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VA
'"■V/
LA GUERRE
ET
LA LIBERTE
Le Courrier du Dimanche, journal de la démocratie pure, publiait, il
y a peu de jours, sous la signature Labbé, le spirituel article qu'on va
lire, avec ce titre •. I'IMBROGLIO EUROPÉEN. Je ne puis résister au plaisir
de le citer en entier, et parce que, sous sa forme caustique, il est plein
de sens et de vérité, et parce qu'il est d'ailleurs une excellente préface
aux observations qui font l'objet de cette rapide et sommaire étude.
« Nous vivons dans un temps fertile en surprises, où la politique est
faite de coups de théâtre : pour un indifférent, ce serait un merveilleux
spectacle que ces changements de décoration qui s'accomplissent subite-
ment au coup de sifflet d'on ne sait quel machiniste invisible, que
nous nommerons, à votre gré, le hasard ou la Providence. Tout serait
pour le mieux s'il ne s'agissait en tout cela que de l'amusement de la
galerie. Malheureusement il y a encore en France quelques esprits cha-
grins qui n'ont pu s'habituer aux fantaisies de la politique contempo-
raine; ces brusques revirements les étonnent, et cette coquetterie
d'allures, si bien faite pour les divertir, les éblouit et les met mal à
leur aise.
« Nous connaissons defort honnétesgens, abonnés au Constitutionnel,
qui eurent naguère beaucoup de peine à comprendre comment le libre
échange était devenu, dans l'espace d'un matin, une grande vérité
économique, tandis que la protection, privée subitement de l'appui de
M. Boniface, allait, toute honteuse d'elle-même, s'exiler loin des colon-
nes hospitalières des journaux officieux.
« Hier, je rencontrai un de mes amis, homme d'ordre, fort attaché aux
institutions qui nous régissent, d'ailleurs ami d'une liberté sage. Il parais-
sait préoccupé; et, comme je l'interrogeai, ii m'expliqua la cause de
son trouble.
« Depuis six mois, me dit-il, je lis chaque soir et chaque matin les
feuilles les plus accréditées, les plus riches en révélations ou en indis-
crétions, les plus capables, en un mot, de m'éclairer sur la situation
actuelle de l'Europe, laquelle, je vous l'avoue, me paraît fort embrouil-
lée. Mais hélas ! plus je lis et moins je comprends. Je suis bon citoyen,
monsieur, j'aime les amis de mon pays et je hais ses ennemis, comme
doit le faire tout bon Français. Mais encore faudrait-il que je susse
où prendre les uns et les autres.
« 11 y a trois mois, je croyais avoir trouvé mon affaire. Il n'était bruit
que de la triple alliance de la France, de l'Angleterre et de l'Autrich?,
en faveur de la Pologne. Les flottes alliées allaient entrer dans la Balti-
que, on allait débarquer les zouaves sur les côtes de la Samogitie, tandis
que l'Autriche installerait à Cracovie un gouvernement national polonais.
Quant à la Prusse, si elle était sage, on ne lui ferait pas de mal ; mais si
elle faisait mine de bouger, elle n'aurait à s'en prendre qu'à elle des
malheurs qui pourraient lui arriver. Tout cela m'étonnait bien un peu :
j'étais surpris que l'Angleterre, qui nous avait tourné le dos si vaillam-
ment au Mexique, s'éprît tout à coup d'une politique chevaleresque qui
n'est point dans ses traditions; je me demandais surtout de quel oeil elle
verrait telle nécessité stratégique qui pourrait nous forcer, bien malgré
nous, d'agir sur le Rhin.
