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La Franciade, scènes de la Révolution, poème en XII chants, par M. Lambert de Ballyhier

De
258 pages
E. Dentu (Paris). 1857. In-18, 268 p..
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LA FRANCIÂDE
SCÈ1S DB 11 BÉVOUIM
Compiègne.— Typographie Ferdinand Valliez, 4,'rue des Minimes.
PRÉFACE
Les États-Généraux, rassemblés pour renié-
dier aux abus de l'ancien régime, ayant dépassé
ce but, amenèrent la perte de la monarchie.
Le règne des Assemblées qui lui succédèrent,
entre autres celui- de la Convention, fut un
combat qui se termina par un essai de retour à
l'ordre. Mais l'ébranlement causé à tous les prin-
cipes sur lesquels repose la société ayant rendu
précaires les tentatives faites pour le rétablis-
sement de l'autorité, on revint à lamonarchie,
forme de gouvernement que le premier Empire
VI I.A l'HANCIADE.
rétablit, et que la Restauration n'a fait que con-
firmer. La consécration définitive du droit
électoral marqua l'avènement de la Restaura-
tion ; une extension plus grande encore de ce
droit marqua celui du Gouvernement de Juillet;
enfin le second Empire, apparaissant avec le
suffrage universel, qui se trouvait au fond de
tous les débals précédemment engagés, et qui
seul est assez fort pour exister avec l'exercice
réglé de ce droit sans craindre ses écarts, a
repris possession du pouvoir.
Voilà dans leur expression la plus concise
le plan et l'esprit de cet ouvrage. Il offrira donc
dans un cadre restreint la mise en scène des
principaux faits de la Révolution française. Ce
ne sera pas l'épopée antique. La vérité de l'his-
toire, le positivisme des idées modernes, ne
peuvent marcher à l'aise avec le merveilleux
et les fictions en usage dans l'épopée. Autant
notre civilisation diffère de la civilisation an-
I'HEFACE. VII
cienne, autant un poème épique, à supposer
qu'il soit possible de nos jours, doit différer
des modèles qui nous ont été légués par les
anciens. Les moeurs, les croyances et les usages
de leur temps leur permettaient de se servir de
ressorts dont les nôtres nous refusent l'emploi,
et un poème épique ne pourrait plaire aujour-
d'hui qu'autant qu'il serait la peinture fidèle
de la société, si profondément remuée et fouil-
lée par la science, si profondément changée
par l'esprit d'examen, et par l'esprit nouveau
dont l'a imprégnée le christianisme.
Je sens combien de choses encore manquent
à cette oeuvre ; ce n'est pas sans de longs com-
bats avec moi-même que je l'ai livrée à la
publicité, et c'est maintenant que je mesure
avec effroi la grandeur du colosse auquel je me
suis attaqué. Mettant donc de côté toute assimi-
lation de ce poème avec l'épopée proprement
dite, et reconnaissant volontiers qu'un esprit
VIII I.A TKANCIADE.
plus fécond, plus hardi, pouvait seul demander
a des combinaisons plus savantes, à une action
plus compliquée, le mouvementé!, l'intérêt qui
peuvent lui manquer, sans s'exposer à les voir
devenir puérils en face de la grandeur même
des événements, je livre à la critique le juge-
ment qu'elle portera sur cet ouvrage au point
de vue littéraire, et je ne revendiquerai qu'une
chose que je regarde comme mienne : c'est d'a-
voir le premier essayé d'introduire l'unité dans
notre drame révolutionnaire, en faisant con-
verger les faits de la Révolution vers un seul
but; d'avoir montré leur enchaînement cou-
ronné par les faits réparateurs qui les dominent
tous, et de les avoir éclairés ainsi par leur rap-
prochement et par le jour qu'ils se prêtent mu-
tuellement. Nous n'agissons pas autrement, soit
qu'après avoir pénétré dans le monde de l'in-
telligence, nous voulions voir le chemin que
nous avons parcouru, soit que nous nous arrê-
tions au monde extérieur. Ainsi, si l'on veut
PMCFACE. IX
juger de l'aspect général d'un paysage, ce n'est
pas dans un des vallons qu'il renferme, horizon
étroit où la vue est bornée, qu'on ira se placer,
c'est sur une éminence du haut de laquelle,
pour juger de l'ensemble, on découvrira toutes
les parties dont il se compose.
Quoi qu'il en soit de ces observations, je ne
puis me dissimuler que la gravité de ce sujet,
qui ne comportait aucun ornement étranger,
fera de cette lecture une pâture lourde et de
difficile digestion, mais telle peut-être qu'il
convient au temps où nous vivons et à la ten-
dance des esprits aujourd'hui préoccupés de
questions sérieuses et d'intérêts positifs que la
politique doit sinon servir, mais du moins pro-
téger. Et encore bien qu'il puisse sembler oi-
seux de ressusciter ces fantômes et ce monde
d'abstractions qu'on appelle la Révolution
française, il n'en faut pas moins reconnaître
que l'époque actuelle est son ouvrage, qu'elle
X LA FUANCIADi:.
en est la synthèse, et que c'est à ce titre qu'au
profit des idées et des. principes du jour, et eu
présence delà lutte des partis maintenant con-
tenus et du choc des opinions qui se disputent
le gouvernement de la société, on peut tirer
quelque fruit de la lecture de cet oeuvre, dans
laquelle tout lecteur impartial ne verra qu'un
appel fait par le bon sens à l'expérience, pour
lui demander ses conclusions.
Ce récit, en parcourant le dédale révolution-
naire, n'emprunte qu'à une fable très simple
les linéaments dont il a besoin pour l'action.
Une courte apparition, fiction autorisé par la
foi chrétienne et quelques personnages de con-
vention, voilà le seul merveilleux, les seules
licences poétiques qu'il se permette ; la suite
des faits et la. fable avec laquelle ils marchent
parallèlement et qui est elle-même inhérente au
sujet, fournissent le reste.
A la manière des anciens poètes, le récit
l'KKKACK. XI
se jette au milieu des événements, L'action qui
dure douze jours, commence lin juillet 1792,
et finit le 10 août ; on a ce qui précède par le
récit placé dans la bouche d'un des acteurs, et
ce qui suit, jusqu'à l'avènement de Napoléon III,
dans une vision de l'avenir. Et, comme tout
développement humain n'est qu'une succession
de faits agissant et réagissant les uns sur les
autres et cherchant leur équilibre, il s'ensuit
que l'idée marchant du même pas, on a dans
cette oeuvre, qu'on me permette et qu'on me
pardonne le mol, comme une théodicée de la
Révolution.
Voilà la pensée qui m'a soutenu et guidé ;
voilà l'aiguillon caché qui me poussait dans ma
voie, et si de mes efforts résultent quelques sa-
lutaires enseignements, je me croirai suffisam-
ment récompensé.
LA FRANCIADE
CHANT PREMIER
ARGUMENT.
Méditation. — Exposition du sujet. — Invocation. — Situation politique,
le Roi, la Reine, la Cour. — Dénombrement des hommes et des
partis.
Quand sur nous ta justice asseoit ses jugements
Que tu couvres, Seigneur, d'un voile impénétrable;
Quand surpris au milieu de nos enchantements
Sur nos fronts ta sentence éclate inexorable ;
Quand tu dis aux soleils : que vos débris épars
Des mondes gravitants suspendent l'harmonie ;
Aux conquérants suivis de leurs mille étendards,
Aux nations, passez, votre course est finie;
Aux travaux des humains avec peine achevés,
Empire, consulat, villes impériales,
2 LX FIUNCIADE.
Panthéons, temples, nefs à la gloire élevés,
Traités qu'ont célébrés les vastes cathédrales :
Croulez ! Tons ne vivez que clans le souvenir :
De douleur abîmés, étrangers à vos voies,
Alors, alors. Seigneur, il faut vous obéir.'
Souvent quand vous voulez nous ravir à nos joies,
Ou par un grand éclat marquer votre pouvoir,
Vous nous avertissez. Ainsi, craignant l'orage,
Quand l'horizon bruni lui décèle un point noir,
Le nautonnier prudent demeure sur la plage :
Ainsi, quand pour vomir son déluge de feu,
Et l'indigeste amas de lave et de bitume,
Dont les noires vapeurs ternissent son ciel bleu,
Du Vésuve en travail le cratère s'allume,
Sorti du noir abîme un long mugissement,
Trahit, de monts en monts l'effort qui le torture,
Et le mortel contemple avec recueillement
Ces effroyables jeux où se plait la nature.
