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La France ne saurait périr, par Debauve

De
125 pages
Delaunay (Paris). 1818. In-8° , 123 p..
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LA FRANCE
NE SAURAIT PÉRIR.
LA FRANCE
NE SAURAIT PÉRIR.
Cet oracle est plus sûr que celui de Calchar
Tout dans la nature subit, il est vrai, la
loi du temps, les hommes et les empires ;
mais un État évidemment protégé par le
Dieu des nations, comme l'est la France ,
ne saurait périr, et renaîtrait de ses cen-
dres, lors même que les destinées de
l'Europe, qui sont inséparables, de celles
du royaume français, ne lui garanti-
raient pas la durée de son existence.
PAR DEBAUVE.
A PARIS,
CHEZ.
DELAUNAY, libraire au Palais-Royal, galerie
de bois, n° 243 ;
PELICIER, au Palais-Royal, cour des Offices ;
Et MONGIE aîné, boulevard Poissonnière.
1818.
PREFACE.
JADIS les Français ne semblaient s'occu-
per que de leurs plaisirs ; aujourd'hui tous
les esprits sont tournés vers la politique,
parce que chacun sait que ses affaires par-
ticulières, et que ses propres intérêts se rat-
tachent à ceux de la chose publique.
Toutes les classes de la société paraissent
pénétrées de cette grande pénsée de Rous-
seau : sitôt que quelqu'un dit des affaires
de l'état, que n'importe ? l'état est perdu.
L'entretien des hommes publics, les
productions des poètes, les discussions des
journalistes, les discours des orateurs, les
écrits des hommes de lettres, tout roule
sur la politique. Le peuple et les femmes
s'en occupent avec une sorte d'énergie faite
pour surprendre. Une chose remarquable,
c'est que l'impulsion est tellement donnée,
que, quoique l'on s'interdise, dans plu-
sieurs sociétés, par rapport à la divergence
des opinions , de parler de politique ,
on y reviène sans cesse. Et pourquoi ?
c'est que l'intérêt général l'emporte
sur toutes les considérations possibles.
Beaucoup de gens parlent de politique,
sans s'avoir ce que signifie ce mot, que le
dictionnaire définit ainsi : La politique est
l'art de gouverner un état. La politique
est l'art, ainsi que l'avançait Camus ,
évêque de Belley, non pas tant de con-
duire les peuples, que de les tromper :
Est ars non tam regendi quàm fallendi
homines. Grâce aux lumières, la politique
doit être l'art de rendre les peuples heu-
reux.
S'il convient à quelqu'un de raison-
ner sur la politique, c'est surtout à ceux
dont l'esprit est exercé, dont la raison est
cultivée. On semble avoir voulu répandre
du ridicule, et donner de l'odieux aux
hommes qui s'occupent de la politique, lors-
qu'on n'a pas craint d'avancer qu'on doit
considérer les écrivains politiques comme
les vagabonds de la littérature. Il n'en est
cependant pas moins vrai de dire, que ces
écrivains sont dignes de l'estime publique,
lorsqu'étrangers à tout esprit de parti, ils
ne connaissent qu'un intérêt, celui de la
patrie; lorsqu'ils consacrent leurs écrits à
l'utilité publique, à établir l'union, la con-
corde parmi les Français, à disposer les
alliés en faveur de la France: En effet, ces
écrivains sont les sentinelles', les fanaux de
l'état ; ils sont pour la société ce que sont
les éclaireurs pour l'armée.
Les hommes d'épée ont payé le tribut
à leur patrie, c'est aux hommes de lettres
à payer le leur.
Les services que les écrivains peuvent
rendre, ne sont pas moins importants que
ceux des guerriers. Un poète a dit :
Sparte, au détroit des Thermopyles,
Grava sur des tombeaux l'empreinte de son nom ;
(iv)
Rome , ouverte aux Gaulois , enfanta des Camilles :
C'est la grande âme des Emiles,
La foi de Régulus et les moeurs de Caton
Qui triomphèrent de Carthage,
Plus que le fer de Scipion.
Le courage civil est encore plus rare,
plus périlleux que le courage militaire;
car l'homme consacré à la profession des
armes voit son ennemi, l'homme de lettres
ne le voit pas. C'est pour lui que ces vers
semblent faits :
Homme, ta grandeur sur la terre
N'appartient pas à ton état,
Elle est toute à ton caractère.
L'homme de lettres enflammé de l'a-
mour, de la patrie , dit avec Pline le jeune:
« Notre vie n'est point à nous. Nés
» dans une société dont nous devons par-
» tager les travaux comme les avantages,
" il ne nous est pas permis de jouir du
» repos avant le temps , sans nous être ac-
» quittés envers la patrie , et sans avoir ,
» pour ainsi dire, obtenu le congé de la
» nature qui ne nous permet de rester
(v)
» inutiles, qu'au moment où elle nous force
» à l'être ».
Pompée partageait cette opinion. Sa ré-
ponse en est la preuve. On le chargea, dans
un temps où Rome était affamée, de faire
venir des vivres. Comme ses amis le con-
juraient de ne pas s'exposer en mer durant
une tempête, ce grand homme répondit :
Il est nécessaire que j'aille, et non que je
vive. Ces sentiments, doivent animer tout
ami du bien public.
Dans les conjonctures actuelles, tous les
talents devraient être consacrés à servir la
patrie, à chercher les moyens d'obtenir
des alliés les conditions les plus favorables,
à présenter aux souverains les raisons les
plus décisives, les motifs les plus détermi-
nants pour les engager à prendre en consi-
dération la position de la France.
Les alliés, en prêtant l'oreille aux justes
demandes des Français , ne feraient que
seconder les vues de S. M. l'empereur de
toutes les Russies, qui écrivit une lettre au
duc de Wellington, dont il est fait mention
dans le Spectateur politique et littéraire,
rédigé par les hommes les plus éclairés,
où l'on voit qu'un souverain, dont la ma-
gnanimité a été si justement célébrée, fait
une sorte d'appel pour procurer à l'Europe
une paix d'un meilleur genre que celle dont
elle jouit.
L'intention manifestée par ce souverain
me fit naître l'idée de faire paraître cet ou-
vrage détaché d'un beaucoup plus volumi-
neux, intitulé : des Lettres, des Scien-
ces et des Arts , que je publierai sous
peu.
Pour mettre plus d'ordre et de clarté
dans mes idées, j'ai divisé cette brochure
par chapitres.
Je commence par dire, que ce serait faire
injure à la sagacité, à la pénétration des
alliés, que de croire qu'ils veulent exiger
des sacrifices au-dessus des forces des
Français ; que ce serait faire injure à la
loyauté des souverains, que de supposer
( vij )
qu'ils méditent de vouloir faire une troi-
sième invasion pour partager la France,
parce qu'ils ont calculé, et calculent les
conséquences, les résultats d'un pareil par-
tage, résultats que je crois devoir exposer.
Je démontre, que la raison, que la jus-
tice , que l'humanité exigent que les alliés
ne demandent aux Français que des sacri-
fices possibles ; que l'intérêt des trônes,
que la paix générale, que l'équilibre de
l'Europe, sont attachés à la grandeur et à
l'indépendance de la France.
