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La Jeune aveugle, suivie de la Poupée bienfaisante, nouvelles, par la Bnne Isabelle de Montolieu...

De
218 pages
A. Bertrand (Paris). 1829. In-12, 215 p., planche.
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OEUVRES
DE MAD. LA BARONNE ISABELLa
DE MONTOLIEU.
LA
JEUNE AVEUGLE,
SUIVIE DE
LA POUPÉE BIENFAISANTE;
PAR M.me LA BARONNE
ISABELLE DE MONTOLIEU.
ORNE D'UNE FIGURE.
PARIS,
ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE,
EDITEUR DU VOAYGE AUTOUR DU MONDE PAR LE CAP. DUFERRET.
Rue Hautefeuille, n0 23.
1829.
OEUVRES
DE Mme LA BARONNE ISABELLE
DE MONTOLIEU
TOME XLV.
TOME QUATRIEME.
IMPRIMERIE DE DANCOUT - MUET, A ORNEATS.
LA
JEUNE AVEUGLE,
NOUVELLE IMITÉE DE L'ANGLAIS.
LA
JEUNE AVEUGLE,
SUIVIE DE
LA POUPEE BIENFAISANTE
NOUVELLES,
PAR Mme LA BARONNE
ISABELLE DE MONTOLIEU.
ORNE D'UNE FIGURE.
PARIS,
ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE,
Editeur du Voyage autour du monde par le capitaine Deperrey,
RUE HAUTEFEUILLE, N° 23,
1829.
LA
JEUNE AVEUGLE.
CHAPITRE PREMIER.
M. WINDHAM. était un riche négociant de
Londres. Son fils unique, élevé près de lui.
suivit la même carrière' avec un égal succès.
Il épousa , suivant le choix de son coeur, une
femme très-aimable. Quatre enfans naquirent
de cette heureuse union. Satisfait de la for-
tune que son père lui avait laissée, de celle
qu'il avait lui-même acquise par son activité,
lorsque ses enfans eurent atteint l'âge où l'on
pouvait commencer à les instruire , M. Win-
dham quitta le commerce et se consacra, ainsi
que leur mère, aux soins de leur éducation.
La résidence qu'ils faisaient à Londres pen-
dant l'hiver leur donnait la facilité d'avoir
des maîtres pour enseigner a leurs enfans ce
qu'ils n'étaient pas en état de leur enseigner
1
2 LA JEUNE
eux-mêmes. Les mois d'été se passaient dans
une campagne très-agréable où M. Windham
avait fait bâtir une jolie maison, ornée avec
goût et simplicité , ainsi que le terrain qui l'en-
tourait. Aussi sage que libéral, mais sachant,
par expérience, que ce n'est pas sans peine
qu'on acquiert do l'aisance, il avait grand soin
de régler sa dépense sur son revenu; et, dans
ce calcul, les pauvres des villages voisins n'é-
taient pas oubliés : il pensait à leurs besoins
avant de songer à ses plaisirs.
Mais ce n'est pas de M. Windham seul que
je veux parler : ces pages étant spécialement
consacrées à de jeunes lecteurs, ils me ver-
ront avec plus d'intérêt m'occuper de ses en-
fans. Je veux donc rappeler leurs dispositions,
leur conduite, leurs petits propos; dans mes
récits, le bon père et la bonne mère paraî-
tront encore sous un jour aimable : plusieurs
de mes lecteurs pourront les comparer à leurs
parens , et mieux sentir leur bonheur; ceux
qui ont eu le malheur de perdre les leurs
donneront un tendre souvenir de plus à leur
mémoire.
L'aîné des enfans de M. Windham était une
fille, nommée Emilie : au moment où cette his-
AVEUGLE. 9
toire commence elle entrait dans sa quinzième
nnée, et promettait d'avoir les vertus et les
qualités les plus aimables; je dis qu'elle le pro-
mettait, car, à cet âge, le caractère n'est pas en-
core décidé. Elle n'avait pas été élevée suivant
la mode actuelle, qui, pour hâter l'été, abrège
le printemps , ne laisse pas le temps aux bou-
tons de se développer doucement, et présente
ainsi des fruits peu mûrs et décolorés, qui ne
sont agréables ni à la vue ni au goût. Emilie
à quinze ans était encore une très aimable en-
fant , et rien de plus. Sa taille était délicate et
svelte; mais, ayant été accoutumée de bonne
heure à seconder sa mère dans les soins du
ménage et dans les travaux faciles du jardin ,
elle avait acquis une force que la nature sem-
blait lui avoir refusée. Sa physionomie douce,
naïve, était animée par les grâces et la viva-
cité; elle n'était point belle, mais elle était
Irès-agréable. Son air de santé, son modeste
et fin sourire , la candeur ingénue de son joli
regard étaient bien préférables à la froide ré -
gularité des traits, parce que ces dons qui
partaient du coeur ne pouvaient exister sans
une bonté et une douceur naturelles à son
caractère. Dans les discours, dans les actions
4 LA JEUNE
d'Emilie, dans toutes ses manières enfin, cette
aimable disposition se faisait sentir. L'esprif;
brillait dans ses yeux, qui peignaient les mou-
vemens de son coeur. Gracieuse sans affecta-
tion, elle plaisait sans le vouloir; l'art n'avait
rien fait pour elle, elle devait tout à la nature.
Mais elle se peindra mieux elle-même; pas-
sons à son frère et à ses soeurs,
Le second enfant de M, Windham était un
fils d'environ douze ans, nommé Arthur; il
méritait ainsi qu'Emilie l'affection de ses pa-
rens, mais il était naturellement impétueux,
hardi, quelquefois obstiné même jusqu'à la
mutinerie. Étant fils unique, ses parens au-
raient peut-être été excusables de le gâter un
peu, mais ils ne pensaient pas ainsi. Plus ils
l'aimaient, plus ils cherchaient à le corriger de
ses défauts. Ils y réussirent si bien qu'à l'ex-
ception de quelques occasions rares, où son
naturel un peu violent se montrait encore, il
ne leur donnait presque plus de sujets de plain-
tes. Lorsque sa vivacité l'exposait à quelque
désagrément, monsieur et madame Windham
n'en avaient nul regret, persuadés que l'ex-
périence corrige autant que les leçons. Arthur
avait d'ailleurs du bon sens naturel, de la
AVEUGLE; 5
générosité , une disposition aimante et bien-
veillante, qui se remarquait surtout dans sa
conduite avec ses soeurs.