Tel était mon pays, quand tout un peuple armé
De la rouille des temps, secouant la poussière,
Dans les champs que lui livre un prince bien-aimé,
D'une lice sanglante abaissait la barrière.
Je chante, ô liberté ! tes combats, tes travaux,
Dont avec tant de biens sont sortis tant de maux ;
Je viens dire comment les rois dans leur délire
Croyant river tes fers ont accru ton empire,
Et tombant sous les coups contre toi préparés
Ont allumé le feu qui les a dévorés ;
CHANT PUE.M1KR. 3
Comment Napoléon illustrant noire histoire
Délaissa tes autels pour voler à la gloire,
Et frappé dans le cours de ses prospérités,
Le malheur lui créa deux immortalités ;
Puis quand nous aurons vu deux régnes qu'on décore
Du doux nom de la paix, comment l'exil encore
A trois races de rois imposant ses douleurs,
Nôtre aigle est revenu s'unir aux trois couleurs.
Muse, inspire mes chants ; amour de la Patrie,.
Sois dans ces vers l'objet de mon idolâtrie.
Guides-moi; sauves-moi des écueils du chemin
Dans la rou te où m'en traîne un pouvoir plus qu'humain.
Souvent, ainsi qu'un sphinxassis près d'une tombe,
Une date fatale avec son hécatombe,
M'apparaît et me laisse anxieux et pensif.
Un soir, que mon esprit se sentit plus captif
Dans sa contention solitaire et muette,
Une voix me cria : « Prends ta lyre, Poêle » :
Sans doute c'était toi, m'invitant à marcher
Dans l'unité des faits que nul ne veut chercher.
Dis-moi comment la France en sa course effrénée
Au point de son départ fut par Dieu ramenée ;
Comment la liberté, si féconde en bienfaits,
N'a vu mûrir ses fruits qu'au retour de la Paix;
Peins nous ces fiers tribuns et leurs paroles hautes ;
Fais la part des vertus et fais celle des fautes.
Louis régnait encor; quelques rares amis
4 LA Fit AN CI A DE.
Fidèles commensaux du palais Médicis (1)
Entourant à l'envi son auguste personne,
Faisaient valoir encor les droits de sa couronne,
Ce symbole éclatant cher à l'autorité,
Où du peuple revit fci souveraineté.
Leur désir avoué, leur plus chère espérance
Etait de leur donner plus de prépondérance :
Voulant sauver le trône ou périr avec lui.
De leurs bras au pouvoir ils octroyaient l'appui.
Depuis que la couronne aux. clubs est asservie,
Tous, ils ne vivaient plus que de leur propre vie.
Unis de sentiments, d'intérêts et de voeux,
Trois hommes entre tous brillaient au milieu d'eux,
Comme les lys parmi les fleurs de nos parterres :
Le premier, renommé par ses vertus guerrières,
Remontait par le sang à l'un de ces héros
Qui de gloire altéré, honteux d'un vil repos,
Vers la sainte cité, guidés par l'espérance,
Par de lointains exploits illustrèrent la France.
C'est le noble Saint-Preux type vivant d'honneur (2-),
Aimé pour ses vertus, connu par sa valeur.
Au s,ac delà Bastille, aux meurtres de Versailles,
Jours néfastes, marqués par tant de funérailles;
Où malgré ses efforts le pouvoir fut vaincu,
Seul de tous ses amis il avait survécu.
11 veille tout armé, plein d'une mâle audace,
Dans la salle du dais que le peuple menace :
Devant lui, quand du temps la faux moissonne tout,
Seul, dans le grand naufrage il restera debout.
CHANT PREMIER.
Aux leçons de l'honneur, formé dès son jeune âge,
A ses efforts joignant l'appui de son courage,
Le second est Hector, l'héritier d'un grand nom ;
Sa force, sa bravoure à l'armée en renom,
Ses talents, son esprit qui de tant d'éclat brille,
Son dévoûment, vertu qu'il tenait de famille
Dont en ce jour pour lui l'honneur lui fait la loi,.
Il les avait tous mis au service du roi.
Sur la flotte où son sang scella cette victoire (3)
Dont nos marins et lui revendiquent la gloire,
Son père était tombé, laissant un fils encor,
Mais il ne marchait pas sur les traces d'Hector.
L'autre, Edgcworth, saint prêtre au coeur évangélique,
Versait, en balançant la palme symbolique,
Au coeur du roi troublé de soucis importuns,
De ses saintes vertus les mystiques parfums.
A l'âme d'un monarque au désespoir en proie,
Ils étaient faits pour rendre et la. force et la joie.
Mais soit que le roi seul ait compris le danger,
Soit crainte : il n'avait foi qu'au bras de l'étranger ;
Prêtant aux voeux du peuple une oreille attentive,
De la liberté sainte, en son palais captive,
Il nous avait jadis remis le bouclier.
La France, en recevant l'impénétrable acier,
A sa longue souffrance, à ses cris de détresse,
Avait fait succéder mille chants d'allégresse.
Alors la nation environnai! d'amour
0 LA l''ltANClAl)E.
Son roi faisant contraste aux vices de la cour,
Des siècles écoulés trop funeste héritage,
Les désastres publics n'étaient pas son ouvrage :
N'écoutant que son coeur, Louis voulait le bien ;
Roi puissant, il vivait en simple citoyen :
Les sublimes vertus dont il donna la marque
Etaient d'un honnête homme, et non d'un grand monarque ;
Sa faible main ouvrit en nous rendant nos droits,
L'abîme où s'est perdu le sceptre de nos rois,
Et quand loin du palais, poussé par la tempête,
Il s'en vint au Sénat pour abriter sa tête,
Au sein de cet asile où tout lui fit défaut,
Pour prix de ses vertus il trouva l'échafaud.
La fille des Césars, la reine, jeune, belle,
Belle au sein des beautés qui s'éclipsent près d'elle.
Reine par le courage et femme par le coeur,
De son suprême rang dépouillant la grandeur,
Aimait à se mêler, enjouée et folâtre
Aux plaisirs d'une cour qui l'aime et l'idolâtre.
Mais les temps sont changés : toutprend un autre aspect,
Des choses d'autrefois se perd le vieux respect ;
Du trône que des Francs fonda la race illustre
De téméraires mains osent ternir le lustre ;
Et plus reine que femme, elle pense aujourd'hui
A lui rendre l'éclat dont jadis il a lui.
Cet état fortuné que le Danube arrose,
Pays des blonds cheveux, des femmes au teint rose,
Des concerts balançant la valse au pas léger
CHANT l'KEMIElt.
Sous les lois de son frère aimait à se ranger.
Des préjugés du monde hautement affranchie (4),
Plus vive, plus légère et plus irréfléchie
Que portée au désordre, en ce temps-là vivait
Dans ce Paris, chaos que le trouble agitait,
Une femme étrangère : elle' a nom ïhéroïne ;
Les soudaines clartés dont son front s'illumine,
De ses perfections l'ensemble ravissant
Donnaient à sa personne un attrait tout puissant.
Aux rêves des romans'dont son coeur, jeune plante,
Avec le lait suça la pâture énervante
Et que s'assimila sa forte volonté,
Ëlle,i;donneaujourd'hui delà réalité.
Souvent sur un coursier au mors blanchi d'écume,
Sous l'élégant chapeau surmonté de sa plume,
Laissant au gré des vents flotter ses trois couleurs,
Elle, fendait les flots de ses adorateurs,
Convoitant les succès de la place publique,
Sans art, dans son langage aussi fierqu'énergique,
C'était sous le drapeau du parti Jacobin
Que sa voixde leurs coeurs trouvait mieux lechemin.
L'un d'eux Timoléon, qui du front les dépasse (5),
Géant au fier maintien, au regard plein d'audace,
Apparaît le premier : Tout son extérieur,
Sa carrure et sa taille attestent sa vigueur.
Mais il prend, vain des dons qu'il tient de la nature,
Sa libéralité pour règle et pour mesure.
