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La Guerre, l'organisation de l'armée et l'équité / D'escayrac de Lauture

De
152 pages
A. Le Chevalier (Paris). 1867. In-8° , 155 p..
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LA GUERRE
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ET
L'ÉQUITÉ
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D'ESCAYRAG DE LAUTURE
LA GUERRE
ORGANISATION DE L'ARMÉE
ET
L'ÉQUITÉ
Foederis aequas
Dicamus leges
VIRGILE.
PRIX : 3 FR.
PARIS
ARMAND LE CHEVALIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE RICHELIEU, 61
octobre 1867.
J'ai protesté, au sein d'un conseil général, contre
la loi militaire projetée. La critique ne jouit pas,
dans nos assemblées départementales, de la liberté
acquise aux louanges : ma voix a été étouffée; j'ai
rendu mon mandat. Ma protestation n'en subsiste
pas moins et, en face des périls qui nous menacent,
il est bon que je l'explique.
Je le ferai en examinant successivement les ques-
tions suivantes :
1° La guerre est-elle, en thèse générale, utile
aux peuples? Quels en sont les prétextes et les
résultats habituels?
2° En ce moment la guerre est-elle imposée ou
1
11
nécessaire à la France? Comment peuvent se ré-
soudre les difficultés actuelles?
3° Enfin, quel système est le plus propre à assu-
rer aujourd'hui la défense de notre sol et de notre
honneur sans compromettre notre puissance à
venir?
Je dirai ensuite comment j'avais compris le se-
cond empire, quels sont à mes yeux l'objet de la
monarchie et le rôle des princes.
PREMIÈRE PARTIE
CAUSES & EFFETS DE LA GUERRE
PREMIERE PARTIE
CAUSES & EFFETS DE LA GUERRE
Causes anciennes et modernes. — L'excès de population.
— L'extension des frontières. — L'empire universel. —
Le monopole commercial. — Fin du système colonial. —
Colonies françaises. — La défense de la foi. — La régé-
nération des peuples. — Les désastres de la guerre. —
Les partisans de la guerre.
Causes anciennes et modernes.
La guerre est-elle, en thèse générale, utile aux
peuples? Les peuples l'aiment-ils? Ni les enseigne-
ments de l'histoire, ni les regards jetés autour de
moi ne me permettent de le croire.
Les forts prétendent à la domination, les faibles
invoquent seulement la justice. Dieu avait jeté
l'homme nu sur la terre; la faim en avait fait une
bête fauve; le sauvage s'est rué sur le sauvage
6 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
pour dévorer ses chairs ; le barbare a disputé à son
voisin barbare ses troupeaux, ses récoltes, ses
champs, jusqu'à sa liberté. Le travail et l'échange
ont cependant, créé l'épargne et le bien-être;
l'homme civilisé ne vit plus de crimes ; il respecte-
le droit et déteste la violence.
Nos légendes royales sont pleines de batailles;
sous le fouet de leur maître des esclaves irrespon-
sables s'ehtr'égorgent ; lefer inconscient heurte
le bouclier, ainsi l'Anglais et le Français se heur-
tent; l'Europe de 1792 marche enchaînée contre la
France, et la France enchaînée de 1812 marche de
l'invasion commise à l'invasion subie. Il est natu-
rel que les peuples regrettent leur sang prodigué,
leur aisance disparue, la civilisation retardée dans
son cours; mais, tous également innocents des-
maux qui leur furent également prodigués, com-
ment garderaient-ils les uns contre les autres un
imbécile ressentiment?
Le passé est une leçon, non un exemple. Le-
monde a marché ; les peuples raisonnent ; raison-
nons donc la guerre moderne.
Ses prétextes habituels sont l'excès de la popu-
CAUSES ANCIENNES ET MODERNES 7
lation, le besoin d'étendre les frontières, l'ambition
de l'empire universel, la conquête de la souverai-
neté des mers, d'une puissance coloniale, du mo-
nopole du commerce, enfin la régénération reli-
gieuse ou politique des autres États. Il ne s'agit
point d'équité dans tout cela : c'est le plus fort qui
s'étend, qui domine ou qui régénère; la force fait
le droit; la victoire tranche les questions poli-
tiques, morales, religieuses; elle est inconstante
d'ailleurs, et la notion du juste et de l'injuste subit
toutes les variations de la fortune militaire.
Si, dans ces conditions, la guerre est utile, ce
ne peut être qu'au plus fort ; elle est un risque pour
ceux qui, comme nous, ont des égaux. Écartons
cependant les chances de défaite, d'invasion, de
partage ; pesons seulement les prétextes invoqués
et les profits possibles de la victoire.
8 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
L'excès de population.
L'excès de population, d'abord, ne nous gêne
point : la statistique nous apprend que, de 1851 à
1861, la population des États-Unis s'est accrue de
plus d'un tiers, celle de l'Angleterre d'un dixième,
celle de la Belgique d'un seizième, celle de l'Alle-
magne d'un dix-huitième, et celle de la France
d'un trente-sixième seulement. D'après M. Hus-
son, nous avons deux fois moins de naissances par
ménage qu'au commencement de ce siècle. Depuis
1800 la population de l'Angleterre a doublé; la
nôtre est double seulement de ce qu'elle était en
1700. Si elle paraît encore s'accroître, c'est seu-
lement à l'augmentation de la durée moyenne de
la vie que ce résultat est dû. Dans ces circons-
tances, et tandis que nos terres manquent de bras,
nous n'avons point d'hommes à placer au loin, ni
à perdre sur les champs de bataille. Si nous étions
trop nombreux, il n'y aurait même pas besoin de
régler notre accroissement comme on limite les
L'EXTENSION DES FRONTIÈRES 9
portées des chiennes et des chattes, l'Algérie est
devant nous ; l'Amérique et l'Australie ont, en dix
ans, reçu deux millions et demi d'Irlandais. Ces
contrées peuvent, sans être encombrées, recevoir
encore un milliard d'habitants, c'est-à-dire autant
d'hommes qu'en nourrit de nos jours tout le reste
de la terre. Il est donc indifférent de savoir aujour-
d'hui si Malthus a raison ; il sera temps, dans cinq
siècles, de réfléchir aux conséquences de la pul-
lulation des hommes.
L'extension des frontières.
On attache un grand prix à l'extension des fron-
tières : je ne vois pas que le peuple y gagne rien.