Hélas ! il n'y a point de bonheur sans mé-
lange ! Celui de cette intéressante famille au-
rait été parfait sans l'accident arrivé à la
seconde fille , âgée de neuf ans , et nommée
Hélène. Elle avait à peine une année lorsqu'elle
eut le malheur de perdre complètement la vue
à la suite d'un rhume violent. Elle était très-
jolie ; mais son infirmité donnait quelque chose
de triste et d'inanimé à sa physionomie. Ses
grands yeux noirs , dans lesquels on ne re-
marquait rien d'extraordinaire au premier
abord, se tournaient machinalement sans re-
cevoir un seul rayon de lumière. Elle était
devenue aveugle si jeune qu'elle n'avait au-
cune idée des objets : elle ne comprenait pas
ce qu'on voulait dire par un brillant soleil ou
un beau clair de lune ; et ce qui l'affectait
bien davantage, c'était de ne pouvoir se faire
une idée de la figure de son père et de sa mère.
«Pour mon frère et mes soeurs, disait-elle, je
sais bien comme ils sont.
— Et comment? lui demandait Arthur.
6 LA JEUNE
— Tout comme moi, excepté que vous
n'êtes pas aveugles.
— Et comment es-tu, loi ? tu ne t'es jamais
vue.
— Oh non ! mais je sais bien que je suis
jolie, et une pauvre enfant; c'est ce que tout
le monde me dit. »
Monsieur Windham et sa femme éprou-
vaient un chagrin profond en pensant au sort
de cette pauvre petite , à laquelle il était im-
possible de donner la même éducation qu'à
leurs autres enfans. Ils lui enseignaient bien ,
avec une patience dont un père et une mère
sont seuls capables, tout ce qu'ils pouvaient
lui faire apprendre ; mais à chaque instaut ils
étaient arrêtés par des questions sur des choses
qu'il était impossible de lui faire comprendre
autrement que par le sens de la vue. La bonne
Emilie avait aussi avec elle une patience inex-
primable, et ne se lassait jamais de lui répon-
dre. On conçoit que M. Windham avait
consulté tous les oculistes de Londres ; mais
presque tous pensaient qu'il n'y avait point
d'espoir qu'Hélène pût recouvrer la vue : ils
auraient préféré que les yeux de l'enfant
fussent moins beaux et moins clairs. On tâchait
AVEUGLÉ. 7
donc de l'accoutumer à l'obscurité qui l'envi-
ronnait, et de l'égayer le plus qu'il était pos-
sible. Elle était l'objet constant des soins de
toute la famille. Arthur, par sa brusquerie et
sa vivacité , la tourmentait bien quelquefois;
mais il s'en repentait aussitôt, et devenait
plus caressant, plus attentif que jamais.
Maria, la cadette, était une gentille petite
espiègle de sept ans , toute mignonne, et la
favorite de tout le monde. Monsieur et ma-
dame Windam auraient donc été les parens les
plus heureux , sans le malheur de la pauvre
Hélène, malheur dont ils étaient à demi con-
solés par la tendresse et la compassion de leurs
autres enfans, dont la sensibilité et la bonté
trouvaient à se développer d'une manière plus
active.
LA JEUNE
CHAPITRE II
ON était à la fin de l'hiver, et la famille se
préparait à aller s'établir à Belleville : c'était
le nom de leur campagne. Les enfans en étaient
très-contens; chacun d'eux exprimait sa joie
en faisant son paquet. Madame Windham leur
remettait le soin de leurs propres affaires à
mesure qu'ils grandissaient. Tout était donc
en mouvement dans la chambre des enfans ;
nereffe seule etait assise -~~ o^*,»,^,—-
de fenêtre , écoutant la conversation et s'en
mêlant quelquefois.
Bonne Emilie, dit-elle à sa soeur, n'oublie
pas mon fourreau de soie; j'aime à le mettre :
il est si doux à toucher ! Explique-moi, je
t'en prie, pourquoi la soie est plus douce que
la toile.
ARTHUR.
Belle question ! parce que ce n'est pas la
même chose. Ecoute bien, Hélène : ce sont
AVEUGLE. 9
des hommes qui font le fil pour la toile, et
ce sont des vers qui font la soie; c'est tout
différent.
HÉLÈNE.
Des vers! Ce sont de petites bêtes;
n'est-ce pas? Est-ce que je me trompe?
ARTHUR.
Non, non ; ce sont bien de petites bêtes
qui filent la soie, et qu'on appelle des vers à
soie. J'en ai vu qui faisaient de charmans pe-
lotons : ah ! que c'était joli !
HÉLÈNE, soupirant.
Tu es heureux de voir tout cela! mais je
comprends, c'est comme le bon miel qui est
si doux; ce sont aussi de petites bêtes qui le
font et qui l'enferment dans de petites loges;
Emilie me l'a raconté, et je ne l'ai pas ou-
blié. Sans doute que les petites bêtes font tout
plus beau , meilleur et plus doux que les
hommes ?
ARTHUR, éclatant de rire.
Belle conclusion ! c'est toi-même, Hélène,
qui es une petite bête en disant cela.
10 LA JEUNE
HÉLÈNE.
Hélas ! non, je n'en suis pas une, car je
ne sais rien faire de beau ni de bon; rien,
rien du tout.
Elle dit cela d'un ton si touchant, qu'Ar-
thur vint l'embrasser tendrement. Bonne pe-
tite soeur, lui dit-il, tu sais faire tout ce qu'il
y a de meilleur, car tu sais te faire aimer.
EMILIE.
Bien, Arthur, tu as raison; Chère Hélène,
je t'expliquerai, aussi bien que je pourrai, le
travail des vers à soie quand nous serons à
Belleville; ce matin je n'en ai pas le temps.
ARTHUR.
Oui, il faut tout préparer pour le départ.
Tu rangeras aussi mes affaires, n'est-ce pas?
les garçons n'entendent rien à cela : moi, je
me charge d'acheter le grain pour tes oiseaux ;
tu seras charmée de les revoir, sans doute ?