La vertu, la contrainte, il ne la connaît pas :
8 LA FllANCIADË.
rarlout, en quelque lieu qu'il eut porté ses pas,
À la loi dont elle est gardienne fidèle
Toujours l'autorité l'avait trouvé rebelle.
Content de peu, parfois il sait borner ses voeux ;
Plus souvent il lui faut l'orgie et tous ses feux.
Lorsque de ses fureurs l'emporte le délire
Son triomphe pour lui sera de tout détruire ;
Puis en proie au vertige, il tombe inanimé
Au milieu des débris dont le sol est semé ;
Être simple et multiple, en tout il est extrême,
Et toujours ses souhaits tournent contre lui-même.
C'est lui pour nous frapper qu'ont choisi les Destins ;
Qui, du peuple flattant les féroces instincts,
Le guidait, l'animait lors du sac des barrières;
Qui des soldats bravant les balles meurtrières,
Et purgeant nos remparts de leur funeste aspect,
A la tête du peuple a repoussé Lambesc.
Quand de la royauté Paris changea le siège,
C'était lui qui menait le lugubre cortège.
A sa suite marchait flatté de son renom
flumbert de ses exploits le hardi compagnon ; (6)
llumbertqui, pour saisir l'imprenable redoute,
Se traçant par les airs une nouvelle route,
Quand tomba la Bastille et ses cachots impurs,
Le premier du vieux fort escalada les murs.
Depuis cette victoire au peuple nécessaire
De lui de plus en plus s'approcha la misère ;
Jusqu'alors le travail ami de l'atelier
Lui donnai! l'abondance et la paix du foyer,
CHANT l'Uli.MlEIt.
Mais le malheur îles temps l'a tari dans sa source,
Et ses loisirs forcés le laissent sans ressource.
Un enfant, triste fruit de quelque folle erreur,
De sa misère encore avait accru l'horreur.
Ce fils pâle et souffrant, cette mamelle vide,
Qui lui refuse un lait dont sa bouche est avide,
Ont fait au coeur d'Humbert entrer le désespoir :
Il veut encor du sang ! Là, son âme croit voir
Dans un monde enchanté de voeux et d'espérances,
Un remède à ses maux, un terme à ses souffrances.
Auprès d'eux se montrait, les regards animés,
S'éloignant à regret de ses plans bien aimés,
Le jeune Spiridan : Il veut le laissez-faire :
De ses liens étroits, las d'être tributaire,
Il poursuit la richesse, objet de tous ses soins ;
Il a mille désirs et d'immenses besoins ;
Toujours préoccupé des choses de la vie,
L'âme toujours en quête et jamais assouvie,
Passant du but atteint à celui qu'il poursuit,
Il le cherche le jour, il en rêve la nuit;
Son esprit inventif, que toute entrave irrite,
Au champ de la pensée incessamment s'agite,
Et tout ce qu'il conçoit reproduit par sa main
A pour but d'embellir le sort du genre humain.
Ainsi que tous ces coeurs brûlant de convoitise-,,
Que l'ardeur de jouir et possède et maîtrise,
Près d'eux est Eudemon, ce fou d'égaillé,.
'10 LA FHA.NCIAUK.
Il oppose en aimant la seule humanité,
Où d'abord il voudrait se donner ses coudées,
Au vide de son coeur, l'éclat de ses idées.
Aux luttes qu'à Paris soutint la liberté,
Tous devaient leur renom et leur célébrité.
C'était par sa beauté, ses grâces personnelles,
Far le côté brillant des doctrines nouvelles
Dont la profonde étude eût rembruni son front,
Qu'elle avait pris sur eux un empire si prompt.
Mais de tous ses suivants, celui qu'elle préfère.
C'était le jeune Arthur, et c'est d'Hector le frère ;
Arthur qui quittant tout, amis, parents, devoir,
Et qui brisant le joug du maternel pouvoir,
De ses nombreux amants avait grossi la suite;
Laissons-le se livrer au charme qui l'invite
Jusqu'au jour où du ciel les éternels arrêts
Briseront leurs doux noeuds eu causant nos regrets.
On était dans ces temps de morne inquiétude (7)
Des orages publics formidable prélude.
L'Europe, comme un camp hérissé de soldats
Semblait ne respirer que l'horreur des combats ;
Et l'émigration, sans le vouloir transfuge,
Four ses projets futurs y trouvait un refuge.
De ces graves périls Paris prenant la loi
Voulait sinon la mort, mais la chute du roi.
C'en était fait : ses chefs lancés dans la carrière,
N'y pouvaient sans danger faire un pas en arrière,
CHANT PIIEMIEH. Il
Et vaincus ou vainqueurs dans ce duel à mort
N'attendaient leur saint que d'eux seuls ou du sort.
La Révolution déjà loin de sa source
Pour se consolider devait finir sa course :
Tout était accompli. La constitution
Par le prince acceptée et par la nation,
Devait pour tout le monde être l'arche sacrée ;
Mais chacun l'attaquait malgré la foi jurée.
Le peuple ouvertement, la cour avec plus d'art.
De leurs torts à tous deux comment faire la part ?
Sur ce vaste sujet que ne peut-on pas dire?
Comment juger ce temps de raison, de délire,
Chaos d'où l'oeil surpris du choc des éléments
Vit d'un monde nouveau sortir les fondements ?
Voilà sur quel terrain s'engagea cette lutte
Qui, renversant un roi, survécut à sa chute.
Encore possesseur des rênes de l'Etat
Aidé des étrangers, Louis pour le combat
Descendait dans la lice avec trop d'avantage.
En force inférieur, mais égal en courage,
Mais loin des régions où se meut le pouvoir,
Le peuple prit conseil d'un noble désespoir
Et marchant clans sa force et son indépendance
Du sort en sa faveur fit pencher la balance.
Distingués par le nom, par l'intérêt unis
Au milieu de nos murs s'élevaient trois partis,
Là sont les Jacobins aux forces musculaires,
Qu'un sombre fanatisme égale en ses colères.
M LA FRANCIADK.
On brûle dans leur club comme aux feux du Cancer.
Ils garottcnt le sol dans un réseau de fer,
Et toujours s'entourant de nouveaux prosélytes
De leur vaste pouvoir reculent les limites.
Ce que Paris offrait dans son sein agité
De plus indépendant et de plus exalté
Dans leur vivant Etna versait son énergie ;
Près du camp féodal se tenant en vigie,
Tendant au même but, unis par leurs serments,
Le temps les trouvait mûrs pour les événements ;
Avec elle en contact, chers à la multitude
Invariable objet de leur sollicitude ;
De l'or, des voluptés méprisant les attraits ;
Vers l'application de leurs principes vrais
Que n'avait pas du temps combattu la réplique,
Portant toute l'ardeur d'un coeur patriotique,
Offrant enlin au peuple un brillant avenir,
La force à leur parti devait appartenir.
Oui, l'unique secret de leur prépondérance
Se rencontre aux périls qui menaçaient la France :
Et quel que soit l'arrêt qui leur ait survécu
La France les absout, car le peuple a vaincu.
Soulevant à son gré son océan de tôles
Comme s'émeut la mer au souffle des tempêtes,
Robespierre est leur chef. Dans ce brûlant foyer
De son fer niveleur il a forgé l'acier.
Caché, mystérieux, parlant par parabole,
Son silence épouvante autant que sa parole.
Fasciné parla peur, on s'attache à ses pas
CHANT PllEMIEU. 13
Un mot fermente en lui, mais il ne le dit pas.
Parmi les combattants les premiers sur la brèche,
Quand le volcan jeta sa première flammèche,
Voici les Cordeliers. Danton règne sur eux.
Danton, mortel taillé pour ces jours orageux:
Il cache le talent sous une rude écorce
Et le peuple lui doit le secret de sa force.
Devices, de vertus, mélange éblouissant,
Il obtient la victoire en marchant dans le sang.
Stentor des carrefours, Mirabeau de la rue,
Il gourmande la foule à sa voix accourue :
Des pouvoirs, des honneurs il s'ouvre le chemin
A l'assaut du palais la poussant de sa main ;
Puis des âges bravant la voix accusatrice,
Sur l'étal-des bourreaux il asseoit la justice,
Et d'un sang fraternel les bras encor rougis
Du joug de l'étranger il délivre Paris.