« Quand je regardais du côté de l'Autriche, autre sujet d'étonnement;
je me souvenais qu'en 1859, à en croire les journaux — (et il faut bien
les croire, monsieur : autrement, que deviendrait-on?), les Autrichiens
n'étaient que des barbares, se conduisant peu galamment en Lombardie,
et fourrageant àYerceil en vrais Cosaques. Et voilà que partout reten-
tissaient les louanges de M. Schmeiling et de M. de Rechberg; les
Croates eux-mêmes étaient devenus de petits saints. J'interrogeai, sur
les causes de ce brusque changement, un journaliste agréable, et il
m'apprit que l'Autriche n'étaii devenue tout à coup si populaire, que
parce qu'elle avait introduit chez elle le gouvernement parlementaire,
dont nous ne voulons plus chez nous. C'était tomber de Charybde en
Scylla. Mon interlocuteur, éclairé qu'il était par la lumière d'en haut,
savait certainement ce qu'il disait; mais moi, monsieur, je ne pouvais
m'élever à cette hauteur de conception politique qui déclare vérité à
Vienne ce qui est erreur à Paris. Un autre scrupule m'embarrassait :
nous avons beaucoup fait pour l'Italie; elle est presque notre pupille,
une pupille, il est vrai, que nous avons quelquefois chagrinée, mais les
tuteurs n'en font jamais d'autres. Allions-nous donc l'abandonner pour
plaire à notre nouvelle amie, l'Autriche ? On me rassura, en me confiant
tout bas à l'oreille qu'on n'était allé au Mexique que pour offrir aux
Habsbourgs la couronne de Montézuma, en échange de la Vénétie.
J'ignorais ce que les Mexicains en pensaient; mais enfin cela me satisfit;
car j'ai lu Byron, monsieur, et je compatis aux souffrances de la reine
de l'Adriatique.
« Tandis que je rêvais à toutes ces belles choses, el que je commençais
à m'y habituer, il prend à l'empereur François-Joseph la fantaisie
d'aller se promener à Francfort. Cette promenade chagrinait fort fon
cousin le roi de Prusse : « Tant mieux, me disais-je en me frottant les
— 5 —
mains, la Prusse est notre ennemie ; si elle enrage, c'est bon signe. » Et
j'étais confirmé dans cette opinion par la lecture du Pays, qui se décla-
rait satisfait, tout à fait satisfait des explications que M. de Rechberg
avait cru devoir donner de ce petit incident. Hélas ! monsieur, vous
savez ce qui suivit. Encore quelques jours , et l'Autriche n'était plus
qu'une hypocrite de libéralisme, cherchant à renouer contre la France
démocratique une autre Sainte-Alliance. Et il n'était bruit dans le monde
que d'un rapprochement entre Paris, Berlin et Saint-Pétersbourg. Ce coup
était trop fort pour moi, et depuis lors j'ai renoncé à rien comprendre.
« On eut beau me dire que M. de Bismark était plus grand politique
que M. Schmerling; qu'il allait établir le suffrage universel en Prusse et
y effacer les derniers vestiges du régime des rhéteurs; qu'Alexandre II
était le plus libéral des Souverains; qu'il allait doter ses Etats d'une
Chambre de députés et de je ne sais combien de Diètes provinciales, je
ne voulus plus rien entendre; je ne m'inquiéta:s môme pas de savoir
comment le czar était un grand homme parce qu'il établissait le parle-
mentarisme, et M. de Bismark un autre grand homme parce qu'il l'abo-
lissait; cependant je me hasardai à demander ce qu'on ferait de Mou-
rawieff dans cette nouvelle combinaison;.car, je vous l'avoue, je n'aime
pas cet homme; je connais les exigeances de l'ordre, et je trouve bon
que les gouvernements usent quelquefois envers les peuples de rigueurs
salutaires; mais enfin, trop est trop, et il me paraissait avoir dépassé la
mesure. On me demanda à mon tour, où je prenais Mourawieff; on
m'apprit qu'il n'avait jamais existé ; c'étaient les démagogues qui
l'avaient inventé, et il n'y avnit jamais eu d'exécutions ni à Wilna ni
ailleurs. Cela acheva de perdre ma pauvre tête; Tt aujourd'hui vous
voyez devant vous, monsieur, le plus malheureux des hommes. Si je
n'espérais encore qu'un matin un flot de lumière jaillira des colonnes du
Constitutionnel pour éclairer toutes ces ténèbres, je ferais un bon serment
de ne plus lire un journal de ma vie.