Quand l'empire s'agrandit, le cultivateur ne voit
pas son champ s'agrandir de même. Il paye, il
marche, il meurt, voilà toute sa part. On annexe
des provinces pauvres, il faut les attacher : on leur
donne des chemins, des ponts, des églises, des
ports, aux frais de la vieille cité. On annexe des
10 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
provinces de langue allemande ou de langue ita-
lienne, voilà cent ennemis dans nos conseils, cent
mille traîtres sous nos drapeaux; voilà des satel-
lites étrangers dans nos villes, des préfets west-
phaliens en Gascogne et des juges italiens en
Flandre ; une macédoine d'hommes à la place d'un
peuple unifié par le temps.
Mais on dit que la puissance et l'avenir d'un
peuple dépendent du nombre de ses bataillons ; il
faut donc saisir la terre pour posséder les hommes ;
on substitue au patriotisme, à la force morale, au
droit public une simple question de chiffres; et,
pour le mirage trompeur d'une pais dictée, on
commence une guerre sans fin. On retourne au
moyen âge, au temps où l'homme était un loup
pour l'homme, au temps où nous jouissions de la
guerre à domicile, où chaque baron élevait ses
tours et songeait à raser celles de son voisin. Les
barons du passé dorment dans leurs tombeaux, et
la France vit en paix dans ses frontières. Celui qui
laboure dix hectares n'a rien à redouter de celui
qui en possède mille. Entre eux il y a la loi. Pour-
quoi la loi, l'ordre, la paix ne seraient-ils pas
L'EXTENSION DES FRONTIÈRES 11
transportés des fermes aux États, et des communes
aux empires? Pourquoi?...
Il faut bien du temps pour que les vérités les
plus simples arrivent à s'imposer : pendant des
siècles, des rois se sont, sans profit pour aucune
race, disputé les lambeaux de l'Europe. L'idée du
respect mutuel des souverainetés ne se présentait
point à leur esprit; les rois anglais voulaient régner
sur la France, et les rois français régner sur l'An-
gleterre. Ni les uns ni les autres ne songeaient à
se contenter des limites naturelles de leur État Des
flots de sang furent versés; des villes furent ré-
duites en cendre ; des provinces furent dépeuplées ;
puis les choses reprirent leur équilibre comme si
rien ne s'était passé. La lumière se fit alors dans
l'âme des princes : quand, en 1469, les.grands
feudataires de Guyenne et de Gascogne offrirent
au roi d'Angleterre de mettre sur pied quinze mille
hommes et de lui livrer Toulouse, s'il voulait rede-
venir leur suzerain, le roi d'Angleterre, éclairé
par l'expérience, rejeta leur proposition.
12 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
L'empire universel.
Charlemagne, Charles Quint, Napoléon rêvèrent
l'empire universel. Leur génie fut au-dessous d'une
si grande tâche : la vieillesse de Charlemagne fut
insultée par les Normands; Charles Quint dut des-
cendre du trône, et Napoléon, deux fois prisonnier,
succomba à l'amertume de sa chute.
L'empire de Charlemagne, ' comme ceux d'A-
lexandre, de Gengis et de Timour, périt avec son
fondateur. L'orgueil humain n'accumule que des
ruines. Supposons cependant que Napoléon eût
réalisé l'empire universel, ou, à son défaut, l'empire
européen, et demandons-nous ce qu'y eût gagné le
peuple français. II y eût gagné ce que les Macédo-
niens gagnèrent à la prise de Babylone, le mépris
de leur maître; ce que les Romains gagnèrent à la
conquête de la Gaule et de la Germanie, des Cé-
sars gaulois gardés par des légions germaines ; ce
que les Francs gagnèrent à l'asservissement des
Gallo-Romains, la suppression de leurs assemblées,
LE MONOPOLE COMMERCIAL 13
la déchéance des hommes libres et le vasselage
féodal. Napoléon ne rêvait point un empire fran-
çais : son armée était allemande, italienne, hollan-
daise, espagnole autant que française; il menaçait
les Parisiens de faire de Rome sa capitale; il ne
nous a donné que des chaînes ; il les eût rendues
plus pesantes si la victoire l'eût plus longtemps
suivi; Ce que Lincoln écrivait à Pierce estbien
vrai : « Ce monde est un monde de compensa-
tions; celui qui veut posséder des esclaves doit
s'attendre à souffrir l'esclavage ; celui qui veut as-
servir doit se préparer à la servitude. »
Le monopole commercial.
Le général Mathieu Dumas, dans son remar-
quable précis des, événements militaires, fait ob-
server que « le commerce, ami de. la paix, qui fa-
vorise son développement, a été la source de
presque toutes les guerres qui, depuis trois siècles,
ont ensanglanté le monde; et que ce qui devait
multiplier et resserrer les liens qui unissent les
14 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
peuples est devenu la cause la plus constante de
leurs divisions. » Rien n'est malheureusement plus
vrai : l'antiquité nous avait montré Rome et Car-
tilage se disputant le bassin de la Méditerranée;
nous avions vu Gênes et Venise s'arracher le com-
merce de l'Asie; mais jamais la vieille illusion du
monopole commercial, soeur de l'utopie de l'empire
universel, n'avait produit des maux comparables à
ceux que, dans les trois derniers siècles, elle a in-
fligés à tous les peuples. Je laisserai de côté des
querelles peu importantes, celle de la Baltique,
par exemple, revendiquée par les Suédois, les
Russes, les Polonais, et dont le Danemark avait
saisi les clefs.
L'Amérique découverte, les routes de l'Asie
trouvées, l'Espagne et le Portugal songèrent à s'ar-
racher toutes les îles et tous les continents pour en
exclure le reste des hommes, se réserver tous les
butins, disposer de tous les échanges. La papauté
eut la prétention de leur partager la terre ; les Hol-
landais, doutant de l'infaillibilité romaine, chassèrent
les Portugais devant eux, et la Hollande devint
l'entrepôt de l'Europe. Cromwell fit alors les lois
FIN DU SYSTÈME COLONIAL 15
de navigation ; Colbert imita son exemple, et la
Hollande fut détrônée.
L'Angleterre et la France, jalouses l'une de
l'autre, s'étendirent dans l'Inde et en Amérique.
Elles finirent par se rencontrer, La France y per-
dit l'Inde et le Canada. La conquête avait été coû-
teuse, la perte le fut davantage.
Fin du système colonial.