C'était un de ces coeurs généreux par nature,
Que touche un repentir, mais qu'irrite l'injure;
Et qui l'instant d'après, ouvert pour le pardon,
De ses propres griefs sait faire l'abandon.
Son caractère heurté touche à tous les extrêmes,
Et ses défauts sont ceux de ses qualités mômes.
Plus fait pour l'action, par ses sens maîtrisé,
Aux traits mordants du blâme il est plus exposé.
Quoique marchan t tous deux sous la même bannière,
La haine divisait Dan Ion et Robespierre,
lîien plus maître de lui, concentré, circonspect,
14 LA FRANCIADE.
Robespierre pour soi professe un haut respect.
Drapé dans ses vertus qu'on a trop encensées,
Retranché dans l'orgueil de ses vastes pensées,
C'est du haut de leur cîme où son esprit se plaît
Qu'il domine celui de son rival qu'il hait.
Mais comme lui Danton a son patriotisme,
Et tous les deux, au choc de leur antagonisme,
Sur le terrain des faits et des réalités
Dans de publics débats s'étaient déjà heurtés.
Quand prenant en pitié la misère où nous sommes
Dieu veut nous retremper, il se sert de tels hommes.
Rêvant pour le pays les plus brillants destins,
S'unissant, mais de loin, au club des Jacobins,
Non loin d'eux s'élevaient les fils de la Gironde,
Dont la tribune aimait la parole féconde.
Ses guides, Barbaroux, Vergniaud, Brissot, Roland,
Pleins de l'ambition, compagne du talent,
Semblaient désavouer l'union de commande
Que ce parti rival lui-même leur marchande.
Us redoutaient l'esprit qui dominait ce corps,
Ce langage sans frein, ces agrestes dehors,
Faux semblants où se plaît leur fièreindépendance.
S'ils respectaient les lois, ils craignaient la licence,
Ce cortège obligé des révolutions :
Plutôt que de livrer au vent des passions
L'avenir de la France et de la monarchie
Qu'envahissaient partout les flots de l'anarchie,
Us voulaient avant tout conjurer les dangers
CHANT PREMIER. 15
Qu'au roi faisait courir l'appui des étrangers.
Du parti jacobin rivaux que rien n'arrête,
lis craignaient le pouvoir arrivé jusqu'au faîte,
Et contents de l'essor a la France donné,
Le grand oeuvre pour eux paraissait terminé.
Flattés du vain éclat des grandeurs souveraines,
De l'Etat volontiers ils auraient pris les rênes ;
Mais pour condition à leur utile appui,
Loin du sol ils voudraient que l'étranger eût fui.
Plus anciens qu'eux,ces clubs avaient pour adversaires
Les Feuillants du pouvoir jadis dépositaires ;
Mais de leurs faibles bras l'effort modérateur
Des besoins du moment n'atteint plus la hauteur.
Tls voulaient du pays la grandeur et la force,
Mais ne jugeaient alors la cour que sur l'écorce.
Lafayette est leur chef : sous des climats nouveaux (8)
Son bras soutint jadis l'honneur de nos drapeaux.
Son armée aujourd'hui couvre notre frontière,
Elle occupe Verdun, Sedan, Rocroi, Môzière.
Apanage touchant de toutes les vertus,
Son coeur était orné des plus beaux attributs :
Noble, mais sans orgueil ; affable, populaire,
La France en d'autres temps à sa main tutélaire
Avait pu confier le soin de son bonheur :
Ce lui sera toujours un éternel honneur.
Alors en un faisceau la France réunie (9)
Oubliait les douleurs de sa longue agonie.
Mais ces temps ne sont plus, l'orage gronde au loin,
16 LA KKANCIADE.
Et tout ce que peut faire, inutile témoin,
Le mortel stupéfait que sa vue épouvante,
C'est de porter au loin ses pénales, sa tente,
Ou bien c'est de l'attendre, et quand ses feux ont lui
De braver son courroux, ou tonner avec lui.
La Révolution à ce point arrivée
Pour lui, pour son parti, semblait être achevée.
Ceux qui sans redouter un funeste avenir
Voulaient voir de ses feux le cercle s'agrandir,
Ceux que n'effrayaient pas les dangers de la route,
Qui de leur fol orgueil s'armaient contre le doute,
Jacobins, Girondins, n'étaient plus à ses yeux
Que des fauteurs de trouble et des séditieux.-
Le parti modéré le suit comme son guide ;
De son nom il se couvre ainsi que d'une égide,
Et voit dans ce héros, digne élève de Mars,
Le destructeur futur du club des Montagnards.
Mais Lafayetteen vain pour détruire leurs stalles,
De celles du Sénat redoutables rivales,
Deux fois compromettra sa popularité,
Deux fois devant ce club, foyer de liberté,
Il verra s'éclipser sa puissance éphémère
Comme aux feux du soleil fond la neige légère.
Les Feuillants et leur chef au service du roi
Mettaient ce qu'ils avaient de valeur et de foi ;
Mais il n'avait en eux pas plus d'espoir qu'aux autres.
Des réformes Barnave, un des premiers apôtres,
A l'inconstance humaine alors payait tribut.
CHANT PiiKiiiBiv. 17
Du jour où de l'Etat, consultant le salut,
Vers les murs de Paris, de la Couronne en fuite (10)
Le peupe épouvanté lui donna la conduite,
Son coeur, témoin discret des malheurs de la cour,
A d'autres sentiments fit place sans retour.
Tout ce qu'il fit d'abord il le crut légitime ;
Mais sondant plus avant il aperçut l'abîme.
Le clergé dans sa foi retranché fermement
S'était fait un devoir du refus du serment.
Le culte du vrai Dieu, l'amour de la patrie
Ont chacun dans nos coeurs une voix qui nous crie»
Et leur cause en deux camps classant les citoyens,
Le sang coulait déjà dans les champs vendéens.
b'IN DU CHANT l'REMIEB.
NOTES DU CHANT PREMIER.
(t) Fidèles commensaux du Palais-Médicis.
C'est Catherine de Mêilicis qui (il bâtir !o pavillon central et
les bâtiments latéraux avec les pavillons qui s'élèvent à leurs
extrémités, tels qu'on les voit encore aujourd'hui. [Histoire
de Paris par Dulaure, f° H).
(2) C'est le noble Saint-Preux, type vivant d'l(onneur.
Saint-Preux est le nom de l'un de ces hommes d'épée qui
défendit eut au 10 août l'autorité royale.
{TA Sur la flotte où son sang scella cette victoire.
Le combat d'Ouessant, qui eut lieu en 1778, sous le com-
mandement de l'amiral D'Orvilliers. Il fut célébré par les
poêles du temps, enlr'aulres par l'infortuné Gilbert.
(4) Des préjugés du monde hautement affranchie.
Théroigne de Aléricourt. originaire de la Belgique, femme
d'une beauté remarquable, se trouva mêlée à tous les mouve-
ments révolutionnaires >de ce temps.
(.') L'un d'eux, Timoleon
Tiinoléon, personnage de convention, ainsi que Spiridan et
Eudemon : Ils représentent les besoins du lemps, expriment
des passions révoluiionnaiivs; leur existence n'a rien d'in-
vraisemblable, car on peut trouver leurs comparses parmi les
acteurs de la Révolution.
(0) Humbert de ses exploits le hardi compagnon.
Ilumbert, un des vainqueurs de la Bastille; ce fut lui qui
moula le premier sur les rempaits d« la forteresse. (Epoques
et années mémorables de la Révolution.)
(7) On était dans ces temps de morne inquiétude.
L'action commente aux derniers jours de juillet 1792.
20 LA I-'ilA.NCI.-VDIi.
(8) Lafayctte est leur chef. ....
Lafayelle avait fait en Amérique la guerre do l'indépen-
dance. Il commandait alors avec Lukner el Roehambeau
les années échelonnées de Besançon à Diinkerque, tontes
composées d'aneiennes troupes de ligne, d'enrôlés volontaires
et de gai'des nationales mobiles.
(9) Alors en un faisceau la France réunie
Oubliait les douleurs de sa longue agonie.