Hélène, voilà encore de jolies petites bêtes
qui savent chanter, mais pas mieux que toi.
(Elle avait une très-jolie voix. )
HÉLÈNE.
Oh ! beaucoup , beaucoup mieux : j'aime
tant à les entendre !
AVEUGLE. 1 1
EMILIE.
J'espère que l'hiver ne les aura pas fait pé-
rir, et que je retrouverai tous mes petits pen-
sionnaires en bonne santé. J'ai prié Jenny
d'en avoir soin, et de garnir de paille les noi-
setiers au milieu desquels est la volière; mais
j'ai encore l'attente d'un plus grand plaisir.
ARTHUR.
Lequel, Emilie ? d'aller à cheval, peut-
être ?
EMILIE.
Non, non : devine.
ARTHUR.
C'est pourtant un grand plaisir celui-là!
Attends attends J'y suis; c'est de re-
voir la petite Charlotte Neville.
MARIA.
Vois, ma soeur, j'ai bien empaqueté toutes
mes affaires. Voilà dans ce panier ma pou-
pée , ma petite voiture, mon ménage, et mes
livres aussi; voilà Robinson Crusoé, voilà les
contes, voilà le livre d'images. Oh! comme
je me réjouis de montrer tout cela à Char-
12 LA JEUNE
lotte Neville. A présent il n'y a plus à soigner
que mes-chemises et mes robes ; mais tu seras
assez bonne, n'est ce pas, pour les ranger
avec celles d'Hélène ? moi, je vais m'asseoir
à côté d'elle, regarder les images, et les lui
expliquer.
HÉLÈNE.
Viens, petite jaseuse; il faut bien que près
de moi tu remplaces Emilie, puisque tu lui
donnes toute la peine.
ARTHUR.
Mais tu ne m'as pas dit, Emilie, si j'ai de-
viné, et quel grand plaisir tu comptes avoir
à Belleville, plaisir plus grand, dis-tu, que
celui devoir tes oiseaux et d'aller à cheval.
ÉMILIE.
As-tu donc oublié notre école ?
ARTHUR.
Ah! je me rappelle ces douze pauvres
petites filles à qui la vieille Peggy enseigne à
lire et à travailler. Cela n'est pas si amusant.
EMILIE;
Beaucoup au contraire, je t'assure. Je suis
AVEUGLE, 1 3
fort impatiente de voir leurs progrès et de les
récompenser. Maman m'avait permis cet hi-
ver de travailler pour elles dans mes momens
de loisir, ou quand j'étais avec Hélène; je
leur ai fait à chacune une jolie robe, un bon-
net et un tablier; elles en auront toutes, mais
les plus sages choisiront. Pense combien je
serai contente de leur joie et de les voir pro-
prement habillées. Voilà le paquet ; j'ai déjà
eu beaucoup de plaisir à coudre tout cela et
à le ranger.
ARTHUR.
Oui, ce sera assez drôle de les voir se dis-
puter à qui sera la plus belle; mais pourtant
je me réjouis plus encore de grimper sur le
ponny ( 1 ) que papa m'a donné : il est si beau !
HÉLÈNE.
Et moi je me réjouis d'entendre chanter les
oiseaux d'Emilie,
MARIA,
Et moi, de montrer tous mes joujoux à
Charlotte Neville.
(1) Espèce de petits chevaux destinés aux enfans.
l4 LA JEUNE
ARTHUR.
A propos de Charlotte Neville, comment
se porte sa maman? elle était si malade !
EMILIE.
Ah ! c'est bien triste ! elle l'est toujours, et,
dans sa dernière lettre à maman, elle disait
qu'elle craignait de n'en pouvoir revenir,
ARTHUR.
Et maman n'est-elle pas bien fâchée?
EMILIE.
Certainement. Tu sais combien elles s'ai-
ment l'une l'autre. Perdre madame Neville
serait la même chose pour maman , que pour
Hélène si je venais à mourir ; elles s'aiment
comme deux soeurs.
HÉLÈNE,
Mourir! je ne comprends pas bien ce que
c'est; j'ai pourtant entendu ce mot, mais ja-
mais je n'ai pensé que tu pouvais mourir.
EMILIE à Arthur.
Pauvre enfant ! elle me touche. Elle n'a,
dit-elle, aucune idée de la mort. Hélas ! com-
AVEUGLE. 15
bien de choses qu'elle ne peut concevoir et
qu'il est impossible de lui expliquer !
HÉLÈNE,
Mais, Emilie, tu ne réponds pas ; dis moi
d'abord ce que c'est que de mourir, et pour-
quoi il faut que tu meures.
EMILIE.
Tu me fais là , chère Hélène , des questions
bien difficiles pour moi et bien longues à ré-
soudre; je te dirai seulement que, quand une
personne meurt, tous ses sens l'abandon-
nent; elle n'entend plus, elle ne voit plus,
elle est comme endormie, excepté que sa
respiration est aussi arrêtée et qu'elle ne se
réveille jamais,
HÉLÈNE.
Je ne comprends pas tout-à-fait, mais pour-
tant assez pour être sûre que ce ne peut être
la même chose pour maman, si madame Ne-
ville venait à mourir , que ce serait pour moi
si tu mourais. Chère Emilie, si tu étais tou-
jours endormie comme tu dis , tu ne pourrais
pas me mener dehors ni me raconter de jolies
histoires ; et, quand même madame Neville
16 LA JEUNE
mourrait, maman pourrait se promener, lire
des histoires, et faire ce que vous appelez
travailler : ah ! c'est bien différent ; et liens,
ma soeur, je pense à une chose : si l'une de
nous doit mourir une fois , il vaut bien mieux
que ce soit moi, puisque c'est déjà fait à
moitié, et que je ne vois rien qui soit sem-
blable à ceux qui meurent; car lu dis qu'ils
sont ainsi, n'est-ce pas ?
ARTHUR.
Tais-toi, chère Hélène, ne parle pas de la
sorte; tu nous rends tous tristes.
MARIE.
El voilà Emilie qui pleure.
HÉLÈNE.
Emilie pleure ! Ah ! mon Dieu ! où est- elle ?
Mène-moi vers elle , Maria.
EMILIE, essuyant ses yeux.
Je viens à toi ; me voilà, chère soeur.
HÉLÈNE.