Quand éclata le soulèvement américain, la ■
France, fort affaiblie sur les mers, embrassa
comme tous les vaincus la cause de la justice.
Parmi toutes les puissances de l'Europe, elle fut
la première à reconnaître le droit des colonies à
l'indépendance. Elle suivit encore la même po-
litique, alors qu'ayant dépensé quarante mille
hommes à reperdre Saint-Domingue, alors qu'ayant
vu tomber ses boulevards lointains, alors qu'ayant :
trafiqué de la Louisiane, et ne possédant plus que
les rebuts du vainqueur, elle provoqua, je le crois,
16 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
et certainement se hâta de reconnaître l'indépen-
dance de l'Amérique espagnole.
L'Amérique tout entière étant émancipée et
désireuse du commerce de l'Europe, aucun État
n'avait plus intérêt à conserver des colonies. Le
vieux système colonial, qui réservait à la colonie
le marché de la métropole et à la métropole le
marché de la colonie, fut généralement abandonné.
La liberté des échanges fut proclamée : l'Angle-
terre prit son sucre au Brésil et ouvrit ses établis-
sements aux déshérités de tous pays, et, autant
que cela dépendait d'elle, à l'activité de toutes
les marines.
L'Espagne et la Hollande maintinrent, il est
vrai, à Cuba et à Java les principes du passé.
Mais les colonies de Cuba et de Java sont à la
veille d'une transformation : elles vont rentrer dans
le droit commun. Aucun peuple européen n'ose
plus vivre de l'esclavage ou de l'exploitation féo-
dale d'un peuple lointain. Proposer l'exemple
hollandais et espagnol, ce serait proposer l'exemple
d'un délit que la loi chrétienne a cessé de tolérer.
Ainsi , au point de vue du dix-huitième siècle,
FIN DU SYSTÈME COLONIAL 17
l'Angleterre n'a plus de colonies. Pour ses colo-
nies cependant elle s'était déjà, en 1755, endettée
de deux milliards et demi ; la guerre d'Amérique
accrut sa dette d'une somme égale, et l'émancipa-
tion des noirs lui a coûté de nos jours cinq.cents
millions, ce qui ne représente pas la moitié de la
valeur vénale des esclaves rachetés. « Ainsi, dit
lord Sheffield, l'Angleterre a dépensé pour dé-
fendre, et conserver ses colonies une somme supé-
rieure à la valeur de toutes les marchandises qu'elle
leur a jamais expédiées. »
L'Amérique du Nord, l'Australie ont ouvert un
débouché à la population exubérante du Royaume-
Uni. La plèbe y a trouvé des terres gratuites,
l'aristocratie une sécurité. La loi agraire s'est
spontanément appliquée, l'idée des Gracques s'est
imposée à la Rome moderne.
Le commerce de ces colonies avec leur métro-
pole est faible si on le compare à la totalité des
échanges anglais. Sa balance est plus favorable
aux colonies qu'à la métropole. Les premiers co-
lons se contentaient de cultiver la terre ; les colons
actuels commencent à se livrer à l'industrie , et
2
18 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
leurs parlements élèvent contre l'Angleterre et
contre les autres Etats des tarifs protecteurs déjà
fort élevés. Une séparation n'aggraverait point cet
état de choses. L'Angleterre n'a point intérêt à
entretenir au loin des garnisons coûteuses, à com-
pliquer sa politique, à multiplier les chances de la
guerre. Aussi le parti conservateur et le parti libé-
ral, lord Palmerston et M. Disraéli, ont-ils dé-
claré de même que, le jour où les colonies voudront
se séparer, il n'y sera point mis d'obstacle. J'ajou-
terai que le gouvernement anglais, en encoura-
geant la formation de la confédération canadienne,
n'a pas eu d'autre objet en vue que celui de créer
une nation capable de se défendre, sans secours
européen, contre les entreprises des États-Unis.
L'Inde n'est pas une colonie : c'est un empire.
On sait que la compagnie a succombé devant la
tâche qu'elle avait follement entreprise. L'Angle-
terre conserve l'Inde parce qu'elle ne sait comment
en sortir; parce que l'anarchie qui succéderait à
l'administration actuelle serait la ruine du com-
merce et entraînerait la perte de plus de quatre
milliards de capitaux anglais engagés dans les
FIN DU SYSTÈME COLONIAL 19
chemins de fer de l'Inde et dans d'autres entre-
prises indiennes. L'Inde, du reste, se suffit à elle-
même, et ses budgets se balancent mieux que les
nôtres.
Elisabeth envoyant des colons dans le nouveau
monde leur garantissait la perpétuelle jouissance
de tous les droits possédés par les. bourgeois libres
de l'Angleterre. Les colonies devenaient alors
comme des fractions de la Grande-Bretagne dé-
tachées d'elle et flottant au loin sur les mers. Les
établissements conquis sur l'étranger étaient dotés
aussi, sous une suzeraineté nominale, des institu-
tions les plus libres.
On admettait ces principes, que les colonies de-
vaient suffire à leurs dépenses, se gouverner et se
défendre elles-mêmes. Comme la métropole ne tirait
aucun profit d'un tel système, il fut momentané-
ment abandonné. L'expérience y a pleinement fait
revenir : elle a montré que, s'il est inutile de pos-
séder des colonies dès qu'on leur applique des lois
justes, il est préjudiciable de chercher dans cette
possession la source d'un profit quelconque.
20 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
Comme le disait M. Gladstone de Corfou, les
colonies sont donc une superstition.
Le gouvernement à distance est mauvais : il
fait la ruine du gouvernant et celle du gouverné.
Nos colonies, soumises au bon plaisir, en savent
quelque chose. Ce gouvernement est plus mauvais
encore quand il s'applique à des races conquises :
il n'est point au pouvoir des hommes civilisés de
régir les barbares par des lois justes, ni de main-
tenir sans violence une violente conquête. Qu'on
regarde l'Inde, qu'on regarde l'Algérie, on verra
le triste spectacle de l'oppression des vaincus et
de la démoralisation des vainqueurs. Le gouver-
nement des barbares est l'école de la tyrannie :
Alexandre, César et Napoléon revenaient d'Egypte,
il ne faut jamais l'oublier.
COLONIES FRANÇAISES 21
Colonies françaises.
En face des principes nouveaux , reconnus et
pratiqués par la puissance qui a le plus de colonies,
la France peut-elle songer à se créer un empire
colonial?