J'établis que la voix de la patrie, que
le malheur, que le danger, que l'intérêt
commun réuniraient tous les partis, si l'on
voulait profiter de la situation pénible de
la France, pour faire une nouvelle invasion,
pour partager la France , ainsi que des in-
sensés en ont fait la proposition.
J'observe qu'en cas d'invasion, l'honneur
et la bravoure des Français sauveraient la
France , et rendraient encore la nation
française célèbre et puissante.
( viij )
Dans le dernier chapitre, je considère
Alexandre comme le génie du bien, tenu
en réserve par le maître des empires pour
enchaîner le génie du mal, pour mettre
fin au malheur dès Français, pour affer-
mir , par la paix d'un meilleur genre que
cet empereur veut procurer à la France,
l'édifice politique et social qui paraît chan-
celer , mais dont toutes les âmes fortes
sauront prévenir la chute.
LA FRANCE
NE SAURAIT PÉRIR.
Cet oracle est pfus sûr que celui de Calchar.
CHAPITRE Ier.
La raison , la justice, l'humanité , imposent aux mo-
narques l'obligation de prendre en très-grande
considération les sacrifices immenses faits par les
Français, de n'exiger d'eux que des choses pos-
sibles.
L'OCCUPATION militaire de la France, a dit
M. le duc de Richelieu, premier ministre,
peut finir au bout de trois ans.
Ce terme approche, et tous les coeurs fran-
çais tressaillent de l'espérance de ne plus voir
flotter sur le sol de la patrie d'autres bannières
que les bannières françaises.
( 10 )
Les souverains vont s'assembler pour pro-
noncer sur cette grande question, qui renferme
les destinées de l'Europe.
Ce ne sont plus ces conférences de rois que
l'histoire a souvent retracées comme un fu-
neste présage du concert de la force contre la
faiblesse. Cette auguste réunion va s'ouvrir
sous d'autres auspices : la justice y présidera.
Lès sentiments déjà manifestés par les régula-
teurs des peuples, proclament d'avance leur
décision. Ils céderont au voeu du Roi, à ce
voeu qu'à l'exemple de son auguste famille,
la France entière, répète chaque jour d'une
voix unanime.
Le premier Ministre est l'interprète du voeu
de la nation française, qui voit avec indigna-
tion la demande faite par des hommes qu'elle
ne saurait regarder comme français, pour in-
viter les puissances à ne point retirer l'armée
d'occupation des frontières françaises, ainsi
que les alliés paraissent disposés à le faire. Ce
Ministre saura justifier la confiance du Roi,
défendre les intérêts de la France ; car les ta-
lents sont héréditaires dans la famille des Ri-
chelieu.
Fléchier rendit hommage aux qualités du
cardinal de Richelieu, qui fonda l'académie,
lorsqu'il dit: qu'il était plus grand par son es-
prit, par ses vertus, que par ses dignités; qu'il
était toujours employé, et toujours au-dessus
de ses emplois, capable de régler le présent et
de prévoir l'avenir, d'assurer les bons événe-
ments et de réparer les mauvais, vaste dans
ses desseins, pénétrant dans ses conseils , juste
dans ses choix, heureux dans ses entreprises,
et, pour tout dire en peu de mots, rempli de
ces dons excellents que Dieu a faits à certaines
âmes qu'il a créées pour être maîtresses des
autres et pour faire mouvoir ces ressorts dont
la providence se sert pour élever et pour
abattre, selon ses décrets éternels, la fortune
des rois et des royaumes.
La France se repose aujourd'hui sur son au-
guste descendant, qui saura soutenir son grand
nom. Ce ministre a su captiver l'estime de
l'empereur de Russie, qui a fondé à Odéssa
un institut d'éducation qui portera le nom de
lycée Richelieu; il s'immortalisera en France
par les services qu'il rendra à sa patrie, pla-
cée dans une position où elle ne s'est jamais
trouvée. Le duc de Rihelieu n'est pas sans
eu avoir présenté le tableau aux alliés.
Le Spectateur observe que les prétentions
des puissances, et particulièrement de la
( 12 )
Prusse, étaient l'année dernière bien plus exa-
gérées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Les
charges de la France, dit encore le Specta-
teur, ont été allégées, à la sollicitation de
M. le duc de Richelieu. Il avait oublié, con-
tinue le Spectateur, tout ce qu'il avait fait
pour les alléger, et ce que nous lui devons de
reconnaissance pour les réductions qu'il a ob-
tenues, et les espérances qu'il y a jointes.
Les espérances des Français se réaliseront,
lorsque le premier Ministre représentera aux
alliés, que les habitants de la France , depuis
trois ans, ont fait tous les sacrifices possibles,
se sont condamnés à toutes les privations qui
ont coûté la vie à tant de malheureux.
Aussi les soins, les voeux des ministres,
tendent-ils tous à faire cesser l'occupation mi-
litaire. N'entendit-on pas M. le garde des
sceaux répondre à un orateur de la chambre
des pairs : Jamais nous ne subirons notre res-
ponsabilité avec plus de joie et d'orgueil, que
lorsque nos soins auront établi l'entière indé-
pendance du royaume que retombent alors
sur nous seuls les dangers dont on menace la
patrie! (Spectateur, p. 340.)
Les ministres, qui sont Français, ne peu-
vent voir sans douleur les malheurs de leurs
( 15 )
concitoyens, et font tout pour les alléger, s'ils
ne peuvent y mettre fin. Les alliés ne pourront'
douter de toute l'étendue de l'infortune des
Français, quand ils réfléchiront que le 20 mars
a coûté deux milliards, que les conquêtes et
les invasions, après avoir moissonné tant de
braves, ont enlevé des milliards à l'agricul-
ture , au commerce, à l'industrie, aux arts ;
ce qui met quantité de contribuables dans l'im-
possibilité absolue de payer. En effet, l'aug-
mentation excessive des impôts du timbre, de
l'enregistrement, nuit aux intérêts du fisc,
empêche les mutations, les transactions, les
créanciers de poursuivre en justice leurs dé-
biteurs. C'est ainsi qu'en finance quatre ne
valent pas un;
Aujourd'hui, qu'une grande partie de l'ar-
gent de France est disparu, si l'on demandait
des sommes plus considérables que les Fran-
çais n'en peuvent payer, l'argent qui est le
nerf du commerce, de l'agriculture, serait
consacré à payer; la France épuisée (1) ne
(1) Comment , disent certaines personnes, peut-on
avancer que la France soit épuisée , lorsqu'on voit le
faste, le luxe, qui brillent partout ; lorsqu'on voit les
spectacles, les lieux publics regorger de monde ? Je
( 14 )
pourrait jamais se relever, et périrait dans le
marasme et la consomption.
La victoire, disait le grand Frédéric, reste
à celui qui a le dernier écu. Voudrait-on l'en-
lever de la France? voudrait-on placer le
Français entre la conscience et l'estomac ? La
conscience dit : Sois honnête homme ; l'esto-
mac dit : Pense à moi, si tu veux exister.