Tu ne pleures plus, n'est-ce pas ? et lu ne-
veux pas mourir ?
AVEUGLE» I 7
EMILIE.
Non, non, chère enfant, je prierai Dieu
de me conserver pour toi, pour aider à ma
chère Hélène et remplacer ses yeux.
Elles s'embrassèrent tendrement, et la con-
versation cessa.
18 LA JEUNE
CHAPITRE III.
LE matin suivant, toute la famille partit
pour Belleville, où elle arriva dans la soirée.
Arthur alla à l'écurie visiter son ponny, se
promettant bien de le monter le lendemain.
Emilie s'informa à la vieille Peggy de ses éco-
lières et de ses oiseaux : tout était en très-bon
état. On se coucha joyeusement, et on se
leva de même de très-bonne heure.. Quand
Arthur vint frapper à la porte de ses soeurs,
elles étaient déjà habillées; on lui ouvrit, et
ils sortirent tous ensemble. L'impatient Ar-
thur fut bientôt en avant, suivi de la petite
Maria, qui gambadait comme un jeune che-
vreau , et poussait des cris de joie à chaque
fleur qu'elle rencontrait. Emilie, et Hélène
appuyée sur son bras, continuaient à se pro-
mener doucement sur la terrasse, qui offrait
une belle vue : les deux soeurs eurent ensemble
la conversation suivante.
AVEUGLE. 19
HÉLÈNE.
Je suis bien contente d'être à la campagne,
chère Emilie ; je sens un air si doux, si agréa-
ble ! et ces oiseaux, comme ils chantent bien !
EMILIE.
Oui,c'est une céleste matinée; le printemps
revient dans toute sa beauté, et ces oiseaux
jouissent de voltiger sur le nouveau feuillage.
HÉLÈNE.
Arthur et Maria sont bien loin de nous, je
crois, car je n'entends plus leurs voix. Et toi,
chère Emilie, comme tu es bonne de rester
avec moi ! Si tu me conduisais sur un banc ,
j'y resterais bien tranquille ; alors tu pourrais
aussi courir,
EMILIE.
Non, non, ma chère, je n'en ai nulle en-
vie; j'aime mieux causer avec toi.
HÉLÈNE.
Je ne sais pas comment il arrive que ce
qui fait plaisir aux autres est toujours ce que
tu aimes le mieux ; mais c'est bien naturel,
tu es si bonne ! tu penses que je suis triste parce
20 LA JEUNE
que je ne vois rien , et tu ne veux pas que je
sois seule. Mais, en vérité, je ne devrais pas
me trouver malheureuse avec de si bons pa-
rens.... Cependant..., Oh ! oui, je te l'assure,
c'est bien triste de ne jamais voir que la nuit
toute noire. Tu disais que c'était une matinée
céleste.. Céleste ! ce mot est charmant, mais
je ne puis m'en faire aucune idée ; et, quand
tu parles du soleil , quand tu dis qu'il est
brillant, éclatant, je ne comprends pas ce
que cela veut dire. Pourquoi brille-t-il, comme
tu dis, pour tout le monde, excepté pour moi ?
Je ne puis m'empêcher de soupirer quand je
pense à cela.
EMILIE, l'embrassant.,
Et moi aussi j'en soupire , chère Hélène ;
j'en suis aussi triste que toi. Mais ne me dis
pas que le soleil brille en vain pour toi. A la
vérité, tu ne vois pas ses rayons, que nos yeux
ne. peuvent supporter et qui les blessent quand
nous le fixons; mais c'est au moyen de cette
vive lumière que l'air que tu respires, ainsi
que nous , est chaud et purifié. Tous les êtres
vivans en ressentent la douce influence : c'est
ce qui anime le chant des oiseaux, que tu
AVEUGLE. 21
aimes tant à entendre; c'est ce qui développe
le parfum des fleurs, que tu aimes à respirer.
Ne dis donc plus, chère amie, que le soleil
ne brille pas pour toi ; c'est un murmure
contre le bon Dieu, dont tu es aussi l'enfant.
Il t'a envoyé et à nous tous cette épreuve ,
peut-être pour nous rendre plus sages; crois
qu'il saura bien t'en dédommager.
HELENE.
Chère Emilie, il m'en a déjà dédommagée
en me donnant une soeur et une amie comme
toi. Je ne me plaindrai plus si je puis : mais ,
vois, il y a tant , tant de choses que je ne
comprends pas , tant de paroles qui n'ont au-
cun sens pour moi !... tu me les expliqueras ,
n'est-ce pas ? L'autre jour , par exemple,
M. Thompson, l'ami de papa, nous faisait
visite ; quand tu fus sortie de la chambre , il
dit : « Mademoiselle Emilie devient tous les
« jours plus belle ; elle est charmante ; » et
maman lui répondit : " Non, monsieur, elle
«n'est pas belle, mais c'est une excellente fille. »
A présent, explique-moi ce qu'il entendait
par belle, et pourquoi maman disait que tu ne
l'es pas. Belle, ce n'est pourtant pas la même
2 9 LA JEUNE
chose que jolie; c'est moi qui suis jolie. Tous
ceux qui viennent chez maman disent : «Pauvre
enfant ! quel dommage , elle est si jolie! »
Maman ne leur a jamais dit que non, et elle
disait à M. Thompson : Emilie n'est point belle.
EMILIE.
Maman avait bien raison; monsieur Thomp-
son lui disait cela , parce qu'il croyait lui faire
plaisir.
HÉLÈNE.
Oh ! c'est bien drôle cela! Quel plaisir pou-
vait avoir maman à entendre dire que tu étais
belle? Est-elle bien aise aussi quand on me dit
que je suis jolie ?
EMILIE.
Sûrement; c'est un don de la nature qui
flatte toujours une mère; elle aime à entendre
vanter ses enfans , et, quoique tu ne puisses
juger de ce qui est beau et joli, tu sais bien
qu'on se sert de ces mots pour exprimer ce
qui plaît aux yeux. Belle est plus que jolie, et
cependant plaît quelquefois beaucoup moins.
HÉLÈNE.
Voilà ce que je ne comprends pas du tout,
AVEUGLE. 2 3
ni pourquoi maman convient que je suis jo-
lie , et nie que tu sois belle ; il faut donc que
je sois jolie et que tu ne sois pas belle, car
maman ne ment jamais.