Non, assurément. D'ailleurs, tout ce qui était
colonisable est colonisé déjà : la France n'enfante
point de colons, enfin elle ne tient point le sceptre
des mers. Parlant des établissements anglais, lord
Herbert, ministre de la guerre, a dit : « Je ne vois
aucun avantage à y conserver des garnisons : ou
nous sommes maîtres de la mer, et ces garnisons
sont superflues, ou nous avons cessé d'être maîtres
de la mer, et nos troupes restent prises comme
dans un traquenard. » M. Gladstone a dit aussi :
" Tant que la suprématie maritime reste à l'Angle-
terre, ses colonies sont en sûreté, leurs fortifica-
tions et leurs garnisons sont sans emploi ; si notre
suprématie maritime devait cesser, nos garnisons
coloniales seraient sacrifiées. »
22 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
L'effectif de notre marine de guerre est exacte-
ment la moitié de celui de la marine anglaise; nos
colonies sont donc autant d'otages livrés en cas de
guerre à une puissance ennemie ; ce sont des oeufs
français pondus dans un nid anglais, ce sont des
traquenards où nos troupes restent prises. Napo-
léon avait à Corfou huit mille hommes ; ils furent
neutralisés par deux navires à voile anglais, quand,
au moment de ses revers, il en avait besoin.
Nos troupes engagées en Algérie nous ont plus
d'une fois manqué en Europe. Quand nous avons
des soldats au Mexique, la Prusse prend ses
ébats.
Les États-Unis et la ville de Hambourg, qui
n'ont point de colonies, ont plus de commerce que
le Portugal qui possède une moitié de l'Afrique.
Cependant nous fondons des colonies : notre dra-
peau flotte sur la Cochinchine, Qu'est-ce. que la
Cochinchine? Un marécage sous l'équateur, un
lointain cimetière. On en publie d'admirables bul-
letins. J'aimerais mieux le compte des dépenses et
celui des morts. On a les plus belles espérances ;
on a eu les mêmes espérances dans les affaires les
C0LONIES FRANÇAISES 23
plus désespérées. Je vais parler de l'Algérie, et je
me ferai comprendre. En 1829, la France voulait
donner à Méhemet-Ali la régence d'Alger : l'oppo-
sition de l'Angleterre fit avorter cette combinai-
son; Alger fut pris, l'Afrique était, disait-on, le
grenier des Romains : en effet, les Césars, le sénat
et les vestales avaient nourri trois cent mille fai-
néants avec des blés d'Afrique, d'Egypte et de
■Sicile; la Régence, cependant, ne rendait au dey
que 820,000 francs ; en 1 832, un homme consi-
dérable, très-honorable et d'une capacité reconnue,
le maréchal Clauzel, demandait trente-cinq mille
hommes pour tout finir en une campagne ; il assu-
rait que dans dix ans l'Algérie compterait dix mil-
lions de colons européens. Depuis lors, trente-cinq
ans se sont écoulés, quinze systèmes ont été essayés-,
trois milliards ont été gaspillés, cent cinquante
mille hommes sacrifiés, et l'Algérie n'a pas deux
cent mille colons. Déjà, en 1837, l'esprit clair-
voyant de M. Thiers avait jugé l'ineptie de la con-
quête : « Je n'irais pas, disait-il le 22 avril, occu-
per aujourd'hui Alger si cela était à faire. » On
croit qu'un autre peuple eût tiré de l'Algérie plus
24 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
de parti que nous; cela peut-être, mais aucun
peuple n'en eût fait un pays riche et prospère : les
éléments de la prospérité manquent et le danger
arabe crève les yeux.
Les colonies sont très-chères; elles servent de
prétexte aux armements maritimes, et les exigences
de la marine servent à justifier les. colonies : c'est
un cercle vicieux d'où l'on ne peut plus sortir. Puis
l'homme blanc ne peut impunément habiter cer-
taines régions : la conscription est accrue chez
nous de tout ce que demandent pour leur défense
l'Algérie, le Sénégal, la Cochinchine, la Guyane,
les Antilles, le royaume de la fièvre, de la dyssen-
terie et du vomito negro. Des milliers de soldats
périssent qui peupleraient nos villages. Une poli-
tique mal entendue a prononcé dans l'ombre leur
arrêt de mort.
« Je ne puis, écrivait Necker, me souvenir sans
une sorte de frémissement d'avoir vu l'énoncé sui-
vant dans un projet de fonds pour les besoins de la
guerre :
COLONIES FRANÇAISES 25
« Quarante mille hommes à embarquer pour les
colonies. ....:........ 40 000
« A déduire un tiers pour la mor-
talité de la première année. . . . 13 333
« Restera ... 26 667
« dont la solde, à raison de, etc.
« C'est un commis qui trace de sang-froid cette
ligne ! C'est un ministre, qui souvent n'y voit
qu'un, aperçu de dépenses, qui tourne tranquil-
lement le feuillet pour passer au résultat. »
On prétend que l'Algérie a formé nos troupes.
A-t-on remarqué en Crimée, en Italie, quelque dif-
férence entre les régiments venus d'Alger et ceux
venus de France ? Comment la poursuite d'un en-
nemi sans tactique et sans canon enseignerait-elle
l'art de la guerre? Comment même oserait-on
avouer qu'on va tuer des hommes pour se faire la
main ?
Sans doute, nous ne saurions évacuer aujour-
d'hui toutes nos colonies : les planteurs et les co-
lons y seraient massacrés par les noirs et les Arabes.
26 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
Mais nous pouvons préparer leur émancipation en
les soustrayant à la suzeraineté des militaires et des
marins, en leur donnant les institutions libres dont
les colonies anglaises jouissent depuis des siècles.
Nous pourrions proposer plus tard la création
d'une confédération neutre des Petites-Antilles
françaises, anglaises et autres, dont les forces pour-
raient se réunir pour rétablir l'ordre sur un point
donné. Nous devrions, en Algérie, dissoudre la
féodalité, supprimer peu à peu les corps indigènes,
rendre la propriété individuelle, hâter la colonisa-
tion en distribuant, par petits lots, les terres do-
maniales à tous les Européens qui en voudraient,
sans distinction de nationalité. Il y aurait écono-
mie encore à leur avancer de l'argent, car les la-
boureurs sont la garnison gratuite de l'avenir.
La défense de la foi.