Il y a eu pour la France, an milieu des orages qu'a déchaînés
la Révolution, des moments de calmecl d'union, qui conviaient
tous les coeurs à l'espérance. La première fédération a été
une de ces époques.
(10) Vers les murs de Paris de la Couronne r-n fuite
Le peuple épouvanlé lui donna la conduite.
L'Assemblée avait-envoyé au devant du roi les députés Bar-
nave, Latour-Mauhourg, l'éthion. Le cortège est rentré à
Paris le 2o juin 1791 à sept heures du soir, an milieu d'une
l'unie immense frappée de stupeur. [Histoire de France par
M. de MontgttiUurd.)
CHANT II.
ARGUMENT.
Le Corps législatif.— Déclaration de guerre aux puissances. — Le Peuple.
—Décrets exigeant le serment du clergé et la formation d'un camp sous
Paris. — Refus du roi de les sanctionner. — Conciliabule des chefs du
peuple, où l'on prend la résolution d'attaquer le château. — Mission de
Barbaroux à Marseille.— Roger, Elvire. — Entrevue d'Elvire et deBar-
baroux, qui prend congé de son amante.
Le Corps législatif, de secousse en secousse,
Voguait comme un vaisseau qu'en tous sens le vent pousse :
Quoique fidèle au pacte accepté par le roi,
Peut-il en sa durée avoir beaucoup de foi?
Non, cette oeuvre conçue au milieu des orages,
Edifice élevé pour défier les âges,
Avec ses fondements à la hâte bâtis,
Va bientôt s'abîmer sous le choc des partis.
Tous y luttaient d'adresse et de prépondérance;
Entr'eux tous au hasard flottait notre espérance,
Chacun d'eux se suivant de plus ou de moins près
Dans leur obéissance à la loi du progrès.
Avec pompe en son sein que la haine déchire
22 LA l'HANCIADE.
Des vertus et des lois on proclame l'empire :
Deux courants opposés y luttent constamment,
Là, c'est la résistance, ici le mouvement.
Royalistes, Feuillants, Jacobins et Gironde,
De leurs débats publics préoccupant le monde,
Poussés comme les flots des orageuses mers
Par le flux, le reflux de leurs instincts divers,
S'y heurtaient tous les jours. Parfois à la tribune
Les seconds parcouraient une route commune,
Mais les premiers, eux seuls, dans ces luttes sans fin,
Ne prêtaient jamais aide au parti jacobin ;
Avec lui, sur le soc, pour le sillon qu'il creuse
L'élégante Gironde a mis sa main douteuse,
Redoutant d'employer les vulgaires ressorts,
Le dangereux appui qu'il recrute au dehors.
Que deviendra la cour, où sont ses espérances ?
Près de ce corps flottant entre ces deux tendances.
Presque tous du même oeil ont vu l'invasion ;
Tous auraient à souffrir d'une réaction ;
Déjà sonne pour eux l'heure des représailles :
Louis oubliera-t-il les crimes de Versailles,
Le complot de Saint-Cloud et l'attentat de juin?
Ces lois qui chaque jour fatiguent le scrutin?
Sans douleur peut-il voir son pouvoir qu'on démembre ?
Si de justes terreurs préoccupaient la chambre,
L'intérieur offrait de plus graves dangers.
Ces écrits, ces journaux, ces clubs, brûlants foyers,
D'où pour épouvanter la publique assemblée
Sortait en rugissaut l'émeute échevelée,
CHANT II. 23
Ébranlaient le pouvoir et forçaient le sénat
D'abandonner aux vents le vaisseau de l'Etat.
Si les coalisés eussent dissous leur ligue.
Il eût pu resserrer ce torrent dans sa digue,
Aux clubs, aux émeutiers s'attaquer hardiment,
Mais le sénat lui-même attend l'événement,
Et la nécessité qui fait la loi commune
Sert de règle aux décrets forgés à sa tribune.
La coalition était prête à marcher.
La cour, toute aux desseins qu'elle a soin de cacher ('I),
Avait fait mettre aux voix le décret de la guerre.
Asservi sous le joug d'une erreur passagère
Le parti girondin, trompé par son ardeur,
Des maux qu'elle entraînait ignorait la grandeur.
Brissot, nouveau venu dans un club patriote
Dont l'âme entre le peuple et le roi toujours flotte,
L'avait aussi voulue. Aucun d'eux ne veut voir
Que la guerre en ses mains concentrant le pouvoir,
Ce prince avec Barnave, un de ses prosélytes,
Aurait pu de sa sphère élargir les limites.
Ils oubliaient aussi que, toujours incertain,
Toujours préoccupé de quelque obscur dessein,
Louis avait banni de son conseil suprême
Trois ministres choisis par le peuple lui-même (2).
Robespierre surtout à l'intrigue étranger
Du parti de la guerre avait vu le danger.
Et tous les Jacobins blâmaient une mesure
Qui devait à la cour livrer la dictature.
24 LA FIUNCIADE.
Mettant enfin un terme à ce dissentiment,
Robespierre a pesé les dangers du moment.
La guerre est déclarée, et les vives alarmes
Qu'inspire aux citoyens le tableau de nos armes
Ont fait taire en ce jour une rivalité,
Dont le peuple à bon droit s'était inquiété.
Suspendant mon récit queje commence à peine,
Muse, peins moi l'acteur qui va rougir l'arène :
Le peuple, être puissant qui pleure ou qui rugit,
Dont les membres divers qu'un même noeud unit
Ne conservent ce nom qu'en serrant leurs distances.
Le peuple, ce géant fait de mille existences,
Non celui qui se plaît clans les troubles civils,
Mais celui qui se lève au jour des grands périls ;
Qui dans l'ordre savant de ses catégories,
Sous le soleil de mai forme ses centuries ;
Devant ses oppresseurs qui jamais ne trembla,
Qui s'arme de son. glaive et qui dit : « Me voilà ! »
La guerre intérieure et la guerre étrangère
Des actes du sénat élargissant la sphère,
Il fallait imposer un serment au clergé :
Par l'assiette d'un camp, que Paris protégé,
Pût aux travaux guerriers exercer sa milice.
Conquis par les tribuns qui sont entrés en lice,
Le serment et le camp sont emportés d'assaut (3).
Louis contre ces lois de son droit se prévaut,
Et, craignant d'allumer les foudres de l'Eglise,
CHANT II. 2o
Ou d'armer contre soi ce camp, s'il l'autorise,
Paralyse au milieu du péril le plus grand
Les utiles rigueurs du corps délibérant.
Alors de son salut, suivant la loi suprême,
Le peuple se résout à se sauver lui-même.
Vers l'antre ténébreux ouvert à leurs débats
Tous ses chefs réunis ont dirigé leurs pas ;
Et le puissant Danton, qui du peuple est l'idole,
Le premier devant eux prend ainsi la parole.
« En présence des maux prêts à fondre sur nous
Qui de vous, citoyens, ne serait pas jaloux
D'en détourner le cours? Caché dans son repaire
Louis va-Ml, bravant le courroux populaire,
Et toujours à nos voeux opposant son veto,
Consommer les projets que nourrit le château ?
Chaque retard nous crée un siècle de souffrance,
Qu'attend-on pour agir et pour sauver la France ?
Qu'il nous ait acculés dans nos positions?...
Non, non, organisons le peuple en sections,
Aux faubourgs soulevés distribuons des armes,
Qu'à la voix du tocsin, précurseur des alarmes,
Avec eux nous marchions à l'assaut du Palais,
Complice habituel des maux qui nous sont faits ;
Et fiers de la victoire accordée au courage,
Que du roi détrôné l'exil soit le partage. »
Il dit, et son maintien, son funeste regard
Ont invoqué déjà le signal du départ.
Robespierre, après lui, de son siège se lève :
i(> I.A KHANCIADU.
L'air tout préoecupé du but auquel il rêve,
L'ensemble de ses traits, son front sévère et. droit.
Où d'un glaive acéré l'on croit sentir le froid ,
Font courir sur les bancs l'espérance et la crainte ;
Et devant tous les chefs qui peuplent celte enceinte ,
Au milieu du silence, il s'exprime en ces mots :
« Si pour anéantir la cause de nos maux
Il fallait, consultant l'ardeur qui nous maîtrise,
Sur son entraînement régler notre entreprise ;
Si tous également aux lois assujettis,
Nos coeurs par de vils soins n'étaient pas pervertis,
Sous un même drapeau, compactes, homogènes,
Si l'on voyait marcher nos gardes citoyennes,
De l'attaque à cette heure on fixerait le jour.