EMILIE en riant.
C'est fort bien raisonné, chère enfant, et tu
ne te trompes pas; tu es jolie, c'est-à-dire
que tu as une physionomie très-agréable quand
tu n'es pas triste, et maman ne le nie pas,
parce qu'elle est bien aise que tu aies ce petit
dédommagement de ton malheur, et qu'elle
ne craint pas pour toi la vanité que pourrait
faire naître cet éloge.
HÉLÈNE.
La vanité ! de quoi serais-je vaine ? ce n'est
pas moi qui me suis faite. Ah ! je te promets
que si j'y avais pu quelque chose, je ne serais
pas jolie et je verrais bien clair. Je comprends
à présent pourquoi maman disait que tu n'es
pas belle.... Avouer le contraire, c'eût été se
louer elle-même.
EMILIE.
Non, chère Hélène, maman ne peut pas
plus se vanter de la beauté de ses enfans qu'eux-
24 LA JEUNE
mêmes; il n'a dépendu ni d'elle ni de nous
que nous fussions beaux ou laids. Elle nous
aime tous de même, tels que nous sommes,
mais beaucoup plus quand nous sommes sages.
Il n'y a que des fous qui puissent être vains
de leur beauté ou de celle de leurs enfans.
HÉLÈNE.
Eh bien ! M. Thompson croit-il donc que
maman est une de ces folles personnes ?....
Mais... pourquoi tout le monde n'est-il pas éga-
lement beau ? alors personne n'en serait vain.
EMILIE.
Je ne puis te dire autre chose là dessus,
sinon que Dieu ne l'a pas voulu ainsi. Il a dé-
parti ses dons : aux uns il a, donné l'esprit,
aux autres, le bon sens, à d'autres la beauté;
et ces derniers ne sont pas les plus heureux,
quand ils ne s'efforcent pas de joindre à cet
avantage des qualités plus essentielles?
HÉLÈNE.
Ils ne sont pas heureux, et cependant tu
dis qu'ils plaisent à tous les yeux.
EMILIE.
Oui, mais aux yeux seulement; au lieu que
AVEUGLE. 20
la bonté, la douceur, la modestie, charment
le coeur , ce qui vaut bien mieux et dure plus
long-temps. Quand on est belle, on court le
danger d'aimer à se montrer, de devenir fri-
vole , de croire que la beauté peut tenir lieu de
tout, d'employer son temps à se parer, de
négliger les choses utiles; et voilà pourquoi
ma mère préfère que je ne le sois pas. Ce-
pendant cette règle n'est pas universelle. On
peut joindre à la beauté le bon sens, l'instruc-
tion et les vertus : alors on est une personne
accomplie.
HÉLÈNE.
C'est ainsi que tu serais, Emilie, si tu étais
belle Mais je voudrais bien pouvoir me
représenter la beauté.
EMILIE cueillant une branche de jasmin.
Sens cette fleur ; son parfum te fait plaisir,
n'est-ce pas ?
HÉLÈNE.
Oui, grand plaisir; il est délicieux,
EMILIE.
Cet oiseau qui chante, n'aimes-tu pas à.
l'entendre?
26 LA JEUNE.
HÉLÈNE.
Oui, sûrement,
EMILIE.
Eh bien, les yeux sont flattés par la vue
de ce qui est beau, comme ton odorat et ton
oreille le sont par le parfum et par l'harmonie ;
ils en éprouvent le même plaisir et les mêmes
sensations.
HÉLÈNE.
Oh ! oui, tu m'as donné l'idée de la beauté;
je le crois du moins. Chère Emilie, s'il plai-
sait à Dieu de me rendre la vue, je serais
doublement heureuse; rien de ce que je ver-
rais ne me serait étranger, et c'est à loi que
je devrais cet avantage.
Elle prononça ces paroles avec un ton si
louchant qu'Emilie ne put retenir ses larmes;
Hélène, attendrie par cet entretien, pleurait
aussi. Dans cet instant Arthur et Maria arri-
vèrent hors d'haleine, à force d'avoir couru..
et riant aux éclats; mais leur joie se changea-
bientôt en tristesse, quand ils virent que leurs
deux soeurs pleuraient.
MARIA.
Qu'est-ce que vous avez donc? pourquoi
AVEUGLE. 27
pleurez-vous? Est-ce parce que nous vous
avons quittées? Eh bien ! consolez-vous, nous
voilà revenus; c'est à présent moi qui veux
emmener Hélène.
ARTHUR.
Pourquoi pleureraient-elles de ce que nous
n'étions pas là? Nous n'aurions fait que les
troubler.
EMILIE.
Pourquoi penses-tu cela, mon frère ?
ARTHUR.
Parce que je sais bien que nous sommes,
Maria et moi, de francs tapageurs ; et toi, tu
es si sage et si bonne ! Tu pleures peut-être
sur les malheurs de la Barbe-bleue ou du
petit Chaperon rouge ? ou peut-être un de tes
oiseaux s'est envolé, ou une de tes écolières
a mérité le fouet ?
EMILIE souriant.
Quelles folies dis-tu là, Arthur!
ARTHUR.
Bon! tu ris; c'est tout ce que je voulais :
mes folies eut réussi. Hélène rit aussi; allons.
28 LA JEUNE
tout va bien. Mais savez-vous qu'il est temps,
d'aller prendre notre déjeûner? je suis sûr
qu'il nous attend, Viens, Hélène, appuie-toi
sur moi ; Emilie, prends l'autre bras ; cours
en avant, petite , tu nous annonceras ; tu diras
que nous venons en grande procession,
HÉLÈNE.
Arthur me fait toujours rire; il est si
plaisant !
Ils rentrèrent à la maison, et trouvèrent
leurs parais qui les attendaient, Quand le
déjeûner fut fini, les enfans racontèrent leur
promenade. Hélène était sortie avec la bonne,
et Emilie restait silencieuse ; madame Wind-
ham l'observa , et lui demanda comment elle
avait trouvé ses oiseaux et ses abeilles,
EMILIE,
Je ne les ai pas encore vus , maman.
Mme WINDHAM,
Par quel hasard, ma chère? vous vous en
réjouissiez tant.
EMILIE.