Je laisse de côté la protection des nationaux,
non-seulement parce que c'est une cause juste de
guerre, mais encore parce que c'en est une cause
LA DÉFENSE DE LA FOI 27
assez rare, bien que, comme prétexte, on la voie
souvent apparaître. Il ne s'agit point ici d'ailleurs
de guerres entre peuples civilisés : les gouverne-
ments des États civilisés ne commettent point
d'actes de brigandage. Quand il y a litige entre
eux sur une question de droit privé, ils savent s'en
remettre-à un arbitre dont la décision ne peut
blesser personne. Les barbares seuls méritent par-
fois un châtiment qu'il est généralement facile de
leur infliger, et qui n'entraîne point de grands sacri-
fices dès que l'on se contente d'attaquer des points
accessibles par mer et d'imposer une amende, sans
prendre ou conserver un pouce de terrain,
Devons-nous propager par les armes le catholi-
cisme et le défendre partout? Je ne le pense pas.
Notre société politique n'a pas été constituée en
vue d'un but religieux ; Dieu n'a pas besoin d'épée ;
la prédication des apôtres ne fut point appuyée par
des troupes; les affaires dans lesquelles les mis-
sionnaires nous ont engagés jusqu'ici ont été pour
le moins très-obscures ; notre intervention n'a pro-
fité ni à la propagation de la foi, ni surtout à nous-
mêmes. Il est oiseux, imprudent et impie de faire
28 CAUSES ET EFFETS DE LA. GUERRE
des missionnaires des agents secrets de nôtre po-
litique. Nous leur devons protection comme aux
autres citoyens seulement, c'est-à-dire en dehors
de toute question de prosélytisme et dans la limite
stricte des traités.
L'Angleterre agirait autrement, que sa folie ne
serait point un exemple ; mais elle n'agit point au-
trement : les missions protestantes sont bien plus
américaines et allemandes qu'anglaises. Anglaises,
elles sont partout en lutte avec le commerce; en
Chine, par exemple, elles prêchent contre l'opium ;
elles sont, dans l'Inde, pour le gouvernement,
qu'elles qualifient de gouvernement païen, une
source constante d'embarras; dans les Antilles,
elles appellent les affranchis au massacre des
blancs. Je parle ici, bien entendu, des missions
dissidentes, qui 'sont les plus nombreuses ; les mis-
sions de l'Église d'Angleterre ont plus de réserve
et ne s'engagent dans aucune intrigue.
Quoi qu'il en soit, notre siècle raisonneur
marché de croisade en croisade. Il y a quelques
années, une querelle de moines grecs et latins, à
propos d'une étoile d'argent, amenait la Russie à
LA DÉFENSE DE LA FOI 29
se proclamer protectrice des sujets chrétiens du
sultan et nous forçait à prendre Sévastopol. Depuis
lors, nous avons été en Syrie venger plus ou moins
les Maronites. Les Maronites étant protégés par
nous, les Druses le sont par l'Angleterre ; ni les
uns ni les autres ne méritent notre intérêt ; leurs
querelles compromettent sans cesse les relations
de deux grands États, au seul profit de la vanité
de quelques consuls. Nous avons été encore en
Cochinchine et en Corée; l'archevêque de Mexico
nous a ouvert la porte du Mexique, et elle s'est
refermée sur le père Fischer; nous avons enfin
sauvé le pouvoir temporel, qui se porte fort mal,
et qui, sans notre intervention, se serait réconcilié
probablement avec l'Italie.
L'Angleterre, cependant nous a dépassés : dans
un moment de crise ministérielle, un missionnaire,
venant d'Abyssinie, présenta à un ministre préoc-
cupé un document que, probablement, il signa
sans le lire. Il y était dit que l'Angleterre proté-
gerait à Jérusalem les prêtres et les, pèlerins de
l'Abyssinie. Quelque temps plus tard, ces pieux
personnages furent maltraités et expulsés, sans que
30 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
l'Angleterre fit semblant de s'en apercevoir ; Théo-
doros mit immédiatement la main sur tous les An-
glais qu'il put prendre : leur revendication va
coûter probablement cent cinquante millions.
La régénération des peuples.
A côté du parti qui voudrait faire de nous les
soldats de Dieu, il en existe un autre qui veut nous
imposer la régénération des peuples. Il est, du
reste, assez partial dans son enthousiasme, car il
ne nous propose point d'empêcher le roi de Da-
homey de continuer ses sacrifices humains ; il ne
parle d'affranchir par la force ni les noirs au Bré-
sil, ni les juifs au. Maroc, ni les femmes en Tur-
quie; il dédaigne Candie, l'île patriote et martyre,
non moins que l'Irlande, l'île partageuse, l'île dés
frères Sheares, qui avaient fait un drapeau d'un
mouchoir teint du sang de Louis XVI. Ce parti
est italien, polonais et hongrois; il égare la démo-
cratie et compromet la France.
La doctrine qui nous attribue la mission de ré-
LA RÉGÉNÉRATION DES PEUPLES 31
générer les peuples repose sur une double erreur :
elle nous suppose dignes et capables de le faire,
c'est-à-dire parfaits et tout-puissants. Nous ne
sommes malheureusement qu'un peuple comme
les autres, plus faible que leur coalition, chargé
de fautes et de crimes comme tous ceux qui ont
vécu longtemps. Nous avons manqué deux révo-
lutions : pouvons-nous exporter ce que nous n'a-
vons pas.
Robespierre doutait qu'on pût porter à d'autres
la liberté qu'on ne possède pas encore; il ne croyait
pas que, sur les cendres du Palatinat, les fils armés
des incendiaires fussent reçus comme des mission-
naires de paix et de.progrès; il n'était pas con-
vaincu que la constitution civile du clergé ralliât
autour de nous les catholiques du dehors ; il ne
pensait pas que les Hollandais et les Suisses eus-
sent obtenu leur liberté, s'ils s'en étaient remis au
duc d'Albe, aux princes d'Autriche et de Bour-
gogne ; il avait une confiance limitée dans la foi
révolutionnaire des ministres du roi; enfin, comme
Burke, il voyait poindre au loin la conquête de la
France par un de ses soldats. On sait que la guerre
32 CAUSES. ET EFFETS DE LA GUERRE
se fit; que les prévisions de Robespierre furent
réalisées ; que Louis XVI monta sur l'échafaud ;
qu'il y eut des massacres en septembre ; un tri-
bunal révolutionnaire à Paris ; des noyades à
Nantes ; un 18 brumaire enfin : toutes choses que
la paix maintenue eût rendues impossibles.
