les églises, en déclarant que le Prince
voulait que la loi fût, et que les paysans n'avaient à espérer qu'en lui.
D'où l'irritation de l'Assemblée et son vote de blâme contre les
procédés du ministère. Quelques-uns y voyaient une menace de jacquerie;
d'autres étaient froissés qu'on voulut empêcher tout amendement;
tous faisaient cette réflexion naturelle : On nous demande un sacri-
fice, et l'on veut par avance nous en ravir le bénéfice moral.
Un député, M. Manolaki Costaki, ancien ministre et ami du Prince,
reprocha au président du Conseil une circulaire, de lui-, dans laquelle
il était parlé de niveler les fortunes. M. Cogalnitchano nia.Le député
alors produisit devant l'Assemblée la circulaire du ministre.
Voici la déclaration de la Chambre :
« L'Assemblée nationale, après avoir donné tant de preuves de son dévouement au
bien public durant la session présente ; après avoir fait les plus grandes concessions a
un ministère qui n'était pas issu de son sein; après avoir fermé les yeux sur des actes
arbitraires du président du conseil des ministres, actes dénoncés à plusieurs reprises,
était en droit de s'attendre; du moins dans la question rurale, à des sentiments de bonne
foi de la part du cabinet.
« Mais voyant au contraire qu'après plusieurs provocations, il se sert de la loi rurale
comme d'une arme de vengeance et d'inimitié entre les classes agricoles et proprié-
taires , voyant qu'avant que' cette grave question sociale soit débattue et décidée par
l'Assemblée législative, expression légale de la nation entière, monsieur le président
du Conseil a pensé exercer une véritable pression sur là Chambre par une publication
étendue et difficile, accompagnée de circulaires de naturel donner le caractère d'un
acte définitif à son projet, déclaré cependant illusoire parié comité des délégués de
l'Assemblée; voyant que par cette manière d'agir le ministère met en lutté les manda-
taires de la nation avec le pouvoir exécutif, répand l'épouvante et la méfiance dans
toutes les classes de la société, ruine le crédit public et encourage, la haine et la ven-
geance chez les riches et les pauvres, au point que l'on a vu publiées et distribuées
dans les Villages des oraisons où l'on prie Dieu d'humilier les grands et d'exalter les
petits, considérant qu'il est impossible même de discuter la loi rurale avec un semblable
ministère, lequel n'offre pas la plus petite garantie, quelle que soit la solution qui serait
donnée à cette question.
« La Chambré après, tout cela, craignant de se faire complice des désordres qui
pourraient arriver et dont les premiers symptômes ont déjà paru, a déjà manifesté dans
sa séance de vendredi, 10 avril, à une grande majorité et d'une manière assez claire,
sa méfiance à l'égard du ministère actuel. Aujourd'hui cependant, voyant que le minis-
— 13 —
fère ne s'est point retiré à la suite de ce vote, l'Assemblée déclare qu'elle ne peut plus
travailler avec ce ministère qui mérite toujours sa désapprobation. »
Les classes privilégiées sont toujours peu enclines aux sacrifices :
elles les reculent le plus qu'elles peuvent. Et pourtant il n'y a souvent
pour elles aucun autre moyen de salut. Elles aussi sont exposées
comme les princes à entendre le fatidique : il est trop tard.
Les boyards de Moldo-Valachie ont oublié que si les principes de
89 ont pu être inaugurés par l'unanimité française et la propriété
réassise sur des bases solides, c'est que la noblesse française eut un
jour dans le coeur une sublime abnégation et sut faire sa nuit du
4 août. C'est cet esprit de sacrifice qui rendit efficace le serment du
Jeu de Paume, et possible la prise de la Bastille. Autrement Louis XVI,
appuyé sur ses Suisses, aurait eu la force de disperser l'Assemblée et
de dévoyer les compagnes en leur jetant quelques parcelles de la terre
des nobles en pâture.