J'ai fait un tour de promenade sur la ter-
AVEUGLE. 2 9
rasse avec Hélène; elle ne semblait pas dis-
posée à aller jusqu'à la volière, c'est assez
loin, et à l'ombre des noisetiers ; elle trouvait
du plaisir à sentir le soleil.
Mme WINDHAM.
Vous êtes restée tout ce temps-là seule avec
Hélène ? Arthur et Maria sont allés courir,n'est-
ce pas ?
ÉMlLlEc
Oui, maman, mais....
Mme WINDHAM.
Je ne veux point, ma chère, faire un re-
proche sérieux à votre frère et à votre petite
soeur; je sais que leur âge et leur légèreté sont
la seule cause de leur manque d'attention; je
voudrais seulement leur faire sentir qu'ils au-
raient dû penser que vous auriez aussi eu du
plaisir à voir votre volière et vos ruches, et
qu'ils devaient, aussitôt après avoir un peu
couru, revenir auprès d'Hélène. Si vous n'a-
viez pas été plus sage , la pauvre enfant serait
restée seule et pouvait se faire du mal en se
heurtant contre un arbre. Arthur, vous êtes
assez grand pour avoir soin d'elle aussi.
30 LA JEUNE
ARTHUR.
En vérité, maman, j'ai cru qu'Emilie et
Hélène allaient nous suivre.
EMILIE.
Oui, Arthur, j'en suis sûre; car, c'est une
justice que j'aime à te rendre, tu es très-at-
tentif pour Hélène. Nous vous aurions suivis
en effet, si elle ne m'avait pas dit qu'elle se
trouvait bien sur la terrasse; et nous nous
sommes insensiblement engagées dans une
conversation qui me plaisait beaucoup mieux
que mes oiseaux. Ainsi, maman, je vous prie
bien de n'être pas fâchée contre mon frère et
ma soeur.
ARTHUR, avec feu.
Tu es trop bonne pour nous tous, chère
Emilie; quant à Maria, elle est bien excusable,
c'est un enfant que j'ai entraînée; mais ma-
man a bien raison, je devais y penser. J'ai dit
que je croyais que vous alliez nous suivre,
mais à présent je veux dire l'exacte vérité. Je
n'ai plus pensé du tout ni à vous ni à Hélène ,
mais seulement à mon ponny. Je l'ai fait sortir
de l'écurie, Jack l'a fait trotter, il faisait de
AVEUGLÉ. 31
si jolis sauts ! N'est-ce pas , Maria? Nous avons
bien ri, et nous avons tout oublié.
M. WINDHAM en riant.
Fort bien, Arthur, j'aime cet aveu naïf.
Mme WINDHAM.
Il vaut beaucoup mieux que mille excuses.
Ne disons plus rien sur ce sujet, si ce n'est que
plus vous avez de plaisir, plus vous devez pen-
ser à votre pauvre soeur, qui en est privée; elle
n'en peut avoir d'autres que ceux que lui pro-
curent vos attentions et votre amitié. Rappelez-
vous que vous auriez pu être aveugles comme
elle, et au'il faut faire aux autres ce que nous;
voudrions qu'on nous fit : imitez là-dessus
votre soeur Emilie.
Celle-ci et Arthur saisirent chacun une
main de leur mère, et la baisèrent tendre-
ment; ils ne dirent rien, mais elle sentit que
leurs coeurs promettaient de ne jamais négli-
ger leur pauvre Hélène. Cette dernière rentra
dans ce moment; tous allèrent au-devant
d'elle, et lui firent mille caresses ; après
quoi les-occupations du matin commencèrent.
Emilie et Maria travaillèrent, pendant qu'Ar-
32 LA JEUNE
thur lisait à haute voix un livre de dévotion
Hélène, qui avait appris à faire des noeuds,
s'occupait aussi de cet ouvrage , tout en écou-
tant son frère. Après la lecture, son père em-
mena Arthur pour sa leçon de latin. Madame
Windham, qui était bonne musicienne , et
qui donnait des leçons à sa petite Maria, se
mit au clavecin. Hélène, dont le plus grand
plaisir était d'entendre de la musique, s'assit
à côté en attendant son tour. Elle avait la voix
charmante; et sa mère, qui savait aussi chan-
ter, lui apprenait des airs qu'elle accompa-
gnait. Emilie, les voyant occupées, dit à l'oreille
de madame Windham qu'elle profitait de ce
moment pour aller visiter sen école; sa mère
y consentit. Emilie prit son paquet, et courut
faire le bonheur des petites écolières.
Nous ne la suivrons pas dans cette visite ,
où tout se passa comme à l'ordinaire. La jeune
directrice écouta les louanges et le blâme de
la vieille maîtresse, loua les unes, exhorta les
autres, leur distribua ses présens, jouit de
leur joie, et revint contente , après avoir aussi
visité sa volière et ses abeilles. Les oiseaux
commençaient à arranger leurs nids; les abeil-
les pillaient les fleurs, tout était en activité.
AVEUGLE. 33
Elle n'avait pas voulu conduire Hélène à l'é-
cole, parce qu'elle avait remarqué, l'année
précédeute, que rien n'attristait plus cette
pauvre petite que celte réunion de jeunes
filles de son âge, occupées à lire, à écrire , à
travailler, et d'entendre la maîtresse vanter
leurs progrès; elle en était triste pendant quel-
ques jours, et disait sans cesse : « Que ne
suis-je une de ces petites filles! j'aimerais
mieux mendier et voir. » Il fallait attendre
que sa raison fût plus formée , pour jouir
avec plaisir d'un bonheur qu'elle ne pouvait
partager. Emilie , qui connaissait son bon
coeur, était sûre que cela viendrait ; mais elle
ne voulait rien forcer. Quand elle rentra, la
leçon de musique était finie. Madame Wind-
ham faisait écrire Maria, et Arthur, assis à
côté d'Hélène , lui donnait une espèce de le-
çon de mathématiques à l'usage des aveugles.
Il avait une boîte remplie de morceaux de
bois taillés en différentes formes , ronds, car-
rés longs , ovales , octogones , etc. Il lui appre-
nait à les distinguer au loucher et par leurs
noms. On ne saurait croire à quel point cette
étude, si simple en apparence, étendait ses
idées et facilitait sa compréhension pour ce
54 LA JEUNE
qu'elle entendait dire. Elle s'en amusait beau-
coup , et pouvait déjà prendre une figure au
hasard dans la boîte, et la nommer dès qu'elle
l'avait touchée.