L'estomac de bien des gens crie plus haut que
la conscience. Ceux à qui la conscience dirait
de ne pas cesser d'être honnêtes gens, après
avoir épuisé toutes leurs ressourses, se résigne-
raient à mourir de misère plutôt que de faire
tort à personne. Quelle alternative! quelle af-
freuse position ! ce serait cependant celle dans
laquelle se trouverait la France, si l'on exi-
geait impérieusement des sacrifices au-dessus
réponds : 1° le Français se prive du nécessaire pour se
procures le superflu ; il est glorieux, il aime mieux mou-
rir de faim que de honte, et sacrifie tout pour masquer
sa misère; 2° si les spectacles , les lieux publies, re-
gorgent de monde, on y remarque quantité d'étrangers
pour qui la France est devenue un pays de. Cocagne.
Des Français se trouvent aussi dans ces lieux publies;
mais qu'en conclure? que les Français cherchent, à
s'étourdir sur leurs malheurs; qu'ils ressemblent au
cygne, qui chante en mourant.
de ses forces ; la misère publique occasionne-
rait des malheurs sans nombre, Si la France
était imposée au-delà de ses ressources, ne
ressemblerait-elle pas alors à un malade con-
damné depuis longtemps à la diète, à qui l'on
tirerait tous les jours une palette de sang, par
l'ordre de son médicine? S'il continuait ce ri-
goureux régime , ne pourrait-on pas l'accuser
d'avoir voulu tuer son malade, qui finirait né-
cessairement par s'éteindre, puisqu'au lieu de
lui faire recouvrer ses forves, on les lui ôterait
tous les jours?
L'argent consacré à payer des sommes au-
dessus des facultés nationales, produirait
le même effet pour le Français ; acheverait
de parailyser l'agriculture, vie commerce, qui
sont, ainsi que l'a dit Sully, les deux mamelles
de l'état! si l'on tarit les sources de prospérité
publique, comment pourra-t-on-faire quelque
chose avec rien? Ex nihilo nihil.
Les optimistes, qui lie voient que le mo-
ment présent, semblables à Sganarelle qui ne
pouvait s'imaginer que, personne eût faim
quand il, avait bien dîné, diraient-ils :
Quand le mal est certain,
La plainte ni la peur ne changent le destin,
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.
( 16 )
S'il fallait admettre un pareil raisonnement,
il s'en suivrait, que le mal est sans remède,
(ce que je ne pense pas); qu'il ne faut ni le
prévoir ni le prévenir, sous peine d'être
qualifié d'alarmiste. Ce serait alors dire aux
Français : imitez les Hottentots qui vendaient
leurs lits le matin sans se donner la peine de
penser qu'ils en auraient besoin le soir pour
se coucher.... Mais la sagesse ne fait-elle pas
sentir l'inconvénient de s'abandonner aveu-
glément aux événements, et qu'il est de la pru-
dence de chercher à les maîtriser? n'est-ce
pas le défaut de prévoyance, qui a toujours
causé nos maux? La raison dit donc, qu'il
fatit porter ses regards dans l'avenir, et pren-
dre tous, les moyens de le rendre, le plus
heureux ou le moins malheureux possible.
Commelle dit le bon La Fontaine, en parlant
du Charretier embourbé :
Il entend dans la nue
Une voix qui lui parle ainsi :
Hercule veut qu'on se remue,
Puis il aide les gens.
Aide-toi, le ciel t'aidera.
Parmi les. moyens propres, à prévenir les
malheurs qui résulteraient de la disparition
de l'argent, par le paiement de sommes
plus considérables que nous ne pourrions le
faire, on a remarqué celui proposé l'année
dernière, par M. Casimir Perrier dans ses
réflexions sur le projet d'emprunt, lorsqu'il
dit : Les puissances étrangères sont témoins
de notre résignation et de nos efforts : placés
par nos malheurs dans une position qui ne
peut porter ombrage ; accablés tout à-la-fois
par les fléaux de la guerre et de la nature,
pourquoi ne nous adresserions nous pas direc-
tement à leur loyauté?
« Elles ont spuyent déclaré, que ce n'était
point nous qui étions l'objet de leur haine et
de leur vengeance, mais bien l'ennemi de
l'Europe disparu pour toujours : lorsqu'il ne
nous faut que du temps pour acquitter une
dette contractée par les chances de la fortune,
pourquoi la France malheureuse n'obtien-
drait-elle pas de l'Europe son alliée, ce que
dans d'autres circonstances elle a même ob-
tenu dé son ennemi ?
M. Bignon; député, lors de la discussion du
Budget, fit de justes observations relativement
aux alliés.. « Ce serait, a-t-il dit, méconnaître
les sentiments des souverains alliés, que de leur
supposer une ténacité de colère persévérante
2
( 18 )
que n'ont pas les conquérants les plus terribles,
pas même celui dont nos plaies saignantes at-
testent trop bien la désastreuse célébrité.
« Lui-même ne tint pas toujours à l'exécu-
tion des conditions qu'il avait imposées. Eu
1808 la Prusse était encore redevable d'une
centaine demillions : dans les conférences d'Er-
furth, ce reliquat fut réduit à trente millions.
Par quelle fatalité faudrait -il que la France
qui est à-péu-près dans la même situation où
se trouvait la Prusse, n'éprouvât aucune mo-
dération? C'est la France seule qui a le triste
privilége d'acquitter, exactement et jour par
jour, des contributions de guerre. (Journal
des Débats 5. avril 1818 ), »
Les souverains qui se sont coalisés pour
renverser Bonaparte , feraient-ils moins pour
le Roi légitime, que l'usurpateur ne fit pour
les Rois « qu'ils opprimait ? La juste demande
des Français est fondée sur la raison, suprême
magistrat des peuples. Dira-t-dn avec La Fon-
taine :
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
Mais le plus fort,observe Rousseau, n'est
jamais assez fort pour être toujours le maître.
La raison qui est en quelque sorte l'inter-
(19)
prête de la divinité sur terre, finit toujours
par triompher de la force ; la raison, disait Da-
lembert, finira par avoir raison..La chute de
Bonaparte qui faisait trembler l'Europe, doit
servir deleçon, et apprendre que la force sans
la raison ne saurait résister et se soutenir long-
temps.
La justice, qui est le lien des sociétés, mi-
lite aussi çn. faveur des Français.
Jupiter, dit Plutarque, n'a pas le droit d'être
injuste.
Remold justitid, quid sunt regna, nisima-
gna latrocinia? Que sont les royaumes sans ,
la justice, dit saint Augustin., si ce n'est de
grands brigandages?
L'Injustice, dit Massillon, dans son petit
Carême, bien souvent détrôné dessouve-
rains , mais jamais elle n'a affermi les trônes.
L'injustice à la fin produit l'indépendance.
L'humanité vient encore appuyer la de-
mande des Français ; la repousser, ce serait
fouler, aux pieds les lois saintes de l'huma-
nité, renoncer aux plus douces' affections de,,
la nature.