De même que l'Assemblée législative française de 1851 ne pouvait
échapper au 2 décembre qu'en rétablissant elle-même le suffrage uni-
versel, ainsi l'Assemblée législative roumaine n'avait de chances
d'éviter le coup d'Etat prévu et annoncé à jour fixe qu'en votant une
loi électorale plus large que celle du gouvernement, qu'en allant au-
devant des voeux des paysans dans la loi rurale : il fallait dépasser le
gouvernement en projets libéraux pour lui arracher son masque et
conquérir une indispensable popularité.
Le Prince avait alléché certains membres de la droite par la per-
spective de les rappeler au pouvoir. Il en avait mandé plusieurs au
palais et leur avait dit : Moi, je ne tiens pas à Cogalnitchano; pouvez-
vous me donner un ministère? Et quand le lendemain ils revinrent, le
Prince leur dit en riant: Je ne puis prendre au sérieux ni votre vote
de blâme, ni vous-mêmes ; vous ne représentez qu'une infime minorité
dans le pays. Je vais envoyer à l'Assemblée un message proposant la
réforme de la loi électorale. — Profitant, en effet, des susceptibilités
éveillées entre la gauche et la droite par sa manoeuvre d'une offre de
portefeuilles aux ultra-conservateurs, il ajourna hautainement l'Assem-
blée à quinzaine; et le jour venu, il la somma de voter une loi élec-
torale qui ne n'était basée sur aucun principe, mais dont le seul but
était de procurer au Prince l'élection de députés à lui.
Le vote de blâme du ministère Cogalnitchano par la Chambre était
légitime : mais c'était inopportun. La gauche refusa de s'y associer. Le
vote de blâme fut la pierre d'achoppement pour l'Assemblée roumaine
de 1864, comme l'avait été; en1851, la proposition des questeurs pour
l'Assemblée législative française.
Mais si chez les peuples mêmes les plus avancés dans la vie politi-
que, les partis font des fautes, comment s'étonner que les députés
Roumains n'aient point échappé à toutes les embûches d'un pouvoir aux
abois qui s'acharnait à l'emporter per fas et nefas.
Le prince Couza a voulu avoir son plébiscite. Ce n'est pas quatre ou
cinq points seulement, quelques principes clairs qu'il a soumis à l'ap-
probation ou non approbation du peuple, mais un Statut tout entier et
— 16 —
un décret électoral compliqué. Pour les apprécier en pleine connais-
sance de causé, les hommes les plus versés dans les matières politiques
auraient besoin d'un long et sérieux examen. Et c'est à un peuple évo-
qué pour la première fois à la vie politique et dont la majorité ne sait
encore ni lire ni écrire, qu'on demandé de voter plus de deux cents
articles par un seul oui ou un seul non!,
Nulle liberté de réunion pour s'entendre, nulle liberté de presse
pour s'expliquer. Le vote est public, inscrit sur des registres avec nom
et prénoms, sous les yeux de la police. Et là, où a toujours régné l'ar-
bitraire, où la liberté, la fortune de chacun a constamment dépendu
du bon plaisir du chef et de ses agents, môme l'es plus subalternes,
n'est-ce pas mettre l'homme dans l'alternative de signer contre sa con-
science ou de se placer lui-même sur une liste de proscription (1)? Tous
les paysans que l'on appelle au vote étaient et sont dans un état voisin
du servage ! N'est-ce point la plus odieuse caricature du plébiscite et
du suffrage universel.
Nous lisons ce qui suit dans la lettre d'un député Roumain, datée
de Bucharest, du 4-16 mai 1864 :
« Pour que le vote soit bien sincère, chacun est appelé à inscrire le sien dans un
registre, et sous sa signature! Ces registres seront tenus par une commission présidée
dans les villes par les préfets de police, et dans les communes rurales par les sous-
préfets, lesquels employés sont chargés de répondre à la place de ceux qui ne savent
pas écrire. Ceci étant, il est superflu d'ajouter que surtout les paysans ne sachant ni
lire ni écrire délèguent aux sous-administrateurs (ou sous-préfets), leur droit de vote.