Au retour d'Emilie, madame Windham de-
manda son carrosse pour aller, avec ses trois
filles, faire une visite à son amie madame
Neville , qui avait une demoiselle plus jeune
d'une année que Maria , avec qui celle-ci était
liée. Elle avait apporté plusieurs jolis joujoux
de Londres , et était impatiente de les lui
donner. La joie de madame Windham , en re-
voyant son intime amie , était troublée par le
chagrin de la retrouver bien malade; Emilie
partageait le même sentiment, Hélène tantôt
s'affligeait avec sa mère, tantôt s'égayait avec
Maria. Pendant leur promenade, Arthur en
faisait une avec son père sur son gentil ponny,
et n'était pas le moins heureux.
AVEUGLE.
CHAPITRE IV.
QUAND le carrosse s'arrêta à la porte de
madame Neville, la petite Charlotte vint en
courant ; les jeunes Windham sautèrent à
terre dès que la portière fut ouverte; elles em-
brassèrent tendrement leur petite amie, puis
ce fut le tour de madame Windham. Oh ! que
je suis charmée de vous voir ! disait Charlotte,
en leur faisant mille caresses; et pauvre ma-
man , comme elle va être contente ! elle a dit
qu'elle était sûre que vous viendriez aujour-
d'hui. — Comment est-elle ce matin ? demanda
madame Windham. —Ah! bien malade, en
vérité; mais vous lui ferez du bien, j'en suis
sûre. Elle est si faible qu'elle ne peut plus se
promener avec moi.
Madame Windham soupira profondément,
puis , prenant la main de Charlotte, elle
lui dit de la conduire dans la chambre de
sa maman. Emilie, Hélène et Maria les suivi-
36 LA JEUNE
rent; la dernière , ne pouvant modérer son
impatience, montrait son panier à Charlotte
en lui disant : Regarde, il est plein de jou-
joux pour toi. — Bientôt je les verrai, et je
te remercierai, disait Charlotte; mais, vois-tu,
j'ai plus de plaisir à conduire ta maman près
de la mienne. Elles entrèrent : Voilà ton amie,
maman, cria de la porte la petite Charlotte,
tu as bien deviné ; et voici les miennes et un
panier de joujoux que ma chère Maria m'ap-
porte : nous sommes bien heureuses, n'est-ce
pas ? La pauvre madame Neville jeta un faible
cri de joie et voulut se lever de son fauteuil ;
mais elle serait tombée de faiblesse si ma-
dame Windham ne l'avait pas soutenue dans
ses bras. Celle-ci la pria de se rasseoir, et se
plaça près d'elle, la tenant toujours embrassée.
Elles pleuraient toutes deux, et Emilie aussi,
surtout en voyant le changement excessif de la
pauvre madame Neville. Depuis la mort d'un
époux qu'elle aimait tendrement, et qui avait
succombé à la suite d'une courte et violente
maladie, cette femme intéressante et trop sen-
sible voyait chaque jour sa santé dépérir ; le
chagrin minait son existence. Elle aurait voulu
vivre pour élever leur unique enfant : mais ,
AVEUGLE. 37
depuis six mois surtout, son mal avait fait des
progrès rapides. Sa maigreur excessive et sa
pâleur frappèrent si fort madame Windham
et ses filles, qu'elles ne pouvaient que pleurer
en silence. Maria même avait posé son panier
de joujoux, et regardait tristement le tableau
touchant des deux amies pleurant dans les bras
l'une de l'autre. Madame Neville versait des
larmes de joie de revoir madame Windham ,
et celle-ci de douleur en voyant l'état où elle
la retrouvait. Hélène ne voyait rien, mais son
ouïe était si parfaite que, quoique leurs larmes
coulassent doucement, elle les entendait :
Maman pleure , dit-elle tout bas à sa soeur;
et ses beaux yeux se mouillèrent aussi.
Madame Windham prit sur elle de parler la
première : — Votre douce petite Charlotte
m'a dit que vous m'attendiez aujourd'hui ,
chère amie?
Mme NEVILLE.
Oui, je savais que votre bonté et votre ami-
tié vous amèneraient auprès de moi le plus tôt
possible. Combien je suis heureuse de vous
revoir ! j'ai mille choses à vous dire.
38 LA JEUNE
Mme WINDHAM.
J'en étais aussi très-impatiente Mais ne
vous fatiguez pas à parler. Notre arrivée vous
a déjà émue , et je vous verrai tous les jours.
Dites-moi seulement aujourd'hui si vous trou-
vez mes filles grandies ? Vous savez que c'est
la première question d'une mère.
M"le NEVILLE.
Je le sais par expérience, et je vous l'a-
dresse aussi pour ma Charlotte. Approchez-
vous, ma chère Emilie Oui, certes, je la
trouve grandie et embellie; c'est à présent
une compagne et une amie pour vous.
Mme WINDHAM.
Et une seconde mère pour ses soeurs ca-
dettes.
Mme NEVILLE.
Oui, elle a toujours été bonne et plus rai-
sonnable qu'on ne l'est ordinairement à son
âge.
EMILIE.
C'est vous, madame, qui avez toujours été
bonne et indulgente pour moi; aussi je prends
AVEUGLE. 39
ta liberté de vous aimer de tout mon coeur,
ainsi que ma chère Charlotte.
Mme NEVILLE.
Charlotte est heureuse d'avoir obtenu votre
affection; mais ne me laissez pas oublier mes
deux autres petites amies; Charlotte, condui-
sez Hélène auprès de moi, doucement si vous
pouvez. Bonjour, chère enfant, lui dit-elle
en lui baisant le front; ces jolis yeux ne
peuvent me voir et n'y perdent pas grand'
chose; mais les miens ont du plaisir à vous
trouver grandie et bien portante. Pauvre en-
fant ! comme elle est intéressente et jolie! Et
ma petite Maria, toujours un peu espiègle,
n'est-ce pas? mais bonne enfant; elle n'a
point oublié son amie Charlotte?
MARIA.
J'y ai pensé tous les jours. ( Et les petites
s'embrassèrent. )
Mme NEVILLE.