La république, poussée à bout, entreprit une
guerre de propagande. Sous ses coups tombèrent
les libertés de la Hollande, de Gênes et de Venise.
Napoléon ayant, comme il le disait au 18 bru-
maire, « sauvé la liberté », continua d'affranchir
les peuples ; il asservit la Suisse, exaspéra l'Es-
pagne, mit aux mains de la Russie la torche du
désespoir, souleva contre lui, pour la Bataille des
peuples, toute l'Allemagne opprimée ; sa tyrannie
fut telle, que son propre frère descendit du trône
de Hollande plutôt que d'y tremper. « Cons-
cription, impôts, vexations, sacrifices : voilà, se
disent les Romains, ce que nous connaissons du
gouvernement de la France ! » Ainsi s'exprimait,
écrivant à Napoléon, non point un Fénelon, mais
un prêtre apostat, le bourreau de Lyon, l'impla-
cable Fouché. « Nos enfants, s'écriait Foscolo
LA RÉGÉNÉRATION DES PEUPLES 33
dans la tragédie d'Ajax, ils vivent seulement pour
toi, par toi voués à la mort. " Quand le prince
Eugène quitta Milan, son ministre Prina fut litté-
ralement mis en pièces ; voilà comment nous avons
régénéré les peuples et mérité leur reconnais-
sance.
Napoléon créa le grand-duché de Varsovie. Le
chef du peuple polonais, l'héroïque Kosciuzko, re-
fusa toujours son concours à cette oeuvre; il se
rappelait, comme Guerrazzi, la Grèce affranchie
par Néron, et n'attendait point d'un césar ce qu'un
césar ne peut donner.
Nous avons, depuis Napoléon, affranchi la Bel-
gique : en est-elle plus heureuse ? en est-elle même
plus libre? Nous avons affranchi la Grèce, c'est-à-
dire une fraction de la Grèce, si petite, si faible, si
pauvre, qu'elle ne paraît pas viable. Nous avons
sauvé l'Italie, et l'Italie en meurt, dévorée par la
monarchie, les bureaux et l'armée ; elle glisse vers
la banqueroute; elle se couvre de brigands, c'est-
à-dire de réfractaires ; sa liberté est à la merci
d'un ministre audacieux , son indépendance dépend
de l'Autriche et de nous; son existence est artifi-
3
34 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
cielle; il lui reste encore à se constituer elle-même
pour vivre d'une existenee propre.
Nous avons aussi régénéré le Mexique ; mais ici
je m'arrête... Apprenons enfin à nous connaître, et
travaillons à nous régénérer : cela vaudra mieux
pour les autres et pour nous.
Les Etats-Unis n'ont pas entrepris la régéné-
ration du monde : leur exemple a cependant plus
fait que toutes nos guerres. Lorsque nous avons su
conquérir ou garder la liberté, notre exemple aussi
a été fécond: 1830 a valu à l'Espagne et au Por-
tugal, à d'autres États encore, des gouvernements
constitutionnels; 1848 a introduit en Allemagne et
en Italie les mêmes institutions. On reproche aux
libéraux français, quand ils citent l'exemple de
l'Angleterre, d'être anglomanes, comme si la jus-
tice et la vérité n'étaient pas des biens communs à
tous les hommes, soit qu'ils en jouissent pleine-
ment, soit que momentanément ils en soient privés.
Si cependant nous avons beaucoup à apprendre
des Anglais, nous ne devons point oublier que notre
révolution de 1830 leur a valu en 1832 une ré-
forme considérable dont toute leur politique, de-
LES DÉSASTRES DE LA GUERRE 35
venue plus humaine et plus prudente, s'est res-
sentie ; que notre révolution de 1848 a posé pour
eux la question du suffrage universel, et, après
bien des agitations chartistes et fenianes, bien des
études et des discussions, les a fait arriver à une
seconde réforme assez démocratique pour défier
l'exemple des révolutions à venir du continent.
Les désastres de la guerre.
J'ai montré que la guerre est inutile aux peuples,
je vais montrer à quel point elle leur est nuisible.
II nous faut d'abord considérer que les peuples
ont d'autant plus à perdre à la guerre qu'ils sont
plus laborieux, plus riches, plus civilisés. La dé-
couverte de l'Amérique, laconquête de l'Inde et
de l'Australie ont doublé l'étendue des terres culti-
vées, sans que le nombre des hommes s'accrût dans
une égale proportion. D'après Mun, qui écrivait en
1621, l'abandon des routes d'Alep et de Suez pour
celle du cap de Bonne-Espérance avait réduit des
deux tiers le prix des marchandises importées de
36 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
l'extrême Orient. Les courants et les vents, mieux
étudiés de nos jours, la construction navale perfec-
tionnée, ont rendu les échanges plus rapides et
plus faciles, tandis que le télégraphe rend le com-
merce lointain moins aléatoire et plus rémunéra-
teur. Les chemins de fer français produisent sur
les transports une économie annuelle d'un milliard;
cette économie s'élève à deux milliards pour les
chemins anglais; de là ces profits accumulés, cette
aisance si répandue, cette prospérité que les États
les plus mal gouvernés connaissent à peu près au
même degré que les autres. On appelle cela le
progrès matériel; mais ce progrès matériel, c'est
le progrès de la santé, de la moralité, de l'éduca-
tion publiques; c'est en germe toute la civilisation.
Voilà notre enjeu ou plutôt notre offrande propitia-
toire au démon de la guerre.
D'après un écrivain allemand, M. Haussner, les
guerres récentes d'Orient et d'Italie ont coûté neuf
milliards aux puissances engagées. La guerre
d'Amérique en a coûté plus de seize. Nous en de-
vons à peu près douze, l'Angleterre de dix-neuf à
vingt. Ces dettes nous écrasent; elles sont comme
LES DÉSASTRES DE LA GUERRE 37
un boulet que le travail traîne à perpétuité. M. Wal-
ker, qui a été ministre des finances aux Etats-Unis,
voit clans la valeur des mines appartenant à l'État
l'équivalent et, au besoin, le rachat de toute sa
dette. Ces mines, nous ne les avons pas, nous n'a-
vons pas l'avenir du peuple américain ; il faut être
plus prudent que lui.