Loin de nous, disait Bossuet, les hommes
sans humanité! ils pourront bien forcer les
respéets et ravir, l'admiration, comme font
( 20 )
tous les objets extraordinaires ; mais ils n'au-
ront pas les coeurs. Lorsque Dieu forma le
coeur et les entrailles dé l'homme, il y mit
premièrement la bonté', comme le propre
caractère de la nature divine, et pour être
comme la marque de cette main bienfaisante
dont nous sortons. La bonté devait done faire
comme le fonds de notre coeur, et devait être
en même - temps le premier attrait que nous
aurions eu nous-mêmes pourgagner les autres
hommes. La grandeur qui vient par dessus ;
loin d'affaiblir la bonté, n'est faite que pour
l'aider a se communiquer, comme une fon-
taine publiquequ'on "lève pour la répandre.
Les coeurs sont à ce prix.
Les alliés se serviront-ils du prétexte, de la
ruine de leurs peuples, occasionnée par l'es
conquêtes des Français ? mais, disons-le de
bonne-for, ces tohquêtes n'auraient pas eu
lieu si tous les souverains s'étaient coalisés
pour défendre la cause de Louis XVI.
D'un autre côté, les alliés peuvent-ils exi-
ger l'impossible ? mais les alliés connaissent
l'axiome : Ad impossibile nullus tenetur.
Exiger l'impossible , ce serait ressembler à
un créancier impitoyable, qui tient en prison
son débiteur qu'il sait insolvable et à qui il ôte
(21 )
le moyen, de s'acquitter avec lui, lorsqu'il
serait eniiberté.
Dans tous les temps la France a montré une
noble générosité et n'a pas exigé l'impossible.
Elle a suivi le conseil de Montesquieu , qui a
dit dans son Esprit des lois : Le droit des gens
est naturellement fondé sur le principe, que
les nations doivent se faire dans la paix le
plus de bien, et dans la guerre le moins de
mal qu'il est posssible, sans nuire à leurs véri-
tables intérêts.
Lorsque le marquis d'Avaux, négocia au
congrés d'Aix - la - Chapelle , au nom de
Louis XV, on entendit dire à cet ambassa-
deur : Messieurs , le souverain mon maître
m'envoie ici pour faire la paix en Roi et non
pas en marchand ; en conséquence, je déclare
renoncera toutes conquêtes sans nulle indem-
nité pour le Roi.
Frédéric II montra également de la géné-
rosité, un désintéressement sublime. Ce prince
avait des droits sur la Silésie, lorsque Marie-
Thérèse lui envoya Robinson, pour lui pro-
poser un million d'écus et quelques enclave-
ments pour y renoncer. Ce grand homme,
indigné de pareilles offres, répondit a cet
ambassadeur, avec la plus grande vivacité:.
Que diraient mes. aïeux , si j'acceptais les
propositions que vous me faites ? Ils sorti-
raient de leurs tombeux pour me reprocher
de n'être qu'un vil marchand, qui Vend
l'héritage que j'ai reçu d'eux, et qui préfère
l'or à l'honneur qu'ils m'ont transmis. Ah!
j'aime mieux m'ensevelir sous les ruines de
mon trône, que de m'attirer un pareil re-
proche.
La déclaration du Roi de France, la ré-
ponse de Frédéric, ont immortalisé ces deux
souverains, sur lés traces desquels les puis-
sances s'empresseront de marcher; car elles
n'ont pas rétabli Louis XVIII sur le trône,
avec l'arrière-pensée de lui ôter tous les
moyens de s'y maintenir, en le forçant de sur-
charger le peuple d'impôts , en l'empêchant
de faire aimer son autorité. Ce serait cepen-
dant donner à le penser, que d'exiger des
sacrifices au-dessus des forces des Français;
ce serait vouloir que le Roi ne régnât que sur
des infortunés , que sur un vaste cimetière et
dans un immense désert ; ce serait se déclarer
ouvertement les ennemis du peuple français,
tout en se disant ses alliés ; ce serait pronon-
cer l'arrêt de mort des habitants de la France,
qui au lieu de s'armer ont tendu les bras aux
(23)
alliés, parce qu'ils se disaient leurs protec-
teurs etieurs libérateurs , parce qu'ils avaient
annoncé qu'ils-voulaient rétablir leur Roi lé-
gitime. Cette espérance a plus fait que toutes
les forces de la coalition; on en trouve la
preuve dans la soumission des armées fran-
çaises aux ordres du Roi, «lorsqu'il leur en-
joint de poser les armes, de rendre les places
fortes;
Le général Maximilien Lamarque fit à ce
sujet une juste observation : Une armée qui,
après avoir été l'effroi du monde par son cou-
rage, en est devenue le modèle par sa résigna-
tion, est une armée dont la patrie peut, tout
attendre.
Se comporter aujourd'hui en vainqueurs
traiter les Français en vaincus, ce serait ran-
çonner et punir le monarque qui regardait
les alliés comme ses appuis et ses soutiens,
d'avoir ordonné aux places fortes de se ren-
dre , d'avoir licencié ses armées ; ce serait le
punir et toute sa nation, du retour de l'homme
contre lequel l'Europe s'était armée ; mais
ce retour a été l'ouvrage de l'imprévoyance,
du défaut de surveillance, pour ne rien dire
de plus ; ce serait punir les Français d'avoir
ajouté foi aux promesses des souverains, de
( 24 )
ne pas les avoir crus capables d'y manquer,
parce qu'ils s'imaginaient que les potentats
prenaient pour règle de leur conduite la ré-
flexion du roi de France Jean, qui disait : Si
la vérité était bannie de la terre, elle devrait
se retrouver dans le coeur des rois.
Demander plus que les Français ne peuvent
payer, ce serait vouloir prendre, pour détruire
la France, la marche que prit Fabius le tem-
poriseur, qui sauva Rome en temporisant. Si
cette mesure sauva Rome, elle pourrait com-
promettre l'existence de l'Europe.
D'un autre côté,, une semblable paix ferait
mourir à petit feu et de mille morts les habi-
tants de la France, ferait périr en un an plus
d'hommes que la guerre la plus désastreuse en
dix ans ; ce serait réaliser la guerre lente et
d'extermination que Pitt (1) voulait faire aux
Français. On n'aurait jamais vu , dans les an-
(1) Pitt, tout mort qu'il soit, vit encore dans les
partisans de son système destructeur. Comment
les Anglais, qui s'honorent d'avoir produit Newton,
Pope, Shakespeare, Milton, Robertson et Hume,
peuvent-ils, dans un moment où l'horizon du génie
s'est agrandi, où les lumières ont appris à n'estimer
que ce qui est estimable, porter des toasts, à la mé-
(25)
nales, de l'histoire, un exemple d'une guerre
sourde semblable, sous le nom de paix, qui
ne serait dans le fait que la paix des tombeaux.
Les Français compareraient, une pareille paix
à la réponse que fit Octave à des supplications
qui lui furent adressées par les Romains, et à
moire d'un homme qui a mis le feu aux quatre coins
du monde, et causé le malheur, la ruine de sa patrie?