Arthur est bien, j'espère? je me réjouis de
le voir, ainsi que M. Windham. ( Pendant
qu'elle caressait les filles de son amie, celle-
ci avait pris Charlotte sur ses genoux, ) Avec
40 LA JEUNE
quel plaisir je vois mon enfant dans vos bras,
continua madame Neville, ah ! mon amie
Elle s'arrêta par une soudaine émotion, et le
charmant visage de la petite Charlotte s'ob ■
scurcit quand elle aperçut sa maman qui ver-
sait des larmes. Pourquoi pleurez-vous à pré-
sent , maman ? dit-elle, vous disiez que vous
seriez contente quand madame Windham
viendrait; la voilà, et vous pleurez comme si
vous aviez du chagrin,
Mme NEVILLE à Mail. Windham.
Chère amie, j'ai tant de choses à vous dire
que mon esprit sera beaucoup plus tranquille
quand je les aurai dites,
Mme WINDHAM.
Mais cela ne vous fatiguera-t-il pas trop?
Mme NEVILLE.
Non, non, je me sens plus forte à présent,
je ne sais pas si cela durera; il ne faut pas
différer ce qu'on peut faire : qui sait si l'heure
suivante sonnera pour moi? Elle dit cela avec
un doux sourire; mais madame Windham
fut obligée de se détourner pour cacher ses
larmes,
AVEUGLE. 41
Mme NEVILLE.
Charlotte, prenez la main de miss Hélène ,
donnez l'autre à miss Maria, et menez-les
dans votre chambre; vous avez plusieurs
choses pour les amuser.
MARIA.
Oh! moi, j'en apporte beaucoup de Lon-
dres pour elle; tout est dans ce panier. Ma-
man , puis-je l'emporter dans la chambre de
Charlotte? Madame Windham lui dit de le
prendre. Charlotte saisit Maria d'une main et
le panier de l'autre. Emilie se leva pour con-
duire Hélène.
Mme NEVILLE à Emilie.
Miss Windham, quand vous aurez mené
vos soeurs dans la chambre voisine, voulez-
vous bien revenir ici ?
EMILIE.
Si vous le désirez, et si maman le permet...
Mme WINDHAM.
Oui, sans doute, allez et revenez tout de
suite. Elle salua, et sortit tenant par la main
sa chère petite aveugle, qu'elle voulait mettre
42 LA JEUNE
en sûreté. Elle la plaça sur un sopha, dans
la chambre où couchait Charlotte; chacune
des petites s'assit à côté d'elle. Une table pla-
cée devant ce joli trio fut couverte de joujoux
de toute espèce. Hélène les touchait, en devi-
nait la forme et l'usage , ou les petites lui
expliquaient tout avec beaucoup de douceur
et d'intelligence. Emilie, tranquille sur Hé-
lène , leur donna à chacune un baiser, cl
rentra dans la chambre de madame Neville.
AVEUGLE.
45
CHAPITRE V.
MADAME Neville la fit asseoir auprès d'elle;
madame Windham était de l'autre côté, pres-
sant une des mains de son amie, et redoutant
d'entendre ce qu'elle allait lui dire : son coeur
le pressentait, et celui d'Emilie battait vive-
ment. Madame Neville tremblait, changeait
de couleur, semblait faire un effort violent
sur elle-même. Enfin , elle prit la parole avec
peine : 0 ma chère Emilie, dit-elle à madame
Windham, depuis combien d'années votre
tendre affection a fait mon bonheur ! Avec
quel délice je me rappelle toutes les preuves
que vous m'en avez données ! Jamais elle n'a
souffert aucune altération, non plus que la
mienne pour vous ; mais quelquefois peut-être
j'ai pu vous paraître ingrate, étourdie on né-
gligente. Absorbée par un sentiment trop vif
pour celui qui m'a été enlevé, mon amie au-
44 LA JEUNE
rait peut-être pu se plaindre , mais à présent
je suis sûre qu'elle veut me pardonner.
Mme WINDAM.
0 Charlotte, ma soeur de choix, ma pre-
mière amie, non , jamais vous ne m'avez
donné le moindre sujet de plainte; j'ai partagé
tous vos sentimens.
Mme NEVILLE.
Mon coeur, soyez-en sûre, a toujours en-
tendu le vôtre, et je suis tranquille; mais je
vous afflige, et c'est là ma seule peine. Miss
Windham , je vous laisse le soin de consoler
votre maman : qui le peut mieux que vous !
J'ai désiré, ma jeune amie, que vous fussiez
présente à notre entretien , convaincue que
vous êtes d'une discrétion au-dessus de votre
âge, que vous avez un coeur bon et sensible,
et assez de raison pour gouverner vos senti-
mens. Vous êtes touchée de me voir dans cet
état, accablée par la maladie, et près de sortir
de ce monde; mais, ma chère enfant, cette
idée n'a rien de terrible pour moi : je quitte
un monde périssable, pour entrer dans l'éter-
nité, et j'y entre sans crainte, car j'ai une
confiance entière dans celui qui m'a créée, et
AVEUGLE. 45
qui me retirera à lui quand il lui plaira, et,
sans aucun doute, pour mon plus grand bien.
Que la vue et le souvenir de votre amie mou-
rante et tranquille soit une leçon salutaire qui
se grave dans votre coeur et dans votre souve-
nir. Non, l'aspect de la mort n'a rien d'ef-
frayant pour celui qui meurt avec foi, avec
espérance; les consolations de la religion et
celles de l'amitié sont mon plus ferme soutien.
Elle s'arrêta, fatiguée d'avoir parlé; mais
elle avait repris un peu de couleur, et sa phy-
sionomie avait une expression céleste. Madame
Windham et sa fille étaient trop affectées pour
pouvoir lui répondre.
Après quelques instans de repos, madame
Neville reprit son discours.
— Pardonnez-moi de vous parler autant de
moi-même, c'est pour vous préparer à un évé-
nement qui ne peut être éloigné. Ma chère
Emilie, ne soyez pas si affectée, calmez-vous,
je vous en conjure ! votre amie vivra toujours
dans votre coeur; notre amitié n'est-elle pas
immortelle comme notre âme dont elle fait
partie ?
Mme WINDHAM, l'embrassant.
Ah! Charlotte, pourquoi parler de notre