Sur nous-mêmes faisons un utile retour.
Rôgne-t-il parmi nous une union parfaite?
Du fond de son palais qu'à défendre il s'apprête,
Louis appelle à lui d'innombrables essaims
D'amis initiés à ses secrets desseins.
Deux bataillons, la ileur de nos gardes civiques,
Sont prêts à renforcer ses soldats helvétiques ;
Pour assaillir ce toit muni de ses gardiens
Que peut la vaine ardeur de quelques citoyens ?
La sainte Liberté fait vibrer leurs artères,
Mais seront-ils tous prêts à combattre des frères ?
Sur eux le cri du sang n'aura-t-il pas d'accès?
Ne multiplions pas les causes d'insuccès.
En France il est encor d'assez puissantes villes,
Demandons-leur appui ; que leurs gardes mobiles,
CHANT II.
Avec nous de l'assaut partagent les dangers.
A tout attachement demeurant"étrangers,
Ces citoyens n'auront qu'un but, qu'une pensée:
Le salut du pays. » Qu'à courir empressée
Une foule qu'arrête un obstacle fortuit,
Rencontre à temps l'issue où se creuse son lit;
Avant que de ses Ilots ne s'agite la houle,
Fleuve majestueux, paisible elle s'écoule,
Et se livre sans trouble à son impulsion.
Ainsi des auditeurs prouvant l'adhésion,
Dans la salle, à ces mots, un bruit de voix circule,
Et le lier Barbaroux, de tous ces chefs l'émule,
Se levant à son tour, tient le discours suivant :
« Oui, vous vous berceriez d'un espoir décevant
Si, peu sûrs du succès qu'on a droit d'en attendre ,
Vous repoussiez l'avis que vous venez d'entendre
Auquel de mes efforts j'apporte le concours;
Des ardents Marseillais empruntons le secours :
De leur patriotisme on a de nobles gages,
C'est là que le soleil échauffe les courages.
Si pour aller vers eux vos choix tombent sur moi,
Avant huit jours, amis, vous recevrez leur foi. »
A l'instant il courut au sein de l'Assemblée
Un murmure semblable au bruit de la feuillée
Qu'au déclin d'un beau jour froisse l'air qui fraîchit.
Voyant que le conseil en sa faveur fléchit :
« Allez donc, Barbaroux, s'écria Robespierre (4) ;
Dilcs-leur comme en eux la nation espère,
Dites-leur que d'ici nous leur tendons la main ;
28 LA KRANC1ADE.
Revenez avec eux, montrez-leur le chemin ;
Nous vous voyons partir le coeur plein d'espérance.
Quant à nous, au sortir de cette conférence,
Mûrissons nos projets, rassemblons nos moyens,
Et resserrons surtout de fraternels liens. »
Alors, comme aujourd'hui, dans l'éclat de son faste,
Paris offrait aux yeux un pénible contraste :
Près du luxe y marchait l'extrême pauvreté ;
Et quoique son fardeau, dans la vaste cité,
Soit pourle malheureux plus lourd qu'ailleurs peut-être,
Beaucoup quittaient le sol qui les avait vus naître,
Et bravant son chaos, son bruit, son mouvement.
Accouraient dans ses murs cacher leurdénûment.
Noble et dernier débris d'une illustre famille,
Là vivait un vieillard et près de lui sa fille.
Jadis, près de Paris, assis à son foyer,
Le toit d'Hector était leur toit hospitalier.
De l'amour de nos rois héréditaire asile,
Et d'où leur cause encore aujourd'hui les exile.
Ornement de son sexe, honneur de ses vieux jours,
Il adorait ce fruit de ses chastes amours.
C'est l'illustre Roger, Roger, comte de Dienne ;
A sa tête, gardant la pourpre citoyenne,
L'a mis le bataillon des fdles Saint-Thomas.
C'était un vieux débris de nos derniers combats.
Au parti des Feuillants lié de coeur et d'âme,
C'est le vieux chevalier fidèle à l'oriflamme ;
A Fontenoy vainqueur ainsi qu'à Porl-Mahon (o),
CHANT 11. 29
Aux champs du Nouveau-Monde où s'illustra son nom,
U sert encor son prince. Abîme de science,
Avec les purs esprits en intime alliance,
ïl prédit l'avenir qu'il lit clans l'univers.
Sa fille était l'objet de ses soins les plus chers.
Elvire était son nom, de vingt printemps son âge.
Jamais femme n'offrit un plus rare assemblage
De grâces, de vertus, de talents, de beauté.
Le goût s'unit chez elle à la simplicité ;
La mode de ses dons pour elle seule avare
Aurait rougi d'orner ce marbre de Carare ;
Les plus simples atours lui doivent leurs attraits,
fit, miroir de son âme aux. lumineux reflets,
Ses yeux d'azur baignés d'effluves magnétiques
Bleuissent en versant leurs regards sympathiques.
Croyant aux fruits promis qu'en ses pas triomphants
La Révolution gardait à ses enfants,
A son drapeau d'abord elle s'était rangée.
Des erreurs de sa caste en naissant dégagée.
Dans les combats livrés aux abus du pouvoir
Elle avait en leur lieu mis le droit, le devoir.
Mais, cortège obligé des luttes politiques,
Ces meurtres impunis, ces clameurs frénétiques,
Ces monstrueux excès, ces écrits scandaleux,
Lui faisaient vers la cour reporter tous ses voeux.
L'ordre est le bien suprême auquel son âme aspir
Elle veut que la loi reprenne son empire,
Que le peuple éclairé se soumette à son frein,
Qu'on soit plus équitable envers le souverain ;
30 LA l-'UAXCIAOE,
Et que l'autorité sur sa base élargie
Reprenne entre ses mains toute son énergie.
Au roi dont la faiblesse égarait la bonté
D'amour clic vouait un tribut mérité :
Tribut aimable et doux auquel depuis l'enfance
Se joignait le devoir "de la reconnaissance.
Les bienfaits de la reine et ceux de son époux,
D'un sort trop rigoureux désarmant le courroux,
Avaient de ses talents, oeuvre de la nature,
Favorisé l'essor et permis la culture.
Elvire obéissant à la voix de son coeur
Avait dans Barbaroux reconnu son vainqueur.
Tous deux avaient béni l'ère de délivrance
Que venait pour ses fils d'inaugurer la France ;
Mais, plus que son amante avancé d'un gradin,
Barbaroux la servait dans le camp girondin.
Noble enfant de Marseille accouru dans la lice,
C'est dans une rencontre, innocente complice,
Ainsi que parmi nous surgissent ces basards,
Qu'il avait dans nos murs captivé ses regards.
Mais ces feux qu'alluma son étoile ennemie
Des plans du vieux Roger troublaient l'économie :
Un pacte de famille empli de rêves d'or
L'avait dès son enfance unie avec Hector.
Plein de séduction, aimé, constant, fidèle.
Le jeune Barbaroux brûlait aussi pour elle.
Charmes extérieurs, âge, esprit sentiments,
Feux mutuels nourris des mêmes aliments,
Embellissaient ces noeuds dont leur âme était lière.
CHANT II. ;5Î
Hélas ! enlr'eux déjà s'élève une barrière,
Et la haine bientôt remplacera l'amour.
Roger doit avant tout obéir à la cour.
Du complot jacobin la reine prévenue,
Et qui veut se défendre avant d'être vaincue,
Vers les champs marseillais, pour détourner ses coups,
A voulu que son père y prévint Barbaroux.
Ce soir même, ce soir, s'cnlourant de mystère,
Pour le voyage Elvire a vu partir son père.
Avant de s'éloigner de l'objet de ses soins,
D'aller revoir ce ciel, ces lieux, premiers témoins
De ses jeux enfantins, Barbaroux prend la rue
Qu'habite, loin du centre où le peuple se rue,
Son amante qui fuit les profanes regards.
Refuge solitaire et dont le bruit des chars,
Les cris du colporteur, les clameurs de la foule,
Le choc de lourds fardeaux que le négoce roule
Ne troublent pas le calme et la tranquillité.