Je suis loin de croire que la nation anglaise, éclairée
comme elle l'est, qui a été sacrifiée à l'ambition , à
l'intérêt de deux ou trois cents hommes, qui gémit
sur les résultats de l'administration d'un ministre qui
voulait faire;prospérer l'Angleterre aux dépens de
l'univers, partage l'opinion des enthousiastes de Pitt.
On trouve la preuve du contraire dans le jugement
qui a été porté par un Anglais sur ce ministre : a J'ai,
dit-il, jadis ouï parler d'états ruinés par les vicissitudes
de la Providence , dévastés par la famine, ravagés par
le feu, accablés par les ennemis ; mais jusqu'à ce mo-
ment je n'avais pas vu un état comme l'Angleterre ,
appauvrie par les dépouilles, conquise par ses succès. »
Tel a été le résultat du système de Pitt, qui, au
milieu d'une mer de sang, et avec une dépense de
800 millions sterlings, a fait de nous, après nos vic-
toires , une dupe triomphale, et nous a laissé la ban-
queroute pour trophée. L'Angleterre a entretenu les
combats de l'Europe ; elle a acheté tout le sang qui était
à vendre ; elle a fourni des subsides à tous ses dépen-
dants peur leur propre cause ; elle a vaincu sur terre,
( 26 )
qui il dit : Il faut mourir. Dès ce moment les
alliés forceraient les Français à dire :
O mort ! nous implorons ton funeste secours;
O mort ! viens nous sauver, viens terminer nos jours.
Nous répondrions aux alliés : Quand Dieu
elle a vaincu sur mer; elle a conquis la paix (car les
apôtres de Pitt ne l'avaient pas faite la paix ), et en
même temps elle a obtenu indemnité pour le passé
et sûreté pour l'avenir ; et après toutes ces dépenses,
après toutes ces victoires, après tout cet orgueil, elle
est environnée de désolation : semblable à nue de ces-
pyramides d'Egypte qu'on voit, au milieu de la vaste
étendue des déserts, pleine de magnificence et de morts,
et qui est à la fois un trophée et un tombeau.
Si l'on est étonné de voir Pitt trouver encore quel-
ques admirateurs parmi les Anglais, on l'est bien plus
de voir des Français être les apologistes du plus cruel
ennemi de leur pays. Ces hommes sont-ils les amis de
la patrie? ont-ils le coeur français? C'est donc man-
quer d'humanité, de bon sens; de pudeur, que d'oser
se déclarer en faveur de Pitt, cause des malheurs de la
France et de l'Europe.
Français ! si vous voiliez sauver votre patrie , re-
noncez à l'anglomanie , redevenez Français. Je ne
parle que de ceux entichés de l'anglomanie, qui,
grâces à Dieu, sont en très-petit nombre. Les anti-
Français ont beau faire, l'esprit national, qui se forme-
de jour en jour, déconcertera leurs projets.
(27)
a créé les hommes, il a voulu qu'ils existas-
sent ; vous nous ôtez les moyens de le faire,
en enlevant toutes nos ressources : c'est par là
même vous déclarer en insurrection contre
l'auteur de la nature qui nous ordonne de vivre
et de prendre tous les moyens de conserver
notre existence. Les souverains en trouveront
la preuve dans les bienfaits que la providence
semble vouloir prodiguer aux Français cette
année qui leur promet la plus abondante ré-
colte. Qu'elle est vraie la pensée de Pline !
L'homme n'a pas à se plaindre de la nature;
c'est de l'homme que l'homme tire ses plus
grands maux. Si les alliés ne secondaient pas
les vues de l'auteur de la nature, le salus po-
puli suprema lecc esto, le salut du peuple,
deviendrait alors la suprême loi.
La vie est un dépôt confié par le ciel,
Oser en disposer, c'est être criminel.
Du monde où m'a placé la sagesse immortelle,
J'attends que dans son sein son ordre me rappelle.
Si un homme n'a pas le droit de disposer de
sa vie, les souverains,, qui doivent être les
images vivantes de la divinité sur la terre,
abuseraient de leur pouvoir s'ils condam-
naient à la mort des millions d'individus qui
les accuseraient devant le tribunal redoutable
de l'Eternel, qui du haut de son trône voit,
observe et juge les rois.
Il est de l'intérêt des souverains de ne pas
soulever le ciel et la terre contre eux, et ils
ne les soulèveront pas.
Arbitres des hommes, disait Saadi, craignez
les plaintes des malheureux ; elles parcourent
la terre, elles traversent les mers, elles pénè-
trent les cieux ; il ne faut qu'un soupir de l'in-
nocence opprimée pour, remuer de monde.
Aujourd'hui, que de douleurs, que de pri-
vations, que de millions de soupirs !
Rois, si vous m'opprimez, si vos grandeurs de daignént
Les pleurs, de l'innocent que vous faites couler,
Mon vengeur est au ciel, apprenez à trembler !
Si les Français voyaient qu'on veut les faire
cesser de vivre, sans pouvoir même jouir du
repos que procure la mort, alors quantité
d'entre eux prendraient pour modèle Nerva,
ce Chinois vertueux qui, détestant le jour qui
le rend témoin des maux de sa patrie, juste-
ment irrité des vexations des grands,, se pré-
sente lui-même à l'empereur, lui porte ses
plaintes en ces termes : Je viens, dit-il, m'of-
frir au supplice auquel de pareilles représen-
( 29 )
tations ont fait traîner six cents de mes conci-
toyens (1) , et je t'avertis de te préparer à de
nouvelles exécutions; la Chine possède en-
core dix-huit mille bons patriotes qui, pour la
même cause, viendront te demander le même
salaire. L'empereur, étonné de sa mâle éner-
gie, accorde la récompense la plus flatteuse
pour un homme vertueux, i la punition des
coupables et là suppression des impôts. C'est
ainsi que se manifeste l'amour de l'humanité,
de la patrie.
Les alliés raisonnent assez leurs intérêts ,
pour ne pas exiger que les innombrables amis
de la patrie ne paraissent devant eux que dans
l'humble atitude de la supplication.
C'est un spectacle unique dans l'histoire du
monde, a dit son Exc. le ministre de la guerre
à la chambre des pairs, que celui d'un gou-
vernement national et libre discutant son sys-
tème et sa force militaire en présence des ar-
mées de l'Europe résidantes sur son terri-
toire. Le récit de cette étrange situation ho-
norera un jour l'Europe et la France.
(1) Le nombre des victimes des taxes de guerre est
bien plus grand, sans parler de ce qu'il serait si les
alliés exigeaient au-dessus des forces des Français.
(30 )
Lès observations des écrivains sur la France
ne sauraient être vues, d'un mauvais oeil par les'
alliés que je crois dignes d'entendre la vé-
rité , puisque l'empereur de Russie a dit,
dans sa lettre au roi de Prusse : La dette
immense que le gouvernement ne désavoue
pas, mais qu'il n'a pas le moyen d'acquitter,
ainsi qu'on le voit dans le Spectateur.