C'est la guerre qui a entraîné en France la spo-
liation de l'Église. Le monde du moyen âge enten-
dait par l'Église la communion des fidèles; des
religieux y exerçaient la tutelle des.déshérités; des
hommes pieux ou repentants laissaient à. ces reli-
gieux des biens dont le revenu devait servir à as-
sister les pauvres, à recueillir les malades, à
répandre l'instruction ; les religieux n'étaient qu'ad-
ministrateurs de ces biens dont les pauvres étaient
propriétaires. La société moderne, substituée aux
droits de celle du moyen âge, pouvait légitime-
ment, pour cause d'indignité, retirer aux ordres
religieux l'administration qui leur avait été confiée;
mais elle devait alors la remettre à l'assistance pu-
blique, aux hospices, aux écoles de fondation nou-
velle ; elle ne devait point appliquer aux besoins de
38 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
l'État le bien commun des pauvres. La guerre
était là, et la guerre explique tout. Que sont d'ail-
leurs ces dilapidations à côté du gaspillage le plus
effréné de la vie humaine? La guerre a fait périr,
de 1792 à 1815, cinq millions et demi d'hommes
jeunes et vigoureux; de 1815 à 1864, elle en a
dévoré deux millions sept cent soixante mille, c'est-
à-dire la moitié autant. L'Amérique, qui n'est pas
comprise dans cette évaluation, a élevé à ses morts
trois cent quarante mille tombes, et se voit encom-
brée de quatre-vingt-quatre mille invalides. Mais
pourquoi entrer plus avant dans le détail affreux
des maux infligés par la guerre ? Ils sont présents
à tous les esprits; le premier geste du soldat se ré-
veillant sur un champ de bataille est un geste
d'horreur. C'est un hideux spectacle que celui de
ces corps lacérés et verdâtres qui pourrissent dans
le sang, et pourtant le spectacle moral de la bou-
cherie humaine, du crime déchaîné est plus hideux
encore. « Après une défaite, disait Wellington, ce
qu'il y a de plus triste, c'est une victoire. »
La guerre ne fait que des ruines : voyez l'Amé-
rique ; sa production cotonnière est pour longtemps
LES DÉSASTRES DE LA GUERRE 39
diminuée des deux tiers; son commerce maritime
est réduit de moitié; la famine ravage ses cam-
pagnes et ses ports. Trente-cinq années de misère
ont suivi en Europe l'épopée napoléonienne; il a
fallu trente-cinq années pour ramasser l'épargne
nécessaire: aux premiers essais de traction par la
vapeur; sans la paix, nous n'aurions pas ; encore
un seul chemin de fer. Dès 1808, la misère et le
papier-monnaie multipliaient les crimes en Angle-
terre dans une énorme proportion. Après Waterloo,
l'Angleterre fut troublée longtemps par les émeutes
de la faim. L'agitation politique des États-Unis
montre un peuple exaspéré, tournant contre.ses
chefs la colère amassée pendant la guerre civile,
surexcitée encore par l'arrêt du travail et la cherté
de la vie.
Croit-on que le régent fût un empoisonneur,,que
Louis XV prît des bains de sang, que Louis XVI
fût « le plus sanguinaire de tous les hommes », ou
que Louis XVIII fût l'instigateur d'une «terreur
blanche » ? Non, l'on ne croit point cela. Pourquoi
donc l'a-t-on tant crié, pourquoi tant de haine
contre des princes inoffensifs? Pourquoi? Parce
40 CAUSES ET EFFETS DE LA' GUERRE
qu'ils succédaient à Louis XIV et à Napoléon, et
que quelques années de despotisme et de guerre, une
défaite, la faim rendent les peuples ingouvernables.
Que ceux qui combattent ou entretiennent des
armées en portent la peine et en soldent les frais,
cela n'est point excessif. Mais le mal ne s'arrête
pas là : la guerre américaine affame le Lancashire;
les Espagnols brûlent dans les douanes chiliennes
nos propres marchandises; le Times disait un jour :
« Quand deux peuples se font la guerre, ce sont
deux débiteurs de notre nation qui travaillent à dé-
truire notre gage. » Nous en pouvons dire autant,
nous qui avons pour seize cents millions de fonds
italiens. J'ajouterai que, quand un prince augmente
le chiffre de son armée, il met à l'amende tous les
autres princes, contraints à suivre son exemple ; et
que, dès que le despotisme dispose quelque part
d'une force que son caprice peut mettre en mou-
vement, les nations, cessant d'être en sûreté, ré-
duites à limiter leur commerce, forcées à se tenir
en armes, souffrent un dommage considérable,
aussi considérable, avec le temps, que celui qui
pourrait résulter de la guerre elle-même.
LES PARTISANS DE LA GUERRE 41
Les partisans de la guerre.
Qui donc aime les grandes armées, la guerre,
les conquêtes, les colonies? Je vais le dire.
Les princes, tantôt arrivés au pouvoir par une
révolution, tantôt menacés par un esprit nouveau
qui s'empare de leurs peuples, tantôt voulant rete-
nir une province désaffectionnée, une Pologne fré-
missante, un Caucase en armes, placent leur salut
dans une armée, et se croient d'autant plus sûrs
qu'elle est plus nombreuse. Ils ne se trompent pas
toujours d'abord comme le dernier roi de Naples,
comme le dernier roi de Grèce, comme Couza ou
comme Jacques II, qui entretenait, contre la vo-
lonté du parlement, une armée de trente mille
hommes et la vit, sans combat, passer sous les
drapeaux de Guillaume d'Orange et du parlement,.
Les armées commencent par être fidèles ; peu à
peu cependant, si elles forment un corps isolé de
la nation, elles s'aperçoivent que le prince n'existe
que par elles, et prennent l'habitude de le choisir;
42 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
tandis que si elles ne forment avec la nation qu'un
même corps, elles en partagent l'esprit et ne font
lien contre le sentiment public. Auguste crée une
armée permanente ; Claude en achète le concours
à raison de quinze grands sesterces par tête de pré-
torien. A partir de ce jour, l'armée est maîtresse
de l'empire. De César à Maximin, sur vingt-six
empereurs, seize sont assassinés ; l'empire voit à
la fois jusqu'à trente prétendants. Sur soixante-
douze califes guerriers, vingt-quatre ont été tués;
sur les seize derniers sultans, huit furent déposés
et quatre mis à mort. Il a fallu détruire les janis-
saires comme les mamelucks et les strélitz. L'Amé-
rique du Sud et l'Espagne nous offrent le spectacle
de généraux portés par des coteries militaires et
se disputant sans cesse le pouvoir les armes à la
main. Ce n'est plus même l'armée qui est en jeu :
ce sont des fractions de l'armée, des armes parti-
culières; on a crié à O'Donnell, au sénat : « Vous
vous êtes élevé par la cavalerie, vous tomberez par
la cavalerie. »
Nous avons passé deux fois près de cet abîme :
ceux qui renversèrent la première république at-
LES PARTISANS DE LA GUERRE 43
tendaient Joubert ; Napoléon en hérita. Moreau et
d'autres se crurent dépouillés; Mallet faillit renver-
ser Napoléon, et, en 1814, Bernadotte s'offrit pour
le remplacer. Si le général Cavaignac, dont je
suis loin d'ailleurs de méconnaître les sentiments
élevés, eût été nommé président, tous nos géné-
raux eussent été candidats, et l'Algérie eût préparé
les élections.