Afin que le pays soit éclairé sur toutes ces indignes comédies, le gouvernement à
décrété l'ordonnance sur la presse, plus la censuré. Au son du tambour, les commis-
saires de police ont fait connaître aux habitants que toute conversation politique
publique est défendue, sous peine pour les contrevenants d'être emprisonnés sans
forme de procès. »
De même que le prince Couza a donné à la petite armée rou-
maine des uniformes empruntés à tous les régiments des armées de
l'Europe, ainsi, dans son Statut, y a-t-il des articles copiés dans les
diverses constitutions étrangères : il y a du français et il y a du
prussien.
Il établit une Assemblée élective sur le modèle du Corps législatif ,
français et un Corps pondérateur ou Sénat dont il nomme les mem-
bres. Les sénateurs ont un beau traitement, cela va sans dire. Et de
plus, ils sont renouvelables par tiers tous les deux ans; ce qui assure
leur dépendance absolue et maintient d'une manière originale l'équi-
libre des pouvoirs de l'Etat ! Le président de l'Assemblée, élective est
choisi par le prince qui se réserve de faire le règlement des deux
Assemblées élective et pondératrice. Le prince Couza seul a l'initiative
(1) Les chiffres définitifs du vote, tels que le gouvernement les a publiés à Bu-
charest, sont les suivants :
Votants 682,621
Oui.... 611,094
Non 1,307
Abstentions 70,220
des lois tout comme Louis XVIII ou Napoléon. Mais chose plus pré-
cieuse encore quand le budget n'aura pas été voté par la Chambre,
on percevra les impôts d'après le budget précédent: ce qui per-
mettra aux Bismark de Bucharest de se passer du contrôle parlemen-
taire en matière de finances.
Voyez la simplification du nouveau rouage législatif : la loi présentée
par les ordres du prince à l'Assemblée est ensuite discutée par le
Corps pondérateur, qui l'amende à son gré, puis elle retourne à l'As-
semblée : si les amendements du Corps pondérateur ne sont pas accep-
tés, la loi revient au Conseil d'Etat et peut être renvoyée à une autre
session. Comme la confection des lois sera rapide avec un tel
mode ! Heureusement, le prince y a pourvu en assurant l'identité de
vues des deux Assemblées, par son omnipotence personnelle.
Appliqué à diminuer les prérogatives de l'Assemblée élective, le
prince lui enlève le droit de recevoir les pétitions : elles sont adressées
au Corps pondérateur. Les conseillers d'Etat, concurremment avec les
ministres, soutiendront les discussions devant les Chambres: ce qui est
un présage certain de l'irresponsabilité ministérielle.
Pour faire son décret électoral, le prince Couza a pris à la Consti-
tution de 1791 le vote à deux degrés; à la Restauration ses grands col-
lèges; à la monarchie de 1830 le cens électoral; à la République de
1848 le scrutin de liste; à l'Empire de 1852 son ingérence administra-
tive. Un système électoral ainsi formé de tout ce que les divers régimes
français ont eu de plus défectueux en 70 ans ne peut donner que de
beaux résultats sur le Danube ! Persuadé, comme l'un de nos ducs,
que les paysans sont les plus éclairés, le prince Couza a trouvé une
combinaison ingénieuse pour corriger par le vote des campagnes ce que
le vote des villes pourrait avoir de subversif ou d'inintelligent ries élec-
teurs directs nommés par les campagnes viennent se réunir aux élec-
teurs directs nommés par les villes. Ajoutons que si tous les paysans sont
électeurs primaires, puisque tous payent la capitation, nul ouvrier ne
peut l'être, puisque dans les villes, il faut, outre la capitation de
48 piastres, payer un impôt foncier ou une patente de notable. Et ainsi
se trouvent annulées les villes, dont l'esprit est toujours redouté,
comme un danger, par le despotisme. Une bureaucratie docile dictera
aux masses les noms de ceux qui auront su mériter la faveur du prince.
Voilà à quoi se réduit ce suffrage uuiversel pour lequel tant d'éloges
inconsidérés ont été accordés au prince Couza.
On a déjà justement signalé l'inconséquence qu'il y avait à demander
à un plébiciste l'approbation d'un pareil décret, c'est-à-dire au suffrage
universel de prononcer sa propre mutilation.