La raison, l'équité, l'humanité , réclament
que les alliés, n'exigent des Français que des
choses possibles; l'intérêt leur en fait un de-
voir, s'ils veulent consolider, l'édifice de la
restauration.
(31)
CHA.PITRE II.
L'intérêt des trônes, la paix générale, l'équilibre do
l'Europe, imposent aux Alliés l'obligation de n'exi-
ger de la France que des sacrifices possibles.
QUAND les souverains seraient sourds à la voix
de la raison, de la justice, aux cris dé l'hu-
manité gémissante; la politique leur prescri-
rait de ne pas exiger de la France plus qu'elle
ne peut payer dans le cas où ils persisteraient
à ne pas se contenter dessommes reçues qui ont
épuisé la France ; car la cause de Louis XVIII
est celle de toutes les couronnes, de tous les
souverains.
La chute du trône de Louis XVI a ébranlé
tous les trônes; la chute du trône de Louis XVIII,
si par impossible elle avait lieu, quel effet pro-
duirait-t-elle dans les conjonctures actuelles?
Est-il prudent, est-il politique, d'accoutumer
les peuples au renversement des trônes? Mais
la couronne de Louis XVIII, n'est-elle pas la
(32)
elef de la voûte , et son trône la base de l'édi-
fice politique et social ? Le contre-coup d'une
nouvelle révolution se ferait sentir encore une
fois d'un bout à l'autre de l'Europe. L'incendie
une fois allumé, les souverains ne seraient
pas maîtres de faire la part au feu; les trou-
blés de la France, dont on voudrait vraisem-
blablement profiter pour opérer le partage ,
sous prétexte d'assurer le repos de l'Europe ,
la feraient, comme l'a dit le Spectateur, rentrer
dans des calamités plus longues et; plus san-
glantes que celles dont elle est sortie , et qui
ajouteraient aux maux de la guerre, les fléaux de
vingt révolutions nouvelles.
Qui pourrait.assurer que, l'Amérique, dont,
une étincelle a allumé l'embrasement en Europe ;
que ce nouveau monde qui se peuple aux dé-
pens de l'Europe , comme elle s'est peuplée
aux dépens de l'Asie, ne profiterait pas d'une
convulsion subite , pour faire une descente eu
Europe, l'épéé d'une main , ainsi qu'on l'a
observé, les droits de l'homme de l'autre , et
pour dicter des lois à l'ancien monde? Que de-
viendraient alors , je le demande, les trônes ?
Le repos , la tranquillité,, la paix de l'Eu-
rope, sont intimement liés au repos, à la tran-
quillité, a l'indépendance de la,France; car .
(33)
l'équilibre se trouverait pour jamais rompu
si la France venait à être démembrée. Les al-
liés ont 1 semblé le sentir, lorsqu'ils ont fait
afficher dans Paris , le 31 mars 1814, une pro-
clamation, dans laquelle ils disaient qu'ils res-
pectaient l'intégrité de l'ancienne France,
telle qu'elle a existé sous ses rois légitimes.
Ils peuvent même faire plus, disaient-ils, parce,
qu'ils professent toujours le principe que, pour,
le bonheur de l'Europe, il faut que la France
soit grande et forte.
L'Angleterre, elle-même,, a le plus grand
intérêt à ce que la France demeure une grande
puissance continentale: elle,travaillerait contre
ses propres intérêts , si elle suivait, l'avis des
myopes en politique qui voudraient lui persua-
der qu'il est avantageux pour elle de, démem-
brer la France. , ...
La politique des. alliés aurait donc changé
s'ils exigeaient plus que les Français, ne peu-
vent payer: car la France, ne saurait, être
grande et forte, si l'on mettait ses habitants
dans l'impossibilité de, satisfaire à tous leurs
besoins, si pu, les faisait période misère et
d'inanition.
L'intérêt,bien raisonné ramènera nécessai-
rement les alliés aux principes qu'ils ont cou-
3
sacrés, quand ils considéreront que l'indépen-
dance européenne est attachée à l'indépendance
de la France; qu'il est intéressant pour eux que
Rome et Carthage modernes subsistent, mais
sans se heurter, ainsi que le devraient faire les
deux nations pour leurs propres intérêts.
Né pas enlever les dernières ressources des
Français, c'est procurer à l'Europe, ainsi qu'à
paru le désirer l'empereur de Russie, une
paix d'un meilleur genre que celle dont elle
jouit, puisque la France est le point dé mire,
le pivot de l'Europe, et que sou repos et sa
tranquillité influent d'une; manière' si directe
sur les destinées de l'Europe entière.
La France, ainsi que l'a (lit M. de Bonald ,
ce grand, ce profond politique , ne peut pas'
périr. Si cette fille aniée de la civilisation pou-
vait être effacée du milieu des nations , l'Eu
rope entière ne comblerait pas le vide^tte'làis-
serait son absence, et tous les états tôt ou
tard s'enfouiraient dansl'abîmequ'ils auraient
ouvert.
La coalition' formée contre la folie de la
monarchie universélle, rassure les Français ;
car chaque souverain pourrait y tendre du
moment où la France accablée se verrait in-
dignement partagée.
(35)
La permanente existence de la France est
donc extrêmement nécessaire à l'équilibre de
l'Europe, commecelle de Carthagel'était pour
Rome; qe dont elle n'apprit à seconvaincre
à ses dépens, qu'aprèsla ruinie de Carthage.,
qu'osèrent voter les sénateurs romains.
Scipion le Jeune s'opposa constamment à la
destruction de Carthage, et prédit qu'on pro-
voquait la décadence de Rome. Caton, regardé
comme le plus sage des Romains, manqua de
pénétration en provoquant la ruine
en disant: Delenda est Carthago.
Lorsque Caton le Censeur, dit Helvétius,
homme plus sensé qu'éclairé, opinait avec tout
le sénat à la destruction de Carthage, pourquoi
Scipion s'opposait-il seul à la ruine de cette
Ville?.
C'est que lui seul regardait Carthage comme
une rivale digne de Rome, et comme une digue
qu'on pouvait opposser au torrent des vices et
de la corruption prête à se déborder dans l'Ita-
lie. Occupé à l'étude politique de l'histoire, à
la méditation, à cette fatique d'attention dont
la seule passsion de la gloire nous rend capa-
bles, il était parvenu, par ce moyen, à une
espèce de divination ; aussi présageait-il tous
les malheurs sous lesquels Rome allait succom-
( 36 )
ber dans le moment que cette maîtresse du
monde élevait son trône sur les débris de toutes
les monarchies de l' Univers; aussi voyait-il
naître de toutes parts des Marius et des Sylia;
aussi entendait-il déjà publier les funestes ta-
bles de proscription, lorsque les Romaius n'
percevaient partout que des palmes triom-
phales, et n'entendaient que les cris de la
victoire. Ce peuple était alors comparable à
ces matelots qui, voyant la mer calme, les
zéphirs doucement enfler les voiles et rider la
surface des eaux , se livrent a une joie in-
discrète, taudis que le pilote attentif voit s'é-
lever à l'extrémité de l'horizon le grain qui
doit bientôt bouleverser les mers.