C'est là que de sa vie avec égalité
Se déroule le fil : c'est là qu'elle cultive
Ces arts, doux confidents de son âme expansive.
Là parfois on entend murmurer vers le soir
Comme la goutte d'eau qui tombe au réservoir,
Comme un dernier soupir du concert des archanges,
Un chant lointain, des sons, harmonieux, étranges.
C'est elle qui s'anime, et sur sa harpe d'or
Au vol de ses pensers laisse prendre l'essor.
Dans la trislesse sombre où son âme se noie,
te LA FUANCUDE.
Veut-elle d'un proscrit à l'infortune en proie
Peindre le désespoir? ou l'orage en fureur
Sous ses coups renversant le pâle voyageur?
Ou d'une ardeur guerrière un moment animée
Imiter ou la marche ou le choc d'une armée?
Sous ses agiles doigts l'instrument qui frémit
Forme des sons plaintifs, pleure, tonne ou rugit.
Là, la toile s'anime, et sous sa main reflète
Les couleurs qu'Apollon broya sur sa palette.
Enfin son toit modeste, admiré du passant,
Reçoit à son lever les feux du jour naissant.
C'était le soir : il entre : on lit sur son visage
L'involontaire ennui causé par ce voyage.
Par son coeur éclairée Elvire d'un regard
Avait de son amant pressenti le départ.
Elvire qu'il instruit d'une trame aussi noire,
D'un complot où son coeur mettait toute sa gloire,
S'écrie : « Eh ! quoi, bravant le céleste courroux ,
Rien n'est donc ici bas à l'abri de vos coups !
Ni cet affreux projet, ni l'horreur qu'il me cause,
Ni le blâme public... rien donc ne vous impose!
Et tu prétends par là me prouver ton amour !
La flamme incendiant un auguste séjour,
Des vieillards fugitifs, des femmes désolées,
Des troupes par le nombre expirant accablées.
Ce n'est point au château qu'est la cause du mal.
Elle est clans votre orgueil, dans cet esprit fatal
Qui de la multitude intronise l'empire,
CHANT II. 33
Dans ces rêves sortis de cerveaux en délire ;
Elle est dans ces voeux nés du ferment jacobin,
Dans ce club qui toujours fait appel au tocsin...
Et c'est vous qui servez ce monstre aux mille têtes,
Ayez votre vouloir, soyez ce que vous êtes,
Et d'un alliage faux séparant tout votre or
Faites le peu de bien qui peut se faire encor. »
Les charmes que sa voix prête à ce lier langage
N'ont point de Barbaroux ébranlé le courage.
. Eli quoi ! dit-il : « Blâmant ma haute mission,
Elvire applaudirait à ma défection !
Y penses-tu? Sais-tu quelle justice prompte
Atteindrait le coupable accablé dans sa honte ?.
Il nous faut le serment et le camp sous Paris,
Ou l'assaut meurtrier sous le royal parvis.
Mais le veto du roi dont le peuple s'irrite,
Se lie au plan fatal que l'Europe médite.
Envahir notre sol ! oh ! qu'à mon jeune front
La liberté naissante épargne cet affront !
Avant que mon pays n'ait subi cette offense,
Nous aurons des tyrans châtié l'insolence ;
Mais, pour que le succès réponde à notre espoir,
Il faut entre nos mains que passe le pouvoir. »
D'Elvire à ce discours le deuil voile les charmes;
Déjà s'offrent de loin la guerre et ses alarmes,
Et son coeur que ces voeux ont glacé de terreur
Devant d£ tels projets se soulève d'horreur.
l'IN 1)1! CHANT II.
NOTES DU CHANT II.
(1 ) .La Co:ir, tout aux desseins qu'elle a soin de cacher,
Avait fait mettre aux voix le décret de la guerre.
C'est le 20 avril'1792, que Louis XVt, entraîné par Du -
mouriez, ministre des affaires étrangères, en fit la proposi-
tion. Celle fois, et c'est un phénomène très fréquent dans les
lemps de révolution, les partis extrêmes furent d'accord : car
l'Assemblée nationale l'accepta à la presqif unanimité, et la
cour s'en réjouit. {Monlgaillard.)
(3) Louis avait banni de son conseil suprême.
Roland, Servait, Clavières, renvoyés le -13 juin 1792. Ce
renvoi a été l'occasion de la journée du 20 juin.
(3) Le serment et le camp sont emportés d'assaut.
La constitution civile du clergé, terminée le 27 novembre
1790 et sanctionnée le 22 décembre suivant, demeurant, sans
éxecution quant au serment qu'elle imposait aux piètres, il fut,
i-'-ndu le 24 niai 1792 une loi révolutionnaire ordonnant la
déportation hors de France des prêtres non assermentés. Il
s'agit ici du veto que Louis XV[ opposa à celte loi, cl qui,
dans la circonstance présente, et sans blesser la vérité histo-
rique, équivaut à la reconnaissance de la non obligation,de la
part du clergé, de prêter le serment. Lors de la discussion de
ce décret, quand on en vint à l'article qui menaçait de la des-
titution les prêtres qui refuseraient le serment, M. de Moni-
losierse livra à ce beau mouvement oratoire : « Je ne pense
pas qu'on puisse forcer les évêques à quitter leurs sièges, Si
on les chasse de leur palais épiscopal, ils iront dans la ca-
bane des pauvres qu'ils ont nourris ; si on leur ôte une croix
d'or, ils porteront une croix de bois; c'est une croix de bois
qui a sauvé le monde. » (Histoire de la Révolution française,
par M. T..., avocat, homme de lettres.)
36 ' LA i'HANCIADK.
(A) Allez donc, Darbaroux, s'écria Robespierre. . .
Barbaroux n'a pas fuit le voyage du Marseille : il s'est borné
à écrire aux fédérés de celte ville.
(S) A Fontcnoy vainqueur ainsi qu'à Port-Malion.
La bataille de Fonlenoi, gagnée sur les Anglais par le maré-
chal de Saxo, eut lieu en I7GH. Port-Malion, dans l'île de
Minorqiie. l'ut pris sur les Anglais en 1780, par le duc de Ri-
chelieu. On est en 1792; il y a donc 56 ans écoulés depuis ce
dernier l'ait d'armes; en admettant que Roger se soit marié
15 ans après, il serait âgé de SI ans et il pourrait avoir une
lilln de 20 ans.
CHANT III
ARGUMENT.
Arrivée de Barbaroux à Marseille. — Banquet des Marseillais. — On
invite Barbaroux à raconter les événements de la Révolution. — Son
récit. — Le désordre des finances.—Le parlement.— Louis XVI, ses
vertus. — Les Etats-Généraux. — Fermeture de leur salle. -— Serment
du Jeu de Paume. — Séance royale. — Le prince de Lambesc. — Prise
de la Bastille.—Réunion des trois ordres.—Description du bouclier
de la Liberté.
L'aurore, du soleil vigilante courrière,
A peine sur les monts répandait sa lumière,
Qu'à deux coursiers légers confiant ses destins,
Barbaroux s'avançait vers ces climats lointains.
Son léger véhicule emporté dans l'espace
Sur la terre qui fuit laisse à peine sa trace.
Les champs couverts au loin de fertiles moissons,
Ces cités où nos coeurs puisent tant de leçons,
Occupent tour à tour ses yeux et sa mémoire.
Ici surgit Mclun trouvant dans son histoire (!)
D'illustres souvenirs, de grands enseignements.
Là, c'est Fontainebleau qui par ses monuments (2)
Tint trois races de rois à son sort attentives ;
38 LA FRANCIADE.
Alimentant nos murs, l'Yonne dont les rives
Reçoivent les'produits des forêts d'alentour ;
Beaune dont les celliers du monde font le tour ;
Lyon qui doit à Rome une illustre origine (3),
Que le ciel tant de fois sauva de sa ruine,
Dont les tissus brillants, moirés de soie et d'or,
N'ont pu par d'autres mains être égalés encor;
Vaucluse dont l'écho redit le nom de Laure (4),
Rivages fortunés, séjour aimé de Flore.
Marseille enfin, la ville aux dômes radieux,
La cité phocéenne apparaît à ses yeux,
Et bientôt sous son char ont retenti ses dalles.