Terminons cet examen électoral par un curieux détail : tandis que
les députés sont nommés au scrutin secret, les électeurs directs le
sont par vote public. Imaginez après cela que les paysans n'accla-
ment point comme électeurs les hommes de confiance que le préfet
leur recommandera comme candidats du prince !
La loi électorale élaborée pour les divans ad hoc de 1857 par les am-
bassadeurs à Constantinople avait établi une représentation par classes,
ce qui fut trouvé arriéré. La Conférence de Paris, en 1858, adopta une
représentation unique basée sur le cens, et l'on était tout fier d'avoir
— 18 —
donné à cette jeune nation un système électoral plus libéral, disait-on,
que celui de la France après 1830! L'organisation électorale que le
prince vient de constituer à son usage met dans ses mains le corps
électoral et l'Assemblée.
Un mot maintenant du régime Couza en matière de presse. Nul jour-
nal ne pourra être publié sans l'autorisation préalable du ministre de
l'intérieur qui pourra la refuser si celui qui la demande ne présente
pas de suffisantes garanties morales. Le journal est astreint au caution-
nement, et soumis aux avertissements; mais il peut, même sans aver-
tissement, être supprimé par ordonnance princière, comme mesure ,
de sureté générale.
Et quand on pense qu'il y a des libéraux à Paris (ceux de l'Opinion
Nationale par exemple) qui applaudissent à toutes ces orgies du pou-
voir. Et, attendu que tout argument est bon pour défendre une mauvaise
cause, ils vont jusqu'à comparer le prince Couza au Comité de Salut
Public: Nous ne savions pas que M. Guéroult fût si amoureux de la
Convention française. Il y a quelque chose de pire encore peut-être
que les actes du despotisme, c'est le lyrisme de ceux qui les louent.
Ils s'écrient : « le suffrage universel a prononcé. » — Mais il y a suf-
frage universel et suffrage universel. Là où la presse n'est point libre,
le suffrage universel est aisément un mensonge. Et comment ne pas
voir qu'ainsi sont tournés en ridicule les grands principes de la révo-
lution française, le suffrage universel et la souveraineté populaire.
Les publicistes qui ont la naïveté de parler de la démocratie du.
prince Couza, ressemblent assez à ce duc français, dépeignant le
gouvernement russe comme le plus démocratique du monde. Il va en
effet trôner sur lesbords de la Dimbovitza un tzar au petit pied. Le
tzarin de Bucharest pourra se permettre sur ses sujets tout ce que le
tzar de Pétersbourg se permet sur les siens..
Dans la question polonaise, le prince Couza a cherché à imiter la
politique de l'Autriche, pour l'émancipation des paysans Alexandre II,
et Louis-Napoléon Bonaparte quant à la révision de la constitution.
Le prince Couza a souri aux réfugiés Polonais, pour obtenir les élo-
ges de la presse libérale et il les frappe chaque fois qu'il à besoin d'a-
cheter par une complaisance telle ou telle concession de ses voisins ou
de les rassurer par une lâcheté. Au fond, le gouvernement russe n'a pas
été plus inquiet de la tolérance provisoire du prince Couza envers les
Polonais, qu'il ne l'avait été de celle de l'Autriche.
Pendant un long temps le gouvernement russe fut vainement incité à
l'abolition du servage. La noblesse de Lithuanie la première en for-
mula la demande officielle. Et cependent, c'est à la destruction de tout
ce qu'il y a de lettré et d'intelligent en Lithuanie que le Tzar fait
servir l'émancipation. Est-ce que dans les Principautés l'initiative de la
liberté des paysans ne remonte pas au gouvernement provisoire de
Valachie en 1848, au divan ad hoc de Moldavie en 1857, à. l'Assemblée
Roumaine dans chacune des sessions qu'elle a tenues depuis. 1859. Et
voilà le prince Couza qui, devant la nation Roumaine et devant l'Europe,
affecte d'être le seul qui ait voulu l'affranchissement des paysans
Roumains !
En ce qui regarde le coup d'État, cette mesure extrême