Si ce sénat Romain n'eut pas égard au con-
seil de Scipion, c'est qu'il est peu de gens dont
l'oeil prévoyant puisse percer dans l'abîme de
l'avénir, et qui sachent diriger la fortune.
Comme il y a plus d'un Scipion dans l'assem-
blée des souverains, ils prévoiront les résul-
tats des projets prémédités depuis long-temps,
et ne permettront pas pour leurs propres inté-
rets le partage de la France qui, dans tous les
temps,, dans toutes les circonstance, défen-
drait avec,une incroyable vigueur l'intégralité
de son territoire.
(37)
CHAPITRE III.
Si, par impossible, les Alliés voulaient rentrer "en
France, la voix de la patrie qui existe aujourd'hui
pour les Français, le malheur, le danger, l'intérêt
commun, rallieraient tous les Français, tous les
partis, afin de ne pas être effacés de dessus la liste
des nations
APRÈS les événements dont nous avons été
témoins et victimes, après les observations
sur le sort qu'on devrait faire éprouver à la
France, on est autorisé à supposer et à dire :
Si l'on voulait réaliser le projet absurde , du
partage de la France, que les alliés sont trop
éclairés pour exécuter ; il faudrait, pour qu'ils
y rentrassent, une troisième coalition. Réussi-
rait-on à l'opérer? On a vu , il est vrai, en
moins de quinze mois toute l'Europe deux
fois coalisée contre la France : c'est un de
ces phénomènes qu'il était,réservé à la révo-
lution de produire. Une, troisième coalition,,
est-elle possible ? elle ne me paraît pas l'être-
(38)
Les considérations qui ont déterminé l'Eu-
rope à se coaliser, ne subsistent plus; car
on ne saurait justifier une nouvelle coalition
par la nécessité de se réunir contre l'ennemi
commun de l'Europe et des trônes. S'il se fai-
sait aujourd'hui une coalition générale, il est
constant qu'elle ne pourrait avoir pour objet
que l'exécution d'un projet conçu depuis
plus d'un siècle, annoncé dans le testament
de l'amiral Byng, anglais ; tenté au commen-
cement du dernier siècle en 1792, et dont il a
été parlé il y a peu de temps en Angleterre,
où le projet de partage prit naissance.
Dirait-t-on, que se figurer qu'on veut par-
tager la France , ce serait ressembler à Bel-
lerophon, qui se créait des chimères pour
avoir le plaisir de les combattre ? Mais ou
Connaît l'axiome : ab actu ad posse valet con-
secutio ; de l'acte à la possibilité , la consé-
quence vaut.
Mais si l'on a tenté d'exécuter ce projet,
ne pourrait-on pas tenter encore de le faire?
L'homme qui le craint, passera d'autant
moins'pour un visionnaire, qu'on a ressuscité
tout récemment ce projet.
Ce qui vient encore à l'appui de mon opi-
nion, c'est ce que M. Froc de la Boulaye
(39)
dit le 17 mars dernier à la Chambre des dé-
putés : Prenons conseil, Messieurs,, non-seu-
lement du temps passé,mais du temps pré-
sent. Serions-nous sourds, quand à la diète de
Francfort, un ministre regrette hautement
qu'une grande province n'ait pas été dé-
membrée de notre territoire, et quand cette
province,est celle de Alsace ? (Journal dû
Commerce, de Politique et de Littérature,
18 mars 1818).
Il est du devoir de tout bon français, de
chercher à déjouer ce epmplpt si on voulait
l'exécuter; un des moyens lés plus propres à
Je faire, c'est de former un esprit public,
de créer un caractère national : car c'est par
l'artillerie morale de l'opinion qu'il faut sup-
pléer aux forces physiques et les centupler.
Mais à qui appartient - il de former cette
opinion, si ce n'est aux hommes éclairés
amis du trône et de la patrie ? Le génie n'est-
il, pas aussi une puissance? Dans tous les
temps on a remarqué le pouvoir invincible du
génie.
Swift avait raison de dire : Il ne paraît guète
dans un siècle que cinq ou six hommes degé-
nie;s'ils, réunissaient leurs forces diverses,
l'univers entier ne pourrait pas leur résister.
( 40 )
Les grands hommes sont, disait Burke , les
guides et les jalons des états.
Il n'est pas possible de révoquer en doute
ces vérités , l'influence que les hommes de
génie exercent sur les destinées des peuples,
lorsqu'on voit Epaminondas, général des Thé-
bains , les délivrer du joug des Lacédémo-
niens, et faire jouir le peuple d'une grande
célébrité tant qu'il a été à leur tête; lorsqu'on
voit le génie de Démosthènes foudroyer plus
les armées de Philippe que toutes les forces
de la Grèce; lorsqu'on voit l'éloquence de
Cicéron préserver Rome des fureurs de Cati-
lina ; lorsqu'on voit Leibnitz consulté sur la
législation par un potentat; lorsqu'on voit le
grand Frédéric écrire à Rollin, fils d'un cou-
telier : Des hommes tels que vous marchent à
côté des souverains ; lorsqu'on voit les têtes
couronnées entretenir correspondance avec
Voltaire, Diderot, Dalembert, qui ont fait un
si funeste usage de leurs talents transcendants;
lorsqu'on voit les alliés se servir du génie de
Turenne pour pénétrer en France.
Au milieu des malheurs qui accablent la
France, il est glorieux pour elle de pouvoir
dire que le Français ne peut être vaincu que
(40
par le Français. En effet, c'est le général Ma-
reau qui a tracé le plan de campagne.
C'est le génie de Turenne qui a ouvert les
portes de la France. Les alliés, pour s'y intro-
duire, ont profité des observations de Turenne,
qui répondit au grand Condé qui lui deman-
dait quelle conduite il voudrait tenir dans la
•conquête de la Flandre: Faire peu de siéges,
répondit Turenné, et donner beaucoup de
combats. Quand vous aurez rendu votre armée
Supérieure parle nombre et la bonté des trou-,
pes, quand vous serez maître de la campagne,
les villages vous vaudront des places. Mais on
met son honneur à prendre une ville forte,
bien plus qu'à chercher le moyen dé conquérir
aisément une province. Si le roi d'Espagne
avait mis en troupes ce qu'il a dépensé en ar-
gent pour faire des siéges et fortifier des places,
il serait le plus considérable de tous les rois.
Les alliés ont profité des leçons de Turenne;
ils ne se sont pas amusés à prendre les places
fortes : ils ont pénétré dans l'intérieur, et ont
conquis ainsi la France. C'est donc le génie de
Turenne qui a ouvert les portes de la France;
c'est au génie des Français à les fermer, afin
d'ôter jusqu'à l'idée d'y rentrer, si l'on vou-
lait le tenter.