En ces pénibles jours de réformes morales
Où la France courait à de nouveaux destins,
Par l'exemple entraînés les peuples transalpins,
De l'horizon français recevant la lumière,
Avaient des libertés arboré la bannière :
Mais leurs premiers essais et leurs débuts heureux
Furent bientôt suivis d'eflorts infructueux.
Partout persécutés, trahis par la fortune,
Implorant dans leur fuite et les vents et Neptune,
Leurs apôtres proscrits au travers des dangers
Gémissaient dans l'exil sur les bords étrangers.
Pour eux, comme toujours, la France hospitalière
N'avait pas consigné leurs noms à la frontière.
Barbaroux à Marseille à peine avait paru
Que tous ont pour le voir sur ses pas accouru.
Là, chacun s'abandonne au transport qui l'entraîne,
Chacun pressent déjà le motif qui l'amène.
CHANT III. 39
« Nos frères, par ma voix, en ce jour solennel
Invoquent, leur dit-il, votre appui fraternel ;
Et vous dont nous aimons la valeur, le courage,
Proscrits, si vous voulez, vous serez du voyage. »
L'un d'eux reprit alors : « Nous te suivrons partout :
Chacun connaît le sang qui dans nos veines bout;
Mais avant de voler où ta voix nous appelle
Au voeu de l'amitié que ton coeur soit fidèle.
Reste au milieu de nous; prends place à nos banquets.
Pendant que du départ se feront les apprêts
Tu diras les combats dont le peuple s'honore,
Les maux qu'il a soufferts, qu'il peut souffrir encore ;
Montrant par ce récit, en silence écouté.
Que de pleurs, que de sang coûte la liberté. »
Ils s'assemblent ; la joie à leur repas préside;
Leur coupe tour à tour se remplit et se vide.
Disputant au besoin ce qu'il peut lui ravir,
Chacun de l'écouter lui montre le désir,
Et bientôt Barbaroux, comblant leur espérance,
Commence son récit au milieu du silence.
« Depuis longtemps la France en secret maudissait
Le vil joug pour lequel son front n'était plus fait.
Ce sol favorisé, cette terre des braves,
N'offrait qu'un triste amas de tyrans et d'esclaves.
D'abord, au nom du roi, le soldat engagé,
Courageux, mais sans zèle, automate obligé,
Au terme de son temps osait prétendre à peine
aux infimes honneurs de la barre de laine ;
40 LA FKANCIADE.
Quand brillait sur son bras un modeste galon
Pour lui c'en était t'ait, il avait son bâton ;
Puis, pour le commander, lui, le vilain, l'îlote,
L'État allait chercher dans une classe haute
Des officiers tout faits, des hommes que les dieux
Avaient exprès taillés pour ce soin glorieux.
« Par ses profusions une cour déréglée
Absorbait les trésors de la France accablée.
Tout menaçait ruine, et le gouffre béant
Sous les marches du trône allait s'élargissant.
A l'orgie en désordre, aux courtisans avides
Le financier troublé montrait ses coffres vides.
Ce luxe, ce désordre, imités par les grands,
S'accroissaient chaque jour et gagnaient tous les rangs.
A leur barbare orgueil ajoutant ses outrages
La misère en tous lieux promenait ses ravages;
Sous le chaume où sa vue affligeait les regards
La vengeance dans l'ombre aiguisait ses poignards.
Tout enfin présageait un avenir horrible.
Sous un pouvoir injuste, insolent, corruptible,
Le peuple en vain luttait fatigué de souffrir...
L'État, c'était le roi ; la loi, son bon plaisir.
« L'antique parlement, fidèle à sa doctrine,
Dans le chemin étroit tracé par la routine
Lentement s'avançait en harcelant les rois,
Et n'osait réformer le code usé des lois.
Aujourd'hui cependant à sou devoir Adèle,,
CHANT III. il
Respectant la limite où doit finir son zèle,
Il refuse l'impôt qui doit changer en ris (5)
Les cris du courtisan, les pleurs des favoris.
Dernier palliatif d'une plaie incurable,
Il repousse le voeu d'une cour trop coupable,
Et ne veut pas enfin créer d'autres impôts
Qui, sans sauver l'État, adouciraient ses maux,
«Vivant loin des plaisirs dont son coeur craint l'ivresse,
Témoin de ces excès dont le tableau l'oppresse,
Au milieu de ces grands, de ces nobles déchus,
Louis vivait paré de toutes les vertus (6).
Telles se déployant belles et verdoyantes,
Au sein du vif azur des plaines chatoyantes,
Apparaissent au loin de fraîches oasis
Où s'abreuve en passant le coursier du spahis.
Sur elles au désert, en sa joie imprévue,
Le voyageur arrête et repose sa vue.
Des volontés du ciel généreux instrument,
Les Indes lui devaient leur affranchissement.
Le premier dans nos moeurs apportant d'autres formes,
Il ouvrit la carrière à d'utiles réformes ;
De ses propres vassaux brisa d'abord les fers.
Mais soit que le bonheur appelle les revers,
Ou que ce don royal, loin de le satisfaire,
Des désirs de son peuple ait agrandi la sphère ;
Soit qu'il dût obéir à quelque ordre des cieux,
11 ne sait ni braver les coups des factieux,
Ni céder à propos à l'empire des choses,
42 LA l'-KANCIADU.
Et sur lui par faiblesse assumant seul les causes
Des désastres publics, le roi voit aujourd'hui,.
Adversaires, amis, se tourner contre lui.
« Dans la sombre tristesse où son coeur s'abandonne
Il ne reste à Louis, pous sauver sa couronne,
Qu'un moyen de salut : il le voit, il frémit :
« Assembler les États!... Non... pas encore!... » Il dit.
Et dans sa juste crainte, au temps qui fuit sans cesse
Demande le répit qui plait à sa faiblesse.
Il n'est plus temps ! Paris debout sur un volcan
Faisait crier ses voix ainsi que l'océan
Qui gronde avant l'orage. A ce cri formidable
Que jette en frémissant la ville inexorable,
Ne laissant à son choix ni trêve ni répit,
Louis épouvanté proclame son ôdit (7).
« De la patrie alors se leva le génie
Qui l'arracha mourante à sa longue agonie.
Faisant partout appel aux instincts généreux,
Du flambeau de la presse étincelaient les feux.
Leur éclat brille encor dans nos éphômérides;
Dans ces jours d'espérance ils étaient nos seuls guides ;
Des autels s'y dressaient à la fraternité ;
On y montrait le sceau de la divinité
Écrit sur tous les fronts, et la France accablée
Refaisant ses destins sous sa docte assemblée.
« Au bruit de cet appel par la France applaudi,
CHANT 111. -M
Les députés du Tiers, du couchant au midi,
Actifs représentants du peuple qui travaille,
Sillonnent les chemins qui mènent à Versaille
Où se pressaient déjà le clergé, les seigneurs.
« A peine du soleil les naissantes lueurs
Avaient franchi les monts qu'un malfaisant génie
Des États-Généraux vient troubler l'harmonie :
Toute distinction blessant sa vanité,
Le Tiers veut qu'en leur sein rentre l'égalité (8).
Dans la salle il attend le clergé, la noblesse,
Ses frères consanguins, fiers de leur droit d'aînesse.
C'est en vain : sur ses bancs tous deux l'ont délaissé.
Atteint dans son honneur, dans son orgueil blessé,
On voit à son maintien, à sa fière attitude,
Qu'ils vont à leur pouvoir rendre sa plénitude.
Au messager du Tiers qu'il dépêche vers eux
Bailly parle en ces mots : « Dites-leur qu'en ces lieux,
Que sur ces bancs déserts les convoque la France,
Et que si leur refus trahit notre espérance,
Nous, les élus du peuple aux Etats députés,
Nous ouvrirons sans eux l'ère des libertés. »
L'envoyé se bâtant court porter son message :
Inutile démarche ! il revient ; son visage,
Ses gestes, son silence et ses regards confus
N'ont pour toute réponse apporté qu'un refus.
Alors Bailly se lève et dit à l'Assemblée :
« Devant l'humanité de ses droits dépouillée.
Devant le Toul-Puissaiit assis au haut des cicux,