« Je crus faire plaisir à mon ami en lui assurant que le Czar n'avait pas
la moindre velléité de conslitutionalisme, et que, si nous nous étions
quelque peu rapprochés des puissances du Nord, nous n'en étions pas
plus mal pour cela avec l'Autriche et l'Angleterre ; et, pour appuyer mon
dire d'un oracle irréfragable, je lui récitai le dernier article de M. Paulin
Limayrac, que je venais d'apprendre par coeur; mais quand j'arrivai à
la phrase finale : « Aussi, sans que rien soit changé aux relations ami-
» cales existant entre la France et les cabinets de Londres et de Vienne,
» le gouvernement français, nous croyons pouvoir l'affirmer, continue, à
» l'aide de ses bons rapports avec les autres puissances, à poursuivre la
» solution des graves questions qui préoccupent l'Europe,» mon interlo-
cuteur roula tout à coup des yeux hagards, hocha la tête d'une manière
désespérée, et s'enfuit, sans que je pusse le retenir. Je ne l'ai pas revu.
Mais si quelque jour il découvrait une explication satisfaisante de l'Im-
broglio Européen, il viendrait certainement m'en faire part, et je vous
promets que je ne la garderais pas pour moi. »
: -6 -
L'auteur de ces lignes voyait certainement plus clair dans l'Imbroglio
Européen qu'il ne lui a plu de le dire. La situation se résume aujourd'hui
en une double question :
Aurons-nous la paix ?
Aurons-nous la guerre?
Ceux qui appellent la guerre de tous leurs voeux sont en grand
nombre, ils sont de toutes les latitudes politiques ; ils appartiennent
à la démocratie aussi bien qu'aux anciens partis. Celui-ci veut la guerre,
espérant que le succès des batailles apporterait à la France un aggran-
dissement de territoire, ou pour parler le langage moderne, une
rectification de frontières ; celui-là ne voit que la grandeur et la justice
de la cause que nos armes auraient l'honneur de défendre. Tel autre
espère que nos bataillons vainqueurs continueraient l'oeuvre révolution-
naire à laquelle nos triomphes ont ouvert si funestement la porte en Italie-
On ne peut le nier : S'il est une noble, une juste cause à défendre
aujourd'hui en Europe ; s'il est une cause qui mérite que la France
tirât son glaive redoutable, c'est la cause de la Pologne. Un siècle a
bientôt passé sur la consommation de l'acte inique qui a rayé la Pologne
du rang des nations ; et cette nation, cette grande nation qui fut le
boulevard de la chrétienté vit enrore ; elle n'a jamais permis que le
pied des ravisseurs étouffât les cris de sa poitrine haletante.
Sa cause était gagnée le jour même où les vautours s'abattirent sur
son sein, parce que cette aggression fut le fait le plus odieux dont l'his-
toire des nations chrétiennes fasse mention ; parce que ce fait était de
nature à corrompre la morale publique en accoutumant les Etats à des
violences qui devaient plus tard trouver des imitateurs ; et surtout parce
que ceux-mêmes qui en firent leur profit le désapprouvèrent. Ecoutez
ce que disait Marie-Thérèse au baron de Breteuil, ambassadeur de
France: « Je sais que j'ai imprimé à mon règne une tache honteuse;
» mais on me pardonnerait si l'on savait à quel point j'y résistai et
» combien de circonstances se réunirent pour faire violence à mes prin-
» cipes et à mes résolutions, contraires à toutes les intentions de l'injuste
» ambition russe et prussienne. Après y avoir punsé beaucoup, ne
» voyant pas moyen de m'opposer seule aux projets de ces deux puis-
» sances, je crus, en mettant en avant des demandes et des prétentions
» exorbitantes, qu'elles refuseraient, et que les négociations seraient
» rompues : mais mon étonnement et ma douleur furent extrêmes quand
» je reçus le consentement absolu du roi de Prusse et de la Czarine.
» Je n'eus jamais un plus grand chagrin. Il en fut de même de M. de
» Kaunitz qui s'était constamment opposé de toutes ses forces à ce
» cruel arrangement ».
A nous tous dont le coeur frémit à chaque violation du Droit ; à
nous ennemis déclarés de l'arbitraire; à nous qui gardons le souvenir
ineffaçable des outrages faits au visage sacré de la Justice ; à nous qui
voulons que la Politique ne soit pas autre chose que la Morale appliquée;

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