( 42 )
Quel est le moyen d'y parvenir ? Comme le
dénoûment du drame approche, comme nous
touchons au moment où l'occupation militaire
de la France doit finir, il faut éviter le piége
qu'on pourrait nous tendre, avoir la sagesse
de ne pas, offrir aux alliés de motifs, même de
prétextes pour prolonger cette occupa lion, qui
ne peut être désirée que par des ennemis de.
la patrie, ou pour ramener en France l'armée
d'occupation; car, indépendamment de l'hu-
miliation, elle causerait les plus grands mal-
heurs à l'état, eu le nécessitant de payer des
sommes considérables pour les troupes des
alliés, en empêchant le crédit et la confiance
de renaître, en accroissant la misère, qui en-
fanterait toutes sortes de désordres.
Il est donc très-important de prévenir les
événements qu'on pourrait chercher à pro-
voquer, pour justifier la prolongation des ar-
mées étrangères dans nos places fortes, pour
ne pas autoriser les alliés à dire , que leur pré-
sence est nécessaire pour affermir l'autorité du
Roi, pour maintenir le repos, la tranquillité
de la France. C'est donc aux Français à se con-
vaincre de la nécessité de se rallier tous autour
du trône, afin que le Roi mette sa confiance
dans la nation ; ce qu'on voudrait l'empêcher
(45)
de faire, pour le forcer de recourir aux étran-
gers.
Les Français, qui ont acquis de l'expérience
à leurs dépens, ne veulent plus désormais se
rendre la fable, la risée de l'Europe, en renver-
sant leur gouvernement; ils n'oublient pas que
la journée du 20 mars, comme on l'a dit, a
coûté deux milliards à la France, et tous les
malheurs de l'invasion.
Si le jeu de la bascule, de l'escarpolette
politique (1), plaît à ceux qui croient avoir
intérêt à renverser le gouvernement, il n'est
plus du goût des Français, las d'être dupes
d'une poignée d'ambitieux qui voudraient faire
des cadavres de leurs concitoyens, les mar-
chepieds de leur grandeur.
Les ennemis de la patrie ne réussiront plus
à faire des Français leurs instruments, parce
qu'ils sont aujourd'hui convaincus que la chute
du trône causerait pour jamais la perte et la
ruine de la France, qui ne peut se sauver qu'a-
vec son roi légitime. Le roi et la patrie, la
patrie et le roi, sont un tout indivisible. Aussi
(I) Expression dont on se sert quand on voit un
gouvernement près de s'écrouler par résultat de*
trames ourdies contre lui.
(44)
le gouvernement a-t-il créé une patrie, pour
intéresser les Français à la défendre. En effet,
la patrie existe du moment où les lois protè-
gent la, liberté individuelle.
Honneur aux ministres, qui n'ont pas dé-,
mandé la prorogation de la loi du 12 février
1817 , sur la liberté individuelle ! honneur aux
pairs, aux députés, aux magistrats, aux hom-
mes de lettres, aux membres de l'institut, qui
tous ont fait pressentir dans leurs discours le
besoin de mettre en vigueur les lois fondamen-
tales , de faire succéder aux lois d'exception
la charte, dont l'exécution fait l'objet des
voeux de tous les Français.
Un poète a peint en peu de vers les avan-
tages de la charte, pour le Roi et pour la
société:
La charte, monument où sa sagesse brille,
Acte juré par lui, juré par sa famille ,
Palladium du trône et garant de nos droits.
On voit jusqu'aux malheureuses victimes
de la révolution, malgré leur détresse, la pri-
vation des choses les plus nécessaires à la vie,
dont le sort est vraiment déplorable, sentir le
besoin de céder à la force des circonstances.,
d'obéir aux lois, de faire le sacrifice de leurs
(45)
intérêts particuliers à l'attachement qu'ils por-
tent au prince, à l'amour du bien public, pour
éviter des troublés dans l'état, et pour ne pas
mettre les ennemis de la France, qui profite-
raient dès divisions, oins le cas de dire:
Les sots sont ici-bas pour nos menus, plaisirs.
La France forme une nation nouvelle, a
ait, autant que ma mémoire me le rappelle, le
profond M. Royer-Collard. Cette nation nou-
velle s'avance, et se range autour du trône;
elle recueille dans ses rangs tous ceux qui n'ont
voulu que le bien de l'état; espèce de gens,
continue-t-il, qui, selon le cardinal de Retz,
ne peut rien au commencement des révolu-
tions, mais qui peut tout à la fin.
La pensée du cardinal de Retz est très-juste,
car au commencement des révolutions, les pas-
sions se déchaînent avec fureur ; mais à la fin
leur malheur les calme, et a la longue la voix
de la raison finit par se faire entendre, parce
que chacun a appris à ses dépens qu'il n'y a
de salut que dant les lois, in legibus salus ;
qu'il est de la plus grande importance de ne
pas renverser le gouvernement, de ne pas
imiter, comme on l'a fait, Samson, qui ébranle
(46))
les colonnes du temple, et qui s'écrase sous ses
mines, des sauver le trône pour sauver la patrie.
On sait aujourd'hui par expérience qu'il
ne faut pas empirer son sort en voulant l'amé-
liorer ; ce qui est toujours arrivé depuis la
révolution aussi les hommes qui ont le plus
perdu , lorsqu'ils n'écoutent qu la voix de la
raison , conviennent-ils que le gouvernement
représentatif dans les conjonctures actuelles,
est le seul possible , qu'il est comme la planche
après le naufrage; qu'il faut en faire un ins-
trument de salut pour le souverain comme
pour la nation, dans le cas où l'on voudrait
en faire un instrument de ruine, parce que
la raison veut que l'on fasse le contraire de
ce que son ennemi désire; que l'on se plié
aux temps, aux lieux, aux circonstances ; que
l'on choisisse toujours le moinde des maux,
minima de malis ; que l'on céde enfin à la
première, à la plus impérieuse de tputes les
lois, la nécessité;
Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.
Le Roi, qui est tout-à-la-fois homme de
lettres, savant et politique, a donc agi avec la
plus grande sagesse, en donnant la charte aux
Français; la charte, qui est une transaction
(47)
entre tous les partis, qui est l'alliance entre
le trône et la liberté, qui est le paratonnerre,
le levier politique.
Le Roi a dit comme Solon : Je ne donnerai
pas les meilleures lois passibles ; mais les meil-
leures, que les Français puissent supporter.
L'abolition de la loi du 12 février 1817 sur
la liberté individuelle, est aux yeux de l'ob-
servateur le triomphe de la charte.Les choses
sont plus fortes que les hommes.
Les représentants ne sont pas sans en faire
la réflexion. Il est flatteur pour eux d'avoir
donné au gouvernement représentatif de la
consistance, un aplomb ; d'avoir concouru à
faire triompher les lois foudamentales de l'état,
d'avoir imposé silence aux hommes qui leur
disaient : Vos brillante théorie du gouver-
nement représentatif sont des chimères, de
vaines fictions auxquelles vingt-cinq ans de
disputes n'ont pu donner de réalité. .
On n'appliquera pas aux représentants ac-
tuels ces vers de Voltaire :
Ils disaient d'or, et ne concluaient rien.
De mille députés l'éloquence stérile
Y fit de nos abus un détail inutile,