Une armée nombreuse est nécessairement une
armée mal payée, surtout dans les. bas grades.
Elle est donc animée non-seulement de cette am-
bition noble qui accompagne le mérite, mais encore.
de l'ambition de la solde supérieure et de l'aisance -
accessible à tous les esprits. Il n'y a qu'un moyen de
donner de l'avancement, c'est de faire la guerre, de
remettre à la mort le soin de satisfaire les vivants.
La guerre, du reste, commence par assurer aux
princes la dictature, et leur permet de lever et de
dépenser des milliards. C'est le grand jeu; jeu sans,
danger pour ceux qui commandent : leur gran-
deur les enchaîne au rivage; à Waterloo, Napoléon
était réduit à regretter qu'il n'y eût point un boulet
pour lui; l'archer qui en combat loyal tua Richard.
44 CAUSES ET EFFETS DE LA GUERRE
Coeur de Lion fut écorché vif; et Maximilien der-
nièrement, au milieu d'une fusillade universelle
dont il avait donné le signal, comptait que sa qua-
lité de prince le préserverait de la mort. Il est beau
de vaincre et de triompher, d'étendre ses domaines,
d'accroître le nombre de ses sujets, de distribuer
des trônes à des parents pauvres, et après la gloire
du triomphe, de goûter « la gloire des revers », de
ceindre l'auréole du martyre. Il suffit d'avoir fait
périr beaucoup d'hommes pour être appelé grand,
mais il y a deux grandeurs : celle des idoles vul-
gaires, dorées par la fortune, et celle qui, procé-
dant de la seule vertu, du seul sacrifice, s'attache
aux noms de Timoléon, de Caton et de Washington.
Il y a des gens qui n'aiment pas la guerre moins
que les soldats et les princes, ce sont les muni-
tionnaires et les naufrageurs, ce sont ceux-là sou-
vent qui poussent à la roue, qui insultent l'étranger,
qui célèbrent la patrie, la gloire et la victoire.
Les aristocraties ont, de leur côté, ce que j'ap-
pellerai la gratte coloniale : elles ont des cadets à
placer. Or, la création d'une colonie permet tou-
jours, sur cent millions de dépense générale, de
LES PARTISANS DE LA GUERRE 45
distribuer quatre ou cinq millions à soixante para-
sites. L'Angleterre commence à rougir de cette
combinaison; dans une démocratie elle ne se com-
prendrait pas; aussi nos colonies sont-elles pour
moi un problème insoluble. La Cochinchine a vu
beaucoup d'avancements, surtout parmi ses gou-
verneurs; elle a vu des traitements de préfet et de
sous-préfet très-supérieurs à ceux que touchent
d'ordinaire nos marins; cela a pu faire que quel-
ques officiers, de très-bonne foi d'ailleurs, ont vu
la Cochinchine à travers une lunette qui la trans-
formait. L'Empereur a compté en Algérie trente et
un hauts fonctionnaires civils, préfets,.sous-pré-
fets, commissaires centraux de police, administrant
cent quatre-vingt-douze mille Européens, c'est-à-
dire l'équivalent d'un arrondissement français. En
dehors de l'armée, l'Algérie a donc trente et un
partisans. Mais nous ne sommes point des oligar-
ques, et un gouvernement comme le nôtre n'a point
de neveux. Nous avons pris le dix-neuvième siècle
pour le seizième et la France pour l'Angleterre ; il
est temps de reconnaître notre erreur et autant que
possible de la réparer.
DEUXIÈME PARTIE
SITUATION ACTUELLE DE L'EUROPE
DEUXIEME PARTIE
SITUATION ACTUELLE DE L'EUROPE
La tradition française. — Isolement de la France. — Le
principe des nationalités. — La guerre avec l'Allemagne.
— La politique nouvelle. —Nécessité de la paix. — Puis-
sance de la liberté. — Progrès de la liberté.
La tradition française.
Le lecteur m'arrête ici et me dit : Il ne s'agit
point de conquêtes, de colonisation ni de mission
régénératrice; le vieil équilibre.de l'Europe est
rompu contre nous; notre devoir est de le rétablir
en répondant à une victoire prussienne par une
victoire française.
Examinons notre histoire, consultons notre tra-
dition, voyons par quelles fautes nous en sommes
sortis; pesons les chances d'une lutte nouvelle;
4
50 SITUATION ACTUELLE DE L'EUROPE
cherchons aussi si l'équilibre est réellement rompu
et s'il n'y a de salut que dans la tradition
reprise.
La France ne date ni de 1800, ni même de
1769, date de la conquête de la Corse, et, selon
les uns, de la naissance, selon les autres, du se-
vrage de Napoléon Bonaparte. En quatorze siècles
ses rois l'ont faite par soixante-seize annexions ; le
sang de ses nobles a tracé ses limites; Vauban lui
a donné sa frontière de fer; la Convention l'a pous-
sée jusqu'au Rhin en l'appuyant sur les Pyrénées
et les Alpes ; Napoléon l'a seulement fait envahir
deux fois et laissée plus petite.
Les voisins sont presque toujours des ennemis :
la France eut à lutter longtemps contre l'Angleterre
soutenue par l'empire et plus ou moins par des
vassaux français. La France avait pour elle de pe-
tits États menacés par ses propres ennemis, l'Ecosse
par exemple. Elle avait encore pour elle la consti-
tution de l'empire, favorable au maintien de l'ordre
en Allemagne et à la défense du sol allemand, insuf-
fisante pour la guerre offensive, frappant d'impuis-
sance le grand corps germanique toujours lent à se